MÂCHOIRES SUPÉRIEURES OÙ LES MOLAIRES ONT DES DENTICULES DISTINCTS
Les animaux dont je m'occupe d’abord, ont certains traits de ressemblance avec ceux de nos pays ; ce qui le prouve, c'est que l’un d'eux a été inscrit par Bravard sous le nom d’Anoplotherium et par Burmeister sous celui d’'Anchitherium et que nous appelons provisoirement deux d'entre eux Protogonia et Plesiadapis. Mais les remarques qui vont suivre, montreront que les traits de ressemblance ont été éphémères.
1. ANDRÉ TourNouËr, Note sur la Géologie et la Paléontologie de la Patagonie (5 fig. et 1 carte dans le texte), B. S. G. F. (4), II, p. 463, 1903.
On sait que les Ongulés actuels ont des arrière-molaires supérieures de forme quadrangulaire, composées de deux lobes dont les denticules sont à peu près également développés. On sait aussi, depuis les ingénieux travaux de Cope, de M. Osborn et de plusieurs autres paléontologistes, qu'il n'en a pas été de même à l'aurore du Tertiaire, soit aux États-Unis, soit en Europe. Les persévérantes recherches des frères Ameghino et de M. André Tournouër ont appris qu'il y avait en Patagonie, au Cerro Negro et à Casamayor, des terrains tertiaires plus anciens que tous ceux qu'on avait fouillés jusqu'à présent, et, dans ces terrains,
Fig, 1. — 2° et 3° arrière-molaires supérieures du Plesiadapis (Josepho-Leydia) aduncus, Amegh. /sp.), grandeur naturelle. — Cerro Negro. — Ces dents ont été trouvées isolées.
Fig. 2. — 1'° et 2° arrière-molaires supérieures de Protogonia (Euprotogonia) patagonica, Amegh., grandeur naturelle. — Cerro Negro. — Ces dents ont été trouvées isolées.
Fig. 3. — Arrière-molaires supérieures du Deuterotherium distichum, Amegh., grandeur naturelle. — Deseado. — Ces dents ont été trouvées isolées.
NS Ses 87 D QD \ Fig. 4. — 3° et 4° prémolaires et arrière-molaires supérieures d’une espèce de Deuterotherium, à peine distincte de la précédente, grandeur naturelle. — Coli-Huapi.
ils ont trouvé, comme dans les vieilles assises tertiaires des régions boréales, des animaux vivant de végétaux, à dentition triangulaire. Mais, au lieu que, dans les régions boréales, la forme triangulaire a promptement passé à la forme quadrangulaire par le complet développement des denticules du second lobe, en Patagonie la forme triangulaire a persisté plus ou moins chez plusieurs genres, le second lobe restant inachevé. Il semble qu'à cet égard il y ait eu un retard dans l'évolution. On va voir que l’imparfait développement du second lobe correspond à d’intéressantes modifications de ses denticules.
Je représente, figure 1, des dents qui ont été recueillies par M. Tournouër au Cerro Negro dans les couches à MVotostylops. Leur second lobe est encore si peu développé que leur longueur est moindre que leur largeur ; le denticule interne i. est à peine visible; le denticule médian m. l’est un peu plus. Ces dents ressemblent à des moulages de deux arrière-molaires des couches à Votostylops que M. Ameghino a bien voulu nous envoyer sous la désignation de Josepho-Leydia. Cet état est un peu plus avancé que celui d’Æaploconus du Torréjon ; il est à peu près le même que dans Mioclænus turgidus du Puerco ‘ et surtout dans Plesiadapis
remensis de Cernay près de Reims *.
1e } Wim:
Fig. 5. — Les sept molaires supérieures de Proterotherium australe, Burmeister (sp.) ; le genre est de M. Ameghino. — Rio Coylet.
Fig. 6. — Trois arrière-molaires supérieures du Theosodon normalis, Amegh. (sp.). C’est le sous-genre Cramauchenia, Amegh., grandeur naturelle. — Coli-Huapi. — Ces dents ont été trouvées séparées.
Fig. 3. — Molaires supérieures du Theosodon Lydekkeri, Amegh. aux 9/10 de leur grandeur naturelle. — Rio Coylet. — 2 a. et 3 a. sont dessinées d’après un autre échantillon que les autres dents.
Dans la figure 2, on voit des molaires du Cerro Negro, où le denticule interne i. du second lobe est plus visible : il reste en dehors du triangle formé par les deux denticules externes E. e. et par le denticule interne |. du premier lobe. C’est un état analogue à celui de Protogonia (Euprotogonia) du Torréjon, bien décrit par Cope, MM. Osborn et Earle, dont nous avons des spécimens au Muséum de
1. Il est curieux de comparer les dents de’ Patagonie avec les figures qui ont été données par Cope et plus tard par MM. Osborn et Earle.
2. J'ai fait un dessin du Plesiadapis de Cernay, découvert par le D: Lemoine, p. 96, fig. 1 de ma note « Sur les similitudes des dents de l'Homme et de quelques animaux », L’Anthropologie, XII, 1907.
SOCIÉTÉ GÉOLOGIQUE DE FRANCE. — PALÉONTOLOGIE. — TOME XII — 2. MÉMOIRE N° 31. — 2.
10 ALBERT GAUDRY Paris. M. Ameghino a nommé les dents de Patagonie Æuprotogonia patagonica ‘.
La figure 3 représente des dents recueillies par M. Tournouër au Deseado, semblables à celles qui ont été figurées par M. Ameghino sous le nom de Deuterotherium distichum *. Le denticule interne i. du second lobe est encore petit, mais il n’est plus en dehors du triangle, de sorte que les dents se rapprochent de la forme quadrangulaire.
La figure 4 nous montre une petite mâchoire du Coli-Huapi, qui est intermédiaire entre celle du Deuterotherium (fig. 3) et celle du Proterotherium (fig. 5) du Santacruzien. Le denticule externe E. du premier lobe se renfle dans son milieu pour porter une carène comme dans Deuterotherium : mais le denticule médian m. du second lobe semble un peu plus fort à la rre et à la 2e arrière-molaires.
Proterotherium du Santacruzien * (fig. 5) et son proche parent, Diadiaphorus ont des caractères distinctifs mieux apparents, parce qu'ils sont représentés par des espèces plus grandes. On voit clairement que le denticule interne 1. du second lobe ne s'avance pas au-delà du milieu du denticule externe de ce lobe, de sorte qu'il n’est pas en regard du denticule médian m. et ne peut s'unir avec lui ; aussi celui-ci reste sous forme d’un pointement arrondi, isolé. Les espèces du Santacruzien diffèrent de celle du Coli-Huapi (fig. 4), parce que le denticule externe E. du premier lobe est concave, au lieu d’être renflé dans son milieu et de porter une carène. Des traces de cément existent sur les Proterotherium australe, et Diadiaphorus majusculus. Quand on réfléchit que ce cément semble annoncer un régime herbivore, lorsqu'on voit les denticules externes coneaves comme ceux de nos Solipèdes, et surtout quand nous considérons les pattes très simplifiées, nous pourrions nous attendre à ce que Proterotherium aboutisse à une forme chevaline. Il n’en est rien. Il passe, par sa dentition à la forme Theosodon qui s’écarte des Équidés plus que lui.
En effet, dans Theosodon du Coli-Huapi (fig. 6), pour lequel M. Ameghino #{ a créé le nom de Cramauchenia, le second lobe reste incomplet, au lieu de se bien développer comme dans nos Palæotherium et nos Anchitherium ; son denticule médian m. a perdu sa forme ronde et l'isolement qu'il avait dans Proterotherium. Mais, n'étant pas en regard du denticule interne |. du second lobe qui est encore en arrière, il s’unit au denticule interne |. du premier lobe, pour former avec lui
1. Dans ses « Notices préliminaires sur des Ongulés nouveaux des terrains crétacés de Patagonie », p. 29, Juillet 19017, M. Ameghino admet en Patagonie dans les couches à Notostylops le genre Protogonia de Cope. Il a signalé aussi dans les couches à Notostylops un genre Didolodus qui me paraît bien voisin de Protogonia (Deuxième contribution à la connaissance de la faune à Pyrotherium, p. 34, fig. 22, 1897).