COELI
VRORBIS
SA]NCTIS^
' Voyex sur le plan généreJ le* ibuille* G.
BYRSA
lin autre fragment présentait quelques lettres dispenées et dénuées de sens. Une lampe en terre cuite, entourée de petites rosaces byiantines, de la même fabrique que celles qui portent le monogramme du Christ, avait pour sujet principal, au centre, une tète de cheval grossière. C'est l'emblème monétaire de Carthage. Le bec de la lampe était noirci et légèrement brisé, noirci parce quelle avait servi pendant des funérailles, brisé parce qu'on y avait voulu introduire une pièce de monnaie. La pièce s'y trouvait encore; c'était une monnaie de bronse de style ancien, représentant le type si familier du cheval au galop. Ce rapprochement des deux sujets était manifeste sur la lampe et sur l'obole mortuaire. J'ai cité, au chapitre précédent, une autre lampe avec le nom du Christ, mais je n'ai point dit que cette lampe avait également le bec noirci, brisé, et contenait une monnaie de brome è l'effigie de Constantin. Cétait donc un usage è Carthage d'introduire fobolc de Cliaron dans la lampe funéraire, et cet usage no fut point détruit par le christianisme. Du reste, les coutumes païennes furent vivaces à Carthage autant qu'è Athènes ou è Alexandrie. Nous voyons, au v‘ siècle, des chrétiens adorer l'Astarté phénicienne, la Junon céleste tant vénérée des Romains. Salvien leur reprochait de la préférer même è Jésus-Christ'. C'est pourquoi les évêques durent demander è fempereur Constance de faire raser le temple, qui était un des plus fréquentés de f univers’. J'attribue encore à l'époque bysantine des mosaïques d'une grande simplicité qui servaient de revêtement aux parois verticales de quelque édifice. Ce sont des cubes d'une pierre blanche , d'un grain serré , semblable è la pierre que nous préférons pour la lithographie et que les Carthaginois recherchaient pour leurs stèleset leurs inscriptions. Ces cubes, qui n'ont pas un centimètre de diamètre, ont été ajustés dans un mastic puissant, de manière è imiter l'opas reticulotiun ; puis ils ont été poncés jusqii'i ce qu'on obtint une surface ^ale et polie. Ce genre de travail s'exécutait également sur des surfaces courbes. Au-dessus des grandes citernes de Malqê, auxquelles aboutit f aqueduc romain qui apporte les eau.x du
' D« jui. fin. VIII, II.
* Morcelli, Afr. Chrùi. snno 4st, i.
fi8 FOUILLES À CARTHAGE
Zagliwan. on voit encore ic» ruines d'une tour qui» Jadis, en temps de guerre, défendait rapproche de* citerne*. Elle a été bâtie api*és l’an de notre ère, lorsque Carthage eut été entourée de murs. Les d> ternes avaient été laissées en dehors de la nouvelle enceinte, parce que l'aqueduc très élevé auquel elles se reliaient aurait servi de pont aux assiégeants, si on les eût comprises dans les fortiUcationsL Au moins, vouiat-on assurer la provision d'eau si nécessaire à une ville assiégée. Des citernes aux murailles de Carthage il n’y avait pas vingt mètres de distance, et la tour, en écartant l'ennemi, assurait les communications. Or, à l’intérieur de cette tour, on observe dos revêtements en mosaïque blanche exactement semblables aux fragments que je viens de décrire et qui en donnent i’é[K>que. Ils s'appliquent aux parois courbes et verticales, et présentent une solidité inouïe.
Enfin, je doi.s mentionner des débris de poteries, épais, rccouvorU d’un vernis vert, qui ont le meme aspect que la faïence et qui m’ont rappelé les vases que les Turcs fabriquent aujourd'hui aux Dardanelles. Au premierabord, j’ai cru que c'étaient des poteries arabes, postérieures à la conquête de Carthage par Hassan. Mais bientôt j'ai découvert une lampe de forme antique, qui portait la meme couverte vernissée; la couleur répondait asscx à ce que les modernes appellent de la cendre verte. Les Byzantins ont donc fait une sorte de faïence et ti'ansmis leur procédé aux artistes de Faenza aussi bien qu’aux potiers des Dardanelles. Nos musées possèdent des fragments du mémo genre
l/)rs((ue je suis arrivé à la couche romaine, les decouvertes de détail .sont devenues encore plus rares : des débris d'in.scriplions tellement petits, qu'on n'y voyait plus qu’une ou deux lettres; des restes de mosaïques, d'enduit*, de terrasses; dos tessons rouges, quelquefois avec des ornements en relief; des poids en marbre ou en leixe cuite, plats et arrondi* comme des disrpics. Un fragment de marbre gris avait appartenu â un Terme, du style le plus négligé. On reconnaissait une barbe
' daii5 Appieti [Pu/iica, Vlll, cxvii) quel danger lit courir à U vieille
Carthage une tuur déserte (un app*irtenan( â un particulier, et asaei rap-
prochée de* mut» de la ville pour que lea soldats romains pussent y jeter un pont.
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mutilée et la poitrine qui se transformait en gaine équarric comme il est nécessaire pour un Terme. Sur cette poitrine était sculpté en relief un serpent enlacé autour d'un bâton, attribut d'Esculape, que l'artiste avait ainsi placé, comme s'il se déliait de l’intelligence du spectateur, ou, avec plus de raison, de la valeur et de la clarté de son œuvre. Tombé de l'acropole, ce fragment appartenait â une statue qui devait être soit dans le téménos d'Esculape, à titre d'olîrande, soit dans quelque édifice voisin, comme ornement. J’ai découvert également l'avant'bras d'une statue plus petite que nature, (pii n'oiîrait d'autre intérêt que la qualité du marbre. C'était un marbre semblable au Paros. blanc, transparent, avec ces taches heureuses qui imitent le grain de la peau humaine. Les anciens le tiraient des carrières d'une montagne voisine de Philippeville, que l'on appelle aujourd’hui le Kns-Fclfeil ou llaS'Felfellah. Je ne sais si les Carthaginois s'en servaient; les Romains de la nouvelle Carthage s'en servirent, du moins, ainsi que nous le montre cette sculpture, qui est d'époque romaine. Ils suivaient en cela l’exemple de leur allié Juba, roi de Maurétanie, qui orna sa capitale de nombreuses statues en marbre de Felfeliah. Avant de me rendre à Carthage, j’avais visité Julia Caesarca (Chcrchel), et n'avais pas été peu 8ur])ris de trouver dans le petit musée de cette ville des statues qui toutes étaient des copies d’antiques célèbres, la Vénus marine, le Faune Hùteur, le Faune de Praxitèle, Bacchus et Ampélus; il y avait même une reproduction d’une des caryatides de l'Érechthéion d’Athènes. Le marbre de ces statues ressemblait au Paros à s*y méprendre, et ce ne fut qu en voyant à Philippeville des échantillons des carrières du mont Felfeliah et en apprenant que rcs carrières, exploitées par les anciens, sont toujours visibles, que je compris d’où le roi Juba tirait cette matière magnifique. On ne me blâmera pas de continuer ma digression, si j'ajoute que le Gouvernement français ne doit pas, ne peut pas rester indÜTérent aux découvertes que le hasard seul , jusqu'ici, a fait faire è Cherchel. Les statues ont été trouvées soit sur l'emplacement suppose du palais de Juba , emplacement qui appartient à l'Élat , soit dans les thermes qui sont voisins de h mer. Rien de plus facile et de moins dispendieux que d'entraprendre des fouilles régulières dans ces doux
endroits. D'ailleurs ne seront-elles pas payées au centuple par la valeur des statues quelles feront reparaître au jour? Juba, qui avait épousé Cléopâtre Sélénë, fille d’Antoine et de la fameuse Cléopâtre, était plein d'admiration pour la Grèce, et, no pouvant posséder les chefs-d'œuvre de ses anciens sculpteurs, il en 6t faire dos copies. Non-seulement on trouvera à Cherchel les répétitions des antiques que possèdent nos musées, répétitions très-satisfaisantes, puisqu'elles sont du siècle d'Auguste. mais il est permis d'espérer (et cest là un espoir merveilleux) des copies d'antiques que nous avons perdus.
Je reviens au but principal de mes recherches , les fortifications de Byrsa. Il était naturel que je rencontrasse d'abord celles qui avaient été construites k l'approche des Vandales, sous Théodosc. Elles étaient à peu de profondeur, renversées par pans énormes, couchées en terre dans toute leur longueur; on reconnaissait relFurt des Arabes, qui, maîtres de la citadelle, les avaient détruites à loisir, en les attaquant pai* fintérieur et par le sommet du plateau. Telle est l'excellence du mortier romain , que les petites pierres qui composaient ces vastes murailles n'ont été ni séparées ni ébranlées. Il s'est fait çè et là quelques fissures dans toute la hauteur, comme si les machines eussent battu un massif homogène ou un rocher; des blocs immenses ont été précipités sur la pente, s'y sont étendus et ont été ensevelis sous la poussière et les décombres. Il me fallait passer sous ces géants poiu* descendre plus bas. Mes ouvriers usèrent en vain leurs forces et leurs outils sur le mortier tenace dont la poudre seule pouvait avoir raison. J'eus recours à la mine, comme je l'avais fait jadis à Athènes pour ouvrir une brèche dans le bastion construit par Mahomet II.
L'appareil de ces murailles est fort singulier ; quoique bâties avec du tuf, elles imitent la construction en briques. Le tuf de Carthage, de même que tous les tufs qui existent sur les bords de la Méditerranée, a été formé par les eaux, et les couches des sédiments se su|>erposent horizontalement. Il en résulte que les blocs ont une tendance â se désagréger de la même façon ; si on les frappe violemment, le conti*e-coup les scpai'e en tranches. Cette aptitude inspira sans doute l'idée de les scier à des épaisseurs réglées, qui ne dépassaient pas quatre à cinq cen*
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SI
timètres, opération facile» puisque le tuf est une pierre tendre, que Ton couperait avec un fil lorsqu'elle sort des carrières. On obtint donc de véritables briques, non pas en terre cuite au feu, mais en pierre taillée à la main. On les utilisa de la même manière en bâtissant les murs*, on pla> çait alternativement un Ut de mortier, un lit de briques de tuf. un lit de mortier. Déjà les citenies qui sont près de la mer. au-dessous de la Platea iVopa. et la basilique de Thrasamond, qui en est voisine, m'avaient donné lieu de noter un procédé analogue de constnicUon. Les murs étaient en blocage, mais, de distance en distance, quelques rangs de pierres plates étaient interposés, comme pour régler l'appareil. C'est ainsi que les Romains, et surtout les Rytantins, plaçaient des rangs de briques véritables, pour mieux asseoir leurs murs en blocage; c'est ainsi que les Arabes, lorsqu'ils bâtissent en pisé, placent des planches à des intervalles égaux.
Ces observations m'ont amené tout d'un coup à me demander si la brique avait été en usage à Carthage, même au temps de la domination romaine. Il est certain qu'on n'en voit point dans les constructions qui subsistent à la surface du sol, et ces ruines, qui sont romaines, vandales ou byzantines, sont plus nombreuses que ne le supposent ceux qui n'ont point vu Carthage ou qui l'ont parcourue à la bâte. Elles sont bâties avec de petites pierres et une grande quantité de mortier où ces petites pierres sont noyées. Ces massifs, solides autant quegrossiers. étaient revêtus, soit d'un parement de belles pierres taillées, soit de marbres précieux. Tous ces revêtements ont été enlevés par les Arabes. Lorsqu'on retrouve quelques assises plus importantes, elles sont, ou du tuf, ou un calcaire d’un grain plus dur et plus fin, qui provient de carrières situées derrière les collines de l’Ariana, à huit kilomètres de Tunis, à douze kilomètres de Carthage. J'ai visité ces carrières, qui n'ont pas été exploitées depuis l'antiquité et qui sont à ciel ouvert. Elles sont en forme d'entonnoir, taillées avec soin, en forme de gradins qui leur donnent l'aspect d'un amphithéâtre. Oubliées dans ce lieu désert, elles n'ont pas de nom, car j'ai interrogé des pâtres, qui les désignent par une longue périphrase, digne des Chinois, Heufnlk elkasserfiouedel-kessabtitiecreux du château i fort dans la vallée des roseaux. • C’estde là que les Romains ont tiré les
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rnateriaui nécessaires à la construction de l'aqueduc du Zaghwan. Enfin , on trouve assez fréquemment, parmi les débris de Carthage, des pierres volcaniques, rouges et notices, que Ton mêlait au blocage des voûtes, à cause de leur cztrêmc légèreté. Les navires qui avaient déchargé leur cargaison en Sicile ou en Sardaigne rapportaient ces pierres en guise de lest; on les vendait au retour.
J'admets que les monuments en brique aient complètement disparu ; au moins devrait-on remart^ucr des fragments de briques mêlés au sol. lorsqu'on arrive sur l'emplacement d’une ville antique, on aperçoit d’ordinaire d'innombrables débris de ce genre dans la plaine et sur le rivage; les sillons en sont comme pétris, chaque coup de charrue amène de nouveaux éclianlillons, chaque vague en rejette sur la grève. On n'observé rien de semblable à Cartilage. Les tessons y sont fréquents, mais leur forme cl leur peu d'épaisseur attestent qu'ils proviennent uniquement des vases et des poteries dont se servaient les CarÜiaginois. On trouve aussi beaucoup de petits cylindres creux en terre cuite, rayés de stries horizontales, ouverts par la base, terminés au sommet par un goulot étroit. Ces cylindres s’engageaient les uns dans les autres, de manière à former des arceaux. Les arceaux, juxla)> 05 é 5 et entourés d’une épaisse couche de chaux, constituaient des voiites légères, économiques, de courte portée, tout à fait on harmonie avec les modestes exigences de la vie privée. Les anciennes habitations des Carthaginois en offrent des exemples, l^cs Tunisiens ont conservé la tradition , ils emploient des cylindres semblables, quoique d'une fabrique beaucoup plus grossière, pour construire, non-seulement les dômes de leurs marabouts exigus, mais même des murs de séparation et des cloisons.
Enfin, les seules briques que contienne le sol de Carthage sont de grandes briques épaisses, d'une belle qualité, lisses d'un côté, striées de l'autre. Sur le côté strié est appliqué un stuc très-fin, qui nous apprend qu'elles servaient de revêtement dans l’intérieur des maisons. On les disposait probablement de la même façon que les Arabes disposent aujourd'hui les briques émaillées qui garnissent toute la hauteur de leurs appartements. Le stuc pouvait recevoir des couleurs et une décoration peinte, mais la rareté de ces grandes tuiles fci'ait supposer qu’elles
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étaient importées par le commerce. Je ne dis pas qu'on ne trouvera pas à Carthage des édifices en briques; je cite è la page 69 un monument que j'ai découvert* dont une très-petite partie est ainsi construite. Mais ce sera une exception, et Ton peut anirmer que, ni chez les Carthaginois, nidans la colonie romaine, la brique n'a été d'un usage répandu.
Pendant ce temps, comme pour donner plus de force à mes observations, mes ouvriers s'avançaient diflicilcinent à travers une effroyable couche de pierres renversées, brisées, pulvérisées. C’était du tuf toujours. des blocs considérables qui avaient dû s'écrouler les uns sur les autres et se fendre on s'écroulant. Souvent les morceaux, encoi*e emboîtés, ne se séparaient que lorsque la terre qui les pressait était retirée. Certains fragments, attaqués par le salpêtre et l'Immiditc du sol, étaient devenus friables sous les doigts. Ce vaste ensemble de débris était noyé dans une poussière subtile, jaunâtre, homogène , qui n'élait autre chose que du tuf broyé, moins par l'effort des hommes qui avaient détniit Carthage que par l'action des siècles qui achèvent chaque jour de la faire dUparaitre. Car, si je roc suis rappelé alors le passage d'Orosc 06 il est dit que Scipion réduisit en poudre^ les murs de la ville, j'ai cru Pline plus digne d'être écouté lorsqu'il accuse le tuf de Carthage^ d'éirc sujet â se déliter par l'efTet des intempéries et è s'anéantir. Toutefois, le.s sels terrestres n'avaient fait que continuer l’oeuvre de destruction des Romains. Car j'étais arrivé aux restes des constructions phéniciennes : tout me l'annonçait, et l'énormité des blocs qui avaient été précipités, et leur caractère grandiose, simple, primitif, et cet océan de ruines, qui seul avait pu assouvir la colère de Rome. Pour qu'aucun doute ne fût possible, je rencontrai, en poussant plus avant dans l'intérieur de la colline, les murs eux-mêmes, ou du moins leur premier étage, qui n'avait point été atteint par les destructeurs. Les matériaux, l'appareil, attestaient que je venais de traverser les débris des étages supérieurs.
' «Omni murali lapide in puiveron comminuto. • (!V. xxiii.}
’ « Tofus iDdificiis inuUlis est tnoHalitale moliiUje. Quedam lamen loca non aiium
• habenl, leéct Car^ayo in Africa. Exercelur halîtu maris, fricatar venlo et verbe-
• ralur imbri. » (Plin. Uitt. nu/. XXXVI, xiii.)
FOUILLES A CAHTHAGE.
Quant au plan de ces constructiona, il fallait étendre les fouille* dans tous les sens , avant de le pouvoir reconnaître et comparer é la description des historiens. Aussi bien ne devais-je point oublier mon but et voulais-je atteindre le rocher, garantie du succès, sécurité de mes travaia. Il n'y avait plus qu’à creuser en se laissant descendre le long de la muraille punique. Cinq mètres plus bas, le sol de grès argileux parut, et, avec lui, la base des fortifications. Nous étions, en effet, à 56 pieds au-dessous du niveau moderne du plateau de Byrsa. Mais une découverte vraiment émouvante me rendit moins sensible au plaisir de voir se vérifier mes calculs.
On sait que Scipion, maître des ports par surprise, trouva devant lui le forum et trois rues bordées de maisons à six étages, qui conduisaient à Byrsa. Soit qu’il craignit qu’un tel massif ne permit une défense désespérée, soit qu’il voulût ménager un espace libre, necessaire à ses machines pour battre l’acropole, il fit mettre le feu aux trois rues. L’ineendie dura sept Jours selon certains auteurs*, dis-sept selon d’autres*, qui prétendent que les Carthaginois mirent eux-mêmes |e feu à la ville. Nous voyons, en effet, Asdrubal incendiei' le port mai^ chand’, et les transfuges, un peu plus tard, réduire en cendres le temple d’Esculape*. Le côté méridional des fortifications de Byrsa, oû nous pénétrons en ce moment, s'est trouvé au milieu de tous ces incendies. Les fortifications contenaient des magasins remplis d’armes, de provisions de toute sorte, et même de fourrages*; comme leurs trois étages n’étaient point sans ouvertures, ne fût-ce que pour tirer sur l’ennemi, il suffit de quelques flammèches parties de ce vaste embrasement pour tout consumer. J'en ai retrouvé les preuves les plus palpables eu déblayant l’intérieur des murs de Byrsa.
' Appien, Put», VIII, cxxix.
' Flonis, II, STI; Orose, IV, xxiii. Graevius pease qu’une erreur s’esl glissée dans le manuscrit de Florus et que le i est de trop. Cela parait vraisemblable, ai l’on veut faire concorrler les circonalaucea du siège, tel qu’Appien le raconte.
’ Appien, VIII. cxxvii.
* /dam, VIII, csxs.
' /dam, VIII, xcv.
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l>e rocher était recouvert, dans plusieurs salles, d*une couche de cendres épaisse d un mètre et d'un mètre et demi. Ces cendres n'a* valent point été complètement réduites par le feu : elles étaient, non pas grises, mais noires, comme si elles avaient été étouffées. Elles ta* chaicnt la main ; les instruments et les panieis qui servaient à les trans* porter devenaient promptement couleur de suie. Des milliers de petits charbons s'y mêlaient, friables et humides. Il m'a semblé que la chute des étages supérieurs, de leurs plafonds, et des magasins qui remplissaient l'épaisseur des murs, avait du produire une telle accumulation de matières embrasées, que l'air avait manqué; dès lors l’incinération n’avait pu être qu’imparfaite. Celle supposition devint presque une certitude, lorsque je remarquai, parmi les cendres, des gros roor* ceauK de bois carbonisé. Ils s’émiettaient ainsi que de la tourbe, mais on reconnaissait leur forme constitutive et leurs nervures; c'était du pin. du cèdre^ ou quelque arbre résineux. En arrivant au cœur du morceau, on le trouvait pourri avec sa couleur naturelle, et non plus carbonisé. Le feu ne l'avait pas atteint : ce qui prouvait bien que l'inceiidic s’était étouffé lui-méine.
Les cendres étaient remplies d'innombrables débris, si menus qu’ils échappaient presque à Tanalyse. Cependant Je les ai interrogées avec la même patience pieuse que m'avaient inspirée jadis les cendres du vieux Parthénon*. L’infortune de Carthage fut plus grande que celle d’Athènes, et la main de Scipion a su, mieux que celle de Xerxès, lais* ser une empreinte ineffaçable. Ce qui frappait d'abord les yeux, c’était une grande quantité de fer, tordu, mâché par les flammes, et dont les parties encore vives étaient attaquées par la rouille. Tous les fragments
' On Mit qu'il ne manque point de cèdres en Afrique. Près de Batna, dans la province de Coostanline, on voit toute une montagne couverte de cèdres séculaires. La propriété qu’a le cèdre de se conserver pendant dea milliers d'années e.-»i Justement célèbre. En explorant lea quais de Carthage , j’ai aperçu au fond de la mer des pieux ou des pilotis destinés à fortifier et è retenir les pierres. J’en ai bit arracher un morceau : c'était du bois de cèdre. Pénétré plutét que pourri par l'eau de 1 a mer, il offrait encore une grande consistance, après vingt-cinq siècles d’immersion.
” Voyei VAcnpoU <tAtkin€i, 1 . 11. p. ia. Cf. I. I. p. , 89 .
56 FOVILLES À CARTHAGE,
étaient informes, et l'on ne pouvait distinguer s'ils avaient appartenu aux armes entassées dans les chambres, aux ferrures des portes et des fenêtres, aux vis et aux boulons qui tenaient les charpentes assemblées. U en était de même pour les morceaux de cuivre, de plomb, d'étain, de métaux de toute sorte, amalgamés, pétris de scories, nuancés de itiilic couleurs, et auxquels la violence du feu avait enlevé Jusqu'é leur caractère et leur essence propres. Le verre se pr^eniait on grande abondance, réduit en parcelles; cette abondance prouve de quel usage U était chez les Phéniciens, h qui les anciens en attribuaient l'invention. Les parcelles étaient de deux sortes, unies ou striées; mal* gre l'irisation produite par le temps, on voyait que le verre était blanc, mais surtout d'une finesse prodigieuse. Nos fabriques modernes n ob* tiennent rien de plus mince ni de plus délicat dans le genre que nous nous plaisons à comparer à une mousseline légère.
l..a terre cuite, quoique brisée, s'était conservée encore mieux que le verre : du moins, si la Tonne des objets ne sc laissait plus reconstituer par la pensée, le caractère de leur fabrication et leur provenance étaient appréciables. Ce que je vis de plus complet, ce furent des projectiles ovales et légèrement aplatis, (Tune grande densité, sortis du même moule et destinés à être lancé.s avec des frondes. (V^oyez planche 111.) Ces projectiles étaient intacts; U était évident qu’on ne devait trouver dans l'intérieur des murs que ceux qui n'avaient point servi et qui étaient déposés çà et 15 sur les remparts, afin que les frondeurs des îles Baléares et les autres mercenaires pussent en accabler les assiégeants.
Les fraginciUs de poterie étaient de trois sortes. Irès-diirércnles les unes des autres. D’abord, il était aisé de reconnaître des tessons d'une pâle jaunâtre, avec des traces de peinture brune, (|ui rap|>claîciil singulièrement les vases archaïques que l'on exhume à Corinthe, à Athènes, dans nie de Théra, sur plusieurs autres points de la Grèce, et en Ltrurie. On s'accoi*de â soumettre à des influences orientales la céramique des premiers temps de la Grèce. Los fragments découverts à Carthage conlirmrront celte hypoüièsc. D'uii autre côté. Je dois ajouter que j'ai extrait aussi de ces précieuses cendres des débris <t'une époque plus rapprochée; leur légèreté sonore, leur vernis noir, déclaraient qu'ils avaient
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appartenu i des vases grecs. Tl y avait meme, sur le fond mutilé d'un vase . trois estampilles en relief, représentant des dauphins de style grec. Le commerce de Carthage avec la Sicile explique de telles importations. L'histoire nous apprend combien les Cai*thaginoi$ estimaient les oeuvres de la sculpture hellénique', et la numismatique nous montre qu'ils empruntaient à la Sicile ses graveurs en médailles les plus habiles. Il n'y a rien de surprenant à ce qu'ils eussent le même goût pour les vases sortis des fabriques siciliennes.
La troisième espèce do tessons était la plus nouvelle pour moi , quoique la moins belle. Cite n'avait aucun des caractères de la poterie grecque ni de la poterie romaine. Sa pâle était assez tendre, d'un grain peu serré, facile à briser et d'un ton orange des plus prononcés. Je n'avais jamais vu de terre cuite avec une couleur semblable. Par bonheur. parmi tant de débris, je découvris un vase presque entier, rond, avec un rebord peu saillant et se terminant sur un pied circulaire. Il avait huit centimètres de diamètre, onze de hauteur. Je le As déposer dans tine des chambres de Saint-Louis, où je réunissais les objets tirés de mes fouilles, dans la pensée d’y commencer un petit musée. Car de tels fragments, qiii paraîtraient â peine curieux dans un des cabinets de l'Europe, sont \Taimenl instructifs lorsqu’ils restent sur les lieux, et doivent olTrir de l’intérêt aux voyageurs éclairés qui visitent Carthage. Ce vase et tous les tessons du même genre que je rencontrais n'attestaient-ils pas l’existence d'une fabrique indigène? J'en eus bientôt une preuve aussi irrécusable que singulière. Lorsque toutes les cendres curant été enlevées et que ic rocher fut à nu, je remarquai que le grès argileux qui le compose n'avait plus sa teinte ordinaiic. Il est d'un jaune très<pâle dans toutes les autres parties de Byrsa; là, il avait une teinte orange, exactement semblable à la teinte des poteries. Je fis entamer la surface du rocher; il reprenait aussitôt sa couleur naturelle de grès très-clair. SculcmenI, une croûte épabsc d’un centimètre à peine avait été cuite par l’inccndic qui avait dévoré les salles intérieures des fortifications. En cuisant, cette croûte avait pris un ton orange qui m'apprenait, non-
' Appien, Poatca. VIII, cxxxiii; Cicéron, ùi Kcrr.11,35.
FOUILLES À CAUTHAGE.
seulement que c’était à Carthage que les poteries que je viens de décrire avaient été Êibriquées, mais que le grés de Byrsa.ou toute autre carrière de même nature, avait fourni les matières propres à cette fabrication.
Enfin, je signalerai quelques morceaux de mortier qui méritent l’at> tention, uniquement parce qu'ils sont mêlés aux ruines de la Carthage phénicienne, et qu’ils peuvent jeter quelque jour sur les procédés de construction d'une époque aussi peu connue. Les auteurs nous parient toujours de l'appareil carré et des grandes assises des Carthaginois; Us disent même que les six étages des maisons privées étaient tous bètis en pierresL 11 est croyable, toutefois, que les cloisons intérieures, les revêtements des murs, les enduits propres à la décoration* avaient quelque
' Appivn, Vm. cm.
* J ai vaineeneat essayé . en étudiant tout le» eûnenU et tous les enduits que j'ei pu recueillir parmi les ruines de Carthage, d'en découvrir un que je pusse avec certitude attribuer aux Phéniciens, parce que je les savais communs à d'autres peuples. Outre les oiorliers ordinaires et le ciment romain , j'ai noté onze espèces, que j'énumérerai rapidement :
I* Mortier très-épais, evec du seble et des cailloux roulés par U mer; U serveit au revélemenl intérieur des citernes publiques, de» aqueducs, et r^îsteil é raclion de l’esu;
a* Mortier mêlé de cendres et de petits charbons, pouuolenc erti&eielle que l'on trouve fréquemment employée dans les aiaisoas et les citernes privées;
3* Stuc , enduit de le plus grande finesoe , qui se durcit et prend un ton doré avec le temps ;
4* Autre stuc, où le pUtre domine, pre^re é être moulé, sur lequel on raiseit ressortir en relief des omemenU;
5* Mortier cimenté par de» morceaux anguleux de silex, qui se combine étroitement avec le chaux et forme du silicate de chaux;
6* Mortier avec de le brique pilée, qui participe eux qualités du ciment romain;
7* Mortier avec des morceaux do brique arrondis, roulés per les veguee de la ruer et rejelés sur la grève;
8* Mortier avec des poteries et des tessons anguleux : les Byzantins en faisaient usage;
g* Mortier avec du son, qui rappelle celui dont on se servit pour la construction de Sainte-Sophie, eu témoignage de Cédrénus: il y entrait de l'orge bouillie;
10* Mortier détestable, mêlé de terre; sons tenue, friable;
1 1* Pisé, terre séchée au soleil, réroinieocnce de l'Asie.
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analogie avec ceux des nations voisines. £n eflet, le mortier que j*ai trouvé dans cette couche de débris, contemporains de la première Catv tbage, ressemblait au mortier des Grecs, très- fin, très-blanc, pétri d'un sable soigueusement choisi et presque imperceptible. Sur des débris de stuc, tombés du plateau do Byrsa et qui avaient échappé i l'incendie, la couleur était encore très-vive.
Pendant que je faisais ces observations, les fouilles avançaient peu h peu en divers sens, de telle sorte qu'il devint possible de reconnaître le plan des fortifications de Byrsa. Ainsi que je le disais plus haut, les tranchées allaient toujours se rétrécissant, i mesure qu'elles devenaient plus profondes. J'en fus bientôt réduit à suivre les murs et i procéder de nouveau par sondages. Un déblayement complet, même sur un développement de quarante mètres, eût exigé des dépenses qui dépassaient mes prévisions; car il fallait enlever les terres par milliers de mètres cubes. Cependant , j'ai pu me rendre un compte exact de la disposition intérieure des mines puniques.
Qu’on se figure un mur épais de lo mètres lo centimètres, entièrement construit en grosses pierres de tuf. Cette épaisseur n’est point massive : elle contient des parties pleines et des parties vides qui se succèdent ( voyex planche II , figure i) ainsi qu'il suit Si Ton se place en deliors de Byrsa. on a d'abord devant soi le mur qui faisait face à l'ennemi; il a a mètres d'épaisseur. Derrière, règne un corridor large de I mètre 90 centimètres, qui passe devant une série de chambres demicirculaires séparées du corridor par un mur épais d'un mètre. De sorte qui proprement poiier, le rempart qui s'of&ait aux coups de l’ennemi était un massif de à mètres 90 centimètres dans lequel on avait évidé, è des hauteurs réglées, un passage couvert qui servait aux communications. 11 restait donc une profondeur de 6 mètres ao centimètres pour les salles en forme de fer à cheval. Elles étaient adossées à la colline de Byrsa, et leur cintre, appuyé et déguisé par un mur droit, épais d'un mètre, regardait l'intérieur de 1 a citadelle. Ce mètre déduit, les salles avaient 6 mètres 10 centimètres de profondeur, parce qu'il faut compter encore un mètre pour le mur du fond. Leur largeur était de 3 mètres 3 o centimètres. Séparées les unes des autres par des murs
no FOUILLES À CARTHAGE
transversaux de i mètre lo centimètres, elles formaient une série continue, et leurs petites dimensions laissaient â la muraille gigantesque dans laquelle clics avaient été évidccs toute sa massive puissance. Si la muraille avait trois étages, ainsi que nous l'apprennent les anciens, la meme disposition devait se répéter aux deux étages supérieurs.
On n’a point oublié qu‘Àppicn donne aux murs de Carthage ao coudées, cest-àdire 10 mètres d'épaisseur*, Diodore, moins bien renseigné qu'Appien, 71 coudées*, c’est-à-dire 1 1 mètres, et qu’Orose ajoute qu’ils étaient en pierre de taille*. Appion, dans le môme passage, rapporte que CCS murs étaient creax et couverts, qu’ils contenaient des magasins, des écuries pour les chevaux et les éléphants, des logements pour la garnison. Tous ces témoignages sont conArmés de la façon la plus éclatante. Voilà bien les murs creux et couverts! Voilà les magasins qui occupent le rer.-dc-chau$soc (il n'y a point de place pour les chevaux, et à plus forte raison pour les éléphants, qui ne pouvaient monter à Byrsa : ils étaient logés dans les murs de la plaine) ! Voilà le passage intérieur qui conduisait à toutes les salles! Voilà les gi*andes pierres carrées d'Orose! Voilà l'épaisseur signalée par Appicn, épaisseur qui ré|>ond si exactement aux 10 mètres que nous venons de compter! Ou reste, rarchiteclur»^ parle d'elle-mème et atteste l'époque reculée de ces constructions. (/appareil des murs est colossal, c est-à-dirc que les blocs qui les composent sont d'une grande dimension : il en est qui mesurent I mètre 5 o centimètres de lai^e, 1 mètre x 5 centimètres de hauteur, 1 mèû^de profondeur, ce qui donne un cube considérable*. Les murs transversaux qui séparent les salles demi circulaires les unes des autres sont les mieux conservés: ils ont encore à mètres, jusqu’à 5 mètres de liaulcur : comme leur force massive augmente à mesui'e que les cintres se retirent à droite et à gauche, ils ont lassé plus vite les soldats romains. C'étaient de véritables contre-forts, propres à résister aussi bien à la poussée intérieure des terres qu’aux machines des assiégeants qui battaient
' Puaicu, VTIl, xcv.
' Reliquio] libri XXXll, xiv (Efctrpf. PhotÜ, p, 5aa).