I. — Details hist»ri<|ues
J etais revenu en France au printemps de laimée 1869; je repartis pour Carthage l'automne suivant, dès que les ardeurs du ciel africain me parurent supportables. J'avais appris, dans cet intervalle, que le fjouvememenl anglais renonçait à continuer ses fouilles sur l'emplarement de Carthage, et qu'Ü cessait d'allouer des fonds h M. Davis, son agent. Celte nouvelle avait modifié mes projets; au lieu de me renft*rmer dans Byrsa, sol français, je pouvais étendre partout mes explora* lions, et n'avais plus à n‘S|>ccler les droits des premiers occupants. Or j’avais toujours eu le plus vif désir d’etudier les porb de (^irtluige et la nécropole : les ports, parce qu'ils avaient dù attirer leffort principal d'un peuple de navigateurs; la nécropole, parce que les tombeaux sont d'ordinaire les œuvres les plus durables des peuples anciens, et parce que les tombeaux carthaginois promettaient h l'histoire de l'art des documents nouveaux. Tel fut le double but de mon second voyage, dont il me reste à exposer les résultats.
Mais, d'abord, je répondrai à une question qui m'a été faite souvent et que tout le monde pourrait me faire encore : « Pourquoi n'avoir pa.> « repris les fouilles de Byrsa? Pourquoi n avoii* pas déblayé le palais du «proconsul romain, dans l'enceinte de Saint-Louis? Pourquoi n'avoir ■ pas découvert, sur une étendue plus considérable, les vieilles lortiffca* • lions puniques?» Il n'rsl point inutile de rappeler que la Carthage phénicienne avait prés de cinq Houes de tour, que ses débris sont en-
FOUILLES A CAhTMAGE.
HH
foui» à une grande profondeur, sous plusieurs couches de ruines, et qu'ii est peu de paiticuliers auxquels leurs ressources penucltent de faire leparailrc au jour des quartiers, ou m^me des monuments entiers. En enfonçant la pioche dans le sol de Carthage, je m'étais proposé de réfuter un préjugé universellement répandu, de prouver qu'une ville ne |>üuvait être effacée du monde dans le sens absolu du mot, et que des elTorts persévérants devaient retrouver quelques traces de la cité primi tive. l..a découverte des fortifications gigantesques de Byrsa me donna gain de cause; mais il convenait de renouveler cette expérience sur des points différenls. Une fois les murs de Byrsa connus sur une longueur de quarante mètres, i) était moins important de les étudier sur une longueur de ceiit ou de mille mètres. A part quelques détails imprévus, on ne devait observer que la répétition du même plan ; tandis que , s'il était possible d'atteindre d’autres monuments phéniciens , de mesurer toute la grandeur des ports qu'un peuple aussi illustre se creusait, de pénétrer la disposition des tombeaux qu'il se préparait, le problème sei-ait résolu d’une façon décisive, en meme temps que la science archéologique étendrait .scs conquêtes.
Quant au palais l'oinain qui sert de piédestal a la chapelle de Saint- Louis, U ap|>artient, de fait, au Gouvernement français, puisqu'il est situé sur le plateau qui lui a etc concédé et dans l'enceinte même des murs. Cest un devoir pour la France de le faire un jour déblayer : il était donc peu convenable que je prisse a ma cliaige des travaux d'uti litë publique, au lieu de continuer ma tâche d'explorateur. Telle était l'opinion de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, lorsqu’elle vou lait bien , à ce sujet, faire écrire à M. le ministre d’Ktat. M. (niigniaut, secrétaire par intérim pendant l'absence de M. Naudet. annonçait au ministre mon départ pour Carthage, ainsi que les projets de travaux qui m'étaient absolument personnels, et auxquels Je continuerais de subvenir seul; mais il lui signalait, en même temps, l'intérêt que l'Académie attachait aux fouilles de Saint-Louis, rhonneiir que notre pays en pour* rait recueillir, roccasion qui s'olTrait au Gouvernement de faire exécuter ces enibellisscments dans des conditions rares d’économie, puis([u'il trouvait, tout porté sur les lieux, l'agent le plus désintéressé du monde,
LES POHTS.
et n’avait à payer que la main-d'œuvre. 1/ Academie marquait même un chilTre, asAiirêmcut bien modeste, de six mille francs, maximum que je saurais ne point dépasser, La lettre de l'Académie ne reçut point de réponse. Je partis d'autant plus résolu à ne plus toucher à Saint-Louis.
L'emplacement des anciens ports de Carthage est bien connu, j'ajouterai qu'il est tellement aisé à reconnaître, qu'on admire l'aveuglement des anciens voyageurs qui les clicrcbaient du côté opposé de la presqu'ilc, les tournant, non pas vers le lac de Tunis, mais vers le lac de Soukai-a. Il est inutile de réfuter le système de Shaw*, de d'Anville*. d'Estnip’, ou même l'erreur de Mannei tS qui met le Cothon à sa juste place, mais le fait communiquer avec le lac de Tunis et non pas avec la mer. L'ingénieur hollandais Humbert^ Châteauhriand®, Bolticher'^, Lalbe^ et .M. Dedreux, architecte*, ont rétabli la topographie exacte; Dureau de la Malle l'a consacrée par son savant commentaire^*. Il ne faut pas oublier les travaux inédits du comte Camille Borgia, dont le major Humbert eut connaissance*’, et qu'il trouvait satisfaisants, précisément dans la partie qui concernait le port Coilion. Mais toutes ces éludes ne s'appliquent qu'à la surface du sol et aux apparences. Ni la forme des ports, ni leur grandeur réelle, ni leur plan et leurs détails de cons-
' TrttffiU or obiffrations rehling iottrtrttl paris oj Bariary nad thé l^ant, in-folio. Oxford. 1738, p. i5i.
* ont . I, III, p. 83.
* Linem lopo^rapkicæ Cartkagmu Tyrtm^ in Muctil. Hava. I. 11, fa»c. 1.
* Voyez sa carte reproduite dans l'ouvrage de Dureau de la Malle, à la pi. 1.
* Sa carte manuscrite est également publiée par Dureau de ia Malle, sur la même planclie.
* /tinénurr, l. IH, 7* partie.
* Carte rcproiluilc i la planche 1 des I\tçh*rckes sur ta lopographie de CWr/Aat^e.
* Hfckervket sar t’tmplaeement de Carihage, avce le plan et cinq planches. ParÎ!», i833.
* Etgmssede la reitaurufton de la ville de Carthage, carte aulograpliiée d’apre» un dessin à U plume.
Befherxkes sur la lopogrvpkte de Carthage. Paris, i83S« p. t à 18.
" Sotice tar quatre cippes sépulcraux découverts en 1817 sur le sol de l’untiqae Car» tkage. La Haye. 1891 . à la première page
90 FOUILLES À CAHTHAGE.
truction n’ont été pénétras. Tout sc borne à une question d'emplace> ment, et les calculs mêmes que Dui'cau de la Malle ^ et le docteur Barüi* ont faits n’ont rien que d'approximatif cl d'arbiti'aire. Des fouilles pouvalent seules conduire à des résultats précis. Avant de i*acontor ces fouilles, je dois rappeler quels secours m'ont oITerls les lusloricns anciens, ce qu’ils nous disent des |)orLs de Carthage, et quelles transformations ces ports ont subies jusqu’à nos jours.
Appicn en donne une description assez détaillée, qu’il avait ccitaincment empruntée à Polvbc, et qui. pour cette raison, ot&e toutes les garanties d'exactitude, car Polybe, esprit sérieux, bon observateur, ami de Scipion, témoin du siège et de la ruine de Caiibage, est digne de tarit de confiance, que les historiens des âges suivants n’ont pu mieux faire que de le copier.
M Les ports de Carthage, dit Appicn^, étaient disposés de telle sorte, • que les navires passaient de l’un dans l'autre; du côté de la mer. ils U n'avaient qu'une seule entrée, large de soixante et dix pieds, qui se fer* U niait avec des chaînes de fer. o
Il y avait donc deux ports, l'un intérieur, qui ne communiquait point avec lo mer, l’autre extérieur, que l’on traversait pour pénétrer dons le second port, cl qui lui servait de rempart contre les attaques de IVnnemi.
<1 l^e premier port, destiné aux bâtiments maiThands, était garni d'a* «marres nombreuses et variées. Au milieu du second, était une Üe en- <1 tourée de grands quais, de même que les bords opposés du bassin. Les M quais présentaient une série de cales qui pouvaient contenir deux ncent vingt vaisseaux. Au-dessus des rates, on avait construit des magairsins pour les agrès. Kn avant de chaque cale s’élevaient deux colonnes «d’ordre ionique, qui donnaient à la circonférence du port et de lilc « l'aspect d’un portique, n
' pRge i6. note a. L>ureau de la Malle estimi* l'aire des deut ha».iih!( aux deux tien de celle du Oiamp de Mars, à Paris.
* Waaderun^tn durrh die KüstenJànder des \fitteliHeeii, t. I. p. Rarlli donne lâào mètres au bassin circulaire, ce qui est trop, et Soo mètres sur loo au bassin rectangulaire, ce qui est beaucoup trop peu.
’ Livre VMl. xcxvi.
LES POHTS.
IM
Il faut bien remarquer^ clans le tCAte grec, le mot Wft^éf/otnsf qui indique la forme ronde du second bassin, et les mois ét sUiva <rîois rnv qui nous avertissent que ce n'etait point un vérilable portique, mais rima^e, ['apparence d'un portique, en d'autres termes que les colonnes étaient engagées. Je reviendrai plus tard sur ce sujet, et Je reprends la description de rhistorieii grec.
U Dans file, on b construit pour l'amiral un pavillon (oxirin/), d'ou «• paitaioiit les signaux de la trompette, les ordres transmis parle béraut, *■ et d'où l'amiral exerçait sa surveillance. L'ilc était située vei's le goulet - et s’élevait sensiblement, afin que l'amiral vît tout ce qui se passait au H large, sans que les navigateurs pussent distinguer ce qui £c faisait dans U l'intérieur du port. Les marchands mémos, qui trouvaient un abri dans «le premier bassin, ne voyaient point les arsenaux du second; une double muraille les r-n séparait, et une entrée particulière leur donnait > accès dans la ville, sans passer par le port militaire. <*
Quant à la forme des deux bassins, nous la connailions, si nous ti> .sons le récit de l’assaut donné par Scipion^ :
«t Au commencement du printemps, Scipion voulut attaquer Byrsa et •r edui des ports qu'on appelle Cothon. Pendant la nuit. Asdrubal incendia «la partie quadrangulaire du Cothon, crf)vant quelle serait exposée de « nouveau aux assauts de Scipion, et toute l'attention des Carthaginois «était tournée de ce côté; mais Léiius escalada, par .surprise, la partie «opposée du Cotbon, qui est de forme circulaire {wptfptp^s). Ünc cla- .c meur s’éleva en signe de victoire; aussitôt les assiégés s'effrayèrent, les «Romains, pleins de mépris pour eux, montèrent de toutes parts, m franchirent les fossés et l'intervalle du double mur à l'aide de machines. •• de poutres et même de planclies. Les défenseurs du port, exténués par •> la maladie et par la faim, avaient perdu tout courage. Maitre des forii- « lications qui entouraient le Coihon, Scipion s'établit sur le forum, qui O était voisin. •<
\ppieti. en transcrivant Polybc, a commis une erreur que je ne
Slrsbon dit uu»ki. comme on le verra une page plas loin, vifaiov vept^tpéi.
* Livre VIII . e.xxvii.
FOUILLKS À CARTHAGE, crains pas d'indiquer à ! avance. Il dit d abord que Scipion veut attaquer un seul port, celui qui s'appelle Cothon . mais il ajoute qu'une partie de ce port était circulaire et l'autre cairée. De deux choses l'une : ou le nom de Cothon s'appliquait à l'ensemble des deux ports, car nous verrons par les fouilles rpie le port mililaire était rond et le port marchand carré, ou il s'appliquait seulement au port militaire, et alors Appien n'aurait pas dû cori.sidéror comme deux parties du môme tout le bassin rectangulaire du port marchand cl le bassin circulaire du port militaire. Asdrubal s'attendait naturellement à ce que le port extérieur fût attaqué le premier, et il brûlait tout ce qui pouvait gêner les défenseurs ou servir l'ennemi. Le port intérieur paraissait moins menacé, et c'est pour cela qu'il fut aisé à Lélius de s'en emparer par surprise, tandis que Srl> pion dirigeait une fausse attaque contre Asdrubal, enfermé dans le {K>rt marchand; car nous savons que des clôtures considérables sépa> raient l'un de l'autre les deux bassins, puisque les étrangers ne pouvaient voir ce qui sc passait dans l'arsenal , et que la défiance la plus sévère avait pourvu au secret des armements. Il est donc nécessaire de rectifier 1rs expressions d’Appion pour ce qui concerne la forme des poi ls : il est plus difficile de savoir comment le nom de Cothon leur doit êU'C appliqué’. Les Caithaginois appelaient-ils Cothon la réunion des deux ports ou seulement le port militaire? On ne fera de réponse plausible à cette question que le jour où l'on aura découvert une étymologie incontestable; malheureusement la science hésite encore.
Festus^ et Servius^ nous apprennent qu’on appelait cothons des ports
’ Slrebon (X\'ll, p. 83a) l'applique trcs-impropretncnl à Hle seule qui était au milieu du port circulaire : « Au-dessous de PAcrupole sont situés les porls et )c Co-
■ ilino, petite île ronde, entourée d'un euripe, dont les deut quais circulaires con-
• tiennent des loges pour les vaisseaux. » tiréxatrrai 8i éxpowàXti o( rt Xipivcc jcai 0 vtjciûv rùp/sr» arap(t;(épcvor, éji'orri éxar^pai^rr
KéxX^. On voit que les anciens n'étaient |wts d'aecord sur ce point.
* Au mol CutORM, erreur manifeste; il faut lire Cclhont* : «Cotliones apprllantur « porlus in mari arte cl manu facti. »
’ Servius, in Æneid. v. 4 ^ 7 . Tout le monde sait le vers de Virgile - « Hic porlus
■ alii elTodiunt •
LES POBTS.
artificiels* pour lesquels la nature ifavait rien faii* et qui étaient creu- Si's de main d'homme. Les Phéniciens avaicnl coutume de se tailler ainsi des ports en terre ferme. Non-seulement les habitants de Carthage, mais ceux de Tyr. leur métro[)olc\ d'Hadruinet’, d'Hippo>Diarrhytos et dXltique^ colonies africaines* pratiquèrent ainsi des abris pour leurs vaisseaux. L'indication de Kestus est donc juste* et les orientalistes ont été fondés à chercher, comme étymologie du mot colkofit une racine sémitique signifiant «couper, tatller. n L'arabe en donnerait une peutêtre, et l'hébreu lui-même* à condition de s'en tenir à la forme la plus élémentaire, car le mot katham, qui a été proposé par Bocharl \ n'a point été admis par Gesenius, et le mol kethon, qucGeseniusa proposé à son tour avec toute assurance ^ excite quelques doutes. Il est certain, toutefois, que le radical kl, dans les langues sémitiques, implique ftdée de «couper.» Aussi, l'explication de Quatremère, qui croit que cothon vient de caton, petit^, scra-t-elle accueillie avec plus de défiance encore; rien ne la motive, car les cotbons sont aussi grands, et quelquefois plus grands, que les ports naturels. Si la philologie n'ose sc prononcer, faute d'un mot, l'archéologie est plus hardie, pan-c que les faits lui donnent nitson. Il est constant que la race pliénidcnne ne reculait point devant une aussi vaste entreprise. Lorsqu'une oHraît aux colonies un éta-
' f Le village de Scur est aosis sur la jonction de cet Ullime • fanctenne tie «dont il ne couvre pas plus du tiers. La pointe que le terrain présente tu nord est «occuper par un bassin qui fui un port crraiê Je nain d'homme. 11 est tellement
• comblé de sable, que les petits enfants le traversent sans sc mouiller les reins.
• L'ouverture, qui est à la pointe même, est défendue par deux tours correspnn-
• danles, où jadis Ion attachait une chaîne de cinquante à soixante pieds* }K>ur fer-
• tner entièrement le port. •
* Baril), IVenderungen dwh die Kà$lenl»itder det MiUelmeers, l. I* p. ibo.
* Je donnemi plus loin les mesures du Culhon d’Uitque. Quant aux travaux fuiu par les Phéniciens pour unir le lac d'Hippo-Diarrhjrlos a la mer. ils sont plus dithelles li apprécier, parce que la ville arabe de Denzerl est bèiie sur les canaux anciens.
‘ Geo^r.iaer. p. Sia.
* « Ego ni! dubito quin sit ipsum èrtAon primaria incidendi Bbscindcndir|ue potes* ■ laie. • (.Scriptime liagua^tte Phanicia moimnenta, p. ùaa.)
* Journal des S&cantt, année 18S7. p. 1.33.
l'OUlLtES A CAimiAGK
blisscmeut dt'sirablc, peu qu'ello n'cût }>oml de puit; on en
créait un. Si la ville sagraridiss^nt et sc voyait h la tète d'une puissante marine . on c reusail un second port derrière le premier. C'est ce <jui est arrivé à Carthage.
Mais ces travaux gigantesques, qui avaient dù être exécutés à des époques dilTërcntes, ftirent détruits par les Romains. Les arsenaux, les murs, les tours, les quatre cent quarante colonnes ioniques, tout fut abattu; car Ion supposera sans peine que l'armée de Scipion rasa avec un soin particulier ce qui rappelait la grandeur maritime de Carthage'. Les ports l'estèrent à demi comblés par tant de débris, jusqu'au jour où la colonie romaine eut besoin de les déblayer. Les quais furent refaits , et on pourvut au plus nécessaire, mais à la bâte, en retaillant les anciens matériaux, sans aucune prétention â la magnificence. Non-seulement les cales et les arsenaux ne lurent point rétablis, on en fit même disparaître les traces. Carthage, sous la domination romaine, ii'élait qu’un port de commerce, et les flottes de Rome n'y chorclwicnl cpi’un asile temporaire, ou venaient s'y charger de blé.
lorsque l'empire fut iransféréàConstanlinople.Cartliagevit s'accroUro encore son importance. A celte époque, sans que la cause nous en soit connue, le nom de Cothon était complètement oublié, et on lui avait substitué celui de ;\/andrariurnL Procope ne désigne point le port autrement*, et peut-Lirc cette dénomination remonte t elle déjà au temps de la conquête des Vandales, lorsque (îcnséric, digne prédécesseur des pirates barbaresques, parlait de Carthage avec scs flottes redoutables et portait la désolation sur les côtes de la Méditerranée. Plus tard , quand les vaisseaux de Bélisaire parurent dans le golfe, les Carthaginois, qui savaient dejà la défaite de Gélimer cl qui attendaient impatiemment leur délivrance, s’empressèrent de lever les chaînes de fer qui ban'aient l'entrée du Mandracium^. Mais les amiraux n'osèieiit y entrer pendant la
* Cr. Vllt, Lxui.
* MarèpcNKw. La racine est proWblf'inent le mol auquel t>al ajoulre i.'t
terminaison àxiov, si familicre aux Byunlias.
* Or brUo Vtindalico, \. I. c. xx, I. H. c. viii: De itilif. I. VI, c. v.
* De heli. Vaut! I. x».
LES POIITS.
imil. mature le clair de lune. Us croyaient que le port tic pourrait contenir les cinq cents bàtiineiiU qui composaient la flotte. Ils allèienl s’abriter dans le lac de Tunis ^ où jadis pouvaient slatioimer les flottes carthaginoises cl romaines, mais où de légères barques passent à peine aujntird'hui, tant la vase l’a comblé.
I.,e Mandracium était donc rermë par des chaînes, comme au temps de rautonomic de Carthage. Quant à la cminte dos amiraux , qui pen> salent qu une flotte de cinq cents hiltirncnts n'y tiendrait pas , je crois que ce ne fut qu’un prétexte allégué, parce qu'ils sc défiaient des sur* prises de la nuit, et surtout des Vandales qui restaient encore à Cartluige. Car le lendemain, lorsqu'il lit jour, la flotte entra et les ports ne furent pas trop petits. Justinien, qui avait la (>assion de bâtir, n’oublia point C.’iiiiiage, lorsqu’il l'eut reconquise; entre autres monuments, il lit élever, au bord de la mer et Irès-jirès du port [ay)^t<r1a tou un
monastt^re si bien fortifie, qu'il était inexpugnable et contribuait à In sûreté du Mandracium’^. Les travaux furent entrepris pendant que .Salomon était gouverneur de Carthage; c’est pour cela (juc les Arabes appelaient plus tard les laiines du château et du cloître la citadelle d'Ahou-Solciman^ Mais le port fut de nouveau ruiné, quand les Arabes démantelèrent Carthage en 697. et déjà au temps d’El-Békri*, c’esl-àdin* ,iu milieu du xi* siècle, ce n’était plus qu’un marais saumâtre.
Lorsque les Pi^ans, les (lénois, les Espagnols, emporlaienl de Carthage des marbres et des matériaux do toute sorte, on juge que les
' l..e» anciens rsppdaieol Xifxtn?, stugnum. (Voyez Appien, V'IU, xcviii.)
* Proco|H.‘, D« ttfUf. VI. V. Si le port Manürsciuiii ii'cUit antérieur à la ronslruclion de ce monutére, on Aurait pu croire qu'il lui devait »on nom, car lo mol (iàv^p^ signifiait quelquefois monaitère. (Voyez H. Esticiinc.)
* Barth, Wandtrntrigên , I, p. ^a.
* Deteriphon de f Afriqiu , traduction de M. de âUno, p. 107 ; »Lc
»puri était situé dans l'intérieur dn lu ville, et les navires y entraient voiles dé- ■ ployêes, tuais il n’est plut mainlenanl qu'un marais saumilre. Sur la hanleur qui • le domine {?), on voit un chàlesu et un n&et nommé Uordj Abt .Soleîman, la tour < (TAhoa-SolemaH. • Si fetpression de M. de Slanc, nir le hauttar qui le domine, rend liiin rexprestion arabe, je conteste rexactilude d'El-Bèkri. car il n'y a (wiv cie Kaulcurqui domine le port.
FOUILLES A CAHTHAGE.
ports ne furent point éparj^nés. Ils furent les premiers d^'pouilles. parce qu’il faeile aux bàtimenU sans cargaison de se charger, sur le rivage môme, d'un lest qu'ils vendaient avantageusement au retour. Ce (|tic les ctrangei'S nVmportèrent point, les Arabes le prirent, et je suis presque certain que la Goulette a été bâtie avec les débris du Mandiaciiim. En meme temps, la nature, reprenant ses droits, elîaçait peu à peu la trace du travail des Phéniciens : elle comblait des ports qireiie n'avait point creusés. A l'ouverture du golfe de Carthage se jettent les eaux limoneuses et souvent violentes du fleuve Bagrada (aujourd'hui Medjerdah). Lorsque la mer est ralme, on voit un courant qui va de la pointe de Porto*Faiina à celle du cap Bon et forme comme une barre jaunâtre. Cest le fleuve qui a rongé son lit, et qui apporte au sein des flots les tciTcs les plus fertiles du monde. Bientôt la mer rejette ces teri'cs, mais après en avoir fait le triage. Le limon proprement dit est immédiatement dé|K>sé et foi me des atterriss<>mcuts qui croissent chaque année, comme ceux du Delta. C’est pourquoi Utique, poil de incr dans l'antiquité, est aiijoiird hui â deux lieues du rivage : ce qui était jadis un golfe bien abrité est devenu une plaine. Le sable, au contraire, une fois séparé du limon, est roulé par les flots, emporté vers Carthage, et jeté sur les dunes de Qamart, sur les vignes d'El Mersa, et sur la plage où fut creuse le port Cothon. Naturellement, le port s est ensablé, puis comblé. Le port militaire, plus recule, a garde sa forme, excepté du côté du rivage, où le vent pousse chaque jour le sable que le soleil a séché. Mais le {>ort marchand a disparu en grande partie, et les murs qui en défendaient Tentrée sont ensevelis sous un sol qui ne cosse pas de s'exhausser. C'est au point que les Arabes ont planté dos vignes cl dos figiiiors lâ où sc balançaient jadis, bien assurés sur leurs amarres, les navires venus de tous ic.s points du monde ancien. Quelques paU miers essayent de sortir du sable, qui monte toujours, leur corbeille plus lente à pousser; les figuiers, Jeunes encore, sont déjà â demi enterrés; ils donnent cependant de bons fruits, et, comme ils forment tout un verger, le lieu s'appelle pour celte raison Et Kram; nous dirions en français Les Figuien.
En outre, le premier ministre du bey de Tunis. Sidi Mustapha-
LES PORTS
Khnsiiadar, qui possède l’emplacement même des porU. a fait hêtir au bord delà mer une maison de plaisance. Le général Khaîr-ed«din, ministre de la marine, en a construit une autre deux cents mètres plus loin. Des clôtures ont été établies, des fossés creusés, des chemins remblayes, dos trous comblés, des jardins dessinés. On juge eombien des fouilles sont devenues diffiriles au milieu de ces obstacles qu’il faut respecter. Cependant Sidi Mustapha et le généra) Khaïr ed din, à la prière de notre consul général et chaîné d'aflaires, M. Léon Roches, m’accordèrent généreusementl’autorisalion de boulevei*ser toute leur propriété, à la condition qu’avant mon départ les tranchées seraient remplies de nouveau et les choses remises dans leur premier état. Rien n’élail plus juste, quoique j'eusse le regret de ne point laisser apparentes les découvertes que je pourrais faire. Mais ce regret était diminué par le souvenir de ce qui était arrivé a Byrsa. Pendant mon absence, une partie des murailles que j’avais fait reparaître au jour avait été démolie la nuit et emportée par les .Maltais ou les Arabes, malgré les ordres du bey, malgré la sur>’eiilanre du gardien do Saint-Louis. Au contraire, une fois le plan des ports relevé et leurs ruines dessinées, la terre les devait recouvrir. cest-À-dire protéger de nouveau. Mais quels éloges ne méritent pas les hommes qui livrent ainsi leurs propriétés è des explorations dont iis ne tirent aucun profit? Si l'on songe aussi à l'hgypic, où le vice*roi lait entreprendre de vastes fouilles, n’admirc-t-on pas que ce soient aujourd'hui des princes musulmans et les ministres des paysbarbnresques qui donnent aux nôtres l'exemple de si nobles sacrilices?
Les diilicultés que présentait la nature du sol étaient plus sérieuses. En fouillant remplacement H'iin port comblé, je savais que je serais arrêté au moment où j'atteindrais l'ancien niveau des eaux; en outre. les ports n'clant séparés de la mer que par une étroite langue de sable, les infiltrations devaient être immédiates, les couches inférieures perpétuellement détrempées. Cependant il fallait descendre plus bas pour trouver les restes des constructions puniques, car il était vraisemblable que les Romains avaient dû tout raser au niveau de l'eau. En effet, à peine mes ouvriers eurent-ils creusé jusqu’à deux ou Uois mètres de profondeur que les infiltrations jaillirent de toutes parts.
98 FOUILLES À CABTIIAGE.
Entreprenaient-ils de les épuiser par de continuels clTorU, ils n'en trouvaient pas moins sous leurs pieds une fange noire, fétide, compacte, mélée de débris méconnaissables, car les pierres de tuf étaient elles* mémcK comme pourries; la pioche et la bêche restaient prises dans cet affreux mélange, les paniers de Jonc, bientôt déformés et déchirés, ne pouvaient plus servir au transport. A chaque coup, l'eau et les taches volaient au visage de mes pauvres Arabes et sur leurs blancs burnous, qu'ils n'üsaicnt quitter de peur de la fièvre ; jamais pourtant leur patience et leur douceur ne se déiiieritirent. Après divers essais, voici le système que j’adoptai. Au lieu d'épuiser IVau qui envahissait les tranchées, on laissait son niveau s'établir; C4* niveau était presque toujours celui des constructions carthaginoises quand elles avaient été seulement rasées et quand les colons romains ne les avaient )>as plus tard détruites à plaisir. Quelquefois ces constructions étaient à trente ou quai'ante centimètri's au-dessous de l'eau. Mes Arabes suivaient sous l'eau les murs, ils les là talent avec leurs pieds nus, s'y tenaient établis, et rctimeiit la fange à droite et à gauche afin de les bien dégager. Quand une longueur suHisanle était nettoyée, ils abamioimaient la tranchée et allaient en faire une autre quelques pas plus loin. Le lendemain, la x’ase s'était déposée, feau était redevenue limpide, les murs sc voyaient clairement avec leur appareil; il était facile de les dessiner et de les mesurer avec précision. Dès que j'avais relevé un ensemble et raccoixlé mes dessins, on comblait les trous, afin de ne point muUipiicr les foyers d'infection. La mort du comte Camille Borgia, qui avait respiré des miasmes mortels en étudiant les ports de Carthage, me servait d'avertissement. Je fis faire plus de trois cenl.s tranchées semblables sur un espace de deux kilomètres de tour. C'est ainsi que j'ai obtenu d'une manière précise, à quelques détails près, le plan, les mesures et les documents que je publie.
IL — L'Ile.
L'ile qui forme le centre du port militaire a été le premier objet de mon attciition. Sa forme mieux conservée, l’importance de sa position, le pavillon de l'amiral qu'elle contenait, me donnaient quelque espoir
LES PORTS
de succès, bien que cet espoir fût singulièrement aflaibli par le peud’é* lévation du sol au dessus du niveau de la mer. L'ile était plantée de Heurs et de jeunes amandiers, mais sur des lignes régulières, de sorte que je pouvais, en me plaçant entre chaque rangée d’arbustes, la traverser par des tranchées dans tous scs sens. Les quais devaient d'abord être retrouvés, afin de déterminer l’exact |KTimèlrc du cercle. Il était évident que ce périmètre était moins ronsidémbic dans l’antiquité, et qui! avait dû être accru par les terres et les débiis de toute sorte, qui avaient formé talus et gagné sur les eaux. En effet, il me suffit de placer nies ouvriers au bord de l’eau et de leur faire entamer le rivage en y pénétrant en ligne droite, pour retrouver bientôt les murs d’appui qui .supportaient Jadis le quai.
Le premier mur, dont l'épaisseur varie de o'.qS à i^.oS, parut, du côté du nord et du forum, à 9“,5o en deçà des bords actuels de file; du côté du sud et du port marchand , à 1 4 *.So. Il y avait un laius plus ronsidérablc, il y avait eu plus de i*uincs du côté du sud. Je pouvais déjà calculer l’étendue réelle de file, qui était, dans raïuiquité, moins considérable qu'elle ne Test aujourd’hui. Aujourd'hui, son diamètre est de i 3 o mètres; en déduisant 9"*,So d'une part et ià”i 5 o de l'autre, nous obtenons le diamètre ancien, qui était de 106 mètres. Le périmètre de nie était donc.au temps où Carthage existait, de 353 mètres, c’est-à-dire d’un tiers de kilomètre; sa surface de 8,8a 4 mètres carres, ou. si l’on veut, de 88 ares a 4 centiares, ce qui fait 9/10 d’hectare. Par conséquent, quelle que soit l'étendue que nous tiisuverons plus tard pour l'ensemble du port, il faudra en déduire 88 ares, qui étaient terre ferme et domaine de l’amiral.
t'n seul mur ne suffit pas pour établir un quai; il en faut deux, |>arallèles. égaux de hauteur, sur lesquels on assied le pavage. En poussant toujours mes tranchées vers le rentre de file , j’arrivai à ce second mur, qui est à 7",5o de distance, exactement concentrique au premier'. Le quai avait donc, en comptant les deux épaisseurs de ces murs. 9*".35dc
* Tous le» deux «ont mirquCs »ur le plan par un docile cercle qui borde l'île pl IV'), el par le» Irllres a ei h.
largeur. Une foi. l« normale de. deux cercle.; en-
U papier la conUnuafon à poin. nomme,
suite . je f.. la vérification .nr le. ^ ^1 ^,„„„3irre ainsi tout le
Je retrouvai les muraille, c P ^ 333 mètres. Deux place.
périmètre de rdc .nr «m ji^„,ière. parce quelle, .ont
me parurent mériter une rcclier ^ Pune , au nord . le forum .
daii. laxe général de. deux porlse re pcü.e jetée, large de
,..60. « <1- -taict ou .« lendalent
sageqm servait è 1 amiral a
à se» ordres, aux ouvners p hectare, on avait dû
senaux de l'ile. Car. sur une c Pa,„i,-al; l'espace était trop pre-
bèlir autre clioso qu'un pavillon 1 ■„„ n'en eût pas
Cieux. au temps de la pui«ance et couverte par 1 eau
mlcu, profilé “'fi*'' * “ 1' Lwrruution wans.el»''® é* l".®!-
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Cette inleiTUpUon était ui p ag po canaux de
„.is qui devait en avoir ‘ "Tîc. marcl.es aient été
Ta ns !• le «rquL sortaient par eau. Par là se faisait le service in.eneur 1 U laltée au contraire, facilitait les commumcal.ons avec la
' VojM pl. IV. leur* .V.
* Voje. 1* lettre B.
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Kst'ii besoin de dire que toutes ces constructions sont d e|K>que ro* maine, quelles sont formées de petits matériaux ou de pierres assemblées par du ciment, et que leur aspect est assez triste, parce que tous les revêtements plus riches et tous les dallages ont été enlevés? La couche de terre a quelques mètres è peine d'épaisseur; les dévasUiteurs modernes ont emporté sans peine tout ce qu'ils ont voulu. Mais ce que les Romains ont refait répond trop bien aux descriptions d’Appien pour quon ne soit pas certain qu'ils ont suivi le même plan. Les cales des vaisseaux ont seules été supprimées; et les quais, au lieu d'etre interrompus par une série de coupures, ont été continus et de plain pied. Ou reste, j'ai cherché, en pénétrant sous la vase et sous l'eau, à découvrir les moindres débris des fondations antiques et les traces de la main dos Carthaginois. Par là , j'ai d'abord acqui.s U preuve que le porlCothon était l'œuvre des hommes, et non pas de la nature. Le noyau de l'ile, comme celui de Ryrsa, est un grès ai^ilcux de couleur jaune. Ce noyau solide se retrouve çà et là sous les murs de quai et au delà des murs . puis plonge tout à coup pour former le bassin circulaire des ports. Il plonge, non l>ar un mouvement natuiel, ainsi qu'il arrive à des rochei-s disposes par couches obliques sur le sol, mais par de brusques ressauts et des intenuplions qui montrent que le fer l'a taillé. Ce travail ne présentait point, d'ailleurs, d'immenses lUnicultés, car le grès argileux, amolli par les eaux qui le pénètrent ou plutôt qui séjournent à la surface . se laisse entamer sans tn^p de résislancc. Il me fallait de la vigilance pour arrêter mes ouvriers à propos, et les empêcher d'enlever à coups de pioche dos couches qu'ils prenaient pour du sable durci, et (|ui pouvaient me donner d'utiles indications. Le même noyau de grès i‘eparaissant sur l'autre rive, si l'on descend à la profondeur voulue, il en résulte que tout le bassin a dii être creusé, les terres emportées, le grès taillé.
Je me suis demandé ce qu’était devenue une quantité aussi considérable de déblais; j'ai regarde autour de moi et jai aperçu une coltine, une seule, qui s'élève de cinquante pieds environ au dessus de la plaine, car, tout est plaine de ce côté de Carthage jusqu'à Byrsa. Cette colline est marquée du n" 76 sur le pian de Falbe. Là se tenait Scipîon, pendant que ses soldats déinoiissnieiit les trois rues qui conduisaient à l'Acropole
102 FOllLLK.S A CARTHAGE,
et poussaient les machines qui devaient battre la citadelle. Pendant six jours et six nuits, il ne cessa de surveiller et de presser les travailleurs; enfin, ëpuisé de fatigue, il s'assit .>ur un lieu élevé, éKoBélno d'où il voyait toutes les opéra tions^ Ce lieu élevé était l'œuvre des Carthaginois; ils avaient déposé au même endroit les terres et l'argile ex> Iniiles des ports et formé la colline d'où, par un jeu cruel de la destinée, Scipion devait assister ^ la destruction de leur patrie
Le noyau de file du Cuthon u’atteste pas seulement que le port a été taillé de main d'homme; il porte la trace des constructions puniques. Çà et la, lorsque le rocher naturel manque, on voit que de grandes assises de tuf ont été encastrées pour établir un sol égal et solide. Ce sol était sensiblement plus bas que le sol actuel, et même que le sot romain; l'üc, dans les temps primitifs, ne devait s'élever que d'un ou deux mètres au-dessus du niveau des eaux. J'ai retrouvé sur quelques points plusieurs assises si bien juxtaposées, cpi'cllcs faisaient comme un dallage, comme un soubassement en pierre, et je ne serais pas éloigné de supposer que jadis l'ile entière avait été ainsi préparée autant pour ecarter l'humiditc que pour assurer l’assiette des édifices qu'on devait y construire. Quant à l'art d’encastrer des pierres dans le rocher, pour en niveler et fortifier l.i surface, il n'étonnera pas ceux qui connaissent les ruines de la Grèce, celles de Stymphale, de Syracuse, d'Athènes notamment. et qui ont vu comment les Atliénicns disposaient les rochers de l'Acropole, de l'Aréopage cl du Pnyx, pour recevoir leurs temples ou leurs demeures privées.
En me plaçant dans l’axe de file, en face du forum et de la jetée qui y conduisait, je Ils ouvrir une vaste tranchée, espérant découvrir les fondations du pavillon de l'amiral carthaginois. Mon espoir ne fut point déçu; je les retrouvai en partie, mais rasées au niveau de l'eau, et
' Appian. Vlli, exxx.
* Au-dessus de» riternes de U MnlqÂ, j'ai retitarqué une autre colline facliie (n* 69 du pian de Faibe], fonnt*e par racciimulatiou des terres exlrailes pour faire place à ces iirmiense» ctlemes. Pour m'assurer de l'cxaclilude de mes soupçon» . j'ai fait creuser un tunnel sous la colline. J’ai reconnu, en effet, qu'elle était formèc uniqiiefneni de (erres rapportées.
LES PORTS
lOS
m^inc plus bas cnoore. Los murs ont i'*,i7 d épaisseur, et sont formés de grandes assises rectangulaires, ajustées sans riment, semblables aux assises de Byrsa, plus régulières, et tout à fait dignes de l'art grec par la précision du travail et leur belle proportion. Elles sont en tuf et ont fort bien résisté aux infiltrations de la mer. Au point C. sur le plan des ports, on verra un mur principal, long de 39 mètres, et deux murs transversaux qui s'y rattachent. Ces murs, que j'ai poursuivis, s'interrompent brusquement, sans doute parce que les Romains étaient venus chercher de ce côté des matériaux tout prêts pour leurs constructions nouvelles. Il est digne de remarque qu'au {>oint D le mur transversal prend une fonne courbe au moment où il disparaît. Il y avait U sans doute une nouvelle application du goût des Carthaginois pour les constructions demi-circulaires, goût que j'ai constaté déjà dans leurs temples, dans leurs fortifications, dans leurs citernes. Ces fondations supportaient jadis le pavillon de l'amiral qui commandait le port, pa Villon assez étendu, à en juger par les (races qui restent, pavillon construit entièivment en pierre, ainsi que me l’apprirent des découvertes que je fis en poussant mes fouilles vers le centre de l'ile.
En clFet, au point E, à l'intersection des deux murs et dans les environs, je rencontrai, à 3 mètres au-dessous du sol, un monceau de grandes pierre? écroulées les unes sur les autres. Je reconnus que plusieurs de ces pierres |K>rtaicnt des moulures. Je fis aussitôt élargir les tranchcc.s, afin qu'on pût enlever les terres avec plus de facilité, et par conséquent avec plus de précaution. Les pierres furent mises au jour, séchées, nettoyées avec soin, et je vis des comiches de ditférente grandeur. ornées de moulures diHerentes, dont les profils sont reproduits à la planche V (fig. 1. 3, 3 , 4 . 5 ). De« assises rectangulaires, qui avaient dû former des murs, étaient inèlée.s à ces corniches. Quelques-unes gardent encore des traces irès-scnsihtes, incontestables, de couleur rouge et jaune, sur le stuc qui les recouvre. Les entablements sont eux-mêmes revêtus d'une couche de stuc ép.iisse de a centimètres, d'une grande ténacité, et sur lequel se voient quelques restes de couleur rouge. Les matériaux, les moulures, le travail, tout porte un cachet de singulière pesanteur, et j'ai pensé involontairement aux ruines
loa FOUILLES À CARTHAGE,
mas&tvt's des temples les plus ui chalques de Sélinonte. J ai cherché en vain des tambours de colonnes, des chapiteaux; il n’y avait rien de semblable. Le pavillon n'nvait point de colonnades ni de portiques; des murs pleins le formaient, surmontés de coniirhrs ou de bandeaux à moulures, comme le mur de la Pinacothèque, à Athènes; il y avait plusieurs étages, car ces fragments, si Ion compare leurs dimensions, se pai lageiit en deux classes très-distinctes : les uns (n* 4 et S) mesurent jusqu'il u*, 75 de hauteur, les autres (n** i, a et S) ne dépassent pas 0^,4 C, ce qui donnerait la décoration de deux étages.
On me posera une question que je me suis aussitôt posée à moi' même : sonl-ce là des ccuvrcs authentiques de l'ancienne époque? sont-cc des débris qui jettent quelque jour sur rarcliitecture punique et son système de décoration? Ce que je puis dire avec quelque assurance, c’est que ces débris n'appartiennent ni à l'art grec ni à l'art romain. Jamais l’art grec n'a eu des profits aussi mous et aussi lourrk. On peut établir un rapprochement lointain avec la moulure à bec de rorbin, chère à l'ordre dorique; mais, d'un côté, je ne vois qu’un germe, qu'un tâtonnement indécis, de l'autre, au contraire, une fermeté et une énergie caractéristiques, dès l'enfance de fart doricn. llg^st vrai que la coupe des pierres, le stuc qui recouvre le tuf, eeriains détails de construction, établissent comme une parenté avec les plus vieux monuments grecs. Mais il n'est point nécessaire aux vraisemblances historiques que les Caiihagînois aient eu une architecture différente de celle de tous les autres peuples. De même que les Phéniciens ont subi tour à tour, en matière d'art, l'influence de l'E^gypte et de l'Assyrie, et communiqué à la Grèce plus d'un procédé ou plus d'un modèle, de même l'art carthaginois peut avoir eu avec l’art grec bien des points de contact , en allendanl qu'il se reconnût vaincu , et que Carthage eût recours à des artistes siciliens, comme le prouvent les inotmates qu’elle a fait frapper.
Quant aux Romains, je ne sais à quelle époque de leur art on pour lait attribuer des moulures d'un tel style. Ce ne sera, certes, ni au siècle d'Auguste, alors que Carthage se relevait, ni an temps de la décadence , alors que l’ordre dorique était complètement oublié et que l'ionique et surtout le corinlbien étaient exclusivement pratiqués, avec
LES MOHTS.
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une profusion de sculptures dont l'Afrique nous oifre encore de nom* breux échantillons. Au contraire , les corniches dont il s'agit sont d'une simplicité toute dorienne» d'une gaucherie toute primitive. En outre, les Romains nVmployaicnt guère les grands matériaux de cette façon, ni le stuc avec cette épaisseur, ni surtout la couleur avec ces tons crus dans les moulures. Le marbre obtenait leur préférence, et l'Afrique fournissait des marbres aussi abondants que variés. Du reste. J’ai découvert quelques débris du monument que les Romains bâtirent euxmêmes dans file duCotbon, cl ces débris confirment mes suppositions. Vers le centre, au |)oint F, J'ai marqué un tronçon de colonne mono' lillie. en marbre de Numidie, qui mesure encore, quoique brisé. 3 *. 8f> de longueur, et qui devait en avoir le triple, car il a 87 centimètres d'épai.sseur, et l’on sait que les colonnes romaines ont en hauteur jusqu'à dix fois leur diamètre. Un tronçon de colonne scmblahio est enterré quelques pas plus loin. Des colonnes qui ont sem à lornement de la maison du Khasmidar viennent du même endroit. J’ai retrouvé, en outre, plusieurs fragments de corniches en marbre, sculptées et refouillées, portant des oves. des denticules. des feuilles d'eau, dt’s feuilles d'acanthe. Cachés sous la terre, ces fragments ont échappé aux Pisans, aux Génois, aux Espagnols, aux Arabes, qui ont emporté pendant des siècles tous les marbres qui jonchaient le sol. Voilé ce que les Romains ont bâti dans l'ilc , quand Carthage redevint une ville Horissante de l'Empire; et, comme ils iic bâtirent point â remplacement de l'ancien pavillon, mais plus au sud. une partie des ruines puniques restèrent ignorées d'eux, c'esl*à dire préserv'écs. Je ne voudrais point alTirmer positivement que J'ai découvert des fragments d'architecture rarlhngiiioisc, il convient d'attendre le Jugement des auli'cs savants sur ce point délicat; Je ferai seulement remarquer que la corniche que VL de Vogué’ a découverte et dessinée parmi les ruines phéniciennes d'Omm-ei-Aamid oifre une ressemblance frappante avec les corniches dont il est question.
Avant de quitter cette partie du port. Je dirai rapidement quels objets
' Fngmenh d'un journat de veyaÿ* en Onent, page 68.
FOUILLES À CABTHAGE j'ai recueillis dans les fouilles. Ceux qui sont d'époque romaine olTreiit moins d'intérêt : lampes, débris de terre cuite ^ amphores à vin et à huile^» boucles de ceinturons, anses de vases en bronse, clous en cuivre pour les bâtiments . grandes aiguilles longues de 1 5 centimètres, qui servaient peut-être à coudre les voiles, monnaies rongées par Hmmidité, pelit mortier en marbre, tête de pieu revêtu de fer. Je ne sais si l'on doit attribuer aux Carthaginois un fragment de lécythus avec une frise de poissons pointillés en creux sur la terre cuite . et deux pieds de coupes en verre strié. Je donne, à la planche V, deux stèles (Hg. 6 et 7) qui me paraissent plus dignes d’attention, quoiqu'elles représentent le sujet favori des bas<reliels carthaginois. Sur la première, Aslarté est figurée avec des fleurs de lotus en guise de mains, et sa tête est un disque surmonté d'une sorte de croissant qui rappelle les ornements d'isis. Le personnage à mitre , à oreilles pointues , à épaules ramassées , que donne la même planche (fig. 10) paraît être un paleik phénicien. Il est de^ petite proportion, et,cc qui est surtout remarquable, c'est le trou de sceliemeot A. qui est au sommet de la tête, et ce sommet lui-même . aplati comme pour porter un fardeau. Ce pateik servait de support à un pelit monument, à un autel peut-être; en le rapprochant des Téiamoos grecs et des colosses de l't^gypte , on se demandera si les diverses civilisations de l'antiquité ne faisaient pas des échanges beaucoup plu» fréquents que nous ne le supposons.