Les grands quais, la coupure, le gmilet intérieur
L’Iie explorée, je voulus reconnaître les quais opposés, et. pour les rencontrer à coup sûr, je suivis la jetée qui menait au forum et cherchai ses attaches stir la rive opposée. Elles parurent, en effet, aux points G et H, au delà du talus surmonté de nopals et du grand fossé
' Sur le fond d'un vaac rouge, cxi terre line, j ai lu restampille C . MNE.
* Au lieu d'avrûr le fond pointu , comme les amphores ordinaires . qui se piquaient dans le sol de la cave, les amphores que j‘ai trouvées dans 1 ile ont le fond rond et sensiblement plus large. Était-ce parce qu'elles devaient être chargées sur les bâtiments ?
LES PORTS
qui fomient U clôture du jardin de Sidi MusUpha-Khusiiadar. Mais, quoique nulle part je ne pusse, à cause de la vase et de l'eau qui jaillissait aussitôt, pénétrer A plus de trois ou quatre mètres de profoiideur, j’eus la fortune, cependant, de trouver distinctes et c,sractéri5ées les constructions romaines et les construclions puniques. D'abord la jetée ell qui, dans Tintérieur du port, est composée d'enrochements
et de blocages, reparaissait avec de grandes assises de tuf rectangulaires , pour attester une antiquité plus reculée. A deux mètres au-dessous du sol actuel, le quai romain ciisUit par parties , avec un parage assex grossier, travail manifeste d'une basse époque. On conçoit, puisque la nouvelle Carthage a eu sept siècles d'existence, depuis César et Auguste jusqu'à la conquête des Arabes, que le dallage fait par les Romains n'eùt pu durer aussi longtemps et qu'on eût dû le refaire, soit sous les Vandales, soit sous les empereurs de Byxance. Peut-être Bélisaire, qui lit réparer Carthage à la hâte, ou Salomon , qui lit bâtir un monastère fortifié près du port, avaient-ils commandé celte restauration. Sous ce pavage, certains égouts qui venaient de la ville et se jetaient dans les ports se sont retrouvés intacts. Bien plus, au point G, mes ouvriers ont mis au jour un conduit de plomb qui était encore établi sur son lit de pierres, à 3*,ao au-dessous du sol, et qui jadis amenait l'eau des grandes citernes et de l'aqueduc. Ce conduit, qui a échappé par miracle à doute siècles de dévastations, est formé d’une seule feuille de plomb, épaisse d'un centimètre, repliée sur elle-même et soudée dans toute sa longueur, du sorte qu'au lieu de s'arrondir régulièrement en cercle elle est aplatie et surhaussée dans le sens de la soudure : sa coupe a la forme d’une poire. La circonférence mesure centimètres.
Enfin paraissaient sous touU's ces constructions les grandes pierres de tuf bien connues qui m'annonçaient la main des Carthaginois. Ces pierres, malheureusement, n'existaient plus qu au-dessous du niveau de la mer, et, à mesure que mes fouilles s’étendaient et que j'enlevais la couche romaine, les infiltrations étaient plus abondantes et la fange plus rebelle. On devine que le but de mes recherches de ce côté était de saisir quelques traces des anciennes cales où les galères étaient retirées, Je vis tout d'abord que non-seulement les soldais de Scipion
FOUILLES À CAnXHAGE.
avaient rasé ces cales aiissî bas qu'ils l'avaient pu, mais que, plus tard, les colons romains les avaient détruites plus profondément et avaient déplacé leurs belles assises pour les faire servir aux fondadons du nouveau quai. Ce nouveau quai, plein et continu, était établi sur l'emplacement des cales, démolies cl devenues inutiles. Cependant je ne me lassai point et j'ordonnai â mes courageux Arabes de descendre plus avant que jamais dans l'eau et dans la vase. Je fis disparaître sans scrupule les constructions romaines pour suivre à la piste les pierres puniques, je pénétrai Jusque sous les quais cl nettoyai avec ta plus grande précaution cliaque débris qui semblait être resté à sa place. Je parvins ainsi à constater au fond de l'eau, quand elle fut reposée et limpide, des arrachements qui se l'eprésenlaicnt régulièrement sur lu courbe du port, à 5*,8o, 5 **. 9 o de distance. Les arrachements étant f>crpendiculaires à cette courbe, j'en conclus que c'était l'attache des murs qui s'avançaient jadis dans la mer et formaient la séparation de chaque cale. Je n'avais que cette seule indication, mais elle était précieuse , puisqu'elle me donnait une mesure exacte. En effet, chaque cale, y compris le mur qui l'isolait de la cale voisine, occupait une largeur de 5*, 90 . En donnant an mur 3o centimèlros d’épaisseur, on voit que l'cspncc Übre n'était que de cl que les galères, pour y entrer, ne
IKJUvaient avoir plus de â*,5o d'épaisseur, bots bordage. Quant h U longueur des cales, elle devait demeurer inconnue, puisqu’il ne restait trace des arrachements qu'à leur naissance. Mais ce qui ntc pi'coccupait au plus haut point, c'était leur décoration, c'étaient les doux colonnes qui les précédaient, et qui, deux cent vingt fois répétées, donnaient à l’ensernhle du port militaire l’aspect du portique le plus élégant et le plus riche du moude. Après des recherches dont j'épargne le détail au lecteur, je parvins à découvrir deux fragments de ces colonnes, qui ont échappé à la destruction. Us sont même intacts ; l'un était dans file, l'autre sous le grand quai. J’osais à peine espérer un tel succès, en pensant que les colonnes, étant plus avancées dans la nier, plus faciles à dctiniire, avaient dùsuccomber au premier eObii des démolisseurs, et que plus tard leurs débris. lors((u'on déblaya le port pour la colonie, avaient du être emportés les premiers. Je ne réussis à découvrir aucun des chapiteaux
LES PORTS
ioniques avec leurs volutes, que la Bible, en décrivant le temple de Salomon, compare À la Iclc des béliers {aîi<m). Du reste, on Jugera bientôt que ces chapiteaux devaient êli'e de l'ionique grec.
Kn effet, les deux tambours de colonne que j ai recueillis sont exactement semblables aux œuvres de l’art grec ^ Les colonnes étaient engagées. c'est-à-dire qu’elles ne faisaient qu’un avec la tête du mur, qui isolait chaque loge de galère. la) face AB A' B' n'est qu’épanneléc, et s'engageait par conséquent dans le mur. On sait combien l'usage des co lonnes engagées était familier aux Grecs, et les ruines seules d'Agrigente en offrent deux exemples. En outre, la taille do la pierre, la forme des cannelures (qui ont o"',o63 de corde) et des baguettes ioniques qui les séparent (elles ont o*,oi3 d'épaisseur), la proportion, le style, le stuc même, blanc, Irès^fin, très-adhérent, qui est appliqué sur la surface, tout m’a rap|>elc les habitudes de l'ai'chiteclure hellénique. Nous sommes bien loin des corniches pesantes, des profils mauvais, du stuc épais, que le pavillon de J’ainiral nous avait montrés. C’est au point que je n’ai pu me dcfondi'e de la pensée que la magnifique décoration du (K>rt militaiie avait été imaginée par ^n artiste grec. Les Carthaginois avaient un goût très-vif. non-seulement pour les chefs-d’œuvre de la Grèce, qu’ils enlevaient, mats pour ses artistes, qu'ils employaient. Carthage s'étiit parée des dépouilles de la Sicile, et Scipion dut appeler des députés de chaque ville sicilienne pour reconnaître et reprendre leur bien*. Parmi les cendres de la vieille Carthage, combien n’ai-je pas reconnu de fragments de vases grecs 1 Les monnaies que l'on trouve à Cartilage sont toutes de style grec, et il est incontestable quelles ont été gravées et frappées par des artistes siciliens. Pourquoi donc, au v* ou au n** Siècle avant notre ère, les Carthaginois n’auraient ils pas ap pelé de Sicile un architecte renommé, afin de décorer leur port? Pourquoi n’auraient-ils pas confié celte tâche à des prisonnieis siciliens, de même que les habitants d'Agrigente faisaient cotistruire leurs piscines et leurs citernes par des prisonniers carthaginois? Le plan même du
' Vojfct pl. V, lig. et 9.
* .Appien, Vll!,r.xxxiii.
IID FOUILLES À CAHTIIAGL.
port est &i noble, ce double portique circulaire, composé de qimlre ceiil quarante colonnes ioniques, devait t^tre d'im si merveilleux ellct, que malgré mot jy reconnais encore le génie gn*c. Cependant T)r et ütique avaient des ports circulaires. Le port de Sidé, en Pamphilic, était circulaire ^ peut-être par imitation des Phéniciens, lin des ports d'Osiic l'était aussi, peut-être en souvenir do Carthage^.
Les colonnes engagées dont Je publie les fi'agments expliquent les paroles d'Appien, lorsqu'il dit que les colonnes donnaient à U circontérenco du poii de l'ile l'aspect, l'apparence d'an poriit^ue, wpt^p^svru tit eUiva a~roâf rèv 6^tp. En efTet, un véritable |>ortiqiie, avec des colonnes détachées et avancées dans Teau ii'eùt été d'aucun usage, et n'eùt permis. ni de circuler autour du port, iiî de renfermer les galères dans leun> loges. Des colonnes engagées . au contraire, avaient ce double avantage; et, comme elles étaient surmontées également de chapiteaux, d'architraves, de comiches, elles produisaient autant d'illusion et n' étaient pas un ornement moins magnifique. Je n'ai pu, mes dessins étant ré duils à une trop petite crhellc, indiquer avec détail sur le plan les cales des galères et leurs dimensions. Aux lettres G et H, on remarquera quelques points h intervalles réguliers qui en marquent la place. Enl'm l'on observera, sur le tambour dessiné à la planche V (llg. 8). detu trous qui travei'scnl la pierre de cannelui'e en cannelure, aux points O. I)'. Ces trous, qui sont faib après coup, foiinent un anneau grossier dans lequel peut passer la corde qui sert d'arnaiTC k une barque. Je ne sais si ce dégât a été fait par quelque matelot carthaginois; il date du temp.s où la colonne était encore en place, et prouve bien quelle était tout à fait au bord de t'eau, puisqu'une barque pcjuvait s'y atladier.
Une fois établi sur la ligne du grand quai, je n’ai eu qu'à la suivre par des sondages de distance en distance. Ces vérilicalions étaient faciles, en calculant avec exactitude U courbe circulaire. Je les ai faites sur tout l'espace qui s'étend du point H au point I. et du point G au
' Voy. le brotuede Oallicn publie par U. Donaidson (.4reAùeil. Aumamu/. p. 3A i )-
* Le port de Claude. (Voyet le même ouvrage, que len sa%«nt4 cl les arcliileetes ne sauraient trop consulter, p. 53a.)
LtS PORTS.
point K. Un tiei-s du ccrcli? (de I en K) na pu être sondé, parce que, de et côté, le sable et la teiTe ont tellement comblé le port, qu’on a pu y planter un petit jardin de palmiers; ces palmiers devaient être respectés. Mais J'ai supposé sans hésitation et je rétablis sur mon plan la continuation du cercle, puisque les deux tiers en ont été explorés et donnent nécessairement le troisième tiers. L'ensemble du port militaire, dans sa grandeur primitive . est donc connu et les mesures en sont relc' vées. Son diamètre était de 3 a 5 mètres, qui sc répartissent ainsi sur le plan : 1 09",So du grand quai au quai de l'ilc, i o(i mètres pour le diamètre de l’ile, puis, de nouveau, io[)”, 5 o pour rejoindre le grand quai. I^e périmètre de ce grand quai était de i os i mètres, ou d'un peu plus d'un kilomètre. La surface totale du port présentait Ss.qSy mètres carrés, ou 8 hectares s 9 ares 67 centiares. Mais tout cet espace n'élait point rempli par l'eau; il faut déduire faire de l'ile, qui était anciennement de 88 ares 3^ centiares. La surface occupée par l’eau était donc de 74,133 mètres carrés, c'est-à-dire de 7 hectares 4 i ares 33 centiares. Si l’on compare le Cothon d'Ltique, où l’ilc, toute couverte de constructions romaines encore debout, a 88 mètres de diamètre, tandis que TEuripe, dont les quais sont encore visibles, n'a que 34 mètres de largeur, on appréciera mieux , en tenant compte des petites dimensions des navires anciens, l'elTort des Carthaginois et la richesse de leur marine.
Falbe, sur son beau plan de Carthage, indique, au n* So, la coupure faite par les Carthaginois, lorsqu’ils rompirent leurs môles et leurs quais pour faire sortir une flotte. Scipion avait fermé par une digue l’entrée du )>ort, afin d'établir un blocus complet. «Les Carthaginois. U dit Appien\ entreprirent de creuser une issue à l'extrémité du port w qui regarde la pleine mer, assurés qu'on ne pourrait construire de digue U de ce côté, à cause de la profondeur des eaux et de la \nolence des « vents. Les femmes et les enfants les aidèrent dans leur travail , qui se <i fit à l’intérieur et dans le plus grand secret ^ En même temps, avec
' Liv. VIII, cxxi.
' Il ne faut poini oublier que leu porh étaient entourés d'une double enceinte de hautes muraille*.
• de vieux matériaux, iU construisirent des galères à trois et à cinq w rangs de rainrs; rien ne ralentissait leur ardeur et leur confiance. Ils
• dissimulèrent si bien leurs préparatifs, que les prisonniers eux-mèmes U ne pouvaient rien dire de certain à Scipion. Ils avouaîcnl qu'on en- ••tendait dans les ports un bruit qui ne cessait ni le jour ni la nuit.
• mais ils ignoraient dans quel but. Enfin, tout étant prêt, les Cartha- «ginots ouvrirent la nouvelle entn’c, qui était tournée vers l'oiient, et N s'élancèrent avec cinquante trirèmes , sans compter un grand nombre « de petits bâtiments équipés d’une inanière foriindablc. »
Cette coupure, faite dans te rivage du c6té de la pleine mer et du levant, ne pouvait être que dans la partie du port indiquée par Palbe. Le major Humbert et Cltitcaubriand l'avaient pensé avant lui. Mais il est difficile de fixer un point plutôt qu'un autre sur l'étendue assez vaste qui est comprise entre la ligue I J et la ligne L. Il semble que le point L'. plus rapproché de la mer, aurait dû être choisi. Dans tous les cas, j'avertis les futurs explorateurs de se défier d'une coupure toute moderne qui a été faite par les Arabes du point I au point J. Par IA ils ont voulu établir une communication qui ne sert qu'A renouveler l'eau de mer et A créer une sorte de saline au milieu du Cotbun comblé. Cette coupure est curieuse, parce qu'elle traverse une suite de mui's et de massifs en blocage romain. J'en ai compte jusqu'à sept juxtaposés, parallèles, épab de i, de a , et même de 5 mètres. Je me suis demandé si cette masse de constnictions n'était pas le soubassement du monastère bâti par Salomon. A quciqiie.s pas, derrière le quai que mes son« dages poursuivaient, j'ai découvert une fosse où plusieurs crAnos et d’autres ossements tombaient en poudre. Mais je ne veux avancer aucune hypothèse sur un point aussi douteux; il me parait plus nécessaire de réfuter l’erreur de Durcau de la Malle, qui croit que l’entrée du Mandiacium était de ce côté, et que les Romains avaient transformé en passage régulier la brèche faite par les Carthaginois ^ D'abord, la violence des vents du nord cl du nord-est n'aurait jamais permis d ouvrir un port ainsi orienté; ensuite, on n observe aucune trace de jetée
' Hechertkft $ur h Kpvÿruphit Jt Cartkagr. p. 63
LES PORTS
pour briser les (lots qui iiriivcnt terribles de rouvcrtiirc du golfe, tandis que les blocs qui protégeaient contre la violence de la mer les quais extérieurs, tandis que le mur d'enceinte construit par Tordre de Théo* dose, forment une ligne continue, et nous assurent que la colonie ro* maine avait réparé les brèches faites jadis par les Carthaginois. La ligne des enrochements sous* murins est marquée sur mon plan par les lettres Y, Y'. Y"'; le mur de Théotlose, resté a fleur d’eau, est indiqué pnr les lettres Z, T*\ 7 J\ Du reste, la nicilleui'e réfutation des conjectures de Dureau de la Malle, qui n avait point vu les lieux, ccstquejai retrouvé Tentrée du Mandraciiim intacte, au sud et à la plaoc de Ten- Irée primitive.
Le goulet intérieur (lettre K) qui unissait le port rond au port rectangulaire esttcllemcnt enterré, qu’une route carrossable y passe aujourd'hui et conduit à la maison du général Khaîr-cd-Din. Mes fouilles font retrouvé du côté marque par la lettre d; le côté marqué par la lettre t est occupé par un verger qu'il m'était interdit d'arracher. Mais, comme j'avais Taxe des ports et la distance du côté à jusqu'à cct axe, qui est do 1 1 ", 5 o, il m'a sufTi de doubler ce rhi(Tre pour avoir la largeur totale du goulet. En e(Tet, étant donné le )K>int K comme ligne de Taxe, au moment où elle traverse le goulet, il est évident que la distance eK sera égale à la distance connue K à. La largeur totale était donc de ^3 métros environ , ou de 70 pieds. U est singulier que ce soit précisément la mesure* que donne Appien pour le goulet extérieur, qui met le port marchand en communication avec la mer'. Je ne voudrais point dire qu'Appien a confondu un goulet avec Taulre; je me contente de faire ce rapprochement. Les Romains ont dù modifier cette partie du port où jadis les Cartliaginois avaient établi des forlilications et des clôtures compliquées, qui cachaient même aux regards Tintéricur de leur port militaire, car je n’ai retrouvé que des constructions d'époque romaine ou des matériaux de l'époque punique transportés et employés de nouveau. Les saillies que j'indique sur les angles du côté i ont ^**,27 d'épaisseur. Elles ne portaient aucune trace qui pût m’éciairer sur leur destination.
‘ Ln WII. xr.vi
FOUILLES A CAUTHAGE.
lia
IV. — Le port msrchând; le goulet eiténeur; ré^ullatü généreux
Je n ai fouillé que les deux tiers du périinèlre du port marchand . le quai occidental, le quai méridional, et le quai orient»! jusqu'au point N. Le reste est couvert, noii>scuIement par le jardin , mais par la maison même de Sidi MusUiplia-Kliasnadar J aiconsUlé d'ahord, par une série de tranchées, la courbe harmonieuse qui raccorde le goulet K avec le grand côté M' M, puis ce grand côté lui meme. Les murs du quai sont à a mètres h peine au-dessous du soi; ils accusent lepoque romaine et ont une longueur de plus de ^oo mètres; le premier a i"*,q i d’épaisseur, le second 8a centimètres(voycx les lettres M,M'.\r); l'intervalle qui les sépare est de a*,5o. La largeur totale du quai établi sur les deux murs était donc de 4"»53. Mais derrière ces quais solides, suffisants pour résister é l'action do l’eau, il y avait des terrains libres, des places pour la circulation, en un mot tout Tcspacc que demandent un |K>rt iniporlant et son rommerce. A l’orient, le mur voisin de la mer (lettre N) est simple : aussi son épaisseur est-elle plus grande, car il mesure a*,64- Là, je suppose ({(le le quai avait moins d’étendue, ou qu'il s'unissait aux quais cs^térieuj's, qui suivaient le bord de la mer et que protégeait le mur de Théodose.
Mais la partie du port rectangulaire qui m'a para surtout intéressante. cVst la partie luéridionale^el le goulet quelle forme L Si l'on examine le pian général des ports’, on remarquera le mur que borde le rivage, au sud, et dont la longueur est indiquée par un chilfre [3ai mètres). Sur la mt'ine planche, à gauche, ce mur, qui fait un des côtés du goulot, est donné en coupe, avec une épaisseur de a”, lo , tandis que le rivage est indiqué par la lettre l. La lettre p, au contraire, indique rintérieurdu pori et la surface de iVau , dont Icgouict était séparé par un autre mur, épais de ce second mur a i a6 mètres de longueur et déter-
' Ce goulet exiiti* presque on eaüer. mais enfoui sous If» sables. Les Arabes ont même êleré une batterie, construit un corps fie garde et un petit magasin i poudre sur l'emplacement du goulet. Pour péiièlrar soua ces constructions ot faire des fouilles, j’ai dû employer des moyens un peu violenta, que le but cxcuaait.
• l^ancbc IV.
LtS PüHTS.
mine la longueur dti goulet lui-mt^ine. De sorte que les navigateurs qui voulaient entrer dans le port de Carihage se iaiss4iiciU porter jusqu i la pointe O, digue artificielle dont les restes se voient encore sous IVau. et qui se rattachait ()ar un mur épais de 3 mètres 5 l’angle R du port inarrhand. La pointe doublée , ils entraient dans le canal R R\ très étroit , pmV qu'il n'a que 5”, 65 d'ouverture, mais où il était aisé de tirer les bâtiments avec une torde, car le sommet des deux murs qui bordent ce canal est pial , peu élevé et disposé pour servir de chemin de halage. Les matelots prenaient pied sur ces chemins, et balaient leur navire Jusqu'au point R'. Là, le mur intérieur cessait, en se teitninant par une télé arrondie, pour que le frottement ne put nuire aux flatirs des navires; on éuitdans le port.
Ce canal, véritable goulet ^ est d'époque romaine et n'pond bien peu aux descriptions d'Appicn, qui dit que l'ouverture du port, large de 70 pieds, était fermée par une chaîne. J’ai cherché l’explication de cet étrange système, et je crois l'avoir trouvée dans rensablement de la rive carthaginoise par le Bagrada. Les sables avaient dû commencer à paraître dès l'antiquité, et rentrée du port, si elle demeurait vaste, était difficile à défendre contre leur invasion. Au contraire, un canal étroit, dont l’ouverture était à l’abri de la jetée O, se protégeait mieux.se laissait nettoyer rapidement et à peu de frais. Peut-être même le Hux et le rcHuxqui existent au fond du golfe de Carthage suffisaient -ils à le maintenir libre, en créant un courant seinhla^c à celui qui s'établit entre le lac de Tunis et la mer. Je ne serais pas éloigné de croire que ce goulet lût postérieur aux premiers siècles de notre ère . quand l'ex[>énence et le sable toujours plus abondant eurent forcé les Romains à conjurer le danger. C’est donc l'entrée du Mandraciuin et non pas celle du Cothon que j'ai retrouvée; celle du Cothon a été détruite par deux fois.
Je dois encore signaler la singulière forme des deux murs qui bordent <re canal. Ils ne sont pas droits, mais légèrement cintrés, de telle sorte que, distants à leur base de 6*. 60. ils ne le sont plus, au niveau de i’eau, que de 6*,ao;au niveau du quai , leur distance n’est plus que
' Ou dirail <]ue c eal ^uir IradiUon que le petit pori de U Goalelte a une entrée «enildable: du re«>e. son nom l’indique 4uni»Acnment.
FOUILLES À CAKTHAGE.
de 5*,65. La petite coupe de la planche IV fora mieux comprendre ces différences. Il en résulte que les murs prenaient la forme des bàlimenb, qu'ib en modelaient la carène, non parce que la carène les remplissait, mais pour éviter le frottement et gagner du terrain pour les facilités du halagc. Cette découverte m'a conduit è une série d’observations qui ont, je le crois du moins, plus d’importance.
Puisejuc le port n'a qu'une entrée et que cette entrée est large do 5*, 65, on est forcé de croire, ou bien qu'è l'époque romaine les navires les plus gros n’avaient pas, en largeur, 5*, 65 hors bordage, ou bien qu’ils ne pouvaient pénétrer dans le port de Carthage. Cependant nous voyons la flotte de Bélisaire s'y ranger tout entière, quoiqu'au premier abord tes amiraux eussent pensé qu'il serait trop petit pour leurs 5oo bâtimenb. Il est probable que le goulet et la position des bassins cachés derrière la plage leur avaient inspiré cette crainte. La largeur du canal était donc calculée d'après celle des navires; il n’avaient point hors bordage plus de 5*,65. Ce sont tes dimensions de nos goélettes et de nos plus petib navires à vapeur, landis que nos frégates comptent jusqu'à I a , 1 5 et 1 4 mètres. Mais il ne faut point oublier que les navires anciens allaient à la rame, qu'ils étaient aussi étroib que possible afin delrc légers, aussi longs que possible afin de donner place à plus de rameurs. De là peu de stabilité avec une grosse mer, de là ces flottes entières que riûstoire nous montre submergées par une tempête. Lc.s caiquesde Constantinople , d'une forme semblable et d’une égale rapidité , sont exposés aux mêmes dangers. Si cinq cenb navires de guerre anciens trouvaient place dans le Mandracium, cinquante des nôtres n'y auraient point tenu, et j’ai vu la baie do Salatnine. où deux mille vaisseaux grecs et pet'sans ont pu Jadis combattre, remplie par une escadre anglaise.
Alors je me suis souvenu de la dimension des cales carthaginoises dans le Cothon primitif. Elles n’avaient aussi que 5*,6o de largeur, en laissant 3o centimètres pour les murs qui les séparaient. Une telle coïncidence n’est-elle point frappante? N’en doit-on pas conclure que les navires phéniciens n’étaient pas plus grands que les navires romains? Un troisième fait, qui n'est que l'évidence d’un simple calcul, nous amène à la même conclu.sion. Appicn atteste que le port circulaire con-
LES l^ühTS.
tenait deux rent vingt cales. En divisant par aïo le périmètre du grand quai et celui de nie, on saura quelle était la largeur maxima de chaque raie. périmètre du gi*and quai était de i.on mètres, celui de l'ile de 333 mètres. Du chiflre total i, 354 i il faut déduire a 3 mètres pour le goulet, 19 mètres pour la jetée qui s'attachait et à file et au grand quai, 3 mètres pour l’embarcadère B; car c'était autant d'espace perdu pour les loges des vaisseaux. 11 nous reste 1.399 q'û, divisés
par 330 , donnent pour chaque cale 5 ”. 90. En ôtant 3 o centimètres, épaisseur du mur qui borde la cale, nous i*ctrouvons exactement 5 *« 6 o. Ainsi, par une triple expérience et d'ime nature toute différente, nous sommes conduits à des conclusions identiques. Ni le goulet romain, ni les cales carthaginoises, ne pouvaient contenir des bâtiments qui eussent en laideur plti.s de 5 mètres et demi hors hordage. Je crois que c’est un document précis, dont devront tenir compte ceux qui étudient la marine des anciens et sont tentés de s'en exagérer l'importance.
Plus les batiments anciens étaient petits, plus les ports devenaient grands, c'est-à-dire capables d'en contenir un nombre plus considérable. Pour apprécier l’importance du Cothon, il convient de comparer les dimensions d'un port connu, celui de Marseille, par exemple. Le vieux port de Marseille a 900 mètres de long sur 3 oo de large, ce qui fait 370,000 mètres carrés, c'est-à-dire 37 hectares. Il peut contenir jusqu’à onze cents bâtiments de commerce, plus grands assurément que ne l'étaient les bâtiments carthaginois. Les deux ports de Carthage réunis donnent : le port militaire, 83,957 mètres carrés; le goulet intérieur, fi(jo mètres carrés; le port marchand, 168,300 mètres carré.s; ce qui fait 331,617 mètres carrés, ou s 3 hectares 16 ares.
Le port de Marseille n'a donc que 3 hectares et 86 ares de plus que les ports do Carthage; il est permis de supposer (|ue ces derniers conte naient, par conséquent, plu.s de onze cents bâtiments.
Ces chiffres, qui attestent la puissance de Carthage, ont plus d'éloquence encore lorsqu’on se souvient que le Cothon a été creusé de main d'homme. Une race qui osait s'établir sur une plage inhospitalière et tailler dans scs flancs de vastes abris, avait assurément le génie des entreprises hardies et les qualités qui font les colonies florissantes. I^es
Ü8 FOUtLKS A CAhTMAGF
Itoinains &cnUient combien ce génie üerail vivace même chez de» vaincua , lorsqu’ils voulaient que les Carthaginois quittassent la mer et ses tentations pour bâtir une ville à dii lieues dans l'inléneur. Du reste, on n'aurait {>oint une idée assez imposante de la marine des Carthaginois, si Ton s'arrêtait aux ports de la ville; car, outre leurs innombrables bâ timents de commerce et les galèrt.'s de réserve dans les cales, où tenaient ces Hottes de cinq cents navires qu’ils conduisaient contre les Romains, et les deux mille bâtiments qu'ils équipaient contre Gélon? Le port ixiarcband non plus ne suflisail pas. car on avait construit sur le golfe un grand quai * destiné au débarquement des marcliandises. à l'abri duquel se réfugia la Hotte poursuivie par Scipion. Mais le lac de Tunis, qui est à 3 kilomètres du Cothon, communique avec la mer par un canal Ce lac, où nous voyons les consuls romains faire entrer leurs flottes*, servait . à plus forte raison, aux Hottes phéniciennes en temps de paix. Les Carthaginois trouvaient sur ses bords d’admirables emplacements pour leurs chantiers. Ils en avaient peul'étre sur d’autres parties de la côte, à Misua par exemple, où était le chantier (éviWiov) des Vandales^ Aujourd'hui le lac a tics-peu de fond, parce que Tunis, depuis douze siècles, y verse ses iniinoiidiees. Cependant on s'est convaincu par des sondages que jamais la profondeur du lac n'avait dépassé i”,70, et que les bâtiments n'avaient pas dii, pour y naviguer, exiger plus de i*.3ü de tirant d'eau. Cette considération s'ajoute à celles que j'ai présentées sur les proportions des navires de guerre dans l'antiquité. Enfin les flottes stationnaient dans les ports des possessions cartbagiiiuiscs, sur la côte d'Afrique, en Corsc!. en Sardaigne, aux Baléares, â Lilybée. â Panonne, car c'est une loi pour un peuple que la mer sépare de ses conquêtes de les occuper forlenicnt.
' Ap|ùen, lii. VIII, cxxiii.
' /</. éitJ. xcix.
' Prorope. L (Voyez ouvrtiffr afr, I. 1. p. et i3i.)
LA NÉCKOPOLK.