‹ Fouilles à DahchourChapitre 60 sur 69 · LI-: COLLYRE NOIR ET LE C:OLLYRIÎ VERT, E'I'C · texte numérisé non relu

LI-: COLLYRE NOIR ET LE C:OLLYRIÎ VERT, E'I'C

remarquer, — est formé d'un cristal de galène enclavé dans une gangue d'aspect argilo-siliceux. Kn Ijrisant le grain, nous avons ])u constater (jue le cristal était parfaitement régulier, à arêtes vives, intactes, partout où il était recouvert et protégé par la gangue, tandis qu'au contraire, dans les parties dépourvues de ce dépôt, il présentait nettement les caractères d'usure que nous avons signalés. Il en résulte donc (]ue le cristal de galène a existé avant sa gangue, (jui s'est moulée sur lui et a maintenu intacts les angles et les faces qu'elle protégeait. De plus, cette gangue était recouverte d'une pellicule concrétionnée. Ce sont là des conditions qu'il est impossible de réaliser artificiellement.

Enfin, la constitution même de cette galène argentifère l'assimile trop exactement aux galènes naturelles pour que nous jugions utile de nous arrêter plus longuement sur la question d'origine du fard égyptien.

L'étude spéciale de la gangue nous a fourni en outre d'intéressants renseignements. Les plus petits grains, avons-nous dit, sont à peine saupoudrés de poussière argilo-siliceuse, mais les grains plus gros sont plus ou moins empâtés dans une gangue terreuse. Nous avons pu, d'un de ces grains, détacher, sans entraîner de galène, o*-'' 0507 de gangue, cjui, à première vue, avait absolument l'aspect d'une argile un peu ferrugineuse. Dans l'acide chlorhydrique chaud, cette gangue s'est dissoute à peu près intégralement avec un dégagement très net d'hydrogène sulfuré. La solution obtenue ne contenait aucun métal des deux premiers groupes. Elle renfermait du \iiic, un peu de fer, ainsi que des traces d'alumine, de chaux, de magnésie et de silice. Cette gangue était donc presque exclusivement formée de sulfure de zinc, et accessoirement de fer, à l'état de peroxyde, bien reconnaissable, même à l'œil nu, à cause d'un piqueté rouge qui ne pouvait laisser aucun doute sur sa nature réelle.

Nous avons insisté sur l'eispect si caractéristique de cailloux roulés que présentaient les plus gros grains. Cet aspect était rendu bien plus net encore par l'examen attentif de la gangue, i|ui présentait des zones concentriques : en dedans, elle était rougeâtre et piquetée; puis, plus extérieurement, la teinte devenait jaune pâle; enfin, au dehors, elle était recouverte d'une pellicule presque blanche, extrêmement mince. Nous n'avons pu, à notre grand regret, à cause du peu de substance dont nous disposions, doser ces couches successives de gangue.

Nous pouvons maintenant, de l'examen auquel nous avons soumis le fard noir égyptien, tirer les conclusions suivantes :

1° Ce fard est formé de cristaux de sulfure de plomb argentifère naturel, recouverts de gangue, et dont l'usure provient très vraiseml)lablement de ce qu'ils ont été roulés pendant des années dans quelque cours d'eau.

2" Le vase de Dahchour contenait donc, non pas un fard tout préparé, prêt à être employé (car dans ce cas les cristaux eussent été broyés, pulvérisés et mélangés avec quelque matière agglutinante ou adhérente), mais la matière première d'un fard que les Égyptiens laissaient au défunt le soin de manipuler lui-même dans l'autre monde.

3° Il est en outre évident, — puisque notre étude nous a amenés à démontrer que les Egyptiens, dès la xii*^ dynastie, pouvaient se procurer de la galène naturelle, — que tous les fards au sulfure de plomb étudiés jusqu'ici sont formés de galène naturelle, et non de sulfure de plomb artificiel. Cette dernière conclusion est la même qu'avaient énoncée A. de BiEYER et X. Fischer, mais la leur était plus ou moins conjecturale, tandis que la nôtre repose entièrement sur l'examen minéralogique de la matière soumise à nos recherches.

4° Enfin, nous aurions souhaité que notre travail pût faire avancer la question de savoir si les

l6o A. FLORENCE ET VICTOR LORET.

Égyptiens désignaient par le mot Mestein une substance chimique bien déterminée, ou bien un fard noir quelconque. Cela eût aidé à fixer le sens originel des termes atî[JL|j.t et stibium des auteurs gréco-latins. Nous croyons bien, pour notre part, que le véritable Alestem égyptien était formé avec de la galène' et que les collyres composés autrement (manganèse, antimoine, etc.) n'en étaient que des sophistications ou étaient des collyres différents, mais nous devons faire remarquer, — car personne ne semble y avoir jamais fait attention, — qu'aucun fard noir étudié jusqu'ici n'a été tiré d'un récipient portant écrit le mot iTi lcz=. Or, ce n'est que lorsque cette condition sera réalisée que l'on pourra commencer à discuter fructueusement la question du aTCjJijJit.

Le collyre vert

Le mot qui, en égyptien, désigne le fard vert pour les yeux est tout simplement l'adjectif ' «vert», pris substantivement et déterminé par le signe ooo, lequel se place derrière les noms des minéraux et des substances granuleuses ou pulvérulentes. Le mot ainsi composé, J\>° ouadjoii, accompagne toujours le mot Mestem dans les listes d'offrandes, de même que, dans le coffret de Dahchour, un vase de fard vert de forme spéciale accompagnait un vase de fard noir ayant exactement la même forme. Nous pouvons donc admettre, malgré l'absence de nom sur le vase de fard vert, que ce fard est bien le ï v^o des textes hiéroglyphiques, et nous devons faire remarquer que, des quelques fards verts étudiés jusqu'ici, celui de Dahchour est peut-être le seul dans lequel on ait quelque droit de voir de Vouadjou véritable.

Ce n'est qu'en 1889 que l'on a commencé à faire l'analyse chimique de fards verts. Jusque là, on n'avait cherché à déterminer la nature du ï^o qu'à l'aide des seuls documents littéraires.

Il semble que le mot °M^, déterminé par le signe de la pierre □, s'applique, d'une manière générale, aux quelques pierres vertes que connaissaient les Egyptiens. M. F. Wendel^ pense que ce mot a pu servir à dénommer à la fois le feldspath vert, le jaspe vert, et peut-être aussi l'émeraude. Mais le groupe 'Hk □, qui désigne une pierre, ne doit pas être confondu avec le grovipe

I \\,o, qui désigne un collyre vert au même titre que iïl 1^ désigne un collyre noir.

M. E. LtJRiNG, dans sa thèse de doctorat de 1888,' voit dans le \\>o du vert-de-gris (Griinspan) : non pas, ■ — précise-t-il, — le vert-de-gris ordinaire (carbonate basique de cuivre), mais le verdet ou vert-de-gris artificiel (combinaison de divers sels basiques de cuivre avec l'acide acétique).

II s'appuie uniquement, dans sa détermination, sur le passage de F. Pruner que nous avons signalé plus haut à propos du Mestem, passage dans lequel l'auteur allemand déclare, — sans du reste en donner la moindre preuve scientifique, — que les collyres verts trouvés auprès des momies étaient composés, tantôt de vert-de-gris (Grunspan), tantôt de sulfate de cuivre (Kiipfer vitriol).

1. Le coffret de Dahchour renfermait : un vase de fard noir et un \ asc de fard vert, tous deux sans noms, [)Kis sept vases de parfums portant inscrits les noms de sept parfums sacrés. Or, dans toutes les listes d'offrandes, ces sept noms de parfums sont toujours précédés du mot Meslem, nom du fard noir, et du mot Ouadjou, nom du fard vert. Il y a, entre la succession constante des neuf noms sur les tables d'offrandes et la réunion des neuf drogues de Dahchour, une corrélation telle, qu'il est bien difficile de ne pas considérer le fard noir que nous avons étudié comme étant du Alestem, et le fard vert auquel nous arrivons, comme étant de Y Ouadjou.

2. Ueber die in altù'gj'plischen Texten erwdhnkn Bau- und Edchtdne, etc., Leipzig, 18S8, pp. gS — 100.

3. Die liber die medicinischen Kamtnisse der alten Aeg^'ptcr berichtcnden Papyri, etc., Leipzig, 1888, pp. SS — go.

LE COLLYRE NOIR ET LE COLLYRE VERT, ETC. l6l

Plus tard, G. Ebers, ayant à étudier le même nom de fard,' hésite tout d'abord entre la malachite et l'hydrosilicate de cuivre. Pourtant, la malachite, selon lui, ayant porté en égyptien le nom de 4\ii^^, il en conclut que le |^§ ne peut être (jue l'hydrosilicate de cuivre. Mais, à la fin de son mémoire, =" il revient sur la question et se range à l'avis d'E. Lûring. Le motif de ce changement de vues est qu'un étui à collyre du British Muséum (n° 2605 a) contenait de la poudre verte qui, analysée par A. de B^yer, donna du vert-de-gris et de la résine.

Il convient néanmoins d'insister sur un fait. Cet étui porte l'inscription suivante, rapportée par G. Ebers : ^^'^, «[poudre pour] guérir le larmoiement». Cette mention seule suffit pour nous prouver que la poudre verte du British Muséum était un médicament quelconque et non pas Vouadjou. On ne peut donc pas conclure, de ce que la poudre verte de Londres était formée en grande partie de vert-de-gris, que le fard vert |^o était à base de vert-de-gris.

Deux données fournies par les textes semblent devoir nous éclairer sur la nature de Vouadjou. Au Papyrus Ebers (59/16), il est parlé de f^m^ fjf) ,°|' «ouadjou de cuivre». Mais le mot, dans ce cas, peut ne pas désigner un fard et signifier tout simplement «poudre verte», | voulant dire «vert» et ° déterminant les noms de substances pulvérulentes. Ce serait littéralement du «vert de cuivre»,

Page 1