CARTE
de la Marche Je
;ARet des HELVÈTES
uns le département Je l'Aia SÉE PAR M. VALENTiN-SWITH KM 1862
Retranchement de Césiir.
. Marche des Helvètes.
Marche de C<^r.
Camp de César à Sathonay.
Lieu de la défaite des Tigurins.
Limites probables des peuples Gaulois Voies romaines.
Tumuli.
Poypes.
Pont jeté sur la Saône par César.
Vestiges d'un camp romaiii.
L« naids modenif» en (iniii cinaini.
Après M. Manin-Daussigny, j'exposai les principales questions qui se rattachent h l'émigration des Helvètes : l'emplacement d'un retranchement établi par César le long du Rhône ; la marche des Helvètes de Genève h la Saâne ; la marche de César d'Ocelum h Vienne et de Vienne à la Saône; la position de son camp chez les Ségusiaves placé par moi à Neuville ou à Sathonay ; le lieu de la défaite des Tigurins que je mecuis vers Riottiers, Frans, Jassans et, j'ajouterai aujourd'hui, Fareîns ; la route suivie par les Helvètes poursuivis par César; enfin le lieu de la bataille définitive, qui fut, i mon avis, vers Moncmort, Laboulaye et le Montcenis(io).
Mes conclusions, que je soumis à M. Alfi'ed Maury et a M. Amédée Thierry, obtinrent rapprobation de l'un et de l'autre (P. J., n" 5 et 6).
Les dissentiments, qui s'étaient manifestés dès le début entre MM. les ingénieurs et les membres du Comité, persbtaient. Il ne fut pas fait droit à la réclamation de M. Mardn- Daussigny. Quant à la question du passage des Helvètes à Trévoux ou près de Mâcon, M. Thiollière restait hésitant; cependant, sur ce que je lui assurais que l'Empereur ne partageait pas, h cet égard, l'opinion de M. de Saulcy et quoiqu'il n'eût pas reçu la réponse de M. de Franqueville, il se décida à porter la drague à Saint-Bamard au lieu de l'envoyer au nord de Mâcon, comme il en avait eu d'abord l'intention.
Dès le 16 décembre, la drague commença à fonctionner sur la Saône, vb à vis de l'embouchure du Formans, en
(10) Mémoires de TAeadimie de Lyon, 1861-62, pp. 3ZO-3i6. — Extrait des Mémoires de tAcadimit de Lyon, ia-S», Lyon, i86z, pp. 9-19.
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présence de M. Cadot, du colonel StofTel et de M. Guigue, que j'étais parvenu à faire adjoindre à MM. les ingénieurs. Le lendemain, M. ThioUière recevait de M. de Franqueville une lettre (P. J., n" y) confirmant ce que je lui avais annoncé relativement i l'opinion de l'Empereur. Elle contenait la copie d'une Note de la main de Napoléon m et était conforme aux indications fournies par le colonel de Gœler; elle justifiait la détermination à laquelle nous nous étions arrêtés. Ce curieux document inédit (ii), ^"1 montre à la fois l'intérêt et la part directe que Napoléon III prenait à ces recherches, mérite d'être reproduit intégralement ici :
« Les Helvètes voulant traverser la Gaule pour se rendre « en Saintonge, s'étaient dirigés de Genève sur la Saône, tt en passant par le pas de l'Écluse.
o César avait établi son camp probablement vers la partie « nord de Lyon (12) ; il apprend par ses éclaireurs que les 1 Helvètes ont déji, aux trois quarts, passé la Saône sur
(11) J'avais eu l'intention de reptoduii'e cette note en fac-similé, et j'y avais été aucotisé par M. Houhet (P. J., n« 7 bis). Malheureusement l'original, qui, en l'absence du ministre, alors i Caris bad, fut envoyé aux bureaux du Ministère pour m'étre transmis, ne m'est jamais parvenu. Ce curieux document se retrouvera peut-être un jour dans un catalogue ou une vente d'autographes^
(13) Napoléon III suivait pour ces itax faits l'opinion du baron de Gceler qui avait écrit : Es biiib dm HeivctUrn nur d«r eiiu durch das Gibiti der Siquaner Jûrliendc fVtg zii tulimtn ûbrig, der httitigen Tags
van Fort de Cluse in das Semine-Thaï nacb Lyon uni Maeon fûJtrl.
{Cifsar's Galliicber Kriig , p. 11), et plus loin : Auf dessin {Liigdunum) Nordseilt :wischen dtm Rhoiu uni der Saotie er (Casar) an Slandiagtr scblvg. {hcodiclo, p. 14}. Mais il dilTérait ave^ luiqujncà la route suivie par les Helvètes, et, à cet égard, il avait adopté mon opinion.
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a. des radeaux ou des bateaux joints ensemble; tl ne restait « donc plus qu'environ 28,000 combattants sur la rive « gauche. Il part à minuit, avec trois légions, de Lyon et « arrive le lendemain matin. Où se trouvaient les Helvètes? « Sans aucun doute à une petite journée, ce qui nous a conduit à Trévoux ou tout au plus à Villefranche (13).
Voici le texte de César :
« Les Helvétiens passaient la Saône sur des radeaux et « sur des barques jointes ensemble. César averti par ses « éclaîreurs que les trois quarts de leurs troupes avaient a déjà traversé le fleuve, et que le reste était encore sur a l'autre rive, part de son camp à la troisième veille (vers « le milieu de la nuit) avec trois légions et atteint ceux qui a n'avaient pas encore passé le fleuve, et les trouve en dé- « sordre, les attaque i l'improviste et en tue un grand « nombre; les autres prennent la fuite et se cachent dans « les bois. » (Guerre des Gaules^ livre I, ch, xii.)
(t Plusieurs personnes placent le passage des Helvètes « plus haut, vers Mâcon et même Châlon; mais d'abord a César n'aurait pas eu besoin de partir à minuit de Lyon « pour atteindre les ennemis qui auraient été à plusieurs journées de marche de lui, et ensuite, comme à partir o du point de passage de la Saône, les Helvètes ont mis « quinze jours pour se rendre à 18 milles d'Autun, il « est clair qu'ils ne pouvaient pas être aussi avancés vers « le nord.
c Signe : H. »
(i}) C'est encoreGcelerqui est ici mis i. contribution : DorI, aJso tiur wenigt Stuadm von Lyon, in der Nahf tUs htuligen Treomx, wmigsUnz ^uehen dUser Sladt undVilkfranche, warm dû HehielUr (loc. diet-, y- 1 i)-
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Le 20 décembre, M. Thiolltère, convaincu par le raisonnement et aussi par l'autorité de l'Empereur, de l'erreur de M. de Saulcy (14), m'écrivit (P. J., n" 8), pour me donner communication de cette note et me demander des explications sur différents points dont la connaissance lui était nécessaire pour diriger ses recherches. Je répondis (P. J., n° 9) le surlendemain, et, comme M. ThioUière, dans sa lettre, me rappelait l'opinion par laquelle j'avais admis que les Helvètes avaient passé la Saône à Montmerle, César ayant son camp à Trévoux, je convins que le texte des Commentaires démontre que César campa chez les Ségusiaves, et que .Trévoux, étant situé sur le territoire des Ambarres, le camp romain n'aurait pu s'y trouver. J'indiquai aussi comme élément imponant pour déterminer le lien du passage de la Saône par les Helvètes, la recherche du champ de bataille où ik furent définitivement défaits, à 27 kilomètres de Bibracte, je supposais que ce champ de bataille avait dû être à Blanzy; cela étant, il suffisait de calculer la distance de ce lieu à un point sur la Saône coïncidant avec les données fournies par César, pour avoir le lieu précis du passage.
La lettre de M. ThioUière m'apprenait que, depuis quatre jours d'action, h drague n'avait rien donné. C'était la confirmation de nos prévisions à M. Marcin-Daussigny et à moi. Aussi, dans les conférences, qui eurent lieu dans les mois de janvier, février, mars et avril, entre nous et MM. les ingénieurs, insistâmes-nous, l'un et l'autre, de plus fort pour que des fouilles fussent opérées sur les berges de
(14) « l'hypothèse qui nu parait ininltUigible, par laquelle M. de
Saulcy fait traverser \t Rhône i Vienne ei la Saâne au-dessus de Lyon. ■ (Laire 4e M. ThioSIlirt. P. J., n" 8.)
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HISTORIQUE DES FOUILLES It
la Saône, notamment k Saint-Barnard et à Riottiers.
Je possédais, dans ma collection archéologique, plusieurs objets trouvés en ces lieux et à Trévoux, vers 1840, notamment au territoire de Corcelles, et appartenant soit à l'époque préhistorique, soit à l'époque romaine; entre Autres une hache en pierre polie, des fibules, des bracelets, des lampes, des tessons de poterie et un sptculum ou pique de fer, recueilli fixé dans un crâne qui, malheureusement, n'avait pas été conservé. A la même époque et sur le même territoire de Corcelles, dans la propriété actuelle de M. de Ruolz, on avait mis à découvert une fosse commune renfermant un grand nombre de squelettes humains.
J'avais appris de M. Guigue qu'il existait, dans les terres, à Saint-Barnard, de petites éminences, nommées par les habitants des tola, terme qui me paraissait une corruption du mot tomola, souvent employé dans les inscriptions tumulairesdu Moyen-Age.
Dans une excursion dans la vallée duFormans, MM. Cadot et Guigue avaient vu des restes de fours oîi l'on pouvait peut-être reconnaître des fours de campement.
J'exposai tous ces faits h M. ThioUière, qui consentit enfin et sans hésitation, it ordonner des fouilles.
Il faut dire que depuis près de trois mois, du 1 6 décembre au II mars, la drague avait fonctionné vers Saint-Barnard, puis vers Grelonge, en face de Fareins, où avait existé une lie qui fut emportée en 1268 par une inondation, et n'avàt rien produit, sauf quelques objets des époques mérovingiennes et carlovingiennes : une pince k épiler et une bague romaine, un fer de Unce de bronze et deux scramassaxes ou sabres francs.
Ce fut le 12 mars 1862 que ces fouilles commencèrent ; d'abord à Riottiers, commune de Jassans, puis sur le pla-
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12 FOUILLES DANS LA VALLÈB DU FORMAKS
teau de Saint-Bamard, sous la direction de. M. Cadet, à qui fut adjoint M. Gautherot, conducteur des Ponts-et- Chaussées. M. ThioUière engagea M. Cadot à s'entendre avec M. Guigue, comme j'en avais témoigné le désir.
Le fait que l'Empereur avait ordonné des recherches archéologiques excitait un vif intérêt dans les hautes sphères du monde officiel. Le maréchal de Castellane, entre autres, ayant appris que je m'occupais de ces recherches, me fît dire, par mon collègue de la Cour impériale, M. Valois, et par M. le comte de Soultrait, membre du Comité d'histoire et d'archéologie, qu'il désirait beaucoup s'entretenir avec moiàcesujet. Je lui écrivis le 22 janvier 1862 (P. J., n" 10), pour me mettre à sa disposition, en le priant de me faire connaître le jour et l'heure où je pourrais le voir, en dehors de nos audiences, à l'exception aussi du samedi prochain, jour ou je serai à Bourg, comme membre de la commission du chemin de fer de Sathonay à Bourg.
Le même jour, il me répondit : « J'aurai grand plai- « sir à causer avec vous, le jour qui vous conviendra, sauf « le dimanche- tous les jours, de 9 heures et demie à « 10 heures et demie du matin, je serû à votre disposition. » (P. J-, n" 11.)
Il me priait, en même temps, de lui remettre un exemplaire de la lecture que j'avais faite, le i; décembre précédent, au Comité d'histoire et d'archéologie de l'Académie, et dont M. de Soultrait l'avait entretenu.
Tout marchait à merveille, mais bientôt des difficultés allaient surgir, et mettre en péril une entreprise si bien commencée.
Le premier incident désagréable fut assez singulier. M. Cadot, inspiré par son zèle, avait écrit une NoU sur l'invoitm des Helvètes dans les Gaules et la première campagne
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HISTORiaUE DES FOUILLES 13
de Jules-César. Il la fit imprimer (Lyon, Chanoine, in-4'',) et le i"février 1862, il m'en envoya quelques exemplaires, dont quatre pour MM. Rouher et de Franqueville (P. J., n" 13 et 14); mais, dès le lendemain du second envoi d'exemplaires corrigés, il m'écrivait (P. J., n' 15) en me recommandant de ne pas expédier ces exemplaires, car M. Thioltière venait de le prévenir qu'il ne voulait pas que cette Note fut livrée ù la publicité, môme la plus restreinte, avant qu'il eut causé avec lui. Je répondis à M. Cadot en l'engageant à se tenir sur la plus grande réserve en cette délicate circonstance (P. J., n" 16). Le lendemain 6, M. Cadot, vivement affecté, vint m'apporter des explications sur ce fâcheux incident.
Voici ce qui s'était passé : M. Cadot avait dédié sa Nofe sur Vimmsion des Helvètes dans les Gaules el la première campagne de Juks-Cisar (P. }., u° 12) à M. Thiollière, son chef, sans lui demander son autorisation. Celui-ci, par un sentiment de prudence administrative, n'avait pas accepté cette dédicace ; toutefois sans refuser à M. Cadot de livrer sa Note ii la publicité, mais en l'engageant à demander directement cette permission au Ministre des Travaux publics. Le conseil de M. Thiollière éuit sage et amical, inspiré par le fait qu'en cette affaire le nom du Souverain et celui du Ministre se trouvaient mêlés aux travaux que M. Rouher faisait exécuter par les ingénieurs de l'État.
M. Cadot était fort peiné. Cet incident me causa à motmême de vives préoccupations pour prévenir des froissements entre deux camarades, hommes de grand mérite, très unis, avec lesquels j'avais d'excellents rapports, rendus agréables par leur aménité.
Le 4.février 1862, M. Cadot m'éctivMt : « M. Thiollière <f me semble avoir mal compris et mon travail et la qualité
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« nm officielle que ]' M prise en l'écrivant, et j'espère que « l'explication que j'aurai avec lui dissipera les craintes « exagérées, à mon avis, qu'il a conçues. »
N'ayant pu vaincre les scrupules de son chef, motivés par une sage réserve, il vint me trouver et me prier de vouloir bien envoyer moi-même au Ministre des Travaux publics sa Note sur l'invasion des Helvètes dans Us Gaules, avec la demande qu'il lui adressait d'en distribuer quelques exemplaires (P. J., n" 17).
Le 8 février, je transmis cette demande et la Noie ( i s) ^ M. Rouher, en y joignant une lettre personnelle dans laquelle je lui expliquais aussi discrètement que possible le refus qu'avait fait M. Thiollière de la dédicace de M. Cadot (P. J.. n- 18).
Le 1 1 du même mois, M. Rouher me fit adresser une lettre purement administrative contenant ces seuls mots : « Je ne fais, pour ma part, aucune opposition à la publica- « tion de la Note de M. Cadot sur Vinvasson des Helvètes, je « m'empresse de vous l'annoncer. » (P. J., 3° 20),
Tout cela n'était qu'un simple dissentiment personnel, qui n'eut d'autre résultat qu'un malentendu momentané entre l'ingénieur en chef et l'ingénieur ordinaire de la Saâne. Mais il survint bientôt après une difficulté d'un caractère bien plus grave et qui intéressait le son de l'entreprise elle-même.
Dans l'entourage intime de l'Empereur, également dévoué au pays et à sa personne, on ne l'avait pas vu sans déplaisir se livrer ii ces recherches; on craignait qu'absorbé
(r;) J'adressai en niâme teraps, i M. de Franqueville, les exemplaires qui lui étueat destinés, eo les accompagnant d'une lettre de recommandation (P. J-, no 19).
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HISTORiaUE DES FOUltLF.S 15
par des études qui le passionnaient, tl n*en vint à perdre de vue les intérêts politiques de la France. Un petit complot se forma pour l'en détourner, complot créé et fomenté surtout par le secrétaire intime et chef du cabinet de TEmpereur, M. Mocquard, dont le seul mobile était son amitié et son vif dévouement pour Napoléon HT.
L'insuccès des dragages opérés pendant trois mois dans la Saône et la circonstance que le résultat des fouilles entreprises dans les mois de mars et d'avril n'avait pas cncor* été communiqué à l'Empereur, permettaient de lui faire croire que les recherches n'avaient pas abouti. Pour assurer la réussite de ce plan, il fallait arrêter brusquement les fouilles, en alléguant aux explorateurs que l'Empereur se trouvait suffisamment éclairé.
Au moyen de cette double combinûson on espérait dégoûter le Souverain de ces études, en lui persuadant que l'insuccès de cette première tentative présageait l'inutilité de celles qu'il faisait poursuivre ailleurs.
M. Mocquard (16), qui, dans sa sollicimde patriotique, s'était fait l'âme de cette petite conspiration, adressât le 21 avril 1862, au maréchal de Castellane (17) une lettre (P. J., n" 21) l'invitant, au nom de l'Empereur, à me transmettre, avec des remerciements, l'avis que ma mission était
(16) Mocquard (Jean- Français-Constant), né i Bordeaux, le 1 1 dovembre 1791, secrétiûre intime et chef du Cabinet de l'Empereur Napoléon III, nommé sénateur en 1S6). Mon le 10 décembre 1864.
(17) Castellane (Esprit-Victor-Élisabeth-Bonifacc, comte de), né 1 Paris, le 21 mars 17S8. Ea i8;2, il Ait nommé sénateur et maréchal de France. Appelé au commandement de Lyon avant i8ji, il fut nommé, en 1859, commandant de cette ville. Il est mon le 16 septembre 1861.
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l6 FOUILLES DANS LA VALLÉE DU FORMANS
terminée; la copie de cette lettre me fut, dès le lendemiîn, transmise parle maréchal (P. J., n" 22). En même temps, M. Thiollière recevait de M. de FranqueviUc une lettre (P. J., n" 23) renfermant avec les mêmes témoignages de satisfaction, le même ordre de cesser les recherches.
Le coup éuit rude et nous surprenait en pleine phase d'activité et d'enthousiasme. Heureusement que nos efforts n'avaient pas été stériles. Neuf tumuli sur onze ayant été fouillés, avaient fourni des cendres, des fragments de silex, des débris de charbons, des poteries, des ossements humains et des ornements de bronze : anneaux et fragments <]e bracelets et de colliers, etc.
Tous les objets furent adressés au cabinet de l'Empereur, et M. Cadot les accompagna d'un rapport sommaire (P. J., n° 24) dans lequel il faisait ressortir l'importance de ces découvertes, les preuves qu'elles apponaient à l'opinion qui fixait, dans le voisinage de Trévoux, le premier combat contre les Helvètes; il faisait aussi remarquer incidemment que ces résultats avaient été obtenus à très peu de frais.
Cet envoi et le rapport de M. Cadot étaient une réplique indirecte, mais concluante, à l'ordre inexplicable et inopportun qui venait de nous être donné.
A la vérité, la décision qui nous avait été notifiée était incompréhensible ; les termes mêmes des lettres de MM, Mocquard et de Franqueville portaient tous les caractères de l'invraisemblance. Dans celte de M. Mocquard, il était parlé d'une offre prétendue que j'aurais faite à l'Empereur et on ajoutait qu'elle devenait inutile, parce que les points sur lesquels devaient porter les renseignements demandas sont itahlis. Dans celle de M. de Franqueville, il était dit que « le Ministre avait donné connaissance k l'Empereur des renseignements intéressants que MM. Cadot et Thiollière avaient fournis
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HISTOBIQPE DES FOUlLtES l^
sur la queslim du passage des Helvètes ; tandis qne l'Empereur n'av^t absolument rien reçu.
Nous nous couvâmes donc dans les plus singulières perplexités. J'avais bien écrit ^ M. Mocquard pour essayer de l'intéresser !i l'entreprise et obtenir que l'on revint sur les ordres donnés; ce fut sans succès; mais une circonstance particulière me permit d'éclaîrcir ce mystère.
Investi par le Gouvernement d'une mission officielle ayant pour but d'aller étudier en Angleterre la question de la détention préventive, je devais passer à Paris en me rendant à Londres. Dès mon arrivée dans la capitale, au commencement de mai, j'allais voir M. Rouher et lui demander s'il avait été satisfait du rapport de M. Cadot sur tes fouilles de la vallée dû Formans, et ce qu'en pensait l'Empereur. M. Rouher n'avait pas reçu cette pièce, il crut que je faisais confusion avec la No(e imprimée de M. Cadot; j'insistai en précisant la date du rapport, envoyé le 25 avril; j'ajoutai que MM. Mocquard et de Franqueville avaient écrit pour faire discontinuer tes travaux. Le Ministre, de plus en plus surpris, se refusait à croire ce que je lui annonçais. Il n'est pas possible, me dit-il, que M. de Franqueville ait pu écrire quelque chose de semblable à ce que vous me dites, sans m'en prévenir et autrement que par mon ordre ; seul j'ai le droit de faire cesser des recherches que j'ai ordonnées et dont l'Empereur m'a parlé, il y a peu de jours encore, pour me demander si les ingénieurs ne m'avaient rien écrit à cet égard.
J'affirmai de nouveau le fait et offris à M. Rouher de lui faire envoyer de Trévoux les lettres mêmes qui m'avaient été adressées par le maréchal de Castellane et par M. Thiollière, me transmettant : le premier, copie de la lettre de M. Mocquard; le second, copie de la lettre de M. de
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l8 FOUILLES DAMS LA VALLÉE DU FORMAKS
Franqueville , donnant ordre de cesser les fouilles,
M. Routier me répondit que, dès le jour même, il voulait tirer au clair toute cette affaire, et me recommanda de ne pas manquer de venir dîner chez lui le lendemain.
Le lendemain, je me rendis à son invitation et, pendant le repas, il m'apprit qu'après mon départ, il était allé voir successivement M. de Franqueville, M. Mocquard, enfin l'Empereur, et que tout était, désormais, éclairci et arrangé. L'ordre de cesser les fouilles était, me dit-il, le résultat d'un malemendu de la part de M. Mocquard. Il avait cru que telle était l'intention de l'Empereur, comme il l'avait écrit au maréchal deCastellane; puis, le lendemain, il avait vu M. de Franqueville et lui avait fait écrire dans le mCme sens à l'ingénieur en chef de la Saône.
Recevant cet ordre du chef du Cabinet de l'Empereur, M. de Franqueville a pensé qu'il était d'accord avec moi et et n'avait pas cru devoir m'en parler, et le rappon de M. Cadot étant arrivé sur ces entrefaites, avait été classé dans les cartons des affaires à non suivre.
Maintenant, répéta M. Rouher, tout est arrangé ; j'ai porté le rapport à l'Empereur; il en a pris connaissance et en a paru très satisfait : il est court et démontre que « c'est sur le plateau de Riottiers que César défit les Tigurins. » En conséquence, l'Empereur a ordonné que les fouilles suspendues fussent immédiatement et activement reprises.
Mais l'Empereur, me dit en terminant M. Rouher, craint qu'il y ait conflit et dissidence entre l'ingénieur en chef et l'ingénieur ordinaire, M. TliioUière, qui a refusé la dédicace de la Note de M. Cadot; il désire, en conséquence, que la pleine direction des fouilles soit remise entre vos maiils, ce dont j'ai prévenu lA* de Franqueville.
Je déclinai formellement cette proposition, en faisant
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HISTORIQUE DES FOUIIiES I9
observer à M. Rouher que M. ThioUière, ingénieur de grande valeur, était bien plus compétent que moi en ces matières, et que lui et M. Cadot, contrairement aux prévisions de l'Empereur, vivaient en parfaite intelligence comme de bons camarades. Le Ministre approuva mes raisons et se chargea de les faire agréer par l'Empereur.
Les explications qui venaient de m'ètre fournies ne me paraissaient pas suffisamment claires ; mais ce fut en vain que je questionnai M. Rouher; malgré notre vieille intimité, il ne me répondit que d'une manière évastve. Dans les hautes régions du pouvoir, il y a parfois une réserve et une circonspection qui s'imposent. M. Mocquard, l'ami de ta maison impériale, était alors une puissance qui guidait et dominait souvent l'Empereur,
Malgré ce silence obligatoire, il n'en restait pas moins cenain que la tentative de faire cesser les fouilles était le résultat d'un petit complot tramé dans l'entourage de Kapoléonlll et ourdi à l'insu du Ministre des Travaux publics; il est certain aussi que, sans la circonstance fonuite qui m'avait amené à Paris, il aurai: abouti; que les ordres donnés par M. Mocquard auraient été exécutés comme émanant de M. Rouher ; que les objets et les rapports expédiés par M. Cadot ne seraient jamais par\'enus à leur impérial destinataire, et que celui-ci serait resté persuadé que les fouilles n'avaient rien produit. Voilà pourtant comment un Souverain tout puissant, auquel on n'osait résister pas plus à l'étranger que dans ses États, aurait pu être déçu dans ses volontés pour des questions personnelles qui l'intéressaient vivement ; comment un Ministre d'une clairvoyance et d'une habileté hors ligne, avait été l'instrument involontaire de mesures qu'il n'avait pas prescrites et contraires à ses volontés. Au fond, M. Routier, malgré son indifférence calculée, était
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vivement piqué d'avoir été joué en cette circonstance. Une laissa pas de le fùre paraître en me témoignant le désir d'être débarrassé de cette affaire et en me priant avec instance de m'entendre avec M. de Franqueville et de faire en sorte que le Ministère des Travaux publics n'eut plus à s'occuper de cette question archéologique qui n'était pas de son domaine, étant personnellement peu apte et peu disposé à s'occuper de vieux ossements et de vieux débris préhistoriques.
Enfin, les fouilles durent être reprises, par ordre de l'Empereur. Le 21 mai j'écrivis, ù cet effet, à M. Thiollière (P. J., n" 26) pour lui rappeler la lettre que M. de Franqueville lui avait adressée et que nous avions concertée ensemble. Dans cette lettre, je le priais, comme je l'avais obtenu du Ministre, d'assurer à M. Guigue une part plus large et une situation mieux définie. La réponse de M. Thiollière, (P. J., n" 27), qui avait été précédée d'une lettre de M. Cadot (P. J., n' 28), témoignait, en même temps, d'un zèle prononcé pour la reprise des recherches. Toutefois, les récoltes étant dans un état très avancé, il ne fut pas possible de reprendre immédiatement les fouilles; il fallut attendre jusqu'au mois d'août, après la levée des moissons.
Pratiquées d'abord sur le plateau de Saïnt-Barnard, elles furent, le 4 septembre, portées dans la vallée du Formans, et menées avec le plus grand soin sous la direction de M, Cadot, secondé par MM. Gautherot et Guigue.
Les résultats en furent si fructueux, que je n'eus pas de peine à obtenir qu'elles fussent dirigées sur un autre point éloigné, à Cormoz en Bugey, commune de Château-Gaillard, canton d'Ambérieux, arrondissement de Belley.
Dans la séance du 13 décembre i86t, du Comité d'histoire et d'archéologie de l'Académie de Lyon, j'avais émis l'opinion que les Helvètes, pour se rendre de Genève à la
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- HISTORloye DES FOUILLES 21
Saône, avaient passé par la vallée de l'Albarine, où est située la commune de Château-Gaillard, dans une pbine circonscrite par les eaux de la Cousnnce, de l'Albarine et de l'Ain. Je priai donc M. Cadot de diriger les fouilles sur ce point où je connaissais l'existence de plusieurs tumuli; car je possédais dans ma collection plusieurs objets qui en provenaient, notamment une épée de bronze, une faucille de même métal, un fragment d'épée de fer, etc.
M. Cadot se rendit d'autant plus volontiers i ma demande que lui-même, dans sa Noie sur l'invasion des Helvètes Cp. 5), avait fait marcher leurs bandes sur la ligne de Saînt- Ramben à Trévoux, en passant par la voie celtique d'Ambérieu-en-Bugey à Montmerle.
Depuis très longtemps déjà Cormoz, à qui les traditions locales donnent l'étymologîe de corps morts, avait été signalé par les antiquaires. M. Désiré Monnier (i8) a compté, en 1841, quarante-six tumuli à Cormoz. MM. Sirand et Paul Guillemot avaient également parlé de ces tumuli dans leurs ouvrages.
Les fouilles, qui durèrent sur ce point du £ au 9 octobre, donnèrent des résultats fon intéressants.
Le 22 novembre, M. Cadot m'écrivit pour m'apprendre quil avait été avisé du désir exprimé par l'Empereur concernant l'envoi des objets recueillis (P. J., n" 29). En conséquence, il vint à Trévoux, le 23» accompagné de MM. Lacroix et Morin, de Màcon. Avec MM. Cadot, Guigue et Gautherot, nous disposâmes tous les objets soigneusement annotés par ce dernier, et l'envol en fut fait au Cabinet de l'Empereur. Je conservai pour ma collection un
(iS) Eluda architiegi^ues mrUBugey.la-io, Bourg, 1S41, p. E
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Spécimen de ce qui était en double, comme j'y avais été autorisé par le Ministre et par l'Empereur.
L'envoi des objets fut accompagné de deux rapports, l'un • de M. Cadot (P. J., a' 30), l'autre de M. Guigue (P. J., n"3i). Celui-ci fut annoté par M. ThioUière et M. Guigue répondit par une note complémentaire (P. J.,. n" 32.) M. Cadot dut aussi fournir des explications aux scrupules de M. ThioUière (P. J., n" 33). A ces pièces était joint le catalogue détaillé des découvertes, dressé par M. Gautherot (P. J., n° 34), qui avait conduit toutes les fouilles et en avait consigné les résultats avec une conscience d'autant plus sincère qu'il était ii peu prés étranger aux connaissances archéologiques (19).
Les travaux étaient détïnitlvenient clos; ils avaient duré près de dix mois, du lé décembre 1861 au 9 octobre 1862, mais interrompus à diverses reprises et divisés en trois phases : les draguages, du 16 décembre i8éi au 11 mars 1862; les fouilles de Riottiers, du 12 mars au 22 avril, reprises le 2 1 août, et celles de la vallée de Formans, du 4 au 10 septembre et enfin trois jours de fouilles supplémentaires h Cormoz, du 6 au 9 octobre. Les draguages de la Saône étaient restés infructueux, mais les fouilles avaient produit une riche moisson archéologique. Sut le total de soixante fouilles, sur une étendue de deux kilomètres carrés, quarante-une avaient donné, en plus ou moins grande quantité, des cendres, des ossements humains, des fragments de silex et de charbons, des poteries confectionnées à la main ; la plupart de ces objets étant renfermés dans des
(19) Gautherot (Claude), né i Chdlly (Saône-ct-Loire), le 6 vent ïiiaire an IX (28 sepiembre 1800), iéddé à Trivous, le 8 man i8(
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HISrOIUQ.UE DES FOUILLES 23
urnes ânéraires, dont deux seulement, l'un dans l'autre, ont pu être retirés entiers.
Les fouilles ont aussi produitdivers objets en bronze : bracelets, fragments de colliers, etc. Mais on remarqua surtout une scie et un poignard en silex, rares objets de l'époque préhistorique, recueillis sur le plateau des Bruyères de Saint- Barnard.
Les recherches, ayant été dirigées souvent d'après les indications assez vagues des habitants, le hasard avait joué un grand rôle et, pour produire les résultats heureux que l'on avait obtenus, il avait fallu que le nombre de points sur lesquels les inhumations avaient eu lieu ait été vraiment considérables, comme le faisait observer M. Cadot, dans son rapport du 25 octobre.
Tel est l'historique des fouilles de la vallée du Formans, établi entièrement sur des pièces justificatives que le lecteur pourra lire à la tîn de ce travail, et où il trouvera de nombreuses particularités intéressantes qui^ néanmoins, ne pouvaient trouver place dans une narration aussi sommaire.
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