STYLE ET DATE DU MONUMENT
Pour définir le style et déterminer la date du monument, on dispose de deux éléments d'appréciation : la colonne et la statue.
Ni le nombre des cannelures, qui avait étonné Foucart, ni leur profil à arêtes vives, qui l'avait induit en erreur sur l'ordre de la colonne, ne sont exceptionnels dans l'architecture ionique archaïque. Alors que l'ordre dorique n'a guère connu, avant de s'arrêter au nombre canonique de 20 cannelures, que les variantes de 14 et de 16, les expériences ont été nombreuses et variées dans l'ordre ionique, avant l'adoption du nombre de 24 (1). On ne citera ici que quelques exemples de fûts ioniques à 16 cannelures (2), à 18 (3), à 22 (4), à 25 (5), à 28 (6), à 32 (7), à 36 (8), à 40 (9), à 44 (10) et à 48 (11). Sur toutes ces colonnes, sauf celles du portique des Athéniens à Delphes et du temple « de Cérès » à Paestum, les cannelures se rencontrent à arête vive (12). L,a multiplication des cannelures à Samos, Naxos et Ephèse peut-elle passer pour un in-
(1) Encore ce nombre est-il demeuré, exceptionnellement, sujet à des variations : au 111e siècle av. J.-C, à Delphes, la colonne ionique du monument votif de Charixénos ne compte que 20 cannelures.
(2) Delphes, portique des Athéniens (cf. plus loin, p. 44). — Delphes, colonne votive des fils du Parien Charopinos : BCH, XX, 1896, p. 582 ; FD, IV, 1, p. 55, fig. 25.
(3) Delphes, trésor « éolique anonyme ».
(4) Delphes, trésor de Marseille : Datjx, FD, II, Sanct. A th., Les deux Trésors, p. 65.
(5) Naucratis, temple d'Apollon, selon Dinsmoor, Arch. of Ancient Greece, p. 126 (le dessin de Durm, Baukunst3, p. 300, fig. 276, indique 26 cannelures). — Assos, colonne votive: (XarkE, A JA , II, 1886, p. 269 (considérée par l'auteur comme dorique à cause des arêtes vives des cannelures).
(6) Paestum, temple « de Cérès » : Kratjss, Mitteilungen, I, 1948, p. 12. — Délos, fragment de tambour (cf. plus loin, p. 19, n. 1).
(7) Samos, Édifice Sud à colonnade axiale (?) : Buschor, Ath. Mitt., 1/V, 1930, p. 66, fig. 32.
(8) Egine, colonne votive (cf. plus loin, p. 17, n. 2).
(9) Samos, temple de Rhoikos : Buschor, loc. cit., p. 86, Beil. XXII, 1 ; Dinsmoor, op. cit., p. 125. — Ephèse, Artémision de Crésus : Dinsmoor, p. 130.
(10) Delphes, colonne du Sphinx des Nax'.ens. — Ephèse, Artémision de Crésus.
(11) Ephèse, Artémision de Crésus.
(12) Cf. aussi plus loin, p. 21, n. 2, une colonne de Naxos, à 24 cannelures.
l6 EA COLONNE DES NAXIENS
dice chronologique ? I,e temple de Rhoikos, le Sphinx de Delphes et l'Artémision de Crésus remontent tous trois au deuxième quart du VIe siècle av. J.-C. C'est probablement au temple d'Ephèse que les Perses, ou les marbriers grecs à leur service, ont emprunté le modèle des fûts de colonne de Persépolis, où l'on compte jusqu'à 52 cannelures (1).
L/a colonne du Sphinx est de proportions très élancées : le rapport entre la hauteur et le diamètre inférieur est proche de 10 : 1 (2). C'est une proportion qui, dans les édifices, n'est atteinte qu'à l'époque hellénistique. Mais les colonnes votives échappent en partie aux règles valables pour les colonnes d'édifices ; une plus grande liberté est laissée à l'architecte pour proportionner l'allongement de la colonne aux dimensions de la statue, en fonction de l'effet esthétique à obtenir (3).
L,e fût de la colonne du Sphinx repose sur un socle cylindrique lisse. A Naucratis, le socle était également lisse, mais tronconique (4). A Ephèse, des reliefs
(1) L,e problème des méthodes pratiques employées par les marbriers de l'antiquité, pour diviser la circonférence en autant de parties égales que de cannelures à creuser, relève de recherches d'ordre technique étrangères à cette étude. Je me borne à noter que, si ladivision delà circonférence en iôou 32 arcs et en 24 ou 48 (ou même 18 ou 36) est aisée à partir respectivement d'un carré et d'un hexagone inscrits dans le cercle, la division en 22 ou 44 parties posait un problème plus difficile à résoudre. Si les Anciens n'ont pas procédé de façon purement empirique, il est possible qu'ils se soient fondés sur
la valeur de r. définie approximativement par le rapport — . Ea longueur de la circonférence étant
égale à , il suffisait, pour diviser le cercle en 44 arcs, d'inscrire un polygone dont chacun des
cotes était égal au - du rayon. Mais le résultat ainsi obtenu devait être corrige empiriquement, le
rapport — étant égal à 3,1428, et non à 3,1416.
(2) Rapport entre la hauteur totale de la colonne (base cylindrique, fût et chapiteau) et le diamètre de la base cylindrique : environ 9,7 : 1. Rapport entre la hauteur de la colonne (sans la base cylindrique) et le diamètre au lit de pose du tambour inférieur: environ 9,86: 1. DiNSMOOR, Arch. 0/ Ancient Greece, p. 143, prétend que la hauteur de la colonne atteint 12 fois 1 /a la mesure du diamètre inférieur ; il évalue ce diamètre à « 3 feet 1 5 inches », soit o m. 9557 ; c'est approximativement la me-
sure du diamètre inférieur du tambour I à la saillie du tore (o m. 959 : cf. plus haut, p. 10). La hauteur de la colonne (sans la base cylindrique) serait donc, selon les calculs de Dinsmoor, de 11 m. 946 ; or elle n'atteint en réalité, à quelques centimètres près, que 9 m. 42 (cf. plus haut, p. 11 et 13). Même en tenant compte de la statue du Sphinx, le rapport entre la hauteur totale du monument (de la base cylindrique au sommet de la statue) et le diamètre de la base ne dépasse pas 12 : 1.
(3) Des peintures de vases assez nombreuses représentent le Sphinx de Béotie en présence d'CEdipe. Ee Sphinx est généralement assis sur un rocher ou sur une colonne tronquée, réduite à la base, à un fût très court et au chapiteau. Il est possible, comme le prétend Homoi,i,E, BCH, XXI, 1897, p. 588, n. 2 et FD, IV, 1, p. 48, n. 4, qu'une coupe du Vatican (Hartwig, Meisterschalen, pi. LXXIII ; BEAzley, ARV, p. 296, n° 12), où le Sphinx se dresse au sommet d'une colonne élancée, posée sur une base en forme de meule, rappelle le souvenir du monument delphique. Mais les peintres de vases dessinaient volontiers des colonnes sveltes, tant doriques qu'ioniques (cf. R. Vaixois, Rev. arch., 1908, I, p. 3G2 et 377), et les monuments votifs et funéraires couronnés d'un Sphinx étaient assez nombreux, à Athènes même, pour fournir aux peintres le modèle des images du Sphinx béotien.
(4) Cf. le dessin de PETRIE-GardneR, Naukratis, I, 5, pi. III, reproduit par ROBERTSON, Handbook 2 (1945), P- 99> ng- 45 (dont l'exactitude a été mise en doute: Von Bissing, Bull. Soc. arch. Alexandrie, XXXIX, 1951, p. 69). Sur la comparaison entre la base de la colonne de Naucratis et celle du Sphinx de Delphes, cf. WEiCKERT, Typen der arch. Architektur (1929), p. 87.