‹ Fouilles de Delphes (volume 2)Chapitre 14 sur 58 · STATUE DU SPHINX · texte numérisé non relu

STATUE DU SPHINX

par Th. Homolle (i). Il serait inutile de reprendre ici la description et même l'étude détaillée du document : beaucoup d'observations présentées par Homolle demeurent valables. Il suffira de tenir compte des éléments nouveaux d'appréciation fournis par les travaux récents sur l'histoire de la sculpture archaïque.

Après avoir trop accordé à l'école naxienne, on lui a dénié toute originalité. Le Sphinx de Delphes même a été attribué à un atelier samien (2). Aujourd'hui nul ne conteste plus son origine naxienne. Dès le début du VIe siècle av. J.-C, et même déjà au vne, l'hégémonie politique de Naxos dans les Cyclades s'est accompagnée d'un rayonnement artistique brillant. L,e Sphinx s'insère sans difficulté dans la série des œuvres de l'école naxienne (3), qui s'est récemment enrichie d'un document de choix, une tête de couros un peu plus ancienne que le Sphinx (4). Si le goût des proportions colossales, très marqué à Naxos (5), est partagé par d'autres ateliers insulaires (6), le style naxien se caractérise par une facture volontiers linéaire et graphique, par le recours au relief plat et à l'incision. L,es chapiteaux naxiens de Delphes et de Délos sont plus gravés que modelés (7). L,e même

(1) FD, IV, 1 (1909), p. 41-54.

(2) Cette thèse a été soutenue par FtjrTwÀngi,ER. Déjà combattue par HomouE, op. cit., p. 51-53, elle est complètement périmée.

(3) Sur les traits distinctifs de l'école naxienne, cf. Langi,OTZ, Fruehgriech. Bildhauerschulen (1927), p. 127 sq. ; DEOnna, Dédale, II (1931), p. 70-73 ; Picard, Sculpture grecque, I (1935), P- 571 ; Karo, Greek personality in Archaic sculpture (1948), p. 180-190 ; V.H. PouLSEN, From the collections of the Ny Carlsberg Glyptothek, II (1938), p. 108-109.

(4) Cette tête a été acquise par la Glyptothèque Ny Carlsberg de Copenhague : V.H. Poui,SEN, From the collections, II (1938), p. 65-84. Tout en soulignant sa parenté avec l'art naxien, PoutSEN l'attribuait à un atelier d'Attique. Son origine cycladique, et spécialement naxienne, a été reconnue : RiEMANN, Gnomon, XVI, 1940, p. 487 ; LJPPOED, Phil. Woch., LXI, 1941, p. 25. Cette attribution ne peut plus être contestée depuis que plusieurs témoignages sont venus attester que la tête a été trouvée à Naxos même : CondoeÉon, 'Ap/.- 'Ecp., 1939-1941 (publ. 1948), p. 23; SCHEFOivD, Wùrzb. Jahrb., II, 1947, p. 44 ; Orient, Hellas und Rom (1949), p. 105.

(5) Colosse de Délos ; colosse demeuré à l'état d'ébauche dans une carrière de Naxos, au lieu dit « Ston Apollona » ; Sphinx de Delphes ; couros auquel appartenait la tête de Copenhague (hauteur de la tête, du menton au sommet du crâne : o m. 41 ; dimension correspondante du Sphinx de Delphes : o m. 50). RiEMANN, Gnomon, XVI, 1940, p. 487, a supposé que le couros colossal du Sounion, sans antécédent ni postérité en Attique, était imité d'un modèle naxien. Mais un autre couros du Sounion (Richter, Kouroi, n° 3, p. 70) était sensiblement de la même taille, et la hauteur de la statue du Dipylon dépassait 2 m. 50 (cf. en outre la note suivante).

(6) Couros criophore de Thasos ; à Samos, fragments d'une dizaine de statues de taille supérieure à la réalité : Btjschor, Altsam. Standbilder (1934), P- 8-15, 23-24. Les couroi de Théra ont été attribués à l'école naxienne par Condouêon, 'Apx.. 'Ecp., 1939-1941^.21 sq. ; mais cette attribution demeure incertaine à cause de la mutilation des têtes et de l'insuffisance des documents de provenance locale : cf. Btjschor, Frùhgriech. Junglinge (1950), p. 61.

(7) A propos de deux fragments de bassins en marbre naxien trouvés sur l'Acropole (Paynë et Yotjng, Archaic marble sculpture, p. 12, pi. XXI, 3 ; SchradER, Arch. Marmorbildwerke, n° 449, p. 329, fig. 380 et 381), P. DE La CosTE-MESSEEiËRE, Journ. Sav., 1942, p. 25, n. 5, a justement noté que les volutes taillées dans le rebord des bassins sont à rapprocher, pour l'exécution comme pour l'esprit dans lequel elles sont conçues, de celles du chapiteau du Sphinx delphique. La comparaison s'applique aussi, et même plus nettement encore, au chapiteau du Sphinx délien, à cause de la similitude de facture des décors gravés : palmettes sur les bassins, fleur de lotus et palmette sur le chapiteau. Le chapiteau de Délos, à cause de ce décor gravé au milieu du canal, a été présenté par Môbius, A th. Mitt.,

goût se manifeste, au Sphinx delphique, dans le rendu de la chevelure, du poitrail et des ailes, et notamment dans la longue arabesque dessinée par trois minces filets accolés qui, partant du haut des pattes antérieures, séparent le poitrail de la partie lisse de l'aile et en bordent la courbe supérieure jusqu'à la pointe (i).

Moins encore que pour le Sphinx de Delphes, il ne saurait être question de procéder ici à une étude détaillée de la statue de Sphinx de Délos (2). ]> chapiteau qui la portait présente tant de traits communs avec ceux de Delphes et de Naxos que l'attribution à Naxos des deux colonnes déliennes s'impose. Si les visages des Sphinx delphique et délien frappent l'un et l'autre par leur allongement, celui de la statue délienne, plus charnu, plus gras et épais vers le menton, est empreint d'une douceur qui contraste avec l'énergique rudesse de l'expression du couros de Copenhague et même du Sphinx de Delphes, où elle est pourtant tempérée d'un sourire. Aussi bien l'attribution proposée par E. L,anglotz à l'école de Chios (3) se justifie-t-elle si l'on considère la statue comme un document isolé. Mais elle faisait partie d'un monument dédié par les Naxiens. Il n'est pas impossible qu'ils aient fait appel à un sculpteur chiote. Mais on peut aussi supposer que, vers le milieu du VIe siècle, la fréquence des contacts entre les ateliers insulaires avait atténué la différenciation des caractères locaux, plus nettement marquée au cours de la première moitié du siècle. Si l'œuvre est naxienne (4), elle illustre de façon frappante cette fusion partielle des styles insulaires. L,e chapiteau délien n'est probablement pas antérieur au milieu du VIe siècle (cf. plus haut, p. 26). 1/ attitude du Sphinx (cf. plus haut, p. 19-21) et le style de la statue paraissent confirmer cette impression (5).

I^es dates proposées pour le Sphinx de Delphes s'échelonnent sur trente années,

LU, 1927, p. 169-170, Beil. XIX, 1, comme l'ancêtre d'un chapiteau athénien connu par deux exemplaires. Mais les intermédiaires manquent pour établir un lien entre ces documents, de style différent, que sépare un intervalle d'un demi-siècle (date des palmettes des chapiteaux d'Athènes, selon JacobsThai,, Ornamente griech. Vasen, p. 125 : début du Ve siècle av. J.-C).

(1) On pourrait comparer aussi des fragments de Sphinx gravés de l'Acropole : Payne et Young, op. cit., pi. XVII, 4 à 6. Mais leur origine naxienne n'est pas assurée.

(2) La statue a été quelquefois signalée, mais n'a pas encore été convenablement publiée. Elle le sera, avec l'ensemble de la sculpture archaïque de Délos, par P. LÉVEQUE, qUj m'a communiqué sa documentation bibliographique.

(3) Fruehgr. Bildh., p. 138-139. On peut faire valoir, pour attribuer à Chios la consécration du monument tout entier, la présence d'un Sphinx comme emblème sur les monnaies de l'île. Mais le style du chapiteau montre assez que l'offrande est venue de Naxos, et la consécration par les Naxiens d'un Sphinx à Delphes suffirait à ruiner cet argument.

(4) Elle est considérée comme telle par Buschor, Ath. Mitt., LIV, 1929, p. 158. Homann-WEdeking, Ath. Mitt., EX-LXI, 1935-1936, p. 216, rem. 6, pi. 82-83, l'a revendiquée pour un atelier d'Eubée, en la rapprochant d'une tête de Chalcis (RiCHTER, Kouroi, n° 86, pi. LXXIII) ; outre qu'il n'est pas absolument sûr que la tête de Chalcis ait été trouvée en Eubée et que, même dans ce cas, il reste ait à prouver qu'elle est l'œuvre d'un atelier local, la comparaison avec la tête de Délos ne paraît pas convaincante:

(5) La date de 560 environ, proposée par N. Condoi,éon, 'OSt^'s tïjç Ar)'Xou (1950), me paraît trop haute.

Page 1