DATE DU MONUMENT 3I
pour le classement chronologique du Sphinx, un utile point de repère ; la date de 580 est la plus haute qu'on puisse lui assigner, celle de 570 la plus basse (1). Hors du domaine insulaire, le Moschophore d'Athènes, daté de 570 environ (2), paraît être l'aîné, mais de peu, du Sphinx naxien de Delphes (3).
L,es conclusions de l'étude comparative de la colonne du Sphinx, au double point de vue architectural et sculptural, concordent en tout point. Si la date de 560 constitue, pour la colonne comme pour la statue, un terminus ante quem impossible à dépasser, la fixation d'une limite supérieure présente un moindre caractère de rigueur. Cependant c'est la date de 570, plutôt que de 575, que commandent d'adopter comme terminus -post quem les comparaisons établies d'une part entre la colonne et des monuments de Naucratis, des Cyclades et d'Ionie, d'autre part entre la statue et des œuvres caractéristiques des ateliers insulaires, péloponnésiens et attiques.
L,a consécration par Naxos d'un monument à Delphes, dans le deuxième quart du vie siècle av. J.-C, n'est-elle qu'une manifestation du rayonnement de l'île à cette époque, ou bien se relie-t-elle de façon précise à un événement historique ? On se gardera sur ce point d'accorder plus de crédit qu'elles ne méritent aux déductions de Pomtow (4) ; seule est raisonnable la prudente réserve d'Homolle (5).
L,a même attitude s'impose si l'on cherche à définir les raisons qui ont dicté
est abaissée jusqu'aux années 520-510 par Langi<otz, Koren, p. 42. Le couros de Volomandra pose nettement la question des imitations et des adaptations à l'époque archaïque : cf. P. DE La COSTE-MESSE- UÈRE, Journ. Sav., 1942, p. 31-35. Mais le couros de Théra est, pour la facture, une œuvre pure de contamination, aussi représentative de la tradition insulaire que l'est du style péloponnésien le couros de Ténéa, plus récent d'une vingtaine d'années. Si l'hypothèse de Schefoud, Die grossen Bildhauer des arch. Athen (1949), p. 45, faisant dériver les couroi de Théra, de Ténéa et de Volomandra d'un modèle commun, qui serait l'Apollon de Tektaios et d'Angélion, demeure purement arbitraire, elle témoigne du moins de l'embarras causé par ces analogies entre des statues de date et de style différents.
(1) RiCHTER, Kouroi, p. 100-101, date le groupe « Orchomène-Théra » de 590-570. Si on le compare au couros d'Orchomène, celui de Théra doit appartenir à la deuxième décade. Cependant, dans Archaic Greek art, p. 32, il est daté par RiCHTER de 580.
(2) Vers 575 : SCHEFOUD, op. cit., p. 35. — Vers 570 : SchuchhardT, Rundwerke (dans Schrader, Marmorbildwerke) , p. 281 ; LANGLOTZ et SCHUCHHARDT, Arch. Plastik auf der Akrop., fig. 3. — 570- 560 : PaynE, Archaic marble sculpture, p. 3, qui admet la possibilité d'élever cette date jusqu'aux premières années du deuxième quart du VIe siècle et insiste lui-même (p. 3, n. 1) sur le haut archaïsme de la statue. RaubiTSCHEK, Dedications from the Athenian Akropolis (1949), p. 63, daterait la statue de la décade 570-560 d'après les caractères de la dédicace ; mais les inscriptions de cette période sont trop peu nombreuses pour fournir des indications chronologiques rigoureuses. RiCHTER, Kouroi, p. 125, et Archaic Greek art, p. 64-65, a admis la valeur de cet indice paléographique et proposé les mêmes dates ; mais elle adopte en fait la date de 570 environ en plaçant le Moschophore tout au début de la décade.
(3) Une tête plastique de terre cuite, sur un vase en forme d'anneau, présente, au moins de face, une ressemblance marquée avec la tête du Sphinx : CVA, Allemagne 8 (Karlsruhe 2), pi. 346, 8. Les lèvres plus charnues et le menton plus gras dénotent une origine ionienne plutôt que cycladique. La date de ce document ne peut être fixée qu' approximativement vers le milieu du VIe siècle : cf. G. Haf- NER, CVA, loc. cit., p. 16.
(4) RE, Suppl. IV, col. 1348.
(5) FD, IV, 1, p. 53.
le choix du motif du Sphinx et celui de l'emplacement de la colonne dans le sanctuaire. I,e caractère fréquemment funéraire du Sphinx et l'érection du monument dans la région du sanctuaire de la Terre, où une tradition situait le meurtre de Python, devaient naturellement donner naissance à une hypothèse qui a été formulée à plusieurs reprises (i) ; aucun indice n'autorise à se prononcer sur la vérité, ou même la vraisemblance, de cette conjecture.
]> Sphinx des Naxiens est un des plus anciens ex-voto de grandes dimensions qui ait été consacré à Delphes, le plus ancien — après les statues de Cléobis et de Biton — qui ait été retrouvé. C'est aussi un des rares monuments antérieurs à 548 qui ait survécu aux travaux de la deuxième moitié du vie siècle (2). Ives conditions et l'état où ont été retrouvés les éléments du monument, tambours, chapiteau et statue, épars dans un faible rayon autour du rocher, attestent que la colonne est restée debout jusqu'à la ruine définitive du sanctuaire, donc pendant environ mille ans. Bile se dressait encore, peut-être déjà étayée, au-dessus des monuments voisins, lors de la visite de Pausanias, qui ne l'a pas signalée. Cette omission peut étonner de la part du voyageur, qui a rédigé son livre avec un parti-pris constant d' « antiquaire » (3) ; mais la colonne du Sphinx n'est pas le seul monument archaïque que Pausanias ait passé sous silence (4) ; à sa consécration ne se rattachaient sans doute ni le récit d'une pieuse anecdote ni le rappel d'un événement glorieux de l'histoire des cités. Plutarque non plus n'a pas mentionné le Sphinx ; il n'avait aucune raison particulière d'attirer l'attention sur cette curiosité des temps anciens, mais un des interlocuteurs du De Pythiae oraculis aurait pu le faire au hasard de la conversation : en effet Boéthos, Théon et leurs amis, assis sur les degrés du péristyle Sud du temple d'Apollon, au-dessus du sanctuaire de la Terre (5), voyaient devant eux, dépassant de 5 mètres le niveau de la terrasse du temple (6), se découpant sur le ciel au-dessus de la crête du Kirphis, la silhouette de la statue que, 700 ans plus tôt, des marins de Naxos avaient débarquée à Kirrha, avec les tambours et le chapiteau de la colonne, pour en faire hommage, en son sanctuaire pythique, au dieu dont ils honoraient habituellement le hier on délien.
(1) Présentée comme une certitude par BOURGUET, Ruines de Delphes, p. 127-128 et 131, avec des nuances et des réserves par Homoixe, op. cit., p. 54 ; Picard et LA COSTE-MESSEUÈRE, Sculpt. gr. de Delphes, p. 10 ; Picard, Sculpt. gr., I, p. 570 ; La Coste-MESSEUÈRE, Delphes, p. 320. Les mêmes auteurs ont suggéré aussi que le Sphinx, consacré par les Naxiens à Delphes et à Délos, pouvait être une sorte d'emblème héraldique de Naxos ; mais on n'en a pas la preuve comme pour Chios (cf. plus haut, p. 28, n. 3).
(2) Cf. LA Cc-STE-MESSEIJÈRE, Au musée de Delphes, p. 67, fig. 5 ; BCH, LXX, 1946, p. 282, n. 1; Amandry, Manlique apoll. à Delphes (1950), p. 210, n. 2.
(3) Cf. Daux, Pausanias à Delphes, p. 176-179.
(4) Ibid., p. 180.
(5) De Pyth. or., XVII.
(6) Avant les grands travaux de terrassement liés à la construction du temple des Alcméonides, la colonne du Sphinx devait s'élever plus haut que tous les autres monuments du sanctuaire, y compris le temple d'Apollon détruit en 548.