DU PORTIQUE
Pausanias a consacré au Portique des Athéniens un paragraphe de sa périégèse delphique (X, n, 6) (i) :
« Les Athéniens ont en outre édifié un portique sur le butin de la victoire qu'ils remportèrent contre les Péloponnésiens et ceux des Grecs qui étaient alliés aux Péloponnésiens ; on y voit des ornements de proue (2) de vaisseaux, et des boucliers de bronze, où (3) se lit une inscription qui énumère les cités aux dépens desquelles les Athéniens ont envoyé la dîme du butin : Elis et Lacédémone, Sicyone et Mégare, Pellène d'Achaïe, Ambracie et Leucade, et Corinthe elle-même ; elle ajoute qu'à la suite de ces combats navals un sacrifice à Thésée et à Poséidon fut célébré sur le promontoire de Rhion. Il me paraît évident que cette inscription se rapporte à Phormion, fils d'Asopichos, et aux opérations conduites par lui » (traduction G. Daux, Pausanias à Delphes, p. 35).
La campagne de Phormion dans le golfe du Péloponnèse date de 429 av. J.-C. Dès la découverte des ruines du portique, Haussoullier avait observé que les caractères de la dédicace, d'aspect encore archaïque, imposent de faire remonter à une date plus ancienne la construction du monument (4) : il la mettait en
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(2) Cette traduction est sans doute trop précise : il peut s'agir aussi d'ornements de poupe (cf. plus loin, p. 116).
(3) Sur le sens de Sn' aùxoïi, cf. plus loin, p. 119.
(4) Seul FrazER, Pausanias' s description of Greece (1913), V, p. 285, a admis la date proposée par Pausanias.
rapport avec les victoires de Kékryphaleia et d'Egine, en 459-458 (1). Depuis lors, cette date a été jugée encore trop basse, et il n'est guère de combat naval, même d'importance secondaire ou d'issue douteuse, au cours du dernier tiers du vie siècle av. J.-C. et du premier tiers du ve, qui n'ait été invoqué pour justifier la consécration par les Athéniens des trophées mentionnés dans la dédicace : 552, prise de Sigée (2) ; 506, victoire de l'Buripe sur les Béotiens et les Chalcidiens (3) ; 497, victoire sur la flotte phénicienne sur la côte de Pamphylie (4) ; 493 ou 487, succès sur Egine (5) ; 480, bataille de Salamine (6) ; 468, victoire de l'Eurymédon (7).
L,es éléments d'appréciation sont à chercher dans l'étude architecturale, épigraphique et historique du monument.
I. Etude architecturale. — Sont susceptibles d'intervenir dans la discussion : la longueur de l'entraxe et les proportions des colonnes, l'origine du marbre où sont taillées les diverses parties de la colonne, le style de la base et du chapiteau.
i° Longueur de l'entraxe. — Cette dimension n'a d'intérêt que par rapport aux mesures du diamètre inférieur et de la hauteur de la colonne. Or des données précises font défaut sur les proportions de la plupart des portiques archaïques (8) . Si l'on compare le Portique des Athéniens à des temples doriques archaïques,
(1) BCH, V, 1881, p. 15-19. HAUSSOUWviER n'a été suivi que par Hicks, Manual of Greek hist. inscr. (1882), n° 20, et Hm,, Sources for Greek history (1897), chap. III, n°85, p. 101. Les batailles de Kékryphaleia et d'Egine sont datées de 460 par MERiTT, WadE-Gery et McGrEGOR, Ath. Tribute Lists, III (1950), p. 174.
(2) Rohi,, IGA, p. 169, n° 3 a.
(3) Wii^AMOWiTz, Aristoteles und Athen (1893), II, p. 287-288 ; Pindaros (1922), p. 86 ; HomouE, BCH, XX, 1896, p. 615-616 ; HlCKS-Hm,, Manual of Greek hist. inscr.2 (1901), p. 12-13, n° ZI '• FuRTwang^ER, Sitz. Akad. Wiss. zu Mùncken, 1901, p. 391-392 ; Wii.HEi.M, Ath. Mitt., XXIII, 1898, p. 478; BouRGUET, Ruines de Delphes (1914), p. 140 ; Karo, Festgabe Gothein (1923), p. 14, n. 1 ; NOACK, Eleusis (1927), p. 61 ; Ea CosTE-MESSEUERE, Au musée de Delphes (1936), p. 7, n. 5 et p. 49, n. 3.
(4) Dinsmoor, Studies in the history of culture (1942), p. 194-195 ; Architecture of Ancient Greece (1950), p. 142 (où, à la note 2, la date de 478 environ, proposée dans BCH, LXX, 1946, p. 5-8, et reprise ici même, p. 114, est déclarée très plausible).
(5) KohlER, Rhein. Muséum, XL/VT, 1891, p. 1-8.
(6) PomTow, Rhein. Muséum, El, 1896, p. 586, note ; Neue Jahrb. fur Philologie, 1896, p. 609- 613 ; Arch. Anz., 1902, p. 85-86 ; Syll.3 (1915), 29 ; RE, Suppl. IV (1924), col. 1300 ; FurTwangler, Sitz. Akad. Wiss. zu Munchen, 1904, p. 370; KEramopoullos, 'Ap^. 'Etp., 1911, p. 160-162 ; HlTziG- Bi<UMNER, Pausanias (1910), III, p. 700-701 ; WEICKERT, Typen (1929), p. 170 ; SPRINGER-WOLTERS, Die Kunst des Altertums12 (1923), p. 220 ; Tod, Greek hist. inscr., I2 (1946), n° 18.
(7) Lovvy, Sitz. Akad. Wiss. in Wien, 216, 4 (1937), P- 14-15. Ea bataille est datée de 469 par ME- RiTT, WadE-Gery et McGREGOR, op. cit., p. 160, et de 467 par Koi.bE, Hermès, EXXII, 1937, P-
(8) Dans cette catégorie de monuments, les entraxes les plus longs n'atteignent que 2 m. 30 à Samos, au VIIe siècle av. J.-C. (Ath. Mitt.,liV, 1930, p. 25), et 2 m. 315 environ à Délos, à la stoa des Naxiens construite au milieu du VIe siècle av. J.-C. (R. Vai^ois, Arch. hell. à Délos (1944), p. 160). Il est curieux de retrouver à l'Agora d'Athènes, appuyé au mur de terrasse du Portique central (Middle Stoa), un portique de l'époque impériale, comparable, pour certaines de ses mesures, à celui de Delphes : H. Thompson, Hesperia, XXI, 1952, p. 90-91. Ee monument était long de 33 m. 30 environ,
ÉTUDE ARCHITECTURALE : COEONNE 93
on constate que, au portique delphique, le rapport entre la longueur de l'entraxe et le diamètre inférieur du fût dépasse de loin les proportions observées ailleurs (i) et que l'on ne connaît pas d'autre exemple sûrement établi d'un entraxe supérieur à la hauteur de la colonne (2). On ne saurait tirer de ces observations aucune indication chronologique : le Portique des Athéniens n'était pas un portique ordinaire (3), mais il avait été conçu en vue de l'exposition d'offrandes (4). L,e grand espacement des colonnes trouve son explication la plus vraisemblable dans le désir de laisser voir largement les trophées accrochés au mur polygonal (5).
2° Proportions de la colonne. — L,a colonne du portique des Athéniens est sans doute la plus ancienne colonne d'un édifice ionique dont les trois éléments soient bien connus (6). Aussi les rapports suivants entre la hauteur totale de la colonne et le diamètre inférieur du fût ne sont-ils qu'approximatifs :
Bphèse, Artémision archaïque : 8 environ.
Samos, temple périptère postérieur au temple de Rhoikos : 8 environ.
Trône d'Amyclées : 7 env. (construction d'un type particulier).
Temple ionique de Locres (ire moitié du ve siècle) : 9, 13 (?).
A partir de la deuxième moitié du Ve siècle, la valeur de ce rapport atteint et même dépasse généralement 9 : Propylées, intérieur : 9 ; Krechtheion, portique Est : 9, 52 ; porche Nord : 9, 23. Cependant elle n'est au temple de l'Ilissos que de 8,25 + et au temple d'Athéna Niké que de 7,8 + (7). Au portique des
l'entraxe de 3 m. 30 environ. Rien n'est connu des mesures de la colonne. H. Thompson note que ce portique, adossé au long mur de la terrasse d'un vaste édifice, devait avoir l'air d'un descendant lointain et assez misérable du portique de Delphes.
(1) Cf. plus haut, p. 84, n. 1. A la stoa délienne des Naxiens, citée à la note précédente, le diamètre inférieur de la base de la colonne, d'après les traces visibles sur le stylobate, mesurait de o m. 375 à o m. 39, soit environ 1 /6 de la longueur de l'entraxe. Ea proportion est à peine moindre au portique de Delphes. Mais les mesures de la base sont moins probantes que celles du fût. R. Vahois pense avoir identifié un fût de colonne et des chapiteaux du portique délien (cf. plus haut, p. 22, n. 2) : la hauteur de la colonne dépasserait 3 mètres, et le rapport de cette hauteur à l'entraxe atteindrait 1,30 à 1,40 (cf. note suivante).
(2) A l'Héraion d'Olympie, le rapport de la hauteur de la colonne à la longueur de l'entraxe est de 1,46 en façade et de 1,60 aux longs côtés (d'après W.B. Dinsmoor, Arch. of Ancient Greece, p. 337 et tableau à la p. 340). Au portique de Delphes, il n'est que de 0,92.
(3) Pour la même raison, on n'accordera que peu de valeur à la comparaison des mesures en profondeur. Les portiques archaïques étaient généralement peu profonds : cf. R. Vau,ois, op. cit., p. 160 ; R. Martin, Recherches sur l'Agora grecque (1951), p. 449-450. Ea profondeur du portique des Athéniens (de la face antérieure du stylobate au mur polygonal) n'est que de 3 m. 73 environ, donc inférieure à tous les exemples connus de l'époque archaïque (sauf un portique de Earisa). Mais ce n'est pas un portique-promenoir.
(4) En ce sens, il est l'ancêtre d'autres monuments delphiques, comme ceux d'Aigos Potamos et de Cratéros : cf. P. DE Ea CoSTE-MESSEUËRE, Au musée de Delphes, p. 49-50.
(5) C'est l'explication adoptée par KoujEwEY, Ath.Mitt., IX, 1884, p. 270, et par Noack, Eleusis, p. 61.
(6) Il est prudent de ne pas faire intervenir les colonnes votives comme termes de comparaison : les préoccupations auxquelles répondent leurs proportions sont différentes des problèmes que doit résoudre l'architecte d'un édifice.
(7) Ces chiffres m'ont été communiqués respectivement, pour les monuments archaïques et pour ceux d'Athènes, par MM. R. Martin et R. Vai^ois.
Athéniens, elle est plus proche de 8 que de 9 (1). Ces comparaisons ne fournissent que des indications très approximatives, à cause de l'incertitude des données pour les monuments du VIe siècle, de la lacune à peu près totale que représente dans nos connaissances la première moitié du Ve siècle et de la diversité de fonction et d'emplacement des colonnes.
30 Matière de la colonne. — I,es fûts monolithes ont été taillés dans du marbre pentélique, les bases et les chapiteaux dans du marbre de Paros. Cette différence de matière a provoqué des hypothèses diverses. Quelques-uns des partisans de la date de 506, estimant impossible l'emploi du marbre pentélique à la fin du VIe siècle av. J.-C, ont supposé que les fûts étaient primitivement en marbre de Paros comme les bases et les chapiteaux, et qu'on leur avait substitué des fûts en marbre pentélique lors d'un remaniement, au IVe siècle ou dès l'époque de la guerre du Péloponnèse (2) ; le canal de coulée creusé au lit d'attente d'une des bases (cf. plus haut, p. 43, et pi. XXVI, 4) témoignerait de ce remaniement (3). On a envisagé aussi l'hypothèse de la substitution de colonnes de marbre à des colonnes de bois (4).
Ces hypothèses compliquent inutilement la question. Il n'existe en effet aucune raison valable de mettre en doute que l'association du marbre de Paros et du marbre pentélique ait fait partie du projet primitif. I,e marbre insulaire a été d'un emploi plus fréquent à Athènes, jusqu'à l'époque des guerres médiques, que le marbre local ; mais celui-ci n'a jamais été exclu des monuments votifs de l'Acropole. Pour les supports de statues, le choix du marbre dépend moins de la date du monument que de sa nature : pour les colonnes cannelées et les chapiteaux séparés du fût, on a généralement préféré le marbre de Paros ; pour les colonnes lisses et les chapiteaux taillés dans le même bloc que le fût, le marbre attique a été employé exclusivement, dès le vie siècle av. J.-C. (5). Même dans
(1) 7,88 si l'on mesure le diamètre du fût au lit de pose, 8,48 si on le mesure à o m. 10 du lit de pose (cf. pi. XXVII), ce qui donne un résultat plus valable, la saillie du tore inférieur n'entrant pas en ligne de compte.
(2) PurTwangIvER, Sitz.Akad. Wiss. zu Mùnchen, 1901, p. 392 (quand FtjrTwàngeER se fut rallié à la date de 480, — cf. plus haut, p. 92, n. 6, — il renonça à cette hypothèse, devenue inutile) ; NOACK, Eleusis, p. 61, n. 2. W.B. DlNSMOOR, Studies in the history of culture, p. 195, n. 13.
(3) Cet argument a été utilisé notamment par Noack, loc. cit. Mais cette base est seule à présenter cette particularité, et on a vu plus haut que la partie orientale du portique a subi au moins un, et peut-être deux remaniements, dont on ignore s'ils ont affecté une ou plusieurs colonnes de la façade.
(4) PomTow, RE, Suppl. IV, col. 1304, a supposé que le portique avait été construit hâtivement et presque entièrement en bois, et que, plus tard, des fûts et des chapiteaux en marbre pentélique avaient remplacé les éléments primitifs. Cette hypothèse est ruinée par l'identification du chapiteau en marbre de Paros (cf. plus haut, p. 46).
(5) Cf. A.E. RatjbiTschek, Dedications from the Athenian Akropolis (1949), p. 434-435. Sur les diverses variétés de marbre « pentélique » et de marbre « de l'Hymette » employées dans les inscriptions, cf. HERZ et KEndrick PRITCHETT, AJA, L,VII, 1953, p. 71-83.