‹ Fouilles de Delphes (volume 2)Chapitre 41 sur 58 · ETUDE ARCHITECTURALE : CHAPITEAU · texte numérisé non relu

ETUDE ARCHITECTURALE : CHAPITEAU

Dans ces proportions ne se révèle aucun trait d'archaïsme ; à s'en tenir strictement à la valeur de ces rapports, le chapiteau s'apparenterait même à ceux des monuments de l'Acropole de la deuxième moitié du Ve siècle (i). Mais les comparaisons stylistiques avec des chapiteaux attiques provenant d'édifices antérieurs aux monuments de l'Acropole (2) situent le chapiteau delphique à une place sans doute plus exacte. Ces chapiteaux ont en commun les traits suivants : la présence d'une moulure lesbique lisse à l'échinos et au pourtour de l'abaque, l'existence d'un épais coussinet entre l'échinos et le canal, la ligature du balustre par un simple bandeau plat, la forme à peu près carrée de l'abaque. L,e plus souvent l'extension du kymation lesbique est limitée à l'intervalle entre les volutes ; au portique des Athéniens, il se développe sur toute la circonférence du lit de pose ; sa faible hauteur (entre 1 /8 et 1 \g de la hauteur du chapiteau) doit s'expliquer par ce détail de structure plutôt que comme un indice d'archaïsme. Dans cette série de chapiteaux, on a préféré la simple modénature au décor sculpté ; mais les moulures lisses de l'échinos, du coussinet et de l'abaque devaient être, en règle générale, peintes (3). La forme du coussinet, telle qu'elle a été restaurée sur le cha-

(1) Cf. les tableaux établis par R. Martin, BCH, LXVIII-LXIX, 1944-1945, p. 364-365. Les centres des volutes du chapiteau delphique tombent largement en dehors du lit supérieur du fût, alors que, dans plusieurs chapiteaux attiques de la première moitié du Ve siècle, ils tombent légèrement en deçà. L'espacement des volutes caractérise les chapiteaux archaïques (cf. plus haut, p. 18) ; c'est pourquoi A.K. Ori,andos, 'Apx.. 'E<p., 1917, p. 183-184, et W. WREDE, Ath. Mitt.,UV, 1930, p. 197, ont considéré la contraction des volutes, sur le chapiteau du temple d'Athéna au cap Sounion, comme l'indice d'une date assez avancée dans le Ve siècle. Mais A.E. RaubitschEk et R. Martin ont montré que, sur ce point, l'évolution n'a pas été continue en Attique. Alors que les volutes se contractent dans une série de chapiteaux attiques du début du Ve siècle, la distance des centres s'accroît de nouveau dans les monuments de l'Acropole après 450. On ne doit user de cet indice, comme des autres rapports des dimensions des chapiteaux, qu'avec une extrême prudence : cf. R. Martin, loc. cit., p. 362-363.

(2) Quelques-uns de ces chapiteaux sont signalés par R. Martin, loc. cit., p. 362-363, 366-369 (en particulier p. 368, n. 1). D'autres sont encore inédits : cf. note suivante.

(3) Plusieurs chapiteaux ioniques attiques de la même série, récemment retrouvés, conservent la trace du décor peint :

i° En 1946, j'ai remarqué dans un dépôt de pierres du Musée national d'Athènes, à côté du chapiteau du temple d'Athéna au cap Sounion (pi. XL, 1) publié par A.K. Orlandos, 'Apy. 'E?., 1917, p. 183-184, fig. 5 à 7, un autre chapiteau du même type où l'on distingue nettement les oves et la grecque peints sur les faces principales (pi. XL, 2 et 3) et trois bandes parallèles peintes au milieu du balustre (p. XL, 4). Il ne porte pas de numéro d'inventaire et on ignore son origine, qu'établira peutêtre une étude plus complète du document, préparée par M. Orlandos. Il ne présente avec le chapiteau du cap Sounion que de minimes différences dans la hauteur (o m. 31 au lieu de o m. 32 ; diamètre identique : o m. 525) et dans la facture (l'emplacement de la palmette, également peinte, dans l'angle du canal et de la volute, est de forme convexe, alors qu'il est légèrement concave sur le chapiteau du cap Sounion). Outre l'exemplaire publié par A.K. Orlandos, on a retrouvé au temple d'Athéna quelques fragments des chapiteaux ioniques (cf. 'Apx- 'E?., 1900, pi. IX, où sont dessinés deux fragments de volutes dont il n'est pas fait mention dans le texte du rapport de B. Staïs que ces illustrations accompagnent). Mais si l'exemplaire peint provenait du cap Sounion, il aurait vraisemblablement été signalé dans les articles déjà cités ou dans le livre de B. STAÏS, To Soûvtov (1920).

20 A l'Agora d'Athènes, trois chapiteaux ioniques plus ou moins complets, présentant une moulure lesbique à l'échinos et à l'abaque et un décor peint à l'échinos, au coussinet et à l'abaque, ont été retirés en 1950 du mur de Valérien ou d'autres murs tardifs de la même région. Je dois de connaître ces documents et de pouvoir en faire état ici à l'obligeance de M. H. Thompson et de Miss L. ShoE,

piteau de Delphes (pi. XXX et XXXI), n'est pas certaine. L,e dessin du bandeau, au milieu du balustre, présente une légère variante (cf. plus haut, p. 46) par rapport aux exemplaires de l'Aréopage et du Musée national d'Athènes (1).

Iya plupart des chapiteaux de cette série appartenaient à des monuments qui n'ont pas été identifiés. Cependant l'origine de l'un d'eux est connue : il provient de la péristasis du temple d'Athéna au cap Sounion, construite, de l'avis à peu près général, entre 480 et 450 (2). Or c'est précisément avec la cytna reversa de ce chapiteau (3) que les moulures de l'échinos et de l'abaque (4) du chapiteau delphique présentent la ressemblance la plus précise, ainsi qu'avec la moulure de couronnement de l'autel de Chios à Delphes (2e quart du ve siècle) (5) et une moulure de Corinthe, de la première moitié du Ve siècle (6).

I^e portique des Athéniens est le plus ancien monument attique de ce type dont subsistent des ruines importantes, et le plus ancien aussi dont la colonne soit conservée dans tous ses éléments. Il acquiert de ce fait une place éminente

qui m'ont communiqué des renseignements détaillés, des photographies et un relevé des profils :

a) Le mieux conservé (Agora A 1595) se voyait depuis longtemps dans le mur de Valérien. C'est probablement le chapiteau signalé par G. Bakalakis, Oest. Jahresh., XXXVI, 1946, p. 60, n. 20, bien qu'il n'en soit pas question dans le passage d'Hesperia, IV, 1935, p. 329, auquel il renvoie, et qu'il n'apparaisse pas non plus sur la photographie, ibid., fig. 17. Il mesure o m. 305 de hauteur et o m. 506 de diamètre. La cyma reversa de l'échinos est décorée de feuilles lesbiques.

b) Deux autres fragments (Agora A 644 et A 1132) présentent un profil identique, à de menus détails près. Leur diamètre, restitué par calcul, était respectivement d'environ o m. 52 et o m. 54. Sur la cyma reversa de l'échinos sont peints des oves.

Il y aura lieu d'examiner si, malgré la différence du décor de l'échinos, ces trois chapiteaux proviennent du même monument, et si le chapiteau peint du Musée national, dont les mesures sont presque identiques, n'appartient pas au même ensemble.

30 Un autre chapiteau ionique à décor peint (Agora A 1130), trouvé dans la même région, appartient au même monument que le chapiteau angulaire retrouvé sur la pente Nord de l'Aréopage (pi. XL, 5 et 6 ) et publié par G. Bakai<akis, Oest. Jahresh., XXXVI, 1946, p. 60-61 (les deux chapiteaux sont maintenant déposés au musée de l'Agora). Ces deux chapiteaux diffèrent sensiblement des précédents : on y voit notamment, au bas de la cyma reversa, un astragale au lieu d'un listel.

40 A l'Agora d'Athènes a été découvert encore un autre chapiteau peint, d'un type différent (moulure en ovolo à l'échinos).

(1) Cf. note précédente, 30 et i°.

(2) Cf. A.K. ORI.ANDOS, 'ApX- 'E<?., 1917, p. 181; C. WEICKERT, Typen, p. 117; D.S. RobERTSON, Handbook of Gr. and Roman arch.2 (1945), p. 332 ; R. Vaixois, Architecture hell. à Délos, p. 141-142; R. Martin, BCH, LXVIII-LXIX, 1944-1945, p. 369 ; W.B. Dinsmoor, Arch. of Ancient Greece, p. 184.

(3) SHOE, Profiles, pi. XXVII, 1.

(4) L. Shoe, Profiles, p. 81, note que l'exemple d'Ephèse, où l'abaque des chapiteaux présente une cyma reversa, n'a été que rarement imité avant le IVe siècle et que, sauf à l'Erechtheion, cette moulure est toujours sculptée. La série des chapiteaux attiques de la première moitié du Ve siècle, à moulure lesbique lisse, a échappé à l'attention de L. Shoe ; bon nombre d'entre eux ont d'ailleurs été découverts ou publiés après la parution des Profiles. Hors d'Attique, on trouve aussi une moulure lesbique, sculptée, à l'abaque du chapiteau du pronaos du temple « de Cérès » à Paestum : cf. F. Krauss, Mitleilungen, I, 1948, p. 12-13, P1- I (un autre exemplaire de ce chapiteau vient d'être découvert : AJA, UVII, 1953, pi. LXI, fig. 1).

(5) Shoe, Profiles, pi. XXV, 12.

(6) Ibid., pi. XXXIII, 4.

ETUDE EPIGRAPHIQUE 101

dans l'histoire de l'architecture ionique en Attique. A cet égard, l'étude comparative du monument, dans sa structure et dans sa forme, aboutit à des résultats intéressants, bien que partiels : elle précise, sur certains points, l'originalité de l'édifice et révèle quelques-unes de ses affinités, d'une part avec une tradition ionienne du VIe siècle av. J.-C, d'autre part avec le goût athénien du ve siècle. En contre-partie de sa singularité, l'insuffisance des points de repère et des termes de comparaison le laisse dans un isolement qui explique la diversité des dates assignées à sa construction. Le portique est antérieur au milieu du ve siècle (i) et même probablement, à cause de quelques traits d'archaïsme, aux années 475- 470. Mais ces traits d'archaïsme ne constituent pas un ensemble cohérent ; ils se révèlent isolément, par quelque détail, comme des survivances, tandis que d'autres apparaissent au contraire comme une première version, encore expérimentale, du style propre à l'architecture attique du ve siècle. Pour fixer un terminus post quem à la construction du portique, il faudrait connaître la durée de cette période d'expériences. On ne saurait donc conclure de façon ferme ; cependant c'est vers l'époque des guerres médiques que l'on imaginerait avec le plus de vraisemblance un climat artistique où la tradition archaïque s'effaçait peu à peu devant des tendances nouvelles (2).

II. Etude épi graphique. — I,e problème se pose ici en termes différents : les documents ne manquent pas et quelques-uns sont datés avec une précision suffisante. Il semble donc a priori que la dédicace du portique devrait se classer sans trop de difficulté dans l'abondante série des inscriptions attiques de la fin du VIe siècle et de la première moitié du Ve. Pourtant, si le critère paléographique a été souvent invoqué, plus souvent que les indices tirés de l'étude architecturale, il l'a été à l'appui de dates très diverses : 506, 480, 468. Aussi G. Daux a-t-il estimé qu'une étude systématique et attentive de la dédicace restait à faire (3).

D'où vient cette diversité des avis ? Comme dans le dessin des moulures de la base et du chapiteau de la colonne, la dédicace du portique offre un mélange de traits archaïques et de traits plus évolués. Selon qu'on s'est montré plus sensible à l'importance des uns ou des autres, on a fait remonter jusqu'au vie siècle ou descendre à l'époque des guerres médiques et même plus bas encore la date de l'édifice.

Les lettres caractéristiques de la dédicace du portique sont (cf. plus haut, p. 39) : le © à croix, le 5 à trois branches, l'A à barre horizontale ou à peine oblique, le A/ à hastes parallèles obliques et de même niveau (avec de légères va-

(1) Seul J.H. MiDDi.ETON estimait, au témoignage de FrazER, Pausanias' s description of Greece, V, p. 285, que le style architectural de la colonnade appartenait plutôt à la deuxième qu'à la première moitié du Ve siècle ; ses arguments ne sont pas connus.

(2) D.S. ROBERTSON, Handbook2, p. 335, a proposé, sans la justifier, la date de 475 environ.

(3) Harvard Studies, Suppl. I (1940), p. 43.

riantes), l'E à barres horizontales et courtes, sans « ergot » au-dessous de la barre inférieure.

Certains auteurs ont considéré la présence du 0 à croix comme une preuve certaine que la construction du monument remonte au VIe siècle (i). Mais, depuis que la série des dédicaces attiques est mieux classée, il est sûr que ce caractère n'a cédé définitivement la place au O pointé qu'après 480 (2). Quant au S à trois branches, il n'a pas disparu avant 450 : parmi de nombreux exemples, on peut citer la dédicace du quadrige de 506, regravée après les guerres médiques.

On a, en effet, retrouvé sur l'Acropole des fragments des deux dédicaces du quadrige qui y avait été consacré pour commémorer la victoire athénienne de 506. Puisque la construction du portique de Delphes a été rapportée au même événement, la comparaison devrait être instructive. 1/ écriture de la dédicace du monument restauré après l'invasion perse (pi. XLJ, 3) (3), peut-être dès 455 environ, est sensiblement plus évoluée que celle de la dédicace du portique ; les hastes du H, bien que disposées encore à des niveaux différents, y sont verticales ; mais on y retrouve le $ à trois branches, l'A à barre légèrement oblique, l'E à trois barres horizontales de même longueur. Quant à la dédicace primitive de 506 (pi. Xlyl, 1) (4), dont le fragment conservé ne présente malheureusement qu'un petit nombre de lettres caractéristiques, son écriture paraît nettement plus ancienne que celle de la dédicace de Delphes : outre le {* (dont les deux exemples montrent entre eux des différences sensibles), l'A à barre fortement penchée et à haste droite plus courte que l'autre et le p" à boucle pointue rejoignant très bas la haste verticale sont d'aspect plus archaïque que les mêmes lettres sur le stylobate du portique.

Il est d'une meilleure méthode de tenir compte des caractères évolués plutôt que des caractères archaïques. C'est pourquoi l'écriture de la dédicace du portique a justement paru à M. N. Tod (5) nettement plus récente que celle des épigrammes du monument de Callimachos, tué à Marathon (6) . Un peu plus anciennes aussi que la dédicace delphique semblent être la double épigramme des morts de Marathon (7) et l'inscription de l'Hécatompédon (8). Parmi les inscriptions

(1) Cf. par ex. HmER, IG, I2, p. 273 ; Kirchhoff, Studien*, p. 94 ; et, d'une façon générale, les partisans de la date de 506 (cf. plus haut, p. 92, n. 3).

(2) Sur le thêta dans les inscriptions attiques, cf. B.D. MERITT, Hesperia, V, 1936, p. 357-358.

(3) Tod, Greek hist. inscr., I2, n° 43, p. 86-87 ; RaubiTschek, Dedications, n° 173, p. 201-205.

(4) Tod, op. cit., n° 12, p. 15 ; Ratjbitschek, op. cit., n° 168, p. 191-194.

(5) Op. cit., p. 21-22.

(6) Tod, op. cit., 11° 13, p. 16 ; Ratjbitschek, op. cit., n° 13, p. 18-20 ; Kirchner-Kxaffenbach, Imagines inscriptionumatticarum2,n° 18, pi. VIII. La discussion continuesur les circonstances del'érection du monument et de la gravure des épigrammes : pour la bibliographie récente, cf. J. et L. Robert, RE G, LXV, 1952, n° 42, p. 140. En tout cas, la date est sûre : immédiatement avant ou après 490.

(7) Kirchner-Keaffenbach, op. cit., n° 19, pi. IX. Sur l'interprétation historique de la double épigramme, cf. la discussion des études récentes par J. et L. Robert, RE G, LXIV, 1951, n° 66, p. 149-150. Sur des inscriptions apparentées, cf. Atjstin, Stoichedon style, p. 10 ; Ratjbitschek, JHS, LX, 1940, p. 52-54.

(8) Kirchner-Kxaffenbach, op. cit., n° 20, pi. X. L'inscription a été généralement datée de la

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