ETUDE HISTORIQUE
risent à exclure, pour la construction du portique, les dates antérieures à 506 et postérieures à 468. I^es arguments historiques invoqués en faveur de diverses dates comprises dans ces limites sont de valeur inégale. C'est ainsi que le succès remporté sur la flotte phénicienne en face de la côte de Pamphylie en 498 ou 497 av. J.-C. l'a été essentiellement par la flotte des cités ioniennes, même si les renforts envoyés par Athènes et Krétrie avaient déjà grossi le nombre de ses bateaux (1). En outre, ce succès n'a fait que préluder à une campagne qui, après la prise et l'incendie de Sardes, s'est terminée par un échec sur terre à Bphèse et par le rembarquement du corps athénien. Y avait-il lieu de commémorer à Delphes, par un monument important, une expédition peu heureuse et décevante pour les Ioniens révoltés ? Quant aux hostilités intermittentes entre Athènes et Egine, avant et après la bataille de Marathon, elles ne tournèrent jamais nettement à l'avantage de l'un ou de l'autre des adversaires (2). Au contraire, la victoire de l'Eurymédon a été d'une importance décisive, mais elle avait été commémorée à Delphes par l'érection d'un autre monument (3).
I^es deux dates le plus souvent retenues sont celles de 506 et de 480. I^es succès athéniens de 506 sur les Béotiens et les Chalcidiens consommaient la défaite de la coalition oligarchique, déjà affaiblie par la défection des contingents péloponnésiens, et affermissaient définitivement le régime démocratique de Clisthène. I,eur importance politique justifierait sans doute la consécration du portique delphique (4). Mais, s'il n'est pas invraisemblable que les Athéniens aient dû livrer combat sur mer dans le détroit de l'Euripe, du moins cette bataille navale n'estelle nullement attestée, ni par les historiens, ni par le monument — un quadrige — qui, sur l'Acropole, commémorait l'événement (5). Il n'existe donc aucune raison sérieuse de retenir cette date, à laquelle les indices architecturaux et paléographiques sont moins favorables qu'à une date plus récente d'un quart de siècle environ.
On est ainsi ramené à l'époque des guerres médiques, et le nom de Salamine s'est souvent imposé à l'esprit. En particulier Pomtow a développé, à plusieurs reprises (6), la même argumentation : il serait invraisemblable que les Athéniens aient commémoré à Delphes leurs victoires de Marathon, de Platées et de l'Eury-
(1) Selon Lysanias de Mai^os, cité par Plutarque, De Herod. mal., 24, 861 A-D (Jacoby, Fragm. Griech. Hist., III B, n° 426), les bateaux érétriens avaient participé à l'engagement. Si le renseignement est exact, on peut supposer qu'il est valable aussi pour les trières athéniennes. Hérodote ne mentionne pas ce combat naval. Sur les événements de cette expédition athénienne en Asie, cf. W.B. DlNSMOOR, Studies in the history of culture (1942), p. 193-195.
(2) Cf. A. AndrewES, BSA, XXXVII, p. 17.
(3) Cf. plus haut, p. 103, n. 6.
(4) Cf. HOMOUE, BCH, XX, 1896, p. 615-616.
(5) Sur les dédicaces du quadrige, cf. plus haut, p. 102. L,es Athéniens avaient aussi accroché aux murs des monuments de l'Acropole les chaînes des prisonniers : HÉRODOTE, V, 77.
(6) Cf. plus haut, p. 92, n. 6.
médon, et non celle de Salamine (i).Mais les Athéniens pouvaient se vanter d'avoir triomphé seuls à Marathon et à l'Eurymédon, n'ayant reçu d'autres concours que celui du contingent platéen dans le premier cas et celui des flottilles des insulaires dans le second. Tout autre était le cas des victoires de Salamine et de Platées, remportées par les équipages et les troupes de toutes les cités alliées contre les Perses. Or aucun monument athénien ne célébrait à Delphes la victoire de Platées (2) : le nom des Athéniens était simplement inscrit sur la colonne serpentine du trépied parmi les trente et un noms de peuples alliés (3). De même une offrande collective avait été consacrée à Delphes sur le butin de la bataille de Salamine : c'était une statue d'Apollon que Pausanias a encore vue (X, 14, 5). Hérodote fournit des précisions sur les circonstances de cette consécration : « Tout d'abord les Grecs mirent de côté pour les dieux diverses prémices, et en particulier trois trières phéniciennes, pour les consacrer l'une à l'Isthme..., une autre au Sounion, la troisième en l'honneur d'Ajax à Salamine même. Après cela ils se partagèrent le butin et en envoyèrent à Delphes les prémices, dont on fit une statue qui tenait dans sa main une pointe de bateau et qui était haute de douze coudées (VIII, 121)... Après avoir envoyé les prémices à Delphes, les Grecs firent en commun demander au dieu si rien ne manquait aux prémices qu'il avait reçues et si elles lui étaient agréables. Il répondit qu'il était satisfait de l'offrande de tous les Grecs, sauf des Eginètes, à qui il réclamait le prix de la bravoure qu'ils avaient gagné à la bataille de Salamine (4). Informés de cette réponse, les Eginètes consa-
(1) Cette argumentation a été reproduite par d'autres, notamment par H1TZIG-B1.UMNER, Pausanias, III, p. 701.
(2) A cette observation ne contredit pas la consécration par les Athéniens de boucliers perses, accrochés aux murs du temple d'Apollon. Ils avaient été pris sur le butin de la bataille de Platées, comme le prouve l'inscription dédicatoire ('AOrivaîot à;tô M7J810V xat ©r]6aîa>v ots Tâvavtîa toîî "EXXtjoiv IjxàxovTo : Eschine, Contre Clésiphon, 1 1 6) , qui devait servir de prétexte, en 339, à la manœuvre des Thébains et de leurs amis locriens contre Athènes et provoquer ainsi la guerre d'Amphissa et l'intervention de Philippe. Selon Pausanias, X, 19, 4, on voyait, accrochés à l'entablement du temple, des boucliers perses pris par les Athéniens à Marathon et des boucliers galates consacrés par les Etoliens. Une métope du temple garde la trace d'un bouclier ovale (Courby, FD, II, Terr. Temple, p. 19, fig. 18). Pausanias s'est peut-être mépris sur les circonstances de la consécration des boucliers perses. Mais les Athéniens pouvaient aussi bien avoir consacré des boucliers en 490 et en 479 : ESCHINE ne précise pas où étaient suspendus les boucliers de Platées («pôs tov xaivov veaSv), et des trous de tenons pour des offrandes se voient sur divers blocs des murs et de l'architrave du temple (Courby, op. cit., p. 84).
(3) Tod, Greek hist. inscr., I2, n° 19, p. 22-24. Sur le butin de la bataille de Platées, les Grecs avaient consacré deux autres offrandes collectives, une statue de Zeus à Olympie et une statue de Poséidon à l'Isthme (HÉRODOTE, IX, 81). Sur la base de la statue d'Olympie, on lisait les mêmes noms de peuples (Pausanias, V, 23, 1-2) que sur la colonne serpentine (sauf quatre, dont l'omission n'est peut-être due qu'à une inattention de Pausanias). Ea liste comprend des noms de peuples insulaires, qui n'avaient pas de contingents à Platées, mais qui avaient participé à la bataille de Salamine. Le trépied delphique commémorait en fait les deux grandes batailles de la campagne de 480-479, comme le précise expressément un discours attribué à DÉMOSTHÈNE (EIX, 97). Cf. aussi MERiTT, Wade- Gery et McGREGOR, Ath. Tribute Lists, III, p. 95, et plus loin, p. 113, n. 2.
(4) Diverses interprétations ont été proposées pour cette phrase : cf. éd. Macan, ad loc. Il semble que ce prix n'était pas seulement une récompense morale.