BATAILLE DE SALAMINE
crèrent des étoiles d'or, au nombre de trois, sur un mât de bronze (VIII, 122). » Selon Pomtow, ce texte confirme que chacune des cités ayant participé à la bataille de Salamine avait dédié à Delphes une offrande particulière (1). Mais le récit d'Hérodote, si l'on ne sépare pas le paragraphe 122 du précédent, prouve exactement le contraire (2). Non seulement chaque cité s'était contentée d'apporter sa contribution à l'érection du monument collectif, mais l'oracle ou les Eginètes eux-mêmes avaient jugé nécessaire de faire sanctionner par l'autorité d'Apollon une infraction à la règle commune (3) : le mât aux étoiles d'or avait été élevé sur la demande formelle du dieu, qui avait justifié cette exception par un rappel des exploits des Eginètes à Salamine (4). En s'abstenant de consacrer une offrande en son propre nom, Athènes se conformait sinon à une décision prise en commun, du moins à l'attitude adoptée par les autres alliés (5).
(1) La même interprétation a été donnée par M. N. Tod, op cit., p. 21 : « that such an ofïering (the Athenian thank-ofiering for the victory of Salamis) existed is not only antecedently probable but is borne out by Hdt. VIII. 122 ».
(2) Il ressort du paragraphe 121 que deux lots de prémices avaient été remis aux dieux : le premier destiné à divers sanctuaires et prélevé sur le butin avant son partage, le deuxième pris, après le partage, sur la part de chaque cité et envoyé à Delphes, soit en espèces, soit sous forme d'objets que l'administration du sanctuaire monnaya pour payer la fonte de la statue d'Apollon. Que l'envoi de ces offrandes ait été laissé au soin des cités ou qu'il ait été fait en bloc au moment même du partage, l'ensemble fut mis en commun pour la consécration de la statue. Aucun àxpoôîvtov d'aucune cité ne fut consacré séparément.
(3) Pomtow, RE, Suppl. IV, col. 1300, prétend qu'est attestée à Delphes la consécration, après la bataille de Salamine, d'au moins six offrandes particulières de cités : Epidaure, Carystos, Platées, Péparéthos, Crotone, Hermioné. Cette assertion est entièrement fausse. — Une statue d'Apollon avait été dédiée par les Epidauriens ôwro MtjSwv (Patjs., X, 15, 1), probablement après la fin de la campagne. — Les Carystiens avaient dédié un bœuf «710 ëpyou tou MyiSixou (Patjs., X, 16, 5) ; une partie de la base a peut-être été retrouvée : Courbv, FD, II, Terr. Temple, p. 311. Au moment de la bataille de Salamine, Carystos se trouvait dans le camp ennemi ; sur l'interprétation de la formule de Pausanias, cf. PomTow-Schober, RE, Suppl. V, n° 165, col. 103 ; Datjx, Paus. à Delphes, p. 166, n. 2. — Un autre bœuf avait été consacré par les Platéens, après la bataille livrée sur leur territoire, précise Pausanias, X, 15, 1 ; sur la dédicace de cette offrande, cf. Amandry, BCH, LXXIV, 1950, p. 20-21. — Péparéthos avait offert à Apollon une statue, œuvre de l'Athénien Diopeithès, dont la base a été retrouvée : Courby, op. cit., p. 283-284 ; Pomtow, Delphica, III, p. 149 sq. Il est question dans la dédicace d'un combat naval avec les Cariens, peut-être un épisode des guerres médiques, sûrement pas de la bataille de Salamine. D'ailleurs le nom des Péparéthiens n'était pas gravé sur la colonne serpentine du trépied de Platées, alors que celui des Téniens l'avait été, grâce à la désertion d'une seule trière, au moment où s'engageait la bataille. A propos de la dédicace de Péparéthos, cf. aussi MERiTT, WadE-Gery et McGREGOR, A th. Tribute Lists, III, p. 99, n. 22. Il va sans dire que Carystos ne figure pas non plus dans la liste des alliés de Salamine et de Platées. — Les Crotoniates n'étaient pas à Salamine, pas plus que les autres Grecs d'Italie méridionale et de Sicile. A quelle occasion avaient-ils dédié à Delphes la statue de Phayllos (PAUS., X, 9, 2 ; FD, III, 1, 1) ? Il est peu probable que la participation de l'athlète à la bataille de Salamine ait déterminé ses concitoyens à dresser son effigie dans le sanctuaire : cf . Daux, op. cit., p. 74-77; J. Labarbe, BCH, LXXVI, 1952, p. 422. — Les Hermionéens avaient consacré une statue de Perséphone : Courby, op. cit., p. 235. Pomtow luimême, Syll.3, 32, a mis cette consécration en rapport, de façon d'ailleurs purement hypothétique, avec la bataille de Platées.
(4) Hérodote, VIII, 93.
(5) Pausanias, X, 14, 5-6, raconte qu'Apollon avait refusé d'accepter dans son temple l'offrande de trophées perses, apportés à Delphes par Thémistocle. C'était une de ces historiettes qu'on colportait à Delphes, à l'époque impériale, et sur lesquelles s'exerçait la subtilité d'exégèse des contemporains ;
Rien n'autorise à récuser le témoignage formel d'Hérodote. Cependant aucun combat naval entre Athènes et une autre cité grecque ne s'impose à l'attention comme un événement digne d'avoir été commémoré par la consécration du portique delphique ; la place privilégiée qu'occupe le monument au centre du sanctuaire d'Apollon, en bordure de la place de l'Aire, s'accommode mal de l'hypothèse d'un succès sans importance ; les indices architecturaux et paléographiques orientent plutôt, pour l'époque de la construction, vers une date proche de 480 ; c'est donc à un épisode des guerres médiques que le portique a chance de se référer (1). Or la flotte grecque a remporté en 479 une victoire sur les Perses à Mycale. Ce succès a quelque peu pâti, dans l'esprit des modernes, et peut-être déjà dans celui des Anciens, du prestige dont s'est entouré le nom de Salamine. Rien d'étonnant à ce que la victoire remportée sur la flotte du Grand Roi dans les eaux athéniennes, sous les yeux de la population réfugiée dans l'île, presque sous les murs de l'Acropole dévastée, ait inspiré les poètes athéniens plus qu'un combat livré sur une côte lointaine d'Asie Mineure, à l'heure où le danger était déjà écarté d'Athènes (2). Mais, au point de vue militaire, la victoire de Salamine n'est qu'un succès tactique, qui retarde l'issue de la guerre, mais n'en décide pas (3). 1& coup
Pausanias a recueilli deux des interprétations qu'on donnait de l'attitude du dieu. Quoi qu'on pense de ce texte suspect, rien ne permet d'en tirer la conclusion que la ville d'Athènes avait élevé à Delphes un monument commémoratif de la victoire de Salamine : conclusion à laquelle ont abouti, par des voies différentes, A. KÉRAMOpouhos, 'Ap^. 'Eç., ion.p. 161-162, et PomTOW, RE, Suppl. IV, col. 1306.
(1) Une discussion assez vaine s'est instituée autour du sens de l'expression tov jtoXe|j.tov dans la dédicace du portique. Certains, comme Homoi,i,E, BCH, XX, 1896, p. 615-616, ont estimé que le pluriel désignait les membres d'une coalition, par exemple celle de 506 (Sparte, Egine, Corinthe, Béotie, Chalcis). WilamowiTZ, Pindaros, p. 86, a mis en doute que la formule pût s'appliquer aux Perses et s'est étonné qu'on n'eût pas précisé le nom des vaincus; au contraire Kjêramopouhos, 'Apx,. 'E?., 191 1, p. 161, a prétendu que cette formule vague ne pouvait désigner que le Barbare. Il n'est même pas nécessaire de faire observer que la flotte de Xerxès se composait principalement de Phéniciens et d'Ioniens : cf. Pomtow, Arch. Anz., 1902, p. 85-86 ; RE, Suppl. IV, col. 1300. La formule est usuelle, à Delphes et ailleurs, appliquée à un ennemi unique, Grec ou Barbare : cf. les exemples rassemblés par Pomtow, Neue Jahrb. f. Philologie, 1896, p. 609 sq. ; Syll.3, 29. On avait jugé aussi inutile d'inscrire le nom des Mèdes sur le stylobate du portique que celui des Spartiates sur le socle du pilier des Messéniens à Olympie (Syll.3, 80).
(2) Cependant les deux victoires étaient associées dans les Phéniciennes de Phrynichos, drame joué en 476. Le poète avait mis en valeur les deux combats où s'était distinguée la flotte athénienne, sans mentionner la bataille de Platées, dont la nouvelle était censée n'être pas parvenue à Suse, lieu de l'action. D'après les fragments conservés, il semble qu'au début de la pièce, le Sénat perse discutait des conséquences de la défaite de Salamine et que la réunion était interrompue par l'annonce de la défaite de Mycale, qui constituait la scène centrale du drame : cf. F. Marx, Rhein. Muséum, LXXVII, 1928, P- 337 scl- ! F- STOESSL, Muséum Helv., II, 1945, p. 148 sq. ; Amer. Journal of Philology, LXXIII, 1952, p. 116 sq. O. BronEER, Univ. of California Publ. in class. arch., I, 12 (1944), p. 305-312, a supposé que la tente de Xerxès, prise à Platées, avait servi de scène pour la représentation de la pièce.
(3) Eschyle, par sentimentalisme et par un parti-pris de nationalisme athénien, a évidemment, dans les Perses, exagéré l'importance de la victoire de Salamine au détriment de celle de Platées : cf. R. LATTIMORE, Classical Studies in honor of W.A. Oldfathcr, p. 82-93. (< C'est peut-être surtout grâce à son drame que la journée de Salamine et non celle de Platées s'est perpétuée comme décisive pour l'histoire européenne » (G.J. DE VriES, Mnemosyne, 3e série, XIII, 1947, p. 320). Ce sentiment a-t-il prévalu, à Athènes même, dès le lendemain du combat ? L'importance historique de Salamine apparaissait sans doute plus clairement en 472, après les campagnes de Cimon : cf. P. Mazon, Eschyle, éd.