BATAILLE DE MYCALE
avait été paré, mais la menace demeurait ; Xerxès se retira sans être inquiété, et Athènes devait être une fois encore saccagée. La victoire de Mycale était d'une autre portée : en détruisant la flotte perse, les Grecs mettaient Xerxès hors d'état d'entreprendre, dans un avenir rapproché, une nouvelle action offensive. Hérodote ne s'y est pas trompé : en prétendant que les victoires de Platées et de Mycale ont été remportées le même jour (1), il souligne l'équivalence des deux succès, l'un et l'autre décisifs pour la Grèce entière.
Pour Athènes, cette victoire, en elle-même et par ses suites, revêtait une importance particulière. Sparte gardait, en vertu d'une hégémonie que nul n'avait jusqu'alors sérieusement contestée, le commandement de la flotte comme de l'armée de terre et la direction des opérations. Mais, au soir de la bataille, Athènes obtint la palme (2) qu'Kgine, l'ennemie de la veille et du lendemain, lui avait ravie à Salamine. Cette journée marque le début de l'émancipation d'Athènes, qui va dès lors se précipiter. Après la destruction de la flotte perse, les Grecs poursuivent leur croisière jusqu'à l'Hellespont, pour couper la retraite à l'armée de Mardonios vaincue à Platées. Les deux ponts de bateaux aj^ant été rompus par une tempête, les Péloponnésiens considèrent la campagne comme terminée et regagnent leurs ports avant l'hiver. Au contraire, la flotte athénienne demeure dans l'Hellespont (3) et ne rentre à Athènes que l'année suivante, après s'être emparée de Sestos. Evénement d'une portée capitale, qui dut être ressentie au
Budé, t. I, p. 57. En 470, PindarE répartissait également les louanges, en attribuant à Sparte le mérite de la victoire de Platées et à Athènes celui de la victoire de Salamine (Pyth., I, 147-150) ; mais, dans une autre ode, composée pour un Eginète, c'est Egine qui est présentée comme le grand vainqueur de Salamine (Isth., V, 60-64). Les deux thèses étaient également défendables, d'après le récit d'HÉRODOTE (sur les trois récits principaux de la bataille de Salamine, ceux d'EscHVXE, d'HÉRODOTE et de Diodore, cf. A. Puech, Mél. Glotz (1932), p. 757 sq.), et les Spartiates, qui commandaient en chef, devaient prétendre également à une part capitale dans la victoire. D'ailleurs, dans la légende qui se créa peu à peu autour des guerres médiques, c'est de la bataille de Marathon qu'Athènes tira sa gloire la plus durable et la moins contestée : HÉRODOTE, IX, 27 ; Thuc, I, 73, 4 ; Isocrate, Panég., 91. C'est elle que célébrait encore, longtemps après l'événement, la consécration à Delphes de statues des dieux, des héros et des chefs athéniens, œuvres de Phidias : PAUS., X, 10, 1-2. N'est-ce pas une des raisons pour lesquelles, dans le discours qu'il prête aux envoyés athéniens à Sparte en 432 (pour l'analyse et la date de ce discours, composé, au moins en partie, ou remanié après 404, cf. J. DE Romilly, Thucydide et l'impérialisme athénien (1947), p. 205-229), THUCYDIDE, après avoir passé brièvement sur la victoire de Marathon, insiste longuement sur les titres qu'Athènes s'est acquis à Salamine à la reconnaissance des Grecs et fonde moins ces titres sur les exploits militaires des équipages que sur le nombre des bateaux fournis à la coalition, sur le génie de Thémistocle qui a sauvé le Péloponnèse en persuadant les alliés d'engager le combat, sur la grandeur morale d'une décision qui abandonnait Athènes à l'ennemi (Thuc, I, 73-74) ? Si, en 380, Isocrate, qui s'inspire, semble-t-il, du discours de Thucydide (cf. G. Mathieu, Les idées politiques d'Isocrate (1925), p. 73-74 ; L- Bodin, Mél. Glotz, p. 93 sq.), déclare que « nul n'a assez d'hostilité contre Athènes pour refuser de reconnaître que c'est la bataille de Salamine qui a permis de gagner la guerre et que, si cette bataille a été livrée et gagnée, c'est grâce à Athènes » (Panég., 98), c'est sans doute que cette interprétation du rôle d'Athènes ne rencontrait pas l'adhésion unanime.
moins par quelques esprits clairvoyants : débarrassés de la tutelle Spartiate, les Athéniens venaient d'inaugurer leur politique impérialiste en mer Egée.
S 'étant rendus maîtres de Sestos et des environs, les Athéniens découvrirent, à Sestos même, les trésors dérobés par les Perses au sanctuaire de Protésilas à Eléonte (i) et, dans la ville voisine de Kardia, les câbles des ponts de bateaux détruits par la tempête (2). La construction des ponts sur l'Hellespont avait frappé les Grecs d'étonnement : dans les Perses, l'ombre de Darius attribue expressément à l'orgueil démesuré de cette entreprise la défaite de Xerxès (3) ; pour Isocrate, c'est, avec le percement de la presqu'île de l'Athos, une œuvre qui « dépassait la nature humaine » (4). S'emparer de ces câbles à l'endroit même où l'armée perse avait pris pied sur la terre d'Europe, c'était détenir un trophée qui symbolisait toute la puissance du Grand Roi, c'était faire figure aux yeux des Grecs de vainqueur de Xerxès. Aussi les Athéniens se gardèrent-ils d'abandonner les câbles à Sestos : « Ayant fait cela (t. e. crucifié le chef de la garnison perse et lapidé son fils), ils reprirent la mer pour rentrer en Grèce, en emportant toutes les choses précieuses (5), et en particulier les câbles des ponts pour les consacrer dans les sanctuaires » (Hérodote, IX, 121). Hérodote ne cite pas les noms de ces sanctuaires, mais le choix était limité. Même si les Athéniens ont suspendu quelques cordages aux pans de murs des temples ruinés de l'Acropole et en ont envoyé une part à d'autres sanctuaires d'Attique, comme ceux d'Eleusis, de Rhamnonte ou du cap Sounion, ils tenaient sûrement à exposer ce trophée glorieux ailleurs que dans leurs sanctuaires locaux, par exemple à Délos, centre de la confédération maritime en formation, mais surtout dans un sanctuaire panhellénique fréquenté par les Péloponnésiens sans être dominé par eux. Où, sinon à Delphes (6) ?
(i) HÉRODOTE, IX, Il6.
(2) Id., IX, 115.
(3) Perses, 65 sq., 130-132, 722, 736, 745-751-
(4) Panég., 89. Le même thème est repris par Lysias, Or. fun., 29 ; EschinE, Contre Ctés., 132 ; CicÉRON, De fin., II, 34, 112. Au 111e siècle av. J.-C, dans une épigramme composée pour le bateau de Hiéron II de Syracuse, ARCHiMÉLOSfait aussi allusion aux câbles tendus sur l'Hellespont par Xerxès : Athénée, V, 209 d.
(5) Selon Macan, ad loc, l'expression xà aXXa yp/ifxaxa désigne le butin de toute la campagne, et surtout de Mycale, où les Grecs avaient trouvé 6t)daupoûç xtvaç ^pr^iita^ (HÉRODOTE, IX, 106). Mais, après la bataille, les Grecs s'étaient retirés à Samos pour y tenir une conférence sur le sort des Ioniens. Il est possible que les Athéniens aient renvoyé dès ce moment-là leur part du butin à Délos ou à Athènes. L'expression ne s'applique peut-être qu'aux yp7Jjiaxa 7toXXâ du sanctuaire de Protésilas (HÉRODOTE, IX, 116). L'expression xoù 8t) xat ayant plutôt le sens de « en particulier » que de « en outre », HÉRO- DOTE range les câbles au nombre des y pi^axa. Si l'on traduit yp^axa par « trésors, objets de prix », les câbles sont assimilés à des trésors, à cause de leur valeur symbolique. Mais le sens de yprjjj.axa peut être plus large et moins précis. En tout cas, l'expression d'Hérodote souligne l'importance des câbles dans l'ensemble du butin.
(6) Hérodote connaissait bien Athènes et Delphes, et ses informations sont souvent plus précises : par exemple, à propos de la trière phénicienne prélevée sur le butin de Salamine pour être consacrée au sanctuaire de l'Isthme (cf. plus haut, p. 106), il indique qu'on l'y voyait encore de son temps (VIII, 121). Il n'y a pas de raison, au livre IX, 121, d'entendre l'expression &t àvaOrjaovxeç èç xà îpâ au sens restrictif de : « pour les consacrer dans leurs sanctuaires ». L'imprécision du texte s'explique-