SUCCES ATHENIENS DE MYCAEE ET DE SESTOS
480-479 formaient, à juste titre, un tout aux yeux de la majorité des Grecs (1), l'expédition navale de 479, qu'aucun monument collectif ne commémora ni à Delphes ni dans un autre sanctuaire panhellénique, fut pourtant distinguée, par les contemporains eux-mêmes, de la campagne de libération du territoire, qui s'était terminée à Platées (2) : opération encore défensive dans son principe, mais portant la guerre sur le territoire de l'ennemi, elle préludait à la phase offensive qui allait suivre. L,e rôle prépondérant joué par les Athéniens dans cette dernière partie de la campagne, la gloire qu'ils s'étaient acquise à Mycale et le succès remporté par leur flotte à Sestos, les autorisaient à consacrer un monument à Delphes, en leur propre nom. Ils avaient dû accepter — non sans quelque rancœur, on est en droit de le supposer — de voir leur nom gravé après celui des Spartiates sur la colonne du trépied de Platées et sur la base du Zeus d'Olympie, peutêtre même après celui des Kginètes dans la dédicace de l'Apollon de Salamine à Delphes. L,a campagne navale de 479-478 procurait à leur amour-propre l'occasion d'une revanche.
I^a date de la prise de Sestos n'est pas exactement connue. L/événement
naia, que l'on s'accorde à dater, d'après le style de l'architecture et des sculptures, des années 480- 470 : cf. P. DE L,A CosTE-MESSEUËRE, Au musée de Delphes, p. 479, n. 2 ; G. Datjx, Pausanias à Delphes, p. 64, n. 3.
(1) L/épigramme de Mégare attribuée à SimonidE (Tod, Greek hist. inscr.,12, n° 20) associe dans un hommage commun les morts des batailles de l'Artémision, de Mycale, de Salamine et de Platées.
(2) ThUC, I, 23, 1 : touto (tô Mt)8ixov) cifjuij; Sustv vau^a/i'acv xai 7ts£o[Aa-^'atv ta^etav xrjv xpîatv k'ayev. A.W. Gomme, Hist. commentary on Thucydides, I (1945), p. 151, identifie les deux batailles navales et les deux batailles terrestres auxquelles fait allusion Thucydide avec celles de l'Artémision, de Salamine, des Thermopyles et de Platées. Cette interprétation semble être confirmée par un autre passage de Thucydide, I, 89, 2, où l'expulsion des Perses hors d'Europe, grâce aux victoires remportées par les Grecs xaî vauaî xai rceÇÇ, est mise sur le même plan que la destruction de la flotte perse à Mycale, mais nettement distinguée de cette phase de la guerre. J.A.O. Larsen, Class. Philology, XXXIX, 1944, p. 151, n. 14, et XLJV, 1949, p. 260, pense que ce point de vue avait prévalu dès 479 : la liste gravée à Delphes sur la colonne serpentine du trépied de Platées ne comprend ni le nom des Samiens acceptés comme alliés avant la bataille de Mycale, ni celui des autres insulaires admis dans l'alliance après la victoire. Il n'y a sans doute pas lieu de séparer le cas des Samiens de celui des Chiotes ou des L,esbiens : l'entrée de Samos dans l'alliance, tenue d'abord secrète, ne fut rendue officielle qu'après la bataille ; sur le problème posé par les deux admissions successives de Samos, cf. Larsen, Harvard Studies in Class. Philology, LJ, 1940, p. 180 ; MERiTT, WadE-GERY et McGREGOR, Ath. Tribute Lists, III, p. 187-188. Mais le seul fait que le trépied delphique ne commémore que les combats livrés sur le sol ou dans les eaux de Grèce (cf. plus haut, p. 106, n. 3) prouve assez que, pour les Péloponnésiens qui dirigeaient la coalition, l'expédition sur les rives d'Asie débordait du cadre des opérations auxquelles ils avaient entendu limiter la guerre. L'absence de tout monument commémoratif à côté de ceux de Salamine et de Platées confirme leur sentiment à cet égard. A Athènes même, ce point de vue a dû être partagé par certains : dans les Perses, contrairement à son prédécesseur Phrynichos (cf. plus haut, p. 108, n. 2), Eschyle n'ajoute pas au tableau des infortunes perses la défaite de Mycale. F. StoESSL, Amer. Journal of Philology, LXXIII, 1952, p. 120, voit dans cette omission la marque d'une préférence politique : une partie des Athéniens était hostile à l'extension de la guerre en Asie. Cette attitude s'accorderait assez bien avec ce qu'on devine à travers ses drames des idées politiques du poète, issu d'une famille aristocratique, partisan d'une démocratie éclairée et modérée, hostile aux aventures : cf. C. SmERTEnko, JHS LU, 1932, p. 233-235 ; A. Plassart, Mélanges Radet {REA, XLH, 1940), p. 298- 299 ; G. Thomson, Aeschylus and Athens, p. 291-292.
a eu lieu au cours de l'hiver 479-478 (1). Iyes bateaux athéniens ont dû rentrer au port au printemps ou au début de l'été de 478. On peut supposer que le portique a été construit assez rapidement et achevé en 477, c'est-à-dire dans le temps même où se constituait définitivement la ligue délienne. Cette coïncidence n'éclairerait-elle pas un peu plus encore les intentions politiques des dédicants ? En même temps qu'il marque, au dernier moment, la place d'Athènes dans les événements d'un passé à peine révolu, comme complément à l'Apollon de Salamine et au trépied de Platées, en réplique au mât aux étoiles d'or des Eginètes, le portique n'annonce-t-il pas aussi de façon symbolique l'aube de temps nouveaux ? Des insulaires alliés d'Athènes, seuls avaient eu le privilège de figurer dans la liste gravée sur la colonne serpentine ceux qui avaient pu échapper à l'emprise perse et participer à la bataille de Salamine aux côtés des Grecs ou déserter les rangs perses pour passer dans le camp opposé, comme le firent quatre trières de Naxos et une de Ténos (2). Si la victoire de Mycale clôt, pour la Grèce continentale, une phase de la guerre, elle ouvre, pour les insulaires et les Ioniens, des perspectives d'avenir. Avant même la bataille, Grecs et Barbares savaient que les îles et l'Hellespont en seraient le prix (3). En 498, Athènes avait, seule, avec Erétrie, des cités de Grèce, porté secours aux Ioniens révoltés. Après le succès de Mycale, à la conférence de Samos, Athènes se pose de nouveau en champion de leur cause (4). Devant Sestos, après le départ des Péloponnésiens, restent aux côtés de la flotte athénienne les alliés d'Ionie et de l'Hellespont (5). Au cours de l'année 478 et, au plus tard, de l'hiver 478-477, l'organisation de la ligue délienne est mise au point (6). A l'origine cette ligue est présentée, et peut-être conçue par certains, comme un des instruments de la grande coalition panhellénique contre la Perse, les Spartiates répugnant à s'engager dans les alliances insulaires et dans les expéditions maritimes sur les côtes d'Asie. Mais le germe d'une rivalité pour l'hégémonie entre Athènes et Sparte est semé. L,e parti démocratique, au pouvoir à Athènes, ne renoncera plus à sa politique d'expansion maritime. En consacrant à Delphes les câbles des ponts de Xerxès, trophée conquis dans les parages lointains de l'Hellespont en compagnie de quelques-uns des alliés insulaires, Aristide et Cimon ne proclament-ils pas la résolution des Athéniens de poursuivra
(1) Cf. Gomme, Hist. commentary on Thucydides, I, p. 257.
(2) Sur la signification historique et politique du trépied de Platées, cf. plus haut, p. 106, n. 3 et p. 113, n. 2. On reconnaît, dans la liste des alliés, trois groupes, respectivement dirigés par Sparte, Athènes et Corinthe : cf. Tod, Greek hist. inscr., I2, n° 19, p. 22 (bibl.) ; MERiTT, WadE-GERY et Mc- GREGOR, A th. Tri bute Lists, III, p. 95-100.
(4) Id., IX, 106.
(5) Thucydide, I, 89, 2. Sur l'identité de ces alliés, cf. Gomme, Hist. commentary on Thucydides, I, p. 257 ; MERiTT, WadE-GERY et McGREGOR, Athen. Tributc Lists, III, p. 1 90-1 91.
(6) Cf. sur la formation de la ligue délienne et ses rapports avec la ligue panhellénique, J.A.O. I^ARSEN, Harvard Studies in Class. Philology, 1,1, 1940, p. 175 sq. ; Classical Philology, XXXIX, 1944, p. 154-156 ; MERITT, Wade-Gery et McGREGOR, op. cit., p. 194-243.