ORNEMENTS DE BATEAUX
seuls la campagne de libération des cités grecques encore soumises au Grand Roi ? Si c'est prêter aux dédicants des intentions trop précises, le monument ne dut pas tarder à prendre ce sens pour les visiteurs du sanctuaire d'Apollon Pythien (i).
Sous le portique, outre les câbles, étaient exposés des «xpco-nîpia de bateaux ennemis. On ignore si les Athéniens ont pris à Sestos des bateaux perses, mais il y avait, dans la flotte tirée sur la grève de Mycale et brûlée, après la bataille, par les vainqueurs (2), de quoi fournir de trophées tous les Grecs alliés.
L'usage de consacrer, après une victoire navale, des «Kptimjpia réels ou leur image en pierre est attesté par des textes et des monuments. Mais les termes dont on désigne ces ex-voto sont souvent trop vagues pour en définir la nature exacte. En effet, les bateaux grecs portaient des ornements au moins en trois points : l'éperon, la pointe de la proue et de la poupe (3). L'éperon, généralement appelé ï\j.6o\oq ou è'|j.5oXov, affecte souvent, sur les documents archaïques, la forme d'une tête d'animal très allongée, notamment d'une hure de sanglier (4). Les bateaux sauriens étaient dits OéTupwpoi (5), mais, dans un cas au moins, il s'agit, plutôt que de l'éperon, d'un emblème distinctif placé à la pointe du gaillard d'avant (6) :
(1) Dans un autre domaine, celui de l'architecture, le portique de Delphes rompt aussi avec le passé et inaugure une mode nouvelle. K. SCHEFOED, Mus. Helv., III, 1946, p. 72, et Pompejanische Malerei (1952), p. 27, a exprimé l'idée que l'ordre ionique avait été proscrit d'Athènes en même temps que les Pisistratides et que le retour à la tradition de l'ordre dorique, de 510 à 480, comportait une signification politique, L'influence du goût ionien à Athènes, au temps de la tyrannie, n'est pas niable. Cependant, dans les grands édifices, elles ne s'est manifestée qu'assez timidement au temple d'Athéna, s'il est vrai que l'Olympieion ne devait primitivement emprunter aux grands temples d'Ionie que leur plan (DlNSMOOR, Arch. of Ancient Greece, p. 91 et n. 2). Même si les préférences artistiques n'ont été que partiellement dictées par des raisons politiques, la répugnance des Athéniens à adopter l'ordre ionique demeure un fait. Cette constatation est en faveur de la thèse de l'antériorité du trésor delphique des Athéniens sur leur portique (qu'on date le trésor d'avant 500 ou d'après 490, l'argument reste valable). Edifier en 478 une colonnade ionique, où l'on relève, de la base à l'entablement, des traits nettement asiatiques, pour commémorer une opération conduite sur les côtes d'Asie et de l'Hellespont avec des Ioniens et des insulaires, au moment où se constituait le ligue de Délos, n'était-ce pas, de la part des Athéniens, transposer, intentionnellement ou non, dans le domaine de l'art un choix déjà accompli dans le domaine politique ?
(3) Cf. sur les bateaux antiques : C. Torr, Ancient Ships (1894) ; Dict. Ant., s.v. Navis ; A. Kos- TER, Das antike Seewesen (1923) ; F. Mou,, Das Schiff in der bild. Kunst (1929) ; P. Mii/Tner, RE, Suppl. V (1931), s.v. Seewesen ; LEFEBVRE DES NoËTTES, De la marine antique à la marine moderne, (1935) : R Carpenter, « The Greek Pénétration of the Black Sea », AJA, EH, 1948, p. 1-10 ; P.-M. Duvae, « Du navire grec au navire romain », Mél. Picard (Rev. arch., 1948), p. 338-351 ; G. S. Kirk, « Ships on Géométrie Vases », BSA, XLIV, 1949, p. 93 sq. ; H. SEyrig, Syria, XXVIII, 1951, p. 101-113.
(4) Cf. par ex. coupe d'Exékias : Pftjhe, 231, 233 ; coupe de Nicosthénès : Pfuhl, 259 ; hydrie à figures noires : LEFEbvre des NoËTTES, op. cit., pi. XXII ; P. DE La CosTE-MESSEUÈRE, Au musée de Delphes, pi. XIII ; coupe à figures noires : LEFEBVRE DES NoËTTES, op. cit., pi. XX ; statères de Phasélis.
(5) PeutarquE, Périclès, 26.
(6) Les auteurs anciens témoignent que la proue était généralement ornée d'une tête ou d'un avant-train d'animal, bélier, taureau, lion, cheval, etc.. Mais la complication de certains de ces 7tapâuri[Aa ou £7tîaï]fAa est telle qu'il s'agit, dans ces cas-là, de peintures ou de reliefs plutôt que de figures en ronde-bosse. Un ex-voto syrien, d'époque impériale, montre un dragon ailé appliqué en relief sur les flancs de la coque, à l'avant du bateau : cf. SEyrig, loc. cit., p. 103, pi. IX-XI.
Il6 LE PORTIQUE DES ATHÉNIENS
les Eginètes, ayant pris des bateaux samiens, en détachent ou en découpent les têtes de sanglier de la proue pour les consacrer dans leur sanctuaire d'Athéna (i). Mais à la poupe se dressait aussi soit une image de divinité (2), soit un long col de cygne recourbé. L,a figure de poupe, proprement appelée aykaotov, était plus souvent consacrée comme ex-voto que les autres ornements du bateau (3). Quand les textes littéraires ou épigraphiques désignent l'ex-voto du nom vague d'àxpwTYipiov ou d'àxpoaxéXiov, il est impossible de préciser à quelle partie du bateau il a été enlevé (4).
Mais de quel type étaient les bateaux pris par les Grecs à Mycale ? La flotte perse se composait principalement d'escadres ioniennes, phéniciennes et égyptiennes. Selon Hérodote (IX, 96), les Perses, décidés à ne pas livrer bataille sur mer, avaient renvoyé la flotte phénicienne (5). L,es troupes de Tigrane comprenaient des Ioniens (6), peut-être débarqués des bateaux tirés à sec. Mais la flotte brûlée à Mycale ne devait pas se composer uniquement de bateaux ioniens (7) : le jugement porté par les Samiens sur les bateaux perses (8) ne concerne sûrement pas la flotte de Milet et des autres cités grecques de la côte d'Asie, et les Athéniens n'auraient pas dédié à Delphes des ex-voto conquis sur des peuples grecs dont ils faisaient, au même moment, leurs alliés. L,es figures exposées sous le portique devaient provenir de bateaux barbares, égyptiens, phéniciens, chy-
(1) HÉRODOTE, III, 59 : x&i veûSv xarcpt'ou; è/ouaéwv Ta; 7tpcôpas r)xptoTï)pîaaav xal âvsOeaav è; to ïpôv xî]; 'A8T)vanr)S èv Atyivr).
(2) Ces figures servaient aussi à distinguer la nationalité des bateaux. PoeyEN, 5, 41, conte la ruse de guerre d'un capitaine qui, s'étant emparé de bateaux ennemis, échangea les emblèmes de ces bâtiments avec ceux des siens : xoaij.7jaaç toïç âxptoT7]pi'oiç tflv aô-rou vewv ; on ignore s'il s'agit de figures de proue ou de poupe.
(3) Cf. Torr, Ancient Ships, p. 68, n. 152 ; RE, loc. cit., col. 925 sq. ; Svoronos, Journal int. d'arch. numismatique, XVI, 1914, p. 81 sq. ; DlEl<S, Zeitschrift des Vereins fur Volkskunde in Berlin, 1915, p. 61- 80. Sur les vases peints, des divinités et divers personnages tiennent en main un aphlaston : WadE-Gëry, JHS, LUI, 1933, p. 99-101. Sur les monnaies de Démétrios, une Victoire est représentée sur un bateau pris à l'ennemi, dépouillé de son aphlaston : SCHEFOLD, Orient, Hellas und Rom (1949), p. 133.
(4) 'Axpoato'Xiov désigne proprement l'ornement de proue, par opposition à atpXota-cov ; mais cet usage n'est pas constant : cf. LiDDEEE-ScoTT, s.v. Alcibiade ramène à Athènes, de sa campagne dans l'Hellespont, deux cents àxpoatoXia enlevés aux bateaux ennemis : Peutarque, Aie, 32, 1. Après la reddition de Samos, à la fin de la guerre du Péloponnèse, Lysandre ramène à Sparte des àxptoTrjpta : XÉNO- PHON, Hell., II, 3, 8.
(5) La marine de guerre phénicienne de cette époque est mal connue. L'étude de J. Février, Revue d'hist. de la philosophie et d'hist. ge'n. de la civilisation, III, 1935, P 97 S(ï> ne concerne que les origines de la marine phénicienne, au IIe millénaire av. J.-C. L'aspect de bateaux marchands phéniciens des ixe-vine siècles av. J.-C, présentant une tête d'animal à la proue ou aux deux extrémités de la quille, est connu par un relief de Khorsabad (Contenau, Journal Asiatique, 191 7, p. 182) et par un relief de bronze de Balawat (King, Bronze Reliefs from the Gaie of Shalmaneser, pi. XIII ; SCHAFER et Andrae, Kunst des alten Orients, 2e éd., 542, 1 ; 3e éd., 550, 1).
(7) On peut même s'étonner que les Grecs, ayant pris les bateaux intacts, n'aient pas récupéré au moins ceux des Ioniens, s'il s'en trouvait, au lieu de les brûler.