FUT DE LA COLONNE
tambours. Foucart avait formulé l'hypothèse curieuse d'une cachette de trésor (i). Homolle a d'abord supposé que les évidements avaient servi à amener les tambours à pied d'œuvre ou à les soulever (2) ; mais le tambour supérieur n'est pas évidé au lit d'attente. Selon Pomtow (3), on avait logé dans les cavités des cylindres de pierre ou de bois qui jouaient le rôle de goujons entre les tambours. Cette explication a été généralement adoptée, et Homolle s'y est rallié (4). Elle se heurte cependant à deux difficultés : l'irrégularité de la forme et de la hauteur des évidements et surtout l'absence, au lit d'attente de la base cylindrique, d'une cavité correspondant à celle du lit de pose du tambour inférieur. L,a colonne du Sphinx offrirait-elle un exemple d'un procédé connu dans l'architecture archaïque, et à Delphes même (5), celui de l'évidement des blocs en vue de leur allégement ? Cet allégement aurait été obtenu aux dépens de la stabilité. « Une colonne aussi haute, aussi mince et surmontée d'une masse très large et très lourde, réclamait un agencement d'une solidité renforcée », écrivait Homolle. I^a logique le voudrait ainsi, mais la réalité était tout autre. I^a base cylindrique n'était pas liée à la dalle carrée, ni le tambour inférieur à la base, ni le chapiteau au tambour supérieur. I^es tambours intermédiaires l'étaient-ils entre eux ? Il est permis d'en douter.
I,a colonne ne présentait pas à'entasis. Au contraire on s'aperçoit, en appliquant une règle au fond des cannelures, que chacun des tambours se creuse légèrement en son milieu, et l'on vérifie par le dessin (pi. VIII, H, où la courbe a été à dessein exagérée, l'échelle des mesures horizontales étant de cinq fois supérieure à celle des mesures en hauteur) que l'ensemble du fût est taillé selon une courbe légèrement et régulièrement concave, dont la flèche, par rapport à la ligne droite joignant l'amorce des cannelures au bas et au haut de la colonne,
(1) Mémoire sur Delphes, p. 92. Même explication chez WESCHER, Mon. bilingue, p. 155 : « colonne creuse renfermant les dons offerts au dieu. »
(2) BCH, XXI, 1897, p. 587 : « ces cavités étaient destinées à faciliter l'enlèvement des tambours. »
(3) Beitrage, p. 46, n. 2 ; cf. aussi RE, Suppl. IV, col. 1347.
(4) FD, IV, 1, p. 44. Homoi.EE signale, ibid., p. 51, un procédé semblable de liaison entre les tambours dans une colonne votive d'Egine, comparable à celle de Delphes (cf. plus loin, p. 17, n. 2). Mais, à Egine, les cavités des deux extrémités de chaque tambour étaient reliées entre elles par un conduit de section carrée foré dans le marbre sur toute la hauteur du tambour ; les tambours étaient donc comme enfilés sur une tige de métal. FurTwangeER, Aegina, p. 156-157, suppose que l'évidement jouait le rôle d'une cuvette pour la coulée du plomb autour de cette tige métallique. Mais si l'explication est valable pour l'évidement du lit d'attente, elle ne rend pas compte de l'existence d'une cavité au lit de pose. FurTwangeER présente aussi l'hypothèse de l'insertion de tenons de bois; mais la présence de la tige métallique rendait superflu le recours à ces tenons. A Egine, plus nettement encore qu'à Delphes, il paraît difficile d'attribuer aux évidements des tambours une fonction quelconque dans l'édification et la stabilisation de la colonne. On a signalé la découverte récente, sur l'Agora de Thasos, de fragments d'une colonne dorique, probablement votive, où les lits des tambours sont aussi évidés : BCH, EXXVI, 1952, p. 259, fig. 52.
(5) Par exemple à la Vieille Tholos et au trésor anonyme à l'Ouest du trésor des Athéniens (P. DE EA COSTE-MESSEEIÈRE, Au musée de Delphes, n° IX du plan).
est, vers le milieu du fût, de o m. 012. L'effet d'amincissement ainsi obtenu était-il voulu ? Il est plus vraisemblable de n'y voir que le résultat fortuit de la taille des cannelures par les marbriers.
Aucune moulure ne s'interpose entre la base cylindrique et le tambour inférieur, simplement orné, au pied, d'un petit tore dans le plan vertical des arêtes des cannelures (pi. VIII, D). Le diamètre du lit de pose du tambour, mesuré à la saillie du tore, est de o m. 959 ; celui de la surface reposant réellement sur la base n'est que de o m. 947, correspondant à la trace circulaire de même diamètre observée au lit d'attente de la base cylindrique (cf. plus haut, p. 7). Le pourtour de cette surface a été entaillé d'un trait de scie de o m. 0005 sur une largeur de o m. 022. Le retrait du tore par rapport au bord de la base cylindrique est de o m. 036 à son point de rencontre avec le lit d'attente de la base, de o m. 03 au point le plus saillant de sa courbe.
Au tambour supérieur, les cannelures ne s'amortissent pas comme au tambour inférieur. A o m. 25 du lit d'attente, le diamètre du tambour commence à croître et les cannelures s'évasent comme pour retomber en un bouquet de feuilles. Mais ce mouvement, à peine amorcé, est brutalement interrompu et l'évasement du tambour précipité par un fort bourrelet lisse (1), haut de 0 m. 044 (pi. X, 5 ; VIII, C). Ce bourrelet n'étant nulle part conservé dans son intégrité, la saillie n'en peut être fixée qu'approximativement à o m. 021 par rapport à son point de rencontre avec l'arête de la cannelure et à o m. 033 par rapport au bord du lit d'attente du tambour.
La hauteur du tambour inférieur peut être déterminée à quelques centimètres près. En effet un fragment, haut de 1 m. 25 environ, brisé en biais à ses deux extrémités, se raccorde d'un bout aux trois fragments du bas du tambour actuellement posés sur la base cylindrique (pi. IX, 1 et 3) et, de l'autre, à un autre grand fragment, dont toutes les cannelures ont disparu, mais où se voit encore le fond de l'évidement du lit d'attente (pi. IX, 2) (2). Compte tenu
(1) Sorte de prototype de l'astragale, plus tard décoré de perles.
(2) Il n'a pas été possible de réaliser matériellement le rapprochement simultané de tous les fragments du tambour. Le fragment médian figure à la fois sur les figures 1, 2 et 3 de la pi. IX, rapproché, sur les fig. 1 et 3, de la partie inférieure du tambour et, sur la fig. 2, de sa partie supérieure. Quelle partie du tambour a été retrouvée in situ en 1861 ? Les dessins publiés par Foucart et Wescher diffèrent sensiblement (ils sont reproduits côte à côte par Pomtow, Beitr'àge, pi. VIII, nos 17 et 18, et ici pi. II, 1). Le dessin de FotjcarT n'est pas coté ; par comparaison avec la hauteur de la base cylindrique, celle du tambour paraît être d'environ 1 m. 40 ; cette dimension et la forme même du bloc répondent assez exactement à celles du fragment reconstitué sur la pi. IX, 1. Mais Wescher a dessiné un fragment de tambour d'aspect très différent, haut de o m. 53 seulement. Or la hauteur maxima des trois fragments actuellement posés sur la base est de o m. 58. Dans l'intervalle de temps qui a séparé l'exécution des deux dessins, le bloc retrouvé en place avait-il déjà été brisé ? La hauteur de l'évidement intérieur le rendait particulièrement fragile. Il est sûr en tout cas que la partie inférieure du tambour était conservée sur une plus grande portion de sa circonférence qu'aujourd'hui. Outre les trois fragments principaux, un quatrième a été retrouvé ; il a été également posé sur la base cylindrique (pi. IV, 1 et 2), mais ne se raccorde pas aux précédents.