Ne pas oublier cependant le trésor dit de Cyrène
Fouilles r>E Delphes. 14
formes, la date enfin, créent entre eux des affinités moins extérieures. Or, grâce aux matériaux conservés en abondance, le trésor d'Athènes a pu être rebâti sur le terrain et les moindres détails de sa construction nous sont connus ; de quel intérêt peut donc être un monument qui ne semble s'en distinguer que par l'état pitoyable de la ruine?
Cependant le trésor dorique de Marmaria, si mutilé qu'il soit, nous a fourni tous les éléments d'une restauration : la krépis, les assises courantes, l'entablement ont pu être restitués exactement; le chapiteau même ne fait point défaut tout à fait; la disposition de la porte, du plafond, de la couverture nous est connue ; et cette soixantaine de blocs ou de fragments qui constituent tous les restes de l'élévation, retrouvant un à un leur place, ont peu à peu réédifié le trésor.
Dès lors, voici le profit le plus sûr de cette étude : elle crée en quelque sorte une personnalité au trésor des Athéniens. 11 apparaissait jusqu'ici comme un type, comme le type de ces ex-voto rectangulaires à colonnes in antis consacrés par les cités grecques à Apollon Pythien ; or une comparaison de détail avec le monument de Marmaria montrerait en quoi le trésor athénien mérite en effet d'être considéré comme tel, mais en quoi aussi il est l'œuvre d'une époque, d'une cité et peut-être d'un architecte; de même cette comparaison ferait ressortir à Marmaria les caractères généraux et les caractères particuliers ; elle prouverait une fois de plus que, dans le plus bref délai et construisant pour le même but, suivant les mêmes principes, le génie grec ne s'est jamais astreint à une copie rigoureuse, à une répétition sans nouveauté.
Une telle comparaison ne sera possible, il est vrai, qu'une fois publiée l'architecture du trésor d'Athènes. Mais, sans revenir sur les détails (profil singulier du coupe-larmes, forme des gouttes, du chapiteau, etc.), il ne sera pas inutile de rassembler ici les quelques caractères qui distinguent le trésor dorique de Marmaria.
Une impression d'abord se dégage, due simplement à la proximité du trésor des Massaliètes. Le seul jet de la colonne éolique, avec sa haute base, son fût élancé, son chapiteau double, compense — - et au delà — la différence de niveau entre les deux trésors. Il ne s'agit point ici d'insister sur l'opposition des styles architecturaux ; mais le voisinage de ces deux monuments, construits l'un et l'autre k l'apogée de leur ordre, fait ressortir leur beauté diverse. D'autant plus que les caractères de l'ordre s'y accusent de façon singulière; et, par exemple, dans le grand sanctuaire les trésors de Siphnos (aux murs épais de 0 m. 62) et d'Athènes sont bien loin de se prêter, quant aux proportions, à la même antithèse; c'est que les murs et la colonne des Massaliètes sont grêles même entre les trésors éoloioniques, cependant que les murs — sinon la colonne — du trésor dorique sont particulièrement massifs.
Ceci est en effet le premier point sur lequel nous devions insister. Les quatre murs du trésor d'Athènes sont larges de 0 m. 487 à 0 m. 496 ; ici l'épaisseur des murs latéraux atteint 0 m. 5165, celle du mur de refend 0 m. 546o, pour une hauteur sensiblement égale (à 0 m. 10 près) sous l'architrave. De plus Tante est ici vigoureusement marquée comme pilier par une saillie extérieure longue de 0 m. 42, alors qu'au trésor d'Athènes cette saillie n'est qu'un bandeau large de 0 m. 126. Ici les orthosta tes hauts de 0 m. 669 font façade sur l'ante ; là toutes les assises de l'ante ont à peu près même hauteur. Enfin, détail non apparent, le mur de refend lui-même s'incline vers la cella. Ces quelques faits, d'importance inégale,
plus ou moins sensibles à l'œil, contribuent à donner aux deux trésors un caractère différent : le trésor de Marmaria n'est pas mieux construit sans doute; mais il a plus de vigueur peutêtre ; avec sa frise nue il apparaît mieux comme une œuvre d'architecture où les lignes de la construction occupent la première place — alors que l'œil, au trésor d'Athènes, se porte presque aussitôt et s'attarde aux métopes sculptées.
Sur deux points nos résultats sont d'ordre plus positif. La décoration intérieure de la cella est tout à fait particulière ; on peut rapprocher pour le travail des murs le « Théséion » où la surface intérieure piquetée a peut-être, avant de recevoir un enduit byzantin, été recouverte de couleur1. A Marmaria le bandeau décoré, rouge sur l'éclat du marbre poli, s'accuse par le retrait des orthostates, à 0 m. 50 au-dessus du dallage, entre deux surfaces uniformément colorées ; c'est là une contribution inattendue à la polychromie antique. Il convient cependant de noter que les traces de couleur ne sont point nettes hormis sur le bandeau (gravé et par là-même apte à mieux retenir l'enduit) ; une part d'hypothèse entre donc dans notre affirmation. Mais comment rendre compte autrement du travail médiocre de la surface intérieure dans un monument aussi soigné et qui ne porte point trace d'inachèvement? Sans quitter Delphes, on notera que les murs de la cella, au trésor de Siphnos, étaient intérieurement revêtus d'un placage ; au trésor d'Athènes et toujours dans la cella, le travail de polissage a été etfectué avec une négligence évidente et l'aspect varie d'une pierre à l'autre : c'est sans doute que la surface était enduite. Autant d'exemples qui appuient notre hypothèse.
Autre résultat de quelque intérêt : le plafond exceptionnellement bas, et l'abondance du placage en bois.
Il faut bien, pour finir, essayer de dater le trésor ; c'est une question difficile et pour laquelle nous manquons d'éléments décisifs. Il n'est pas douteux que, par ses proportions comme par sa technique, le trésor de Marmaria appartient à cette période qui marque la perfection de l'architure dorique et qui, commençant avec la fin du vr" siècle, trouve à la fois son terme et son « akmé » dans le Parthénon. Encore on voit bien vite qu'il est trop dégagé de tout archaïsme pour remonter au début de cette période ; et d'autre part maintes indications — ne fût-ce que la proportion des colonnes et la hauteur des gouttes — nous avertissent de ne point le faire descendre trop bas. Voudra-t-on, pour plus de précision, instituer un parallèle avec le trésor des Athéniens daté, à quelques années près, par la bataille de Marathon? Les proportions de la colonne sont pratiquenent les mêmes. L'épaisseur plus forte des murs, la faible hauteur des plafonds, l'emploi du bois comme revêtement au sommet du prodomos. semblent prouver que le trésor de Marmaria est antérieur ; cependant la hauteur des gouttes9, l'identité du mutule et de la régula3, le profil (plus tendu peut-être) de l'échiné donnent une indication contraire.
Mais il serait vain de vouloir préciser. Pour un monument tel que le trésor des Massaliètes,
1. A la Pinacothèque des Propylées, une assise basse en pierre grise d'Eleusis, divisant le mur suivant la hauteur, joue en somme le rôle de notre bandeau décoré. Cf. W. Dôrpfeld, Zu den Bauwerken Athens, AM, XXXVI, 1911, p. 52.