‹ Fouilles de Delphes (volume 3)Chapitre 89 sur 148 · IB&V. V · texte numérisé non relu

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LA THOLOS DU SANCTUAIRE D'ATHÉNA PRJONjAIA • 25

parpaing du mur, qui fut laissé inachevé dans l'atelier ', permet d'observer à cruel point on arrêtait le travail du marbre, avant la mise en place, et quelles précautions étaient prises pour le transport des pièces d'architecture, de l'atelier au chantier.

Pour préserver les arêtes, on a laissé, tout autour des faces antérieures et postérieures, un bourrelet large de 0 m 032, épais de 0 m 008 ; dans le cadre ainsi formé, les parements ont été dressés à la pointe du ciseau, avec une grande exactitude:- il ne reste à enlever que le millimètre d'épaisseur, qui excède de chaque côté, pour amener le bloc à la dimension voulue. Quant au travail des faces jointives, il' n'a été achevé que sur les deux seules qui doivent être mises d'abord au contact des blocs déjà en place, c'est-à-dire sur la face inférieure et la face latérale gauche. La face supérieure et la face latérale droite ne sont qu'épannelées, et ceci donne à croire que le travail des quatre faces restées libres, — avant la pose du bloc suivant, puis de l'assise supérieure, — était achevé sur place, de manière à assurer la rigueur des parements, le parfait nivellement de chaque assise et la régularité des lignes de joint. Pour ce qui est des scellements, l'on a creusé, sur la face supérieure, les logements des crampons, et deux cuvettes de goujon, sur la face inférieure ; mais la cuvette centrale, destinée au goujon qui assemblait le bloc à l'assise supérieure, était réservée pour le dernier moment. Enfin, au centre des faces antérieure et postérieure, on a laissé un tenon de bardage, qui devait être ravalé en même temps que l'on polissait les parements.

Pour la pose de certaines pièces on prit, à la Tholos, des précautions spéciales. La place des tambours inférieurs des colonnes doriques sur le stylobate est mathématiquement déterminée par deux cercles ciselés, — dont l'un délimite le sommet des cannelures, l'autre l'anathyrose — , et par deux perpendiculaires, qui traversent en diagonale la cuvette carrée du goujon, se coupent en son centre et se prolongent jusqu'aux bords de la dalle porte-colonne. — Un trait de scie, analogue à celui qui sépare le chapiteau du fût, entame la surface de l'abaque, le long des bords latéraux, de même que la face inférieure de l'architrave, dans la partie qui vient s'appliquer sur le chapiteau : ainsi l'on épargnait les risques d'épaufrure aux arêtes des marbres, lors de la pose de l'architrave.

C'est aussi au cours de la mise en place, qu'étaient creusées les encoches destinées à faciliter le travail de la pince ou du levier ; il y en avait de trois différentes sortes : d'abord celles qu'on remarque au voisinage du goujon central et qui permettent, avec le tranchant de la pince, de prendre appui sur les blocs d'une assise en place pour pousser ceux de l'assise supérieure ; puis celles qui ont été pratiquées sur l'une des faces latérales, à quelques centimètres de la face supérieure, et auxquelles donnent accès les encoches obliques qui entaillent l'arête jointive du bloc voisin, de façon que le bec recourbé de la pince puisse s'introduire entre deux blocs déjà très rapprochés et, prenant appui du talon sur celui qui est en place, soulever l'autre et l'attirer contre le premier 2. Lorsqu'elles sont apparentes, ces encoches, si l'on y joint les cuvettes des tenons et des goujons, nous

1. Il fut trouvé dans le bâtiment dit « Habitation des prêtres », — ce qui donne à penser que les ateliers des marbriers étaient installés là, lors de la construction de la Tholos, — quelle qu'ait été d'ailleurs la destination antérieure de cet édifice. — Fig. 13 et 14.

2. Ce dernier procédé, qui vise à obtenir un jointoiement particulièrement soigné, n'a pas été employé pour les fondations ni pour les soubassements.

renseignent très exactement sur la méthode qui fut suivie pour la mise en place de l'assise sur laquelle elles figurent et de l'assise supérieure.

Par exemple, nous voyons que les blocs de l'assise calcaire, située immédiatement sous le stylobate, ne sont pas assemblés l'un à l'autre par des crampons, sauf deux ; et ceux-ci sont en place, au Sud du monument, en face de la porte. C'est évidemment là que l'on a commencé la pose de l'assise, car, en allant vers la gauche, à partir de ce joint, les crampons du stylobate sont placés à droite des tenons ; en allant vers la droite, ils sont placés à "gauche des tenons.

Fig. 37. — Schéma indiquant le mode de mise en place du toichobate.

Le toichobate, découvert sur la moitié de son pourtour, nous fournit un exemple plus complet de cette méthode de pose. Le schéma de la fig. 37 permet d'assister à la progression des équipes chargées de la mise en place des blocs. L'encoche pratiquée pour le talon de la pince sur la surface des blocs, près de l'un des joints, indique le sens de la progression, étant placé du côté opposé à celui dont on part. Or, les blocs 1 et 2 portent leur encoche sur le bord le plus éloigné du seuil ; les blocs 6, S et 4, sur le bord le plus éloigné du bloc 7, qui, lui, est entaillé des deux côtés. Deux équipes sont donc parties de chaque côté du bloc 7 qui fut mis en place le premier : l'une d'elles a rencontré une troisième équipe, venue du Sud, pour la mise en place du bloc 3, dont les joints sont nets.

LA THOLOS DU SANCTUAIRE D'ATHÉNA PRONAIA

Un renseignement analogue nous est donné pour la pose de l'architrave, par l'un des chapiteaux conservés : le tenon qui l'assemblait à l'architrave n'est pas venu s'encastrer au milieu de la face supérieure de l'abaque ; il a été déplacé de 0 m 20 vers le péristyle. D'autre part, on ne voit pas, au voisinage de la cuvette du tenon, les trous de pince habituels. Ces deux détails donnent à penser que c'est parce chapiteau (A), distingué par la place anormale de sa cuvette de tenon, que l'on a commencé la pose de l'architrave, dont les deux premières pièces furent poussées en place, l'une du chapiteau de droite (B), l'autre du chapiteau de gauche (G), par les deux équipes partant en même temps de part et d'autre du chapiteau nitial (A) .

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Fig. 38. — Schéma indiquant le mode de mise en place des deux premières pièces d'architrave.

La répartition du travail de mise en place des blocs, entre plusieurs équipes, suppose une absolue précision dans la taille des matériaux. Cette précision mathématique se révèle, comme on l'a vu, dans la mesure des différentes pièces d'architecture. Cependant, si les faces jointives furent dressées avec une rigoureuse exactitude, le poli des surfaces apparentes a été calculé et, en quelque sorte, dosé avec une stricte économie. Le maître de l'œuvre se montre ici dégagé des scrupules excessifs dont témoignent les constructions de l'époque immédiatement antérieure. Nous ne sommes pas encore au temps où l'inachevé servira d'ornement ; mais l'expérience a enseigné que, dans les parties hautes, donc éloignées de l'œil du visiteur, ou mal éclairées, les marbres n'exigent pas un travail aussi parfait que dans les parties mieux situées pour être attentivement examinées ; d'ailleurs le demi-jour du péristyle est plus favorable à l'examen des surfaces que la lumière crue du soleil. Aussi remarque-t-on que les dalles de la kre'pis et les colonnes doriques ont été polies avec plus de soin que l'entablement et les chéneaux, et que les triglyphes de la petite frise sont plus soignés que ceux de la frise extérieure.

Quant au liaisonnement des assises, il est analogue a celui que l'on peut observer dans les édifices de la même époque. Ni tenons, ni crampons dans les fondations ou les soubassements. Les crampons sont en forme de n, longs de 0 m 275 et larges de 0 m 0 2. La longueur des tenons varie de 0 m 06 à 0 m 08. Il semble bien que le canal de coulée n'ait été employé nulle part. De fait, les blocs d'une assise ne sont fixés à l'assise inférieure que par un seul tenon, sur le bord du joint latéral qui se trouve libre avant la pose du bloc suivant ; l'on peut ainsi couler directement le plomb de scellement dans la cuvette du tenon placée au centre des blocs de l'assise inférieure. Détail intéressant, le tambour inférieur des colonnes doriques était fixé au stylobate par un goujon : ce scellement supplémentaire est exception-

nel dans l'ordre dorique ' ; et puisque le temple voisin nous offre un autre exemple de cette précaution rare, on peut supposer qu'elle trahit le souci de conjurer l'effet des tremblements de terre ou des glissements de terrain, si fréquents à Delphes.

Identification et destination. Auteur.

Trois hypothèses ont été proposées, touchant la destination et, conjointement, l'identification de la Tholos : on verra qu'elles font toutes trois assez bon marché du texte de Pausanias ou des renseignements que peut livrer un examen attentif des restes de l'édifice.

1) Thiersch essaya de démontrer que la Tholos était un pavillon consacré aux auditions musicales'-'. Cette idée, que l'on pouvait d'abord juger ingénieuse. sinon vraisemblable, est aujourd'hui privée de fondement : le principal argument de Thiersch, qui reposait sur la forme, supposée ronde, de l'Odéon de Périclès, s'est écroulé lors de la mise au jour du soubassement quadrangulaire de cet édifice.

2) L'identification de la Tholos avec YHéroon de Phylakos était à première vue plus séduisante ; mais elle torturait de telle façon le texte de Pausanias, aussi bien que celui d'Hérodote3, que Karo n'eut pas beaucoup de peine à lui porterie dernier coup, en démontrant que la fosse carrée, béante au milieu de la ruine, n'était pas un bothros 4. D'ailleurs les dimensions et la richesse de la Tholos, la date de sa construction — près d'un siècle après les guerres médiques, à l'occasion desquelles Phylakos mérita la reconnaissance des Delphiens — , enfin l'entrée du monument tournée vers le Sud, tout concourt à rendre invraisemblable l'identification proposée par F. Poulsen.

3) La troisième hypothèse, celle de Pomtow qui vit dans la Tholos le Prytanée de Delphes5, se heurte, en principe et en fait, à des difficultés telles qu'il faut aussi l'abandonner. J'ai exposé, dans un article récent r>, les raisons qui militent, d'une façon générale, contre la thèse du Prytanée rond ; je ne reproduirai pas ici cette longue discussion. Mais je tiens à exposer brièvement les objections particulières que rencontre la thèse susdite, si l'on persiste à l'admettre et à l'appliquer à notre Tholos.

Pomtow a essayé de justifier la situation excentrique d'un Prytanée placé dans le sanctuaire d'Athéna Pronaia en se référant au texte de Plutarque, qui fait allusion à la descente

1. On ne peut en signaler la présence, à ma connaissance, qu'aux temples d'Héraklès à Agrigente, d'Athéna à Pergame, A etE à Sélinonté, et, à Delphes même, à la petite tholos archaïque et au temple en calcaire d'Athéna Pronaia.

2. Zeitschr. f. d. Gesch. der Archit., II p. 70. Cf. B. C. H., XLIX, 1925, p. 169.

3. Cf. F. Poulsen, Recherches sur quelques questions relatives à la topographie de Delphes. Bull. Acad. Danem., 1908, p. 302. Hérodote a vu l'héroon de Phylakos, « en contre-haut de la route » : /.aOjnspOe xfjç ô8o3. Or, il n'est pas douteux que la route passait au Nord, c'est-à-dire en haut de la terrasse du sanctuaire. Pausanias (X, vm, 7) signale à son tour l'héroon « à côté du sanctuaire » : Jtpôj tô! Êepû. F. Poulsen a dû, pour fonder son hypothèse, traduire iepo'v par « temple », — traduction bien risquée — , et son interprétation l'oblige à supposer que Pausanias a laissé d'abord de côté la Tholos dans son énumération des édifices du sanctuaire et qu'il revient sur ses pas pour la signaler.

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