CONCLUSION
A partir d'un matériel abondant et varié, mais ingrat et anonyme, l'étude des terres cuites architecturales de Delphes a permis d'aboutir à quelques conclusions qui intéressent à la fois l'histoire du sanctuaire proprement dit, celle de l'artisanat corinthien, et, plus généralement, celle de l'architecture grecque.
Tout d'abord, trois monuments delphiques ont retrouvé leur toiture originelle : le temple en tuf de Marmaria, le portique des Athéniens et la Lesché de Cnide. Si, pour les deux premiers, l'étude de la sima et des antéfixes ne nous apprend rien d'inattendu, il n'en va pas de même du dernier : je crois en effet avoir montré que la Lesché était couverte d'un toit ordinaire à deux versants, et que, par conséquent, les peintures de Polygnote n'étaient pas éclairées par en haut, mais par des ouvertures pratiquées dans le mur de façade ou les murs latéraux.
En second lieu, on a identifié, sans pouvoir leur assigner un emplacement précis, un « trésor de Corcyre », un « trésor sicilien », et au moins deux « trésors de Grande Grèce », qui permettent de se faire une plus juste idée du rôle joué à Delphes par les cités de l'Occident. Ici, comme à Olympie, les colonies, fondées sans doute avec l'appui du dieu, ont proclamé leur prospérité en dédiant des trésors dont l'apparence extérieure dénonçait l'origine. Les travaux qui ont bouleversé le hiéron dans la seconde moitié du vie siècle, sans compter les réfections postérieures, ont apparemment entraîné la destruction de ces édifices, dont Pausanias ne fait pas mention. Leur existence, révélée par les restes de leur toiture, ne saurait pourtant être mise en doute, et constitue un fait nouveau dans l'histoire delphique. A partir de ces données, il conviendrait maintenant de reprendre l'enquête topographique et architecturale. Il n'est pas vraisemblable que tous les blocs appartenant à l'élévation de ces monuments aient disparu ou soient totalement défigurés. La recherche de «blocs porteurs» et celle des éléments moulurés devraient fournir d'utiles indications. Peut-être sera-t-il un jour possible d'attribuer à ces trésors quelques-unes des fondations anonymes qui sont encore nombreuses dans le sanctuaire.
Indépendamment des centres siciliens et italiens, notre enquête aura aussi mis en relief l'existence, en Grèce propre, d'une « école occidentale », dont les centres sont Calydon, Thermos et Gorfou ; elle semble avoir été active au vne siècle et dans la première moitié du vie, et son influence, à cette époque, se fait peut-être sentir à Delphes.
Quel que soit l'intérêt de toutes ces toitures « excentriques », elles ne constituent qu'une minorité : la masse de nos terres cuites architecturales est en effet indiscutablement corinthienne1. Cela ressort d'abord de l'argile jaune, caractéristique, et aussi de très nombreux parallèles : à partir de la seconde moitié du vie siècle, il n'est guère de sima ou d'antéfixe delphique qui n'ait un pendant à Corinthe ou dans les environs immédiats (Pérachora, Isthmia Sicyone).
Y avait-il en outre, à Delphes même ou dans les environs, un artisanat local qui travaillait directement pour le sanctuaire? Certains témoignages (cf. Appendice III) impliquent au moins l'existence d'une briqueterie à Delphes et d'une tuilerie à Kirrha. Des artisans locaux, ou des ouvriers corinthiens travaillant à la commande, ont pu y fabriquer, en argile locale, des tuiles de style corinthien. Mais leur nombre est peu élevé. A ces exceptions près, on peut parler d'un quasi-monopole corinthien, et considérer la cité de l'Isthme comme le fournisseur privilégié, sinon exclusif, des entrepreneurs delphiens.
L'importance et la continuité de cette production corinthienne sont impressionnantes. Pendant près de quatre siècles (du vne au ive), les tuiliers corinthiens assurent l'approvisionnement de nombreux centres (Delphes, Argos, Sicyone, etc.) et concurrencent victorieusement le style « laconien ». La prospérité ininterrompue que connaît cet artisanat montre à quel point est inexacte l'idée que l'économie corinthienne aurait connu, à partir de la fin du vie siècle, une complète décadence sous les coups de la concurrence attique2.
La qualité de ces produits est naturellement inégale. Les réussites les plus marquantes sont probablement celles du « style sévère », dans la première moitié du ve siècle. Mais toute la production archaïque est d'une très belle tenue. Les qualités purement techniques sont manifestes : surface brillante et polie, couleurs chaudes et variées, « tenant » remarquablement bien. D'autre part, l'exécution est souvent très précise : les entraxes sont à peu près invariables, les axes et contours sont tracés à l'avance au compas à pointe sèche. Il ne faut cependant pas pousser trop loin dans cette voie : les menues asymétries que l'on observe sur les simas et les antéfixes sont le fait du hasard ou de la négligence et n'obéissent à aucune loi (cf. Appendice II).
L'ampleur de la collection delphique permet de retracer l'évolution de la production corinthienne, et d'esquisser une chronologie. Celle-ci ne saurait être que provisoire. En me risquant à proposer des dates précises, j'ai pu mesurer l'insuffisance de nos données et la fragilité des classements stylistiques. Je souhaite que de nouvelles découvertes, en révélant des exemples de terres cuites architecturales associées à des bâtiments bien datés, nous fournissent bientôt d'autres points de repère.
L'évolution typologique se caractérise avant tout par un certain nombre de muta-
(1) En raisonnant sur des chiffres ronds, on a, du vne au ive siècle inclus, sur 475 fragments, 340 corinthiens importés, soit 71,5%, 55 corinthiens fabriqués sur place, soit 11,5%, et 80 non corinthiens, soit 17%. Après, la tendance semble se renverser (cor. 44, non cor. 110). Encore faudrait-il être sûr que les antéfixes en argile rouge sans couverte, classées ici comme non corinthiennes, mais dont on a des exemples à Corinthe, n'y ont pas été fabriquées.
(2) Cf. dans le même sens les remarques de J. L. Benson dans son compte rendu de Pérachora II ( Gnomon 36 (1964), 406). Sur les artisans corinthiens, cf. Hérodote, II, 167.