LA BASE T7AN
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Fig. 3. — Socle de Pan reconstitué (dessin de G. Roux).
7. Le monument de Daochos (Plans 11, 12 ; pi. 33 à 38 ; fig. 3).
A l'Ouest du téménos de Néoptolème, sans qu'aucun intervalle, ni différence de niveau ne distingue les deux monuments, s'étend une étroite banquette occupée sur toute la longueur Nord par une base en calcaire gris de St-Ëlie destinée à supporter une rangée de 9 statues. Les inscriptions gravées sur les socles désignent dans ce monument une consécration de Daochos de Pharsale. Bien que ce Thessalien ait eu au ive siècle, de 338 à 334 plus précisément, un rôle éminent à Delphes où il servit les intérêts de la Macédoine, aucun texte littéraire ne nous a conservé la mention de l'offrande qu'il avait fait construire dans le sanctuaire d'Apollon1. Par chance, la majeure partie des statues
colonne et les danseuses, a été retrouvé aussi dispersé que l'étaient les divers fragments des frontons archaïques. On ne saurait davantage tirer argument du remploi que l'on constate sur un tambour de la colonne : un élément isolé aurait pu rester hors du remblai accumulé après 373. On ne peut invoquer non plus la découverte de menus fragments hors de la fosse où se trouvaient les sculptures archaïques : ainsi le fragment de bras récemment réadapté par J. Marcadé à l'épaule d'une danseuse avait été trouvé derrière et au-dessus du monument de Daochos (BCH, LXXVII, 1953, p. 272). De nombreux fragments que l'on doit rapporter aux frontons du temple ont été retrouvés sur toute la zone de remblai qui s'étend largement sous le monument de Daochos, le téménos de Néoptolème, sur le trésor XVII, plus au Nord. Mais si le groupe central des danseuses a été trouvé dans la même région que les sculptures archaïques, des fragments importants de la colonne ont été découverts fort en avant de cette région, à vrai dire jusque sur le dernier tronçon de la voie sacrée, en nombre particulièrement important devant l'autel de Chio. Le détail du journal ne laisse aucun doute à ce sujet. Du 1 1 mai 1894 jusqu'au 9 juin, jour où l'on découvrit les danseuses, on retrouve presque constamment soit des fragments de la colonne, soit de petits morceaux des sculptures, et ce, sur toute la région comprise à l'avant du mur de brèche entre les trépieds des Déinoménides, le grand autel et le premier tournant de la voie sacrée. Le 15 mai déjà P. Perdrizet, chargé de rédiger le carnet de fouilles, écrivait : « la grande distance qu'il y a entre les endroits où ont été trouvés les différents morceaux de colonne de ce genre donne lieu de croire que le monument auquel ils appartenaient, était assez haut au-dessus du temple, un peu avant dans le prolongement Nord-Est ». Replacer la colonne aux acanthes sur la base de Pankratès, n'est-ce pas répondre exactement à l'impression de P. Perdrizet qui suivait alors en responsable les progrès de la fouille ? D'où viendrait dans ces conditions que les danseuses aient pu sembler tant à É. Bourguet qu'à Th. Homolle « sortir de la fosse des sculptures du temple » ? Si vraiment les danseuses se sont dressées jadis au-dessus de la base riAN) l°rs de la destruction du monument la lourde masse du groupe sculpté put tomber sensiblement au pied de la colonne dans la région située à l'avant du monument de Daochos, des éclats de sculptures ont pu s'éparpiller tout autour : fragments de bras retrouvés à l'arrière des monuments Thessaliens, les tambours de la colonne rouler plus loin encore sur la voie sacrée. Ainsi s'expliquerait la dispersion des fragments que l'on a replacés dans le monument. Les conditions de la fouille telles qu'on les suit dans le journal de fouilles, grâce aussi aux photographies prises en cours de travaux, aident assez à comprendre comment on aurait pu avoir le sentiment que les danseuses appartenaient au dépôt antérieur à 373. En fait, dans cette région, devant l'abondance des trouvailles, l'ampleur des déblais, les ouvriers attaquaient toute la falaise par le pied, en partant du niveau de la place du pronaos. Les danseuses ont pu ainsi apparaître en même temps que des trouvailles archaïques, sans, pour autant, être au même niveau, appartenir au même dépôt. On trouverait ainsi, dans les conditions où le monument a pu être détruit et dans celles de la fouille, des raisons suffisantes pour rendre compte de l'impression qu'ont eue certains fouilleurs au cours des travaux. Il n'en reste pas moins que cette impression demeure, qu'en dépit de toutes les argumentations on peut encore la juger dirimante. Dans l'état actuel de la ruine et des traditions une seule démonstration serait décisive : retrouver la base même de la colonne aux acanthes, montrer que cette base s'adapte à la fondation fl A N- Une telle possibilité a paru jusqu'alors refusée. La dernière assise conservée sur la base permet seulement de fixer la position et la dimension des éléments qui lui étaient immédiatement superposés. Il convient cependant de mentionner une trouvaille que L. Lerat a faite en 1935 au pied même de la base flAN : il a mis au Jour un D^oc de calcaire gris brisé sur trois faces, présentant au lit d'attente un ensemble de trous de scellements qui pourraient convenir pour fixer la colonne aux acanthes, si l'on adopte la restitution proposée par Th. Homolle (cf. RA, 1916, II, p. 17-60 ; 1917, I, p. 1-67), fig. 2, 3. Cette pierre, malheureusement mutilée, se recompose grâce à deux fragments. L'étude ne peut en être conduite que dans le cadre d'une recherche architecturale consacrée en même temps à la colonne, aux acanthes, enquête qui dépasse le cadre de ce fascicule topographique. Aussi me suis-je efforcé de la mener à son terme, en collaboration avec mon ami G. Roux, dans un mémoire en préparation.
(1) Daochos de Pharsale figure parmi les hiéromnémons thessaliens de 338 à 334, cf. P. de La Coste-Messelière, BCH, LXIII, 1949, tableau face à la p. 242. Ce monument reproduisait vraisemblablement une base analogue — mais où les statues sculptées de Lysippe étaient en bronze — consacrée à Pharsale même : cf. J. Marcadé, Recueil
ont été retrouvées1 ; les inscriptions révèlent qu'il s'agissait d'une « assemblée familiale » où le hiéromnémon thessalien avait évoqué l'illustration de ses ancêtres. Souvent étudiées2, sculptures et inscriptions ont un peu détourné l'attention du monument qui les enfermait, et dont on n'a traité qu'en passant.
C'est le 21 août 1894 qu'on se mit à dégager la base de Daochos et à déchiffrer ses inscriptions. On ne découvrit d'abord que 4 bases (d'Aknonios à Daochos I) ; le 2 octobre seulement on dégagea celle de Sisyphos I, et, enfin, le 11 octobre, celle de Daochos II et de Sisyphos II, ainsi que la base anonyme qui termine à l'Est le monument. Pendant longtemps la fondation demeura telle que la fouille première l'avait découverte (PI. 13, 1). En 1947 on décida cependant de rétablir l'aplomb des divers blocs qui, par suite des affaissements de terrain, avaient joué les uns par rapport aux autres3 (PI. 33, 2). On en profita pour fouiller en profondeur avant de remonter exactement le monument. Démontage et remontage permirent en outre de précieuses observations sur la technique de construction4.
La terrasse
Le monument de Daochos occupe actuellement une étroite terrasse limitée au Sud par la fosse où furent découvertes les sculptures du temple des Alcméonides ; au cours de son exploration la grande fouille s'est arrêtée au pied du grand mur polygonal colossal dont l'angle joue, en contre-bas par rapport à la terrasse du monument de Daochos, le rôle d'analemna (PI. 32, l)5. Au Nord un autre mur domine le monument sur toute sa longueur : construction complexe et puissante où un béton d'époque tardive a englobé des murs plus anciens, dont des fragments apparaissent encore, dégagés par la fouille (PI. 34, 1). Quelles que soient ainsi les modifications que les édifices tardifs ou les circonstances de l'exploration ont apportées dans l'économie de la région, la disposition de la terrasse se laisse cependant assez aisément reconnaître.
des signatures des sculpteurs grecs, I, 67 revers et 68 avec la bibliographie à laquelle on ajoutera maintenant L. Moretti, Iscrizioni agonisliche greche, p. 69.
(1) Les sculptures n'ont pas encore été publiées dans les Fouilles de Delphes.
(2) Ces sculptures ont fait l'objet d'innombrables études depuis leur découverte, cf. pour l'essentiel Th. Homolle BCH, XXI, 1897, p. 592-594 ; XXIII, 1899, p. 421-485 ; E. M. Gardiner-K. K. Smith, AJA, XIII, 1909, p. 447- 476, (en annexe restitution du monument par W. B. Dinsmoor) ; H. Pomtow, Delphica III, p. 8-9 et 159 ; A. Keramopoullos, n<xv<x6T]voua VIII, p. 346; Id., 'OSTjyoç rciv AeXcpwv, p. 54; Wolters, Silzungsberichle Akad. Miïnchen, 1913, p. 40-50 ; É. Bourguet, Les ruines de Delphes, p. 196-200 ; F. Poulsen, Delphi, p. 265-293 ; P. de La Coste-Messelière, Revue de VArl, 1925/11, p. 209-222 ; Ch. Picard-P. de La Coste-Messelière, Sculptures grecques de Delphes, pi. LXIII-LXVII ; F. Schober, RE, Supplbd IV, s.v. Delphoi, col. 133, n° 222 ; E. Will, BCH, LXII, 1938, p. 289-304 ; P. de La Coste-Messelière-G. de Miré, Delphes, pi. 182-191, et p. 330. Les inscriptions sont commodément accessibles dans Sulloge*, 244 ; elles sont à nouveau étudiées et commentées par L. Moretti, Iscrizioni agonisliche greche, n° 29, p. 68 à 75 ; il est maintenant impossible de vérifier le bien fondé des hypothèses que L. Moretti a formulées pour restituer le texte relatif à Télémachos (son n° IV). Les pierres ont été endommagées ; même le tau du vers 3 n'apparaît plus. On n'est pas en tout cas fondé à rejeter la restitution T[up]ayjvwv comme invraisemblable. Il est bien attesté au contraire que les Toparjvoî avaient des contacts avec Delphes ; ils avaient élevé un trésor dans le sanctuaire. Il n'en reste pas moins certain que la restitution de Tupcrrçvtov ne s'impose pas nécessairement. Restitution nouvelle également, et séduisante, du vers 4 par L. Moretti.
(3) Cf. BCH, LXXI-LXXII, 1947-1948, p. 453, et le renvoi à la fig. 182 de P. de La Coste-Messelière-G. de Miré, Delphes.
(4) BCH, LXXI-LXXII, 1947-1948, p. 453-454.
(5) Ce qui crée une dénivellation de 5 mètres de hauteur, donnant ainsi l'ampleur du remblai accumulé dans cette région par les travaux du ive siècle.
Les travaux du ive siècle modifièrent là encore considérablement la configuration des lieux. L'angle de mur en appareil polygonal colossal révèle en effet qu'avant 373 la terrasse du pronaos s'étendait largement au Nord dans cette région. De même le tronçon de mur qui apparaît dirigé obliquement du Sud-Ouest vers le Nord-Est, dans le puissant blocage de béton, est assez caractéristique pour donner une indication chronologique1 ; constitué de petits éléments aux joints courbes, il rappelle de très près la partie du péribole antérieur à 550 dont il subsiste encore un fragment important à l'Ouest du trésor de Potidée. Peut-être dans la région Nord également ce mur déterminait-il le téménos antérieur aux travaux des Alcméonides2. Quoi qu'il en soit de sa destination exacte, il constituait au moins un mur d'analemma (hauteur conservée : 2 m. 10) protégeant au Nord une terrasse que limitait au Sud le mur en appareil polygonal, terrasse qui allait en se rétrécissant d'Est en Ouest puisque sur l'emplacement actuel du monument de Daochos elle mesurait à l'Est plus de 9 mètres de large, et à l'Ouest 7 m. 20 environ.
Les remblais du ive siècle en s'étendant sur toute la région en modifièrent sensiblement l'aspect. Non seulement la fosse que limitait au Nord le mur en grand polygonal fut comblée, mais le niveau de la terrasse archaïque comprise entre cette fosse et le mur polygonal au Nord fut surélevé. Néanmoins la pente générale de la région : du Nord-Ouest vers le Sud-Est, continuait de se faire sentir lorsqu'on entreprit de construire les monuments thessaliens. Afin d'établir une vaste terrasse plane on fut ainsi amené à creuser à l'angle Nord-Ouest du futur monument, tandis que l'on remblayait vers le Sud et qu'à l'Est on nivelait toute la région. Pour contenir les terres de la colline au Nord on dut ainsi construire un mur d'analemma : c'est la construction en pierre grossière du Parnasse, sorte de conglomérat rougeâtre, qui limite encore au Nord la terrasse ; légèrement en oblique par rapport au mur polygonal archaïque qui la domine, elle en est distante à l'Est de 2 m. 90, à l'Ouest de 1 m. 04 (PI. 34, 1 ; 36, 1) ; taillés à joints droits, les éléments de ce mur sont le plus souvent répartis en assises horizontales ; il s'agit là de l'appareil trapézoïdal que les constructeurs de la fin du ive siècle ou du ine siècle ont employé volontiers dans les murs de terrasse. Le parallélisme presque exact de ce mur d'analemma au Nord avec la base des statues montre en outre la convenance réciproque de deux constructions (distance des deux murs à l'Ouest : 1 m. 18 ; à l'Est : 1 m. 235). Encore conservé sur une hauteur de 1 m'. 20, ce mur d'analemma Nord faisait retour à l'Est sur une longueur de 3 m. 60 et se raccordait apparemment avec le mur qui protégeait au Nord le téménos de Néoptolème. A l'Ouest la situation est plus complexe. Si le retour Ouest subsiste encore, conservé sur une longueur de 2 m. 60 (PI. 34, 2), et si le matériau rappelle de très près celui du mur d'analemma Nord (brèche ou conglomérat grossier), l'appareil se distingue assez nettement de celui du mur Nord. Organisé en assises horizontales avec décrochement cette construction est appliquée au mur Nord sans liaison avec lui. Tout se passe comme si elle était venue s'adosser à une construction préexistante. L'étude du monument voisin (base en fer à cheval) permet d'expliquer ce changement d'appareil et cette anomalie. En tout cas, ce retour
(1) Hauteur conservée : 2 m. 15.
(2) Cf. P. de La Coste-Messelière, Au musée de Delphes, plan restitué face à la page 66, fig. 5 : Le téménos vers 550 av. J.-C.
de l'analemma protégeait la terrasse du monument thessalien, en contrebas de 1 m. 32 par rapport au monument situé à l'Ouest.
Ces murs de protection déterminaient ainsi à flanc de pente une terrasse horizontale longue d'Ouest en Est de 14 m. 60. Creusant vers le Nord et l'Ouest on avait dû remblayer au Sud et à l'Est pour former le terre-plein sur lequel furent établis les monuments de la région. La fouille sous la région Est du monument de Daochos a fait apparaître le même remblai que l'on retrouve sous le téménos de Néoptolème et sous la base nAN1. La terrasse du monument de Daochos s'étendait ainsi vers le Sud horizontalement au moins jusqu'à la base nAN, et se poursuivait ensuite, sans doute selon une pente Nord- Ouest — Sud-Est, pour aboutir au mur de brèche qui prolonge à l'Est V Ischégaon.
Le monument.
Sur la terrasse ainsi déterminée on construisit l'édifice qui devait contenir l'offrande de Daochos. Le mur Nord, sur toute sa longueur, les retours Est et Ouest sur une partie au moins de leur cours subsistent en place, conservés sur deux assises : une assise d'euthyntéria, une rangée d'orthostates. D'autres éléments de ces mêmes assises ont été retrouvés épars dans le sanctuaire. On en possède assez pour déterminer avec précision la forme de l'édifice.
Tous ces éléments sont taillés dans du calcaire gris de Saint-Élie et présentent des caractéristiques architecturales qui les rendent faciles à reconnaître. Les blocs de l'assise inférieure, — l'euthyntéria (PL 35, 2) — se répartissent selon la largeur de leur lit d'attente en trois groupes (de 0 m. 575 ±, 0 m. 59 ± et 0 m. 61 ±, non comptés les blocs de l'assise en place au Nord, large de 0 m. 60 ±). Tous sont travaillés de la même façon : soigneusement polis au lit d'attente, ils portent généralement, un scellement en ' — i ou en i — | au milieu de chaque face de joint, et un trou de pince nécessaire à la mise en place des orthostates. Les faces de joints elles-mêmes présentent toutes sur trois côtés un cadre d'anathyrose large de 0 m. 12 environ à la partie supérieure, de 0 m. 06 ± sur les côtés. La partie centrale, à l'intérieur de ce cadre, a été vigoureusement démaigrie au marteau à pointe. Le lit de pose n'a guère été que rapidement dégrossi, puisque ces éléments reposent sur la terre meuble des remblais. On ne se préoccupa nullement de leur donner une hauteur constante : celle-ci varie de 0 m. 26 à 0 m. 55. On se contenta apparemment pour assurer l'horizontalité de l'euthyntéria de creuser plus ou moins le sol où l'on asseyait ces éléments. Le travail des faces latérales ne témoigne pas d'un plus
(1) La fouille jusqu'au sol vierge au Nord du grand mur polygonal a été conduite par J. Marcadé en juin 1947, après le démontage du monument thessalien. On a ainsi reconnu que « des sondages avaient été faits jadis par dessous les soubassements de la banquette, mais jamais ils n'avaient été poussés bien avant. Il est également significatif que quelques morceaux des statues (un genou, 3 fragments de draperie) aient été découverts en surface et presque au bord de la base. La terre non fouillée, s'est tout de suite révélée riche en céramique, la couche supérieure a rendu des tessons d'époque variée allant du mycénien et du géométrique au vernis noir attique. Dans la couche plus profonde, le rocher qui étayait indirectement en son milieu la base thessalienne détermine deux régions assez différentes : à l'ouest la « savoura » et le « stéréo » ont été vite atteints ; à l'Est une quantité de tessons protocorinthiens et submycéniens, quelques fers de lances portant la trace du feu et deux dépôts de cendres caractérisent un habitat (mycénien) que précise un mur arrivant en oblique de l'angle Nord-Ouest » (rapport de J. Marcadé au directeur de l'École le 17 juin 1947). Parmi les trouvailles les plus remarquables faites au cours de cette fouille, figure la partie inférieure du mufle d'un lion de gargouille en terre cuite, de style protocorinthien, moucheté de noir sur fond jaune clair.
grand soin : si elles sont démaigries et polies sur une hauteur de 5 à 6 centimètres environ de chaque côté, la partie inférieure du bloc a le plus souvent été laissée brute, en saillie, sur la plupart, et l'on n'a pas ravalé les tenons de bardage qui avaient servi au transport.
L'exécution des orthostates est notablement plus soignée (PI. 35, 4), mais il s'agit encore d'un travail de série rapidement exécuté. Plus finement piquetés sur les faces latérales, au lit d'attente et au lit de pose, ces blocs portent de chaque côté au lit d'attente une légère anathyrose de 0 m. 05 ± plus finement polie que le reste de la pierre, sans que pourtant la partie centrale ait été démaigrie, comme on l'a fait sur les faces de joints sur ces mêmes blocs. Bordées au contraire par une anathyrose de 0 m. 12 à la partie supérieure, de 0 m. 06 ± sur les côtés, que termine vers l'intérieur de la pierre un raccord en biseau, ces faces ont été démaigries à larges coups de marteau à pointe. Le lit de pose a seulement été dégrossi et piqueté, mais les faces latérales ont donné lieu à un travail plus soigné : elles sont entourées sur trois côtés (en haut, en bas, et sur un côté) d'un listel en retrait soigneusement poli, large de 0 m. 03 environ ; la partie centrale en saillie est piquetée régulièrement, mais sans délicatesse. Au moins pour ces parties visibles a-t-on tenu à montrer plus de soin ; selon une technique courante, au lieu de terminer le cadre en listel plat sur les quatre côtés de la face visible on s'est borné à exécuter ce travail sur trois côtés, le raccordant sur le quatrième côté avec le listel du bloc adjacent.
Grâce aux éléments en place que complètent les pierres errantes, on peut retrouver au moins le plan de l'édifice. Sur la face Nord tous les blocs restent in situ, mais avant les travaux de 1947, la partie Nord-Est et Est s'était beaucoup affaissée tandis que l'angle Nord-Ouest restait horizontal (PI. 33, 1). Le démontage du monument a donné l'explication de cette anomalie : dans l'angle Nord-Ouest les fondations de l'édifice sont assurées par un rocher aplani sur lequel reposent directement les orthostates, auquel les premiers blocs d'euthyntéria vers l'Est et vers le Sud sont reliés par un scellement en l— I1. En continuant vers l'Est le mur Nord se compose de douze éléments d'euthyntéria posés directement sur le sol des remblais. Hauts de 0 m. 30 environ, ces blocs présentent tous au lit de pose un scellement en l — | au milieu de chaque face de joint et portent un trou de pince pour la mise en place des orthostates qu'ils supportent. Particularités notables : sur le 2e élément d'euthyntéria à partir de l'Est on n'a pas ménagé les scellements nécessaires pour lier ce bloc aux pierres adjacentes ; du côté Ouest on avait dessiné la cavité du scellement qu'on a ensuite négligé de creuser. Enfin le 7e et le 8e bloc sont reliés par un scellement en | — l, mais fixés aux éléments 6 et 8 par un scellement mixte : | — ■, traces de négligence et de hâte qu'on retrouve ailleurs dans l'édifice. Enfin le joint du premier bloc et du rocher montre qu'on avait posé la rangée d'euthyntéria d'Ouest en Est.
Cette assise destinée à assurer l'horizontalité du monument supporte encore une rangée complète d'orthostates : hauts de 0 m. 69 en moyenne, d'une longueur variant entre 0 m. 806 et 0 m. 924, les treize éléments qui composent ce mur sont compris entre les deux orthostates des extrémités Nord-Est et Nord-Ouest ; ceux-ci ont été posés
(1) L. Lerat a noté en 1934 que le rocher avait même été réparé lorsqu'on y adapta l'assise des blocs d'euthyntéria vers le Sud et vers l'Ouest.
jusqu'à l'alignement extérieur de la rangée d'orthostates Nord qu'ils encadrent (larg. ext. du monument d'Ouest en Est : 12 m. 52). Le bloc d'orthostate Est a été légèrement entaillé (1 cm. ±) pour recevoir le dernier orthostate du mur Nord, tandis que l'orthostate Ouest au contraire fait une légère saillie de 0 m. 037 vers l'Est pour se raccorder exacte ment à la ligne d'orthostates Nord. Aucun de ces blocs ne porte de trou de pince ; seuls sont liés ceux des extrémités Est et Ouest, réunis par un scellement en1 — i à l'orthostate Nord des murs Est et Ouest. A l'opposé de ce que l'on rencontre sur les autres faces du monument, ces orthostates ont un seul côté travaillé, encadré d'un listel poli. La face Nord tournée vers le mur d'analemma a seulement été piquetée, tandis que le côté Sud, bien qu'il dût être caché par la base des statues (PL 35, 1), montre le travail ordinaire de ces blocs : listel sur trois faces et piquetage régulier. Les orthostates 1 et 2 à partir de l'Ouest présentent un travail particulier : le premier porte sur la face Nord au lit de pose, deux lignes entaillées en forme de trapèze de 0 m. 01 de profondeur environ, larges de 0 m. 045, dont la destination reste difficile à fixer. Le deuxième au contraire porte sur sa face Sud et à l'extrémité Est une entaille rectangulaire (0 m. 08 x 0 m. 045) et profonde (0 m. 09). Située exactement à l'arrière de l'encastrement de la base réservée à Daochos II, cette cavité avait sans doute quelque rapport avec la statue ; on y avait apparemment fixé un étai pour la statue1.
Aussi bien à l'Ouest qu'à l'Est les murs de cet édifice sont loin d'être conservés en entier, comme c'est le cas sur le côté Nord. Du côté Ouest subsistaient en place, ou ont été replacés lors du remontage, cinq blocs d'enthyntéria et trois orthostates, mais sur cette face le démontage a fait apparaître une particularité intéressante : le rocher qui déborde du côté Nord s'étend beaucoup plus largement du côté Ouest où il a été aplani pour recevoir le premier bloc d'orthostate à l'angle. Il porte à 1 m. 14 de son extrémité Nord un trou de pince destiné à mettre en place le premier orthostate. Le premier bloc d'euthyntéria a été taillé en biais pour s'adapter à la forme du rocher, mais on n'a pas éprouvé le besoin de le sceller avec celui-ci comme on le fit sur le côté Nord. En effet ce bloc a été démaigri de telle sorte qu'il repose en profondeur sur le rocher que l'on a entaillé à cet effet. En outre le deuxième bloc d'euthyntéria n'est pas scellé au premier, comme on l'a fait ensuite régulièrement pour tous les éléments de cette assise. On a seulement commencé à entailler la cavité ; mais sans la terminer. On n'y a pas davantage coulé le scellement qui avait été prévu. Actuellement ce côté est restitué sur une longueur de 3 m. 65 à l'assise d'euthyntéria. Bien que l'on dispose d'autres blocs répondant à la suite de cette assise vers le Sud, l'état de la terrassse n'a pas permis de les replacer. Les trois orthostates qui constituent actuellement l'assise supérieure forment un mur de 2 m. 67 de long. L'orthostate d'angle déjà relié par un scellement en ' — i avec le premier orthostate du côté Nord, est également scellé avec le deuxième orthostate du côté Ouest. Les autres éléments sont libres. A l'Est la conservation du monument n'est pas meilleure, puisque la fouille en creusant en contrebas a démoli la terrasse qui soutenait le mur de retour Est vers le Sud. Il reste cependant in situ quatre blocs d'euthyntéria
(1) Ces particularités des blocs de la rangée d'orthostates correspondent peut-être à des réparations, car, malgré le grand nombre des sculptures retrouvées, l'histoire de ce groupe fut troublée, au moins une fois, par un accident qui fit modifier l'économie du bâtiment.
(longueur 3 m. 165) et trois orthostates (long. 2 m. 71) ; sur ce côté tous les blocs d'euthyntéria sont scellés les uns aux autres. Contrairement à ce qui se passe à l'assise d'orthostates le dernier bloc d'euthyntéria du côté Nord terminait le monument à l'Est ; le premier bloc d'euthyntéria du côté Est est scellé sur lui en bout. Les orthostates sont disposés sur ce côté comme à l'Ouest, et le bloc d'angle Nord-Est présente les mêmes scellements que l'élément symétrique, au Nord-Ouest.
Tel est l'état actuel du monument. Le nombre des éléments retrouvés permet cependant de préciser le plan de l'ensemble, et de choisir entre les diverses solutions qui avaient été proposées1. On a en effet identifié dix-huit blocs d'euthyntéria sans compter les éléments en place. Quelque rapide qu'ait été l'exécution, des différences dans les mesures permettent de les répartir entre les divers côtés du monument. Le nombre des blocs d'euthyntéria découverts impose tout d'abord de restituer un mur continu fermant le monument au Sud : en effet la longueur maximum des murs Est et Ouest est déterminée par la base nAN située dans le prolongement du mur Est, à 8 m. 35 de l'angle Nord-Est du monument. On ne distingue aucune trace sur la face Nord de la base pour attester que le mur Est de l'édifice thessalien venait au Sud y prendre appui.
Cette limite Sud étant fixée, on peut répartir les blocs d'euthyntéria retrouvés selon trois groupes : cinq éléments larges de 0 m. 59 au lit d'attente, se rattachent aux blocs en place du côté Est, tandis que trois autres larges de 0 m. 61 ± entrent dans la série des éléments Ouest. Il reste onze blocs larges de 0 m. 575 qu'il faut rapporter au mur Sud. Cette répartition permet de fixer les limites entre lesquelles pouvaient varier les dimensions de l'édifice. Sur la face Est, la mieux conservée, le dernier élément de l'assise Nord reste on place, il a été entaillé pour recevoir sur son long côté le bloc d'euthyntéria du mur Est avec lequel il déterminait l'angle du monument. Entaillé sur 0 m. 59, il a en outre été paré sur la face de joint d'une large anathyrose analogue à celle que les blocs portent généralement en bout, au joint. En outre il porte au milieu de ce joint un scellement en ' — i qui le relie au bloc suivant du mur Est. Le même travail reparaît exactement sur le bloc d'euthyntéria du mur Sud répondant à l'angle Sud-Est. Comme son correspondant au Nord ce dernier venait aboutir à l'aplomb extérieur du mur Est ; comme lui, il avait été entaillé, paré d'anathyrose et scellé pour recevoir sur son long côté Nord le dernier bloc du mur Est vers le Sud. Seule différence due à la négligence : au mur Nord on avait omis de sceller le dernier bloc d'euthyntéria vers l'Est avec celui qui le précédait immédiatement ; au Sud au contraire on avait effectivement scellé le bloc d'angle Sud-Est avec celui qui lui succédait vers l'Ouest. C'est ainsi une longueur de 0 m. 525 pour le bloc du Nord-Est, de 0 m. 506 pour le bloc du Sud-Est qu'il faut
(1) En vérité aucune des éludes anciennes ne s'est fondée sur un examen complet du dossier, mais bien plutôt sur des considérations théoriques. É. Bourguet, Ruines de Delphes, p. 197 : le monument eût été complètement ouvert au Sud ; au contraire, H. Pomtovv, Delphica III, p. 159, en faisait une chambre fermée. Enfin W. B. Dinsmoor dans la restitution qu'il a jointe à l'étude de Gardiner et Smith (AJA, XIII, 1909, p. 475-476) a supposé sur le côté Sud deux retours terminés par des blocs à antes. Outre que la longueur des blocs retrouvés impose un mur continu, il a été impossible de retrouver des blocs à antes semblables à ceux que W. B. Dinsmoor a représentés dans son dessin. Enfin F. Schober, HE, Supplbd IV, col. 133, a proposé de rapporter à cet édifice le seuil que F. Courby avait attribué à la porte qu'il supposait à tort dans le mur de brèche (cf. FD, Terrasse du temple, p. 230-231). Mais cette attribution ne peut être retenue, car les dimensions du seuil ne coïncident pas avec celles qu'imposent les trous de pince sur les blocs d'euthyntéria.
ajouter à la longueur des sept blocs d'euthyntéria qui restent pour obtenir la longueur actuellement conservée de ce côté Est, soit en faisant la somme de ces neuf éléments : 0,525+0,88+0,89+0,87+0,888+0,884+0,885+0,904+0,506 = 7 m. 232. Si l'on tient compte de la dimension moyenne des blocs : 0 m. 88, de la limite de 8 m. 325 imposée sur ce côté Est par la base nAN, il manque au maximum un bloc d'euthyntéria sur ce côté du monument. Il convient d'ajouter qu'il en manque sans doute un, car la place du scellement en place répond mal à celle du bloc actuellement non en place que l'on peut mettre le plus au Nord sur ce côté Est. La longueur du côté est ainsi fixée entre les limites de 7 m. 232 et 8 m. 112.
Les divers éléments du mur Ouest, partie in situ et partie blocs retrouvés, ne permettent pas de choisir absolument entre ces deux limites. A l'angle Nord-Ouest l'assise d'euthyntéria (rocher + blocs de calcaire) est conservée sur 3 m. 165 de long. Il faut en outre rattacher à cette assise quatre blocs mesurant respectivement : 0 m. 872, 0 m. 893, 0 m. 895, 0 m. 883, soit au total 3 m. 543. La somme des éléments conservés pour le mur Ouest représente ainsi une longueur de 6 m. 618, soit 0 m. 614 de moins que la longueur minimum définie, 1 m. 494 de moins que la dimension maximum. Or si l'on admet que dans le premier cas il manque seulement le bloc d'extrémité Ouest du mur Sud (non conservé) sur lequel venait aboutir le mur Ouest selon la disposition adoptée à l'angle Sud-Est, il faudra supposer à cet élément une largeur de 0 m. 614 (soit légèrement supérieure à la largeur moyenne du mur Sud : 0 m. 575 ±). Si au contraire l'on admet qu'il manque un bloc du mur Ouest en plus de l'élément d'angle Sud-Ouest, bloc dont la longueur moyenne est de 0 m. 88 ±, il faudrait encore, pour que le mur Ouest atteignît la dimension maximum de 8 m. 112 ±, que le bloc d'angle Sud-Ouest mesurât : 1 m. 494 — 0 m. 88 = 0 m. 614, soit exactement la même largeur que dans le premier cas. La coïncidence de ces résultats interdit de préférer une solution à l'autre.
La longueur du mur Sud, fixée par celle du mur Nord, était de 12 m. 52 prise à l'euthyntéria. Il en subsiste onze éléments, soit une longueur totale de 9 m. 824. Il ne manque ainsi que trois éléments pour compléter l'assise d'euthyntéria sur toute la longueur, en particulier le bloc d'angle Sud-Ouest, que son travail caractéristique, analogue à celui des angles Nord-Est et Sud-Est eût permis de reconnaître. A tout le moins de telles données écartent-elles les restitutions auxquelles avaient pensé É. Bourguet et W. B. Dinsmoor : le mur Sud de l'édifice doit être restitué continuement du mur Est au mur Ouest1. En outre les trous de pince que portent tous ces blocs d'euthyntéria assurent que le cours des orthostates se poursuivait sur cette assise. En fait un seul bloc d'euthyntéria ne présente pas cette caractéristique. Par le jeu de concordance entre les scellements cette pierre ne peut venir qu'en 5e ou en 6e position à partir de l'angle Sud-Est. C'est ainsi à peine une hypothèse de la placer au milieu de l'assise d'euthyntéria, place où l'absence de trou de pince est susceptible de recevoir deux justifications différentes : sur ce mur en effet comme sur le mur Nord le cours d'orthos-
(1) Dans la moitié Ouest du mur !es blocs sont reliés par des scellement en \—\, dans la moitié Est par des scellements en ' — |, différences dues sans doute à des ouvriers différents : il reste 13 orthostates que leur identité de travail et de dimensions interdit de placer à priori. Seule une reconstruction matérielle en aurait permis le placement.
tates venait s'encadrer entre les orthostates des murs Est et Ouest, tombant, eux, à l'aplomb extérieur du mur. Les deux orthostates placés aux extrémités Sud des murs Est et Ouest ont été retrouvés et présentent symétriquement un travail significatif1 (PI. 35, 4). La face latérale de chacun de ces blocs est en effet divisée en deux parties : la partie Sud légèrement entaillée sur 0 m. 468 porte un cadre d'anathyrose analogue à celui que l'on a ménagé sur les blocs au joint ; au contraire la partie Nord de cette même face présente Je listel en retrait de 0 m. 03 sur trois côtés, tandis que la partie centrale est finement martelée comme toutes les faces latérales visibles des orthostates. Un tel travail impose de faire aboutir les orthostates du mur Sud, à l'Est comme à l'Ouest, sur la face de ces blocs portant anathyroses. En outre l'un et l'autre portent deux scellements en ' — i placés en équerre pour les relier aux deux blocs jointifs sur chacun des murs, selon une disposition que l'on observe aux angles Nord-Ouest et Nord-Est. Si dans ces conditions le mur Sud fut construit le dernier, on put disposer les éléments d'orthostates en commençant simultanément à l'Est et à l'Ouest. Or, comme sur le mur Nord, ces blocs étaient au nombre de 13 à en juger par la longueur moyenne des éléments (0,88), dans ces conditions le treizième élément de ce mur, au centre, ne pouvait être normalement mis en place par le jeu d'une poussée latérale du levier : la seule possibilité de le poser était de l'insérer exactement entre les deux blocs jointifs. L'absence de trou de pince sur le bloc médian d'euthyntéria peut cependant répondre à une autre disposition, indiquer au contraire l'absence d'orthostate au milieu de ce quadrilatère pour ménager une entrée à l'intérieur de la chambre ainsi définie. C'est dans ces conditions une porte de 1 m. 76 de large qui permettait d'accéder à l'intérieur de cet édifice (longueur d'un bloc d'euthyntéria central : 0 m. 885 -f longueur de deux demi-blocs, soit 0 m. 88). Malgré les incertitudes qui subsistent, le plan de l'édifice thessalien peut ainsi être assez précisément défini : vaste chambre rectangulaire de 12 m. 52 de long, il mesurait en largeur au minimum 7 m. 232, au maximum 8 m. 112 ; enfin il paraît malaisé de déterminer si le mur d'enceinte courait continuement sur tout le pourtour, si au contraire on avait ménagé une porte au milieu de la face Sud. Si cette entrée existait, elle mesurait 1 m. 76 de large.
On se heurte à des difficultés beaucoup plus graves lorsqu'on veut déterminer la superstructure de l'édifice. La conservation des statues qui s'y trouvaient impose-t-elle de restituer un monument couvert2 ? Certes, Je travail de la face supérieure des orthostates et la légère anathyrose que celle-ci porte de chaque côté indique non seulement que cette face n'était pas visible, mais qu'elle supportait un autre élément. Mais le manque de fondations solides, de scellements efficaces, l'absence de trous de pince au lit
(1) L'un de ces orthostates d'angle avait été identifié dès le début de ses recherches par L. Lerat ; l'autre ne l'a été qu'en juin 1948. Il s'agit en effet d'un bloc remployé, découvert en mai 1896 à l'agora romaine. Dans son remploi il a servi de base à une dédicace de Quintus Minucius Rufus. Cette pierre (inv. 3871 = 4508) déchiffrée par Cyriaque d'Ancône en mars 1436 a été successivement publiée par Lebas, Moroni, Foucart, Kaibel, Pomtow et Baunack. Outre la dédicace, elle porte deux décrets de proxénie datés l'un de l'archonte THpuç (G. Daux, Chronologie delphiqne, en M 23) ; l'autre de Philaitôlos (G. Daux, ibid., M 32). La dédicace date des environs de 107 av. J.-C, les décrets se situent entre 101/100 et 60/59 av. J.-C. Pour le remployer on a redressé l'orthostate et l'on a pratiqué sur le petit côté devenu lit d'attente une cavité d'encastrement pour recevoir un couronnement.
(2) Cf. Ë. Bourguet, Ruines de Delphes, p. 197. La conservation des statues s'expliquerait néanmoins si l'on devait admettre que le monument a été détruit beaucoup plus tôt qu'on ne supposait jusqu'alors (cf. ci-dessous).
d'attente des orthostates rendent improbable de restituer une construction lourde et appareillée en gros blocs, de calcaire de Saint-Élie par exemple. L'hypothèse d'un chaperon léger serait tentante, mais l'on ne voit pas comment résoudre le problème de la couverture; si celle-ci avait été soutenue par une superstructure de bois, on devrait retrouver, au moins aux angles, la trace des piliers destinés à la soutenir. Peut-être doit-on supposer une élévation en matériau léger : briques crues revêtues de stuc sur le fond et sur les côtés Est et Ouest ; peut-être aussi admettre que le monument était à ciel ouvert. Il paraît en tout cas difficile que cette élévation se continue sur le côté Sud, où elle eût dérobé aux regards les statues que renfermait le monument1. Les indications de la ruine et les pierres retrouvées ne permettent pas, semble-t-il, de résoudre ces difficultés.
La base des statues.
La destination du monument n'est pas douteuse : ce vaste quadrilatère fût essentiellement destiné à abriter la base qui occupe tout le côté Nord de l'édifice et sur laquelle se dressait la rangée de statues représentant la famille du Thessalien Daochos, comme les inscriptions gravées sur la base l'ont fait immédiatement reconnaître. L'architecture de cette base porte la marque de la technique que l'on observe dans la construction du bâtiment : également taillés dans du calcaire gris de Saint-Élie, tous les éléments ont été retrouvés in situ par la fouille ; le démontage de 1947 n'a eu qu'à rétablir l'aplomb de la région Est qui s'était affaissée de 0 m. 50 environ à l'extrémité Est, comme les murs de l'enceinte et pour les mêmes raisons. Ce remontage a permis d'analyser précisément les caractères architecturaux de cette base ainsi que les procédés de mise en place (PL 35, 1 ; 37, 1,2): s'étendant rigoureusement du mur Est au mur Ouest de l'édifice (les faces intérieures des orthostates correspondant à la base ont été légèrement entaillées à l'Est comme à l'Ouest), cette base se compose de 3 assises : une première assise de fondations formée de 10 blocs de hauteur variable (0 m. 25 à 0 m. 35), soigneusement polis au lit d'attente, ainsi que sur une hauteur de 0 m. 05 à 0 m. 08 à la partie antérieure, à peine dégrossie à l'arrière et sur la partie inférieure de la face antérieure. Larges de 0 m. 75 à 0 m. 80, ils ne sont pas scellés entre eux, mais présentent aux joints latéraux une anathyrose de 0 m. 06 à 0 m. 10 pour la régularité de la mise en place. A l'arrière un vide de quelques centimètres a été ménagé entre cette assise et le mur Nord de l'édifice. Haute de Om.385, la deuxième assise de socle est plus soigneusement travaillée. Elle se compose de 11 blocs, car on avait placé à chaque extrémité un élément plus court afin de respecter l'alternance des joints (dimensions en m. des blocs de cette assise d'Est en Ouest : 0,65; 1,185; 1,165; 1,195; 1,115; 1,128; 1,065; 1,159; 1,071 ; 1,150; 0,657 = 11m. 54). Parés à anathyroses sur les joints latéraux, à peine dégrossis à l'arrière, ils présentent vers l'avant un travail plus soigné : un cadre poli très finement martelé, large de 0 m. 065
(1) Cf. à ce sujet les critiques pertinentes de É. Bourguet à la restitution proposée par H. Pomtow et H. Bulle. Néanmoins le mur Sud dont la réalité est indéniable devait fermer « la chambre thessalienne » au moins jusqu'à une certaine hauteur. En outre, comme le prouve la pierre remployée inv. 3871, à partir du ne siècle cette disposition de la face Sud fut modifiée ; peut-être alors la consécration de Daochos était-elle complètement ouverte au Sud, si elle ne fut pas complètement détruite à cette époque, ce qui expliquerait que plusieurs des statues de ce groupe aient été retrouvées tandis que celles du monument en fer à cheval étaient emportées.
en haut, 0 m. 04 sur les côtés, 0 m. 051 en bas, entoure une surface centrale en relief piquetée à grain fin. Le cours de cette assise est en retrait de 0 m. 032 sur la ligne d'euthyntéria. Pour faciliter la pose on avait tracé à la pointe sur le lit d'attente des blocs d'euthyntéria une ligne repère sur laquelle les blocs de l'assise supérieure ont été alignés. L'assise supérieure portait 9 statues. Haute de 0 m. 355 elle est constituée de 10 blocs, eux aussi seulement dégrossis à l'arrière, portant au contraire de soigneuses anathyroses sur les joints latéraux pour permettre une exacte juxtaposition des éléments : les statues 2, 3, 4, 5, 6, 7 à partir de l'Est étaient en effet posées à cheval sur deux blocs ; seules les statues 1, 8, 9 occupaient la partie centrale d'un bloc. A la face antérieure ces pierres avaient enfin été travaillées très soigneusement. Elles présentent tout d'abord à la partie inférieure un bandeau de 0 m. 036 en retrait de 0 m. 012 sur la face du bloc. Cette sorte de mouluration se continue d'un bloc à l'autre sur toute la longueur de la base, mais à chaque extrémité elle se termine par un dessin particulier. Elle se raccorde en effet par une moulure en doucine avec la face antérieure de la pierre. Au-dessus de cette moulure, en retrait sur sa face antérieure, chaque bloc porte un cadre finement poli de 0 m. 039 en haut et en bas, 0 m. 033 de chaque côté, entourant une surface en saillie légère (0 m. 002) elle-même délicatement martelée. Enfin en face de chaque statue (sauf pour la première à l'Est, anonyme) ces blocs formant socles portent les inscriptions relatives à chaque personnage, le texte à cheval sur ces blocs comme les statues. On avait procédé avec plus de soin encore à la mise en place de ces éléments : au lit d'attente de l'assise intermédiaire à 0 m. 048 du bord, on avait tracé à la pointe une ligne de pose, doublée à 0 m. 005 vers l'intérieur d'une seconde ligne, parallèle à la première, peut-être correction survenue au cours du montage, car les traces que l'on relève au lit d'attente de l'assise intermédiaire révèlent d'autres hésitations. On avait en effet marqué par une incision perpendiculaire à la ligne de pose l'emplacement précis où devait s'arrêter chaque bloc. Or, on a constaté au cours du remontage que ces repères ne correspondaient pas toujours à l'angle de la pierre, erreur peut-être due à l'interversion de certains éléments, car tous sont de longueur différente (dimensions en m. à partir de l'Est : 1,276; 1,106; 1,202; 1,096; 1,121; 1,162; 1,137; 1,145; 1,180; 1,276 = 11m. 545). Tout en veillant à ce que l'alternance des joints fût respectée avec l'assise intermédiaire, on n'a pas cependant cherché à faire correspondre les joints de l'assise supérieure à ceux de l'euthyntéria qui eussent dû leur répondre exactement. A vrai dire, cette dernière ne devait guère paraître au-dessus du niveau du sol. Le léger ressaut que l'on constate sur tous les éléments de fondation à ce niveau doit-il faire conclure à l'existence d'un dallage ou d'un cailloutis ? Il n'en reste en tout cas aucune trace.
Histoire.
Tel était le monument dans son ensemble. Vaste salle rectangulaire dont le fond était entièrement occupé par la rangée de statues représentant la famille de Daochos, hiéromnémon thessalien de 338 à 334. L'histoire du monument paraît simple : construit lorsque Daochos siégeait à l'amphictionie1, il célébrait en même temps que la prédominance
(1) Il n'y a rien à retenir des hésitations chronologiques présentées par H. Pomtow, Delphica III, p. 159.
thessalienne, la fortune particulière de cette grande famille de Pharsale. Copie du groupe que Lysippe avait érigé à Pharsale même1, œuvre peut-être du même Lysippe au moins pour certaines de ses statues, ce monument a été retrouvé relativement conservé, statues et édifice, si bien que l'on supposerait aisément qu'il est demeuré intact depuis sa consécration au ive siècle jusqu'à la ruine du sanctuaire. Il n'en est rien cependant, et l'édifice — sinon les statues — fut endommagé avant la fin du 11e siècle av. J.-C, comme un bloc remployé en apporte la preuve. On a pu en effet reconnaître dans une base inscrite (inv. 3871 = 4508) découverte à l'agora romaine en 1896 l'orthostate d'angle Sud- Ouest, venant à l'extrémité Sud du mur Ouest, dans le monument primitif. Ses caractéristiques architecturales : dimensions, place des scellements, disposition des anathyroses, en font le symétrique exact du bloc qui terminait au Sud le mur Est du monument. Or, le remploi de ce bloc que l'on s'est contenté de redresser pour obtenir une base plus haute que large, est daté par les inscriptions qu'il porte : une dédicace en l'honneur de Q. Minucius Rufus des environs de 107 av. J.-C, deux décrets de proxénie se situant l'un en 101/100 (archontat d'Hérys), l'autre de 60/59 (archontat de Philaitôlos). C'est ainsi au plus tard en 107 av. J.-C. que cet élément de l'édifice se trouvait libre pour le remploi. L'ensemble de la consécration fut-il ruiné dès cette époque ? L'angle Sud-Ouest du monument, mal fondé sur des terres rapportées, s'effondra-t-il seul ? Au lieu de rétablir le cours d'orthostates qui limitait le monument au Sud, on eût alors laissé l'édifice ouvert au Sud sur la voie qui montant devant le monument de Corcyre se dirigeait vers le Nord-Ouest. Fallut-il réparer les statues endommagées2 ? Longtemps encore sous la conduite d'Apollon3, le groupe familial de Daochos constitua-t-il l'ornement de cette partie du sanctuaire ? Pausanias a pu le voir sans en parler ; son goût d'antiquaire s'intéressait davantage à l'art archaïque, et désormais le voyageur se hâte dans sa montée vers la lesché de Cnide, et le stade au-delà. Il se pourrait cependant qu'au temps où le Périégète visita le sanctuaire le groupe thessalien de Daochos eût disparu depuis plus de deux siècles, enseveli dans l'une des catastrophes trop nombreuses à Delphes.
Monuments annexes des Thessaliens (fig. 4).
Bien que la consécration de Daochos soit ainsi restituée complètement, cette chambre thessalienne contenait sans doute d'autres monuments. Sa profondeur semblerait déjà
(1) Bibliographie dans J. Marcadé, Recueil des signatures de sculpteurs, I, 67 revers.
(2) Cette réparation du monument du 11e siècle av. J.-C. expliquerait peut-être les étrangetés que l'étude des sculptures avait signalées (cf. E. Will, BCH, LXII, 1938, p. 289). La technique de certaines pièces rapportées avait paru surprenante. Peut-être ces anomalies qui affectent surtout les statues de l'extrémité Ouest sont-elles dues à des réparations concomitantes de modifications que l'on constate dans le monument.
(3) La première figure à l'Est — base anépigraphe — correspond en effet selon toute vraisemblance à Apollon, comme E. Will l'a montré, BCH, LXII, 1938, p. 289-304. On pensait auparavant à Athéna (Gardiner et Smith) ou à Aparos (Keramopoullos et Wolters). D'autre part, les entailles que l'on constate sur les blocs d'orthostates à l'arrière de la statue VIII (en partant de l'Est) confirment les conclusions d'E. Will. On peut se demander néanmoins si la destruction du ne siècle ne fut pas plus radicale qu'on ne l'a admis et si le monument ne fut pas complètement détruit. Les statues tombées en avant de la base auraient pu être enfouies et l'ensemble de l'enceinte purement et simplement annexé au téménos de Néoptolème que Pausanias a visité. L'épaisse couche de cendres que les fouilleurs ont trouvée autour de la base RANt répartie aussi bien sur le téménos de Néoptolème à l'Est que sur le monument de Daochos à l'Ouest correspondrait bien à cet élargissement du téménos primitif pour accueillir les hécatombes dont Héliodore conserve le souvenir.
excessive, s'il s'était agi seulement d'abriter la longue base où se dressaient les statues du Thessalien et de sa famille ; mais surtout on a trouvé à l'intérieur même du monument un certain nombre de blocs en calcaire de Saint-Élie dont les caractéristiques techniques et architecturales rappellent de très près celles que l'on observe sur la base des statues thessaliennes : même répartition des éléments en 3 assises, l'une de fondation, seulement ravalée au lit de pose, et sur 0 m. 08-0 m. 09 aux faces visibles tandis que le reste de la pierre est à peine dégrossi ; une assise intermédiaire soigneusement piquetée sur les faces visibles ; une assise supérieure, aux faces visibles finement polies et portant à la partie inférieure la moulure en retrait caractéristique du socle des statues thessaliennes, arrêtée aux angles par la même moulure en doucine qui se raccorde ainsi à la face de
la pierre (PI. 36, 2), tandis qu'à la partie supérieure de ces mêmes faces reparaît le cadre poli (large de 0 m. 05 sur les bords, de 0 m. 038 en haut et en bas) entourant une surface en légère saillie (0 m. 002/0 m. 003) finement martelée.
Ces éléments reproduisent trop exactement le rythme de la base thessalienne pour qu'on puisse négliger la découverte de plusieurs d'entre eux à l'intérieur même du monument. Il paraît malaisé qu'ils n'aient pas quelque rapport avec la consécration de Daochos.
Ces caractéristiques architecturales ont permis de constituer une série de 9 blocs, parmi lesquels 5 sont à rattacher à l'assise supérieure moulurée. Or, tous ces blocs présentent les mêmes caractères : moulurés sur deux faces (visibles), ils sont soigneusement piquetés sur une autre, tandis que la dernière n'a été ravalée qu'à grands traits. En outre la disposition des faces visibles et non vues, la correspondance des mesures permettent d'agencer ces éléments deux à deux, la face polie devenant face de joint entre chaque bloc. La face ravalée exige d'autre part d'être tournée vers un mur contre lequel elle s'appuyait. La répartition des blocs conservés permet ainsi de concevoir au moins 3 groupes de socles composés de 2 blocs à moulure accolés à l'assise supérieure, 3 blocs de soubassement formant sans doute l'assise inférieure pour respecter l'alternance des joints. La nécessité d'accoter ces groupes à un mur amènerait à penser que ces massifs annexes étaient répartis par paire de chaque côté de la chambre thessalienne au long des murs Est et Ouest. Us étaient visibles sur trois côtés moulurés.
Il subsiste cependant des difficultés certaines. Puisqu'ils répondent à l'assise de socles de la base principale, on attendrait que ces groupes eussent également porté des statues. Or, un seul bloc présente au lit d'attente un encastrement pour recevoir une statue (fig. 4). En outre, alors que cette pierre ne peut constituer une assise que complétée
if
Fig. 4. — Socle de statue provenant des « Thessaliens II
par un élément symétrique, elle porte à elle seule le socle de la statue, bien que l'encastrement soit de dimensions considérables. On ne voit pas dans ces conditions à quoi répondraient des massifs de fondations, au nombre de 3 au moins, et sans doute 4, s'ils ne portaient pas tous des statues qui en expliqueraient la présence. L'identité de technique assure, en tout cas, que ces constructions participaient du plan originel. Faut-il attribuer à un inachèvement ou à un accident postérieur l'absence de la plus grande partie des éléments de socle ? Rien apparemment ne révèle l'identité des statues que l'on avait dressées, ou que l'on voulait dresser, sur ces bases annexes de la fondation thessalienne.
A l'Ouest du monument de Daochos, et le dominant nettement (1 m. 32 de différence de niveau), on a aménagé une terrasse également destinée à accueillir un monument votif constitué par un groupe de statues ; mais souci de variété ou de mode, peut-être aussi faute de place, plutôt que raisons religieuses, au lieu de ranger les sculptures sur un socle rectiligne, comme au monument voisin de Daochos, on les disposa sur une base en forme de fer à cheval. Dans l'ignorance où l'on est sur l'origine d'une consécration qui ne renfermait pas moins de 17 statues, on a pris l'habitude de la désigner par sa forme particulière, unique dans le sanctuaire delphique.
L'anonymat de cette base est peut-être cause du peu d'attention qu'on lui a portée. Le rapport de fouilles en 1894 ne l'a pas mentionnée bien qu'on l'eût sans doute déjà atteinte. Le 11 octobre en effet on découvrit les deux dernières statues thessaliennes et le déblaiement en direction de l'Ouest ne s'arrêta que le 23 octobre. Le journal de fouille parle de ce monument le 2 juillet 1895 pour la première fois : « on fouille autour du monument rond qui est à l'Ouest des Thessaliens ». Le 5 juillet l'espace de cette région était assez dégagé pour permettre de continuer jusqu'au «monument rond qui est à l'Ouest des Thessaliens » la voie de dégagement emmenant les déblais à la décharge de l'Est. Seule précision sur la découverte : une photographie des premiers jours de la campagne de 1895 (fin avril) montre le monument incomplètement dégagé et une pierre de socle tombée à terre. On ne peut ainsi attendre aucune précision des circonstances de la découverte pour identifier le monument. Il n'a pas été davantage possible de rapporter à cette construction une dédicace quelconque. La description de Pausanias de son côté n'apporte aucun indice pour identifier ce monument important, ne serait-ce que par le nombre considérable des statues qu'il enfermait.
Les études antérieures n'ont traité de cet édifice qu'en passant. Le plan restauré de Delphes par Tournaire l'a représenté comme une exèdre d'un type hellénistique courant, surmontée de neuf statues ; ce n'était là qu'une esquisse, antérieure à une étude précise des éléments retrouvés. Étudiant le monument thessalien, Gardiner et Smith proposèrent seulement d'attribuer à cette base la statue d'époque romaine dans laquelle Th. Homolle suggérait de reconnaître Sisyphos IL Enfin F. Schober, terminant dans la RE la Topographie v. Delphoi de H. Pomtow, ne consacra que quelques lignes à cette construction. L. Lerat fut Je premier à l'étudier en détail dans un mémoire inédit qu'il adressa à l'Académie des Inscriptions et Relies Lettres ; le présent exposé n'a fait que compléter
sur quelques points une étude menée aussi loin que le permettait l'état de la ruine et les pierres alors connues. Enfin l'anastylose partielle du monument en octobre 1954 a permis les vérifications nécessaires après l'étude théorique1.
Comme pour les autres consécrations de cette région, on dut aménager une terrasse artificielle pour établir le monument en fer à cheval2 : creusant la pente à l'angle Nord- Ouest on dut remblayer à l'Est et au Sud-Est, élevant au Nord-Ouest des murs de terrasse tandis qu'au Sud on établissait des murs d'analemma pour contenir les terres rapportées. Ces derniers n'ont pas résisté au temps, entraînant avec eux la moitié Sud-Est de la terrasse, les murs de terrasse subsistent au contraire conservés à l'angle Nord-Ouest sur une hauteur de 2 m. 45 (h. max. conservée au Nord 3 m. 15, à l'Ouest 2 m. 27). Construits en calcaire grossier du Parnasse, ils présentent un appareil à gros bossage, où les éléments de dimensions moyennes (0 m. 10x0 m. 30) répartis en assises horizontales à décrochements (des empilements de pierres plates rattrapent parfois le décrochement des assises) sont assez régulièrement taillés à joints obliques, donnant à l'ensemble un dessin trapézoïdal (PI. 38, 2). Laissant entre les murs de terrasse et lui un étroit couloir de 0 m. 78 à l'Ouest, de 0 m. 68 à l'Est, un second mur protégeait plus directement la base des statues, selon un dispositif identique à celui que l'on rencontre au téménos de Néoptolème ou au monument de Daochos. Ce mur de protection subsiste également à l'Ouest et au Nord. Il comporte actuellement au-dessus de fondations en brèche du Parnasse deux assises de blocs en calcaire gris de Saint-Élie, une assise de réglage dont quinze pierres sont en place : hautes de 0 m. 28, larges de 0 m. 535, elles ont une longueur variable de 0 m. 74 à 1 m. 11 ; elles portent au lit d'attente des crans de pince pour la mise en place des éléments supérieurs ; au-dessus, une rangée d'orthostates moins larges (0 m. 493) et plus hauts (0 m. 535) subsiste sur tout le côté Nord et sur la face Ouest. De longueur variable (de 0 m. 82 à 1 m. 13) ceux-ci ne portent aucune trace de scellements, de goujon, ni de trous de pince pour la mise en place des éléments supérieurs. Mais sur la face Nord demeure, conservé sur une hauteur de 1 m. 97, un mur d'éléments plus petits qui semble bien répondre à la construction originelle3. Si médiocre que paraisse en effet l'appareil intérieur de ce mur vers le Sud, à l'arrière de l'assise de socle, la face tournée vers le Nord est au contraire régulièrement ordonnée en assises régulières à gros bossage. Faisant saillie d'environ 5 centimètres de chaque côté sur le nu de l'assise d'orthostates, ce petit mur comprend deux cours d'éléments parallèles interrompus à
(1) Cf. la restauration proposée par Tournaire : FD, Album, pi. IX ; F. Schober, RE, Supplbd IV, 134, n° 223 ; cf. Gardiner-Smith, AJA, XIII, 1909, p. 459 ; le mémoire inédit de L. Lerat a été présenté à l'Académie des Inscriptions en 1934 (cf. CRAI, 1935, p. 183-184-Ch. Diehl) ; le présent chapitre repose essentiellement sur cette étude. M. P. de La Coste-Messelière me rappelle à propos de cette offrande une idée chère à Ë. Bourguet pour expliquer les disparitions massives de statues dans le sanctuaire delphique : les pillages romains sont peut-être pour une grande part responsables de ces disparitions totales. Tout un ensemble aurait pu être ainsi emporté à la fois. L'anastylose de 1954 a conduit à modifier sur certains points la reconstitution faite par l'architecte Albinus en 1934, en particulier pour le placement des blocs de socle (interversion nécessaire des blocs 10 et 14 de la reconstitution d'Albinus).
(2) Cette terrasse, presque carrée, mesure 8 m. 50 d'Est en Ouest et 8 mètres du Sud au Nord.
(3) On pense tout d'abord que ce mur en petit appareil est une construction tardive — et telle a été longtemps mon sentiment. Néanmoins après des examens minutieux et répétés, des discussions avec MM. P. de La Coste- Messelière, L. Lerat devant le monument lui-même, j'ai cru devoir adopter la solution présentée ici. Ce n'est en effet, à mon sens, que le revers du mur que l'on voit aujourd'hui immédiatement derrière l'assise de socle, revers jadis sans doute recouvert d'un enduit stuqué.
distance régulière par des pierres placées en parpaing tous les mètres environ (parement cxt. large de 0 m. 32 ±, int. de 0 m. 13).
La disposition de ces murs de protection changeait à l'Est. Le mur d'enceinte, aujourd'hui détruit, aboutissait sur un petit mur d'appareil polygonal qui forme dans l'état actuel le mur d'enceinte Ouest du monument de Daochos. En fait, bien que construit lui aussi en brèche du Parnasse, ce mur est fort différent du mur de terrasse qui protège au Nord le monument de Daochos. Les assises de cette construction conservent bien davantage l'horizontalité, en dépit de légers décrochements et de l'emploi de bouchons. En outre l'appareil trapézoïdal est beaucoup plus marqué dans cette construction que sur le mur de terrasse Nord des Thessaliens, beaucoup plus proche du dessin polygonal. A l'angle que forment les deux constructions le mur Ouest n'est pas lié avec le mur Nord. Il ne fait que s'appliquer contre lui. La jonction des murs n'est pas primitive. Un sondage effectué par L. Lerat en mai 1934 à l'arrière du mur qui limite actuellement à l'Ouest la terrasse a fait découvrir l'angle primitif du monument. Le mur de terrasse situé au Nord du monument de Daochos se prolonge de 0 m. 96 au-delà du mur qui limite actuellement la terrasse à l'Ouest. En ce point il faisait à angle obtus retour vers le Sud et les éléments de ce mur de retour sont conservés sur une longueur de 0 m. 945. Le monument de Daochos occupait primitivement un espace plus considérable qu'aujourd'hui. Lorsqu'on voulut construire la base en fer à cheval, on disposait d'un espace si restreint qu'on décida d'empiéter sur la terrasse thessalienne (cf. plan 13). L'étude chronologique du monument en fer à cheval trouve dans cette particularité topographique une détermination assurée puisque la date du monument de Daochos est connue. Autre conséquence de cette exiguïté de la terrasse : Le mur d'enceinte de la base en fer à cheval détermine à l'Ouest et au Nord un étroit couloir avec les murs de terrasse. A l'Est au contraire il lui était exactement superposé, et en constituait la partie supérieure.
Il est actuellement plus difficile de se représenter comment la terrasse se terminait au Sud. Dans sa région Ouest elle pouvait s'appuyer sur le mur polygonal situé à l'arrière de la « niche de Lilaia », mais dans sa partie Est les murs de soutien faisaient défaut. Le gros rocher dont on a ravalé la face Sud pour établir un bassin au niveau de la terrasse du temple n'était pas assez élevé pour atteindre le niveau de la nouvelle terrasse ( — 2 m. 06). De la sorte on dut construire un mur d'analemma dont i) ne reste plus trace, prolongeant vers l'Est le mur d'appareil polygonal qui subsiste à l'arrière de la « niche de Lilaia ».
Il est aussi malaisé de se représenter la disposition du mur d'enceinte proprement dit. Il est exclu en ce point qu'il se soit confondu avec le mur d'analemma situé au Sud, puisque la voie d'accès qui gagne la région supérieure du sanctuaire passait en cet endroit. En outre des fondations de brèche à l'angle Sud-Ouest du mur d'enceinte sont conservées. Une pierre reste en place qui laisse entre elle et le mur polygonal situé plus au Sud un intervalle de 2 m. 75, telle était sans doute la largeur du passage que l'on avait ménagé pour accéder à l'Ouest vers le théâtre, au Nord vers la lesché. Aucun autre élément ne peut être attribué au mur Sud de l'enceinte.
Sur la terrasse ainsi déterminée, à l'intérieur de ce double mur d'enceinte, on
avait établi la base des socles, si étroitement contenue dans son péribole qu'elle lui était tangente aux extrémités Sud-Est et Sud-Ouest, ainsi qu'au côté Nord. Profonde de 6 m. 94, elle comprend deux parties : la région Nord en forme de demi-cercle parfait (rayon extérieur : 2 m. 90) prolongé à l'Est et à l'Ouest par deux segments rectilignes (long, maximum : 3 m. 40). La disposition du monument vers le Sud demeure hypothétique dans l'état actuel de la ruine.
En élévation la base comportait trois assises : 1° une assise de fondations, haute de 0 m. 27 à 0 m. 32, faite d'éléments en calcaire grossier du Parnasse posés à même le sol. Rapprochés sans scellements ces blocs sont assemblés selon un système de joints trapézoïdaux tels qu'un élément dont la petite base du trapèze se trouve au lit d'attente s'adapte à un élément dont la plus grande base est à la partie supérieure du bloc. Malgré cette précaution ces fondations n'étaient guère solides. Non seulement elles ont disparu sur toute la partie Est du monument, mais à l'extrémité Sud-Ouest, elles s'étaient affaissées de près de 20 centimètres (la coupe de l'état actuel a été dressée avant la restauration du monument au cours de laquelle on a rétabli le niveau des assises ; dans la région Nord-Ouest elles sont au contraire restées en place, car elles sont fondées sur le rocher). Vers l'avant les pierres de fondations sont régulièrement polies à la partie supérieure sur une hauteur qui varie entre 8 et 10 cm. 5 ; on a ensuite laissé subsister sur chaque bloc une saillie accusée atteignant jusqu'à 0 m. 20 de large ; le sol du monument, dallage, plancher ou seulement remblai, devait atteindre ce niveau et s'appuyer sur des saillies aussi proéminentes. Selon un procédé que l'on rencontre dans les monuments voisins (monument de Daochos, sanctuaire de Néoptolème) ces blocs de fondation ne sont pas scellés entre eux.
2° Au-dessus de ces fondations une assise de blocs, allongés et larges, en calcaire de Saint-Élie, constitue le soubassement des pierres de socles. Conservés sur la partie Nord et Ouest, six de ces éléments subsistent encore. De hauteur constante (0 m. 365), ils sont de longueur et de largeur variables (de 1 m. 17 à 1 m. 65 pour la longueur, de 0 m. 76 à 0 m. 81 pour la largeur). Les six blocs encore en place portent tous au lit d'attente de longs scellements en \~1 (de 0 m. 23 à 0 m. 27). Le dernier bloc en place à l'extrémité Sud-Ouest ne porte pas de scellement qui l'eût relié au bloc suivant. L'anathyrose qu'il présente à la face de joint montre pourtant qu'il n'était pas le dernier élément du monument sur ce côté. En retrait de 0 m. 05 environ sur l'assise de fondations, ces blocs présentent tous le même travail. Soigneusement piquetés à l'avant, à l'intérieur d'un cadre uni de 3 centimètres environ, parés de larges anathyroses aux joints, tandis que le reste de ces faces est vigoureusement démaigri au marteau à pointe, ils sont seulement dégrossis à l'arrière, sauf le dernier bloc au Sud-Ouest, qui, tangent au mur d'enceinte, n'a pas été seulement plus soigneusement dégrossi que les autres mais présente une sorte d'anathyrosc, moins finement polie que les anathyroses de joints (longueur en haut 0 m. 10, à droite 0 m. 14) encadrant une face assez profondément démaigric (sur 3 centimètres de profondeur) pour qu'il n'y eût aucun obstacle à la pose de cet élément, et qu'il pût s'adapter exactement à l'orthostate du mur d'enceinte.
Soigneusement poli, le lit d'attente de ces éléments présente les mêmes caractéristiques : outre les trous de pince pour la mise en place de l'assise supérieure (parfois deux
trous de pince côte à côte indiquant l'utilisation simultanée de deux leviers), on a tracé sur ces blocs des traits de repère indiquant la position des blocs supérieurs. A 0 m. 027 de la face antérieure une ligne continue marque la retraite de l'assise de socles. Cette ligne est recoupée perpendiculairement par des marques repères indiquant le centre du bloc supérieur et la place exacte des faces de joints.
3° Au-dessus de ce soubassement venait enfin l'assise des socles ; quinze éléments ont été retrouvés, que la fouille de 1894 avait laissés épars, que L. Lerat avait reconnus1, que l'on a pu rassembler sur le monument, et remettre en place dans la mesure où les fondations étaient conservées (PI. 39, 2). Désormais sur la partie Nord et Ouest du monument dix éléments ont été replacés, tandis que cinq autres appartenant à la partie Est sont rangés sur la terrasse. Les caractéristiques architecturales de ces éléments sont les suivantes : hauts de 0 m. 64, ils ont une longueur qui varie entre 0 m. 57 et 0 m. 68 à l'avant, 0 m. 61 et 0 m. 82 à l'arrière ; leur largeur oscille entre 0 m. 675 et 0 m. 75. La face postérieure des blocs est largement dégrossie à la masse. Les faces de joints au contraire présentent toutes un cadre d'anathyrose (de 0 m. 07 à 0 m. 09 de large) sur les côtés et à la partie supérieure. La partie inférieure en est le plus souvent dépourvue, car à l'intérieur des bandeaux d'anathyrose les faces latérales ont été profondément — bien qu'inégalement — démaigries (parfois jusqu'à 0 m. 13 de profondeur), non seulement pour faciliter la pose des blocs, mais surtout pour alléger des éléments fort lourds et difficiles à manier. La face antérieure de chaque bloc au contraire, polie avec soin, présente deux moulures : de la moulure supérieure ne subsiste que la baguette qui la limitait vers le bas ; la moulure inférieure est au contraire mieux conservée (PI. 41, 3). Elle comporte de haut en bas un rongé, un tore et une scotie entre deux baguettes. Seule la partie inférieure de cette rnouluration a parfois souffert ; lors de la pose, elle était rigoureusement alignée sur la marque repère tracée au lit d'attente des pierres de soubassement. A la face supérieure enfin, ces divers blocs sont soigneusement piquetés, mais non polis. Des encastrements pour statues de marbre y avaient été ménagés. Sauf sur deux des éléments conservés qui supportaient entièrement un socle de statue, les figures sculptées étaient posées à cheval sur deux blocs.
La disposition et le nombre des statues dépendent de la restitution que l'on doit adopter pour la partie Sud de la base. Deux séries d'indications complémentaires permettent d'arriver à une solution approximative en dépit des éléments disparus. A l'Ouest en effet il est assuré que le bloc en place sur l'assise de soubassement n'est pas le dernier. Non seulement il ne tombe pas à l'aplomb de cette assise, et présente une anathyrose témoignant de la présence d'un autre bloc au Sud, mais l'élément de son soubassement lui-même n'est pas le dernier de cette assise. En effet si ce dernier ne porte pas à son extrémité Sud la marque du scellement en \~] qui relie tous les éléments de cette assise, il présente pourtant sur sa face de joint un cadre d'anathyrose significatif. En outre la place du mur de retour Sud est assurée à l'Ouest par les deux éléments de brèche encore en place. Si l'on suppose que le bloc de soubassement encore en place était suivi d'un élément de même longueur (1 m. 60), ce dernier bloc tombait sensible-
(1) Sauf un seul, le n° 15, identifié en 1948 dans un dépôt de pierres à l'Est du sanctuaire, au niveau du trésor de Cyrène. Ce nouvel élément a conduit à modifier sur certains points la restauration d'Albinus.
ment au nu du mur de retour. Malgré l'absence de fondations sur le côté Est les socles de statues conservés apportent des indications complémentaires. On dispose en effet de trois blocs qui se placent dans le secteur rectiligne du côté Est. Or la disposition de ces blocs est telle que si les éléments 15 et 5 se juxtaposent1, l'élément 12 ne peut précéder immédiatement le bloc 15 en raison des encastrements de statues. On doit ainsi supposer qu'il manque un élément dans cette série. Qu'il n'en manque pas plus d'un, est, en outre, imposé par la longueur limite fixée à l'Ouest par la fondation du mur Sud à une distance telle que l'on peut placer après le dernier élément en place un seul socle de statue. Si l'on constate enfin qu'une statue était placée dans l'axe du monument au centre du demicercle on en conclura aisément à la disposition symétrique des figures de part et d'autre de cet axe. C'est ainsi huit statues que l'on est amené à supposer de chaque côté de la représentation centrale, soit un groupe de dix-sept sculptures pour l'ensemble du monument (PL 39, 1, 2; 40, l)2.
Les restitutions de la partie Sud et des régions hautes de l'édifice restent au contraire fort incertaines. On peut être tenté de rétablir sur le côté Sud une ligne au moins d'orthostates répondant à celle qui constitue la partie basse du mur de protection sur les trois autres faces. Les deux éléments de brèche qui subsistent en fondations à l'angle Sud- Ouest donnent quelque vraisemblance à cette solution. Faut-il en ce cas restituer un mur continu interdisant tout accès auprès des statues ? On pourrait alors songer à placer en couronnement de l'assise d'orthostates une suite d'éléments plus légers sur lesquels eût été gravée la dédicace du monument. L'incertitude sur la restauration des parties supérieures est plus grave encore. Sans doute l'existence du mur Nord au-dessus de l'assise d'orthostates rend-elle moins incertaine que dans le monument voisin de Daochos l'existence d'une haute chambre fermée protégeant les statues. Mais le problème de la couverture d'un tel monument reste entier. Dans un édifice où les murs d'enceinte s'élevaient si près du groupe des statues, l'ensemble sculpté risquait de manquer de lumière, même si la partie Sud était entièrement ouverte. En outre l'irrégularité de l'appareil sur le mur Nord, à l'arrière des statues, rend nécessaire la présence d'un revêtement qui répond mieux à un édifice couvert. Rien apparemment dans les éléments conservés ne permet de choisir entre les hypothèses.
Quelque difficulté qui subsiste ainsi dans la restitution architecturale du monument, il est encore plus incertain de retrouver certains éléments de la décoration sculptée qu'il abritait. Il est assurément étrange que les statues du monument de Daochos aient été conservées en si grande partie, et que rien ne subsiste des dix-sept figures qui se dressaient sur cette base3. Dans l'étude que Gardiner et Smith consacrèrent au monument de Daochos, ils furent conduits à exclure du groupe constitué par Th. Homolle la représentation appelée jusqu'alors « Sisyphos II ». Trouvée sur la place du pronaos, cette
(1) Cette numérotation des éléments du socle correspond aux numéros portés sur la restauration d'Albinus, revue et complétée par C. Tousloukof.
(2) Sur ces arrangements semi-circulaires où les statues sont nécessairement en nombre impair pour des raisons de symétrie, cf. J.-Ph. Lauer et Ch. Picard, Les statues plolémaïques du Sérapiéion de Memphis, p. 39-44, et p. 152-153.
(3) Cf. pourtant la suggestion que nous devons à M. P. de la Coste-Messelière d'un pillage conscient et organisé. On peut alors se demander pourquoi les statues du groupe thessalien ont été épargnées. Étaient-elles déjà ensevelies et le monument rasé, comme on pourrait le conclure de certains indices ?
statue aurait pu tomber de la base en fer à cheval. Mais L. Lerat notait déjà en 1934 que non seulement aucune cavité de socle conservé ne répondait à la plinthe de cette statue, mais que l'analyse stylistique conduisait à dater la sculpture assez tard dans l'époque hellénistique, alors que le monument paraît remonter à la haute époque hellénistique, et sans doute au 111e siècle. En revanche L. Lerat songeait à rapporter à cette consécration deux statues trouvées non loin de là dans le téménos de Néoptolème : les nos inv. 1817 et 1819 dites respectivement de « Thémis » et du « Philosophe » pouvaient par l'analyse stylistique être assignées toutes les deux à la première moitié du me siècle, et d'autre part la plinthe du n° 1819 semblait répondre au socle n° 10 tandis que celle du n° 1817 se serait encastrée dans les évidements juxtaposés des nos 14 et 111. Mais l'anastylose du monument a montré que la place des socles 14 et 10 devaient être intervertie dans la reconstitution proposée par S. Albinus en 1934. Il est désormais exclu que la plinthe du n° 1819 puisse convenir aux évidements des socles 10 et 11 juxtaposés, et si la plinthe du n° 1817 répond encore sur la partie conservée à l'encastrement du socle n° 14, la part d'incertitude reste trop grande pour qu'on puisse proposer cette attribution. Ainsi aucune sculpture retrouvée ne peut être rapportée en toute sûreté au monument en fer à cheval. La topographie et l'architecture peuvent seules aider à déterminer approximativement sa chronologie.
La topographie fournit un point de départ, puisque la terrasse du monument en fer à cheval a empiété sur l'emplacement réservé au monument de Daochos. Nécessairement postérieur à 330 av. J.-C, le monument ne doit pas cependant être assigné à une date trop tardive. Non certes que les scellements en ["1 qui relient les éléments de l'assise de réglage fournissent une indication suffisante, mais le travail du calcaire, la modénature des moulurations imposent d'en maintenir l'exécution à une date assez haute. La forme du monument se rattache apparemment à une mode dont on peut, semble-t-il, saisir les premières manifestations. L'évolution architecturale des monuments semi-circulaires et de l'exèdre en général n'a pas fait encore l'objet d'une étude d'ensemble ; le recensement même n'est pas encore possible qui permettrait de replacer le monument delphique dans une série bien assurée. On a récemment montré que certains de ces édifices pouvaient répondre à des manifestations du culte dionysiaque2. Étendre ces conclusions à toutes les constructions de cette forme serait sans nul doute excessif, même si certaines exèdres se rattachent expressément à des cultes héroïques ou funéraires3. Dans le cas du monument delphique, on pourrait, certes, évoquer le voisinage du sanctuaire de Néoptolème, mais il faudrait alors convenir que, plus proche du culte héroïque, la base familiale de Daochos avait conservé une disposition rectiligne. En fait, et les détails topographiques le montrent avec certitude4, la forme du monument fut
(1) On a cru pouvoir tenir celle identification pour liés probable tant que le remontage n'avait pas montré l'impossibilité de juxtaposer les socles 4 et 10, comme Albinus l'avait proposé. Seule la remise en place de 1954 en a montré l'impossibilité ; la vérification a été faite réellement avec les moulages des plinthes des statues considérées.
(2) Cf. J.-Ph. Lauer et Ch. Picard, Les slalues plolémaïques du Sérapiéion de Memphis, p. 38 à 47.
(3) Cf. cependant, ibidem, p. 156, n. 2 : « le rôle funéraire donné aux exèdres jusqu'en Gaule, (J.-J. Hatt, La tombe gallo-romaine, 1950, p. 69) révèle du moins encore que le sens religieux premier (dionysiaque) de tels hémicycles n'avait jamais été complètement oublié ».
(4) Cf. supra, p. 82 ; on a empiété à l'Est sur la terrasse du monument de Daochos.
imposée par le manque de place. Pour présenter leurs dix-sept statues les constructeurs du monument en fer à cheval disposaient d'un espace beaucoup plus réduit que le Thessalien Daochos, leur prédécesseur. Ils tournèrent la difficulté en adoptant la disposition en fer à cheval : sur une surface presque moitié moindre1, ils surent ranger un groupe de statues deux fois plus nombreux. Ainsi, en dépit de la forme, l'intention de cette base n'apparaît pas différente de celle qui avait conduit Daochos à consacrer son groupe familial dans le sanctuaire. Désormais ces ex-voto se répandront de plus en plus, assemblées de famille où se traduit l'orgueil des particuliers plus que la grandeur d'une politique2. Réunion de sages, comme à Mcmphis, ou plus simplement groupe familial, les dix-sept statues assemblées sur la base en fer à cheval répondent bien à la mode de leur temps : la fin du ive siècle, le début de l'époque hellénistique qu'évoquent les détails d'architecture, seuls critères qui nous restent pour juger de la date.
Quand on sait d'autre part les circonstances historiques qui avaient conduit le Thessalien Daochos à établir près du sanctuaire de son ancêtre héroïque la consécration familiale, on devine la signification que les constructeurs du monument en fer à cheval avaient pu donner à la leur. Comment les raisons topographiques n'auraient-elles pas été déterminantes pour les contraindre à choisir un espace si réduit pour un groupe si important, alors que la région Nord du sanctuaire leur offrait apparemment entre la lesché et le monument de Daochos des espaces plus vastes sinon moins accidentés ? Tout se passe encore une fois comme si les dédicants avaient voulu s'établir au plus près du sanctuaire de Néoptolème, au plus près aussi peut-être de la consécration thessalienne sur laquelle ils allèrent jusqu'à empiéter ? Est-il excessif de chercher dans cet empiétement la preuve d'une parenté ou d'une hostilité ? Aucune réponse assurée n'est possible dans l'incapacité où nous sommes de rapporter à ce grand ensemble une œuvre de sculpture ou une inscription. Tout au plus peut-on croire qu'il avait été consacré par une riche famille de Thessalie, par un peuple ou un personnage en relation avec Néoptolème3, au début du me siècle sans doute.
(1) La base en fer à cheval occupe 64 mètres carrés, le monument de Daochos, plus de 120 mètres carrés.
(2) Cf. J.-Ph. Lauer et Ch. Picard, Le, p. 156 : « A partir de l'époque de Lysippe ... on a encore multiplié les bases monumentales soit droites soit incurvées, où des fdes de statues-portraits prenaient place. 11 s'agissait souvent d'ex-votos de famille, de syngenika ». Les consécrations de groupes remontent assurément à des traditions anciennes, comme le montrent tant de monuments delphiques par exemple. A Délos, J. Marcadé (BCH, LXXIV, 1950, p. 211- 215) a montré comment il y avait dès l'époque archaïque une véritable assemblée divine ainsi réunie. La nouveauté des consécrations postérieures à celles de Daochos est de réunir les portraits de famille, comme jadis on présentait les dieux, les héros ou les vainqueurs amenant à Apollon, la dîme des dépouilles ennemies. Désormais l'époque hellénistique multipliera ces monuments : cf. les monuments à deux (ou trois) colonnes tels que celui d'Aristainéta (F. Courby, FD, Terrasse du temple, p. 257-262).
(3) On pourrait suggérer, mais sans raison décisive, aussi bien les Knianes, qui avaient une part importante dans le culte du héros que Pyrrhos et la monarchie épirote, descendante de Néoptolème, les Attalides, ou même les Étoliens, lors de leurs hostilités contre la Thessalie et pendant leur prééminence dans le sanctuaire. N'avaient-ils pas, eux aussi, repoussé le péril gala te, aux côtés de Néoptolème (cf. Pausanias, X, 19, 4) ? A cette époque, en effet, le plus illustre descendant de Néoptolème, Pyrrhos d'Épire s'imposait parmi les souverains hellénistiques. Mais ses rapports avec Delphes n'apparaissent pas clairement (cf. P. Lévêque, Pyrrhos, p. 567, et n. 2, p. 681, et n. 5 ; R. Flacelière, FD, III, 4, 235, p. 278-279).