L'extrémité occidentale de l'Ischégaon (plan
Limitant au Nord la terrasse du temple, le haut mur où l'on a proposé très vite de reconnaître ï Ischégaon des comptes a été étudié par F. Courby1. Mais de même qu'à l'Est les recherches nouvelles ont fait apparaître la nécessité de reprendre les conclusions précédemment énoncées de même à l'Ouest les vérifications récentes imposent de reconsidérer le problème2. Tant en procédant à des sondages en profondeur qu'en faisant partiellement décaper la face Sud du mur où le ruissellement des eaux avait amassé d'épais dépôts, F. Chamoux a fait les constatations suivantes :
1° Au point où la construction de pôros fait place au mur de béton romain, la brisure irrégulière que l'on constate pour les assises supérieures « se poursuit jusque dans les fondations. Sous Y Ischégaon de béton, un bloc taillé des fondations du mur en pierres de taille subsiste encore, mais déplacé et saillant hors de l'assise dont il faisait partie, tel sans doute que le choc qui a brisé le mur l'a laissé... Il est [ainsi] évident qu'un choc violent est venu rompre à cet endroit le bel appareil isodome. Les derniers blocs de chaque assise ont d'ailleurs là des longueurs très différentes, parfois considérables, ce qui donne à penser qu'un renforcement3 du mur avait été prévu dès la construction première à cette place » ;
2° Mais surtout on a pu vérifier les mesures des blocs employés : « le mur comporte, sur la face Sud, douze assises visibles : l'assise inférieure est en grande partie enterrée,
(1) F. Courby, FD, Terrasse du temple, p. 215-220. Encore une fois ce développement ne constitue pas une publication nouvelle mais seulement une mise au point de l'analyse de F. Courby, qui reste ici encore fondamentale, dans sa partie descriptive au moins.
(2) Ces vérifications ont été effectuées par F. Chamoux et tout ce développement se fonde très précisément sur le rapport que F. Chamoux a adressé à M. Le Directeur de l'École Française et qu'il m'a très obligeamment communiqué (rapport de 7 pages manuscrites accompagnées de 3 planches). Les travaux ont duré « du 2 au 6 août 1947... ; ils ont occupé en moyenne 3 ouvriers pendant 5 jours... ». Le dessin du mur dégagé a été exécuté par C. Tousloukof à la demande de F. Chamoux et la plupart des photographies relatives à cette section ont été prises par F. Chamoux. Les passages cités sont directement empruntés au rapport de F. Chamoux ; cf. déjà F. Chamoux, FD, L'Aurige, p. 8, n. 1.
(3) F. Chamoux emploie justement le terme de renforcement et non de contrefort, car il est remarquable que les parties saillantes du mur sont en avant de lui, puisque la poussée vient du Nord. La raison de cette disposition est facile à saisir : il fallait empiéter le moins possible sur la terrasse du temple, déjà très réduite après la catastrophe de 373. On a ainsi entaillé le flanc de la pente pour renforcer le mur que l'on voulait rectiligne au Sud, sur la terrasse du temple.
l'assise la plus élevée n'est représentée que par une seule pierre encore en place. Ces assises ont une hauteur irrégulière, de 0 m. 345 à 0 m. 355 environ, sauf la dixième (en partant du bas) qui est sensiblement plus haute (0 m. 47). Les neuf premières assises sont parfaitement isodomes, chaque bloc ayant une longueur de 0 m. 81. La dixième assise, étant plus haute, est composée de blocs deux fois plus longs (1 m. 62). La onzième assise est de nouveau faite de blocs longs de 0 m. 81, mais le seul bloc subsistant de la onzième a une longueur de 1 m. 62, bien qu'il soit haut de 0 m. 35. La face visible de chaque bloc est ornée d'un cadre large de 4 à 5 centimètres. Le nettoyage a fait apparaître, à l'aplomb de l'ante Est de la niche de Cratère une modification remarquable dans les dimensions des pierres du mur. Chaque assise garde la hauteur canonique de 0 m. 35 et l'appareil reste isodome, mais à partir de cet endroit jusqu'à l'extrémité occidentale du mur, c'est-à-dire dans toute la partie qui supporte la niche de Cratère, la longueur des blocs employés est de 0 m. 96 et non plus de 0 m. 81, comme elle l'était sous la terrasse de l'Aurige. Cette modification entraînerait un décalage dans la répartition régulière des joints, si ce décalage n'était compensé grâce à l'insertion aux assises impaires d'un bloc de 0 m. 885 de long. Il y a là un raffinement de construction qui doit évidemment être en rapport avec l'existence de la niche de Cratère : on notera en effet que cette dimension de 0 m. 96 est celle là même que l'on retrouve pour la largeur des antes de la niche. L'emploi de blocs plus gros peut avoir été jugé nécessaire pour renforcer le mur à l'endroit où il devait supporter le poids d'un monument considérable. La terrasse de l'Aurige, qui n'en portait pas, n'exigeait pas un soutien aussi puissant.
Une autre coïncidence n'est pas non plus fortuite : le niveau du dallage dans la niche de Cratère, nettement visible par la trace qu'il a laissée sur les murs, correspond au niveau de la 10e assise de V Ischégaon, qui est plus haute que les autres (0 m. 47 au lieu de 0 m. 35). C'est là sans doute ce qui explique la présence de cette assise que présentait pour l'œil, sur le mur de la terrasse de l'Aurige, le parapet en grandes plaques qui régnait en avant de la niche et servait là de couronnement à ITschégaon, comme l'avait bien senti F. Courby. On notera que l'échiffre de l'escalier du théâtre, dont l'appareil et le matériau sont semblables à ceux de Y Ischégaon et qui a sûrement fait partie du même plan possède aussi une assise de couronnement (on y voit encore des encastrements de stèles) plus haute que les autres assises ».
La conséquence de ces observations paraît aller de soi et F. Chamoux n'a pas manqué de l'indiquer dans son rapport : « Il semble bien que nous ayons la preuve matérielle que la construction de la niche de Cratère (ou d'un monument semblable, à cet emplacement) a été prévue dès' la construction de V Ischégaon et a donc fait partie du plan d'aménagement de la terrasse du temple établi aussitôt après la catastrophe de 373 ». Conclusion aussi inévitable apparemment que surprenante : V Ischégaon est daté par les mentions des comptes sous l'archontat d'Aristoxénos en 356/5 ; la consécration de la niche de Cratère, sûrement datée par l'épigramme votive, est postérieure à 321 (F. Courby, Terrasse du temple, p. 240). Faut-il admettre que l'emplacement réservé en 356 resta inoccupé jusqu'en 321 ? Il faudrait alors supposer, comme on l'a fait dans le rapport, que la niche de Cratère prit la place d'un monument antérieur, soit inachevé, soit détruit en 321 sans laisser aucune trace. Une autre solution consisterait assurément
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à refuser d'identifier VIschégaon avec le mur en pôros. Mais É. Bourguet et F. Courby ont depuis longtemps fait valoir les difficultés de rencontrer dans la région du temple un autre mur qui pût répondre aux paiements des naopes. Songer au mur de brèche qui prolonge à l'Est VIschégaon ne résout pas la question : d'une part, le travail est beaucoup moins important ; de l'autre, l'emploi de la brèche paraît nettement postérieur à la troisième guerre sacrée. Enfin, comme l'a noté F. Courby, le mur de pôros est fait de remplois pris au temple du vie siècle. Il est d'autant plus vraisemblable d'y trouver une construction consécutive à la catastrophe de 373, et sans doute parmi les premières, qu'il s'agissait d'aménager la partie la plus bouleversée de la terrasse1.
Faut-il donc, restant sur une aporie, continuer à identifier VIschégaon avec le mur en pôros et penser que la niche de Cratère ou un monument antérieur y avait été prévu dès 356 ? Une autre solution demeure, semble-t-il, possible. Il n'est pas indifférent en effet que le mur soit fait de remplois. En ce cas, plus qu'à un plan préétabli les variations que l'on constate dans les mesures des blocs ne répondent-elles pas seulement aux mesures des matériaux qu'il fallait remployer ? Un lot fournissait plus aisément des blocs de 0 m. 96 de long, un autre, des éléments de 0 m. 81. Le décalage soigneux que l'on a observé aurait seulement permis la transition entre deux lots de pierre sans rompre le rythme de la construction. D'autre part, la présence de la 10e assise, plus haute, répondant au parapet de la niche de Cratère, impose-t-elle la concomitance des deux constructions ? Dans le haut mur de pôros la présence de cette 10e assise, différente, peut répondre à des commodités pratiques (nécessité de remployer des blocs plus hauts sans les retailler à trop grande perte), et surtout à des raisons d'esthétique. Le bandeau plus large de la dixième assise brisait la monotonie de ce grand mur. Voulut-on ensuite aménager la niche de Cratère ? Il est naturel que l'on ait pris comme niveau le bandeau plus épais du mur antérieur. Ainsi les particularités, qu'une observation plus exacte a fait apercevoir, n'imposent peut-être pas que l'on ait prévu dès 356 le monument que l'on édifia après 321. Elles ne contraignent pas davantage sans doute à chercher ailleurs un Ischégaon que l'on a eu raison d'identifier avec la grande construction de pôros limitant, sur toute cette région, la terrasse du temple2.
(1) L'exploration de la région Est en a effet montré que celle-ci avait peu souffert, d'où les facilités que les entrepreneurs y ont trouvées pour entasser leurs déblais.
(2) La construction de ce mur oblige à reconsidérer la réorganisation de la place de l'opisthodome au ve siècle. Il est clair en effet que ce mur fut bâti au Sud de la zone antérieurement libre, en diminuant ainsi la terrasse du temple. Or la quantité de bronzes découverts sous la maison Kounoupis (située sur l'emplacement de la trouvaille de l'aurige — Cf. F. Chamoux, FD, L'aurige, p. 8, 39 sq.) montre que l'on a remblayé au Nord de V Ischéguun, une fois qu'il eut été construit. Dès lors la question se pose de déterminer l'origine de ces remblais. On a le plus constamment admis que l'aurige en particulier avait été précipité par la catastrophe de 373 à la place où on l'a découvert ; il serait ainsi tombé de la terrasse supérieure sensiblement de la région du « Potéidanion » (cf. déjà É. Bourguet, Ruines de Delphes, p. 241). Cette hypothèse est possible ; elle n'est pas assurée. Le simple examen de ce qui s'est passé à l'Est eût pu indiquer une autre solution. C'était en effet la région du temple qu'il importait de débarrasser ; or à l'Est, où l'on avait plus de place, on a entassé particulièrement les marbres provenant du temple ; à l'Ouest, on trouve surtout des bronzes. Pourquoi ceux-ci ne viendraient-ils pas eux aussi de la terrasse du temple qu'il fallait essentiellement déblayer ? La restitution que F. Chamoux a donnée au cours de son étude (p. 25) montre bien que l'aurige n'était qu'une partie d'un vaste ensemble ; cette mutilation de l'offrande explique aisément qu'on ait enseveli ces restes, quelle que fût la beauté dont ils témoignaient encore. Par suite on réservera la possibilité pour l'offrande de Polyzalos de s'être un jour dressée sur la place de l'opisthodome, aux plus proches abords du temple, aussi bien que sur les terrasses supérieures.
En revanche, contrairement à ce que pensait F. Courby, il paraît très probable que V Ischégaon ne s'est jamais élevé plus haut que la 11e assise en place. En outre, les conditions de la rupture à l'extrémité orientale prouvent que la construction première s'étendait plus loin à l'Est, mais sans qu'on puisse en définir exactement le terme. De toute façon, le mur de poros ne devait pas s'étendre beaucoup plus loin à l'Est : les remplois que l'on constate autour de la niche votive ménagée au centre témoignent que les constructeurs du béton romain reprirent certains matériaux de la partie détruite (cf. F. Courby, FD, II, Terrasse du temple, p. 218, et fig. 175). Selonto ute vraisemblance au ive siècle, un large intervalle séparait dans la partie centrale le mur de pôros, Ischégaon en construction lorsqu'éclata la 3e guerre sacrée, et la construction de brèche édifiée à l'extrémité orientale, quand fut terminée la guerre contre les Phocidiens. Le chaos rocheux amassé au centre paraissait assez stable pour qu'on n'eût pas à le contenir par une construction qui bornait étroitement la terrasse du nouveau temple, déjà très à l'étroit. Ce fut seulement à l'époque tardive1 que de nouveaux glissements de rochers menacèrent la sécurité de l'édifice au centre. A l'Ouest comme à l'Est les murs du ive siècle furent endommagés. C'est alors que fut construite la puissante construction qui domine aujourd'hui encore la terrasse du temple. Cette fois, « les Romains qui se chargèrent de l'entreprise avaient à leur disposition, grâce au mortier, le moyen de fixer pour longtemps ces masses mouvantes» (F. Courby, FD, II, Terrasse du temple, p. 236).