‹ Foulons le drapeau? [microforme]Chapitre 2 sur 5 · LE · texte numérisé non relu

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Mais voilà qu'une divergence d'opinions s'élève entre les Canadiens-français, Les uns voyant dans le drapeau tricolore la France, rien que la France, d'où sont venus leurs aïeux, et non pas sa politi. que, à laquelle le Canada n'a pas plus à voir que la France n'a à voir dans celle du Canada, veulent que toujours son drapeau soit Pour eux ce que la bannière fleurdelisée fut pour leurs aïeux, c'est-àdire l'emblème de la Mère-Patrie,

Ce drapeau, mon enfant, c’est celui de ta mère.

D'autres, se retournant obstinément vers le passé, voudraient que la bannière blanche rouvrit son aile et revint voltiger sur les rives enchanteresse du Saint-Laurent.

De cette différence d'opinions sont nées des discussions auxquelles je ne prendrais nullement

part, si je ne voyais dans certaines préférences, plutôt des préjugés que des motifs fondés, et surtout l'ignorance ou l'oubli d'un fait historique de la plus haute importance pour la gloire de notre race et le bonheur des nations.

Certes, je ne dédaigne pas la bannière blanche : je connais trop ses gloires ; je sais aussi que si pour toujours elle a fermé ses ailes, c'est que ses maîtres l'ont bien voulu, je le montrerai plus loin. Dieu, qui est le seul maître des nations, a voulu qu'au drapeau blanc succédât le tricclore ; pieusement en mon, cœur je garde donc le souvenir du drapeau des rois et veux défendre les trois couleurs. N'est-ce pas aussi le sentiment qu'exprimait celui que nous appelons le plus canadien de nos poètes, celui à la mémoire duquel nous nous proposons d'élever un monument, quand il faisait dire à son vieux soldat :

*< Le drapeau blanc—la gloire de nos pères, — ‘+ Rougi depuis dans le sang de mon roi,

‘+ Ne porte plus aux rives étrangères

‘* Du nom français la terreur et la loi,

‘« Des trois couleurs l’invincible puissance

‘4 T'appellera pour de nouveaux combats,

‘4 Car c'est toujours l’étendard de la France,

D'ailleurs, qu'il soit blanc, tout blanc, ou bleu, blanc et rouge, qu'importe ? Pour nous, Canadiens,

c'est la France, toujours la France et rien que la France qu’en ses plis porte ce drapeau ; tricolore ou blanc, royal ou républicain, il remplit le même rôle, Mais puisque la Providence a voulu ou permis qu'avec le dernier roi, le drapeau blanc descendit dans la tombe et lui servit de linceul, pourquoi troubler les morts dans leur sommeil séculaire et les dépouiller de leur suaire ?

D'ailleurs ces couleurs, qui semblent effaroucher quelques esprits, ont apparu en France bien avant la révolution de 1789. Les deux étendards auxquels succéda le drapeau blanc avaient tour à tour arboré au front des armées françaises le rouge et le bleu. Non seulement le rouge et le bleu ont été en France les aînés du blanc, mais toutes trois ces couleurs ont eu en France une origine sainte et présidèrent même à sa formation.

Le bleu, en effet, c’est la chape de saint Martin que Clovis adopta pour insigne après son baptême et que Duguesclin levait encore au milieu des combats. Le bleu doit donc être sacré pour tout cœur français, puisqu'il rappelle à la fois un des plus puissants protecteurs de la France et la conversion du premier roi franc,

Le rouge, l’oriflamme de saint Denis,longtemps précéda les armées françaises. Nos aïeux le suivaient en courant, transportés d'enthousiasme, au vieux cri si connu : “Mont-joie et saint Denis !”

prenne

Le blanc fut indiqué par saint Michel à Jeanne d'Arc et devint l’étendard royal, après qu'il eût reçu le sacre des victoires.

Enfin n'a-t-on pas vu déjà les trois couleurs réunies flotter sur les palais du roi de France et au front des armées ?—Charles V avait adopté pour ses couleurs personnelles le bleu, le rouge et le blanc réunis. Charles VII en avait orné son guidon et Henri IV lui-même fut souvent accompagné de ce drapeau.

Comme son devancier, le drapeau tricolore remplit noblement son rôle, Ce qui importe aux Canadiens-français avides d'indépendance et de liberté, c'est de garder bien pures et bien fraîches les trois couleurs de ce drapeau que leurs ancêtres, tous vrais patriotes, ont adopté avec tant d'enthousiasme presque dès sa naissance, comme signe de ralliement et d’inviolable attachement, non aux idées révolutionnaires de 89, idées que je ne partage pas davantage, mais à la France ellemême ; à cette France qui fut la patrie des Sonis, des Marceau, des Pasteur, des Veuillot, des Montalembert, des Charette, des Marchand, des Coppée,

des Comtr de Mun, des Brunetière, des Mgr Favier, et de tant d’autres qui ont illustré la France républicaine, comme elle fut la patrie de Clovis, de

saint Louis, de Champlain, de Montcalm, de Maisonneuve, de Mgr de Laval, de Mlle Mance, de Marguerite Bourgeois, de Marie de l’Incarnation et de tant d’autres qui illustrèrent la France dans les siècles qui précédèrent la Révolution.

“ Mais—ai-je entendu dire par certains fervents de la bannière blanche — le Canada, n'ayant plus aucun rapport avec la France, seul le drapeau qui, le premier, flotta sur le sol canadien, devrait être considéré comme le drapeau national des Canadiens-français.”

Pourquoi donc alors nos pères ont-ils fait au drapeau tricolore l'honneur de leurs foyers ? Pourquoi si vigoureusement l'ont-ils tant de fois défendu contre la haine de l'Anglais ? Pourquoi ont-ils lutté avec tant d'énergie pour lui obtenir de flotter à légal du drapeau anglais ? Que n'ontils fait cela pour la bannière blanche ? 11 semble que de sujets d’un roi devenus sujets d’un autre roi, ils eussent eu moins de difficulté à arborer l'étendard royal, que celui d’une république !

Je ne prendrai pour preuve de l'attachement des Canadiens à la France actuelle que le témoignage d’un de nos hommes les plus éminents,

“Vous parlez de mon dévouement pour la France, disait l'honorable H. Mercier au collège des RR. PP. Jésuites à Paris, le 17 mai 1891. Je suis français comme vous! J'aime la France, la

patrie de nos ancêtres, comme mes ancêtres l’aimaient eux-mêmes ! Et comment pourrais-je l’oublier? C'est au milieu des luttes les plus terribles et les plus sanglantes que mon père a réussi, avec Les autres patriotes, à me conserver le droit de parler ma langue et de pratiquer ma religion.”

Nos père, £ urtant n'étaient pas fous ! Que dis-je ? Oui, 115 l'étaient, mais d'amour pour la France; pour cette France que Léon XIII, au commencement de cette année 1902, ne dédaignait pas d'appeler “ l’aînée du Christ.”

Oui, c'est grâce à cette patriotique folie qu’aujourd’hui près de trois millions de Canadiensfrançais peuvent encore parler la langue de leurs ancêtres, cette langue, la plus belle de toutes et qui, malgré les envieux, est toujours considérée comme “ la langue des langues ”, la langue diplomatique.

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