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Acte d'emprunt et d'assignation de iôUOOu livres pour les affaires de ta guerre, signé par Séguier % Servien et Fouquet.
(Archives Nationales).
ter avec l'ordonnateur Servien, d'envoyer simplement à Kouquet l'état des sommes qu'il voulait toucher en argent comptant. Dès lors, ce fut le rôle de surintendant Kouquet d'étudier les voies et moyens de procurer à l'Eminence ce qu'il lui fallait, en demeurant maître absolu des remises et des gratifications qu'il faudrait accorder. Quand le surintendant, par contre, voulut demander des ressources
à des impôts nouveaux régulièrement établis, il se heurta à l'opposition du Parlement. Le chancelier Séguier, luimême, osa se plaindre de n'avoir connu les édits que le matin même, quand on les lui avait apportés à sceller, et pour obtenir l'enregistrement des édits, il ne fallut pas moins qu'une visite du roi en costume de chasse (i). Le lendemain, Mazarin capitulait. Fouquet retira une partie des édits, mais s'il eut moins d'argent, il eut davantage de plaintes du cardinal.
L'année suivante, les choses étaient telles qu'il fallut avoir recours à de nouvelles frappes de monnaie. Dans une première visite au Louvre, Pomponne de Bellièvre protesta contre les mesures adoptées et ne manqua pas de demander le rappel des exilés (2). Deux jours après, l'avocat général Bignon concluait à des remontrances itératives, recommandant d'imiter Jacob qui, « même blessé à la hanche, n'avait pas laissé de lutter avec Dieu ». Cette fois, Mazarin trouva que la résistance du Parlement passait la mesure. Le lendemain, Bignon et Talon, Bellièvre et les présidents furent mandés. Servien, qui suppléait le chancelier, leur déclara que s'ils persistaient dans leur attitude, le roi leur ferait éprouver son ressentiment d'une telle manière que la postérité aurait peine à le croire. A quoi, le jeune prince, qui était bien stylé, ajouta : « Messieurs, on vous l'a dit, faites-en votre profit. »
Il était plus facile à Servien de rudoyer les Parlementaires qu'à Nicolas Fouquet de remplir les coffres de l'Etat. Le cardinal aimait le luxe de la paix; il faisait la guerre et par ces deux larges fissures s'écoulaient toutes les ressources de l'Epargne. Depuis longtemps, le trésor royal n'avait pas vu un million d'écus assemblés. Le papier seul
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(1) C'est la fameuse visite racontée par Voltaire (Le SiècU di Louis XIV, III, p. 25}. Au costume de coasse, Voltaire a ajouté le fouet à la main dont ne parle aucun contemporain.
''2; Mazarin fut fort mécontent de son attitude. « C'est un homme pl«»in do vanité », disait-il à Cosnac. [Mémoires de Daniel de Coanael,
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affluait et s'il se convertissait en or, cet or était absorbé d'avance par les fournisseurs des armées et de la Cour. Quant aux ressources nouvelles, il eût fallu plus de temps pour les créer qu'on n'en pouvait mettre à les attendre. Il fallait donc escompter sans cesse, non point les rentrées à venir de l'Etat qui n'inspiraient point confiance, mais la signature du surintendant et de ses amis. Entre deux crises financières seulement, on pouvait songer à examiner les projets d'impôts et étudier les moyens de tenter une opération nouvelle.
Au lendemain de la déroute de Valenciennes, Mararin avait indiqué à Fouquet comme ressource possible l'augmentation du droit de marc d'or que payaient certains titulaires d'offices, lors de leur entrée en fonctions. Henri III avait fait de celui-ci une dotation de l'Ordre du Saint-Esprit. Il fut entendu que l'Ordre du Saint-Esprit n'avait rien à prétendre dans le produit des nouveaux droits. On les évaluait à la somme annuelle de 140000 livres. Capitalisées au denier i5, ces 140000 livres eussent pu gager un emprunt de plus de 2 millions, mais il y avait beau temps que le roi ne trouvait plus prêteur au denier 1 5, d'où la nécessité, pour aboutir, d'accepter une série de contrats qui arriveraient à produire de l'argent comptant. Le premier passé devant Vautier, notaire de Servien, surintendant de l'Ordre du Saint-Esprit, adjugeait bien les droits du marc d'or à un sieur Duché pour 2 millions de livres, mais aussitôt Fouquet, Servien et Séguier se trouvaient en face* d'une ordonnance de remise montant à 686000 livres. C'étaient les frais de perception et autres que le roi accordait au traitant et qui réduisaient les 2 millions à 1334000 livres. Ensuite, venait la réserve de 3oo mille livres au profit de l'ancien traitant, le sieur Boulain, dont on rachetait les droits. Il ne restait donc plus que 1034000 livres payables en 8 paiements égaux et trimestriels, qu'une nouvelle convention transformait en paiements au comptant, moyennant un escompte arbitré à 134000 livres. Seulement, à la suite de toutes ces combi-
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naisons, alors que les possesseurs d'offices paieraient 2000000 le roi ne touchait que 900000 livres. Les touchaitil? Duché n'était adjudicataire que pour la forme. Et tous ces actes passés, il ne restait qu'à trouver l'argent. Fouquet parvenait à céder un quart du traité à de Nouveau, surintendant des postes, qui payait en billets royaux. Il cédait le cinquième du surplus à Mme du Plessis Bellière contre 100 000 livres et le reste il le donnait en paiement à ses risques et périls à ses propres créanciers (1).
Toute opération de finance, en ce temps-là, se présentait sous un jour analogue. Le surintendant ne devait conclure aucun traité, bail ou prêt, sans avoir gagné au préalable le chef de la Compagnie de traitants soummissionnaire afin d'obtenir une forte «nchère de la communauté. Or, on ne gagnait un traitant qu'en lui offrant d'opimes compensations. Ainsi, par exemple, on obtenait 100000 écus, en acceptant pour la mise de fonds du chef de la Compagnie quelque vieux billet de 5ôooo livres (2). De semblables prises en recette n'étaient en somme qu'une espèce de corruption, celle du traitant par le fonctionnaire et si dans le présent elles ouvraient la porte à tous les abus, elles ne faisaient en résultat qu'aggraver dans l'avenir les charges de l'Etat.
Dans les pamphlets de l'époque immédiatement antérieure, les abus avaient été mis en lumière sauf le plus criant : la prétention de Mazarin de faire employer, entre tous, ses banquiers et débiteurs Cantarini et Cenami, banqueroutiers avérés, soigneux de lui ménager un donatif dont il pouvait disposer sur-le-champ. Colbert, bien entendu, était mêlé à toutes ces opérations de Mazarin et certainement il ne s'y appauvrissait pas. D'autres y trouvaient leur compte également, comme le financier Delorme, (îourville, qui avait été le factotum de La Rochefoucauld, avant de travailler dans la finance, Brisacier, Chirol, Cha-
■J) Jules La ir. .\icotas l'\mcquct. 1, p. 'i05. (2) Pellisson. (lùivrcs diverses, II, p. 37, 3'.>.
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telain. Le contrôleur des finances Hervvarth fourrageait dans les prêts et faisait la banque. Jeannin de Castille était invité à fournir des sommes sur la signature de Fouquet et Von escomptait tout, même les pensions signées au profit de tiers par les fermiers des gabelles (i).
Quant au populaire, au milieu de tant d'exactions et de gaspillage, il avait le seul droit de payer. Cette pensée ne le réjouissait pas, et, maintenant que les Parlements étaient muselés, on voyait les gentilshommes des provinces se réunir et se concerter en pays chartrain, en Sologne, en Normandie. Mais, quand il s'agissait non plus de parler, mais de monter à chevalet de « brocher Bayard », comme on disait, personne ne donnait le signal et chacun restait chez soi. En Sologne et en Berry, les paysans, poussés à bout par les violences, les exactions et les pillages de la cavalerie lorraine et française, se mettaient en révolte ouverte, armés de haches et de gaffes ferrées. On pillait les greniers à sel; tout financier, maltôtier, collecteur d'impôts étaient assommés sans rémission. C'est que du grand au petit, les traitants attiraient sur eux la haine publique, autant par leur besogne de receveurs des tailles que par leurs dépenses, prodigieuses dans la nécessité publique. Fouquet se préoccupait d'apaiser cette insurrection. Il réclamait à Mazarin un régiment de cavalerie pour réprimer les sabotiers de Sologne et les bateliers de la Loire et empêcher leur exemple de devenir contagieux. Au nombre de ioooo, ils assiégeaient le bailli de Chartres dans Sully. Les mariniers de la Seine, déjà émus par le projet qui baissait la valeur des liards de trois à deux deniers, inquiétaient pour la sûreté de la capitale. Enfin, le ifi juin, le
(I; En murs» 1H58, l'onquct fut obargé par iVJn7;irin de montrer à C lutte in m, fermier de» (iabrllcs, une p ruiner» se de pension de 120000 livre* Le fermier lu reconnut comme bonne : « Il me lit connaître qu il entendait bien qui c'était » et comme il s'agissait simplement de Muzurin en personne, lu Compagnie avança le second semestre de l'année 1658 et toute l'année 1050. Quelques beures après, Bernouin, valet de chambre et trésorier secret de Mazarin, encaissait les fonds.
surintendant reçut la nouvelle de la victoire des Dunes. Son premier mouvement fut d'expédier un courrier à Orléans et dans le Berry où la nouvelle de cette victoire devait contribuer, pensait-il, à mettre fin à la rébellion. Mais, quand il voulut écrire au cardinal, la chose lui fui impossible. Il s'était tant surmené depuis quelques semaines que ses forces étaient épuisées. Une fièvre accompagnée de violents maux de tête le terrassa. Il se jugeait si malade qu'il ne pensa tout d'abord qu'à mettre ordre dans ses affaires en vue de la mort. Il se livra donc à un bref inventaire de ce qu'il possédait, de ce qui était du moins immédiatement réalisable, charges ou domaines. A quarante-trois ans, ayant débuté avec une fortune acquise après avoir servi le roi depuis son jeune âge, il put constater qu'il était ruiné (i). « S'il fut mort, écrivait quelques jours après à Mazarin un de ses confidents, Bartet, il laissait sa maison et tous ses amis dans une pauvreté ridicule. Jamais il ne s'est vu une pareille consternation à celle de sa maison et de ses amis. lia tenu une contenance d'honnête homme et témoigné, quand il y a eu du danger, que rien ne lui faisait peine que ses amis qu'il avait abîmés. * Hors d'état de travailler, sans connaissance, entre la vie et la mort pendant plusieurs jours, Fouquet ne sut rien du désarroi des gens d'affaires. Le 21 juin au soir, après avoir été saigné au pied, il se trouva mieux et put dormir. A son réveil, sa première pensée fut de faire porter au trésorier de la Guerre quelque argent pour les étapes du cardinal, et l'abbé Fouquet, avec qui il était déjà en froid, étant venu le voir, il le chargea d'aviser Mazarin que, comme il ne saurait parler d'aucune affaire dans Uétat où il était, cet argent avait été pris sur le produit de la vente de Belle-Assise qui appartenait à sa femme (2). Il voulut travailler te 22, à la prépara-
il) Dé/enses de Fouquet. Partie inédite retrouvée par M. Lair. B. Nul Mas. /»» 7622.
(2) Défenses de Fouquet. Partie inédite retrouvée par M. Lair. H.'Nnt. Mss. /W* 7622.
tion de l'arrêt qui réduisait définitivement la valeur des liards à deux deniers. Ce dernier effort le brisa. Le lendemain, on le considérait comme perdu et il demeura dans une sorte de coma jusqu'au 28 juin. Mais alors une crise favorable se produisit et il se remit rapidement.
A peine était-il guéri, que le roi tombait gravement malade à son tour, menaçant d'entraîner dans la tombe la puissance de Mazarin, car Monsieur était aux mains de ses ennemis latents. Tandis que Colbert mettait en sûreté les papiers du cardinal et doublait les garnisons des places qui lui appartenaient, Fouquet convalescent protestait de son dévouement absolu. « Je ferai connaître, écrivait-il à VEminence, que le bien qu'elle m'a fait n'a pas trouvé un cœur tout à fait indigne de ses grâces; je suis assuré que ce que j'ai d'alliés, parents et amis en useront de môme; je crois que M. de Charost, qui tient mes sentiments, aura fait et fera son devoir. Je prie Dieu de tout mon cœur, qu'il détourne de la France, un mal si terrible (1). » Lui et Colbert agissaient à tout instant de concert et lorsqu'il apprit que le roi avait été sauvé par l'émétique, il mandait au cardinal ce bulletin très explicite. « Tout est calme dans Paris, mais, pour peu que les bonnes nouvelles du roi eussent tardé, ce calme n'eût pas duré longtemps. Dieu y a pourvu. Cependant, il faut que Votre Eminence sache que les troubles qui ont été partout, ont empêché les gens d'affaires de recevoir leur argent. Ma maladie a fait faire des réflexions d'une ruine certaine à la plupart qui sont dans de grands engagements et se croyaient perdus dans un changement. Celte du roi qui a suivi a fait le même effet, de sorte que chacun est encore sur ses gardes et plusieurs dans l'impuissance de rien avancer (2). »
En somme, pendant sa maladie, Fouquet avait encore fourni 400000 livres empruntées à La Bassinière et aux Monnerot. « C'était une chose peut-être un peu imprudente,
(1) Affaires Etrangères, France. Vol. 905.
(2) Affaires Étrangères, France. Vol. 905.
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disait-il, mais du moins, qui me satisfait à présent l'esprit et est conforme à mon honneur (i). » Il y avait bien, d'snW^ part, dans la balance qu'avait établie Nicolas FouqM£ malade, quelques articles, sinon omis, du moins sim| ment notés pour ordre. Ainsi, Fouquet n'avait pas compte de ce qui lui était dû par le roi pour ses a] ments, et, d'autre part, il n'avait point inscrit les bel naturellement aléatoires, de ses entreprises d'outre-merj La marine et les colonies étaient, cependant, choses avait fort à cœur. Dans ses Défenses, il alléguait plus que Mazarin approuvait ses idées et trouvait fort bien'qï eût des vaisseaux. Il semble, cependant, que Fouquet se |rw; caché de Colbert. Celui-ci le faisait espionner par Colbérjr Du Terron. Dès i65f>, Fouquet avait fait construire à Ccrk carneau, avec le président de Ghalain, son parent , un navit* de 800 tonneaux qu'il vendit plus tard au roi. Il avait acheta en Hollande 4 vaisseaux et 2 flûtes qui devaient composât la flottille de la Compagnie qu'il rêvait de créer avec M. de. Feuquières, fils du célèbre diplomate, le conseiller à la Cour des Aides Clément, Arnaud d'Andilly et le sieur Çhanui En i658, Mme d'Asserac et lui organisaient un grand commerce, qui aurait pour port d'attache Vile d'Yeu. Du Terron, qu'avait préoccupé la garnison de 120 hommes qu'on avait levés aux environs d'Angers pour occuper ce port, traitait bientôt ta chose en incident sans importance. « Les gens qui vivent dans l'abondance et qui ne connaissent point la mer, disait-il dédaigneusement, donnent aisément dans te nouveautés. Je suis fort trompé s'ils réussissent, au moins je vois que les plus puissants et les plus éclairés demeurent sans rien faire (3). *
En dépit de ces affirmations méprisantes, Mazarin, que du Terron ne se serait pas permis de ne pas compter parmi les plus puissants et les plus éclairés, poussait à ce moment
(1) Affaires Etrangères, France. Vol. 005.
(2) H. Nat. Mss. /««■ 7622.
(3) Affaires Etrangères, France. Vol. ( J05.
Fouquet dans une vaste et colossale entreprise, qui devait plus tard lui coûter chen.Belle-ïsle, donnée par le roi Charles IX à la famille de Retz, passait à juste titre comme la meilleure rade que la France pouvait employer à servir de point de repère aux navires revenant d'Amérique. Le concours, que le cardinal de Retz avait trouvé dans ce domaine de sa famille, au moment de son évasion du château de Nantes, avait fait désirer la réalisation d'un projet de rachat depuis longtemps préconisé par les États de Bretagne. Là situation des finances royales ne permettant pas au roi de traiter directement avec la famille de Retz, que des créanciers impitoyables poursuivaient à boulets rouges, Vidée vint à Mazarin de mettre Fouquet en avant, pour éviter que le cardinal de Retz n'invoquât les droits de préemption qui résultaient pour lui du retrait lignager (i). Vu l'importance politique et maritime de Belle- Isle, il importait que terre, marquisat et port ne tombassent pas entre les mains de personnes suspectes. Fouquet reçut donc un ordre royal l'invitant de « traiter de ladite terre à l'exclusion de tous autres ». En suite duquel l'acte de vente fut signé le 5 septembre i658, moyennant un prix de i3ooooo livres : 900 000 livres pour les créanciers du duc de Retz et 400000 livres pour le duc lui-même. Si peu de mois après le bilan déplorable que Fouquet avait fait communiquer par Bartet au cardinal Mazarin, une acquisition de cette importance eût été incompréhensible, s'il n'eût pas été sous-entendu que l'intention du roi était de reprendre Belle-Isle quand l'état des finances le permettrait. Fouquet se préoccupa donc de faire de son mieux face aux engagements qu'il contractait, comptant bien d'ailleurs qu'il obtiendrait tous les délais désirables, outre ceux auxquels obligeait l'exécution des formalités légales. D'ailleurs, pour ses grands proiets de colonisation, il espérait tirer de Belle-Isle des avantages personnels de nature à contrebalancer ses sacrifices. Il comptait fermement sur la parole de Mazarin, bien
(\ ) Fouquet. Défenses, V, p. 330, 338. X, p. 313.
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qu'il sût par expérience combien il était difficile d'amener le cardinal, à s'engager d'abord, et, ensuite, à remplir ses engagements.
Il en avait à ce moment même un exemple. Il suppliait le cardinal de nommer un premier président au Parlement de Paris et patronnait chaudement un candidat au succès duquel il tenait particulièrement. C'était Lamoignon, qui, rnaitre des requêtes au début de La Fronde, avait joué un rôle très actif dans la résistance opposée par sa compagnie aux volontés de la Cour. Il est vrai que bientôt la tyrannie de la populace lui avait paru « plus insupportable que celle des plus cruels princes du monde » et qu'il était devenu l'un des plus chauds défenseurs de l'autorité dans le sein du Parlement. Lamoignon s'était alors lié très intimement avec Le Tellier, mais celui-ci, qui avait un candidat pour la première présidence, M. de Nesmond, s'était contenté de demander pour son ami une présidence à mortier. Fouquet au contraire, harcela Mazarin. Celui-ci était évasif à son habitude. Si Lamoignon se présentait à lui, il l'arrêtait avant qu'il n'eût parlé. « Ne dites rien, je pense à vous plus que vous ne pensez. » Cependant, Lamoignon ne voyait rien venir. Le cardinal allait partir pour l'armée. Fouquet fit un dernier effort. Il emporta la victoire en flattant Mazarin de l'honneur qu'il y aurait pour lui d'avoir fait ce choix par le seul motif du bien public [ i). Lamoignon, en effet, fut nommé sans que VFminence touchât de pot-de-vin. Les contemporains s'en étonnèrent et purent seulement se répéter, ce qui avait été le compliment final de Mazarin à Lamoignon. « Il y a assez longtemps, lui avait-il dit, que vous êtes dans le noviciat, il faut faire profession. On a fait de grandes offres, si le roi les eût voulu écouter : on a offert encore depuis peu de jours 120000 pistoles, mais quelque besoin qu'en ait le roi, il vaudrait mieux qu'il les donnât pour avoir un bon premier président que de les recevoir... je ne vous demanderai rien
(1) M me de Molteville. Mémoires, IV, p. 117.
y G FOIQUET
contre la justice; nous travaillerons ensemble au soulagement du peuple. » Dès lors, Mazarin voulut avoir tout l'honneur de la nomination de Lamoignon. Le premier président seul savait à quoi il devait s'en tenir.
Mazarin absent était bien plus difficile à vivre que Mazarin en contact quotidien avec le surintendant. Durant son absence, il accueillait toutes les plaintes, et, comme cellesci n'avaient pas de réponse immédiate, son mécontentement avait le temps de fermenter. Le Tellier et Colbert ne risquaient contre Fouquet que des attaques discrètes, mais Basile Fouquet était devenu l'ennemi acharné du surintendants Pendant le séjour à Lyon du cardinal Mazarin, à en croire Bussy Rabutin, il n'est propos et intrigue qu'il n'ait employés pour perdre son frère. Le surintendant ne s'abusait pas à son sujet. Retombé malade au mois de décembre, en proie au désir de la retraite et aussi aux idées noires qui l'accompagnaient toujours, il se reprit à lire son fameux projet de défense. Il le revit, le corrigea, notant que maintenant que Basile avait été gagné contre lui, « il était plus à craindre qu'aucun autre ». Il se sentait donc bien seul, car, ni l'évêque d'Agde, ni l'archevêque de Narbonne ne pouvaient faire ce qu'aurait fait ce petit intrigant d'abbé. Et c'est alors, que pour se consoler de son isolement, il inscrivit dans ses notes le nom de Lamoignon. «Il m'a, disait-il, l'obligation tout entière du poste qu'il occupe, auquel il ne serait jamais parvenu, quelque mérite qu'il ait, si je ne lui en avais donné le dessein, si je ne l'avais cultivé et pris la conduite de tout avec des soins et des applications incroyables », et il ajoutait : « Je ne doute pas qu'il agisse comme je ferais pour un de mes amis en pareille occasion. » Mais, cette méchante humeur était bien vite chassée quand la santé revenait et quand Mazarin s'opposait à ses projets de retraite en termes si obligeants que le surintendant s'en trouvait attendri et désarmé.
Mazarin n'avait nulle envie de se passer des services du surintendant. Il lui était d'autant plus indispensable que Servien, malade, agonisant même depuis plusieurs mois, se
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bornait uniquement à donner des signatures. Enfin, Servien mourut le 16 février if>Sg, un peu après le retour de la Cour à Paris. A plusieurs reprises, Mazarin s'était plaint à Fouquet de l'entrave qu'apportait aux affaires la collaboration nécessaire
des deux surintendants. C'était donc une occasion pour lui de prendre une détermination définitive. Depuis longtemps, Fouquet avait sa promesse, mais que valait une promesse de l'Italien? Colbert
quet, averti par ses agents des conciliabules que tenaient ses ennemis, se main- , ... . , . ., , ,
• Lolita bouquet, évetjue d Agite.
tint Sur la défen- Portrait Ue P. Lo.h.jn {ICJOj.
Sive. Il Savait que (BiHiothOtiiK! Nationale. Estampes.)
le Cardinal avait
besoin d'argent. Il n'eut garde de prendre l'initiative de sortir de son rôle, tel qu'il avait été défini par le règlement du 23 décembre 1654. Quand on lui demanda des fonds, il joua l'ingénu. Que pouvait-il faire!' Il n'avait pas le droit de signer seul, force était d'attendre que le règlement (ut révisé. Ma=arin ajourna d'abord toute décision au 17, puis au 18 février. Enfin, le ni, il fit part à Fouquet de la détermination qu'il avait prise. I .'existence de deux surintendants était maintenue, mais c'était Ma-
zarin qui serait le second surintendant. Herwarth, qui assistait à la conversation et au travail en sa qualité de contrôleur, vit qu'il était joué. N'était-ce pas Colbert qui allait éplucher tous ses actes pour le compte de Mazarin? Sous cette impression, il se trouvait peu disposé à ouvrir ses coffres pour de nouveaux prêts. N'était-il pas déjà en avance pour deux ou trois millions? Alors, c'est à la bourse de Fouquet que le Cardinal fait appel. Mais, celui-ci allègue les même raisons qu'Herwarth. Il ajoute que les journées qui viennent de s'écouler ont fort ébranlé son crédit. Bref, il est dans l'impossibilité de donner un concours utile. * Mais, ajouta-t-il insidieusement, Son Eminence n'a-t-il pas dit mille fois qu'elle s'engagerait quand il serait temps? Ce temps est venu. Il n'est pas un financier qui ose refuser son concours au Cardinal, s'il s'oblige personnellement. » Six mois avant, Colbert, le 22 juin i658, a établi le bilan très clair et très brillant de la fortune de son maitre. C'est une pièce qui fait honneur à son talent de parfait comptable. La balance est lumineusement établie. Biens en France, biens en Italie, immeubles merveilleusement choisis, créances de premier choix, bénéfices, pensions, argent comptant, il y en a pour plus de 8 millions de livres rapportant près de dix pour cent par an (1). Les dettes ne montent pas à la moitié du revenu annuel (2). Mais pour être si riche, le Cardinal n'en est que plus avare. Touchera ses réserves d'argent, c'est les exposer à fondre. Faire appel au crédit, c'est un expédient plus dangereux encore, puisqu'un jour ou l'autre il faudra payer. Fouquet insiste. Il rappelle que les besoins de l'Etat sont immédiats. Alors Mazarin lève la séance en disant à Herwarth : « On m'a fait faire ici un mauvais pas. » Et, le lendemain, il déclare à Fouquet qu'il renonce à être surintendant, qu'on l'avait surpris en l'embarquant dans des aventures inconnues, qu'il est bien préférable pour l'administration des finances de
(1) Cela représente AU millions de nos jours.
(2) Clômcnt. Lettres et Instructions de Colbert, I, p. 520-530.
l'Etat que la besogne ne soit point partagée et que Fouquet, seul surintendant, servira mieux et le roi et le public (i).
Les secondes provisions de Fouquet sont publiées le 2 1 février et à la chute du rideau, Fouquet, qui s'est réconcilié avec Colbert, impute, comme il est juste, au Trésor royal les frais de l'entente. Colbert reçoit quatre-vingt et quelques mille livres en bel et bon argent (2) et Fouquet remet à Mazarin l'état de plus de cinq millions de livres qui lui sont dues par le roi et qu'il doit à des prêteurs (3).
Il en sera du remboursement de cette dette comme des belles promesses du Cardinal. On en parlera longtemps sans en voir jamais l'effet. Par contre, toute Tannée if>59 se passe en escarmouches. En juillet, c'est Herwarth qui dénonce le surintendant « qui lui ote la connaissance de tout » afin que « personne ne puisse voir clair dans les finances que lui et ses créatures ». En août, c'est Colbert qui insinue à Mazarin que « les finances ont bon besoin d'une Chambre de justice ». En septembre, c'est le même Colbert qui voudrait bien rogner les ongles à Monsieur le Procureur Général. Chemin faisant, Colbert égratigne le chancelier Séguier qui n'a pas assez d'activité, qui est faible, qui signe tout par envie d'avoir sa part. En octobre, Colbert démasque nettement ses batteries, dans un mémoire pour le Cardinal. « C'est une chose publique et connue de tout le monde, écrit-il, que le surintendant a fait de grands établissements non seulement pour lui, non seulement pour ses frères, non seulement pour tous ses parents et amis, non seulement pour tous les commis qui Vont approché, mais encore pour toutes les personnes de qualité du royaume et autres qu'il a voulu s'acquérir, soit pour se conserver, soit pour s'agrandir : et beaucoup de personnes croient savoir que le seul Delorme a fait pour plus de quatre millions de livres en argent ou revenus de pareille
(1) Fouquet. Défenses, V, p. 85. VU, p. 237.
(2) Jules Lair. Nicolas Foucquei, I, 47*.).
(3) Fouquet. Défenses, V, p. 152.
surintendant reçut la nouvelle de la victoire des Dunes. Son premier mouvement fut d'expédier un courrier à Orléans et dans le Berry où la nouvelle de cette victoire devait contribuer, pensait-il, à mettre fin à la rébellion. Mais, quand il voulut écrire au cardinal, la chose lui fut impossible. Il s'était tant surmené depuis quelques semaines que ses forces étaient épuisées. Une fièvre accompagnée de violents maux de tête le terrassa. Il se jugeait si malade qu'il ne pensa tout d'abord qu'à mettre ordre dans ses affaires en vue de la mort. Il se livra donc à un bref inventaire de ce qu'il possédait, de ce qui était du moins immédiatement réalisable, charges ou domaines. A quarante-trois ans, ayant débuté avec une fortune acquise après avoir servi le roi depuis son jeune âge, il put constater qu'il était ruiné (i). « S'il fut mort, écrivait quelques jours après à Mazarin un de ses confidents, Bartet, il laissait sa maison et tous ses amis dans une pauvreté ridicule. Jamais il ne s'est vu une pareille consternation à celle de sa maison et de ses amis. Il a tenu une contenance d'honnête homme et témoigné, quand il y a eu du danger, que rien ne lui faisait peine que ses amis qu'il avait abîmés. » Hors d'état de travailler, sans connaissance, entre la vie et la mort pendant plusieurs jours, Fouquet ne sut rien du désarroi des gens d'affaires. Le 21 juin au soir, après avoir été saigné au pied, il se trouva mieux et put dormir. A son réveil, sa première pensée fut de faire porter au trésorier de la Guerre quelque argent pour les étapes du cardinal, et l'abbé Fouquet, avec qui il était déjà en froid, étant venu le voir, il le chargea d'aviser Mazarin que, comme il ne saurait parler d'aucune affaire dans l'état où il était, cet argent avait été pris sur le produit de la vente de Belle-Assise qui appartenait à sa femme (2). Il voulut travailler le 22, à la prépara-
il) Défenses de Fouquet. Partie inédite retrouvée par M. Lair. B. Nat Mss. /*" 7622.
(2) Défenses de Fouquet. Partie inédite retrouvée par M. Lair. H. Nat. Mss. /*■" 7A22.
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tion de l'arrêt qui réduisait définitivement la valeur des liards à deux deniers. Ce dernier effort le brisa. Le lendemain, on le considérait comme perdu et il demeura dans une sorte de coma jusqu'au 28 juin. Mais alors une crise favorable se produisit et il se remit rapidement.
A peine était-il guéri, que le roi tombait gravement malade à son tour, menaçant d'entraîner dans la tombe la puissance de Mazarin, car Monsieur était aux mains de ses ennemis latents. Tandis que Colbert mettait en sûreté les papiers du cardinal et doublait les garnisons des places qui lui appartenaient, Fouquet convalescent protestait de son dévouement absolu. « Je ferai connaître, écrivait-il à l'Eminence, que le bien qu'elle m'a fait n'a pas trouvé un cœur tout à fait indigne de ses grâces ; je suis assuré que ce que j'ai d'alliés, parents et amis en useront de même; je crois que M. de Gharost, qui tient mes sentiments, aura fait et fera son devoir. Je prie Dieu de tout mon cœur, qu'il détourne de la France, un mal si terrible (1). » Lui et Colbert agissaient à tout instant de concert et lorsqu'il apprit que le roi avait été sauvé par l'émétique, il mandait au cardinal ce bulletin très explicite. « Tout est calme dans Paris, mais, pour peu que les bonnes nouvelles du roi eussent tardé, ce calme n'eût pas duré longtemps. Dieu y a pourvu. Cependant, il faut que Votre Eminence sache que les troubles qui ont été partout, ont empêché les gens d'affaires de recevoir leur argent. Ma maladie a fait faire des réflexions d'une ruine certaine à la plupart qui sont dans de grands engagements et se croyaient perdus dans un changement. Celle du roi qui a suivi a fait le même effet, de sorte que chacun est encore sur ses gardes et plusieurs dans l'impuissance de rien avancer (2). »
En somme, pendant sa maladie, Fouquet avait encore fourni 4ooo«x> livres empruntées à La Bassiniere et aux Monnerot. « C'était une chose peut-être un peu imprudente,
(1) Affaire* Etrangères, France. Vol. 905.
(2) Affaires Étrangères, France. Vol. 005.
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disait-il, mais du moins, qui me satisfait à présent Vesprif et est conforme à mon honneur (i). » Il y avait bien, d'ri part, dans la balance qu'avait établie Nicolas Fo malade, quelques articles, sinon omis, du moins stm ment notés pour ordre. Ainsi, Fouquet n'avait pas compte de ce qui lui était dû par le roi pour ses ap ments, et, d'autre part, il n'avait point inscrit les b naturellement aléatoires, de ses entreprises d'outre-mer La marine et les colonies étaient, cependant, choses avait fort à cœur. Dans ses Défenses, il alléguait plus que Mazarin approuvait ses idées et trouvait fort bien' eût des vaisseaux. Il semble, cependant, que Fouquet s* caché de Golbert. Celui-ci le faisait espionner par CottwA. Du Terron. Dès i65f>, Fouquet avait fait construire à Cart carneau, avec le président de Chalain, son parent, un navi» de 800 tonneaux qu'il vendit plus tard au roi. Il avait acheta en Hollande 4 vaisseaux et 2 flûtes qui devaient composer, la flottille de la Compagnie qu'il rêvait de créer avec M. de Feuquières, fils du célèbre diplomate, le conseiller à la Cour des Aides Clément, Arnaud d'Andilly et le sieur Chanut En i658, Mme d'Asserac et lui organisaient un grand commerce, qui aurait pour port d'attache Vile d'Yeu. Du Terron, qu'avait préoccupé la garnison de 1 20 hommes qu'on avait levés aux environs d'Angers pour occuper ce port, traitait bientôt la chose en incident sans importance. « Les gens qui vivent dans l'abondance et qui ne connaissent point la mer, disait-il dédaigneusement, donnent aisément dans les nouveautés. Je suis fort trompé s'ils réussissent, au moins je vois que les plus puissants et les plus éclairés demeurent sans rien faire (3). »
En dépit de ces affirmations méprisantes, Mazarin, que du Terron ne se serait pas permis de ne pas compter parmi les plus puissants et les plus éclairés, poussait à ce moment
(1) Affaires Etrangères, France. Vol. 005.
(2) B. Nat. Mis. /» iB 7622.
(3) Affaires Etrangères, France. Vol. 1)05.
Fouquet dans une vaste et colossale entreprise, qui devait plus tard lui coûter cher.. Belle-Isle, donnée par le roi Charles IX à la famille de Retz, passait à juste titre comme la meilleure rade que la France pouvait employer à servir de point de repère aux navires revenant d'Amérique. Le concours, que le cardinal de Retz avait trouvé dans ce domaine de sa famille, au moment de son évasion du château de Nantes, avait fait désirer la réalisation d'un projet de rachat depuis longtemps préconisé par les États de Bretagne. La situation des finances royales ne permettant pas au roi de traiter directement avec la famille de Retz, que des créanciers impitoyables poursuivaient à boulets rouges. Vidée vint à Mazarin de mettre Fouquet en avant, pour éviter que le cardinal de Retz n'invoquât les droits de préemption qui résultaient pour lui du retrait lignager (i). Vu l'importance politique et maritime de Belle-Isle, il importait que terre, marquisat et port ne tombassent pas entre les mains de personnes suspectes. Fouquet reçut donc un ordre royal l'invitant de « traiter de ladite terre à l'exclusion de tous autres ». En suite duquel l'acte de vente fut signé le 5 septembre i658, moyennant un prix de i3ooooo livres : 900 000 livres pour les créanciers du duc de Retz et 400000 livres pour le duc lui-même. Si peu de mois après le bilan déplorable que Fouquet avait fait communiquer par Bartet au cardinal Mazarin, une acquisition de cette importance eût été incompréhensible, s'il n'eût pas été sous-entendu que l'intention du roi était de reprendre Belle-Isle quand l'état des finances le permettrait. Fouquet se préoccupa donc de faire de son mieux face aux engagements qu'il contractait, comptant bien d'ailleurs qu'il obtiendrait tous les délais désirables, outre ceux auxquels obligeait l'exécution des formalités légales. D'ailleurs, pour ses grands projets de colonisation, il espérait tirer de Belle-Isle des avantages personnels de nature à contrebalancer ses sacrifices. Il comptait fermement sur ta parole de Mazarin, bien
(1) FiuhjuH.. Dc/t'/ises, V, p. 330,338. X, p. 313.
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qu'il sût par expérience combien il était difficile d'amener le cardinal, à s'engager d'abord, et, ensuite, à remplir ses engagements.
Il en avait à ce moment marne un exemple. Il suppliait le cardinal de nommer un premier président au Parlement de Paris et patronnait chaudement un candidat au succès duquel il tenait particulièrement. Cétait Lamoignon, qui, maître des requêtes au début de La Fronde, avait joué un rôle très actif dans la résistance opposée par sa compagnie aux volontés de la Cour. Il est vrai que bientôt la tyrannie de la populace lui avait paru « plus insupportable que celle des plus cruels princes du monde » et qu'il était devenu l'un des plus chauds défenseurs de l'autorité dans le sein du Parlement. Lamoignon s'était alors lié très intimement avec Le Tellier, mais celui-ci, qui avait un candidat pour la première présidence, M. de Nesmond, s'était contenté de demander pour son ami une présidence à mortier. Fouquet au contraire, harcela Mazarin. Celui-ci était évasif à son habitude. Si Lamoignon se présentait à lui, il l'arrêtait avant qu'il n'eût parlé. « Ne dites rien, je pense à vous plus que vous ne pensez. » Cependant, Lamoignon ne voyait rien venir. Le cardinal allait partir pour l'armée. Fouquet fit un dernier effort. Il emporta la victoire en flattant Mazarin de l'honneur qu'il y aurait pour lui d'avoir fait ce choix par le seul motif du bien public n). Lamoignon, en effet, fut nommé sans que TEminence touchât de pot-de-vin. Les contemporains s'en étonnèrent et purent seulement se répéter, ce qui avait été le compliment final de Mazarin à Lamoignon. « Il y a assez longtemps, lui avait-il dit, que vous êtes dans le noviciat, il faut faire profession. On a fait de grandes offres, si le roi les eût voulu écouter : on a offert encore depuis peu de jours 120000 pistoles, mais quelque besoin qu'en ait le roi, il vaudrait mieux qu'il les donnât pour avoir un bon premier président que de les recevoir... je ne vous demanderai rien
(1) M me de Molteville. Mémoires, IV, p. 117.
jf) KOl'QUET
contre la justice; nous travaillerons ensemble au soulagement du peuple. » Dès lors, Mazarin voulut avoir tout l'honneur de la nomination de Lamoignon. Le premier président seul savait à quoi il devait s'en tenir.
Mazarin absent était bien plus difficile à vivre que Mazarin en contact quotidien avec le surintendant. Durant son absence, il accueillait toutes les plaintes, et, comme cellesci n'avaient pas de réponse immédiate, son mécontentement avait le temps de fermenter. Le Tellier et Colbert ne risquaient contre Fouquet que des attaques discrètes, mais Basile Fouquet était devenu l'ennemi acharné du surintendants Pendant le séjour à Lyon du cardinal Mazarin, à en croire Bussy Rabutin, il n'est propos et intrigue qu'il n'ait employés pour perdre son frère. Le surintendant ne s'abusait pas à son sujet. Retombé malade au mois de décembre, en proie au désir de la retraite et aussi aux idées noires qui raccompagnaient toujours, il se reprit à lire son fameux projet de défense. Il le revit, le corrigea, notant que maintenant que Basile avait été gagné contre lui, « il était plus à craindre qu'aucun autre ». Il se sentait donc bien seul, car, ni l'évêque d'Agde, ni l'archevêque de Narbonne ne pouvaient faire ce qu'aurait fait ce petit intrigant d'abbé. Et c'est alors, que pour se consoler de son isolement, il inscrivit dans ses notes le nom de Lamoignon. «Il m'a, disait-il, l'obligation tout entière du poste qu'il occupe, auquel il ne serait jamais parvenu, quelque mérite qu'il ait, si je ne lui en avais donné le dessein, si je ne l'avais cultivé et pris la conduite de tout avec des soins et des applications incroyables », et il ajoutait : « Je ne doute pas qu'il agisse comme je ferais pour un de mes amis en pareille occasion. » Mais, cette méchante humeur était bien vite chassée quand la santé revenait et quand Mazarin s'opposait à ses projets de retraite en termes si obligeants que le surintendant s'en trouvait attendri et désarmé.
Mazarin n'avait nulle envie de se passer des services du surintendant. Il lui était d'autant plus indispensable que Servien, malade, agonisant même depuis plusieurs mois, se
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ait uniquement à donner des signatures. Enfin, Sermourut le 16 février ifi5g, un peu après te retour de la ■ à Paris. A plusieurs reprises, Mazarin s'était plaint à juet de l'entrave qu'apportait aux affaires la collabon nécessaire deux !
ants. C'était
n'eut garde de prendre l'initiative de r de son rôle, tel qu'il avait été défini par le règlet du ï3 décembre 1654. Quand on lui demanda des s, il joua l'ingénu. Que pouvait-il faire? 11 n'avait e droit de signer seul, force était d'attendre que le iment Jut revisé. Mazarin ajourna d'abord toute déciau 17, puis au 18 février. Enfin, le in, il fit part à juet de la détermination qu'il avait prise. L'existence eux surintendant était maintenue, mais c'était Ma-
zarin qui serait le second surintendant. Herwarth, qui assistait à la conversation et au travail en sa qualité de contrôleur, vit qu'il était joué. N'était-ce pas Colbert qui allait éplucher tous ses actes pour le compte de Mazarin? Sous cette impression, il se trouvait peu disposé à ouvrir ses coffres pour de nouveaux prêts. N'était-il pas déjà en avance pour deux ou trois millions? Alors, c'est à la bourse de Fouquet que le Cardinal fait appel. Mais, celui-ci allègue les même raisons qu'Herwarth. Il ajoute que les journées qui viennent de s'écouler ont fort ébranlé son crédit. Bref, il est dans l'impossibilité de donner un concours utile. * Mais, ajouta-t-il insidieusement, Son Eminencc n'a-t-il pas dit mille fois qu'elle s'engagerait quand il serait temps? Ce temps est venu. Il n'est pas un financier qui ose refuser son concours au Cardinal, s'il s'oblige personnellement. » Six mois avant, Colbert, le 22 juin i658, a établi le bilan très clair et très brillant de la fortune de son maître. C'est une pièce qui fait honneur à son talent de parfait comptable. La balance est lumineusement établie. Biens en France, biens en Italie, immeubles merveilleusement choisis, créances de premier choix, bénéfices, pensions, argent comptant, il y en a pour plus de 8 millions de livres rapportant près de dix pour cent par an (1). Les dettes ne montent pas à la moitié du revenu annuel (2). Mais pour être si riche, le Cardinal n'en est que plus avare. Touchera ses réserves d'argent, c'est les exposer à fondre. Faire appel au crédit, c'est un expédient plus dangereux encore, puisqu'un jour ou l'autre il faudra payer. Fouquet insiste. Il rappelle que les besoins de l'Etat sont immédiats. Alors Mazarin lève la séance en disant à Herwarth : « On m'a fait faire ici un mauvais pas. » Et, le lendemain, il déclare à Fouquet qu'il renonce à être surintendant, qu'on l'avait surpris en l'embarquant dans des aventures inconnues, qu'il est bien préférable pour l'administration des finances de
(1) Cela représente. 40 millions de nos jours.
(2) Clément. Lettres et Instructions de Colbert, I, p. 520-530.
l'Etat que la besogne ne soit point partagée et que Fouquet, seul surintendant, servira mieux et le roi et le public (i).
Les secondes provisions de Fouquet sont publiées le 2 1 février et à la chute du rideau, Fouquet, qui s'est réconcilié avec Colbert, impute, comme il est juste, au Trésor royal les frais de l'entente. Colbert reçoit quatre-vingt et quelques mille livres en bel et bon argent (2) et Fouquet remet à Mazarin l'état de plus de cinq millions de livres qui lui sont dues par le roi et qu'il doit à des prêteurs (3).
Il en sera du remboursement de cette dette comme des belles promesses du Cardinal. On en parlera longtemps sans en voir jamais l'effet. Par contre, toute l'année 1659 se passe en escarmouches. En juillet, c'est Herwarth qui dénonce le surintendant « qui lui ote la connaissance de tout » afin que « personne ne puisse voir clair dans les finances que lui et ses créatures ». En août, c'est Colbert qui insinue à Mazarin que « les finances ont bon besoin d'une Chambre de justice ». En septembre, c'est le même Colbert qui voudrait bien rogner les ongles à Monsieur le Procureur Général. Chemin faisant, Colbert égratigne le chancelier Séguier qui n'a pas assez d'activité, qui est faible, qui signe tout par envie d'avoir sa part. En octobre, Colbert démasque nettement ses batteries, dans un mémoire pour le Cardinal. « C'est une chose publique et connue de tout le monde, écrit-il, que le surintendant a fait de grands établissements non seulement pour lui, non seulement pour ses frères, non seulement pour tous ses parents et amis, non seulement pour tous les commis qui l'ont approché, mais encore pour toutes les personnevS de qualité du royaume et autres qu'il a voulu s'acquérir, soit pour se conserver, soit pour s'agrandir : et beaucoup de personnes croient savoir que le seul Delorme a (ait pour plus de quatre millions de livres en argent ou revenus de pareille
(1) Fouquet. Défenses, V, p. 85. VU, p. 237.
(2) Jules Lair. Nicolas Foucquet, I, 47*.).
(3) Fouquet. Défenses, V, p. 152.
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valeur, de gratifications, pendant dix-huit ou vingt mois du temps qu'il a été commis du surintendant. » La conclusion, c'est le projet d'établissement d'une Chambre de Justice que présiderait M. de Nesmond et où Denis Talon serait Procureur Général. Seulement, il faut garder le projet secret : autrement Fouquet brûlerait ses papiers. Colbert est si persuadé que la place de surintendant est virtuellement vacante, que, sans poser sa candidature, il a grand soin d'établir son programme de réformes. Il est trop pratique pour conseiller actuellement un renvoi brutal du surintendant. Tout au contraire, il faut le caresser, l'obliger à s'engager personnellement. « S'il prétend avoir fait de grandes avances, il faut, par toute sorte de moyens et de caresses, l'obliger de différer son remboursement jusqu'au retour de Mazarin. Ce sera un moyen de retenir son esprit naturellement actif, inquiet et intrigant au cas que Son Eminence prenne la résolution de lui donner la mortification de prendre la seule et entière direction des finances. » Fouquet a-t-il eu vent du travail auquel se livrait Colbert? Le 28 septembre, il part à l'improviste pour Saint-Jean-de-Luz par la route de Bordeaux. Inquiet de ce départ inopiné, Colbert précipite la rédaction de son mémoire. Le rapport, copié par un de ses secrétaires qu'il tient sous clef pendant deux jours, part le 2 octobre, sous pli cacheté, pour Saint-Jean-de-Luz où le Cardinal est occupé du mariage espagnol. Mais Colbert a oublié que le surintendant est chef effectif des Postes.
I ,e lendemain de son arrivée à Bordeaux, Fouquet met sous les yeux de Gourville le grand projet de Colbert, et, comme il n'y a pas de temps à perdre, tous deux, de compagnie, transcrivent le document. Puis, la copie faite, Terivoi de Colbert suit sa route, et le i5 octobre au soir, en arrivant à Saint-Jean-de-Luz, Fouquet aperçoit, parmi les papiers que Mazarin a sur son bureau, le fameux mémoire dont il a pris copie.
Au cours de cette première conversation avec le Cardinal, le surintendant se plaint surtout des propos tenus par
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Herwarth qui annonce à qui veut l'entendre sa sortie prochaine des finances. Puis, il se plaint de Colbert. Certes, il n'a jamais froissé un homme qu'il estimait beaucoup et pour ses mérites et par égard pour Son Emincnce.
nprendre les conciliabules auxquels il
It ne peut donc
warth et avec Talon. A quoi bon ces manèges, alors que M. Colbert sait bien que sur un seul mot du Cardinal il est prêt, lui Fouquet, à remettre non
surintendance, mais sa charge de procureur général? Maiarin joue l'étonnement. «Je sais tout dans la source, reprend Fouquet. Herwarth a donné plusieurs mémoires à M. Colbert, et si son Eminence n'en a reçu un touchant les finances, elle le recevra bientôt; je suis assuré qu'on y travaille. » Tant de précisions font perdre son aplomb à Maiarin. D'abord interdit, il se répand en paroles et veut persuader te surintendant de l'innocence de Colbert. Fouquet, qui sait à quoi s'en tenir, fait mine de se laisser convaincre (i) et le lendemain de cette couver -
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