‹ Fouquet, surintendant général des finances, d'apres les documents d'archives et les mémoires; illustrations documentaires (volume 2)Chapitre 7 sur 17 · IV · texte numérisé non relu

IV

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sation, Mazarin écrira à Colbert que Fouquet ne se doute de rien, qu'il a d'ailleurs fourni d'excellentes explications et qu'il désire que les deux hommes vivent bien ensemble à Vavenir. Bien qu'il soit difficile de lire dans la pensée de Mazarin, il semble, quoi qu'en ait prétendu plus tard Colbert, que les explications de Fouquet l'ont satisfait. Celuici, qui est venu pour jouer sa grande partie, n'a pas négligé de faire valoir, sans y attacher d'importance apparente, l'action qu'il peut exercer sur les Etats de Languedoc par son frère l'archevêque de Narbonne qui les préside. C'est une affaire de grosse importance. Le roi demande 4 millions tandis que les Languedociens n'offrent que 1.200.000 livres. Dans ces conditions, Fouquet est plus que jamais un homme à ménager et c'est triomphant qu'il part pour Toulouse. Mais Herwarth Va suivi à Saint-Jean-de-Luz et, comme à son arrivée il a trouvé le Cardinal tout retourné, il a repris en sous-œuvre son travail de démolition et amené Mazarin à exiger une discussion contradictoire. Cette explication a lieu à Toulouse où le Cardinal se transporte peu de jours après. Elle est orageuse de part et d'autre. Mazarin donne raison à Fouquet, lui offre même de lui sacrifier Herwarth, en laissant toutefois deviner qu'il désire que son offre ne soit point prise au mot (1). Il accepte d'autre part 5o.ooo écus du surintendant, mais, au moment du départ de Fouquet pour Paris, il est retombé dans les soupçons et lui dit de ne faire aucune ferme ni traité, sans lui en mander les conditions par courrier pour voir s'il les agréerait (2).

Dans l'entourage de Mazarin, on considère Fouquet comme solidement rétabli au pouvoir, si bien que l'abbé Basile tente de se réconcilier avec lui. Fouquet n'a nulle envie d'accueillir ses avances. L'hypocrisie de Colbert lui suffit. Puisque c'est la volonté du Cardinal, il s'arrangera pour bien vivre avec lui. A peine arrivé à Saint- Mandé il le reçoit, accueille de bonne grfice ses compliments et y

1) Fouquet. Défenses, V, p. 92.

(2) Gourville. Mémoires, I, p. 157.

répond de la môme monnaie. « M. Colbert est parti content de moi », écrit-il à Mazarin le 19 janvier 1660 (1).

S'il ignorait ce qu'il y avait au fond du cœur de Colbert, Fouquet, du moins, n'avait pu se faire illusion sur la gravité du péril qu'il avait couru. Dès son arrivée à Paris, il put constater le coup qui avait été porté à son crédit par la pensée qu'il allait être remplacé à la surintendance. Or, la perte ou même l'amoindrissement de son crédit, c'était l'épreuve la plus terrible qui pouvait le frapper, son crédit seul l'imposant au Cardinal. Un jour que Gourville lui rendait visite à Saint-Mandé, il le prit pour confident de ses amertumes. Il en vint à lui mettre sous les yeux son fameux projet. « Il comptait, parmi ses amis qui devaient faire un soulèvement, un nombre de gens auxquels il avait fait donner de l'argent de pure grâce et d'autres qui avaient des prétextes pour en demander. Je ne pus l'entendre, non sans beaucoup de surprise que cela eût passé comme quelque chose de bon. (2) » Gourville était désigné dans le projet comme une sorte de courrier qui devait aller de Vun à l'autre des amis du surintendant et exciter leur zèle. La mission le charmant peu, il n'en eut que plus d'ardeur à démontrer à Fouquet l'inanité de son plan de défense. « Je crois, écrit-il dans ses Mémoires, que je ne faisais pas ma cour. Néanmoins, cela lui fit une si grande impression qu'il n'y avait rien à faire qu'à brûler ce projet. En effet, il appela un valet de chambre et lui dit d'apporter une bougie allumée dans un cabinet où il allait par un souterrain, qui traversait la rue et répondait par une sortie dans le parc de Vincennes. Il me dit qu'il s'en allait le brûler (3). » Le malheur voulut que comme Fouquet se rendait à son cabinet, il rencontra une personne qui était entrée par le côté de Vincennes et alors, au lieu de brûler ces papiers qui formaient un assez gros volume, Fouquet les cacha hâtive-

(1) Colbert. Lettres et Instructions, I, p. 519.

(2) Gourville. Mémoires, I, p. 171.

(3) Gourville, Mémoires. I, p. 172.

ment derrière un miroir (i). Il oublia ensuite le plan, qu'il ne considérait plus que comme une chose sans valeur, et la preuve que cette fantaisie était hors de son esprit, c'est que, ni alors, ni plus tard, il n'y modifia rien. Peut-être aussi, comme tous les hommes de bureau avait-il le respect de la chose écrite et du document à classer et le dédain de ce qu'on en pourrait tirer dans tetle circonstance donnée.

C'est vers le même temps qu'il reçut une lettre de Bartet qui lui donnait les meilleurs conseils du monde. « Comme vous m'avez ordonné de vous dire toujours les choses qui pourraient vous regarder, lui disait-il, je ne veux pas avoir à me reprocher d'en oublier aucune. Les principales et presque les seules, ne sont pas celles qui sont en vous, ce sont celles qui sont hors de vous et auprès de vous, par les personnes qui vous approchent et qui se donnant toujours dans la Cour des mouvements incommodes, tiennent les yeux de la Cour, toujours ouverts sur eux et sur vous. » Sans prétendre éloigner de Fouquet ce flot d'amis et de courtisans qu'il estimait lui être plus nuisibles qu'utiles, Bartet eût voulu que le surintendant les tînt à distance et sans cesser de leur faire du bien, apprit à ne compter sur . eux pour rien. « Que tout cela vous réduise à faire vousmême vos affaires dans le ciel-Empyrée (la Cour) et de ne point vous circonvenir d'amis qui cherchent à fonder d'abord leur empire et à établir la contribution (2). »

Le surintendant ne paraît pas avoir tiré grand profit des conseils de Bartet. Probablement, ce qui l'intéressa le plus dans sa lettre, ce fut les renseignements qu'il y trouvait concernant les fredaines de l'abbé Basile, passant d'édifiante façon sa soirée de Noël à perdre au jeu 11.080 pistoles contre l'abbé de Gordes. Il était, d'ailleurs, en pleine lutte avec Herwarth. Ne pouvant se venger de Colbert, c'était à son complice qu'il s'en prenait. Il le châtia de

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(1) Gourville, Mémoires, I, 173. Fouquet. Défenses, I, p. 158.

(2) Bibliothèque de l'Arsenal, Mss. 5420.

LA CARRIÈRE D*l T N SURINTENDANT 85

son entreprise en l'écartant des affaires. Le Francfortois avait prêté à la Reine et à Mazarin sur des diamants. Fouquet le remboursa de ses propres deniers. Il tenait également tous les autres traitants à l'écart, agissant comme un homme qui a de l'argent pleins ses coffres. Une clause du contrat des fermes aides et gabelles en permettait la résiliation à la paix. Les baux furent résiliés et de nouvelles adjudications annoncées. Les traitants constituèrent une coalition de grève. Fouquet mit en avant des hommes de paille et comme en ce temps où Ton n'agissait que par personnes interposées, il était difficile de savoir qui pouvait être derrière le soumissionnaire, les financiers rentrèrent en ligne et les fermes trouvèrent preneur à bonnes conditions. L'opération produisit une augmentation de près de 6.000.000 et un pot de vin de 100.000 écus. Le surintendant ne voulut rien pour lui-même et donna à Mazarin pour les Cenami une pension de 20.000 livres par an que Maïssat et consorts payèrent pour ne se point ruiner de crédit en prenant un associé de cette qualité (1).

C'est à cette époque que Fouquet, qui ne voulait pas laisser inachevés les travaux entrepris à Vaux, réduisit d'un tiers son train de maison. Il n'avait point oublié ce qu'un de ses agents lui avait transmis de la part de la reine mère : c Le Cardinal a dit au roi que si l'on pouvait vous ôter les femmes et les bâtiments de la tête on pourrait faire de grandes choses avec vous (2). » Comme il n'avait pas oublié le plan de Colbert, il demanda à Mazarin l'autorisation de reprendre sur le produit des fermes une partie de ce qui lui était dû par le Roi. Mazarin, ennuyé par cette demande qu'il n'osa repousser par un refus, le pria de ne prélever que de i5 à 1800 mille francs et d'attendre pour le reste (3).

Après l'opération des fermes, on étudia en février, la ré-

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(1) Affaires Etrangères. France, Vol. 910. Lettre du 19 janvier 1660.

(2) B. Nat. Mss. F™ Fd. Baluze, n° 149.

(3) Fouquet. Défenses, VI, p. 152. Talon ne contesta pas ce récit.

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duction ou retranchement des rentes. Après avoir augmenté les recettes, il s'agissait maintenant de diminuer les dépenses. On devait toucher à toutes les rentes émises pendant la guerre, à toutes les aliénations consenties durant cette période, à toutes les augmentations de gages accordées à prix d'argent. Le difficile était d'exécuter une opération aussi délicate sans mécontenter tout le monde et en s'assurant le concours de la magistrature, alors que les magistrats, frappés dans leurs revenus, seraient les premiers à protester. Equitablement, Fouquet estimait que si Von pouvait offrir aux acquéreurs évincés le remboursement, nul n'aurait à témoigner du mécontentement. Mais, les fonds manquaient pour employer cette voie correcte et alors Fouquet qui avait commencé par déclarer qu'il ne fallait faire exception pour personne, changeait brusquement son fusil d'épaule. « Ce n'est pas, finissait-il par dire, que j'estime qu'en même temps que la chose éclatera, il ne j'aille faire quelque grâce aux principaux afin d'adoucir le mal et leur laisser l'espérance d'un bon traitement à l'avenir. » Quant aux porteurs de rente, par une manœuvre habile, le surintendant leur prépara en sous-main le Comité de protestation qui devait servir de soupape au mécontentement. On y pérora beaucoup. Ces bavardages donnèrent lieu à quelques lettres de cachet contenant défense de s'assembler, et tout ce vif mouvement d'opposition se trouva transformé en pure supplication au roi. Bénéfice pour le Trésor 2 millions (1). Cette opération mit en mauvais termes Fouquet et Lamoignon. Le premier président avait qualifié de « despotique » et d' « injuste », les mesures préconisées par Fouquet. Certes, Lamoignon gardait une prudente réserve, mais les attaques dont il se privait, il les laissait s'exprimer devant lui. Avec Talon, jadis son protégé, au contraire, la rupture était complète. Toute espèce d'incidents les avaient fait entre-choquer et Fouquet avait dû se plaindre au Cardinal de Talon en termes très vifs.

(1) Jules Lair. Nicolas Foucquet, I, 502-506.

« Tout homme connu de M. Talon, écrivait-il, ne 1 que ce qu'il veut et ni les arrêts du Conseil ni les o\ roi ne le retiennent. On ne les ose plus exécuter cl son bon plaisir. » Mazarin s'était hâté de désavî . jeune homme qui voulait acquérir de la réputation aux dépens de l'autorité royale. Mais, ce petit succès était une maigre consolation pour Fouquet qui, dans les premiers jours d'avril, exposait à la Reine, dans une sorte de rapport revu par Pélisson, tous ses griefs et sa confession tout entière. « Quoique M. le Cardinal, écrivait-il, ne parle pas publiquement contre moi, néanmoins, il craint que l'envie ne retombe sur lui. Si je choque bien du monde, on se plaint, et Son Eminence me blâme de lui attirer des affaires; si j'évite le bruit, Son Eminence dit que je veux tout ménager... Je fais ce que je puis pour amener Colbert à moi, je lui ai rendu des services en son particulier très importants... Il m'a confié de grands secrets... Mais, après tout, s'il a dessein sur mon emploi, et que son but soit de me déposséder pour faire les finances de son chef ou sous les ordres de Son Eminence, je ne puis le regagner ou le radoucir (i). »

Quand il écrivait ces lignes, Fouquet voyait le Cardinal mourant, ne se tenant debout que par un effort surhumain de volonté et, derrière lui, il sentait la meute de ses ennemis prête à se jeter sur lui, sitôt qu'elle serait déchaînée. Depuis le mois d'août, le fameux Guénaut avait signifié à Mazarin son arrêt de mort. Il ne pouvait faire feu qui dure que- s'il renonçait à surmener sa cervelle affaiblie. Certains jours, le Cardinal obéissait. Puis, l'amour du pouvoir le reprenait, mais aux yeux de tous, sa succession était ouverte. Chaque groupe, chaque coterie, chaque cabale en disposait à son gré. Guy Patin, qui fréquentait Talon et soupait chez Lamoignon, se faisait l'écho dans sa correspondance des bruits qui circulaient dans le monde judi-

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(1) Chéruel. Lettres et Instructions de Colbert, t. 11. Préface. VIII à

zarin qui serait le second surintendant. Herwarth, qui assistait à la conversation et au travail en sa qualité de contrôleur, vit qu'il était joué. N'était-ce pas Colbert qui allait éplucher tous ses actes pour le compte de Mazarin? Sous cette impression, il se trouvait peu disposé à ouvrir ses coffres pour de nouveaux prêts. N'était-il pas déjà en avance pour deux ou trois millions? Alors, c'est à la bourse de Fouquet que le Cardinal fait appel. Mais, celui-ci allègue les même raisons qu'Herwarth. Il ajoute que les journées qui viennent de s'écouler ont fort ébranlé son crédit. Bref, il est dans l'impossibilité de donner un concours utile. « Mais, ajouta-t-il insidieusement, Son Eminence n'a-t-il pas dit mille fois qu'elle s'engagerait quand il serait temps? Ce temps est venu. Il n'est pas un financier qui ose refuser son concours au Cardinal, s'il s'oblige personnellement. » Six mois avant, Colbert, le 22 juin i658, a établi le bilan très clair et très brillant de la fortune de son maître. C'est une pièce qui fait honneur à son talent de parfait comptable. La balance est lumineusement établie. Biens en France, biens en Italie, immeubles merveilleusement choisis, créances de premier choix, bénéfices, pensions, argent comptant, il y en a pour plus de 8 millions de livres rapportant près de dix pour cent par an (1). Les dettes ne montent pas à la moitié du revenu annuel (2). Mais pour être si riche, le Cardinal n'en est que plus avare. Touchera ses réserves d'argent, c'est les exposer à fondre. Faire appel au crédit, c'est un expédient plus dangereux encore, puisqu'un jour ou l'autre il faudra payer. Fouquet insiste. Il rappelle que les besoins de l'Etat sont immédiats. Alors Mazarin lève la séance en disant à Herwarth : « On m'a fait faire ici un mauvais pas. » Et, le lendemain, il déclare à Fouquet qu'il renonce à être surintendant, qu'on l'avait surpris en l'embarquant dans des aventures inconnues, qu'il Ovst bien préférable pour l'administration des finances de

(1) Cela représente Au millions de nos jours.

(2) Clément. Lettres et Instructions de Colbert, I, p. 520-530.

l'Etat que la besogne ne soit point partagée et que Fouquet, seul surintendant, servira mieux et le roi et le public (i).

Les secondes provisions de Fouquet sont publiées le 21 février et à la chute du rideau, Fouquet, qui s'est réconcilié avec Colbert, impute, comme il est juste, au Trésor royal les frais de l'entente. Colbert reçoit quatre-vingt et quelques mille livres en bel et bon argent (2) et Fouquet remet à Mazarin l'état de plus de cinq millions de livres qui lui sont dues par le roi et qu'il doit à des prêteurs (3).

Il en sera du remboursement de cette dette comme des belles promesses du Cardinal. On en parlera longtemps sans en voir jamais l'effet. Par contre, toute l'année i()5q se passe en escarmouches. En juillet, c'est Herwarth qui dénonce le surintendant t qui lui ote la connaissance de tout » afin que « personne ne puisse voir clair dans les finances que lui et ses créatures ». En août, c'est Colbert qui insinue à Mazarin que « les finances ont bon besoin d'une Chambre de justice ». En septembre, c'est le même Colbert qui voudrait bien rogner les ongles à Monsieur le Procureur Général. Chemin faisant, Colbert égratigne le chancelier Séguier qui n'a pas assez d'activité, qui est faible, qui signe tout par envie d'avoir sa part. En octobre, Colbert démasque nettement ses batteries, dans un mémoire pour le Cardinal. « C'est une chose publique et connue de tout le monde, écrit-il, que le surintendant a fait de grands établissements non seulement pour lui, non seulement pour ses frères, non seulement pour tous ses parents et amis, non seulement pour tous les commis qui Vont approché, mais encore pour toutes les personnes de qualité du royaume et autres qu'il a voulu s'acquérir, soit pour se conserver, soit pour s'agrandir : et beaucoup de personnes croient savoir que le seul Delorme a fait pour plus de quatre millions de livres en argent ou revenus de pareille

(1) Fouquet. Défenses, V, p. 85. VII, p. 237.

(2) Jules Lair. Nicolas Foucquet, I, 479.

(3) Fouquet. Défenses > V, p. 152.

valeur, de gratifications, pendant dix-huit ou vingt mois du temps qu'il a été commis du surintendant. » La conclusion, c'est le projet d'établissement d'une Chambre de Justice que présiderait M. de Nesmond et où Denis Talon serait Procureur Général. Seulement, il faut garder le projet secret : autrement Fouquet brûlerait ses papiers. Colbert est si persuadé que la place de surintendant est virtuellement vacante, que, sans poser sa candidature, il a grand soin d'établir son programme de réformes. Il est trop pratique pour conseiller actuellement un renvoi brutal du surintendant. Tout au contraire, il faut le caresser, l'obliger à s'engager personnellement. « S'il prétend avoir fait de grandes avances, il faut, par toute sorte de moyens et de caresses, l'obliger de différer son remboursement jusqu'au retour de Mazarin. Ce sera un moyen de retenir son esprit naturellement actif, inquiet et intrigant au cas que Son Eminence prenne la résolution de lui donner la mortification de prendre la seule et entière direction des finances. » Fouquet a-t-il eu vent du travail auquel se livrait Colbert? Le 28 septembre, il part à Vimproviste pour Saint-Jean-de-Luz par la route de Bordeaux. Inquiet de ce départ inopiné, Colbert précipite la rédaction de son mémoire. Le rapport, copié par un de ses secrétaires qu'il tient sous clef pendant deux jours, part le 2 octobre, sous pli cacheté, pour Saint-Jean-de-Luz où le Cardinal est occupé du mariage espagnol. Mais Colbert a oublié que le surintendant est chef effectif des Postes.

Le lendemain de son arrivée à Bordeaux, Fouquet met sous les yeux de Gourville le grand projet de Colbert, et, comme il n'y a pas de temps à perdre, tous deux, de compagnie, transcrivent le document. Puis, la copie faite, Terivot de Colbert suit sa route, et le i5 octobre au soir, en arrivant à Saint-Jean-de-Luc, Fouquet aperçoit, parmi les papiers que Mazarin a sur son bureau, le fameux mémoire dont il a pris copie.

Au cours de cette première conversation avec le Cardinal, le surintendant se plaint surtout des propos tenus par

LA CARRIERE DIT» Sl-RINTENDANT Ri

arth qui annonce à qui veut l'entendre sa sortie aine des finances. Puis, il se plaint de Colbert. s, il n'a jamais froissé un homme qu'il estimait beauet pour ses mérites et par égard pour Son Eminence. peut donc comprendre les conciliabules auxquels il ■eavec Her-

uchant les finances, elle le recevra bientôt; je suis i qu'on y travaille. » Tant de précisions font perdre son .b à Mazarin. D'abord interdit, il se répand en paet veut persuader le surintendant de l'innocence de rt. Fouquet, qui sait à quoi s'en tenir, fait mine de iser convaincre (i) et le lendemain de cette conver-

ouquet. Défais

sation, Mazarin écrira à Colbert que Fouquet ne se doute de rien, qu'il a d'ailleurs fourni d'excellentes explications et qu'il désire que les deux hommes vivent bien ensemble à l'avenir. Bien quil soit difficile de lire dans la pensée de Mazarin, il semble, quoi qu'en ait prétendu plus tard Colbert, que les explications de Fouquet l'ont satisfait. Celuici, qui est venu pour jouer sa grande partie, n'a pas négligé de faire valoir, sans y attacher d'importance apparente, Vaction qu'il peut exercer sur les Etats de Languedoc par son frère l'archevêque de Narbonne qui les préside. C'est une affaire de grosse importance. Le roi demande 4 millions tandis que les Languedociens n'offrent que 1.200.000 livres. Dans ces conditions, Fouquet est plus que jamais un homme à ménager et c'est triomphant qu'il part pour Toulouse. Mais Herwarth l'a suivi à Saint-Jean-de-Luz et, comme à son arrivée il a trouvé le Cardinal tout retourné, il a repris en sous-œuvre son travail de démolition et amené Mazarin à exiger une discussion contradictoire. Cette explication a lieu à Toulouse où le Cardinal se transporte peu de jours après. Elle est orageuse de part et d'autre. Mazarin donne raison à Fouquet, lui offre même de lui sacrifier Herwarth, en laissant toutefois deviner qu'il désire que son offre ne soit point prise au mot (1). Il accepte d'autre part 5o.ooo écus du surintendant, mais, au moment du départ de Fouquet pour Paris, il est retombé dans les soupçons et lui dit de ne faire aucune ferme ni traité, sans lui en mander les conditions par courrier pour voir s'il les agréerait (2).

Dans l'entourage de Mazarin, on considère Fouquet comme solidement rétabli au pouvoir, si bien que l'abbé Basile tente de se réconcilier avec lui. Fouquet n'a nulle envie d'accueillir ses avances. L'hypocrisie de Colbert lui suffit. Puisque c'est la volonté du Cardinal, il s'arrangera pour bien vivre avec lui. A peine arrivé à Saint-Mandé il le reçoit, accueille de bonne grâce ses compliments et y

(1) Fouquet. Défenses, V, p. 92.

(2) Gourville. Mémoires, I, p. 157.

répond de la môme monnaie. « M. Colbert est parti content de moi », écrit-il à Mazarin le 19 janvier 1660 (1).

S'il ignorait ce qu'il y avait au fond du cœur de Colbert, Fouquet, du moins, n'avait pu se faire illusion sur la gravité du péril qu'il avait couru. Dès son arrivée à Paris, il put constater le coup qui avait été porté à son crédit par la pensée qu'il allait être remplacé à la surintendance. Or, la perte ou même l'amoindrissement de son crédit, c'était l'épreuve la plus terrible qui pouvait le frapper, son crédit seul l'imposant au Cardinal. Un jour que Gourville lui rendait visite à Saint- Mandé, il le prit pour confident de ses amertumes. Il en vint à lui mettre sous les yeux son fameux projet. « Il comptait, parmi ses amis qui devaient faire un soulèvement, un nombre de gens auxquels il avait fait donner de l'argent dépure grâce et d'autres qui avaient des prétextes pour en demander. Je ne pus l'entendre, non sans beaucoup de surprise que cela eût passé comme quelque chose de bon. (2) » Gourville était désigné dans le projet comme une sorte de courrier qui devait aller de Vun à l'autre des amis du surintendant et exciter leur zèle. La mission le charmant peu, il n'en eut que plus d'ardeur à démontrer à Fouquet l'inanité de son plan de défense. « Je crois, écrit-il dans ses Mémoires, que je ne faisais pas ma cour. Néanmoins, cela lui fit une si grande impression qu'il n'y avait rien à faire qu'à brûler ce projet. En effet, il appela un valet de chambre et lui dit d'apporter une bougie allumée dans un cabinet où il allait par un souterrain, qui traversait la rue et répondait par une sortie dans le parc de Vincennes. Il me dit qu'il s'en allait le brûler (3). » Le malheur voulut que comme Fouquet se rendait à son cabinet, il rencontra une personne qui était entrée par le côté de Vincennes et alors, au lieu de brûler ces papiers qui formaient un assez gros volume, Fouquet les cacha hâtive-

(1) Colbert. Lettres et Instructions, I, p. 519.

(2) Gourville. Mémoires, I, p. 171.

(3) Gourville, Mémoires. 1, p. 172.

ment derrière un miroir (i). Il oublia ensuite le plan, qu'il ne considérait plus que comme une chose sans valeur, et la preuve que cette fantaisie était hors de son esprit, c'est que, ni alors, ni plus tard, il n'y modifia rien. Peut-être aussi, comme tous les hommes de bureau avait-il le respect de la chose écrite et du document à classer et le dédain de ce qu'on en pourrait tirer dans telle circonstance donnée.

C'est vers le même temps qu'il reçut une lettre de Bartet qui lui donnait les meilleurs conseils du monde. « Comme vous m'avez ordonné de vous dire toujours les choses qui pourraient vous regarder, lui disait-il, je ne veux pas avoir à me reprocher d'en oublier aucune. Les principales et presque les seules, ne sont pas celles qui sont en vous, ce sont celles qui sont hors de vous et auprès de vous, par les personnes qui vous approchent et qui se donnant toujours dans la Cour des mouvements incommodes, tiennent les yeux de la Cour, toujours ouverts sur eux et sur vous. » Sans prétendre éloigner de Fouquet ce flot d'amis et de courtisans qu'il estimait lui être plus nuisibles qu'utiles, Bartet eût voulu que le surintendant les tînt à distance et sans cesser de leur faire du bien, apprît à ne compter sur eux pour rien. « Que tout cela vous réduise à faire vousmême vos affaires dans le ciel-Empyrée (la Cour) et de ne point vous circonvenir d'amis qui cherchent à fonder d'abord leur empire et à établir la contribution (2). »

Le surintendant ne paraît pas avoir tiré grand profit des conseils de Bartet. Probablement, ce qui l'intéressa le plus dans sa lettre, ce fut les renseignements qu'il y trouvait concernant les fredaines de l'abbé Basile, passant d'édifiante façon sa soirée de Noël à perdre au jeu 11.080 pistoles contre l'abbé de Gordes. Il était, d'ailleurs, en pleine lutte avec Herwarth. Ne pouvant se venger de Colbert, c'était à son complice qu'il s'en prenait. Il le châtia de

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(1) Gourville, Mémoires, I, 173. Fouquet. Défenses, I, p. 158.

(2) Bibliothèque de l'Arsenal, Mss. 5420.

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son entreprise en l'écartant des affaires. Le Francfortois avait prêté à la Reine et à Mazarin sur des diamants. Fouquet le remboursa de ses propres deniers. Il tenait également tous les autres traitants à Vécart, agissant comme un homme qui a de l'argent pleins ses coffres. Une clause du contrat des fermes aides et gabelles en permettait la résiliation à la paix. Les baux furent résiliés et de nouvelles adjudications annoncées. Les traitants constituèrent une coalition de grève. Fouquet mit en avant des hommes de paille et comme en ce temps où Ton n'agissait que par personnes interposées, il était difficile de savoir qui pouvait être derrière le soumissionnaire, les financiers rentrèrent en ligne et les fermes trouvèrent preneur à bonnes conditions. L'opération produisit une augmentation de près de 6.000.000 et un pot de vin de ioo.ooo écus. Le surintendant ne voulut rien pour lui-même et donna à Mazarin pour les Cenami une pension de 20.000 livres par an que Maïssat et consorts payèrent pour ne se point ruiner de crédit en prenant un associé de cette qualité (1).

C'est à cette époque que Fouquet, qui ne voulait pas laisser inachevés les travaux entrepris à Vaux, réduisit d'un tiers son train de maison. Il n'avait point oublié ce qu'un de ses agents lui avait transmis de la part de la reine mère : c Le Cardinal a dit au roi que si l'on pouvait vous ôter les femmes et les bâtiments de la tête on pourrait faire de grandes choses avec vous (2). » Comme il n'avait pas oublié le plan de Colbert, il demanda à Mazarin l'autorisation de reprendre sur le produit des fermes une partie de ce qui lui était dû par le Roi. Mazarin, ennuyé par cette " demande qu'il n'osa repousser par un refus, le pria de ne prélever que de i5 à 1800 mille francs et d'attendre pour le reste (3).

Après l'opération des fermes, on étudia en février, la ré-

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(1) Affaire» Etrangères. France, Vol. 910. Lettre du 19 janvier 1660.

(2) B. Nat. Mss. F«* Fd. Baluze, n° 149.

(3) Fouquet. Défenses, VI, p. 152. Talon ne contesta pas ce récit.

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duction ou retranchement des rentes. Après avoir augmenté les recettes, il s'agissait maintenant de diminuer les dépenses. On devait toucher à toutes les rentes émises pendant la guerre, à toutes les aliénations consenties durant cette période, à toutes les augmentations de gages accordées à prix d'argent. Le difficile était d'exécuter une opération aussi délicate sans mécontenter tout le monde et en s'assurant le concours de la magistrature, alors que les magistrats, frappés dans leurs revenus, seraient les premiers à protester. Equitablement, Fouquet estimait que si l'on pouvait offrir aux acquéreurs évincés le remboursement, nul n'aurait à témoigner du mécontentement. Mais, les fonds manquaient pour employer cette voie correcte et alors Fouquet qui avait commencé par déclarer qu'il ne fallait faire exception pour personne, changeait brusquement son fusil d'épaule. « Ce n'est pas, finissait-il par dire, que j'estime qu'en même temps que la chose éclatera, il ne faille faire quelque grâce aux principaux afin d'adoucir le mal et leur laisser l'espérance d'un bon traitement à l'avenir. » Quant aux porteurs de rente, par une manoeuvre habile, le surintendant leur prépara en sous-main le Comité de protestation qui devait servir de soupape au mécontentement. On y pérora beaucoup. Ces bavardages donnèrent lieu à quelques lettres de cachet contenant défense de s'assembler, et tout ce vif mouvement d'opposition se trouva transformé en pure supplication au roi. Bénéfice pour le Trésor 2 millions (1). Cette opération mit en mauvais termes Fouquet et Lamoignon. Le premier président avait qualifié de « despotique » et d' « injuste », les mesures préconisées par Fouquet. Certes, Lamoignon gardait une prudente réserve, mais les attaques dont il se privait, il les laissait s'exprimer devant lui. Avec Talon, jadis son protégé, au contraire, la rupture était complète. Toute espèce d'incidents les avaient fait entre-choquer et Fouquet avait dû se plaindre au Cardinal de Talon en termes très vifs.

(1) Jules Luir. Nicolas Foucquel, 1,502-506.

« Tout homme connu de M. Talon, écrivait-il, ne que ce qu'il veut et ni les arrêts du Conseil ni les o\ roi ne le retiennent. On ne les ose plus exécuter son bon plaisir. » Mazarin s'était hâté de désavl jeune homme qui voulait acquérir de la réputation aux dépens de l'autorité royale. Mais, ce petit succès était une maigre consolation pour Fouquet qui, dans les premiers jours d'avril, exposait à la Reine, dans une sorte de rapport revu par Pélisson, tous ses griefs et sa confession tout entière. « Quoique M. le Cardinal, écrivait-il, ne parle pas publiquement contre moi, néanmoins, il craint que l'envie ne retombe sur lui. Si je choque bien du monde, on se plaint, et Son Eminence me blâme de lui attirer des affaires; si j'évite le bruit, Son Eminence dit que je veux tout ménager... Je fais ce que je puis pour amener Colbert à moi, je lui ai rendu des services en son particulier très importants... Il m'a confié de grands secrets... Mais, après tout, s'il a dessein sur mon emploi, et que son but soit de me déposséder pour faire les finances de son chef ou sous les ordres de Son Eminence, je ne puis le regagner ou le radoucir (i). »

Quand il écrivait ces lignes, Fouquet voyait le Cardinal mourant, ne se tenant debout que par un effort surhumain de volonté et, derrière lui, il sentait la meute de ses ennemis prête à se jeter sur lui, sitôt qu'elle serait déchaînée. Depuis le mois d'août, le fameux Guénaut avait signifié à Mazarin son arrêt de mort. Il ne pouvait faire feu qui dure que- s'il renonçait à surmener sa cervelle affaiblie. Certains jours, le Cardinal obéissait. Puis, l'amour du pouvoir le reprenait, mais aux yeux de tous, sa succession était ouverte. Chaque groupe, chaque coterie, chaque cabale en disposait à son gréi Guy Patin, qui fréquentait Talon et soupait chez Lamoignon, se faisait l'écho dans sa correspondance des bruits qui circulaient dans le monde judi-

(1) Chéruel. Lettres et Instructions de Colbert, t. II. Préface. VIII à

ciaire. « On dit, écrivait-il à Falconnet, que M. le Maréchal de Fabert va être fait surintendant avec M. Fouquet D'autres disent que celui-ci est haï, qu'il sera disgracié et dépouillé (i). » Un autre jour, c'étaient d'autres candidatures qu'on mettait en avant, Villeroy, Condé, Le Tellier,un étranger qu'on ne nommait point. Mazarin, disait-on, avait recommandé au roi de former un Conseil de finances. Quand à la volonté de Louis XIV, elle semblait ne compter pour rien (2). Il ne se préoccupait, d'ailleurs, point en apparence des affaires de VEtat. C'était la reine qui tenait Conseil, travaillant avec Villeroy, Le Tellier et Fouquet, car le Cardinal était trop souvent souffrant pour diriger les affaires. Dans l'antichambre qui précédait le Conseil, le 24 janvier 1661, Fouquet eut la malencontreuse chance de subir une algarade de son frère l'abbé. L'incident fit énormément de bruit. « Ils sont mal ensemble, il y a deux ans, racontait Guy Patin. Ils commencèrent à se quereller l'un l'autre en présence de beaucoup de monde et se dirent de rudes injures. L'abbé Fouquet dit au surintendant qu'il était un voleur, qu'il cachait en terre l'argent de la France, qu'il avait consommé dix-huit millions en bâtiments, qu'il dépensait à table autant que le roi, qu'il entretenait force femmes qu'il lui nomma par leur propre nom, et il lui dit beaucoup d'autres injures. L'autre lui dit aussi tout ce qu'il put et entr' autres lui reprocha ses amours avec M me de Châtillon. On les croit irréconciliables; mais l'abbé Fouquet a vu le Cardinal Mazarin et y a si fort chargé son frère le surintendant qu'on le tient en l'état d'être pendu. On s'est de tout temps moqué de la fortune sans vertu. On se moque déjà de celui-ci qui est haï de bien du monde, hormis des partisans et des Jésuites, gens de biens et d'honneur (3). »

(1) Guy Patin. Lettres, II, p. 168.

(2) Guy Patin. Lettres, II, 171, 180, 181.

(3) Guy Patin. Lettres, If, p. 197. Le récit de l'abbé de Choisy esta peu près le même. L'abbé Fouquet était brouillé avec le surintendant par les soins de Colbert. (De Cosnac, Mazarir^ et Colbert, II, p. 129).

Quelques jours plus tard, Mazarln se faisait porter à Vincennes et c'est là qu'au cours de son agonie, il examina avec son confesseur ce qu'il devait faire pour libérer sa conscience et restituer le bien mal acquis. Le père Ange de Bissari, honnête Théatin, l'exhortait à restituer. « Hélas! répondait le Cardinal, je n'ai rien que des bienfaits du roi. — Mais il faut distinguer ce que le roi vous a donné de ce que, vous vous êtes donné à vpus-même. — Ah! soupira Mazarin, si cela est, il faut tout restituer (i). » Ce fut Colbert qui trouva l'expédient qui pouvait seul apaiser la droiture du Théatin. Le Cardinal fit donation à Louis XIV de tous ses biens, reconnaissant qu'ils venaient des libéralités et magnificences de Sa Majesté. C'était la condition obligatoire de l'absolution. Le Cardinal comptait bien que le roi, maître et seigneur desdits biens,- s'empresserait d'en refuser la disposition. Cependant, Louis demeura deux jours sans répondre. Puis, il renvoya à Mazarin la donation en l'autorisant à donner telle destination qu'il lui conviendrait à son héritage. Mazarin s'empressa de rédiger son testament prescrivant qu'il ne fût fait aucun inventaire de ses biens, ce qui avait l'avantage de dissimuler le total exact de ses richesses, et malgré la nomination de cinq exécuteurs testamentaires. Lamoignon, Fouquet, LeTellier, Ondedei et Colbert, s'arrangea en fait pour que ce dernier demeurât seul maître du règlement de cette immense succession (2). Colbert l'avait, en outre, convaincu, avec l'aide de quelques gens d'église, que la meilleure façon de mériter les grâces qu'il avait reçues et qu'il recevait du roi, c'était de lui déclarer le détail de la mauvaise conduite de Fouquet (3). Pour expier donc ses dilapidations, Mazarin invita

(1) Choisy, Mémoires, p. 569.

(2) Œuvres de Louis XIV, VI, p. 293, 330.

(3) Le 7 mars, le cardinal avait fait appeler dans sa chambre Le Tellier, Lionne et Fouquet et. en présence du roi, il avait fait leur

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Louis XIV à ôter à Fouquet l'emploi des finances et à le veiller de près si les circonstances obligeaient à continuer à l'employer.

Il mourut d'ailleurs comme il avait vécu. 'Un de ses derniers actes avait été de tirer 3 5oo ooo livres des charges de la maison de la reine. « Cette somme, disait Le Tellier faisant, quelques jours après le décès du ministre, son oraison funèbre, ne venait point de l'Epargne » ; en effet, puisqu'elle n'y avait pas été versée. L'apologiste insistait d'ailleurs beaucoup sur ce que les grandes richesses du Cardinal n'avaient pas été prises sur le peuple. « Il faisait, disait-il, de grands ménages et trafics dans ses gouvernements et particulièrement dans Brouage; il jouissait de plusieurs fonds destinés au paiement des ambassadeurs, de l'artillerie, de l'amirauté, etc; il se chargeait d'y satisfaire et ne le faisait pas : c'est ainsi qu'il prenait beaucoup sans qu'on put le convaincre de rien prendre à l'Epargne (i). » Le populaire traduisait autrement les belles phrases du prudent Le Tellier.

Pendant les premiers jours du règne personnel de Louis XIV la situation de Fouquet, loin d'être amoindrie, parut plus forte. Toujours surintendant, procureur général, il se trouva dès lors admis aux délibérations sur les affaires étrangères et chargé même de négociations confidentielles. Le Tellier s'était volontairemeni placé au second rang, et Lionne ne paraissait avoir qu'un désir, marcher dans le sillage de son ami le surintendant. Fouquet était trop au courant des moindres bruits de la Cour, pour avoir ignoré que Mazarin mourant avait parlé contre lui (2). Il avait une excellente occasion en exposant la situation des affaires au roi de faire en quelque sorte sa confession. Dans cette sorte de compte rendu, il établit tout d'abord que rien ne

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qu'il était capable de donner de très bons conseils sur toutes les autres affaires de l'Etat de quelque matière qu'elles fussent. Rapin, Mémoires, III, p. 165. Fouquet, Défenses, XI, p. 134.

(1) M m *de Motteville. Mémoires, IV, p. 251.

(2) Jules Lair. Nicolas Foucquet, II, p. 3.

s'était fait que par Tordre du Cardinal, ajoutant, que les abus, les irrégularités qui avaient pu s'introduire dans la gestion des finances étaient imputables avant tout aux nécessités du moment. Le roi renonçant à exercer son autorité par délégation, aucune dépense ne serait désormais engagée sans son ordre formel. Louis écouta Fouquet avec bienveillance, manifestant que son intention était, d'être instruit, dans l'avenir, de tout ce qui concernait ses finances et ne paraissant pas plus désireux d'apprendre le détail des fautes du passé qu'il n'avait été avide de recueillir l'héritage de son ministre (i).

Au lendemain de cette conversation, Fouquet crut son crédit tellement affermi qu'il offrit à la reine-mère d'employer ses bons offices à lui rendre l'influence qu'elle avait autrefois dans le Gouvernement. Ce qui contribuait à assurer le surintendant de la solidité de sa faveur c'est que tout lui disait la nécessité où le roi se trouvait d'avoir sans cesse recours à un surintendant habile et jouissant de la confiance publique. Le Trésor était vide, les recettes dévorées d'avance jusqu'en mars i663, l'argent rare et les emprunts difficiles. Il fallait, une fois de plus, avoir recours aux expédients et battre monnaie avec sa signature. Aussi, Fouquet, en dépit des avis que lui transmettaient ses agents que le bruit courait de sa chute prochaine, se jugeait-il inébranlable (2).

Quand, au mois d'avril, la Cour se rendit à Fontainebleau, il Vy suivit et, comme il se proposait de beaucoup travailler cet été-là, tandis qu'il livrait aux maçons sa maison de Paris, il y transporta tous ses papiers de finance, qu'on logea dans les combles du pavillon de la Cour dite des Cuisines, où il avait son logement. Le surintendant avait également emporté dans son déménagement un fatras de papiers d'intérêt privé ou d'ordre intime contenus dans ce qu'on appelait sa cassette peinte. Enfin, Pellisson,

(1) Fouquet. Défenses, VII, p. 387.

(2) Vouquct. Défenses, Ylll, p. 'iVi.

LA CARRIÈRE n'i'N SURINTENDANT . Ç)i

avait installé son secrétariat en ville, à l'hôtel, avait devers lui toute la correspondance de l'année. Le

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i de paroisses en chacune, quelle la qualité des es et des eaux, quels seigneurs, quels habitants, quelle ■ application et leur industrie (a), a En récompense de ; le travail qu'il allait s'imposer, Fouquet rêvait évidemit de s'élever plus haut que sa charge de procureur

. Fouquet. Defeaiea, IV, p. 61 ù 98.

, Pellieson. (Buort* dweriti. 11. p. 116.

général, plus haut que sa charge de surintendant. Le but de ses ambitions, c'était la chancellerie où il pensait bien que le vieux Séguier, sans autorité, sans prestige, ne serait pas éternel (il.

Dans ces dispositions d'esprit, il avait vu sans en prendre ombrage, Colbert devenir depuis .le 8 mars intendant des finances et y tenir jour par jour un registre des recettes effectives et de leur emploi {2). Que pouvait-il craindre? Sa gestion financière ancienne n'était-elle pas couverte par le quitus donné parle roi à Màzarin? Et quant à sa gestion nouvelle, quoi qu'on en ait dit, elle était absolument correcte et, au cours du procès, pas un chiffre n'en a été contesté (3). Le seul point critiquable, c'était le système des emprunts qui faisait de Fouquet le débiteur direct des fonds empruntés pour le roi, et du roi le débiteur de Fouquet. Mais, ici, on se heurtait à une nécessité qui était connue de tous. Personne n'eût voulu prêter au roi alors qu'il était si facile à celui-ci de se donner quitus à luimême en mettant son créancier à la Bastille. Bref, au 12 juin, Fouquet devait à son ami Girardin près de 3 millions et il en devait environ 4 à d'autres financiers.

Malgré qu'il en eût, il avait fini par s'engager comme Colbert conseillait à Mazarin de l'y pousser, et, au moment où il se trouvait si dangereusement engagé, négligeant plus que jamais le détail des choses, comme c'était son défaut, il se perdait dans les rêves d'avenir et ne regardait pas à ses pieds où le fossé se creusait (4). Il se préoccupait de l'acquisition de l'île Sainte- Lucie. « Je n'avais en tête que

(i) Jules Lair. Nicolas Foncquet, II, p. 17.

(2) Les amis de Fouquet et notamment la marquise d'Uielles avaient recueilli avec inquiétude les bruits défavorables qui cooraient à Paris à ce sujet; mais cinq jours après, la marquise d'Uxelles était consolée, le gros commerce considérait que Fouquet était seul capable de remettre les choses dans Tordre ; les autres. trop avares, guteruient tout par leur ménage. (B. Nat. Fd. Baluxe, 150.)

(3) Choisy a bien prétendu que Fouquet remettait au roi des états falsifiés, mais cette allégation n'a jamais été énoncée par Talon.

(4) B Nnt. Fd. Baluze, 149.

LA CARRIÈRE D*UN SURINTENDANT g5

des Compagnies de mer et de colonies, a-t-il expliqué dans ses Défenses, c'était la raison pour laquelle j'avais prêté de l'argent à M. de Feuquières pour la charge de l'Amérique ; c'était une affaire d'une application tout entière pour s'instruire mieux du commerce, selon les ordres que j'en avais reçus... J'espérais rendre à Sa Majesté de grands services par ce moyen, ôter aux étrangers ce qu'ils ont usurpé sur nous, et, en même temps, faire valoir le revenu de Belle-Isle par des voies justes, innocentes et avantageuses (i). »

Les yeux fixés si loin, comment Fouquet aurait-il vu tout près de lui Mme d e Chevreuse continuant à intriguer à soixante et un ans ? Son mari de la main gauche, le marquis de Laigue, mécontent du surintendant, l'avait lancée contre lui et la Chevreuse, attirant Anne d'Autriche à Dampierre, avait essayé de l'entraîner dans sa conjuration contre Fouquet (2). En même temps, l'abbé Basile continuait contre son frère « qui avait dissipé 100 millions », son déchaînement de policier hanneton. Lui, c'était la mère de la Miséricorde, prieure des Petites Carmélites de la rue du Bouloi, qu'il travaillait à convaincre de s'aboucher avec le Père Leroy, confesseur de la reine-mère, pour instruire le roi des dilapidations de son frère. Toutes ses colères avaient pour cause 1 5oo 000 livres dont il se prétendait créancier, et que d'ailleurs il offrait généreusement à la Mère de la Miséricorde pour bâtir un couvent, si elle faisait tenir ses mémoires au roi (3). Quand le surintendant fut avisé par ses agents de ces intrigues, sa colère fut telle qu'il en perdit le sens. Ne crut-il pas pouvoir s'expliquer face à face avec Anne d'Autriche et, comme la reine le niait, n'osa-t-il pas lui répliquer d'interroger son confesseur. Anne d'Autriche avait trop de faiblesses et en

(1) Fouquet. Défenses, III, 358-361.

(2) B. Nat. Baluze, 149.

(3) B. Nat. Baluze, 150. La lettre est de la marquise d'Uxelles. — Cousin, Af me de Chevreuse, p. 228.

même temps trop de fierté pour ne pas sentir vivement un pareil outrage. Le résultat de cette démarche folle fut précisément de faire le jeu de M me de Chevreuse. La marquise d'Uxelles écrivait bientôt après à Fouquet, à l'encre sympathique, tant le renseignement lui paraissait grave : « La reine a défendu à son confesseur d'avoir aucun commerce avec vous et a dit que vous aviez un million pour corrompre ses gens (1). »

A ce moment, Fouquet était fort occupé de négocier avec le Cardinal de Retz afin d'obtenir de lui à prix d'argent qu'il donnât sa démission de l'archevêché de Paris. Alors, il ne doutait pas qu'il lui fut possible de faire nommer à ce siège si envié son frère l'archevêque. Ce serait un nouveau pas fait pour la grandeur de la famille, il ne resterait plus à Nicolas qu'à conquérir la simarre des chanceliers. Dans cet état d'esprit, il s'habituait à compter pour bien peu sa charge de procureur général.

Elle avait cependant bien des avantages. Pour déposséder le titulaire, il fallait des cas de forfaiture dont le Parlement seul était juge. Elle assurait à celui qui en était propriétaire le droit dé n'être jugé que par le Parlement. Et, au Parlement, Fouquet comptait plus d'amis que d'ennemis, Avant donc de rien entreprendre contre Fouquet, Colbert et son conseiller Talon avaient senti qu'il fallait lui enlever sa charge (2). Après mûres réflexions, on s'arrêta à un projet machiavélique. Il fallait amener Fouquet à se dépouiller lui-même. Le roi, bien stylé, fit entendre au surintendant que le règne du Parlement était fini et qu'il entendait le réduire à ce qu'il avait été sous Louis XIII, dût-on avoir recours aux coups de force. Fouquet serait évidemment le premier instrument de cette politique. Mais, pour la soutenir librement, il lui fallait s'affranchir de la robe. D'ailleurs, n'était-il point à propos qu'il se retirât du

(1) B. Nat. Fd. Baluze, 149.

(2) « La charge de procureur général au Parlement était un obstacle presque insurmontable, » a. écrit Colbert.

Parlement, au moment où it allait être obligé de donner tout son temps aux affaires de l'Etat. C'était en quelque sorte promettre à Fouquet la succession de Séguier qui ne pouvait être l'homme d'un coup de force (i). Le procureur général comprit ainsi les ouvertures du roi et s'empressa d'annoncer son intention de vendre sa charge. Vainement ses amis, Pellisson, la marquise d'Uxelles, multiplièrent leurs avis (2).

Kouquet déclara qu'il ne voulait ni protection, ni support, ni biens, ni honneurs, ni vie qu'en la bonté du roi.(3). Brusquemeni, il vendit sa charge de procureur général à M. de Harlay pour le prix de 1 400000 livres.

Sur le prix payé,

400000 livres revenaient à l'abbé Fouquet pour son droit de survivance. Pareil versement devait adoucir l'abbé et mettre

(1) Clément. Lettre» et Intlraetiotu de Colberi, 11, p. 37. Pelli» CEuvret diotrm, II, p. 73. L'abbé de Ctaoisv h brodé sur ce thé

(2) B. Nat. M. Baluze, 149.

(S) Pellisson. Œuvre* divenea, II, p. 72.

fin à une brouille qui désespérait toute la famille. Le million qui restait, Nicolas Fouquet l'offrit au roi pour constituer une réserve d'argent. Le soir même, le roi disait à Colbert tout joyeux : « Tout va bien, il s'enferre de luimême, il m'est venu dire qu'il fera porter à l'Epargne tout l'argent de sa charge, (i) »

Le lendemain, le million était dans les caves du Donjon de Vincennes. Fouquet était perdu. Il s'était passé la corde au cou.

(1) Mémoires de Clioisy.

La Cour de Fouquet.

nu en iô6o, Nicolas Fouquet atteignit l'âge e 45 ans, il comptait près de trente années de service. Ses frères avaient tous, suivant l'engagement qu'il en avait pris à la mort de son \; reçu leur part de l'heureuse fortune de la famille. Archevêque, évêque, abbé nanti de nombreuses abbayes, écuyer de la grande écurie, tels étaient leurs rangs. Yves, le conseiller au Parlement, eût eu la même carrière, s'il n'était pas mort en 1661, à peine âgé de a3 ans. Les parents plus éloignés n'avaient pas eu à se plaindre non plus des soins que se donnait le surintendant pour les siens. Et d'amis et de protégés, il s'était formé tout une clientèle qui assiégeait maintenant les abords de cette petite maison de Saint-Mandé qui, jadis, lui avait servi d'asile contre des créanciers trop avides.

Dans un pamphlet du temps de La Vrillière. Le partisan tenié du désespoir par le démon de la maltôte, Satan reprochait à un partisan ses grandes dépenses. « Que voulais-tu, répondait l'accusé, que je fisse de tant de biens sinon pour en passer le temps et en faire des amies. » Fouquet semblait régler sa conduite sur celle de ce partisan. Il vivait dans une atmosphère de luxe et de bien-être et s'efforçait d'y faire vivre tous ceux à qui il donnait sa sympathie. Il protégeait les érudits comme les poètes, accueillant aussi bien les vers français du père Le Moyne que les in-folio du père Labbe (1). La Compagnie de Jésus avait

(1) Le pire Labbe lui dédia sa Nova .

iibrorum. • Au milieu des affaires si ira da Parlement, du Trésor et dp l'Etat d

IOO FOl'QUET

une part importante dans ses bienfaits. Le père Deschampsneufs, qui avait jadis négocié son mariage avec Louise Fourche de Quehillac, n'avait point été écarté de ces demeures hospitalières par la mort de sa parente et le second mariage du surintendant. Préfet des classes de grammaire au collège de Clermont, bibliothécaire honoraire chez le surintendant, il partageait sa vie entre Paris et Saint-Mandé. C'était en quelque sorte chez Fouquet une manière de protecteur des intérêts de la Compagnie et Fouquet vantait son affection et son dévouement, tout en craignant ses indiscrétions et ses imprudences (i). Quand le Procureur Général perdit en i656, Vaine de ses fils, ce petit François qui était l'objet de toutes ses complaisances, ce fut à qui, parmi les bons Pères, verserait le plus de lys et saurait le mieux transmuer en pluie d'or les larmes qu'à les entendre versait tout le collège pour le trépas de cet enfant, qui « comme son père eût été un autre Mécène (2) ». La maison de Saint-Mandé, la surintendance, — les contemporains ne s'y trompaient pas, — étaient les plus solides boulevards que la Compagnie de Jésus se fût assurée parmi les nobles maisons où elle était admise. Guy Patin n'appelait-il pas Fouquet : « homme à petit collet » et « grand ami des Jésuites »? Et quand en juillet i658 Fouquet subit cette grave crise de maladie qui désola Boisrobert, Pellisson et Scarron, le même Guy Patin n'écrivait-il pas : « Nous avons ici un de nos magistrats bien malade qui est M. Fouquet, procureur général et surintendant des Finances. Oh! la belle chapechute si son âme moutonnière et loyolitique se laissait mourir! Mais cela n'arrivera point, car il est encore jeune,

disuit-il, tu ne poux t'arracher a la passion des livres, ni à leur commerce délicieux. Parmi ces embarras ton souverain plaisir est ta bibliothèque. »

(t) Voir l'excellent article du P. Ghérot. Le surintendant Fouquet ami des livres [Eludes religieuses, janvier 1891). La thèse de Châtelain : Le surintendant Fouquet protecteur des lettres^ des arts et dtt sciences est une des principales sources consultées pour la première partie de ce chapitre.

(2) C'est ce que dit mot pour mot le Père Rapin.

LA COVR DE FOUQUCT 101

il a les dents et les ongles fort bons, il est le grand patron de la troupe loyolitique, il est un des premiers hommes du cardinal Mazarin et un des grands arcs-boutants de la tyrannie du siècle, des partisans et autres mangeurs du peuple, (i) » L'intimité des relations de Fouquet avec le père Deschamps-neufs explique comment, après avoir fréquenté l'hôtel de Nevers et te château de Fresnes, où trônait Elisabeth de Clioiseul- Praslin , femme de Henri deGueneguaud, seigneur du Plessis, trésorïerdel'ordinairedes guerres, il s'en éloigna quand te salon de la noble dame fut devenu une des citadelles du jansénisme, celle où

sonnèrent pour la première fois les trompettes des Provinciales, et où l'on lança, après Pascal, un élève de Port- Royal dont on attendait beaucoup, Racine, qui y récita son Alexandre devant un auditoire choisi.

Si le surintendant se borna à quelques vagues relations avec un salon qu'il jugeait compromettant, il accueillit sans difficulté Pellisson qui en sortait et nombre de ses amis y

(1) Guj Polin. f.tt

fréquentaient, Gourville, Saint-Evremond, M«>e de Sévigné, Arnaud de Pomponne. Mais là, où Nicolas Fouquet se sentait comme chez lui, c'était chez Suzanne de Bruc. marquise du Plessis-Bellière.

Suzanne de Bruc était presque une compatriote des Fouquet. Son père était Breton, si sa mère était Italienne. Fouquet la connaissait de longue date. A l'époque où il était intendant à l'armée du Nord, du Plessis-Bellière, qui commandait à Armentières, place médiocre, ville dont la population était tout espagnole de cœur, avait tenu pendant vingt jours contre les ennemis du dehors et du dedans, soutenu et réconforté par sa femme qui, délicate de santé, suppléait à sa faiblesse physique par une grande énergie morale (i). Plus tard, il avait retrouvé les du Plessis- Bellière à Paris, où dans leur belle maison de Charenton, il avait été l'ami des bons et des mauvais jours et quand du Plessis-Bellière était mort, blessé à Castellamare, au moment où la plus belle carrière militaire s'ouvrait devant lui, il avait aidé sa veuve à débrouiller des affaires bien compliquées pour assurer l'établissement de ses enfants, C'était une femme supérieure, d'intelligence et de cœur, que la marquise du Plessis-Bellière. Son salon était gai et de bonne compagnie (2). On y passait le temps à rimer, à badiner, à deviner des énigmes, à composer des devises, et c'est quand il fréquentait chez elle que le surintendant composa, à propos de la mort du perroquet de la marquise, le seul sonnet qui Tait rendu célèbre comme poète :

Plutôt le procureur maudira la chicane, Le joueur de piquet voudra se voir capot, Le buveur altéré s'éloignera du pot Et tout le Parlement jugera sans soutane ;

On verra Saint-Amand devenir diaphane, Le goutteux tout perclus hantera le tripot, M mo de Rohan quittera son Chabot Et d'ouïr le sermon sera chose profane.

(1) Jules Lair, Nicolas Foucquet, 1, 96-98.

(2) Châtelain. Le surintendant Nicolas Fouquet, p. 68 et auiv.

Un barbier, pour raser, ira sans coquemar,

Le clocher de Saint-Paul, sera sans jacquemar,

L'évoque grenoblois fera couper sa barbe,

Que d'oublier jamais ton funeste débris Aimable perroquet : j'en jure Sainte-Barbe, Ton portrait à jamais ornera mon lambris, (i)

« Ce sonnet réveilla, raconte le préfacier des œuvres de Sarasin, tout ce qu'il y avait de gens en France qui savaient rimer et Von ne vit, durant quelques mois, que des sonnets sur les mêmes bouts-rimés. (2) » Si bien qu'un beau jour Sarasin s'avisa que ce débordement mettait en péril les bons vers, et dans un poème héroï-comique célébra la défaite des bouts rimes. Mais l'excursion du surintendant dans le domaine de la poésie ne fut qu'un accident au cours de ses relations avec M m e du Plessis-Bellière. Les rapports, qui existaient entre eux, étaient surtout des rapports d'affaires. La dame touchait à la cinquantaine. Elle avait été belle. Elle avait une certaine langueur pleine de charmes, « mais on dirait, écrivait MU e de Scudéry, qu'on ne doit pas parler de tout cela et que la vertu de Mélinthe, son esprit et sa générosité, doivent s'opposer à tous les autres éloges qu'elle mérite. » C'était une amie pour Fouquet et aussi une associée pour laquelle il n'avait aucun secret ni réserve. Très apte aux affaires de finances, elle avait acheté à Fouquet sa part de marc d'or, s'engageant, sur ses conseils, dans des spéculations qui devaient valoir bien mieux pour elle que les grandes promesses de Mazarin.

Pélagie de Rieux, marquise d'Assérac, était aussi une Bretonne très active et très intelligente. Son mari, un homme bizarre, absorbé par les recherches hermétiques et préoccupé de la mystérieuse influence des astres, laissait peser sur sa femme le soin de gérer une fortune compromise. Mère soucieuse de l'avenir de son fils, elle s'était trouvée en rapport avec Fouquet comme débitrice

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(1) Recueil de Sercy, (Poésie), III, 274.

(2) Œuvres de Sarasin : Notice de Pellisson.

général, plus haut que sa charge de surintendant. Le but de ses ambitions, c'était la chancellerie où il pensait bien que le vieux Séguier, sans autorité, sans prestige, ne serait pas éternel (i).

Dans ces dispositions d'esprit, il avait vu sans en prendre ombrage, Colbert devenir depuis \e 8 mars intendant des finances et y tenir jour par jour un registre des recettes effectives et de leur emploi (2). Que pouvait-il craindre? Sa gestion financière ancienne n'était-elle pas couverte par le quitus donné par le roi à Màzarin ? Et quant à sa gestion nouvelle, quoi qu'on en ait dit, elle était absolument correcte et, au cours du procès, pas un chiffre n'en a été contesté (3). Le seul point critiquable, c'était le système des emprunts qui faisait de Fouquet le débiteur direct des fonds empruntés pour le roi, et du roi le débiteur de Fouquet. Mais, ici, on se heurtait à une nécessité qui était connue de tous. Personne n'eût voulu prêter au roi alors qu'il était si facile à celui-ci de se donner quitus à luimême en mettant son créancier à la Bastille. Bref, au 12 juin, Fouquet devait à son ami Girardin près de 3 millions et il en devait environ 4 à d'autres financiers.

Malgré qu'il en eût, il avait fini par s'engager comme Colbert conseillait à Mazarin de l'y pousser, et, au moment où il se trouvait si dangereusement engagé, négligeant plus que jamais le détail des choses, comme c'était son défaut, il se perdait dans les rêves d'avenir et ne regardait pas à ses pieds où le fossé se creusait (4). Il se préoccupait de l'acquisition de l'île Sainte- Lucie. « Je n'avais en tête que

(i) Jules Lair. Nicolas Foucquet, IT, p. 17.

(2) Les amis de Fouquet et notamment la marquise d'Uielles avaient recueilli avec inquiétude les bruits défavorables qui couraient à Paris à ce sujet; mais cinq jours après, la marquise d'Uxelles était consolée, le gros commerce considérait que Fouquet était seul capable de remettre les choses dans l'ordre ; les autre». trop avares, gâteraient tout par leur ménage. (B. Nat. Fd. /ta/vse, 150.)

(3) Choisy a bien prétendu que Fouquet remettait au roi des états falsifiés, mais cette allégation n'a jamais été énoncée par Talon.

(4) B Nat. Fd.Baluze, 149.

LA CARRIÈRE D*UN SURINTENDANT g5

des Compagnies de mer et de colonies, a-t-il expliqué dans ses Défenses, c'était la raison pour laquelle j'avais prêté de l'argent à M. de Feuquières pour la charge de l'Amérique ; c'était une affaire d'une application tout entière pour s'instruire mieux du commerce, selon les ordres que j'en avais reçus... J'espérais rendre à Sa Majesté de grands services par ce moyen, ôter aux étrangers ce qu'ils ont usurpé sur nous, et, en même temps, faire valoir le revenu de Belle-Isle par des voies justes, innocentes et avantageuses (i). »

Les yeux fixés si loin, comment Fouquet aurait- il vu tout près de lui Mme d e Chevreuse continuant à intriguer à soixante et un ans ? Son mari de la- main gauche, le marquis de Laigue, mécontent du surintendant, l'avait lancée contre lui et la Chevreuse, attirant Anne d'Autriche à Dampierre, avait essayé de l'entraîner dans sa conjuration contre Fouquet (2). En même temps, l'abbé Basile continuait contre son frère « qui avait dissipé 100 millions », son déchaînement de policier hanneton. Lui, c'était la mère de la Miséricorde, prieure des Petites Carmélites de la rue du Bouloi, qu'il travaillait à convaincre de s'aboucher avec le Père Leroy, confesseur de la reine-mère, pour instruire le roi des dilapidations de son frère. Toutes ses colères avaient pour cause 1 5oo 000 livres dont il se prétendait créancier, et que d'ailleurs il offrait généreusement à la Mère de la Miséricorde pour bâtir un couvent, si elle faisait tenir ses mémoires au roi (3). Quand le surintendant fut avisé par ses agents de ces intrigues, sa colère fut telle qu'il en perdit le sens. Ne crut-il pas pouvoir s'expliquer face à face avec Anne d'Autriche et, comme la reine le niait, n'osa-t-il pas lui répliquer d'interroger son confesseur. Anne d'Autriche avait trop de faiblesses et en

(1) Fouquet. Défenses, III, 358-361.

(2) B. Nat. Baluze, 149.

(3) B. Nat. Baluze, 150. La lettre est de la marquise d'Uielles. — Cousin, M m * de Chevreuse, p. 228.

96 * KOUQUET

même temps trop de fierté pour ne pas sentir vivement un pareil outrage. Le résultat de cette démarche folle fut précisément de faire le jeu de M me de Ghevreuse. La marquise d'Uxelles écrivait bientôt après à Fouquet, à l'encre sympathique, tant le renseignement lui paraissait grave : « La reine a défendu à son confesseur d'avoir aucun commerce avec vous et a dit que vous aviez un million pour corrompre ses gens (1). »

A ce moment, Fouquet était fort occupé de négocier avec le Cardinal de Retz afin d'obtenir de lui à prix d'argent qu'il donnât sa démission de l'archevêché de Paris. Alors, il ne doutait pas qu'il lui fut possible de faire nommer à ce siège si envié son frère l'archevêque. Ce serait un nouveau pas fait pour la grandeur de la famille, il ne resterait plus à Nicolas qu'à conquérir la simarre des chanceliers. Dans cet état d'esprit, il s'habituait à compter pour bien peu sa charge de procureur général.

Elle avait cependant bien des avantages. Pour déposséder le titulaire, il fallait des cas de forfaiture dont le Parlement seul était juge. Elle assurait à celui qui en était propriétaire le droit dé n'être jugé que par le Parlement. Et, au Parlement, Fouquet comptait plus d'amis que d'ennemis, Avant donc de rien entreprendre contre Fouquet, Colbert et son conseiller Talon avaient senti qu'il fallait lui enlever sa charge (2). Après mûres réflexions, on s'arrêta à un projet machiavélique. Il fallait amener Fouquet à se dépouiller lui-même. Le roi, bien stylé, fit entendre au surintendant que le règne du Parlement était fini et qu'il entendait le réduire à ce qu'il avait été sous Louis XIII, dût-on avoir recours aux coups de force. Fouquet serait évidemment le premier instrument de cette politique. Mais, pour la soutenir librement, il lui fallait s'affranchir de la robe. D'ailleurs, n'était-il point à propos qu'il se retirât du

(1; B. Nat. Fd. Baluze, 149.

(2) « La charge de procureur général au Parlement était un obstacle presque insurmontable, » a écrit Colbert.

Parlement, au moment où il allait être obligé de donner tout son temps aux affaires de l'Etat. C'était en quelque sorte promettre à Fouquet la succession de Séguter qui ne pouvait être l'homme d'un coup de force (i). Le procureur général comprit ainsi les ouvertures du roi et s'empressa d'annoncer son intention de vendre sa charge. Vainement ses amis, Pelli s son, la marquise d'Uxelles, multiplièrent leurs avis |î).

Fouquet déclara

ni protection, ni support, ni biens, ni honneurs, ni vie qu'en la bonté du roi. (3). Brusquement, il vendit sa charge de procureur général à M. de Harlay pour le prix de 1400000 livres.

Sur le prix payé, 400 000 livres revenaient à Vabbé Fouquet pour son droit de survivance. Pareil versement devait adoucir l'abbé et mettre

(1) Clément. Leltrct et /attractions de Colbcr Œuvres diverse!. Il, p. 73. L'abbé de Cboisy a

(2) B. Nat. Fd. Balaie. 149.

(S) Pelliison. Œuvres diverse», It, p. 72,

fin à une brouille qui désespérait toute la famille. Le million qui restait, Nicolas Fouquet l'offrit au roi pow constituer une réserve d'argent. Le soir même, le roi disait à Golbert tout joyeux : « Tout va bien y il s'enferre de luimôme, il m'est venu dire qu'il fera porter à VEpargne tout l'argent de sa charge, (i) »

Le lendemain, le million était dans les caves du Donjon de Vincennes. Fouquet était perdu. Il s'était passé la corde au cou.

(1) Mémoires de Clioisy.

La Cour de Fouquet.

] LiANii en i<î6o, Nicolas Fouquet atteignit l'Âge de 4D ans, il comptait près de trente années de service. Ses frères avaient tous, suivant l'engagement qu'il en avait pris à la mort de son t, reçu leur part de l'heureuse fortune de la famille. Archevêque, évêque, abbé nanti de nombreuses abbayes, écuyer de la grande écurie, tels étaient leurs rangs. Yves, le conseiller au Parlement, eût eu la même carrière, s'il n'était pas mort en 1661, à peine âgé de 23 ans. Les parents plus éloignés n'avaient pas eu à se plaindre non plus des soins que se donnait le surintendant pour les siens. Et d'amis et de protégés, il s'était formé tout une clientèle qui assiégeait maintenant les abords de cette petite maison de Saint-Mandé qui, jadis, lui avait servi d'asile contre des créanciers trop avides.

Dans un pamphlet du temps de La Vrillière. Le partisan tenM du désespoir par le démon de la maltôte, Satan reprochait à un partisan ses grandes dépenses. « Que voulais-tu, répondait l'accusé, que je fisse de tant de biens sinon pour en passer le temps et en faire des amies. » Fouquet semblait régler sa conduite sur celle de ce partisan. Il vivait dans une atmosphère de luxe et de bien-être et s'efforçait d'y faire vivre tous ceux à qui il donnait sa sympathie. Il protégeait les érudits comme les poètes, accueillant aussi bien les vers français du père Le Moyne que tes •in-folio du père Labbe (1). La Compagnie de Jésus avait

(11 Le père Labbe lui dédia sa Nova Bibliotheca man librarum. t An milieu des affaires si importantes et si du Parlement, du Trésor et de l'Etat dont tu soutien*

IOO FOt'QUET

une part importante dans ses bienfaits. Le père Deschampsneufs, qui avait jadis négocié son mariage avec Louise Fourche de Quehillac, n'avait point été écarté de ces demeures hospitalières par la mort de sa parente et le second mariage du surintendant. Préfet des classes de grammaire au collège de Clermont, bibliothécaire honoraire chez le surintendant, il partageait sa vie entre Paris et Saint-Mandé. C'était en quelque sorte chez Fouquet une manière de protecteur des intérêts de la Compagnie et Fouquet vantait son affection et son dévouement, tout en craignant ses indiscrétions et ses imprudences (i). Quand le Procureur Général perdit en i656, Vaine de ses fils, ce petit François qui était l'objet de toutes ses complaisances, ce fut à qui, parmi les bons Pères, verserait le plus de lys et saurait le mieux transmuer en pluie d'or les larmes qu'à les entendre versait tout le collège pour le trépas de cet enfant, qui « comme son père eût été un autre Mécène (2) ». La maison de Saint-Mandé, la surintendance, — les contemporains ne s'y trompaient pas, — étaient les plus solides boulevards que la Compagnie de Jésus se fût assurée parmi les nobles maisons où elle était admise. Guy Patin n'appelait-il pas Fouquet : « homme à petit collet » et « grand ami des Jésuites »? Et quand en juillet i658 Fouquet subit cette grave crise de maladie qui désola Boisrobert, Pellisson et Scarron, le même Guy Patin n'écrivait-il pas : « Nous avons ici un de nos magistrats bien malade qui est M. Fouquet, procureur général et surintendant des Finances. Oh! la belle chapechute si son âme moutonnière et loyolitique se laissait mourir! Mais cela n'arrivera point, car il est encore jeune,

disait-il, tu ne peux t'arrneher à la passion des livres, ni à leur commerce délicieux. Parmi ces embarras ton souverain plaisir est ta bibliothèque. »

(1) Voir l'excellent article du P. Chérot. Le surintendant Fouquet ami des livres [Etudes religieuses, janvier 1891). La thèse de Châtelain : Le surintendant Four/net protecteur des lettres, des arts et des sciences est une des principales sources consultées pour la première partie de ce chapitre.

(2) C'est ce que dit mot pour mot le Père. Rapin.

LA COIR DE KOVQVHT loi

>s dénis et les ongles fort bons, il est le grand patron troupe loyolîtique, il est un des premiers hommes du nal Mazarin et un des grands arcs-boutants de la nie du siècle, des partisans et autres mangeurs du e- (0 » L'in-

:rent pour la première fois les trompettes des Provîni, et où l'on lança, après Pascal, un élève de Port- . dont on attendait beaucoup, Racine, qui y récita son ladre devant un auditoire choisi, e surintendant se borna à quelques vagues relations in salon qu'il jugeait compromettant, il accueillit sans ilté Pelltsson qui en sortait et nombre de ses amis y

nj Patin. Irtlres. II, p. 'iO:i,

fréquentaient, Gourville, Saint-Evremond, Mme d e Sévigné, Arnaud de Pomponne. Mais là, où Nicolas Fouquet se sentait comme chez lui, c'était chez Suzanne de Bruc. marquise du Plessis-Bellière.

Suzanne de Bruc était presque une compatriote des Fouquet. Son père était Breton, si sa mère était Italienne. Fouquet la connaissait de longue date. A l'époque où il était intendant à l'armée du Nord, du Plessis-Bellière, qui commandait à Armentières, place médiocre, ville dont la population était tout espagnole de cœur, avait tenu pendant vingt jours contre les ennemis du dehors et du dedans, soutenu et réconforté par sa femme qui, délicate de santé, suppléait à sa faiblesse physique par une grande énergie morale (i). Plus tard, il avait retrouvé les du Plessis- Bellière à Paris, où dans leur belle maison de Charenton, il avait été l'ami 'des bons et des mauvais jours et quand du Plessis-Bellière était mort, blessé à Castellamare, au moment où la plus belle carrière militaire s'ouvrait devant lui, il avait aidé sa veuve à débrouiller des affaires bien compliquées pour assurer rétablissement de ses enfants, C'était une femme supérieure, d'intelligence et de cœur, que la marquise du Plessis-Bellière. Son salon était gai et de bonne compagnie (2). On y passait le temps à rimer, à badiner, à deviner des énigmes, à composer des devises, et c'est quand il fréquentait chez elle que le surintendant composa, à propos de la mort du perroquet de la marquise, le seul sonnet qui l'ait rendu célèbre comme poète :

Plutôt le procureur maudira la chicane, Le joueur de piquet voudra se voir capot, Le buveur altère s'éloignera du pot Et tout le Parlement jugera sans soutane ;

On verra Saint-Amand devenir diaphane, Le goutteux tout perclus hantera le tripot, M mo de Rohan quittera son Chabot Et d'ouïr le sermon sera chose profane.

(1) Jules Lair, Nicolas Foucquet, 1, 96-98.

(2) Châtelain. Le surintendant S icolas Fouquet, p. 68 et suiv.

Un barbier, pour raser, ira sans coquemar,

Le clocher de Saint-Paul sera sans jacquemar,

L'évoque grenoblois fera couper sa barbe,

Que d'oublier jamais ton funeste débris Aimable perroquet : j'en jure Sainte-Barbe, Ton portrait à jamais ornera mon lambris, (i)

« Ce sonnet réveilla, raconte le préfacier des œuvres de Sarasin, tout ce qu'il y avait de gens en France qui savaient rimer et Ton ne vit, durant quelques mois, que des sonnets sur les mêmes bouts-rimés. (2) » Si bien qu'un beau jour Sarasin s'avisa que ce débordement mettait en péril les bons vers, et dans un poème héroï-comique célébra la défaite des bouts rimes. Mais l'excursion du surintendant dans le domaine de la poésie ne fut qu'un accident au cours de ses relations avec M me du Plessis-Bellière. Les rapports, qui existaient entre eux, étaient surtout des rapports d'affaires. La dame touchait à la cinquantaine. Elle avait été belle. Elle avait une certaine langueur pleine de charmes, « mais on dirait, écrivait M |Ie de Scudéry, qu'on ne doit pas parler de tout cela et que la vertu de Mélinthe, son esprit et sa générosité, doivent s'opposer à tous les autres éloges qu'elle mérite. » C'était une amie pour Fouquet et aussi une associée pour laquelle il n'avait aucun secret ni réserve. Très apte aux affaires de finances, elle avait acheté à Fouquet sa part de marc d'or, s'engageant, sur ses conseils, dans des spéculations qui devaient valoir bien mieux pour elle que les grandes promesses de Mazarin.

Pélagie de Rieux, marquise d'Assérac, était aussi une Bretonne très active et très intelligente. Son mari, un homme bizarre, absorbé par les recherches hermétiques et préoccupé de la mystérieuse influence des astres, laissait peser sur sa femme le soin de gérer une fortune compromise. Mère soucieuse de l'avenir de son fils, elle s'était trouvée en rapport avec Fouquet comme débitrice

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(1) Recueil de Sercy , (Poésie), III, 274.

(2) Œuvres de Sarasin : Notice de Pellisson.

104 FOUQl'ET

de sa famille. Le surintendant faisait grand cas de cette femme distinguée. Il la rangeait dans ses amitiés immédiatement après Mme dii Plessis-Bellière et se plaisait à l'aider à diriger ses placements d'argent. Sachant qu'elle aimait le point de Venise et le velours de Gênes, il lui en offrait pour se parer et peut-être aussi pour apaiser sa colère, lorsque Marie Fouquet, qui avait dû épouser le jeune d'Assérac, avait abandonné ce projet pour un mariage plus considérable.

M me du Plessis-Bellière et Mme d'Assérac n'étaient pas les seules à intervenir dans les affaires du surintendant. La marquise d'Uxelles, que Saint-Simon a qualifié de € femme galante », « impérieuse et de beaucoup d'esprit » était aussi de ses amies et de ses amies très chaudes. C'était une femme qui fréquentait le grand monde. Sa correspondance avec le surintendant lui apportait donc les échos de la ville et des salons. On lui prêtait beaucoup de galants : le chevalier de Rivière, capitaine des gardes du prince de Condé, puis Clérambault, écuyer de Madame. Bussy avait voulu lui lui faire la cour. « Si elle peut une fois sortir de condition, disait-il, je lui en offrirai. » Elle lui signifia qu'il n'était pas de son goût. Bussy lui donna alors sa page dans VHistoire amoureuse des Gaules, ce qui n'était pas beaucoup pour la froisser, car elle était habituée à être chansonnée :

Mon mari s'en est allé

A Châlons en Champagne.

Il m'a laissé sans argent,

Mais avec mon enjouement

J'en gaigne, j'en gaigne, j'en gaigne.

Son mari tué à Gravelines en août i658, la marquise d'Uxelles commença à tenir registre de nouvelles, envoyant à ceux de ses amis qui habitaient la province des bulletins réguliers, des on-dit de ta Cour. Ainsi, elle éclairait l'opinion et apportait, en quelque sorte au surintendant, l'appoint de sa publicité. Mais à côté d'auxiliaires aussi utiles et presque indispensables, que de gens voulaient

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niscer dans les affaires du surintendant qui étaient :ment capables de les embrouiller! Comme le lui >chait Bartet, sa bourse s'ouvrait pour nombre de

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D'autres fidèles, c'étaient M. de Bar, gouverneur îens, Deslandes, le capitaine de Concarneaû, du te. Mais l'homme qui avait toute la confiance de uet, c'était Pellisson. Le surintendant avait long- 9 employé Delorme; mais quand en novembre ifôj, é Basile s'était tourné contre son frère, Delorme

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IOÔ FOUQUET

avait brusquement retiré son concours à son patron (i). Alors Fouquet avait donné sa confiance à l'avocat bel esprit de Castres qui, secrétaire du roi, conseiller à la Gourdes Comptes de Montpellier, avait depuis longtemps l'estime de Mazarin. Pellisson appartenait à MU e de Scudéry, à qui le liait une amitié étroite et un attachement platonique qui datait de i653. Il avait rencontré « Sapho » chez Conrart et bientôt, il était devenu l'âme de ses samedis et le favori de la reine de Tendre. Il fréquentait aussi chez M mc du Plessis-Bellière. C'était une intelligence grave. Il avait à la fois l'esprit des belleslettres et des affaires et, de même qu'il débrouillait un procès difficile, une combinaison financière épineuse, il pouvait commenter Homère, prendre parti dans la querelle des Anciens et des Modernes et, dans ses petits vers faire parler les fleurs, soupirer les colombes et haranguer les perroquets. Mais Pellisson, en littérature précieuse « Herminius », n'était pas uniquement un poète de salon. Certains de ses rondeaux, certaines de ses chansons sont encore célèbres; on n'a oublié que le nom de leur auteur. « Ses chansons avaient un certain tour galant, lit-on dans Clélie (2), où l'on trouvait tout à la fois de l'amour, de l'esprit, de l'enjouement, de la raillerie ». Il n'est pas impossible qu'outre ses travaux de finance et de secrétariat il ait revu et corrigé les bagatelles que rimait le surintendant, « à la bougie, sur son lit, à son séant, les rideaux fermés » (3), mais il joua auprès de lui un rôle bien plus important que celui de blanchisseur littéraire. Il fut en quelque sorte son premier ministre des lettres. Brebeuf, Boisrobert, Scarron, La Fontaine, Maucroix, Izarn, Charleval, Gombault, Perrault, Quinault, éprouvèrent ses bienfaits. Thomas Corneille vint à Fouquet par la marquise de Fiesque, belle-sœur de Mme Je Pienne,amiede Mme Fouquet

(1) Jules Lair. Nicolas Foucquct, I, 26.

(2) Clélie, IV, p. 611.

^3) Châtelain. Le surintendant Nicolas Fouquet, 78.

lui dédia La mort de Commode. Mais bientôt Fouquet, * les conseils de Pellisson, qui admirait Corneille et qui lit à cœur de réparer la peine qu'il lui avait causée invo- .tairement en racontant les difficultés qu'il avait éprouvées xv être admis à l'Académie française, fit des ouvertures auteur du Cid. Il le pensionna et l'exhorta à reparaître théâtre. Œdipe doit sa naissance à l'influence du surindant et à son désir d'applaVidir encore un poème rare « divin Corneille ».

Hen d'autres furent recommandés à Fouquet par Pellis- 1. Jean HcsnauU lui dut une recette des tailles dans le rez. C'était un homme de beaucoup d'intelligence et de 1 de foi. A Paris, il n'eût pu faire son chemin, étant p sous l'œil de la Cour. Mais les poètes favoris de Fouit semblent avoir été La Fontaine et Scarron : Scarron, l'amusait, qui lui contait ses querelles littéraires avec t cabrioles de style ; La Fontaine, qui lui payait ses trtiers de pension en jolis petits vers, si bien qu'on ne ait plus qui donnait et qui recevait.

Pour acquitter celle-ci, chaque année Il me faudra quatre termes égaux.

A la Saint-Jean je promets madrigaux Courts et troussés et de taille mignonne.

Mais tout au moins je serai diligent, Et si j'y manque envoyez un sergent.

Faites saisir, sans aucune remise, Stances, rondeaux et vers de toute guise.

Ce sont mes biens : les doctes nourrissons N'amassent rien, si ce n'est des chansons.

es engagements furent tenus pendant une année et, ime le surintendant était fort occupé, ce fut à M^ c la ntendante,

Reine des Cœurs, objet délicieux

Que suit l'Enfant qu'on adore en des lieux

Nommés Paphos, Amathonte et Cythère,

La Fontaine envoya la ballade du terme de la Saint-

Jean. La surintendante, alors dans la grâce de ses vingtcinq ans, brune, de taille élancée, les yeux vifs et le visage fin, ne dédaignait pas d'avoir de l'esprit. « Il y a, disait Guy Patin, deux femmes à la Cour, avec lesquelles le roi n'a pas regret de s'entretenir et de jouer : ce sont la comtesse de Soissons, nièce de Son Éminence, et M"» c Fouquet, femme de M. le Procureur général et surintendant des Finances. » Si elle était spirituelle, Mm* Fouquet n'était pas poète. Aussi La Fontaine lui demanda de lui expédier un t acquit glorieux de la main de celui des ris qu'elle avait pour secrétaire » et Pellisson, obéissant à l'invite, rédigea une double quittance, une en tant que notaire du Parnasse, l'autre au nom de la surintendante.

De mes yeux, ou de mes deux soleils, J'ai lu vos vers qu'on trouve sans pareils Et qui n'ont rien, qui ne me doive plaire.

Je vous tiens quitte et promets vous fournir De quoi partout vous le faire tenir, Pour le passé, mais non pour l'avenir.

En puissiez-vous dans cent ans autant faire.

Puis, La Fontaine se ralentit.

Promettre est un et tenir est un autre,

disait mélancoliquement son refrain d'octobre. Au premier terme de l'année suivante, il s'en tint à un dizain.

Dès lors, Fouquet laissa La Fontaine poétiser à sa guise et quand le cœur lui en dirait. Ce n'était pas un homme exigeant. En bel esprit, comme en affaires, il avait beaucoup de facilité et, dit l'abbé de Choisy, * encore plus de négligence. » Il était trop bohème pour ne point comprendre les caprices des enfants du Parnasse. « Il vivait au jour la journée; nulle mesure pour l'avenir, se fiant aux promesses de quelques partisans qui, pour se rendre nécessaires, lui faisait filer les traites, et tant qu'il fut surintendant, il ne vit jamais deux millions ensemble. Il se chargeait de tout et prétendait être premier ministre, sans perdre un moment de ses plaisirs. Il faisait semblant de travailler seul dans son cabinet de Saint-Mandé et pendant

que toute la Cour, prévenue de sa future grandeur, était dans son antichambre, louant à haute voix le travail infatigable de ce grand homme, il descendait par un escalier dérobé dans un petit jardin, où des nymphes que je nommerais bien si je voulais, et des mieux chaussées, lui venaient tenir compagnie au poids de l'or (r). »

Jamais surintendant n'a trouve de cruelles.

Il est vrai, Fouquet, s'il faut en croire Bussy, était «assez laid ». Les portraits du surintendant n'ont pas enregistré cette laideur. « Il avait la mine basse, » dit encore Bussy. Les amis nous parlent surtout de l'amabilité de son accueil, de son sourire aimable, de la vivacité et de la délicatesse de son esprit, de son zèle infatigable pour leurs intérêts, de son crédit prêt à les servir. Si sa bourse toujours ouverte lui assurait l'empire des hommes, quelles excuses ne devait pas trouver dans le cœur des femmes un ministre qui passait sa vie à les adorer et qui pouvait jeter à leurs pieds tous les trésors de l'Épargne? Le financier au xvn e et au xvm e siècles n'est-il pas pour elles une sorte de Crésus dont les caves emplies d'or ne sauraient jamais s'épuiser? Aussi, quelque soin que Lebrun ait eu de peindre la surintendante en Vénus désarmant et fixant l'Amour, il est peu d'hommes qui ait eu les bonnes fortunes et les aventures galantes de Fouquet. Certes, on lui a beaucoup prêté, mais, comme le dit le plus vrai de tous les proverbes, on ne prête qu'aux riches. Qu'il ait trouvé des cruelles malgré son or, la chose n'est pas douteuse. Sûrement, il a courtisé sans succès des femmes qui ne le voulaient point écouter. La correspondance de Bussy Rabutin nous le montre épris de Mme de Sévigné et par elle tenu à distance. Elle sollicitait auprès de lui pour son cousin La Trousse. Le surintendant se sentit attiré par sa gaieté communicative et franche, sa physionomie agréable, son esprit primesautier. Il s'efforça vainement de l'attendrir,

(1) Cboisy. Mémoires.

puis, il se mit à la raison : « Quand vous ne voulez pas ce qu'on veut, madame, disait Bussy Rabutin, il faut bien vouloir ce que vous voulez. » Un an plus tard, il n'était point découragé. « J'ai toujours avec lui les mêmes précautions et les mêmes craintes, écrivait la belle marquise; cela retarde notablement les progrès qu'il voudrait faire. Je crois qu'il se lassera de vouloir toujours recommencer inutilement la même chose. » Elle le voyait souvent, tâchant d'en obtenir des services et non des compliments. Elle profitait de ses bonnes dispositions pour obliger ses amis, et après l'avoir poliment éconduit comme galant, elle finit par le ranger au nombre de ceux qu'elle honorait de son amitié (i).

D'autres fois, Fouquet comptait fleurette à des femmes, bien plus pour s'assurer leur concours comme agents, que pour conquérir leur cœur ou leur personne. Tel fut le cas de M 1,e de Trécesson. C'était la propre nièce de M"* du Plessis-Bellière. Les Trécesson nombreux avaient une fortune médiocre de petits hobereaux bretons. La jeune Trécesson fraîche, attrayante et spirituelle, avait été élevée par M ,no du Plessis-Bellière, et, quand il fut question de placer, auprès de la Régente de Savoie, quelques demoiselles d'honneur qui apporteraient au delà des Alpes les habitudes et les beaux usages de la Cpur de France, M ,le de Trécesson fut une de celles que l'on choisit.

Avant son départ, Fouquet la prit à part dans son petit cabinet de Saint- Mandé, fît luire à ses yeux la perspective d'un retour possible en France, à la suite d'une reine dont elle serait la favorite et lui remit un chiffre pour correspondre avec sa tante et avec lui. La jeune Bretonne partit enthousiasmée, pleine de reconnaissance pour son aimable protecteur, et remplit à merveille la mission qu'on lui avait tracée. « Je ne pense qu'en vous, lui écrivait-elle, et toutes les amitiés qu'on me témoigne de part et d'autres, ne m'en

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