LA CARRIERE I) IN SIRINTENDANT
Si
Herwarth qui annonce à qui veut l'entendre sa sortie prochaine des finances. Puis, il se plaint de Colbert. Certes, il n'a jamais froissé un homme qu'il estimait beaucoup et pour ses mérites et par égard pour Son Eminence. Il ne peut donc comprendre les conciliabules auxquels il se livre avec Herwarth et avec Talon, A quoi bon ces manèges, alors que M. Colbert sait bien que sur un seul mot du Cardinal il est prêt, lui Fouquet, à remettre non seulement sa surintendance, mais sa charge de procureur général? Ma-arin joue l'étonnement.« Je sais tout dans la source, reprend Fouquet. Herwarth a donné plusieurs mémoires à M. Colbert, et si son Eminence n'en a reçu un touchant les finances, elle le recevra bientôt; je suis assuré qu'on y travaille. « Tant de précisions font perdre son aplomb à Mazarin. D'abord interdit, il se répand en paroles et veut persuader le surintendant de l'innocence de Colbert. Fouquet, qui sait à quoi s'en tenir, fait mine de se laisser convaincre (i) et le lendemain de cette conver-
Fiuiiçui.s Fuu(/uel, arc/iefét/ue de iS'arbonne.
Portrait de Bourdon, gravé par Grég. Hurer (1659).
(Bibliotiic((uc Nationale. Estampes.)
(1) Fou(iuel. Défenses IV, p. luy.
sation, Maiarin écrira à Golbert que Fouquet ne se doute de rien, qu'il a d'ailleurs fourni d'excellentes explications et qu'il désire que les deux hommes vivent bien ensemble à l'avenir. Bien qu'il soit difficile de lire dans la pensée de Masarin, il semble, quoi qu'en ait prétendu plus tard Golbert, que les explications de Fouquet l'ont satisfait. Celuici, qui est venu pour jouer sa grande partie, n'a pas négligé de faire valoir, sans y attacher d'importance apparente, l'action qu'il peut exercer sur les Etats de Languedoc par son frère l'archevêque de Narbonne qui les préside. C'est une affaire de grosse importance. Le roi demande 4 millions tandis que les Languedociens n'offrent que i.2oo.o(»o livres. Dans ces conditions, l'ouquet est plus que jamais un homme à ménager et c'est triomphant qu'il part pour Toulouse. Mais Herwarth l'a suivi à Saint-Jean-dc-Lu- et, comme à son arrivée il a trouvé le Cardinal tout retourné, il a repris en sous-œuvre son travail de démolition et amené Mazarin à exiger une discussion contradictoire. Cette explication a lieu à Toulouse où le Cardinal se transporte peu de jours après. Elle est orageuse de part et d'autre. Mararin donne raison à Fouquet, lui offre même de lui sacrifier Herwarth, en laissant toutefois deviner qu'il désire que son offre ne soit point prise au mot (i). Il accepte d'autre part 5o.oon écus du surintendant, mais, au moment du départ de Fouquet pour Paris, il est retombé dans les soupçons et lui dit de ne faire aucune ferme ni traité, sans lui en mander les conditions par courrier pour voir s'il les agréerait (2).
Dans l'entourage de Mararin, on considère Fouquet comme solidement rétabli au pouvoir, si bien que l'abbé Basile tente de se réconcilier avec lui. Fouquet n'a nulle envie d'accueillir ses avances. L'hypocrisie de Colbert lui suffit. Puisque c'est la volonté du Cardinal, il s'arrangera pour bien vivre avec lui. A peine arrivé à Saint-Mandé il le reçoit, accueille de bonne grâce ses compliments et y
(1) Fouquet. JJé/eiises. V, p. 92.
(2) Goiirvillc. Mémoires, I, p. l.">7.
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répond de la même monnaie. « M. Colbert est parti content de moi », écrit-il à Ma^arin le 19 janvier 1660 (i).
S'il ignorait ce qu'il y avait au fond du creur de Colbert, Fouquet, du moins, n'avait pu se faire illusion sur la gravité du péril qu'il avait couru. Dès son arrivée à Paris, il put constater le coup qui avait été porté à son crédit par la pensée qu'il allait être remplacé à la surintendance. Or, la perte ou même l'amoindrissement de son crédit, c'était l'éprouve la plus terrible qui pouvait le frapper, son crédit seul l'imposant au Cardinal. Un jour que Gourville lui rendait visite à Saint-Mandé, il le prit pour confident de ses amertumes. Il en vint à lui mettre sous les yeux son fameux projet, a II comptait, parmi ses amis qui devaient faire un soulèvement, un nombre de gens auxquels il avait fait donner de l'argent de pure grâce et d'autres qui avaient des prétextes pour en demander. Je ne pus l'entendre, non sans beaucoup de surprise que cela eût passé comme quelque chose de bon. (2) » Gourville était désigné dans le projet comme une sorte de courrier qui devait aller de l'un à l'autre des amis du surintendant et exciter leur cèle. La mission le charmant peu, il n'en eut que plus d'ardeur à démontrer à Fouquet l'inanité de son plan de défense. « Je crois, écrit-il dans ses Mémoires, que je ne faisais pas ma cour. Néanmoins, cela lui fit une si grande impression qu'il n'y avait rien à faire qu'à brûler ce projet. En effet, il appela un valet de chambre et lui dit d'apporter une bougie allumée dans un cabinet où il allait par un souterrain, qui traversait la rue et répondait par une sortie dans le parc de Vincennes. Il me dit qu'il s'en allait le brûler (3). » Le malheur voulut que comme Fouquet se rendait à son cabinet, il rencontra une personne qui était entrée par le côté de Vincennes et alors, au lieu de brûler ces papiers qui formaient un assez gros volume, Fouquet les cacha hâtive-
(1) Colbert. Lettres et Instructions, I, p. 519.
(2) Gourville. Mémoires, I, p. 171.
(3) Gourville, Mémoires. I, p. 172.
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ment derrière un miroir (i). Il oublia ensuite le plan, qu'il ne considérait plus que comme une chose sans valeur, et la preuve que cette fantaisie était hors de son esprit, c'est que, ni alors, ni plus tard, il n'y modifia rien. Peut-être aussi, comme tous les hommes de bureau avait-il le respect de la chose écrite et du document à classer et le dédain de ce qu'on en pourrait tirer dans telle circonstance donnée.
C'est vers le même temps qu'il reçut une lettre de Bartet qui lui donnait les meilleurs conseils du monde. « Comme vous m'ave- ordonné de vous dire toujours les choses qui pourraient vous regarder, lui disait-il, je ne veux pas avoir à me reprocher d'en oublier aucune. Les principales et presque les seules, ne sont pas celles qui sont en vous, ce sont celles qui sont hors de vous et auprès de vous, par les personnes qui vous approchent et qui se donnant toujours dans la Cour des mouvements incommodes, tiennent les yeux de la Cour, toujours ouverts sur eux et sur vous. » Sans prétendre éloigner de Fouquet ce flot d'amis et de courtisans qu'il estimait lui être plus nuisibles qu'utiles, Bartet eût voulu que le surintendant les tînt à distance et sans cesser de leur faire du bien, apprit à ne compter sur eux pour rien. « Que tout cela vous réduise à faire vousmême vos affaires dans le ciel-Empyrée (la Cour) et de ne point vous circonvenir d'amis qui cherchent à fonder d'abord leur empire et à établir la contribution (2). u
Le surintendant ne paraît pas avoir tiré grand profit des conseils de Bartet. Probablement, ce qui l'intéressa le plus dans sa lettre, ce fut les renseignements qu'il y trouvait concernant les fredaines de l'abbé Basile, passant d'édifiante façon sa soirée de Noël à perdre au jeu 11.080 pistoles contre l'abbé de Cordes. Il était, d'ailleurs, en pleine lutte avec Hervvarth. Ne pouvant se venger de Colbert, c'était à son complice qu'il s'en prenait. Il le châtia de
(1) Gourville, Mémoires, I, 173. Fouquet. Défense», I. p. 158.
(2) Uibliothèque de l'Arsenal. Mis. 5420.
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son entreprise en l'écartant des affaires. Le Francfortois avait prêté à la Reine et à Macarin sur des diamants. Fouquet le remboursa de ses propres deniers. Il tenait également tous les autres traitants à l'écart, agissant comme un homme qui a de l'argent pleins ses coffres. Une clause du contrat des fermes aides et gabelles en permettait la résiliation à la paix. Les baux furent résiliés et de nouvelles adjudications annoncées. Les traitants constituèrent une coalition de grève. Fouquet mit en avant des hommes de paille et comme en ce temps où l'on n'agissait que par personnes interposées, il était difficile de savoir qui pouvait être derrière le soumissionnaire, les financiers rentrèrent en ligne et les fermes trouvèrent preneur à bonnes conditions. L'opération produisit une augmentation de près de 6.000.000 et un pot de vin de loo.ooo écus. Le surintendant ne voulut rien pour lui-même et donna à Mararin pour les Genami une pension de 20.000 livres par an que Maïssat et consorts payèrent pour ne se point ruiner de crédit en prenant un associé de cette qualité (i).
C'est à cette époque que Fouquet, qui ne voulait pas laisser inachevés les travaux entrepris à Vaux, réduisit d'un tiers son train de maison. Il n'avait point oublié ce qu'un de ses agents lui avait transmis de la part de la reine mère : < Le Cardinal a dit au roi que si l'on pouvait vous ôter les femmes et les bâtiments de la tête on pourrait faire de grandes choses avec vous (2). » Comme il n'avait pas oublié le plan de Colbert, il demanda à Mararin l'autorisation de reprendre sur le produit des fermes une partie de ce qui lui était dû par le Roi. Mazarin, ennuyé par cette demande qu'il n'osa repousser par un refus, le pria de ne prélever que de iS à 1800 mille francs et d'attendre pour le reste (3).
Après l'opération des fermes, on étudia en février, la ré-
(1) Affaires Etrangères. France, Vol. 910. Lettre du 19 janvier 1660.
(2) B. Nat. Mss. [■•«■'^^ Fd. lialuze, n° 149.
(3) Fouquet. Défenses, VI, p. 152. Talon ne conlcsla pas ce récit.
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duction. ou retranchement des rentes. Après avoir augmenté les recettes, il s'agissait maintenant de diminuer les dépenses. On devait toucher à toutes les rentes émises pendant la guerre, à toutes les aliénations consenties durant cette période, à toutes les augmentations de gages accordées à.pri.v d'argent. Le difficile était d'exécuter une opération aussi délicate sans mécontenter tout le monde et on s'assurant le concours de la magistrature, alors que les magistrats, frappés dans leurs revenus, seraient les premiers à protester. Equitablement, Fouquet estimait que si l'on pouvait offrir aux acquéreurs évincés le remboursement, nul n'aurait à témoigner du mécontentement. Mais, les fonds manquaient pour employer cette voie correcte et alors Fouquet qui avait commencé par déclarer qu'il ne fallait faire exception pour personne, changeait brusquement son fusil d'épaule. « Ce n'est pas, finissait-il par dire, que j'estime qu'en même temps que la chose éclatera, il ne j'aille faire quelque grâce aux principaux afin d'adoucir le mal et leur laisser l'espérance d'un bon traitement à l'avenir. » Quant aux porteurs de rente, par une manœuvre habile, le surintendant leur prépara en sous-main le Comité de protestation qui devait servir de soupape au mécontentement. On y pérora beaucoup. Ces bavardages donnèrent lieu à quelques lettres de cachet contenant défense de s'assembler, et tout ce vif mouvement d'opposition se trouva transformé en pure supplication au roi. Bénéj'ice pour le Trésor 2 millions (i). Cette opération mit en mauvais termes Fouquet et Lamoignon. Le premier président avait qualifié de « despotique » et d' « injuste », les mesures préconisées par Fouquet. Certes, Lamoignon gardait une prudente réserve, mais les attaques dont il se privait, il les laissait s'exprimer devant lui. Avec Talon, jadis son protégé, au contraire, la rupture était complète. Toute espèce d'incidents les avaient fait entrechoquer et louquet avait dû se plaindre au Cardinal de Talon en termes très vifs.
(1) Jules Lair. Nicotas Fouci/net, 1, Ô02-5OG.
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« Tout homme connu de M. Talon, écrivait-il, ne paie plus que ce qu'il veut et ni les arrêts du Conseil ni les ordres du roi ne le retiennent. On ne les ose plus exécuter que sous son bon plaisir. » Mazarin s'était hâté de désavouer ce jeune homme qui voulait acquérir de la réputation aux dépens de l'autorité royale. Mais, ce petit succès était une maigre consolation pour P^ouquet qui, dans les premiers jours d'avril, exposait à la Reine, dans une sorte de rapport revu par Pélisson, tous ses griefs et sa confession tout entière. « Quoique M. le Cardinal, écrivait-il, ne parle pas publiquement contre moi, néanmoins, il craint que l'envie ne retombe sur lui. Si je choque bien du monde, on se plaint, et Son Eminence me blâme de lui attirer des affaires; si j'évite le bruit, Son Eminence dit que je veux tout ménager... Je fais ce que je puis pour amener Colbert à moi, je lui ai rendu des services en son particulier très importants... Il m'a confié de grands secrets... Mais, après tout, s'il a dessein sur mon emploi, et que son but soit de me déposséder pour faire les finances de son chef ou sous les ordres de Son Eminence, je ne puis le regagner ou le radoucir (i). »
Quand il écrivait ces lignes, Fouquet voyait le Cardinal mourant, ne se tenant debout que par un effort surhumain de volonté et, derrière lui, il sentait la meute de ses ennemis prête à se jeter sur lui, sitôt qu'elle serait déchaînée. Depuis le mois d'août, le fameux Guénaut avait signifié à Mararin son arrêt de mort. Il ne pouvait faire feu qui dure que s'il renonçait à surmener sa cervelle affaiblie. Certains jours, le Cardinal obéissait. Puis, l'amour du pouvoir le reprenait, mais aux yeux de tous, sa succession était ouverte. Chaque groupe, chaque coterie, chaque cabale en disposait à son gré. Guy Patin, qui fréquentait Talon et soupait che; Lamoignon, se faisait l'écho dans sa correspondance des bruits qui circulaient dans le monde judi-
(1) Chéruel. Lettres et Instructions de Colbert, t. 11. Préface. \\\\ à
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claire. « On dit, écrivait-il à Falconnet, que M. le Maréchal de Fabert va être fait surintendant avec M. Fouquet. D'autres disent que celui-ci est haï, qu'il sera disgracié et dépouillé (i).» Un autre jour, c'étaient d'autres candidatures qu'on mettait en avant, Villeroy, Condé. Le Tellier, un étranger qu'on ne nommait point. Ma;arin, disait-on, avait recommandé au roi de former un Conseil de finances. Quand à la volonté de Louis XIV, elle semblait ne compter pour rien (2). Il ne se préoccupait, d'ailleurs, point en apparence des affaires de l'Etat. C'était la reine qui tenait Conseil, travaillant avec Villeroy, Le Tellier et Fouquet, car le Cardinal était trop souvent souffrant pour diriger les affaires. Dans l'antichambre qui précédait le Conseil, le 24 janvier 1661, Fouquet eut la malencontreuse chance de subir une algarade de son frère l'abbé. L'incident fit énormément de bruit. « Ils sont mal ensemble, il y a deux ans, racontait Guy Patin. Ils commencèrent à se quereller l'un l'autre en présence de beaucoup de monde et se dirent de rudes injures. L'abbé Fouquet dit au surintendant qu'il était un voleur, qu'il cachait en terre l'argent de la France, qu'il avait consommé dix-huit millions en bâtiments, qu'il dépensait à table autant que le roi, qu'il entretenait force femmes qu'il lui nomma par leur propre nom, et il lui dit beaucoup d'autres injures. L'autre lui dit aussi tout ce qu'il put et entr'autres lui reprocha ses amours avec M^c de Châtillon. On les croit irréconciliables; mais l'abbé Fouquet a vu le Cardinal Maiarin et y a si fort chargé son frère le surintendant qu'on le tient en l'état d'être pendu. On s'est de tout temps moqué de la fortune sans vertu. On se moque déjà de celui-ci qui est haï de bien du monde, hormis des partisans et des Jésuites, gens de biens et d'honneur (3). »
(1) Guy Pnlin. Lettres. H, p. 108.
(2) Guy Patin. Lettres. H. 171, 180, 181.
(3) Guy Pnlin. Lettres. II. p. 197. Le récit d# l'nhhé de Choi.sy esta peu près le morne. L'nblié Fonquet él.iit brouillé avec le surintendant par les soins de Colbt-rt. (De Cosnac, Mazarin et Colbert, II, p. 129).
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Quelques jours plus tard, Mazarin se faisait porter à Vincennes et c'est là qu'au cours de son agonie, il examina avec son confesseur ce qu'il devait faire pour libérer sa conscience et restituer le bien mal acquis. Le père Ange de Bissari, honnête Théatin, l'exhortait à restituer. « Hélas! répondait le Cardinal, je n'ai rien que des bienfaits du roi. — Mais il faut distinguer ce que le roi vous a donné de ce que vous vous êtes donné à vous-même. — Ah! soupira Mazarin, si cela est, il faut tout restituer (i). » Ce fut Colbert qui trouva l'expédient qui pouvait seul apaiser la droiture du Théatin. Le Cardinal fit donation à Louis XIV de tous ses biens, reconnaissant qu'ils venaient des libéralités et magnificences de Sa Majesté. C'était la condition obligatoire de l'absolution. Le Cardinal comptait bien que le roi, maitre et seigneur desdits biens, s'empresserait d'en refuser la disposition. Cependant, Louis demeura deu.v jours sans répondre. Puis, il renvoya à Mazarin la donation en l'autorisant à donner telle destination qu'il lui conviendrait à son héritage. Mazarin s'empressa de rédiger son testament prescrivant qu'il ne fût fait aucun inventaire de ses biens, ce qui avait l'avantage de dissimuler le total exact de ses richesses, et malgré la nomination de cinq exécuteurs testamentaires. Lamoignon, Fouquet, LeTellier, Ondedei et Colbert, s'arrangea en fait pour que ce dernier demeurât seul maitre du règlement de cette immense succession (2). Colbert l'avait, en outre, convaincu, avec l'aide de quelques gens d'église, que la meilleure façon de mériter les grâces qu'il avait reçues et qu'il recevait du roi, c'était de lui déclarer le détail de la mauvaise conduite de Fouquet (3). Pour expier donc ses dilapidations. Mazarin invita
(1) Choisy, Mcnioirts, p. Mj'.t.
(2) ŒiuTes lie Louis XIV, VI, p. 2'J3, 3;U>.
(3) Le 7 mars, le curdiiial avait fait appeler dans sa chambre Le Tellier, Lionne et Kouqiiet ot. en présence du roi, il avait fait leur élog-e, les proclamant des serviteurs fort capables et d'une entière Bdélité. Il avait détuillc les spécialités de chacun et après avoir dit de Fouquet qu'il connaissait la justice et les finances, il avait ajouté
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Louis XIV' à ôter â Fouquet l'emploi des finances et à le veiller de près si les circonstances obligeaient à continuer à remployer.
Il nxourut d'ailleurs conime il avait vécu. Un de ses derniers actes avait été de tirer 3 5oo 000 livres des charges de la maison de la reine. « Cette somme, disait Le Tellier faisant, quelques jours après le décès du ministre, son oraison funèbre, ne venait point de l'Epargne » ; en effet, puisqu'elle n'y avait pas été versée. L'apologiste insistait d'ailleurs beaucoup sur ce que les grandes richesses du Cardinal n'avaient pas été prises sur le peuple. « Il faisait, disait-il, de grands ménages et trafics dans ses gouvernements et particulièren^ent dans Brouage; il jouissait de plusieurs fonds destinés au paiement des ambassadeurs, de l'artillerie, de l'amirauté, etc; il se chargeait d'y satisfaire et ne le faisait pas : c'est ainsi qu'il prenait beaucoup sans qu'on put le convaincre de rien prendre à l'Epargne (i). » Le populaire traduisait autrement les belles phrases du prudent Le Tellier.
Pendant les premiers jours du règne personnel de Louis XIV la situation de Fouquet, loin d'être amoindrie, parut plus forte. Toujours surintendant, procureur général, il se trouva dès lors admis au.x délibérations sur les affaires étrangères et chargé même de négociations confidentielles. Le Tellier s'était volontairemeni placé au second rang, et Lionne ne paraissait avoir qu'un désir, marcher dans le sillage de son ami le surintendant. Fouquet était trop au courant des moindres bruits de la Cour, pour avoir ignoré que Mazarin mourant avait parlé contre lui (2). Il avait une excellente occasion en exposant la situation des affaires au roi de faire en quelque sorte sa confession. Dans cette sorte de compte rendu, il établit tout d'abord que rien ne
qu'il était capable de donner de très bons conseils sur toutes les autres afifaires de l'Etat de quelque matière qu'elles fussent. Rapin, Mémoires, III, p. 165. Fouquet, Défenses, XI, p. 13'*.
(1) M"' de Motleville. Mémoires, IV, p. 251.
(2) Jules Lair. Nicolas Foucquet, II, p. 3.
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s'était fait que par Tordre du Cardinal, ajoutant, que les abus, les irrégularités qui avaient pu s'introduire dans la gestion des finances étaient imputables avant tout aux nécessités du moment. Le roi renonçant à exercer son autorité par délégation, aucune dépense ne serait désormais engagée sans son ordre formel. Louis écouta Fouquet avec bienveillance, manifestant que son intention était d'être instruit, dans l'avenir, de tout ce qui concernait ses finances et ne paraissant pas plus désireux d'apprendre le détail des fautes du passé qu'il n'avait été avide de recueillir l'héritage de son ministre (i).
Au lendemain de cette conversation, Fouquet crut son crédit tellement affermi qu'il offrit à la reine-mère d'employer ses bons offices à lui rendre l'influence qu'elle avait autrefois dans le Gouvernement. Ce qui contribuait à assurer le surintendant de la solidité de sa faveur c'est que tout lui disait la nécessité où le roi se trouvait d'avoir sans cesse recours à un surintendant habile et jouissant de la confiance publique. Le Trésor était vide, les recettes dévorées d'avance jusqu'en mars lôGS, l'argent rare et les emprunts difficiles. Il fallait, une fois de plus, avoir recours aux expédients et battre monnaie avec sa signature. Aussi, Fouquet, en dépit des avis que lui transmettaient ses agents que le bruit courait de sa chute prochaine, se jugeait-il inébranlable (2).
Quand, au mois d'avril, la Cour se rendit à Fontainebleau, il l'y suivit et, comme il se proposait de beaucoup travailler cet été-là, tandis qu'il livrait aux maçons sa maison de Paris, il y transporta tous ses papiers de (ïnance, qu'on logea dans les combles du pavillon de la Cour dite des Cuisines, où il avait son logement. Le surintendant avait également emporté dans son déménagement un fatras de papiers d'intérêt privé ou d'ordre intime contenus dans ce qu'on appelait sa cassette peinte. Enfin, Pellisson,
(1) Fouquet. Défenses. \\\, p. :{87.
(2) l'ouqiirt. Di'/ensrs, NUI, p. l"i'i.
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qui avait installé son secrétariat en ville, à l'hôtel, avait par devers lui toute la correspondance de l'année. Le travail, auquel le surintendant comptait se livrer, c'était celui qui, à son sens, devait servir de base à une réforme complète des finances! i). Après y avoir ré|léchi, Fouquet voyait tout profit, selon le mot de Pellisson, à l'avènement d'un roi véritablement roi.
« 1 1 voulait montrer les peuples à leur Roi et faire pour Sa Majesté ce qu'Auguste fvt pour lui-même et pour ses successeurs, un instrument de l'Empire. Là doivent être par ordre les forces et les revenus de l'Etat suivant les provinces et les généralités ; combien de paroisses en chacune, quelle la qualité des terres et des eaux, quels seigneurs, quels habitants, quelle leur application et leur industrie (2). » En récompense de tout le travail qu'il allait s'imposer, Fouquet rêvait évidemment de s'élever plus haut que sa charge de procureur
Hugues de Lionne.
Portrait gravé par Nicolas de Poill (Bibliothèque Nationale. Estampes.)
(1) Fouqiiet. Défenses, IV, p. 61 à 98.
(2) Pellisson. Œucres diverses, II, p. 116.
général, plus haut que sa charge de surintendant. Le but de ses ambitions, c'était la chancellerie où il pensait bien que le vieux Séguier, sans autorité, sans prestige, ne serait pas éternel (i\
Dans ces dispositions d'esprit, il avait vu sans en prendre ombrage, Colbert devenir depuis -le 8 mars intendant des finances et y tenir jour par jour un registre des recettes effectives et de leur emploi (2). Que pouvait-il craindre? Sa gestion financière ancienne n'était-elle pas couverte par le quitus donné parle roi à Mazarin? Et quant à sa gestion nouvelle, quoi qu'on en ait dit, elle était absolument correcte et, au cours du procès, pas un chiffre n'en a été contesté (3). Le seul point critiquable, c'était le système des emprunts qui faisait de l'"ouquet le débiteur direct des fonds empruntés pour le roi, et du roi le débiteur de Fouquet. Mais, ici, on se heurtait à une nécessité qui était connue de tous. Personne n'eût voulu prêter au roi alors qu'il était si facile à celui-ci de se donner quitus à luimême en mettant son créancier à la Bastille. Bref, au 12 juin, Fouquet devait à son ami Girardin près de 3 millions et il en devait environ 4 à d'autres financiers.
Malgré qu'il en eût, il avait fini par s'engager comme Colbert conseillait à Mazarin de l'y pousser, et, au moment où il se trouvait si dangereusement engagé, négligeant plus que jamais le détail des choses, comme c'était son défaut, il se perdait dans les rêves d'avenir et ne regardait pas à ses pieds où le fossé se creusait (4). Il se préoccupait de l'acquisition de l'île Sainte- Lucie. « Je n'avais on tète que
(1) Jules Lair. Nùolas l'oiicquet, II, p. 17.
(2) Les amis de Fouquet et nolamment la marquise d'Uxelles avaient recueilli avec inquiétude les bruits défavorables qui couraient à Paris à ce sujet; mais cinq jours après, la marquise d'Uxelles était consolée, le gros commerce considérait que Fouquet était seul capable de remettre les choses dans l'ordre ; les autres, trop avares, gâteraient tout par leur ménage. (B. Nat. Fd. Baluze, 150.)
(3) Choisy a bien prétendu que Fouquet remettait au roi des états falsiôés, mais cette allégation n'a jamais été énoncée par Talon.
(4) B Nat. /•>/. Baluze, 149.
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des Compagnies de mer et de colonies, a-t-il expliqué dans ses Défenses, c'était la raison pour laquelle j'avais prêté de l'argent à M. de Feuquières pour la charge de l'Amérique; c'était une affaire d'une application tout entière pour s'instruire mieux du commerce, selon les ordres que j'en avais reçus... J'espérais rendre à Sa Majesté de grands services par ce moyen, ôter aux étrangers ce qu'ils ont usurpé sur nous, et, en même temps, faire valoir le revenu de Belle-lsle par des voies justes, innocentes et avantageuses (i). »
Les yeux fixés si loin, comment Fouquet aurait-il vu tout près de lui Mm'-' de Chevreuse continuant à intriguer à soixante et un ans? Son mari de la main gauche, le marquis de Laigue, mécontent du surintendant, l'avait lancée contre lui et la Chevreuse, attirant Anne d'Autriche à Dampierre, avait essayé de l'entraîner dans sa conjuration contre Fouquet (2). F^n même temps, l'abbé Basile continuait contre son frère « qui avait dissipé 100 millions », son déchaînement de policier hanneton. Lui, c'était la mère de la Miséricorde, prieure des Petites Carmélites de la rue du Bouloi, qu'il travaillait à convaincre de s'aboucher avec le Père Leroy, confesseur de la reine-mère, pour instruire le roi des dilapidations de son frère. Toutes ses colères avaient pour cause i Sooooo livres dont il se prétendait créancier, et que d'ailleurs il offrait généreusement à la Mère de la Miséricorde pour bâtir un couvent, si elle faisait tenir ses mémoires au roi (3). Quand le surintendant fut avisé par ses agents de ces intrigues, sa colère fut telle qu'il en perdit le sens. Ne crut-il pas pouvoir s'expliquer jace à face avec Anne d'Autriche et, comme la reine le niait, n'osa-t-il pas lui répliquer d'interroger son confesseur. Anne d'Autriche avait trop de faiblesses et en
(1) Fouquet. Défenses, III, 358-361.
(2) B. N;it. Baluze, 149.
(3) B. Nat. Baluze, 150. La lettre est de la marquise d'UielIes. — Cousin, A/"'" de Chevreuse, p. 228.
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même temps trop de fierté pour ne pas sentir vivement un pareil outrage. Le résultat de cette démarche folle fut précisément de faire le jeu de M"ie de Chevreuse. La marquise d'Uxelles écrivait bientôt après à Fouquet, à l'encre sympathique, tant le renseignement lui paraissait grave : « La reine a défendu à son confesseur d'avoir aucun commerce avec vous et a dit que vous aviez un million pour corrompre ses gens ( i ) . »
A ce moment, Fouquet était fort occupé de négocier avec le Cardinal de Ret; afin d'obtenir de lui à prix d'argent qu'il donnât sa démission de l'archevêché de Paris. Alors, il ne doutait pas qu'il lui fut possible de faire nommer à ce siège si envié son frère l'archevêque. Ce serait un nouveau pas fait pour la grandeur de la famille, il ne resterait plus à Nicolas qu'à conquérir la simarre des chanceliers. Dans cet état d'esprit, il s'habituait à compter pour bien peu sa charge de procureur général.
Elle avait cependant bien des avantages. Pour déposséder le titulaire, il fallait des cas de forfaiture dont le Parlement seul était juge. Elle assurait à celui qui en était propriétaire le droit de n'être jugé que par le Parlement. Et, au Parlement, Fouquet comptait plus d'amis que d'ennemis, Avant donc de rien entreprendre contre l-'ouquet, Colbert et son conseiller Talon avaient senti qu'il jallait lui enlever sa charge (2). Après mûres réflexions, on s'arrêta à un projet machiavélique. Il fallait amener l'^ouquet à se dépouiller lui-même. Le roi, bien stylé, fit entendre au surintendant que le règne du Parlement était fini et qu'il entendait le réduire à ce qu'il avait été sous Louis XII 1, dùt-on avoir recours aux coups de force. Fouquet serait évidemment le premier instrument de cette politique. Mais, pour la soutenir librement, il lui fallait s'affranchir de la robe. D'ailleurs, n'était-il point à propos qu'il se retirât du
(Ij B. Nat. Fd. Baluze, 149.
(2) « La cbari^e de procureur ffénéral au Pailemciil étail un obstacle presque insuriuontuble, » a écrit Colbert.
LA CARRIERR D CN SfRINTKNDANT
Parlement, au moment où il allait être obligé de donner tout son temps aux a|')"aires de l'Etat. C'était en quelque sorte promettre à Kouquet la succession de Séguier qui ne pouvait être l'homme d'un coup de force (i). Le procureur général comprit ainsi les ouvertures du roi et s'empressa d'annoncer son intention de vendre sa charge. Vainement ses amis, Pellisson, la marquise d'Uxelles, multiplièrent leurs avis (2).
Fouquet déclara qu'il ne voulait ni protection, ni support, ni biens, ni honneurs, ni vie qu'en la bonté du roi (3). Brusquement, il vendit sa charge de procureur général à M. de Harlay pour le prix de I 400000 livres.
Sur le prix payé,
400000 livres revenaient à l'abbé Fouquet pour son droit de survivance. Pareil versement devait adoucir l'abbé et mettre
Le Chancelier Séguier.
Grave par P. Vun Schiippen, d'aprcs le portrait
de Le Brun, 1662.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
(1) Clément. Lettres et Instructions de Colbert, II, p. 37. Pellisson. Œuvres diverses, II, p. 7.3. L'abbé de Choisy a brodé sur ce thème.
(2) B. Nat. Fd. Baliize, 149.
(3) Pellisson. Œuvres'idiverses, II, p. 72.
(jS FOrQUET
fin à une brouille qui désespérait toute la famille. Le million qui restait, Nicolas Fouquet l'offrit au roi pour constituer une réserve d'argent. Le soir même, le roi disait à Cûlbert tout joyeux : « Tout va bien, il s'enferre de luimême, il m'est venu dire qu'il |"era porter à l'Epargne tout l'argent de sa charge, (i) »
Le lendemain, le niillion était dans les caves du Donjon de Vincennes. Fouquet était perdu. Il s'était passé la corde au cou.
(l) Mémoires de Clioisy.
La Coup de Fouquet,
lANi) en i(t()(). Nicolas l'"ouquc>t attciy'nit Tâge de 43 ans, il comptait près de trcMate années de service. Ses frères avaient tous, suivant l'engagement c|u'il en avait pris à la mort de son. père, reçu leur part de l'heureuse fortune de la famille. Archevêque, évèque, abhé nanti de nombreuses abbayes, écuyer de la grande écurie, tels étaient leurs rangs. Yves, le conseiller au Parlement, eût eu la même carrière, s'il n'était pas mort en iGGi, à peine âgé de 28 ans. Les parents plus éloignés n'avaient pas eu à se plaindre non plus des soins que se donnait le surintendant pour les siens. Et d'amis et de protégés, il s'était formé tout une clientèle qui assiégeait maintenant les abords de cette petite maison de Saint-Mandé qui, jadis, lui avait servi d'asile contre des créanciers trop avides.
Dans un pamphlet du temps de La Vrillière. Le partisan tenté du désespoir par le démon de la maltôte, Satan reprochait à un partisan ses grandes dépenses. « Que voulais-tu, répondait l'accusé, que je fisse de tant de biens sinon pour en passer le temps et en faire des amies. » Fouquet semblait régler sa conduite sur celle de ce partisan. Il vivait dans une atmosphère de luxe et de bien-être et s'efforçait d'y faire vivre tous ceux à qui il donnait sa sympathie. Il protégeait les érudits comme les poètes, accueillant aussi bien les vers français du père Le Moyne que les in-folio du père Labbe (i). La Compagnie de Jésus avait
(1) Le père Labbe lui dédia sa .\oca Bibliotheca manuscripiorum Ubrorum. « Au milieu des affaires si importantes et si nombreuses du Parlement, du Trésor et de l'Etat dont tu soutiens le faix, lui
loo ForgiET
une part iinpoiiaiite dans ses bienfaits. Le père Deschanapsneufs, qui avait jadis négocié son mariage avec Louise Fourche de Quehillac, n'avait point été écarté de ces demeures hospitalières par la mort de sa parente et le second mariage du surintendant. Préfet des classes de grammaire au collège de Clermont, bibliothécaire honoraire chez le surintendant, il partageait sa vie entre Paris et Saint-Mandé. C'était en quelque sorte cher Fouquet une manière de protecteur des intérêts de la Compagnie et Fouquet vantait son affection et son dévouement, tout en craignant ses indiscrétions et ses imprudences (i). Quand le Procureur Général perdit en i656, Vaine de ses fils, ce petit François qui était l'objet de toutes ses complaisances, ce fut à qvii, parmi les bons Pères, verserait le plus de lys et saurait le mieu.x transmuer en pluie d'or les larmes qu'à les entendre versait tout le collège pour le trépas de cet enfant, qui « comme son père eût été un autre Mécène (2) ». La maison de Saint-Mandé, la surintendance, — les contemporains ne s'y trompaient pas, — étaient les plus solides boulevards que la Compagnie de Jésus se fût assurée parmi les nobles maisons où elle était admise. Guy Patin n'appelait-il pas Fouquet : « homme à petit collet » et « grand ami des Jésuites » ? Et quand en juillet i658 Fouquet subit cette grave crise de maladie qui désola Boisrobert, Pellisson et Scarron, le mên;e Guy Patin n'écrivait-il pas : « Nous avons ici un de nos magistrats bien malade qui est M. Fouquet, procureur général et surintendant des Finances. Oh ! la belle chapechute si son anae moutonnière et loyolitique se laissait mourir! Mais cela n'arrivera point, car il est encore jeune,
disail-il. tu ne peux t'arraclier à la passion des livres, ni à leur comnierre délicieux. Parmi ces embarras ton souverain plaisir est ta bibliothèque. »
(1) Voir l'excellent article du P. Chérot. l.e xiirinlendant Fouquet ami des livres {Etudes religieuses, janvier lSi)l). Ln thèse de Châtelain : Le surintendant raut/uet protecteur des lettres, des arts et des sciences est une des principales sources consultées pour lu première partie de ce chapitre.
(2) C'est ce que dit mot pour mot le Père Rapin.
LA COI R DE KOfQlKT KM
il a les dents et les ongles fort bons, il est le grand patron de la troupe loyolitique, il est un. des premiers hommes du cardinal Mararin et un des grands arcs-boutants de la tyrannie du siècle, des partisans et autres mangeurs du peuple, (i) » L'intimité des relations de P'ouquet avec le père Deschamps-neufs explique comment, après avoir fréquenté l'hôtel de Nevers et le château de F"resnes, où trônait Elisabeth de Choiseul- Praslin , femme de Henri deGueneguaud, seigneur du Plessis, trésorier de l'ordinaire des guerres, il s'en éloigna quand le salon de la noble dame fut devenu une des citadelles du jansénisme, celle où
sonnèrent pour la première fois les tronipettes des Provinciales, et où Ton lança, après Pascal, un élève de Port- Royal dont on attendait beaucoup, Racine, qui y récita son Alexandre devant un auditoire choisi.
Si le surintendant se borna à quelques vagues relations avec un salon qu'il jugeait compromettant, il accueillit sans difficulté Pellisson qui en sortait et nombre de ses amis y
Gravure d'Edelinck.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.
(1) Guy Patin. Lettres, II, p. 'iO.{.
I02 KOIQTET
fréquentaient, Gourville, Saint-Evremond, Mme de Sévigné, Arnaud de Pomponne. Mais là, où Nicolas Fouquet se sentait comme che; lui, c'était chez Suranné de BruC; marquise du Plessis-Bellière.
Suzanne de Bruc était presque une compatriote des Kouquet. Son père était Breton, si sa mère était Italienne. Fouquet la connaissait de longue date. A l'époque où il était intendant à l'armée du Nord, du Plessis-Bellière, qui comnrandait à Armentières, place médiocre, ville dont la population était tout espagnole de cœur, avait tenu pendant vingt jours contre les enneniis du dehors et du dedans, soutenu et réconforté par sa femme c|ui, délicate de santé, suppléait à sa faiblesse physique par une grande énergie morale (i). Plus tard, il avait retrouvé les du Plessis- Bellière à Paris, où dans leur belle maison de Charenton, il avait été l'ami des bons et des naauvais jours et quand du Plessis-Bellière était mort, blessé à Castellamare, au moment où la plus belle carrière militaire s'ouvrait devant lui, il avait aidé sa veuve à débrouiller des affaires bien compliquées pour assurer l'établissement de ses enfants, C'était une femme supérieure, d'intelligence et de cœur, que la marquise du Plessis-Bellière. Son salon était gai et de bonne compagnie (2). On y passait le temps à rimer, à badiner, à deviner des énigmes, à composer des devises, et c'est quand il fréquentait chez elle que le surintendant composa, à propos de la mort du perroquet de la marquise, le seul sonnet qui l'ait rendu célèbre comme poète :
Plutôt le procureur maudira la chicane, Le joueur de piquet voudra se voir capot, Le buveur altère s'éloignera du pot Et tout le Parlement jugera sans soutane ;
On verra Saint-Amand devenir diaphane, 1-e goutteu.x tout perclus hantera le tripot, M"»" de Rohan quittera son Chabot Et d'ouïr le sermon sera chose profane.
(1) Jules Lair, Nicolas Fuuc(juet, l, '.)()-98.
(2) Châtelain. Le surintendant Xicolas Fou</uct, p. (18 et suiv.
LA COLR UK FOlQLi;! lu.i
Un barbier, pour raser, ira sans coquemar.
Le clocher de Saint-Paul sera sans jacquemar,
L'évèque grenoblois fera couper sa barbe,
Que d'oublier jamais ton funeste débris Aimable perroquet : j'en jure Sainte-Barbe, Ton portrait à jamais ornera mon lambris, (i)
« (]e sonnet réveilla, raconte le préfacier des œuvi-es de Sarasin, tout ce qu'il y avait de gens en France qui savaient rimer et l'on ne vit, durant quelques mois, que des sonnets sur les mêmes bouts-rimés. (2) » Si bien qu'un beau jour Sarasin s'avisa que ce débordement mettait en péril les bons vers, et dans un poème héroï-comique célébra la défaite des bouts rimes. Mais l'excursion du surintendant dans le domaine de la poésie ne fut qu'un accident au cours de ses relations avec M^e du Plessis-Bellière. Les rapports, qui existaient entre eux, étaient surtout des rapports 'd'affaires. La dame touchait à la cinquantaine. Elle avait été belle. Elle avait une certaine langueur pleine de charmes, « mais on dirait, écrivait M"e de Scudéry, qu'on ne doit pas parler de tout cela et que la vertu de Mélinthe, son esprit et sa générosité, doivent s'opposer à tous les autres éloges qu'elle mérite. » C'était une amie pour Fouquet et aussi une associée pour laquelle il n'avait aucun secret ni réserve. Très apte au.x affaires de finances, elle avait acheté à Fouquet sa part de marc d'or, s'engageant, sur ses conseils, dans des spéculations qui devaient valoir bien mieux pour elle que les grandes promesses de Mazarin.
Pélagie de Rieux, marquise d'Assérac, était aussi une Bretonne très active et très intelligente. Son mari, un homme bicarré, absorbé par les recherches hermétiques et préoccupé de la mystérieuse influence des astres, laissait peser sur sa femme le soin de gérer une fortune compromise. Mère soucieuse de l'avenir de son fils, elle s'était trouvée en rapport avec Fouquet comme débitrice
(1) Recueil de Sercy, (Poésie;, III, 274.
(2) Œuvres de Sarasin : Notice de Pellisson.
104 FOI'QIET
de sa famille. Le surintendant faisait grand cas de cette femme distinguée. Il la rangeait dans ses anaitiés immédiatement après Mme du Plessis-Bellière et se plaisait à l'aider à diriger ses placements d'argent. Sachant qu'elle aimait le point de Venise et le velours de Gênes, il lui en offrait pour se parer et peut-être aussi pour apaiser sa colère, lorsque Marie F'ouquet, qui avait dû épouser le jeune d'Assérac, avait abandonné ce projet pour un mariage plus considérable.
Mme du Plessis-Bellière et Mme d'Assérac n'étaient pas les seules à intervenir dans les affaires du surintendant. La marquise d'Uxelles, que Saint-Simon a qualifié de « femme galante », « impérieuse et de beaucoup d'esprit » était aussi de ses amies et de ses amies très chaudes. C'était une femme qui fréquentait le grand monde. Sa correspondance avec le surintendant lui apportait donc les échos de la ville et des salons. On lui prêtait beaucoup de galants : le chevalier de Rivière, capitaine des gardes du prince de Condé, puis Clérambault, écuyer de Madame. Bussy avait voulu lui lui faire la cour, a Si elle peut une fois sortir de condition, disait-il, je lui en offrirai. » Elle lui signifia qu'il n'était pas de son goût. Bussy lui donna alors sa page dans VHistoire amoureuse des Gaules, ce qui n'était pas beaucoup pour la froisser, car elle était habituée à être chansonnée :
Mon mari s'en est allii
A Châlons en Champagne.
Il m'a laisse sans argent,
Mais avec mon enjouement
J'en gaigne, j'en gaigne, j'en gaigne.
Son mari tué à Gravelines en août KoS, la marquise d'Uxelles commença à tenir registre de nouvelles, envoyant à ceux de ses amis qui habitaient la province des bulletins réguliers, des on-dit de la Cour. Ainsi, elle éclairait l'opinion et apportait, en quelque sorte au surintendant, l'appoint de sa publicité. Mais à côté d'auxiliaires aussi utiles et presque indispensables, que de gens voulaient
LA COIR DE KOIQIET
s'immiscer dans les affaires du surintendant qui étaient seulement capables de les embrouiller! Comme le lui reprochait Bartet, sa bourse s'ouvrait pour nombre de gens : courtisans du roi, dont l'influence pouvait, pensaitil, lui être utile, gens en quête de places qui n'auraient pu, sans lui acheter des charges et se pousser dans -le monde.
Ainsi, Créqui obtint par lui la charge dégénérai des galères. Il est vrai que c'était le gendre de Mme du Plessis- Bellière et par suite, un de ceux que Fouquet devait ranger au nombre de ses amis. De même, M. deFeuquières fut vice-roi d'Amérique et François de N e u fchèze, vice-amiral et intendant général de la Marine. D'autres fidèles, c'étaient iM. de Bar, gouverneur d'Amiens, Deslandcs, le capitaine de (]oncarneau, du Fresne. Mais l'homme qui avait toute la confiance de Fouquet, c'était Pellisson. Le surintendant avait longtemps employé Delorme; mais quand en novembre i65j, l'abbé Basile s'était tourné contre son frère, Delorme
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Portrait anonyme.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
Io6 FOCQUET
avait brusquement retiré son concours à son patron (i). Alors Fouquet avait donné sa confiance à l'avocat bel esprit de Castres qui, secrétaire du roi, conseiller à la Gourdes Comptes de Montpellier, avait depuis longtemps l'estime de Mararin. Pellisson appartenait à M"e de Scudéry, à qui le liait une amitié étroite et un attachement platonique qui datait de i()53. Il avait rencontré « Sapho » chez Conrart et bientôt, il était devenu l'âme de ses samedis et le favori de la reine de Tendre. Il fréquentait aussi chez M™* du Plessis-Bellière. C'était une intelligence grave. Il avait à la fois l'esprit des belleslettres et des affaires et, de même qu'il débrouillait un procès difficile, une combinaison financière épineuse, il pouvait commenter Homère, prendre parti dans la querelle des Anciens et des Modernes et, dans ses petits vers faire parler les fleurs, soupirer les colombes et haranguer les perroquets. Mais Pellisson, en littérature précieuse « Herminius », n'était pas uniquement un poète de salon. Certains de ses rondeaux, certaines de ses chansons sont encore célèbres; on n'a oublié que le nom de leur auteur. « Ses chansons avaient un certain tour galant, lit-on dans Clélie (i), où l'on trouvait tout à la fois de l'amour, de l'esprit, de l'enjouement, de la raillerie ». Il n'est pas impossible qu'outre ses travaux de finance et de secrétariat il ait revu et corrigé les bagatelles que rimait le surintendant, « à la bougie, sur son lit, à son séant, les rideaux fermés » (3), mais il joua auprès de lui un rôle bien plus important que celui de blanchisseur littéraire. Il fut en quelque sorte son premier ministre des lettres. Brebeuf, Boisrobert, Scarron, La Fontaine, Maucroix,T2arn, Charleval, (îombault, Perrault, QuinauU, éprouvèrent ses bienfaits. Thomas Corneille vint à Fouquet par la marquise de Fiesque,belle-sanirde M^e Je Pienne.amic de Mm<^ l'ouquet
(1) Jules Lair. Nicolas l'ouc/iicl, I, -(i.
(2) Clélie, IV, p. Gll.
(.3) Cbdtclniri. Le furialendant yU-olas l'onquct, 78.
LA COUR DE FOrQUET IO7
et lui dédia La mort de Commode. Mais bientôt Fouquet, sur les conseils de Pellisson, qui admirait Corneille et qui avait à cœur de réparer la peine qu'il lui avait causée involontairement en racontant les difficultés qu'il avait éprouvées pour être admis à l'Académie jrançaise, fit des ouvertures à l'auteur du Cid. Il le pensionna et l'exhorta à reparaître au théâtre. Œdipe doit sa naissance à l'influence du surintendant et à son désir d'applaudir encore un poème rare du « divin Corneille ».
Bien d'autres furent recommandés à Fouquet par Pellisson. Jean HesnauU lui dut une recelte des tailles dans le Forer. C'était un homme de beaucoup d'intelligence et de peu de foi. A Paris, il n'eût pu faire son chemin, étant trop sous l'a'il de la Cour. Mais les poètes favoris de Fouquet semblent avoir été La Fontaine et Scarron : Scarron, qui l'amusait, qui lui contait ses querelles littéraires avec cent cabrioles de style ; La P'ontaine, qui lui payait ses quartiers de pension en jolis petits vers, si bien epi'on ne savait plus qui donnait et qui recevait.
Pour acquitter celle-ci, chaque année Il me faudra quatre termes égau.v.
A la Saint-Jean je promets madrigau.v Courts et troussés et de taille mignonne.
Mais tout au moins je serai diligent, Et si j"y manque envoyée un sergent.
Faites saisir, sans aucune remise, Stances, rondeau.v et vers de toute guise. Ce sont mes biens : les doctes nourrissons N'amassent rien, si ce n'est des chansons.
Ces engagements furent tenus pendant une année et, comme le surintendant était fort occupé, ce fut à Mni« la surintendante,
Reine des Cœurs, objet délicieu.x
Que suit l'Enfant qu'on adore en des lieux
Nommés Paphos, Amathonte et Cythère,
que La Fontaine envoya la ballade du terme de la Saint-
Io8 KOUQUET
Jean. La surintondantc?, alors dans la grâce de ses vingtcinq ans, brune, de taille élancée, les yeux vifs et le visage fin, ne dédaignait pas d'avoir de l'esprit. « Il y a, disait Guy Patin, deu.K femmes à la Cour, avec lesquelles le roi n'a pas regret de s'entretenir et de jouer : ce sont la comtesse de Soissons, nièce de Son Éminence, et M""" Fouquet, femme de M. le Procureur général et surintendant des Finances. » Si elle était spirituelle, M'H'' Fouquet n'était pas poète. Aussi La Fontaine lui demanda de lui expédier un « acquit glorieux de la main de celui des ris qu'elle avait pour secrétaire » et Pellisson, obéissant à l'invite, rédigea une double quittance, une en tant que notaire du Parnasse, l'autre au nom de la surintendante.
De mes yeu.x, ou de mes deux soleils, J'ai lu vos vers qu'on trouve sans pareils Et qui n'ont rleu qui ne me doive plaire. Je vous tiens quitte et promets vous fournir De quoi partout vous le faire tenir.
Pour le passe, mais non pour l'avenir.
En puissio:-vous dans cent ans autant faire.
Puis, La Fontaine se ralentit.
Promettre est un et tenir est un autre,
disait mélancoliquement son refrain d'octobre. Au premier terme de l'année suivante, il s'en tint à un dizain.
Dès lors, Fouquet laissa La Fontaine poétiser à sa guise et quand le cœur lui en dirait. Ce n'était pas un homme exigeant. Kn bel esprit, comme en affaires, il avait beaucoup de facilité et, dit l'abbé de Choisy, a encore plus de négligence. » Il était trop bohème pour ne point comprendre les caprices des enfants du Parnasse. « Il vivait au jour la journée; nulle mesure pour l'avenir, se fiant aux promesses de quelc]ues partisans qui, pour se rendre nécessaires, lui faisait filer les traites, et tant qu'il fut surintendant, il ne vit jamais deux millions ensemble. Il se chargeait de tout et prétendait être premier ministre, sans perdre un moment de ses plaisirs. Il faisait semblant de travailler seul dans son cabinet de Saint- Mandé et pendant
LA COtR DE FOIQIF.T lOQ
que toute la Cour, prévenue de sa future grandeur, était dans son antichambre, louant à haute voix le travail infatigable de ce grand homme, il descendait par un escalier dérobé dans un petit jardin, où des nymphes que je nommerais bien si je voulais, et des mieux chaussées, lui venaient tenir compagnie au poids de l'or (i). »
Jamais surintendant n'a trouve de cruelles.
Il est vrai, Fouquet, s'il faut en croire Bussy, était «assez laid ». Les portraits du surintendant n'ont pas enregistré cette laideur. « Il avait la mine basse,» dit encore Bussy. Les amis nous parlent surtout de l'amabilité de son accueil, de son sourire aimable, de la vivacité et de la délicatesse de son esprit, de son zèle infatigable pour leurs intérêts, de son crédit prêt à les servir. Si sa bourse toujours ouverte lui assurait l'empire des hommes, quelles excuses ne devait pas trouver dans le cœur des femmes un ministre qui passait sa vie à les adorer et qui pouvait jeter à leurs pieds tous les trésors de l'Épargne? Le financier au XVII* et au xviiie siècles n'est-il pas pour elles une sorte de Crésus dont les caves emplies d'or ne sauraient jamais s'épuiser? Aussi, quelque soin que Lebrun ait eu de peindre la surintendante en Vénus désarmant et fixant l'Amour, il est peu d'hommes qui ait eu les bonnes fortunes et les aventures galantes de Fouquet. Certes, on lui a beaucoup prêté, mais, comme le dit le plus vrai de tous les proverbes, on ne prête qu'aux riches. Qu'il ait trouvé des cruelles malgré son or, la chose n'est pas douteuse. Sûrement, il a courtisé sans succès des femmes qui ne le voulaient point écouter. La correspondance de Bussy Rabutin nous le montre épris de Mme de Sévigné et par elle tenu à distance. Elle sollicitait auprès de lui pour son cousin La Trousse. Le surintendant se sentit attiré par sa gaieté communicative et franche, sa physionomie agréable, son esprit primesautier. Il s'efforça vainement de l'attendrir,
(1) Choisy. Mémoires.
no FOrQlET
puis, il se mit à la raison : « Quand vous ne voulez pas ce qu'on veut, madame, disait Bussy Rabutin, il faut bien vouloir ce que vous vouler. » Un an plus tard, il n'était point découragé. « J'ai toujours avec lui les mômes précautions et les mêmes craintes, écrivait la belle marquise; cela retarde notablement les progrès qu'il voudrait faire. Je crois qu'il se lassera de vouloir toujours recommencer inutilement la même chose, » Elle le voyait souvent, tâchant d'en obtenir des sen-ices et non des compliments. Elle profilait de ses bonnes dispositions pour obliger ses amis, et après l'avoir poliment éconduit comme galant, elle finit par le ranger au nombre de ceux qu'elle honorait de son amitié (i).
D'autres fois, Fouquet comptait fl^^^^n'^^tte à des femmes, bien plus pour s'assurer leur concours comme agents, que pour conquérir leur cœur ou leur personne. Tel fut le cas de M"e de Trécesson. C'était la propre nièce de Mme du • Plessis-BelUère. Les Trécesson nombreux avaient une fortune médiocre de petits hobereaux bretons.. La jeune Trécesson fraîche, attrayante et spirituelle, avait été élevée par M"''' du Plessis-Bellière, et, quand il fut question de placer, auprès de la Régente de Savoie, quelques demoiselles d'honneur qui apporteraient au delà des Alpes les habitudes et les beaux usages de la Cour de France, M"c de Trécesson fut une de celles que l'on choisit.
Avant son départ, Fouquet la prit à part dans son petit cabinet de Saint- Mandé, jït luire à ses yeux la perspective d'un retour possible en P'rance, à la suite d'une reine dont elle serait la favorite et lui remit un chiffre pour correspondre avec sa tante et avec lui. La jeune Bretonne partit enthousiasmée, pleine de reconnaissance pour son aimable protecteur, et remplit à merveille la mission qu'on lui avait tracée. « Je ne pense qu'en vous, lui écrivait- elle, et toutes les amitiés qu'on me témoigne de part et d'autres, ne m'en
(1) .Iules Luir. Aico/as l'oitcjuel, I. 3'.(2, II, S»;.
LA COIR DE KOrQlET III
détournent pas un moment. » La correspondance du surintendant et de M"" de Trécesson parle certes beaucoup d'amitié. Bien des fois, elle rassure son protecteur sur ce qui peut inquiéter sa sollicitude. « Puisque je vois que vous aver une bonté pour moi que je n'aurais osé espérer, quoique j'aie toujours désiré la continuation de votre amitié plus que toutes les choses du monde, je vous dirai qu'il ne se passe rien entre M"e de Bel-Air (Trécesson) et Duclos (M. de Savoie) qui soit désavantageux ni pour vous ni pour elle; elle a trouvé le nxoyen de s'en faire craindre et de s'en faire estimer malgré lui. » Le surintendant a parlé à M"*^ de Trécesson d'un mariage. « Je suis bien aise, lui répond-elle, de m'être trompé dans l'appréhension que j'avais eu d'avoir perdu de l'amitié que vous m'aviez promise. Je préfère votre estime à toutes les choses du monde. Je ne sais ce que je dois vous répondre sur la bonté que vous devez prendre de mon établissement. »
Plus tard, sa mission en Savoie terminée, M"= de Trécesson épousa un Cavour et vécut ignorée en Provence (i).
Ce n'est pas que toutes les correspondances de Fouquet fussent aussi innocentes que ce fliretage galant. Il en est, au contraire, de singulièrement précises. « J'ai trouvé votre fait aujourd'hui, lui écrivait l'abbé de Belesbat, je sais une fille jeune et jolie et de bon lieu et j'ose croire que vous l'aurez pour 3oo pistoles (2). » Un autre jour, c'était une parente, assez proche, à ce qu'il semble, qui contresignait sa défaite en ces termes : « Ne m'obligez point, je vous prie, de dire ce vilain mot de cocu d'un homme que vous m'avez donné pour mari ; il suffit que vous ayez vaincu mes scrupules et tourné les choses d'un autre biais pour me satisfaire; car je m'imagine qu'il ne m'est rien parce que je ne l'ai jamais aimé. De sorte que je' promets d'agir avec vous
(1) Jules Lair. Nicolas Foucquet, I, 162 et suivantes et 5'il, II p. 414.
(2) Bibliothèque de l'Arsenal, 5420. Les attributions de cette lettre et des suivantes sont de Gonrart qui ne pardait pas toujours nn silence prudent.
112 KOIQUKT
comme je ferais avec un cousin au sixième degré, mais je vous prie de le mitonner un peu : il est jaloux comme quatre mille cocus (i). » Une autre s'y prenait en termes moins crus : « Jusqu'ici j'étais si bien persuadée de mes forces, que j'aurais défié toute la terre, mais j'avoue que la dernière conversation que j'ai eue avec vous, m'a charmée. J'ai trouvé dans votre entretien mille douceurs à quoi je ne m'étais point attendue. Enfin, si je vous rencontre jamais seul, je ne sais pas ce qui en arrivera (2). » Ou bien, c'était une dévote qui donnait plus de prix à sa capitulation par ses simagrées : « Je hais le péché, mais je hais davantage la pauvreté. J'ai reçu vos loooo écus. Si vous voulez en apporter 10 000 encore dans deux jours, je verrai ce que j'aurai à faire. Je ne vous défends pas d'espérer (3). » On conçoit que la chanson ait été tentée d'ajouter après cela aux conquêtes du surintendant. Quand la cassette fut divulguée par des copies plus ou moins fidèles, et avec des attributions qni étaient parfois fantai-sistes, on fit cefi couplets :
On fait tout pour de Vargent
A la Cour, comme à la ville.
Voyez comme Monneville
Baisait le surintendant.
Sevigny et Angoulême
N'ont pas fait cela pour rien,
Et la Monaco de même
Qui ne Va pas fait à moins (4).
Les procureuses se disputaient la clientèle du surintendant : « Je ne sais plus de quel prétexte me servir pour vous voir, lui écrivait l'une d'elles. J'ai passé aujourd'hui,
(1) Bibliothèque de l'Arsenal, 5420. Ms. Goninrt allribue telle lettre à M"'" Gilles Fouquel. On a bien trouvé de M"'« Gilles Fnuquet une lettre cbez le surintendant, mais d'un ton fort diflérenl (B. Nal. /Vs lia/uze).
(2) Bibliothèque de l'Arsenal 5420 i)f«. Gonrart ne donne pas d'attribution.
(3) Bibliothèque de l'Arsenal 5420. Ma. Gonrart attribue celte lettre à M'"" Scarron.
(4) Bibliothèque Nat. Mss. A'«'% 22.")67.
LA COIR DK l'OrQlET 1 I '■>
cMTcore, inutilement deux fois sous vos fenêtres. Donneznaoi un rendez-vous. Je saurai me défaire de tout le monde pour m'y rendre. J'ai parlé à M"ê ... de la bonne sorte et je puis vous répondre d'elle. Je vous ai ménagé une entrevue pour après-demain, mais je souhaite qu'elle ne soit pas comme elle est aujourd'hui.
Jamais elle n'a paru si aimable ; cela sera assuréni e n t ou mes affaires iront bien mal (i). »
Entre les ntermédiaires de cet acabit, celle qui joue le rôle le plus remuant, c'est la femme Laloy. Employée au Palais- Royal, ayant ses entrées partout, elle semble « s'être réservé le département des portes secrètes ». Elle est toujours en course pour le surintendant. Sans cesse elle trotte du Palais au Louvre, et du Louvre au parc de Saint-Mandé où son mari, concierge des maisons
C/uirle.s Perrault.
Porlrait par Le liriin, gravé par Baudet. 16G5.
(Bibliolhétiue Nationale. Estampes.)
(1) Bibliothèque de l'Arsenal, .5 420. Conrart a attribué celte lettre à M'"» de Valentinois.
royales, réside l'été. 11 y a alors parmi les filles d'honneur d'.\nne d'Autriche, une jeune fille de bonne famille, belle, intelligente et ambitieuse. On l'a chantée dans ce couplet recueilli dans le chansonnier Maurepas :
Toute la Cour est éprise De ces attraits glorieux, Dont vous enchante: les yeux, Menneville, ma franchise S'y devrait bien engager, Mais mon C(eur est place prise Lit vous n'y saurier loger (i).
Elle n'est pas loin de coiffer sainte Catherine et commence à être fort soucieuse de son avenir. Depuis le 8 février 1637, elle a en poche une promesse de mariage que lui a signée, devant témoins, un des favoris du roi, le duc d'Amville. Mais, d'Amville semble avoir étudié d'une façon spéciale la théorie des cas de conscience. Suivant les jours, la promesse de mariage est sérieuse ou ne l'est pas. Plus souvent, il lui plait de la prendre pour un simple badinage. 11 a besoin, dit-il, de consulter les casuistes et, particulièrement, le père Annat. Au fond, ce qui arrête d'Amville, c'est la question d'argent. M"c de Menneville n'est pas riche. Elle n'a pas de dot et tous ces beaux seigneurs de la Cour d'Anne d'Autriche et du jeune Louis XIV sont très délicats sur la question d'argent, mais d'une « délicatesse » qui va au rebours de la nôtre. Les cadets de famille n'ont nul scrupule de se faire entretenir par des femmes de procureurs. Les aînés, héritiers du titre, veulent de leur femme une dot et de leurs maîtresses titrées de ces petits cadeaux qui entretiennent l'amitié. La pauvre Menneville fait de son mieux pour maintenir son galant dans une fidélité dorée et sans cesse les petits soins qu'elle a pour d'Amville vident son escarcelle. C'est alors que le surintendant la remarque et lui adresse la femme Laloy. Tout d'abord, la demoiselle, sa mère et son frère se montrent
(1) Recueil Je Maiirejjcis, II, p. 271.
LA COIR DE FOIQIET m
heureux d'être introduits de la sorte dans la faveur du surintendant. Il ne faut pas grand'chose pour faciliter le mariage de M"<^ de Menneville, une bagatelle, un rien pour assurer le bonheur d'une fille si belle. Le surintendant, toujours magnifique, s'engage par billet à donner 5o()oo écus. Une promesse de f'ouquet, c'est beaucoup à coup sûr, mais l'argent monnayé vaut bien mieux. La femme Laloy est chargée d'expliquer au surintendant que la jeune fille « souhaiterait fort que l'argent fut déposé chez un notaire afm qu'elle en puisse parler à M. de Gontaut et faire voir à l'autre (c'est-à-dire d'Amville) qu'au cas qu'il veuille faire l'affaire, assurément on ne le fourbe pas (i) ». Un protecteur si généreux, ne se bornera pas à fournir la dot. La femme Laloy déguise son joli métier sous le manteau de tout espèce de commerce. Elle est marchande à la toilette et prêteuse d'argent pour les filles de la reine. Elle fournit à Anne d'Autriche du beurre frais et des fromages délicats et a tous les jours ses entrées au Louvre, sous le prétexte de primeurs qu'elle prétend cultiver et qui sont en fait achetées de l'argent de Fouquet. Elle est aussi un des agents qui renseignent le surintendant. « J'envoie savoir, lui écrit-elle un jour, si je pourrai sur les trois heures vous porter plusieurs papiers qu'il est bon que vous voyiez avant qu'on soit obligé de les rendre. Je serai bien aise aussi de profiter de cette occasion pour vous dire un mot d'une autre affaire qui regarde le marc d'or et je vous assure que je suis entièrement à vous (2). » Cette ingénieuse personne n'a garde, sachant la bourse du surintendant bien garnie, d'oublier d'y frapper à coups redoublés. Tout lui est bon pour lui rappeler la pauvreté de celle qu'il convoite et l'exciter à des générosités sur lesquelles elle prélèvera sa dîme. Elle se sert à merveille du nom de M"'^ de Menneville. « La personne que vous savez me vient d'envoyer prier au nom de Dieu, de lui
(1) .Iules Laii". Niculas /'uiiet/uel, II, p. lO.
(2) Clément. La Police sous Louis XIV, p. 8.
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envoyer tout présentement 200 pistoles ou 100, si je n'en pouvais trouver davantage, outre les 5o que je lui donnai. Comrae j'ai vu cela, je lui ai dit que je n'en avais pas autant et je me suis contenté de lui en envoyer 80. C'est pour donner à cet homme (i). Vous pouver voir déjà combien en voilà que je lui donne; et de plus, je vous assure qu'elle a une bague et une table de bracelet qui vont à 80 pistoles dont je ne recevrai jamais un sou. Elle est prompte furieusement. Je lui dis que vous lui conseillier de dire à la reine l'argent qu'elle lui prêtait, elle me dit tout franc qu'elle ne pourrait le faire. Assurément cet homme-là se moque d'elle. Pour moi, je suis au désespoir de toutes ces choses (2). »
Fouquet consent à tous les menus cadeaux : bijoux, points de Venise, argent pour le jeu ou pour la toilette. Tout cela il le fournit galamment en homme qui veut plaire à la jeune fille, qui sait bien qu'il n'a plus vingt ans ■ et que sa maturité a besoin pour séduire de l'appât de ces gracieusetés. Il a fourni la dot, parce qu'il s'agissait d'un établissement en même temps qu'il acquérait un titre à la reconnaissance de M'i*! de Menneville, mais il n'a nulle envie d'entretenir de ses deniers le duc d'Amville. S'il s'agit de fournir d'argent de poche ce beau personnage, il faut s'adresser à d'autres qu'à lui. Il le fait connaître en termes fort secs, si secs, que la femme Laloy, aussi bien que Mii« de Menneville, craignent que ce ne soit le prélude d'une rupture. L'entremetteuse essaiera de raccommoder les choses. « Elle m'a fait pitié, écrit-elle à Fouquet, de la voir touchée comme elle était et de voir la peur qu'elle a de vous perdre. Elle na'a dit que M. le duc de Grandlieu n'en fait compte mais qu'elle vous prie de croire que lui non plus que tous les autres ne la touche nullement et Fouilloux et d'autres personnes m'ont dit des choses, sans que je fisse mine de rien, qui m'ont fait connaître qu'assuré-
(1) Le duo d'Amville.
J2) Ciémenf. La Police sous Louis XI}', p. 7.
LA COIR DE KOIQIET II7
ment elle en use bien. Cela me satisfait tout à fait. Elle a beaucoup perdu pendant mon absence. Elle m'a prié de lui prêter de ces bijoux que j'ai pour les faire voir comme crochets, bagues et autres bagatelles me disant que c'était pour les mettre. Mais je crois pour vous dire le vrai que c'est pour les donner aux autres pour l'argent qu'elle leur doit.
Comme j ' ai vu qu'elle ne me le voulait pas dire, j'ai jugé à propos de ne pas avoir l'air de le savoir.
Mandez- moi si vous jugez à propos que je le fasse et si vous le trouvez bon, car elle m'a déjà perdu, comme je vous rai=mandé, une table de bracelet de quatrevingts pistoles (i). »
De son côté, Mlle de Menne-
ville, qui, d'abord, s'est fait dire « tout interdite et toute bête » aux avances de F'ouquet, éprouve le besoin de se mettre en avant. « Vous ne pouvez douter de mon amitié sans m'offenser j'urieusement, écrit-elle au surin-
Margueiite de Lorraine Armagnac,
Duchesse de Valenlinois.
Gravure de Bercy. (Ribliotli. Nationale. Estampes.)
(Ij B. Nat. Fd. Baluze, l'i9.
Il8 KOfQT-ET
tendant, après les naarques que je vous ai donni^cs. Je trouve le temps aussi long que vous de ne point vous voir et si j'avais pu y porter quelque remède, je n'y aurais point manqué. Je n'ose essayer jusqu'à cette heure. Si je voulais croire le bruit du monde, je serais persuadée que vous y avez moins de peine que moi. Je fais tout ce qui se peut pour n'en rien croire. Ce serait fort vilain à vous de n'agir point d'aussi bonne foi que moi. L'on vous dira les moyens que je cherche pour vous voir. Adieu, je suis à vous sans rései-ve (i). »
M"'-' de Menneville habite le Louvre. Pour se rendre à l'hôtel d'Emery qu'habite l'ouquet, elle n'a qu'à traverser les jardins et suivre la rue des Petits-Champs, jusqu'à ce qu'à la petite porte du jardin du surintendant, elle trouve le fidèle La Forêt qui la guidera. M"^' de Menneville se ]-ond le soir furtivement cher Foucjuet et bientôt, c'est le surintendant qui lui rend sa visite. C'est encore la fenanie Laloy qui fournira le lieu de ce rendez-vous sans doute décisif (2). « La personne que vous savez, écrit-elle à Fouquet ne manquera pas de venir ce soir. Elle y sera dès les six heures et vous attendra à l'heure que vous pourrez venir. M. de Laloy sera dans le pré à la porte derrière, c'est dans le pré qu'il vous attendra. Il y sera dès les six heures au plus tard (3). »
Puis, heureuse de son œuvre, l'entremetteuse, le lendemain, transmet à Fouquet les impressions de la belle : « Elle m'a demandé si vous n'étiez pas content d'elle. Je lui ai dit que parmi tous vos discours il me semblait que vous aviez remarqué que vous croyiez que son civur ne
(1) Clément. La Police sons L0//1.1 .V/l', p. 6.
(2) Fouquot avait fait meubler aux environs de Sainl-Mimilé une petite maison à entrée mystérieuse. « Dans la table du cabinet, disent les inventaires légaux faits lors de l'arrestation, il s'est trouvé un seul petit livre intitule l'Ecole des Filles, si sale, si impudique et si infi'ime que nous iivons rru devoir le faire brûler. » (Feuillet de Conches, Causeries {l'un curieux, II, p. .■■)12.)
(3, n. Nal. /••./. Hahize, \'>(>.
LA coiR Di; i-orQiE'i iiy
prenait point de part à ce qu'elle faisait et que pour moi j'étais persuadée qu'il n'y avait rien au monde que vous pussier plus goûter qu'une sincère amitié. Elle m'a protesté soudain qu'elle en avait plus pour vous que pour... et que, à la suite du temps, elle vous donnerait sujet de n'en point douter. Elle m'assure que lundi elle ne manquera pas de vous aller voir (i). »
Mi'e de Menneville, nantie d'un collier de perles de 18000 livres, régalée de gimbelettes et de friandises, s'éloigne pour quelques semaines de la Cour. Aussitôt, la proxénète met en avant une autre des filles d'honneur. C'est M"^ de Fouilloux qui, depuis quelques années, figure dans tous les ballets de la Cour.
L'aimable du Fouilloux
Dont plusieurs beaux yeux sont jaloux.
La femme Laloy voudrait bien attirer sur elle l'attention du surintendant. Maintes fois, déjà, dans sa correspondance, elle a cité son nom. Il lui semble que cette « belle entre les belles », ferait à merveille l'intérim de l'absente. « Je vous dirai, écrit-elle, que j'ai vu Fouilloux prête à me prier de vous dire, comme de mon chef, que je savais bien que vous lui feriez un grand plaisir, si sur la pension de cette année, vous lui vouliez avancer 100 pistoles (2I. » Mais Fouquet semble peu disposé, non pas à avancer les 100 pistoles mais à engager une intrigue avec M"'-' du Fouillou.x. Il semble prendre pour son compte le couplet qui circule à la Cour :
Fouillou.x, sans songer à plaire, Plait pourtant infiniment Par un air libre et charmant.
C'est un dessein téméraire Que d'attaquer sa rigueur.
Si j'eusse été sans affaire, La belle aurait eu mon cunir (3).
(1) B. Nat. Fd. Baluze, \'M.
(2) B. Nat. Fd. Baluze, 14'.i.
(3) Recueil de Maurepas, \\, 271.
]''ouquet n'est pas sans affaire et son cœur de quarantesix ans s'est attaché aux charmes de Menneville. Or, la belle est de retour.
C;iche;-vous, filles de la reine,
Petites, Car xMcnneville est de retour, M 'amour.
Elle annonce elle-même son arrivée à Fouquet : « Je pars à la fin, dit-elle, asser incommodée, mais ne sentant pas mon mal. Dans la joie que j'ai de la pensée de vous voir bientôt. Je vous en prie que le jour de votre arrivée, j'aie cette satisfaction. Je ne vous puis exprimer l'impatience où j'en suis. Et moi-même je ne puis pas trop bien comprendre, mais je sens qu'il ne serait pas bon que je vous visse la première fois en cérémonie, parce que ma joie serait trop visible. Adieu, mon cher, je t'aime plus que ma vie (i). » Bientôt la Cour se transporte à Fontainebleau et l'aimable Menneville, toujours occupée de son mariage qui est l'avenir, n'a garde de négliger son protecteur qui est le présent. La difficulté ce sont les rendez-vous. Fouquet ne peut guère monter dans les combles où logent les demoiselles d'honneur. On est fort à l'étroit dans le pavillon de la surintendance et M""-' Fouquet, qui est près d'accoucher, sort peu. C'est encore la femme Laloy, qui faisait si bien les commissions à Paris et à Saint-Mandé, qui va prêter son petit logement de la Mi- Voie, à Fontainebleau,
Lieux si charmants, agréable bocage.
Heureux témoin des victoires d'amour (2),
que chantera le surintendant. C'est une sorte de maison champêtre avec vacherie, laiterie, jardin et fontaine que Catherine de Médicis fait construire pour amuser Charles IX. Fouquet a obtenu à la femme Laloy un brevet de concierge avec 3oo livres de gages et l'usage de ce logis fort délabré.
(1) Clément. La Police sons Louis .\/r, p. 6.
(2) Bibiolh<>(iuc de rAisenal, .Vsi.Câ'U.
LA coiR op: KOI Qrin 121
Elle profite, d'abord, de roccasion pour demander des réparations. Cela montera à 3oo écus dont elle fera l'avance. « Sans quoi, il serait impossible de rien faire de ce que nous souhaitons si nous n'avons quelque petit bien détaché du commun. » Elle est bien certaine quelle n'y perdra rien. « M'i'-' de Menneville désire l'affaire de la Mi- Voie pour voir Monseigneur en liberté (i) ». Fouquet envoie le fidèle La Forêt examiner les plans et, sans doute étudier les moyens d'un rendez-vous. C'est que la Mi- Voie est encombrée de tous ceux que la Cour attire à Fontainebleavi. L'évêque d'Agde, Gilles et sa femme y sont installés comme cher eux. La laiterie de la Mi-Voie est devenue un lieu de collation et un render-vous de promenade. Fouquet pourrait bien aller s'y promener comme les autres, mais ce n'est pas ce qu'il désire. La femme Laloy ne décolère pas. La belle Menneville est jalouse, racoule-t-elle; quand on prononce le nom de Fouquet, le feu lui monte au visage (2). Ah! ciue ne peut-il venir!
La belle personne, en cornette à sa fenêtre, s'efforce d'attirer son attention et d'obtenir quelque petit signe d'amitié quand le surintendant passe en voiture dans cette longue avenue qui borde les prairies ou se promène avec le roi sur le grand canal. A peine a-t-il pu s'échapper deux ou trois fois à la nuit tombante, pour aller apaiser la jalousie et le désespoir de Menneville, quand il est terrassé par la fièvre. Jamais plus il ne reverra Menneville. Les lauriers sont coupés. Les belles amours sont finies. Plus de jeux, plus de ris; le voyage de Bretagne va tout disloquer.
(1) Jules Lait". iSicolas Foucquet, H, p. 1'.).
(2) B. Nat. Fd. Baluze, 150.
L'arrestation du Surintendant.
i; 2 août iTjOi, un des correspondants de Fouquet ravisait en ces termes du danger qu'il courait : « Le cèle et la passion extrênne que j'ai pour votre service. Monseigneur, m'avait fait penser en général, comme à plusieurs de vos serviteurs, qu'il ne serait point avantageux, en aucune sorte, de vous défaire de votre charge de procureur général. Cependant, par la connaissance et l'admiration que j'ai pour votre personne, pour votre prudence et pour votre jugement j'étais entièrement persuadé qu'il n'y avait rien de mieux et que personne ne pouvant aller si loin ni juger si bien que par ses propres lumières que vous ne devez prendre conseil que de vous-même. Cependant, Monseigneur, j'ai appris aujourd'hui que i'os ennemis sont ceux-là mêmes qui souhaitent avec passion que i'ous fassiez ce que vous avez résolu en cette rencontre, que ce sont eux qui vous y portent sous main, et que vous devez même vous défier du bon accueil et du bon visage que vous fait le Roi et des vœux que l'on vous donne sur autre chose. Mme de Chevreuse a été ici et l'on m'a promis de m' apprendre des choses qui sont de la dernière conséquence, sur elle, sur le voyage de Bretagne, sur certaines résolutions très secrètes du roi et sur des mesures prises contre vous. Comme je n'ai pas voulu paraître fort empressé pour savoir ce que l'on avait à me dire, je n'ai pas osé presser la personne qui m'a parlé ni m'opiniâtrer à une chose que je saurai naturellement demain sans affectation (i). »
(1) B. Nul. /■>/. ISnIu-e. l'iit.
L ARUl. STATION Dl' SIRINTICNDANT 11?
Comment Fouquct aurait-il prêté beaucoup d'attention à cette lettre, même émanant d'un agent sérieux, alors que, disait-on à la Cour, il était en passe de devenir chancelier et premier ministre, alors que Colbert, selon Choisy, se jetait dans les acclamations à propos du million porté à Vincennes, et que Von colportait partout ce propos du roi : « que le surintendant couvrirait d'argent les avenues du château (i). » D'ailleurs, Fouquet était en proie à la fièvre, gagnée soit par le soleil d'été qui se montrait implacable, soit lors de ses visites au serein, à la Mi- Voie. On avait remué beaucoup de terre à Fontainebleau pour agrandir le canal et il n'en [allait pas davantage au surintendant, prédisposé par sa maladie de décembre 1660 à de nouveaux accès, pour qu'il fût contraint de s'aliter le
3 août. Ce qui le préoccupait donc, c'étaient ces fièvres dont il ne pouvait se débarrasser et non sa faveur, qui, malgré quelques commérages, semblait si fortement établie (2). Le
4 ou 5 août, il en avait un exemple qui lui paraissait irréfutable. Monsieur, le prince de Condé, Saint-Aignan avaient eu l'honneur d'être admis à offrir au roi un régal. Fouquet avait voulu faire mieux. Il invita le roi à accepter une réception de son surintendant, au château de Vaux.
Le petit héritage de Vaux avait bien changé depuis l'époque où François Fouquet l'avait acquis. Depuis i<04, Nicolas Fouquet s'était mis en tête d'en agrandir le parc et de l'embellir. Ces jardins avaient été dessinés par Le Nôtre, déjà dessinateur breveté de tous les plans et parterres de Sa Majesté, mais dont les difficultés du temps ne permettaient pas au souverain d'utiliser les services. « C'était, disait plus tard Fouquet, une terre que je considérais comme mon établissement principal, avant que j'eusse Belle-Isle et où je voulais laisser quelques marques de l'état où j'avais été (3). » Vers 1650, au moment où le cardinal
(1) Choisy. iïffmotrf.i.
(2) Jules Lair. Nicolas Foucf/uet, II, p. 'il.
(3) Fouquet, Défenses, IX, p. 12'<.
124 KOIQIET
faisait travailler à Vincenncs, au moment où la Régente reprenait les travaux du Louvre, Fouquet donna 'carrière à ses architectes. Trois ans avant, dans une sorte d'avant-projet, on avait prévu des murs de brique. Maintenant, les briques étaient vieux style; ce qu'on aimait c'était la pierre de taille qui permet le parallélisme, la symétrie, la suite dans les lignes, l'unité. On bannit les briques. Fouquet employa l'architecte Louis Le Vau dont le père s'était intitulé conseiller du roi, grand voyer et inspecteur des bâtiments de Sa Majesté à Fontainebleau. Il avait succédé à son père, mais avec le dessein d'innover et de n'imiter en rien les constructions sur la conservation desquelles il était chargé de veiller et qu'il estimait vieillottes (i). Avec les années, Le Vau fit du logis Fouquet le château grandiose qui subsiste aujourd'hui, restauré et rétabli tel que l'avait conçu l'architecte de l'hôtel Lambert (2). Le Nôtre, qui avait carte blanche pour l'établissement des jardins, dressa des parterres, ménagea savamment des horizons. La petite rivière d'Anqueil fut transformée en étang, en jets d'eau, en torrent, en cascades. Pour le tuyautage, Fouquet profita d'une occasion qu'Herwarth avait dénichée en Angleterre (3). Mais les belles eaux exigent de beaux bassins, de belles vasques, des marbres. Le Brun, qui revenait d'Italie ivre de l'antiquité, ivre de Raphaël et de Michel-Ange, fut présenté en temps opportun par M™'-' Plessis-Bellière, dont il avait fait le portrait, au surintendant qui, gagné par ses enthousiasmes, l'installa à Vaux et lui donna la haute main sur la décoration du château. L^n des protégés du surintendant, Poussin, qui était à Rome, Louis Fouquet qui y séjournait, choisirent dans les collections de la Ville Fternelle bien des pièces intéressantes. Le Brun
(1) Jal. Uiclionnairc, arl. Lp Vuu.
(2) Le château de Vaux appurlient ù M. Sommier, qui conserve avec un soin jaloux re qui restait des trésors aL-cumulés par Fouquet au moment où ce domaine (!st venu en ses mains.
(S) l'"ou(juet. Défenses, t. \\\.
avait installé au Maincy une nnanufaclure de tapisseries dont il dirigeâmes travaux. Tant de besognes avaient mobilisé une armée d'ouvriers. Pour créer Vaux, il avait fallu raser trois villages : Vau.v-le-Vicomte avec son église et son moulin, le hameau de Jumeau et le hameau de Maison- Rouge. Tout cela faisait beaucoup jaser. Au début de lôSj, on parlait des constructions du surintendant, comme d'une chose immodérée. Il avait senti alors la nécessité de dissimuler ce qu'il dépensait. Trop de gens étaient envieux et jaloux des prospérités de ceux qui gouvernaient. « Un gentilhomme du voisinage qui s'appelle Villesesin, écrivaitil le 8 février, a dit à la reine qu'il a été ces jours-ci à Vaux et qu'il a compté à l'atelier 900 hommes. Il faudrait, pour empêcher cela autant qu'il se pourra, exécuter ce dessein qu'on avait fait de mettre des portières et de tenir les portes fermées. Je serais bien aise que vous avanciez tous les ouvrages le plus que vous pourrez avant la saison où tout le monde est à la campagne et qu'il y ait en vue le moins de gens qu'il pourra ensemble (i). » Meubles compris, le surintendant avait dépensé à Vaux 3 ou 4 millions dont la moitié environ était encore due. Golbert jalousait depuis longtemps l'œuvre de Fouquet. Sa terre de Seignelay, dont il était si fier, n'était rien auprès de Vaux. Il vint en personne visiter les travaux secrètement, Watel, maître d'hôtel de Foucfuet, surprit le commis de Mazarin et avertit son maitre (2). En dépit des précautions prises par celui-ci, les langues continuèrent à se donner carrière. L'n jour qu'il visitait avec Monsieur les bâtiments du Louvre, le roi se plaignit à son frère qu'il n'avait pas d'argent pour la continuation de ce grand édifice. Sur quoi Monsieur répondit en badinant : « Sire, il faut que Votre Majesté se fasse surintendant des Finances pendant seulement un an, et elle aura de quoi bâtir (3). » Au moment où la visite du
(1) T^Iémenl. Histoire de Colberl, p. 30.
(2) Pfnor et Anatole France. Ae Château de Vaux dessine et grave. IS) Cinibei' et Diiiijou. Archives curieuses île l'Histoire de France.
2° série, VIII, p. il3, (Porlruils de la Cour).
L ARRESTATION 1)1" SI RINTENDANT 12~
roi se décidait, les grandes constructions étaient ternainées. Le Brun avait déjà peint les plafonds. On était à l'œuvre de l'ornementation et celle-ci était suffisamment avancée pour donner une idée favorable de ce que serait rensemble. Mazarin avait, plusieurs fois, rendu visite à Vaux. Au retour des Pyrénées, la Cour s'y était arrêtée. « C'était un lieu enchanté, disait M"c de Monpensier (i) » et Loret, qui avait rendu compte de la réception dans sa Muse historique, avait constaté que la pompe du service égalait la délicatesse du dîner. Si bien qu'il fut fourni d'argenterie, de vaisselle et de verrerie, si complet que fut l'ameublement, Fouquet se trouva fort absorbé par les derniers préparatifs pendant les premières semaines d'août. Ses comptables, d'ailleurs, étaient tout affairés à mettre sa situation au clair, car il tenait à donner satisfaction au roi en produisant une comptabilité exacte et même méticuleuse. Lui-même, jusqu'au lo août, dut vaquer au Parlement, M. de Harlay ne devant être installé que le 12. Bref, il négligea de s'assurer des lettres de vétérances qui lui auraient valu le précieux privilège de ne pouvoir être jugé que par ses pairs (2). Il ne demanda même pas Vhonorariat, tant il avait les yeux fixés sur la chancellerie.
Enfin, le 17 août au matin, tout était prêt pour recevoir Louis XIV. Le roi partit de Fontainebleau comme s'il allait en guerre escorté par les gardes françaises, tambour battant. La reine-mère et ses dames étaient en carrosse, Madame en litière. « Quantité de princes et de seigneurs s'y trouvèrent. Il y eut un souper magnifique, une excellente comédie, un ballet fort divertissant et un feu qui ne devait rien à celui qu'on fit pour l'Entrée (3). «
Tous les sens furent enchantes Et le Régal eut des beautés Dignes du lieu, dignes du maître Et dignes de Leurs Majestés Si quelque chose pouvait l'être.
(1) Mlle de Montpensier. Mémoires, III, p. 489.
(2) Fouquet. Défenses, III, p. 47.
(3) La Fontaine. Lettre à Maticroix, 22 août 1661.
128 KOUQUET
L'on promena dans les jardins, l'on admira les jeux multipliés des eaux, et le souper fut somptueux. On avait réuni le linge nécessaire pour dresser quatre-vingts tables et une trentaine de buffets, cent vingt douzaines de serviettes depuis les plus ordinaires jusqu'aux plus fines dites de Venise, cinq cents douzaines d'assiettes d'argent, trente-six douzaines de plats, un service d'or massif (i). Le souper fini, on eut le plaisir de la comédie. Le théâtre était dressé au bas de l'allée des sapins,
Parmi la fraîcheur agréable Des fontaines, des bois, de lombre et des :ephirs; De feuillage touffu la scène était parée
Et de cent flambeaux éclairée.
Béjart « nymphe excellente dans son art » vint réciter un prologue que Pellisson avait composé tout e.vprès pour saluer et complimenter Louis XIV :
Jeune, victorieux, sage, vaillant, auguste, Aussi doux que sévère, aussi puissant que juste. Régler et ses i^tats et ses propres désirs, Joindre aux nobles travaux les plus nobles plaisirs, En ces justes projets ne jamais se méprendre, Agir incessamment, tout voir et tout entendre. Qui peut cela, peut tout, il n"a qu'à tout oser, El le ciel à ses vœux ne peut rien refuser. Ces Termes marcheront et, si Louis l'ordonne. Ces arbres parleront mieu.v que ceux de Dodonc. Hôtesses de leurs troncs, moindres divinités, C'est Louis qui le veut. Sortez, nymphes, sortez (2).
Après le prologue, la troupe de Molière joua les Fâcheux. Ensuite, on avait accommodé un ballet à la Comédie, et, dès que ce plaisir eut cessé, on courut à celui du feu.
Comme le roi voulait s'en retourner à Fontainebleau cette même nuit, on revint tout de suite au château où l'on fit collation et pendant le chemin, « lorsqu'on ne s'attendait
(1) Bonnafé. Le surinlcndant Fouquel, p. 33.
(2) Prologue de Pellisson aux l'âchcitx. (Molière. (Mùtrres, édition des Grands Ecrivains, III, p. '«2.)
l3o FOUQUET
plus à rien. Ton vit en un moment, le ciel obscurci d'une épouvantable nuée de fusées et de serpenteaux. Kaut-il dire obscurci ou éclairé? Cela partait de la lanterne du dôme, ce fut en cet endroit que la nuée creva d'abord (iK » Cet orage d'artifices, qui saluait le départ du roi, était en quelque sorte allégorique, à l'insu de F"ouquet. « La couleuvre lente allait bientôt s'élancer et saisir l'écureuil ébloui (2). » La bourrasque avait failli éclater en pleine jcvurnée de fête (3). « Ah! madame, dit plusieurs fois le roi à sa mère, ne ferons-nous pas rendre gorge à ces gens-là? » Tout cet étalage de richesse n'était point pour lui plaire. Il trouvait mauvais qu'un de ses sujets se permit d'orner des palais. «, La vue. des vastes établissements que cet homme avait projeté, disait-il plus tard, et les insolentes acquisitions qu'il avait faites ne pouvaient faire qu'elles ne convainquissent aucun esprit du dérèglement de son ambition, et la calamité générale de tous mes peuples sollicitait sans cesse nia justice contre lui (4). » Il eut voulu arrêter le surintendant sur place, comme en flagrant délit de détournement de la fortune publique. La reine le retint. « Non, dit-elle, pas dans sa maison, pas dans une fête qu'il vous donne. » Il consentit à attendre quelques jours.
Le lendeniain, le surintendant causait avec Gourville. « — Que pense-t-on de moi? demandait-il. — Les uns disent, répliqua le fin matois, que vous allez être déclaré premier ministre ; les autres qu'il se forme une grande cabale pour vous perdre. Ces derniers sont si assurés de jaire
(1) La Fontaine. Lettre à Maiicroix»
(2) Fouquet avait pour armes le fouquet ou écureuil ot Colberl la couleuvre fColiiher).
(3) Fouquet avait eu soin, cependant, d'offrir à son hôte son domaine, comme il l'avait jadis offert à Mazarin. « Bien situé entre Paris et Fontainebleau, Vaux conviendrait parfaitement à Monsieur. » (Clément. Lettres et Instructions île Colberl, II, p. '-'8. — Fouquet, Défenses, V, p. '.i'.ifi.j
l't) Louis XIV. Mémoires, I, p. 232.
l'arrestation Df .surintendant i3i
réussir leur projet, qu'un de leurs amis m"a proposé d'entrer auprès de votre successeur. » Fouquet insistant pour connaitre des noms, Gourville qui ne se souciait pas de se compromettre davantage, ajouta seulement que plusieurs gens se plaignaient que le surintendant n'avait plus les mêmes égards pour eux. C'était discréditer ses révélations. Fouquet pensa que Gourville prêchait pour son saint et coupa court. Le financier n'insista pas, mais il jugea qu'il serait bon de faire un tour à Paris et de mettre ordre à ses affaires. Il passa la nuit à trier ses papiers, mit en lieu sûr ceux qui pouvaient être compromettants et, son argent confié à des naains fidèles, s'en revint à Fontainebleau, prêt à suivre Fouquet en Bretagne (i).
A la veille du départ pour Nantes, le roi multiplia ses demandes d'argent : 960000 livres pour le paiement des troupes, 20000 pistoles pour les besoins de la Cour. Evidemment on tenait à désargenter le surintendant (2). lise laissa faire comme s'il n'avait pas lu le rapport de Colbert à Mazarin, comme s'il n'avait pas les poches pleines des rapports de ses espions. Depuis un mois, la fièvre le visitait tous les trois jours, et, en dehors des affaires d'Etat et de finances, cent préoccupations personnelles l'accablaient. C'étaient les querelles de son frère l'évéque d'Agdc avec les clercs de l'Oratoire royal. C'était sa belle-sœur née d'Aumont, la femme de Gilles, qui ne s'accordait pas avec la surintendante ; c'était la Laloy qui prétendait qu'on lui avait volé ses bijoux; c'était la romanesque Menneville qui dépéchait quatre et cinq fois par jour sa femme de chambre à la Mi-Voie, tant elle était inquiète de la santé de son protecteur. Du badinage, de la cour galante, MUe de Menneville semblait avoir glissé aussi avant dans le jjays de Tendre que le pouvait désirer l'ami « sérieux » : « Rien ne me peut consoler de ne vous avoir point vu, si ce n'est quand je songe que cela vous aurait pu faire mal, lui écri-
(1) Gourville. Mémoires, p. 534.
(2) Fouquet. Dr/enses, V, p. 158, IX, p. 53^.
l32 KOrQlKT
vait-ellc, lorsque confmé chez lui, le soir, loin des prairies de la Mi-Voie et des brouillards du grand canal, il était contraint de se mettre en route sans la revoir; ce serait la chose du monde qui me serait la plus sensible. Je trouverai \e temps fort long de votre absence. Vous me ferer un fort grand plaisir de me faire savoir de vos inouvelles. J'aurai bien de Tinquiétude de votre santé. Pour mes affaires (le projet de mariage avec Damville) elles sont toujours en même état. 11 n'a point voulu dire quand à Leurs Majestés, disant toujours qu'il le ferait. A moi, il me fait tous les jours les plus grands serments du monde. Je n'ai point piis de résolution de rompre ou d'attendre que je n'aie su votre avis; c'est le seul que je suivrai. Adieu, je .suis tout à vous. Je vous prie que l'absence ne diminue point l'amitié que vous m'avez promise. Pour moi, je vous assure que la mienne durera toute ma vie. Adieu, croyez que je vous aime de tout mon^cœur et que je n'aimerai jamais que vous (i). »
Il fallait bien partir, jour était pris pour la tenue des Etats de Bretagne, où le roi devait se rendre avec ses ministres et toute sa Cour. Gardes et mousquetaires faisaient la route par étapes et le roi quittait Fontainebleau à cheval le 27 août pour coucher à Blois. Le second jour, il s'arrêtait à Ancenis, et, le troisième, il arrivait à Nantes. Le Tellier et Colbert, qui voyageaient en carrosse, suivirent la naèn;e route qui était alors celle des postes, Kouquet eut un moment, dit-on, le pressentiment du danger qui le menaçait. La reine-mère, soit souvenir des services rendus, soit remords et inquiétude de conscience de son attitude actuelle, lui avait fait dire de se défier. Il songea a fuir à Venise ou à Livourne, et cependant, il partit derrière Le Tellier et Colbert avec son ami Lionne. Mm'= Fouquet les accompagnait. L'état de santé du surintendant justifiait sa présence, et elle n'était pas femme à ne point participer à un voyage triomphal en Anjou et en Bretagne, dans un
(1) Chérucl. Mérnoins sur /'om/i/rt. Il, p. 'iS(t.
l'aRRKSTATION DI' SIRINTENDANT
pays qui était comme le berceau et le fi<-'t "-les Fouquet. Le •3o août, les Fouquet et Lionne descendaient à Uhôtel de Rougé qui appartenait à la famille de Mme du Plessis-Bellière (i). Le soir, tandis que Fouquet prenait un repos qui lui était bien nécessaire, le roi travailla avec Colbertet LeTellier aux derniers préparatifs de l'arrestation. Il paraissait prendre grand intérêt à la santé du surintendant, envoyant prendre de ses nouvelles, si bien qu'il l'obligeait en quelque sorte à se faire conduire au château le 3i août, bien que souffrant encore, pour y saluer le roi
Le lendemain, d'Artagnan, souslieutenant de la Compagnie des
Mousquetaires, fut appelé. Cadet de Gascogne, de son vrai nom Charles de Batc Castelmore, c'était un homme de confiance et un obligé de Colbert à qui il devait de l'argent. On le trouva au lit, travaillé par une grosse fièvre, mais le roi soupçonneux enjoignit de l'amener
Louis-Henri de Loménie. com/r île lînenne.
Pointure de Ch. Le Brun.
Gravure de Jo L'Enfant, 1662.
(Bibliotiiil-que Nationale. Estampes.)
(1) Brienne. Mémoires inédits, II, p. 195. Ravaisson. Archives de la Bastille, I, p. 351.
l34 FOtQrF..T
en quelque état qu'il fût. Alors, il se contenta de lui dire, le voyant trembler et grelotter, qu'il l'avait choisi « pour certaine affaire », mais que c'était partie remise à deust ou trois jours et qu'il prit bien soin de sa santé. Le roi semblait avoir oublié la cause de son voyage. Il ne paraissait qu'à une seule séance des Etats et laissait Fouquet faire le nécessaire, grâce à une énorme pression, pour lui obtenir un don gratuit de 3 millions.
Le dimanche 4 septembre, d'Artagnan, dont Louis XIV avait fait prendre quotidiennement des nouvelles, fut mandé au cabinet du roi. Dès qu'il l'aperçut, il l'interrogea sur la Compagnie, en lui faisant à haute voix diverses remarques, afin de dépister tous ceux qui étaient présents. Puis, l'entraînant dans une embrasure de fenêtre, il lui demanda tout bas s'il avait vu M. Golbert. Alors, il lui donna |de vive voi.x l'ordre d'arrestation. L'ordre écrit, d'Artagnan devait le recevoir des mains de Le Tellier. Le mousquetaire aborda celui-ci, comme s'il venait lui demander l'expédition d'une faveur que le roi venait de lui accorder. Le Tellier, comprenant à demi-mot, l'emmena dans sa chambre. Là, il lui fit apporter du vin, car un nouvel accès de fièvre menaçait de terrasser d'Artagnan. Quand il sortit de la chambre de Le Tellier, il était en possession de toutes les instructions nécessaires pour sa mission.
Il était important de ne pas donner l'éveil au surintendant, car on craignait qu'il m? tentât de se réfugier à Belle- Isle. Le roi, pour mieux couvrir son dessein, annonça qu'il chasserait le lendemain. Cela expliquait l'ordre donné aux mousquetaires d'être à cheval de bonne heure. Cela justifiait la tenue du Conseil à une heure plus matinale et l'avis que Brienne fut chargé d'en apporter au surintendant (i). Quand il se présenta à l'hôtel de Rougé, Fouquet était en proie à la fièvre. C'était son jour d'accès et Colbert l'avait trouvé grelottant quand il était venu, après la messe, lui
(1) Kavaisson. Archii>es de la Hasii/le, I, 3'»'
LARRKSTATION Dl SI RINTENDANT IJ.T
demander, de la part du prince, un nouvel effort : S8000 livres pour les dépenses de la marine, saignée de la dernière heure faite à la bourse du surintendant (i). A défaut de Fouquet, Brienne fut reçu par Mme la surintendante, à qui Lau2un et Gourville tenaient compagnie. Des paysannes de Belle-Isle dansaient devant eux dans la grande salle, au son de la flûte et du violon, des passe-pieds de Bretagne. « Elles étaient belles et dansaient très bien. Elles avaient le pied et l'oreille très justes. Elles étaient vêtues d'écarlate avec do grandes bandes de velours noir en rig-rag au bas do leur jupe et par-devant elles portaient des corps fort étroits avec des manches amarantes, toutes galonnées d'or et de noir aussi en zig-2ag, ce qui était fort galant (2). » Brienne ne s'attarda pas à l'hôtel de Rougé. Il se rendit au château pour aviser le roi de la fièvre du surintendant et en reçut l'ordre de réitérer sa visite dans la soirée quand l'accès de fièvre serait passé, pour avoir promesse qu'il serait exact au Conseil. En effet, le soir, quand il revint à l'hôtel de Rouge, Fouquet soulagé soupait avec appétit et chargea Brienne d'assurer le roi qu'il se rendrait au Conseil, le lendemain, dès la première heure. Après cette visite, il reçut, semblet-il, divers avis auxquels il n'ajouta pas foi. On lui conseillait d'envoyer sa chaise, rideaux fermés, au château, tandis qu'il s'échapperait de la ville par un autre point (3). S^'il avait, ce soir-là, des. nouvelles du château, elles contredisaient le pessimisme de ces avis. On y jouait gros jeu, après y avoir soupe gaiement, et on se couchait fort tard, avec le projet de se lever avant l'aube.
(1) Fouquet. Défenses, V, p. 159.
(2) Loménie de Brienne. Mémoires, II, p. 197.
(3) On a prétendu que cet avis venait de La Feuillade qui aurait commis une indiscrétion. (M""® de Motteville. Mémoires, IV, p. 236.) C'est probablement une erreur, l'indiscrétion de La Feuillade n'étant que du lendemain. Les Mémoires de Ghoisy, qui précisent la conversation de Fouquet et de Brienne, indiquent Gourville comme celui qui avait donné l'avis.
l36 FOIQTET
Dès quatre Fieiires du matin, dix mousquetaires, commandés par un brigadier, partaient pour Ancenis oîi ils devaient attendre des ordres. A six heures, comme les jours où le roi allait à la chasse, les mousquetaires gris à cheval prirent position devant la porte de secours du côté des chanaps. Deux escouades, de vingt mousquetaires chacune, se promenaient à pied dans la cour du château ou stationnaient hors de la seconde porte, du côté de la ville. A l'heure convenue, les membres de Conseil arrivèrent, Fouquet l'un des premiers. La séance ne fut pas longue. Le Tellier, « comme une fouine qui sort d'une basse-cour en se léchant le museau teint du sang des animaux qu'elle a égorgés (i) », Lionne et Colbert sortirent les premiers. Le Tellier s'approcha de Boucherat, maître de requêtes au Parlement de Paris, qui faisait alors fonctions de commissaire du roi aux Etats de Bretagne et lui mit dans la main un petit billet en lui disant à voix basse. « Liser vite et exécuter. » Boucherat, parent de P\"iuquet, mais en mauvais termes avec lui, descendit les escaliers, ouvrit le billet et y lut ces mots : « Le roi vous ordonne d'aller tout à l'heure mettre le scellé cher M. le surintendant. » Fouquet, que le roi avait retenu, affectant de chercher .sur une table un papier qu'il ne trouvait pas et guettant par la fenêtre si d'Artagnan était prêt, descendait à son tour les escaliers et, avant de i-emonter dans sa chaise pour aller à la messe, donna le bonjour à Boucherat qui achevait de lire le billet. D'Artagnan, qui avait ordre de n'arrêter Fouquet que lorsqu'il serait sorti de l'enceinte du château, pour ne pas froisser le capitaine des gardes du corps, qui avait la police des demeures royales, avait suivi Le Tellier au bout de la cour où il se promenait sous les arbres avec La Feuillade (u). Tandis que la chaise de Fouquet s'éloignait, en-
(1) Expression du comle de Grammont, citée par Voltaire.
(2) Choisy. Mémoires, p. .'iSS. C'est là l'indiscrétion de La lade. Elle consiste à avoir involontairement détourné l'atten Le Tellier au moment où d'Arta^nan allait l'aborder.
Jean de La Fontaine.
Dessiné par J.-B. Oudry, gravé par C.-N. Cochin et N. Dup. (Bibliothèque Nationale. Estampes.)
l3S l'OlQCET
tourée'd'une telle cohue de solliciteurs, qu'on l'eût dit au" comble de la puissance, le mousquetaire demandait à Le Tellier s'il n'y avait rien de changé. « Non », fit Le Tellier. La chaise à porteurs n'était plus en \'ue. D'Artaanan éperdu courut sur la place qui était devant le château et demanda à Ro-e s'il n'dvait pas vu le surintendant. « Il est sorti du Conseil », lui répondit Roze. Craignant que le coup ne fût manqué, d'Artagnan envoya Maupertuis, son adjoint, annoncer sa déconvenue au roi. Lui-même courait à la ! recherche de la chaise à porteurs qu'il rejoignit, suivi d'une ' quinzaine de mousquetaires, place de la Cathédrale. Il s'approcha de la chaise, arrêta les porteurs, insistant pour l'aire au surintendant une conuuunication immédiate. Alors I"\^uquet mit pied à terre, ôtant à demi son chapeau. « — Monsieur, dit d'Artagnan. je vous arrête par ordre du roi. » Fouquet se fit montrer l'ordre, le lut à plusieurs reprises, disant seulement qu'il croyait «être dans l'esprit du roi mieuxque personne du royaume »; puis, il acheva de se découvrir et changeant plusieurs fois de visage et de couleur, très maître de lui, il dit à d'Artagnan. « — Je vous en prie, que cela ne fasse point d'éclat (i). » Déjà, aux premiers mots de d'Artagnan, courtisans, solliciteurs, amis, tous s'étaient enfuis. A la faveur de cette reculade générale, le départ d'un homme, qui était près de la chaise à porteurs, avait passé inaperçu. C'était Codure, un homme de la reine Anne, à qui Fouquet avait dit à mi-voix : « A Saint- Mandé. » Alors qu'il emmenait Fouquet dans la maison voisine de l'archidiacre du diocèse P'ourché, syndic des Etats et oncle de la première femme du surintendant, d'Artagnan envoyait au roi un de ses mousquetaires. Celuici trouva à la porte de la chambre Roie, à qui il dit tout bas : « Monsieur, faites-moi parler au roi. » Rore gratta à la porte du cabinet où Louis XIV était enfermé avec Le Tellier. Le roi ouvrit lui-même la porte en disant d'un ton
(1) Choisy. Mémoires, 590.
L ARRESTATION I>V SIRINTKNUANT l-i(,
chagrin : « Qui est-ce qui est là? » Alors le niousquetaire dit au roi que le surintendant avait été arrêté. S'avançant dans la salle des gardes, où se tenaient silencieux Condé, Turenne, Villeroy, toute la Cour, le roi dit tout haut : « J'ai fait arrêter le surintendant. Il est temps que je fasse moimême mes affaires. .l'étais résolu depuis quatre mois à le faire arrêter. Si j'ai différé jusqu'à ce jour, c'était pour le frapper au moment où il se croirait au plus haut point de sa fortune et dans le pays où il se flattait d'être le plus considéré par ses établissements et ses amis. » De Lionne paraissait fort ému. Fouquet avait été son ami et leur rôle était en quelque sorte inséparable. Il était très pâle. Le roi interrompit ses propos de colère pour le rassurer : « Les fautes sont personnelles, lui dit-il, vous étiez de ses amis, mais je suis content de vos sei-vices. » Alors'de Lionne eut le courage de supplier le roi d'autoriser Mme Fouquet à partager le sort de son mari. Le refus fut formel (i) et Louis XIV reprit ses menaces contre quiconque aspirerait à la place de Fouquet (2). Quelques heures après, dans la fièvre de son triomphe, le roi écrivait à sa mère et lui faisait une relation nette et sans ambages de ce qui s'était passé, y compris les manœuvres par lesquelles il avait rassuré le surintendant pour le mieux frapper. Il y relatait son discours aux gens de la Cour, assemblés dans la salle des gardes. « Vous n'aurez pas de peine à croire qu'il y en a de bien penauds, mais je suis bien aise qu'ils voient que je ne suis pas aussi dupe qu'ils se l'étaient imaginés et que leur meilleur parti est de s'attacher à moi (3). »
Cependant d'Artagnan, arrivé dans la maison de M. Fourché, avait fouillé Fouquet ainsi que cela s'observait avec les prisonniers d'Etat. Il saisi! tous les papiers qu'il avait sur lui et notamment ce brouillon d'un billet écrit de la
(1) Choisy. Mémoires, 590.
(2) Ravaisson. Archives de la Bastille, I, p. 351.
(3) Œuvres de Louis XIV, V, p. 50.
140 KOLQUET .
main du surintendant et corrigé de celle de Pellisson qui circula bientôt : « Puisque je fais mon unique plaisir de vous aimer, vous ne devez pas douter que je ne fasse ma joie de ^'Ous satisfaire. J'aurais pourtant souhaité que l'affaire que vous avez désirée fut venue purement de moi, mais je vois bien qu'il faut qu'il y ait toujours quelque chose qui trouble ma félicité et j'avoue, ma chère demoiselle, qu'elle serait trop grande si la fortune ne l'accompagnait quelquefois de quek|UL' traverse. Vous m'avez causé aujourd'hui mille distractions en parlant au roi; mais je me soucie fort peu de ses affaires pourvu ipie les vôtres aillent bien (i). » On prétendait que ce billet était adressé à M"'-' de Montalais, intime amie de M'i'^' de La Valliére, étant sortie comme elle de la maison des petites princes.ses d'Orléans- Lorraine. Ce fut Saint-Mars qui porta au roi les papiers saisis. D'Artagnan avait fait prendre à son prisonnier un bouillon commandé la veille par Colbert et, immédiatement ensuite, on l'avait fait monter dans un carrosse du roi avec quatre officiers. L'équipage, trouvant à Mauves une nombreuse escorte, prit la route d'Oudon d'où, en deux journées, on gagna Angers. Avant même qu'il ne fut arrivé à Mauves, Fouquet offrit spontanément à d'Artagnan de lui remettre un ordre enjoignant au conimandant de Belle-Isle de livrer la place au roi. Un courrier était déjà parti pour Fontainebleau emportant l'ordre de mettre les scellés dans les différentes demeures de Fouquet, cher Pellisson, chez Bruant, chez d'autres.
A Nantes, l'hôtel de Rougé était investi depuis "le matin par les mousquetaires, quand Boucherai se présenta. Il fît part à Mme Fouquet de sa mission et n'emporta d'ailleurs que quelques papiers dont il ne fut pas fait description. Vaine, frivole et légère, Mme Fouquet se révéla à ce nioment dévouée et grande dans la douleur. Son unique propos fut de s'informer s'il lui serait [permis d'accompa-
(1) Choisy. Mémoires, p. 590.
l'arrestation Dr sirintendant
tfner son mari. Bouchorat n'avait aucune réponse à lui transmettre. Tandis qu'il opérait, un officier de mousquetaires arrêtait Pellisson, bientôt écroué dans une des tours du château de Nantes. Un intendant, Claude Pellot, intime ami et parent de Colhert, avait saisi les papiers du commis du surintendant. (3olbert, assisté de Boucherai et de Pellot, dépouilla le résultat des saisies. On fit du tout trois paquets : ce qui concernait les affaires d'État fut remis à Le Tellier. Colbert eut les papiers de fmances; le reste, environ ySo pièces, fut entassé 4ans une malle confiée à Le Tellier et qui ne fut
scellée que le lendemain, au moment du départ pour Fontainebleau.
En dépit des précautions soigneusement prises, le courrier, chargé de porter de Nantes à Paris les ordres de saisie et d'arrestation, fut devancé. Codure n'avait pas perdu de temps. Pensant qu'il pouvait être surveillé luimême, il avait prévenu un valet de chambre de Fouquet,
L<jiii^-i\tcuUi.-> l'oïK^ue/, fils (In siirinlendani.
Peinture de P. Lochon. 1656.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
142 KOIQUKT
La Forêt, qu'il savait absolument dévoué à son maitre. La Forêt, sans prendre d'ordres de personne, sortit à pied de Nantes et se rendit à deux lieues de la ville où il savait qu'était le premier des relais organisés par le surintendant. La Forêt poussa tous les relais, arriva à Paris chez Pellisson et y laissant son cheval tout sellé dans la cour du logis, alla porter la nouvelle de l'arrestation de son maitre à Mm'= du Plessis-Bellière. Celle-ci manda chez elle l'abbé Fouquet, qui proposa de mettre le feu à la maison de Saint-Mandé et de brûler, par ce moyen, tous les papiers qui pourraient faire tort à son frère. Heureusement pour Fouquet, M°>e du Plessis-Bellière s'opposa à cet acte de folie, déclarant que ce serait perdre absolument le surintendant qui n'avait rien à se reprocher. L'abbé Fouquet résista, car il tenait à son idée (i). Ainsi, les douze heures d'avance de La Forêt sur le courrier royal ne purent être utilisées et le lieutenant civil d'Aubray trouva à Saint-Mandé toutes choses telles que les avait laissées Fouquet. Séguier opéra en personne à la surintendance. « Fouquet voulait les Sceaux, dit-il en se retirant;^ il les a (2). » Deux maîtres des requêtes partirent pour Vaux avec mission d'apposer les scellés et de mettre dehors tous les domestiques. Dans la rapidité de l'exécution, il se produisit certains épisodes particulièrement odieux. Les enfants du surintendant, dont le dernier avait deux mois à peine, furent jetés sur le pavé et ils auraient couché à la rue si M. de Brancas ne s'était souvenu qu'il avait été l'ami du surintendant et ne les avait recueillis chez lui. La reine-mère autorisa à les conduire à Paris chez leur grand'mère que tous considéraient comme une sainte.
La veuve de François Fouquet n'avait jamais été éblouie par la fortune de son fils, « elle était aussi humble que la
(1) Choisy. Mémoires.
(2) nuUetin du Comiif liislurii/ue, 1M49, p. tO."».
l'arrestation Dr strintendant 143
femme du surintendant était fiére et insolente (i). >• Elle épanchait ses inquiétudes auprès du père Vincent de Paule qui lui répétait souvent : « Donnez à Dieu la mère et l'enfant. » Quand I.a Forêt, terminant sa tournée de famille, lui annonça brusquement l'arrestation de son fils, elle tomba à genoux : « Je vous remercie, mon Dieu, je vous avais toujours demandé de faire son salut, en voici le chemin. »
A Belle-lsle, un simple lieutenant des gardes nommé Sezan avait pris possession de Palais. Le commandant La Haye des Noyers, instruit de l'ordre royal, répondit sans hésitation qu'il obéirait conforniémcnt au.x instructions de son seigneur Fouquet. Deux jours après, Fourille. cohtmandant les mousquetaires, arrivait avec i5o soldats et l'ancienne garnison était relevée aussi pacifiquement, aussi courtoisement, que s'il se fut agi d'vme parade à la garde montante (2). D'ailleurs, toutes ces anaitiés, dont F"ouquet faisait tant de compte dans son plan de défense et auxquelles il n'avait pu songer à faire appel, s'étaient effondrées en mênie temps que sa puissance. Ceux qui s'intéressaient encore à lui se sentaient trop menacés pour oser parler. Gourville, saigné de 5ooooo livres par Colbert, avait pris la fuite et s'était réfugié en Poitou (3). Saint-Evremond .s'était exilé. D'autres, retournant brusquement leur veste, comme Gesvres, exprimèrent le regret de n'avoir point été choisis par le roi pour arrêter leur ami (4), Seul, Pierre Chanut, ancien ambassadeur en Suède et en Hollande, écrivit à Colbert pour présenter une sorte de défense du surintendant, qui est, disait-il, tout entier dans la bonté
(1) Choisy. Mémoires, p. 590.
(2) Fouquet. Défenses, IX, p. 6.
(3) Brienne. Mémoires, II, p. 208. Avant de partir, il se fit autoriser à prêter 2 000 pistoles à M™« Fouquet. Les scellés mis sur ses papiers n'avaient rien produit puisqu'il les avait épurés. Il rendit sans doute d'autres services à Colbert.
(4) Brienne. Mémoires, II, p. 207»
144 KOt'QlET
du roi, « Si j'étais, disait-il, en état de le servir pour le démêlé de son domestique, lequel j'estime être dans un abime effroyable, j'aurais la hardiesse d'en demander la permission et de continuer avec lui une amitié innocente. » (i) Les financiers étaient consternés. C'étaient leurs créances irrécouvrables, car l'arrestation du surintendant avait pour conséquences sa ruine et la perte de leur gage ; c'était aussi l'avènement d'un régime qui, sans doute, paierait les dettes du passé par des amendes et des confiscations. Les poètes, les gens de lettres, les protégés de tous genres, comblés des dons de la générosité du surintendant, laissèrent quelque temps sommeiller les ténToignages de leur reconnaissance. ^Seul, le pauvre petit journaliste Loret, osa dès le lo septembre, protester de sa sympathie pour Fouquet qui,
A toujours paru bon et sage
ajoutant que s'il pouvait
De son sort adoucir la rigueur, Il le ferait de tout son cœur (2).
Les flatteurs de Séguier, ceux de Colbert, affirnaèrent à leurs patrons que ce coup de maitre du roi lui attirerait beaucoup [de bénédictions de ses [peuples. « La nouvelle, écrivait Berryer à Colbert, a bien surpris du monde et n'en a pas autant affligé qu'on aurait pu croire... .hunais affaire n'a fait autant d'éclat que celle-là en France (3). » Le peuple
(l'> RavaissoT». Archives de la Bastille, I, 36L
(2) I.a Muse hiêtorique, III, p. 401.
(3) Ravaisson. Archives de la Bastille. I. Berryer joua un rôle très important dans le procès et fut chargé par le roi, selon l'expression du chancelier Séguier, « de voir et de solliciter en particulier les membres de la Ghamhre de justice et de leur faire entendre ce qui était dans l'intérêt de Sa Majesté ». D'Ormesson et plusieurs autres commissaires le qualifièrent nctteoient de faussaire.
LARRESTATION Df SIRINTENDANT I4.->
saluait dans Tarrestation la fin de ses souffrances. Comme les mousquetaires de d'Artagnan arrivaient à Angers, encadrant le carrosse du prisonnier sur lequel ils veillaient jalousement, les gens du faubourg leur criaient : « Ne craignez pas qu'il s'échappe. Nous l'étranglerions plutôt de nos mains. » On ne devait pas tarder à rabattre de ces illusions (i).
(1) Journal d Olivier d'Ormesson, II, p. 99.
Le Procès.
son arrivée à Fontainebleau, Louis XIV dut, avant tout, se préoccuper d'emprunter deux millions de livres au duc de Mararin et tout autant à Herwarth. Au point de vue de l'administration, il acceptait le plan de Colbert qui consistait à annuler les contrats en co»urs, à payer les dettes non en argent, mais en rentes et à établir une une Chambre de justice. C'était, en somme, une banqueroute partielle, décidée et absoute en vertu de la loi. du plus fort, en mênae temps qu'une Chambre de justice fournirait le moyen, si l'on avait des magistrats souples, de reprendre aux financiers, de gré ou de force, tout ce qu'il plairait au roi d'extorquer. Le conseil des finances, qui remplaçait la surintendance, ne montra pas beaucoup d'ardeur, malgré l'approbation royale, à adopter dans son ensemble le plan de Colbert.
Celui-ci dirigea en personne les inventaires des papiers trouvés dans les différentes demeures de Fouquet. Quels que fussent les documents saisis, les procès-verbaux s'abstinrent de les décrire. Colbert enxportait ce qui lui convenait ou le confiait au greffier Foucault et quand il était absent, les commissaires qu'il avait choisis, MM. de Lauzon, de Lafosse et Poncet (i) lui faisaient communiquer les pièces, dont il n'était fait aucun usage que par son avis. « Monsieur Poncet, lui écrivait l-'oucault le 3 Octobre iGGi, s'est chargé de quelques pièces pour vous
(1) MM. de Luuzun et de Lafosse étaient conseillers d'Ktat; Poncet conseiller au Parlement.
LE PROCKS
faire voir et entre autres d'une lettre, que l'on n'a pas jugé devoir être inventoriée (i) ». Inventoriée, cela veut dire non pas décrite mais mise en liasse, sans cote indiquant le nombre des pièces, et jetée dans de grands sacs étiquetés.
Gnillaume de Lamoi'gnon.
Composition et gravure de Nicolas de Poillv.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
A quoi bon, d'ailleurs, 'se préoccuper de documents « qui ne regardaient ni la succession, ni les créanciers » ? Cette expression du commissaire Lafosse (2), qui indiquait fort bien que l'on considérait P\^uquet non seulement comme condamné mais comme mort, marque bien les dispositions des gens qu'employait Séguier.
(1) B. Nat. Mss. Colbert. l03.
(2) Ravaisson. Archices de la Bastille, I, p. 367.
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Dans la iséance du 20 septembre, où Von trouva le projet de défense rédigé par Fouquet, Colbert mit la main sur le document, le laissa sous son scellé entre les mains de Foucault et partit pour Fontainebleau. Le lendemain, il ne reparut pas et ce ne fut que le 22 septembre que l'on inscrivit dans l'inventaire le papier trouvé deux jours avant (i). Le 23 septembre, Colbert envoyait un maréchal des logis de mousquetaires prendre possession des pièces inventoriées à ce jour (2]. Les comimissaires estimèrent qu'il fallait obéir au roi. Ils réunirent donc tous les documents demandés qui étaient de trois sortes : papiers de fmances, pièces regardant la conduite particulière du surintendant, « lettres missives presque toutes sans signatures et en des termes qui ne peuvent servir qu'à déshonorer quelques femmes pour leur trop grande liberté ». Les commissaires se permettaient d'observer que la chute du surintendant menait grand bruit dans toute la France et particulièrement dans Paris où l'oi\ parle dans toutes les assemblées « que ledit Colbert qui n'est pas tenu pour le meilleur ami qu'eût l'accusé, est venu prendre les actes qui pouvaient servir à sa justification ». C'est qu'il s'était passé à Saint-Mandé quelque chose qui avait sans doute frappé les commissaires. Le 7 septembre, quand on avait mis les scellés, les deux maîtres des requêtes, qui avaient trouvé les gardes du corps occupant cette résidence, avaient noté que dans le cabinet de Fouquet, il y avait sur le bureau quelques papiers de nulle conséquence. Or, après la première séance de travail avec Colbert, alors que le procès-verbal officiel ne faisait mention de la découverte d'aucune pièce importante, Poncet, rentré à Paris, prévenait Séguier par dépèche « qu'il y avait sur le bureau un écrit signé des adjudicataires des gabelles du bail [précédent, par lequel ils s'obligeaient de payer, par an, à une personne dont le nom est en blanc, la somme de 120000 livres » et portant en marge
(1) Ravaisson, Archives de la Bastille. I, 368.
(2) Défenses, IV, p. 395.
mention de paiement aux échéances (i). Les commissaires chargèrent Poncet de porter non à Colbert, mais au roi, les pièces cachetées et le cahier paraphé de la main de Colbert. « Le roi rendra ou renverra le tout en faisant connaître sa volonté. » Les papiers présentés au roi, Louis XIV ne parut s'intéresser qu'au projet de défense qu'il restitua quelques . jours après à Poncet. Le tout fut rapporté à Saint-Mandé, à l'exception des lettres de femmes qui « n'allaient qu'à les décrier ». Il semble seulement que pendant la suite des travaux des commissaires, Foucault ait été chargé du rôle de contrôleur préventif de l'inventaire. « Je vous envoie deux pièces, écrit-il le 27 septembre à Colbert, l'une est une lettre que j'ai cru devoir être de la main de la belle-sœur de
M. Fouquet. Nos messieurs ne l'ont observée ni connue
Comme elles ne sont ni paraphées ni inventoriées, vous en disposerez comme il vous plaira (2). » Le 28 septembre grand émoi. Le commissaire Lafosse a trouvé une lettre de femme relative à une intrigue d'amour concernant une fille de la reine et où il est fait, allusion « à tout ce qui se passa » entre le roi et Madame. « Je tremble à vous écrire ceci, mande Lafosse à Séguier et je crus qu'il fallait faire une grande considération sur cette lettre, que M. Poncet mit à part pour en avertir M. (Colbert. .le sais bien que ce serait une chose à dire plutôt par vous à la reine-mère qui voudrait, indubitablement, que la lettre fut supprimée sans aller jusqu'au roi. » Colbert classa la lettre avec celles que Poncet avait récemment laissées à Fontainebleau.
Les papiers, gardés par Colbert, ne tardèrent pas à faire plus de bruit encore que le procès. Mll<^ de Menneville, qui venait de voir Damville mourir, fiancé récalcitrant, en habit de capucin, en fut perdue de réputation. Elle dut
(1) Fouquet. Défenses. IV. p. 182. Cabinet historique. 1865, p. 115. — Fouquet a soutenu dans ses Défenses, avec quelque apparence de raison, que si cette pièce s'était trouvée sur son bureau après la visite de Colbert, elle n'avait pu y être apportée que par lui qui était le dépositaire des papiers du Cardinal. (2) Ravaisson. Archives de la bastille, I, p. 376.