‹ Fouquet, surintendant général des finances; d'après les documents d'archives et les mémoiresChapitre 12 sur 15 · I.'^O KOIQIET · texte numérisé non relu

I.'^O KOIQIET

des amis de Colbcrt. Mais Lamoignon protesta en faveur des droits de la défense et Lefèvre d'Orntesson déclara qu'on devait donner à Fouquet les moyens d'écrire. Le 5 octobre, le procureur général Talon conclut à Vappointement, c'est-à-dire à ce que l'affaire fut mise au point pour être jugée. C'était le début de la seconde phase jde l'instruction. Alors, on nommait un rapporteur, qui devait examiner le système d'attaque du Procureur et le système de défense des avocats. Au criminel, l'appoinlement était une forme qui n'était pas nécessaire. Lamoignon le fit observer, en se rangeant toutefois à l'avis du Procureur Général, parce qu'il envisageait, disait-il, surtout la question des restitutions pécuniaires qui étaient en cause. Au point de vue du but poursuivi. Talon avait certainement fait une grande maladresse. Ce qui y avait poussé, c'était la convoitise de Colbert qui, croyant Fouquet solvable, suivant l'affirmation de Foucault, espérait obtenir condamnation pour 8 à qoo.ooo livres. Il était d'usage que l'accusé put récuser pour la fonction de rapporteurs les juges qui lui paraissaient suspects. Comme Fouquet n'avait pas été admis à conférer avec des conseils, sa mère et sa femme voulurent exercer son droit de récusation a sa place et le firent porter sur Lefèvre d'Ormesson et Le Cornier de Sainte-Hélène. L'un travaillait depuis plusieurs mois avec Berryer; l'autre passait pour lié d'intérêts avec lui. Prévenu de cette récusation, Colbert et Le Tellier résolurent que le roi désignerait d'Ormesson et Saint-Hélène comme les rapporteurs du procès. Vainement, Lanaoignon essaya de résister. Il fut mandé à la Cour. Il représenta qu'il s'était toujours fait une loi de ne pas donner aux parties les rapporteurs qu'elles demandaient et de ne pas leur imposer ceux qu'elles excluaient. « Dites que c'est moi qui vous l'ai conunandé », répliqua le roi. Lamoignon se retira et hésita encore plusieurs jours. On ne désobéissait pas à Louis XIV. Le magistrat se souvint que les désirs du pouvoir sont des lois; il réfléchit d'autre part que Saint- Hélène et Ormesson avaient réputation de magistrats

LE PROCES ibj

intègres et, après six jours de résistance, il nomma rapporteurs les deux commissaires désignés par le roi. « Ce n'a pas été sans quelques contestations », écrivait Foucault à Colbert (i).

Par contre, Lamoignon tint bon pour que la défense fut assurée par les deux avocats qu'avaient choisis les dames F"ouquet. C'étaient deux sommités du barreau, Lhoste qui avait été bâtonnier et Auzanet qui passait 70 ans, mais dont rien n'égalait la rectitude de jugement et la droiture de cœur. Ils trouvèrent en Fouquet un client qui savait à merveille se défendre lui-même, à qui le secret n'avait rien fait perdre de sa lucidité et de sa présence d'esprit. Mis au courant par ses défenseurs de tout ce qui intéressait son affaire, Fouquet se mit à écrire, dès lors, ses premières défenses. Cependant, à la Chanibre de justice, on perdait le temps en escarmouches. Talon, éperdùment amoureux de la maréchale de L'Hôpital, multipliait les fautes de procédure. Ses amours n'étaient un secret pour personne, caries recueils du temps font maintes allusions à Françoise Mignot :

Veuve d'un illustre époux,

Vous nùus la donnez bonne,

Quand vous faites les yeux doux

A ce grand pédant qui vous talonne.

Le grand pédant en perdait l'esprit. Tout entier au désir de plaire, il ne travaillait plus, et, quand il travaillait, il brouillait tout. « Le sieur Colbert, qui me considère comme une proie » faisait payer à la Maréchale le traitement arriéré de son mari pour être agréable à Talon. Les deux compères se mettaient d'accord pour évincer Lamoignon. Il leur fallait un compère. Ce fut le chancelier Séguier. Séguier avait été fort mal avec Omer Talon. « Il se trouva, notait celui-ci dans ses Mémoires, dans la haine publique, tant à cause qu'il avait été établi dans cette charge par défunt M. le cardinal de Richelieu, aux volontés duquel il

(1) B. Nat. Mss. /iis 7628.

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avait déféré absolument,, comme aussi parce qu'il s'était extraordinairement enrichi. » Sa fenTme avait eu la réputation d'une galante (i).

Elle contrefait la bigote, disait une Maiarinade.

Assaisonnant ses voluptés

D'eau bdnite et de chanté.

Son mari caresse les moines;

Elle caresse les chanoines

Et fait avec chacun deux

Ce que Ion peut faire étant deuxf2).

On disait qu'elle avait longtemps entretenu le comte d'Harcourt et que Séguier, incorruptible personnellement, n'avait ni pu ni voulu l'empêcher de grapiller à côté de lui. Cette honnête dame avait un caractère du diable et Séguier passait pour aller se consoler avec des grisettes, parmi lesquelles il était connu sous le surnom de Pierrot. C'est pourquoi Arnaud d'Andilly dira de lui que c'était « Pierrot métamorphosé en Tartufe ». Séguier s'offrit à reprendre la présidence de la Chambre de justice. Restait à débarquer Lamoignon. Colbert y employa le roi, qui, le 6 décembre, fit entendre à Lamoignon qu'il ne pouvait suffire au double travail du Palais et de la Chambre de justice. Le Président comprit. Il cessa de paraître à la Chambre, mais il y laissa son esprit et le parti de la résistance no fut pas, en somme, affaibli par son éloignement.

l'ouquet continuait d'écrire et de publier ses DcJ'cnses. Elles produisaient beaucoup d'effet dans le public. Même d'anciens adversaires, comnie (îuy Patin qui fréquentait cher Lamoignon, se mettaient à ténaoigner dans leurs conversations et leurs correspondances, l'intérêt qu'ils prenaient à sa cause. Talon s'était décidé à abandonner la plupart des points que l'on avait crus établis par le travail de

(1) Mémoires (l'Orner Talon, collection Mit baud, t. X.VX, 95.

(2) La Milliade.

LE PROCKS

Berryer. D'Ormesson commença son rapport le m avril i663. Il examina d'abord la première production de Talon. Puis, il passa à celle de Fouquet qui l'occupa de longs mois. Le 3o mai, la Chambre de justice était transférée à l'Arsenal et quelques jours après, 3r)o mousquetaires amenaient Fouquet de Vincennes à La Bastille. D'Artagnan était confi r m é dans sa charge de gardien du prisonnier.

Une vérification de pièces voyait s'écrouler toute l'accusation de péculat et de malversation .

C'étaient deux années de procédure de perdues. Pour contrebalancer les chances, on fit saisir les Défenses de Fouquet

qui produisaient trop d'effet dans le public. « Il court ici, disait Guy Patin, un gros factum pour lui, in-quarto dans lequel se voient d'étranges choses. Ses amis ont grand'peur pour lui et ont raison ce me semble. » Colbert, furieux des néfastes résultats de la procédure paperassière dans laquelle s'était engagé Talon, le visitait par ordre du roi, le 2b novembre, pour le prévenir que les affaires du Parlement désirant sa présence, on avait résolu

Denis Talon.

Portrait par Nanteuil.

(Bibliotlit'qiie Nationale. Estampes.)

ihO FOfQrET,

de le dispenser:de la Chambre de justice. C'était une dis-f «frâce dcguisée. Il fut même un instant question de l'exiler à Brisach, mais il avait été mêlé à trop de tripotages pour ne pas être devenu personne intangible. Sa mère, femme d'une vertu terrible, se chargea du châtiment en lui imposant, sous sa férule, une vie d'amers repentirs, jusqu'à son mariage avec M"e Favier du Boulay.

Chamillart, qui le remplaça, était maître de requêtes et venait d'être commis à la recherche de prétendues malversations pratiquées à la forêt de Compiègne par le grand maître des Eaux et 1-orêts. Un de ses premiers actes fut d'essayer d'amener d'Ormesson à faire cause commune avec lui. Le rapporteur se mit aussitôt sur. la défensive. On le prenait pour plus naïf qu'il n'était.

Fouquet s'était inscrit en faux contre deux procès-verbaux rédigés par Pussort et Voisin. Jusque là, la plupart des rapports de d'Ormesson relatifs à des questions de procédure avaient paru défavorables au surintendant. Cette fois, il estimait qu'il fallait une vérification en présence de Fouquet. C'est dans ces conditions que le 2G janvier 1664, accompagné de Chamillart et de Foucault, il se trouva pour la première fois, depuis sa disgrâce, en face de Fouquet. Il admira le calme, la présence d'esprit du prisonnier, parlant librement, sans ressentiment, de son procès comme s'il s'ayissait des affaires d'un autre. Dans cette première séance et dans celle qui suivit. Chamillart se niontra maladroit, grossier, sans éloquence. Fouquet. grave et un peu narquois, semblait assister en Spectateur aux débats qui s'allumaient sans cesse entre le procureur et le rapporteur. A la fin, d'Ormesson se fâcha. « Je n'admets pas qu'on me donne le fouet tous les matins. M. de Chamillart est une manière de correcteur que je ne souffrirai pas. »

Autant Chamillart perdait à être vu de près, autant les actions de Fouquet montaient dans l'esprit du rapporteur. Maintenant qu'il possédait à fond l'affaire, il voyait, d'une part, des irrégularités de procédure que l'aveuglement de la passion et la négligence ne suffisaient peut-être pas à

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expliquer; de Vautre, des fautes de formes beaucoup plus que des erreurs de fond. Il cherchait des crimes et ne les trouvait pas. Fouquet répondait à merveille. Ses explications étaient plausibles, judicieuses, fondées en preuves. Peutêtre sur certains points restait-il quelques nuages, mais le doute ne doit profiter qu'à l'accusé. Le magistrat doit rechercher la vérité. Le rapporteur n'est pourtant ni un accusateur ni un dénonciateur. C'était à Chamillart d'apporter la preuve des faits délictueux et d'Ormesson l'en jugeait chaque jour plus incapable. (Certes, ce n'était pas dans ces dispositions d'esprit à l'égard de Fouquet qu'il avait entrepris sa tâche. Il avait des préventions, contre lesquelles il avait eu à lutter, notamment ce sentiment très humain qui résultait de la tentative de récusation faite par la famille. L'éloignement de Lamoignon,le mécontentement qu'éprouvait iu\ honame pour lequel il avait le plus grand respect, l'avis de son cviré qui avait été le confesseur demandé par Fouquet et qu'on n'avait pas laissé pénétrer jusqu'à lui, ses amitiés et ses habitudes de vivre, qui le rangeaient dans la cabale des dévots, avaient eu aussi leur part dans son évolution. A certains moments, il devait même se denaander s'il ne s'était pas abusé toute sa vie sur des hommes qui lui semblaient au moins se déshonorer par leur platitude. La marquise de Sévigné, qui fréquentait la Cour, cherchant à y plaire pour mieux établir sa fille, n'avait pas encore entrepris le siège du rapporteur. Mais Turenne, qui estimait que Séguier se conduisait comme un « homme sans honneur et prostitué » ne déclarait-il pas à qui voulaii l'entendre qu' « on avait fait la corde si grosse qu'on ne pouvait plus la serrer pour étrangler M. Fouquet ». « Il faudra, disait-il, le claquemurer à Pignerol sans jugement. On ne trouvera pas de juges pour prononcer une condamnation à mort (i). » D'autre part, Colbert. pour accélérer le jugement, avait jugé

(1) « M. Culbert, disait Turenne, a plus d'envie que M. Fouquet soit pendu et M. Le Tellier plus de peur qu'il ne le soit pas. « (Jules Lair. Nicolas l'oiu<jiie(, II, p. 177.)

LE PROCÈS l63

à propos d'aller porter au père de Lefèvre d'Ormesson les plaintes du roi contre les lenteurs du rapporteur : « Un sermon ordinaire dure une heure, répliqua le vieillard, mais un prédicateur, s'il prêche la passion, n'est pas trop long parlant trois heures. » Et comme Colhert insistait, parlant de Fouquct dont « la fortune était abimée » et du roi qui « tenait toutes grâces dans ses mains », le vieux serviteur de la monarchie se redressa. « Nous avons peu de biens, dit-il, mais ces biens nous viennent de nos pères. » Cette apostrophe, adressée à un ministre descendant d'une famille de marchands de Reims dont le père avait dû quitter cette ville après faillite, était assez rude ii). En même temps qu'on essayait d'intimider d'Ormesson, on évinçait Boucherai qui représentait trop dans la (^hanihre et Eanxoignon et Turenne.

Puis, sous prétexte que la Cour se transportait à Fontainebleau et qu'il convenait d'assurer la sûreté de la Chambre de justice, en la faisant siéger dans le voisinage de la Cour, on emmenait Fouquet à Moret. C'était un prétexte pour éloigner l'accusé de ses conseils. On prétendait que d'Artagnan assistât à leurs conférences. Le procédé réussissait mal. Poussé à bout, Fouquet s'inscrivait en faux et en détournement de pièces contre Colbert. Signe avant-coureur des dispositions de la Chambre, elle adoptait les conclusions de d'Ormesson qui se refusait à croire aux actes imputés à Colbert, mais demandait que la requête fut jointe au procès, car « peut-être les faits paraîtraient-ils un jour si considérables qu'il deviendrait nécessaire de les relever ».

(1) Une chanson satirique disait:

Colbert avait un grand-père, Qui n'était pas si puissant Ni si riche que son père, Mais qui vivait plus content.

Il portait sous son aisselle Une ravissante vielle Qui, du son de ses accords, Lui tirait la fsûm du corps, etc.

164 KOt'QfET

C'est sur cette décision, que ta Chambre de justice rentra à Paris. Le 14 août, d'Artay'nan ramena Fouquet à la Bastille, Chemin faisant, à Charenton, le prisonnier put embrasser sa femme et ses enfants, d'Artagnan ayant ralenti la marche du convoi. Le 18 août, Mme p'ouquet et sa bellemère insistaient dans de nouvelles requêtes sur Tinscription en faux et demandaient la récusation de Voisin et Pussort fc coupables de faux au préjudice de l'accusé ». Les altérations d'écriture étaient indiscutables. Elles furent reconnues par Saint-Hélène. Alors, on fit des efforts désespérés pour circonveiiir le rapporteur. Les deux magistrats, transjormés en accusés, imputèrent toutes les fautes à Talon et à Berryer. Au nxoment où la délibération allait s'ouvrir, Séguier renvoya la séance au lundi. Le dimanche permettrait une action suprême en faveur des récusés. Les conclusions de d'Ormesson portaient que les trois procès- verbaux étaient trois faux. Il ne croyait pas Pussort et Voisin coupables d'une « action si noire » ; c'était Berryer, « le plus déshonoré de tous les hommes » qui avait été l'auteur de ces sales pratiques ». Il « mériterait qu'on décrétât contre lui ». D'Ormesson estimait que MM. Pussort et Voisin devaient s'abstenir de juger, mais, par un nxouvement de conscience, et non par une récusation légale.

Pussort et Voisin restèrent donc juges. Quelques jours après, le roi évoquait à son conseil la requête de Fouquet contre Golbert, Berryer et f oucault et le i5 septembre 16Ô4, il déboutait Foucjuet (i). L'arrêt fut enregistré par la Chambre de justice, sans que personne ne dit mot, et, le lendemain, Berryer se trouvait installé comme par le passé chez Séguier.

Le président de Nesmond et le conseiller Fayet étaient tombés malades. L'accusation s'en félicitait, car elle considérait ces deu.v magistrats comme suspects d'impartialité. On était à la veille de la partie décisive du procès. Le procureur général Ghamillart venait de déposer des conclu-

(1) Archives Nationales. E. 1725.

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Ifl?

siens qui modifiaient celles de Talon. I.es conclusions de Talon tendaient à ce que Tacçusé convaincu du crime de

Grnvé par Delegorgue, d'aprèg le pastel original de Nanteuil, (Bibliothèque Nationale. Estampes.)

péculat et autres cas du procès, fut pendu ù tme potence élevée dans la cour du Palais et ses biens confisqués au

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roi. Le 14 novembre, Chanaillart ajoutait a l'accusation de péculat celle de lèse-niajestc. En la forme, il se contentait que Fouquet fût pendu en la place qui est devant la Bastille. Maintenant, Fouquet devait monter sur la sellette. En entrant dans la salle de l'Arsenal où siégeait la Chambre, il s'inclina deN'ant le chancelier, salua les juges avec révérence et, sur l'invitation de Seguier, s'assit sur la sellette. Il était vctu d'un habit court en drap d'Espagne noir, avec un petit collet uni et un manteau. Il refusa très fermement de prêter serment et cette attitude divisa aussitôt la Chambre. Séguier avait l'intime désir de le juger comme un muet. Cependant, le courant favorable s'accentua. 11 en fallut bien venir à un interrogatoire qui occupa plusieurs séances. Le chancelier, très vieu.x, très fatigué, ne brillait pas dans ce colloque avec l'accusé. Fouquet avait réponse à tout, avec beaucoup de présence d'esprit et d'à-propos. Quand il sortit de l'audience le iS novembre, quelques-uns des commissaires lui ôtèrent leur bonnet. Le contact des juges avec l'accusé lui gagnait des syuTpathies parmi eu.\. Les amis, Mme Je Sévigné en première ligne, qui visitait quolidiennenaent d'Ormesson, se multipliaient en sollicitations (i). La reine Marie-Thérèse venait d'être si malade à la suite de couches que l'on avait désespéré de sa vie. M"* Fouquet la mère lui avait fourni un emplâtre qui avait fait merveilles. Tout Paris disait que l'emplàtrc de M^c Fouquet avait guéri la reine. « C'est une sainte que Mme Fouquet et elle peut faire des miracles. » Anne d'Autriche, qui s'était déjà déclarée en faveur de l-'ouquet en j'aisant remettre à ses avocats des pièces utiles pour sa défense 12»,

(1) La correspoiidunce de M""" de Sévigné avec Pomponne, en quelque sorte exilé, est un des ducunients qui nous ont le mieux conservé le ténioignag-e des émotions pur lesi|uelles passèrent aux cours du procès les amis du surintendant.

(2j Talon avait reproché à Fnu<|uet d'avoir ordonné de payer aux sieurs de (îrave et Oodure << tout ce qu'ils voudront >>. [Défenses, VI, p. 171.) Fouquet produisit une attestation de lu reine des sommes reçues pour elle par ses deux agents. [Ormesson . Journal. II, t. 42.) Le roi furieux exila l'abbé de Grave et le prit de très haut avec sa mère.

LE PROCES l'V

plaça sur le passage du roi M™« Fouquet et Mm» de Charost et, riTulgré sa courtoisie naturelle, Louis XIV passa « avec une grande fierté » sans jeter les yeux sur les pauvres femmes agenouillées.

Le surintendant ne se contentait pas de discuter avec la plus grande lucidité les charges qu'on élevait contre lui. Le 20 novembre, comme il traversait l'Arsenal pour rentrer à la Bastille, il vit des ouvriers qui travaillaient à un bassin de fontaine. Il alla à eux, accompagné de d'Artagnan, et donna son avis sur le travail; puis, il se retourna eu riant vers son gardien et lui dit : « N'admirez-vous point de quoi je me mêle? mais c'est que j'ai été autrefois assez habile sur ces sortes de choses. » « Ceux qui aiment M. Fouquet, ajoutait M™^ de Sévigné racontant cette anecdote à Pomponne, trouvent cette tranquillité admirable. » Le 27 novembre, elle alla voir le surintendant à la sortie de r.\rsenal avec quelques amies. Il était seul avec d'Artagnan, suivi à quelque distance par cinquante mousquetaires. Il paraissait assez rêveur. « Pour moi, quand je l'ai aperçu, écrit M"»^ de Sévigné, les jambes m'ont tremblé et le cœur m'a battu si fort que je n'en pouvais plus. En s'approchant de nous pour rentrer dans son trou, M. d'Artagnan l'a poussé et lui a fait remarquer que nous étions là. Il nous a donc saluées et a pris cette mine riante que vous lui connaissez. Je ne crois pas qu'il m'ait reconnue; mais je vous avoue que j'ai été étrangemement saisie quand je l'ai vu entrer dans cette petite porte. Si vous saviez combien on est malheureu.x quand on a le cœur fait comme je l'ai, je suis assuré que vous auriez pitié de moi. Mais je pense que vous n'en êtes pas quitte à meilleur marché, de la manière dont je vous connais. »

Plus l'interrogatoire se prolongeait, plus le chancelier y paraissait médiocre. Le jour fixé pour la clôture, le 4 décembre, Fouquet eut à s'expliquer sur le fameux projet de défense. Le ton de confusion et de regret qu'il employa pour parler des circonstances dans lesquelles il avait eu la folie de rédiger cette pièce, fit beaucoup d'impression.

1^8: FOIQIKt

Séguier. bien qu'il eût reçu plusieurs fois avis Je Colhert d'être bref dans ses interrogatoires, interrompit. Il tenait absolument à trouver Fouquet coupable d'un crime d'État. A la fin, la colère s'enapara de l'accusé. ■( Ce que j'appelle crime d'Etat, répliqua-t-il, c'est quand on est dans une charge principale, qu'on a le secret du prince, et que tout d'un coup on se met du côté des ennemis, qu'on engage toute sa famille dans les mêmes intérêts, qu'on fait livrer les passages par son gendre et ouvrir les portes à une armée étrangère pour l'introduire dans l'intérieur du royaume. Voilà, messieurs, ce qu'on appelle un crinae d'Etat. » (>ette allusion directe à la conduite de Séguier durant la seconde l-"ronde était un coup terrible pour le chancelier. Tout étourdi d'une pareille attaque, il laissa parler l'^ouquet tant qu'il voulut 1 1 1. A midi, il avait termine. Il se retira en saluant ses juges, encore chaud de la bataille qu'il venait de li\'rer. Le lendemain matin, d'Artatagnan vint le visiter dès huit heures du matin. H le trouva au coin du feu, lisant un livre d'oraisons. « Je suis valet à louer, lui dit Fouquet, je n'ai plus rien à faire qu'à prier

Dieu et à attendre le jugement le suis résolu et préparé

à tout )' (2).

D'Ormesson, cependant, travaillait à son rapport. « C'est à M. d'Ormesson à parler, écrivait M'"" de Se vigne le 5 décembre, il doit récapituler toute l'affaire. Cela durera encore toute la semaine prochaine. (]'est-à-dire qu'entre ci et là, ce n'est pas vivre que la vie que nous passerons. Pour moi, je ne suis pas reconnaissable et je ne crois pas que je puisse aller jusque là. M. d'Ormesson m'a priée de ne plus le voir que l'affaire ne soit jugée. Il est dans le Conclave et ne veut plus avoir de commerce avec le monde. Il affecte une grande réserve; il ne parle point mais il écoute et j'ai eu le plaisir, en lui disant adieu, de lui dire tout ce que je pense. » Le ô décembre, d"Orn;esson termi-

(1) D'Orme.satin. Journal, 11, 363.

(2) .Jules Lair. Nicolas Foucqiicl, II, p, 360.

LE PROCÈS ll)p

nait son travail (i). 11 avait (?crit tout co qu'il voulait dire, afin que sa parole n'allât pas au delà de sa volonté.

Depuis plusieurs semaines atteint de fièvre quarte, le président de Nesniond venait de mourir subitement d'un ér)'sipèle. Avant d'expirer, il avait charge ses héritiers de demander pardon à la famille du surintendant de ce qu'il avait opiné contre la récusation de Pusfjort et de Voisin. Il avait eu le tort de céder à de puissantes sollicitations et de compter sur leurs promesses qu'ils se désisteraient d'euxmêmes, dès que la (Chambre aurait prononcé en leur faveur. Cette déclaration, iii articule niortis, du président de Nesmond, causa grand émoi dans le nionde judiciaire. Klle eut une énorme importance dans la bataille qui allait se livrer. I.c président de Nesmond avait dans la Chambre de justice des amis fidèles a qui la voix du mourant tra(;ait la ligne du devoir.

D'Ormesson commença sa récapitulation le lo décembre. Le 12 à midi, il avait terminé et, comme Séguier le pressait d'opiner immédiatement, il se déclara fatigué. Le i3 décembre, il donnait son avis sur les neuf chefs d'accusation au.xquels était réduit le procès. Tout en blâmant Fouquet de plusieurs fautes considérables, tout en admettant que certains actes autorisaient le soupçon, il ne trouvait pas de crime dans l'affaire. Il y avait de grands abus de forme, rien de considérable au fond. Les dépenses de Fouquet lui paraissaient au delà de toute raison et c'était sur ce point seul qu'il senTblait trouver motif à condamnation. Bref, son avis était le bannissement à perpétuité et la confiscation des biens. « Je commençai, nota-t-il dans son journal, mon opinion à neuf heures et un quart, et je la finis à midi et demi sonné. J'ai été assez heui*eux pour dire

(1) Le 6 décembre, c'était le jour de saint Nicolas, à la fois patron de Fouquet et patron de la paroisse qui longtemps avait été la sienne et était demeurée celle de son rapporteur. Claude Joly, leur curé, considérait ce fait comme « une observation bien favorable à raccusé ». Il est possible qu'il eût déjà quelques lumières à ce sujet.

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