‹ Fouquier-Tinville et le Tribunal révolutionnaireChapitre 13 sur 24 · COEUR · texte numérisé non relu

COEUR

Il écrit aussi : a Quels sont nos ennemis ? Les riches et les écrivains mercenaires. Comment ferez-vous taire les écrivains ? Comment les attacherez- vous à la cause du peuple ? Ils sont à ceux qui les paient. Or, les seuls hommes capables de les payer sont les riches, ennemis naturels de la justice ET de l'égalité. Que conclure de cela î Qu'il faut proscrire les écrivains comme les plus dangereux ennemis de la patrie. »

Et plus loin : « Les dangers de Tintérieur viennent des bourgeois. Pour convaincre les bourgeois, il faut rallier le peuple. Il faut que Finsurrection continue... qu'elle s'étende de proche en proche sur .le même plan ; que les sans-culottes soient payés et restent dans les villes. Il faut leu/r procu/rer des armes, les colérer, les éclairer. Il faut exalter V enthousiasme républicain^ pa/r tous les moyens possibles. »

Il conserve précieusement les lettres de ses amis, malgré recommandation qui lui est faite de les brûler, sans nul doute parce qu'elles prouvent qu'ils ont compris sa pensée.

Il faut, lui écrivait Payan, favoriser surtout l'opinion éclairée du peuple, qui prend la mère de Dieu (Catherine Théot) pour une folle; frapper néanmoins les auteurs, les imprimeurs, les journalistes qui ont profité de cette circonstance pour défigurer la fête à l'Etre-Suprême. Il faut punir aussi quelques défenseurs officieux, Chauveau-Lagarde, par exemple... Vous ne pouvez pas choisir de moment plus favorable pour frapper tous les conspirateurs : on sait que toutes nos victoires

sont le fruit de vos travaux. Elles imposent silence aux malveillants. Mais voulez-vous atterrer en même temps et ces derniers et les députés, remportez de .grandes victoires dans l'intérieur, faites un rapport qui frappe à la fois toutes les conspirations, décrétez des mesures salutaires pour les journaux... Faites, je vous le répète, un rapport vaste, qui embrasse tous les conspirateurs, qui montre toutes les conspirations réunies en une seule ; que Ton y voie des Fayettistes, des Royalistes, des Fédéralistes, des Hébertistes, des Dantonistes et des Bourbons... travaillez en grand.. . »

Une lettre signée Darthé et trouvée dans les papiers de Lebas, porte : « Le Comité de Salut public a dit à Lebon qu'il espérait que nous irions tous de mieux en mieux ; Robespierre voudrait que chacun de nous pût former seul un tribunaly et empoigner chacv/n une ville frontière. »

Une autre lettre de Daillet à Robespierre disait : « Il semble que tous les habitants soient coupables, puisque aucun n'ose en dénoncer un autre. • . La commune d'Arras est peutêtre la seule qui doive être exceptée de la loi qui supprime les tribunaux révolutionnaires de département... parce que les membres de son tribunal ns font grâce à personne^ qu'ils frappent à coup sûr etquHls sont convaincus que si des aristocrates n'ont pas pris une part active dans les conspirations, ils n'en ont pas moins appelé la contre-révolution dans leur COEUR. » Et le tribunal révolutionnaire d'Arras fut conservé à la demande de Robespierre.

Puis un nommé Achard lui écrit de Lyon « qu'on doit coloniser ce pays^ attendu qu'il en coûte quatre cent mille livres par décade pour les démolitions. » Après quoi il s'écrie: « Encore des têtes, et chaque jour des têtes tombent! Quel-

les délices tu aurais goûtées si tu eusses vu avaot-hier cette justice nationale de deux cent neuf scélérats ?.... Quel ciment pour la République ! En voilà déjà plus de cinq cents; encore deux fois autant y passeront, sans doute, et puis ça ira. »

Et un autre : « Oui, un voile épais couvre la vérité et la justice. Les anciennes haines, l'amour-propre, anciennement humilié, ont aussi exercé des vengeances. Lyon n'est plus. C'est Texaltation sanguinaire de Ghallier qui amena la journée du 29 (sa mort), quand il dit, le 21, au club : Après demain, les présidents et secrétaires des sections permanentes, les riches égoïstes seront guillotinés. »

C'est après ces lettres que le maître jurait de venger les mânes de Challier et Gaillard.

Enfin, lorsqu'il reprochait à CoUot-d'Herbois sa faiblesse^ il avait entre les mains les détails suivants. « L'erreur de Lyon n'aurait pas duré plus que celle des autres départements si les Hébertistes n'eussent attisé le feu. Car tous les contes 'bleus d'émigrés, de prêtres réfractaires, de cocardes blanches, de guinées de Pitt, tu n'ignores pas qu'ils étaient absolument faux.. . CoUot-d'Herbois et Ronsin, deux mois après l'entrée des troupes de la République, ont fait inhumainement mmsacrer, PAR DES CANONS CHARGÉS A MITRAILLE, vms grcmde qtùontité de pères de famille^ dont dix a peine avaient pris les armes ; ils eurent la cruauté de faire tuer à coups de pelle et de pioche ceux qui n'avaient été que blessés^ car il n'en mourut pas six par l'effet de la mitraille, quoique ce genre de supplice fût contraire aux lois... J'oubliais de te marquer que Collot a fait jeter dans le Rhône une grande partie de ses victimes. »

Dans les papiers trouvés chez Saint-Just, on lit la note suivante, bien faite pour peindre ce martyr de la vertu. « Je

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marcherais volontiers au milieu des membres du tribunal révolutionnaire, les pieds dnns le scmg et dcms les larmes. »

Quant à Goutbon, voici le système développé dans une de ses lettres : a Im^imer la terrewr à f(yus, au point que ceux qui ne sont pas incarcérés n'osent parler de peur de Têtre, et, pour imprimer cette terreur, faire sortir de terre des guillotines, semer partout des tribunaux à la Fouquier, à la Dumas, enchaîner la plume des journalistes hostiles, payer les journaux amis, envoyer des commissaires particuliers; se former, au moyen des sociétés populaires, dirigées par celle des Jacobins, des agents, des amis, des moules à places... en un mot, organiser contre les villes trop puissantes, pour neutraliser leur influence, wi système de vive fcyrce /. . . »

Les hostilités commencèrent d'une manière détournée tout d'abord. Ainsi, les triumvirs par leurs discours aux Jacobins, leurs adversaires par des précautions vis-à-vis de la force armée et par des mesures tendant à la popularité, préparaient le terrain de la lutte. On a déjà lu plus haut les harangues de Robespierre et de Goutbon, parlons des mesures gue firent prendre Barrère, Gollot et Billaud. Ils redoutaient les canonniers, qui, dans toutes les journées de la Révolution, avaient pris parti pour Tinsurrection. Laloi leur permettait d'en éloigner la moitié de Paris ; ils n'hésitèrent pas à le faire, le 4 thermidor, en prétextant les besoins du service. Plus habiles encore furent-ils en envoyant leurs canons aux élèves de recelé de Mars, jeunes gens de 16 à 17 ans, au nombre de trois i^ille, qui furent tellement sensibles à cette marque de confiance, qu'ils se considérèrent dès lors comme la garde de la Gonvention. Pour se populariser, les conjiœés firent proposer par Vadier, à la Convention, « qu'avant deux mois, tout la-

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baureur, tout artisan sortirait de prison, ainsi que les détenus (Tavant la loi de prairial, marquant par là qu'ils ne pouvaient toucher aux actes qui étaient nés de cette loi, œuvre exclusive des triumvirs. Enfin, ils déclarèrent que le bureau de police^ créé comme on Ta vu au profit d'Herman, après le jugement de Danton, sei*ait réuni à la police du Comité de Sûreté générale, ce qui revenait à enlever à Robespierre son principal moyen d'action, car la police d'Herman était à lui et avait surtout pour oibjet de contrôler le Comité. Mais ils n'attaquèrent point de front leurs ennemis. Au contraire, Barrère improvisa, le 7 thermidor, à la Convention, le discours dont noua avons déjà parlé, et après avoir dit les présages fâcheux qui menaçaient la patrie à l'intérieur, il ne manqua pas d'indiquer que Fharmonie régnait dans les Comités et qu'on n'avait point à craindre un nouveau 31 mai. Il termina par cet éloge hypocrite de Robespierre : « Un représentant qui jouit d'une réputation méritée, par cinq années de travaux et par ses principes imperturbables, a réfuté ces propos avec chaleur (ceux qui demandaient un 31 mai), prouvé qu'on devait arrêter ceux qui les tenaient. »

Mais Robespierre, poussé par Saint-Just, ne sut pas attendre. Le 8, il commit la faute de commencer l'attaque contre la ms^OTité des Comités, en demandant qu'on èpwrdt et subordonnât celui de Sûreté générale, et qu'on épurdt celui de Salut public. Il fit une faute plus grave, celle de laisser planer le glaive sur tous, en ne désignant pas les victimes qu'il voulait ei qu'on lui aurait certainement accordées. Le seul qu'il accusa personnellement fut Gambon, celui-là même qui avait sauvé la France par ses mesures financières, homme irascible qui se releva fièrement ds^is sa probité, quand il s'entendit

accuser d'être un fripon. « J'ai dénoncé toutes les factions, s'écria-t-il, quand elles attaquaient la fortune publique. Toutes, elles m'ont trouvé sur leur route... C'est l'heure de dire la vérité : Un homme paralyse la Convention ; cet homme est Robespierre... Jugez ! »

Le trait était lancé... Il avait frappé au cœur.

C'est vainement que Gouthon obtint pour un moment un vote qui ordonnait l'impression et l'envoi à toutes les communes de France du discours de son ami. La Convention rétracta presque immédiatement ce vote de surprise, et Barrère, comprenant que l'étoile des triimcivirs pâlissait, fut des premiers à revenir sur cette impression.

Entraîné par Henriot, Payan et Cofflnhal, Robespierre commit une faute plus lourde encore que celles que nous avons déjà relevées. Après avoir donné, dans la soirée du 8, lecture aux Jacobins du discours qu'il avait prononcé à la Ck)nvention, il autorisa la révolte à main armée, en disant à ses fidèles : < Délivrez la Convention^ comme vous le fîtes m 2 juin. » Et Henriot se mit immédiatement en insurrection.

Le lendemain, 9 thermidor, Saint-Just monta à la tribune de la Convention. Il était midi. Il prononça immédiatement, de sa voix sèche et saccadée, tranchante comme Pacier, un discours dans lequel il disculpait Robespierre et accusait la majorité des Comités. Tallien se leva immédiatement et reprocha à l'orateur de s'isoler du gouvernement comme Robespierre l'avait fait la veille. « Qui ne pleurerait sur la patrie î» s'écria-t-il. « L'assemblée périra^ si elle est faible. » Et aussitôt tous les membres de se lever en agitant leurs chapeaux et de répondre d'un élan unanime : « Non ! non ! l'assemblée ne

périra pas ! «Robespierre, ayant voulu prendre la parole, se vit repoussé par 700 voix, qui criaient : « A bas le tyran î »

L'arrestation fut demandée et votée à r unanimité contre les deux Robespierre, Lebas, Couthon et Saint-Just. Et l'assemblée s'ajourna à sept heures du soir.

Si les triumvirs avaient été maîtres de leurs dévoués, ils avaient bien des chances d'être vainqueurs. Mis en jugement, en effet, ils auraient obtenu un triomphe plus éclatant que celui de Marat, quand il fut acquitté par le tribunal révolutionnaire, et Robespierre devenait nécessairement l'arbitre de nos destinées. Mais il se laissa entraîner par la Commune, qui, l'ayant attiré à elle, en fit un conspirateur à main armée, maladresse dont profitèrent très-énergiquement les ennemis du triumvirat, en faisant mettre les conjurés hors la loi. Au moyen de cet expédient, on se dispensait de les juger : il suffisait de faire constater leur identité par le tribunal révolutionnaire et de les livrer au bourreau.

On pouvait craindre que le tribunal, entièrement composé de créatures de Robespierre, mît. quelque obstacle à l'exécution des ordres de la Convention. Il n'en fut rien. Il y a plus, le 10 thermidor, dès l'ouverture de la séance, à neuf heures du matin, le tribunal, ayant Fouquier-T inville à sa tête, vint féliciter l'assemblée sur le résultat de la journée de la veille. L'orateur dit ingénuement qu'il s'était glissé quelques traîtres parmi ses membres (Dumas, Cofïinhal, mis hors la loi), mais qu'ils auraient bientôt subi la peine de leurs forfaits. Fouquier, le scrupuleux accusateur public, fit part à la Convention d'une difficulté qui résultait de ce que la Commune étant hors la loi, il était impossible de requérir la présence

de deux officiers municipaux pour constater l'identité , ains

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que le voulait la loi, La Convention dispensa le tribunal de l'assistance de ces deux officiers municipaux. La conscience de Fouquier fut soulagée.

On laissa à ce monstre le soin d'expédier ses anciens chefs de file, ses anciens amis, ses complices depuis seize mois, au noml;)re d'une centaine environ. Il ne faillit pas à la tâche, le misérable ! Mais le 14 thermidor, quand il eut ainsi déblayé le terrain, il fut lui-même décrété d'accusation, et alors il eut peur. Nous verrons comment il sut se défendre.

Du 22 prairial au 9 thermidor an II, le nombre des accusés jugés par le tribunal révolutionnaire fut de 1,703 ; celui des condamnés à mort de ^ ,366 et celui des acquittements de 33G. Quarante-trois audiences, d'une moyenne de cinq heures, furent consacrées à ces jugements : c'est donc moins de huit minutes pour chaque accusation. On voit que la justice des terroristes ne perdait pas son temps. Il faut reconnaître cependant que, dans bien des circonstances, elle fut plus expéditive encore, car elle n'employa pas quatre minutes à condamner les malheureux qui lui étaient déférés (V. m/rd, procès de Fouquier).

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