SANS JUGEMENT DES BRIGANDS, MÊME DES FEMMES ENCEINTES ET
DES ENFANTS. Carrier voulait faire périr tous les détenus eu masse . Goulin était de l'avis de Carrier. Parlant à CoATier des noyades, je l'engage à en arrêter le cours. Il me répond : « Vous autres, juges, il vous faut des jugements. F... -les moi à l'eau, c'est bien plus simple. » Un jour qu'il exigeait de moi que je fisse guillotiner sans jugement des brigands, je lui observai qu'il y avait des enfants et que l'humanité répugnait à
de telles exécutions. Carrier répond : t La, guillotine, toujours la guillotine ! »
Le témoin Thomas^ déjà entendu : t J'ai vu, après la prise de Noirmoutiers, massacrer une municipalité en écharpe, qui était venue pour désigner un repaire de brigands. Un soldat avait enlevé vingt-quatre louis d'or à un brigand qui avait été tué : un autre soldat tua son camarade pour avoir cet or et vingt-cinq eu trente se tuèrent ainsi successivement. J^ai vu brûler vifs des hommes y des femmes, des vieillards enfer'^ mes dans leurs maisons. J'ai vu cent cinqua/nte soldats maltraiter , violer des femmsSj des filles de quatorze à quinze ans, les massacrer ensuite, et jeter de baïonnette en baïonnette de tendres enfants qui étaient étendus à côté de leurs mères sur le carreau (tout Tauditoire retentit d'un long frémissement d'horreur) ; et c'étaient les héros de 500 livres qui se livraient à ces atrocités, et Ton n'osait encore rien dire. »
Je n'étais point alors à l'armée, dit Carrier. Je suis parti quelques jours après la prise de Noirmoutiers, et ffestTurreau qui doit répondre de ces atrocités.
Alexis Monneron, négociant à Nantes : t Je me suis trouvé à dîner avec Carrier : il lui arriva de s'oublier à ce repas, et il me dit que le gouvernement avait fait la récapitulation de la population de la France ; qu'il avait reconnu l'impossibilité de nourrir tout le monde; qu'il avait été pris des moyens pour diminuer la masse de cette population, pour en retrancher une certaine portion, les nobles, les magistrats, les prêtres, les agents de change, les négociants, les ennemis présumés les plus prononcés du peuple. Carrier, s'échauffant, s'écria : « Tue ! tue ! Dans le département où j'ai donné la chasse aux prêtres, jamais je n'ai tant ri, éprouvé plus de
plaisir qu'en leur voyant faire leur grimace pour mourir. »
Carrier nie.
jyhéron^ inspecteur des vivres militaires, accuse Carrier de lui avoir donné l'ordre de fusiller dans la Vendée des commissaires revêtus des pouvoirs des représentants du peuple.
Interrogé sur les noyades, le témoin convient qu'il en a entendu parler ; avoue qu'il s'est' montré à la société populaire avec des oreilles de brigands et des parties génitales qu'il faisait baiser aux femmes ; qu'il a massacré et fait massacrer impitoyablement des enfants de treize à quatorze ans, qui faisaient paitre leu/rs moutons dans la campagne.
Ce témoin fut joint aux prévenus, comme s'étant rendu coupable de plusieurs assassinats.
Lefèvre, Masséy Marin et Robin le jeune furent aussi mis au nombre des accusés, comme complices des noyades et autres horreurs reprochées au Comité.
Minée ^ administrateur du département : « J'accuse Carrier d'avoir fait fusiller sans jugement quatre-vingts cavaliers qui s'étaient rendus volontairement, malgré la promesse qu'il avait faite à la municipalité de ne point sévir contre ces cavaliers,.. Goi^im et Carrier, dans les assemblées des corps administratifs, écartaient les mesures de clémence proposées en faveur des détenus. »
Le prévenu Naud déclare que Carrier, dans l'assemblée du 14 frimaire, disait: « Il faut faire tomber les tètes de tous ces bougres-là. »
Phelippe Troncjolly^ déjà entendu deux fois : « Je me suis trouvé deux fois aux séances des 14 et 15 frimaire ; j'assure qu'on a agité la question de savoir si on ferait périr les détenus en masse. Carrier à assisté à ces séances, sachant qu'il
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s'agissait de foire fusiller les détenus; et, dans la séance du 15, il a appuyé cette mesure de toutes ses forces... Il a eu une parfaite connaissance de la liste de fusillade faite au Comité et de l'ordre donné à Boivin de prendre une force armée suffisante pour faire fusiller en masse les détenus. »
Daubignxfy détenu au Luxembourg, ci-devant adjoint du Comité de la guerre, dit qu'étant à dîner chez un traiteur, il entendit Carrier parler des noyades, des fusillades, des bateaux à coulisse et ajouter : « Il fallait voir comme j-'expédiais les brigands dans la Vendée ! »
Villemain, négociant à Nantes : « J'ai vu à la société populaire les convulsions révolutionnaires de Carrier : « Vous, mes braves bougres, disait-il, vous, mes bons sans-culottes, qui êtes dans F indigence, tandis que d'autres sont dans l'abondance, ne savez-vous pas que tout ce que possèdent les gros négociants vous appartient ? Il est temps que vous jouissiez à votre tour ; faites-moi des dénonciations. Le témoignage de deux bons sans-culottes me suffira pour faire tomber les têtes des gros négociants. » Dans un dîner fait aux Champs-Elysées et où se trouvait Carrier, il fit des aveux épouvantables sur les faits de Fouquet et de Lambertye, et, parlant des prêtres et de la chasse qu'il leur donnait dans son pays, il rappelait le plaisir qu'il goûtait en voyant les grimaces que ces b...-là faisaient en mourant.
Carrier dénie,
Marc-Antoine Julien, ci-devant commissaire du Comité de Salut public, dépose : « Etant en mission dans le Morbihan, on me dit que Carrier avait une armée révolutionnaire qui mettait tout à feu et à sang, qui poussait la cruauté jusqu'à faire creuser aux victimes qu'elle voulait immoler
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leurs propres tombeaux ; que cette armée, marchant sous le titre faux mais imposant de révolutionnaire, s'est même permis de faire enterrer des hommes tout vifs. Je me rendis à Vannes pour vérifier ces faits et prendre connaissance de la conduite dé Lebatteux et Avril, agents de Carrier. Ces agents me furent dénoncés de toutes parts. J'en écrivis au Comité de Salut public, avec invitation pressante de rappeler les bataillons aux ordres de Lebatteux et Avril, parce qu'ils se permettaient plus d'atrocités et de brigandages que les brigands eux-mêmes. Lebatteux fût arrêté, et c'est alors que Carrier s'oublia au point de déclarer cet agent inviolable et dénoter d'infamie les auteurs de l'arrestation de Lebatteux. »
Il faut ajouter, pour expliquer le fait dont parle Julien, que Garnier avait fait mettre Lebatteux en liberté et ordonné aux autorités constituées et aux troupes de ne point reconnaître comme représentant du peuple Tréhouart, envoyé par la Convention et auteur de cette arrestation. Dans la séance de la Convention du 2 frimaire an III, Carrier avait avoué ce fait. Interpellé sur sa conduite à cet égard, à l'audience du 15 frimaire, il répéta qu'il avait eu tort de sévir contre Tréhouart.
Lecocq, concierge des moulins de la Sécherie, déclare avoir vu, à la fin de ventôse ou au commencement de germinal, Robiri^ dans la dernière noyade, frapper un homme sur la tôte à coups de sabre.
Quelques témoins à décharge furent ensuite entendus, et les débats furent clos, après cinquante-sept audiences. On voit que tes accusés furent traités moins rigoureusement . qu'ils n'avaient traité eux-mêmes leurs adversaires. Les audiences des 24 et 25 frimaire furent consacrées aux réquisi-
tioDs du ministère public et aux plaidoiries. Il est à remarquer qu'aucun des défenseurs ne chercha à dénier les atrocités qu'on imputait aux accusés. On se borna à dire que les subalternes avaient obéi à Carrier et que celui-ci n'avait fait qu'exécuter les ordres de la Convention.
Dans la séance du 26 frimaire an III^ le tribunal révolutionnaire rendit le jugement suivant :
« Vu la déclaration du jury, portant qu'il est constant qu'il a existé dans le département de la Loire-Inférieure, et particulièrement à Nantes, des manœuvres et intelligences contre la sûreté du peuple et la liberté des citoyens, en ordonnant et commettant des ordres arbitraires ; en ordonnant d'exécuter sans jugement des brigands, parmi lesquels il y avait des femmes et des enfants ; en disposant de la vie des citoyens qui n'étaient point brigands, en faisant cruellement périr par des noyades et des fusillades des prêtres sujets à la déportation et des citoyens contre lesquels il n'y avait aucune preuve de'délit, ou qui expiaient par une détention momentanée une faute légère; en s'emparant des fortunes et des propriétés; en comprimant, par la terreur, tous les citoyens ; en armant les citoyens les uns contre les autres; en abusant des pouvoirs délégués par le peuple ;
» Que /.-5. Carrier s'est rendu auteur ou complice d'aucuns de ces faits ; qu*il a cherché à avilir la représentation nationale: 1* En donnant les 27 et 29 frimaire, l'ordre à Phelippe TroncjoUy, président du tribunal criminel de la Loire-Inférieure, de faire exécuter sur-le-champ, et sans jugement, des brigands, parmi lesquels étaient des femmes et des enfants; 2* en faisant noyer et fusiller un grand nombre de brigandis, qui avaient déposé leurs armes, à la faveur d^une amnistie ;
3® en faisant subir le même sort à quatre-vingts et quelques cavaliers, qui s'*étaient volontairement rendus et promettaient
de livrer leurs chefs si on leur accordait la vie ; 4o en ordonnant ou tolérant des noyades d'hommes, d'enfants et de femtnes; 5* en donnant des pouvoirs illimités à Lambertye, qui
s'en servait pour noyer hommes, femmes et enfants ; 6® en défendant de reconnaître Tautorité deTréhouart, représentant du peuple, envoyé en mission dans le département du Morbihan, parce qu'il avait fait arrêter le nommé Lebatteux, à qui il avait conféré des pouvoirs absolus, dont il abusait pour lever des taxes arbitraires et condamner à mort les citoyens qu'il lui plaisait de désigner; 7** en donnant Tordre au général Haxo de faire exterminer tous les habitants de la Vendée et d'incendier toutes leurs habitations; 8* en donnant à chacun des membres de la compagnie Marat des pouvoirs illimités, dont ils abusaient pour attenter à la liberté des citoyens ;
» Que MoreavrGrandïïnaison est auteur ou complice de ces manœuvres et intelligences, en signant l'ordre du 15 frimaire de fusiller ; celui donné à Affilé, charpentier ; celui du 24 frimaire ; en assistant à la noyade et mutilant les victimes qu'il a conduites à la mort^ etc.
V Que Pinard est auteur ou complice de ces Manœuvres et intelligences, en exécutant les ordres les plus arbitraires; en tuant et ibassacrant impitoyablement femmes et enfants ; en volant 4,800 livres à la famille Labauche ; en incendiant tout dans les contrées qu'il parcourait.
> Et de l'avoir fait avec des intentions criminelles et contre-révolutionnaires.
» Le tribunal condamne Camer^ Morea/urGrandmolsmi et Pinard à la peine de mort ;
» Que Goulin s'est rendu auteur ou complice de ces manœuvres et intelligences, en donnant et signant Tordre du 16 frimaire pour faire fusiller cent trente-deux prisonniers pris au Bouffay;en signant et donnant des ordres à AfBlé pour construire les bateaux à soupape qui ont servi aux différentes noyades ; en signant un ordre de déportation de cent cinquante individus, qui ont été noyés la nuit du 24 frimaire; en assistant à Textraction des prisonniers et en les conduisant au bateau avec lequel ils ont été engloutis ; en imprimant la terreur par des actes arbitraires ; en abusant de ses pouvoirs pour faire incarcérer sans examen des citoyens paisibles ; en levant des taxes arbitraires et traitant avec dérision les malheureux qu'il faisait injustement incarcérer, etc.;
» Que Chaux s'est rendu auteur ou complice de ces manœuvres ou inlelligences, en signant, le 15 pluviôse, un ordre donné à Forget de faire transférer à sa galiote tous les mauvais sujets qu'il jugera susceptibles de sortir de la maison d'arrêt de Sainte-Glaire ; en exigeant des taxes vexatoires ; en comprimant l'énergie des citoyens, en ordonnant et signant des arrestations arbitraires et illégales et en violant les droits de propriété ;
» Que Bachelier Q^i auteur ou complice, etc., en signant les ordres donnés à Aifllé ; en participant aux autres opérations du Comité , en signant des arrestations arbitraires, en imposant des taxes vexatoires, en s'appropriant les pièces d'argenterie prises chez des citoyens arrêtés comme suspects;
» Que Perrocha/ua; est auteur ou complice, etc., en signant l'ordre du 15 pluviôse, en assistant à toutes les délibérations
TRIBUNAL RÉVOLUTIOr^AIRE- 339
du Comité, en y donnant son adhésion, en imprimant la terreur par des actes et incarcérations arbitraires, en opprimant les patriotes et en échangeant pour des assignats Targent qu'on enlevait chez des particuliers qu'on arrêtait ;
• » Que Maniguet est auteur ou complice, etc. , en signant
Tordre du 15 frimaire, en coopérant à la noyade du 24 frimaire, en signant et donnant des ordres arbitraires, en imprimant la terreur, en levant des taxes vexatoires, en changeant des assignats pour de l'argenterie enlevée chez des citoyens arrêtés comme suspects ;
» Que Lévêque est auteur ou complice, etc., en signant larrêt de déportation du 24 frimaire, en donnant des actes arbitraires, en imprimant la terreur et en exigeant des taxes . vexatoires, en partageant les opérations du Comité ;
» Que L, Ncmd est auteur ou complice, en signant les trois ordres donnés à Affilé, celui du 24 frimaire et celui du 15 pluviôse, en signant des arrestations arbitraires, etc. ;
p Que Bolognie s'est rendu auteur ou complice, etc., en signant les ordres à Afïïlé, l'arrêté de déportation du 24 frimaire et l'ordre du 15 pluviôse, en ordonnant et signant des actes arbitraires ;
» Que Dv/rassier est auteur ou complice, etc., en exécutant les actes arbitraires du Comité, en appelant et désignant les victimes qui ont été conduites à la noyade du 24 frimaire, etc. ;
» Que Jolly est auteur ou complice, etc., en exécutant les ordres du Comité, en liant les victimes destinées aux noyades, fusillades, etc.;
» Que R. Ncmd est auteur ou complice, etc., en exécutant
les ordres du Comité et en assistant, sur la gabare, àlanoyade du 25 frimaire;
» Q\xe.Chartier est auteur ou complice, etc., en exécutant et obéissant aux actes arbitraires du Comité; en conduisant du BouLay jusqu'au port les personnes qui ont été noyées dans la nuit du 24 frimaire, etc.;
» Que Ducoux est auteur ou complice, etc., en liant les prisonniers du Bouffay, en les conduisant à la gabare, en assistant à la noyade ;
» Que Coron est auteur ou complice, etc., en exécutant les ordres du Comité, en coopérant à l'extraction et à la conduite des détenus jusqu'au port;
» QaeBoursy est auteur ou complice, en exécutant les ordres du Comité, en assistant, sur la gabare, à la noyade du 24 frimaire ;
» Que Boulay est auteur ou complice, en exécutant les ordres du Comité, en assistant, sur la gabare, à la noyade du 24 frimaire ;
»Que Gai^^Ai^r est auteur ou complice, en exécutant les ordres arbitraires du Comité, en assistant, sur la gabare, à la noyade du 24 frimaire et à plusieurs noyades;
» Que Quillet est auteur ou complice, en signant l'ordre à Affilé, en signant la déportation du 24 frimaire, en ordonnant des actes arbitraires, en imprimant la terreur et en abusant de ses pouvoirs ;
» Que Crépin est auteur ou complice, en exécutant les ordres du Comité, en assistant, sur la gabare, à la noyade du 24 frimaire ;
» Que Richard est auteur ou complice, en exécutant les ordres du Comité, en préparant une noyade de prêtres, se
TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. 34i
disputant avec Lambertye l'avantage de la faire^ se saisissant de leurs dépouilles qull emporta chez lui et qu'il ne rendit que vingt-quatre heures après, sans, au préalable, en avoir rendu un compte fidèle ;
» Que Foucaut est auteur ou complice, en coopérant et assistant à plusieurs noyades, et donnant des ordres à des militaires pour assister à une noyade faite à Paimbœuf ;
» Que O'SulUvan est auteur ou complice , en coopérant à différentes noyades, en exerçant des cruautés inouïes envers les victimes qu'il livrait aux flots;
» Que Robin est auteur ou complice, en assistant et coopérant aux noyades;
» Qu'il est constant que Lefèvre a ordonné et fait exécuter une noyade d'hommes, de femmes et d'enfants et a commis des actes arbitraires;
» Qu'il est constant que Macé a exécuté des actes arbitraires, en faisant une noyade à Paimbœuf;
» Qu'il est constant que d'Héron a commis des assassinats d'enfants, porté publiquement à son chapeau une oreille d'homme qu'il avait tué, et tué deux enfants qui gardaient paisiblement leurs troupeaux ;
» Qu'il est constant que Forget a pris part à tout ce qui s'est passé à Nantes, et a proposé de faire juger en masse les prisonniers, et coopéré aux listes faites la nuit du 15 frimaire, pour faire fusiller les prisonniers;
» Que Proust est auteur ou complice, en signant les ordres donnés à Affilé, en donnant des actes arbitraires et en comprimant les citoyens par la terreur ;
• Tous convaincus, etc., mais ne l'ayant pas fait avrc des
INTENTIONS CRIMINELLES ET CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRES, LE TRIBUNAL LES A ACQUITTES ET MIS EN LIBERTÉ.
> Gallon et Vie, non convaincus, ont été également acquittés et mis en liberté. »
Telle fut la sentence rendue par le tribunal révolutionnaire réorganisé et qu'un auteur ne craint pas d'appeler le tribunal