‹ Fouquier-Tinville et le Tribunal révolutionnaireChapitre 6 sur 24 · VICE-PRÉSIDENCE DE DUMAS · texte numérisé non relu

VICE-PRÉSIDENCE DE DUMAS

SeQtion 1»».

Présidence d'Herman. — Procès de Ma/rie^ Antoinette y des Girondins^ des Hébértùtes , des Dantonistes,

Le besoin d'accélérer la marche de Télan révolutionnaire et le désir de supprimer les obstacles qui l'entravaient se faisaient sentir au parti dominant. Les Girondins n'étaient pas encore jugés. Il était urgent de prendre des mesures qui assurassent une répression prompte. De là, le décret que Merlin (de Douai) fit rendre par la Convention le 5 septembre 1793. D'après ce décret, le tribunal était divisé en quatre sections, la compétence de chacune de ces sections étant la même que celle des trois autres.

Le nombre des juges était porté à seize, y compris le président et le vice-président ; le nombre des jurés à soixante ; celui des substituts de l'accusateur public à cinq ; celui des commis-greffiers et celui des commis expéditionnaires & huit.

L'organisation nouvelle u' était cependant pas encore réalisée le 26 septembre et le parti de l'action s'en plaignait vi-

vement. « Partout, disait un des membres de la Convention dans la séance de ce jour, les patriotes sont opprimés, incarcérés, assassinés par les aristocrates ; et c'est à Finexécution des lois que vous avez rendues que vous devez vous en prendre. Je demande que les quatre sections du tribunal révolutionnaire soient sans délai mises en activité... Je demande que le comité de sûreté générale vous présente sans délai Tacte d'accusation contre Brissot et les au 1res détenus. » — Ces propositions furent applaudies et décrétées.

Le représentant Faure profita de la circonstance pour faire observer par motion d'ordre, que le tribunal révolutionnaire n'avait de révolutionnaire que le nom et fit la proposition suivante, qui fut renvoyée au comité de législation : a Les juges et les jurés rendus dans la salle d'audience, le greffier lira l'acte d'accusation. Cet acte lu, et tous les témoins placés devant les jurés, en présence du prévenu, l'accusateur public dira au prévenu : On vous accuse de tel fait. L'accusé répondra seul et sans son défenseur. Sa réponse sera affirmative ou négative. Dans le premier cas, tous débats cesseront; on passera à un autre fait. Si la réponse est négative, Taccusateur public ou les jurés,, par l'organe du président, interpelleront les témoins. Alors l'accusé ou son conseil , ou tous les deux successivement, pourront rectifier les dires du témoin. Les débats terminés en cette forme, il ne sera fait aucun discours de défense générale de la part du défenseur. » Cette idée ne fut pas encore adoptée, mais elle ne fut pas perdue, et nous la trouverons largement mise à profit dans la loi du 22 prairial an II, œuvre de Saint-Just, Couthon et Robespierre .

La loi nouvelle avait, dans son article 8, conservé la for-

malité de Tinterrogatoire de Taccusé avant les débats. Cet interrogatoire naettait le prévenu à môme de connaître les imputations dont il était l'objet et de préparer sa défense. Avant cette loi, cette mesure était rigoureusement observée, mais il n'en fut pas longtemps de même, la multiplicité des affaires la rendant plus difficile à appliquer et la volonté de hâter la besogne aiguillonnant de plus en plus la fureur révolutionnaire.

Quand le tribunal eut quatre sections, deux étaient occupées à juger pendant que les deux autres dépouillaient les dossiers, préparaient les affaires et faisaient les actes d'ins • truction.

A la date de cette réorganisation, les jurés ne durent plus être renouvelés. Ils siégèrent alternativement dans Tune des sections, par suite de la répartition qui devait se faire chaque mois.

C'est le 28 septembre que, sur la proposition de VouUand, fut complété le tribunal. Voici les noms de ses membres (1) :

4 Président : Herman, président du tribunal du Pas-de- Calais ; 2 vice-président : Dumas, de Lons-le-Saulnier ; 3 Scellier, déjà juge au tribunal; 4 Dobsen, déjà juge; 5Brûlé,juge au tribunal du 5* arrondissement ; 6 Gofïinhal, juge au tribunal ; 7 Foucault, juge ; 8 Bravetz, juge dans les Hautes-Alpes ; 9 Liège (de Liège), juge au tribunal ; 10 Subleyras, greffier du tribunal d'Uzès; H Gélestin Lefetz, administrateur du dis-

(4) On remarquera qu'au lieu de 16 juges, nombre fixé par le décret du 5 septembre, la Convention en nomma 19. Nous n'aivons pu retrouver la trace des causes qui amenèrent ce changement.

trict d'Arras ; 12 Donzé-Verteuil , substitut de l'accusateur public ; 13 Lanne, procureur, syndic du district de St-Pol ; i4Ragmey, homme de loi de Lons-le-Salnier ; 15 Etienne Masson, premier commis du greffe du tribunal ; 46 Denizot, juge du tribunal du 5« arrondissement ; 17 Harny ; 18 David, de Lille, suppléant à la Convention ; 19 Maire, juge du tribunal du l*' arrondissement.

Accmatevr public. — Fouquier-Tinville.

iSwft^^j^i^^^.— Fieuriot-Lescot ; Grebeauval, juge au tribunal ; Royer, envoyé par l'assemblée primaire de Châlons-sur- Saône ; Naulin, conmiissaire national du tribunal du 5* arrondissement de Paris ; Liendon, juge au troisième tribunal.

Jtirés. — 1 Antonelle, ex-député des Bouches-da-Rhône à la législative ; 2 Benoitray, de la Section du Muséum ; 3 Servière, cordonnier de la même section ; 4Fauvetty fils, d'Uzès, envoyé par l'assemblée primaire de la section des Sans-Culottes d'Uzès; 5 Lumière, membre du comité révolutionnaire de la section du Muséum ; 6 Fauvel, de la section du Panthéon ; 7 Auvray, employé aux diligences, section du Mail ; 8 Fainot, électeur de Paris ; 9 Gauthier de Ghesnechenu, d'Eure-et- Loir ; 10 Renard, de la section du Contrat social ; 11 Renau- . din, luthier, section des Gardes-Françaises ; 12 Meyère, membre du directoire du Gard ; 13 Châtelet, peintre, section des Piques ; 14 Clémence, commis aux assignats ; 15 Gérard, artiste ; 16 Fiévé, du comité révolutionnaire de la section du Muséum; 17 Léonard Petit Treissin, de Marseille; ISTrinchard, de la section du Muséum ; 19 Topino-Lebrun, de Marseille, au Louvre ; 20 Pyol, membre du comité de Surveillance ; 21 Girard, orfèvre ; 22 Souberbielle , chirurgien ; 23 Presselin, tailleur ; 24*Deydié, serrurier à Choisy-sur-Seine ;

25 Sambat, peintre de portraits ; 26 Villate, rue du Bac ; 27 Klispis, joaillier, rue Saint-Louis, au Palais ; 28 Ghrestien, actuellement juré ; 29 Leroy, actuellement juré ; 30 Thoumain, actuellement juré ; 31 Paul-Jean-Louis Laporte, administrateur du district de Lassé (Mayenne) ; 32 Ganney, actuellement juré ; 33 Jourdeuil, actuellement juré ; 34 Brochet, actuellement juré; 35 Garnier, section de la Montagne; 36 Martin, chirurgien ;. 37 Guermeur, du Finistère ; 38 Dufour ; 39 Mercier; 40 Aubray, tailleur; 41 Campagne, orfèvre; 42 Billon, menuisier; 43 Gimond, tailleur; 44 Baron, chapelier; 45 Prieur , peintre ; 46 Lohier, marchand épicier ; 47 Duplay père ; 48 Devèze, charpentier ; 49 Boissot, électeur de Paris ; 50 Maupin, électeur de Paris ; 51 Camus, artiste ; 52 François- Victor-Aigoin de Montpellier ; 53 Picard, ex-président delà section des Tuileries ; 54 Nicolas, imprimeur ; 55 Dumon, laboureur à Gobons ; 56 Besson , envoyé des assemblées de Saint-Dizier (Haute-Marne) ; 67 Gravier, vinaigrier à Lyon; 58Payan, de la Drôme, employé au comité de Salut-Public ; 59 Gillibert, négociant à Toulouse ; 60 Bécu, médedn à Lille.

Quels étaient ces hommes qui jouèrent un rôle si funeste dans notre première révolution ?

Herman, né à Saint-Pol, en Artois, en 1750, ami de Robespierre, avait acheté, en 1786, la charge de substitut de l'avocat général du conseil supérieur d'Artois, qu'il exerça avec talent et probité jusqu'en 1789. En 1791, Robespierre le fit nommer juge au tribunal du district d'Arras. Dans cette nouvelle situation, il se montra plein d'exaltation et fit le nécessaire pour mériter l'avancement que lui fît donner son protecteur en le chargeant de présider le tribunal qui lui valut

go FOUQUIER-TINVILLE ET LE

une si triste célébrité. C'est dans les procès dos Girondins, de Marie-Antoinette et des Dantonistes, qu'il donnera toute sa mesure.

DuMÂS était Franc-Comtois et avocat avant la Révolution. Il vint à Paris après le 10 août et fut l'un des orateurs exaltés de la tribune des Jacobins. Ce fut un titre suffisant pour être appelé à la vice-présidence du tribunal révolutionnaire . On verra qu'il y obtint rapidement une renommée abominable, et que, joignant la moquerie à la cruauté, il se faisait un jeu d'insulter les victimes qu'il envoyait à Téchafaud. Dans l'affaire d'Hébert , il apostrophait les accusés en ces termes : «Ames viles, féroces, esclaveSy infâmes f vous périrez : on n'a que trop longtemps retardé votre supplice. » Dumas avait toujours deux pistolets sur son bureau, quand il présidait. Il était féroce, brusquait l^s débats, d'après Fouquier. Il n'accorda jamais deux fois la parole à un accusé, d'après Maire. Il dit un jour à Chauveau-Lagarde, dans le procès de Mme Elisabeth : € Ce n'est ni au palais, ni avec des jugements, mais dans la plaine des Sablons, et avec de la mitraille, que le peuple aurait dû se faire justice lui-même. »

Gabriel-Toussaint Scellier, d'abord membre du tribunal du 47 août 1792 (institué pour punir les crimes de ceux qui avaient défendu les Tuileries le 10 août et supprimé, le 30 novembre suivant, pour arbitraire et prévarication), était directeur du jury d'accusation près le tribunal du deuxième arrondissement, quand il fut appelé au tribunal révolutionnaire. Il en devint vice-président au 22 prairial : poste qu'il avait mérité par sa dureté et son talent. On le vit alors couper la parole aux accusés ou les condamner sur la simple déclaration de leurs qualités. Il présidait généralement d'une façon

barbare. C'est lui qui fit un jour ce résumé à Taudience : « Citoyens jurés, la Convention nationale vient de déclarer qu'il n'y aurait plus que des combats à mort entre nos armées et celle de ces féroces insulaires, et qu'on ne ferait plus de prisonniers de guerre. N'est-ce pas annoncer qu'elle veut terrasser tous les crimes du môme coup ? C'est au tribunal révolutionnaire qu'il appartient de donner h ce décret la latitude la plus étendue ; c'est de son courage et de sa fermeté que la République attend l'anéantissement de tous les conspirateurs qui s'agitent en tous sens pour lui percer le sein : il ne faut pour cela qu'une persévérance constante dans les principes d'intégrité qui vous ont distingués jusqu'à ce jour. En vous rappelant les faits principaux de ce procès, vous allez vous convaincre sans doute si, parmi les accusés présents, il s'en trouve d'innocents, ou si tous, au contraire, n'ont pas encouru la sévérité des lois, i

DoBSEN, ancien juge du tribunal du 10 août, déjà juge au tribunal révolutionnaire avant la période à laquelle nous sommes arrivés^ avait auparavant été président de la section de la Cité, et arrêté à ce titre par la commission des Douze. Pour sauver sa liberté, il avait déclaré le peuple en insurrection, et avait obtenu son élargissement en Même temps qu'Hébert, à l'aide des violences de la Commune. Quelques jours après, il avait présidé le comité central révolutionnaire des sections qui, d'accord avec les Hébert et les Chaumette, avait fait le 31 mai contre les Girondins. C'est ce qui lui avait valu d'être choisi comme l'un des juges du tribunal appelé à prononcer sur leur sort. On verra qu'au 22 prairial an U, il fut éliminé de la liste des membres du tribunal, parce qu'il n'offrait pas au triumvirat des garanties sufflsan-

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tes de patriotisme. En revanche; après le 9 thermidor, il fut nommé président du tribunal réorganisé ; mais il n'y resta que peu de temps, par suite de Tindulgence scandaleuse du tribunal pour les complices de Carrier.

J.-B. GoFFiNHAL était procureur au Ghâtelet. Gomme il était sans clientèle, il se montra partisan enthousiaste des idées révolutionnaires. Délégué par sa section (lie St-Louis), il fat un de ceux gui, dès le 3 août 1792, présentèrent à rassemblée législative une adresse demandant la déchéance du roi. Il fut un des héros de la journée du 10 août. C'était son seul titre pour être appelé à faire partie du sanglant tribunal. Président de la Société des Jacobins, il se fit pousser plus tard à la vice-présidence et, dans ce poste, il ne se fit jamais faute d'insulter ceux qu'il envoyait à la mort. C'est lui qui dit à Lavoisier, demandant un sursis pour compléter une découverte utile à. rhumanité : c La République n'a besoin ni de savants, ni de chimistes, v

Gabriel Dsliège avait été l'un des membres de l'assemblée législative, pijis président du département de la Marne.

Donzé-Yerteuil était un moine défroqué, déjà substitut de l'accusateur public. Son zèle auprès de Fouquier lui valut un siège de juge à côté de Coifinhal .

Lanne était procureur syndic du district de Saint-Pol, quand l'intimité dans laquelle il vivait avecHerman le rapprocha de ce dernier, dont au surplus il suivit la fortune jusqu'à Téchafaud.

Ragmey était homme de loi à Lons-le-Saulnier.

Etienne Masson, premier commis au greffe du tribunal, fut appelé à y siéger comme juge, sur la recommandation de Fouquier-Tinville.

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Denizot et Mâirk étaient l'iin et l'autre juges : l'un du premier, l'autre du cinquième arrondissement de Paris, avant de devenir les instruments de l'accusateur public. Maire avait été l'un des délégués des sections qui, dès le 3 août, demandaient la déchéance de Louis XVI. Il avait aussi fait partie du tribunal du 17 août.

Quant à Harny, il se qualifiait d'homme de lettres.

FouQuncR-TiNviLLE, la personnification réelle du tribunal révolutionnaire, était âgé de 47 ans quand il devînt accusateur public, par la protection de son parent, Camille Oesmoulins, dont il fit plus tard trancher la tête. Fils d*un cultivateur du village d'Hérouelles, près de Saint-Quentin, il avait cependant manifesté des tendances aristocratiques avant la Révolution; car, comme tant d'autres alors et depuis, il s'était affublé de la particule et signait : Fouquier de Tinville. En 1774, il acquit une charge de procureur auChâtelet. Il se maria la même année avec Dorothine Saugnier, sa cousine, dont il eut quatre enfants. Il devint veuf en 1782 et se remaria, quelque temps après, avecla fille d'un colon de Saint-Domingue. Entre temps, il se livrait à la poésie et chantait les vertus de Louis XVI c de ce prince ami de la paix ^ dont notre amour égale les bienfaits. » Quand la Révolution éclata, Fouquier s'y jeta à corps perdu. Il prit part à l'insurrection du 14 juillet et se fit nommer, en 1792, commissaire de sa section dans le district de Saint-Merry. Après le 10 août, il devint directeur du jury d'accusation du tribunal institué le 17 du inéme mois pour juger les adversaires de cette journée. C'est certainement à Camille Desmoulins qu'il dut cette nomination, car^ cinq jours auparavant, il lui avait écrit, en le priant de le reconunander au ministre de la justice, pour qu'il lui fit obtenir

une place- Il exerça ces fonctions jusqu'au 29 novembre 1792, jour où le tribunal criminel du 17 août fut supprimé. Il se fit nommer, en janvier 1793, substitut de Taccusateur public du tribunal criminel du département de Paris. Quand le tribunal criminel extraordinaire, qui devint plus tard le Prifnmal révO" lutionnairôy fut établi, le 10 mars de la môme année, Fouquier- Tinville fut proposé comme substitut de l'accusateur public Faure. Mais celui-ci ayant^refusé cet honneur, Fouquier-Tinville fut investi de la qualité d'accusateur public près le nouveau tribunal. Il écrivit, le 3 avril 1793, au procureur général, syndic du département de Paris, « qu'en vrai républicain, il n'avait pas cru devoir balancer à accepter cette place sans calculer les dangers qui pouvaieùt en résulter pour lui ; mais qu'il ne consentait à occuper ce nouveau poste qu'à la réserve expresse de reprendre celui de substitut au tribunal criminel du département quand la juridiction exceptionnelle aurait pris fin. » Il est malheureux pour lui qu'il n'ait pas su, comme l'habile Fouché et ses pareils, préserver sa tête des coups de la réaction, sans quoi il serait certainement devenu dtw ou baron d'Hérouelles, comme l'autre fut fait diic d!Otrante. Fouquier était, avec Carrier^ Fun des types les mieux réussis du révolutionnaire qui fait de sa cause personnelle celle de la patrie, et qui s'écrie à pleins poumons : « Périsse la nation, pourvu que la République soit sauvée! » Au fond cependant, c'était une âme vénale. Il avait reçu, d'après Mme Rolland (Mémoires^ édition Faugère, tome 1, p. 183), 80 mille livres de Mme Rochechouart, pour sauver un émigré da nom de Morry, qui fut exécuté néanmoins.

La tête de ce monstre était ronde ; il avait les cheveux noirs et lisses ; le front blême, peu élevé et étroit; son visage por-

tait des traces de la petite-vérole; son regard était tantôt fixe, tantôt oblique ; sa physionomie était dure et pleine d'eiSron* terie.

Pour Fouquier-Tinville, la justice révolutionnaire n'était autre chose que Textermination de tous ceux qui, par leur naissance, par leur éducation, leur fortune ou leur état, étaient ou devaient être, suivant son appréciation, les ennemis naturels de la Révolution, quelque impuissants qu'ils fussent par suite de leur âge ou de leurs infirmités.

Il était de ceux qui demandaient qu'on saignât les condamnés pour qu'ils eussent une attitude moins ferme en présence de leurs bourreaux. ( Voir son procès.)

Il ne prenait pas la peine de lire les pièces justificatives qui lui étaient fournies par les accusés ou leurs familles. On n'en finirait pas, disait-il, s'il fallait hre tout ce qu'ils écrivent.

Il me faut deux ou trois cents accusés par décade, disait-il également, d'après les témoins WolfF et Tavernier.

Une fois, il eut Tidée de faire juger en une seule fournée les 158 prétendus conspirateurs des prisons, qu'il. était allé inscrire lui-môme, sous la dictée de Boy aval et de Valagnos, agents de la police. A cet effet, il avait fait élever des gradins dans la salle d'audience. Le comité de salut public exigea trois audiences pour cette affaire.

Fouquier requit tour à tour, et avec le même entrain, la mort des contre-révolutionnaires et celle des amis de la révolution. Il se vantait d'avoir mis en jugement Marie- Antoinette, Mme Elisabeth, le duc d'Orléans, Blanchelande^ la Rouarie, les parlementaires, les financiers. Après la condamnation des Girondins, il demanda et obtint du tribunal l'envoi

à réchafaud du cadavre de Valazé. Dans le procès de Danton et autres, il fit mettre les prévenus hors des débats. Le 10 thermidor, il monta sur son siège pour requérir l'application de la loi contre les scélérats (c'est lui qui parle) Robespierre, Saint-Just, Couthon, Dumas et autres. Il poussa le cynisme jusqu'à se faire proposer, par Barrère (notre Anacréon de la guillotine), comme accusateur public dans le tribunal en voie de réorganisation.

Par suite de la confusion qui régnait dans ses actes d'accusation, Fouquier envoya au supplice tantôt le père pour le fils, tantôt le fils pour le père, tantôt des personnes dont le nom ne figurait môme pas dans le nombre des prévenus. Il ne s'en émouvait guère au surplus, car, à une dame Maillet,, qu'on avait mise en jugement pour la ckichesse de Maillé, il dit effrontément : € Tu n'es pas la Maillé^ mais autant vaut que tu y passes aujourd'hui que demain. • Il lui arriva cependant parfois de tenir compte des réclamations qui lui étaient adressées. En voici des exemples : Un nommé Maurin est accusé comme ex-noble et agent de Biron. Il explique que ce n'est pas lui qu'on cherche, que cela résulte de la non-conformité de ses prénoms et de la qualité de noble qu'on lui attribue. Cela est vrai, répond Fouquier, mais je cherche depuis longtemps celui-ci et je le garde. Maurin fut condamné le 19 messidor, et le 22 un autre Morin fut également condamné pour le même fait. Le 9, deux veuves du nom de Biron furent aussi condamnées, quoique Fouquier n'en eût d'abord accusé qu'une. C'est sur l'observation de l'huissier requis qu'il avait trouvé deux femmes de ce nom, que l'accusateur public lui dit : « Amène-les toutes les deux, elles y passeront. > Thierret-Grandpré et WolfF déposèrent de ce fait dans son procès.

Une autre fois, à une femme qui le isoUicitait pour son mari, il répondit : « Console- toi, ton mari sera guillotiné, ton père déporté; tu pourras faire des républicains avec qui tu voudras. » C'est le témoin Goureau qui déposa de ce fait lors du procès de Fouquier et autres.

Fouquier avait l'habitude défaire disposer d'avance les charrettes destinées à conduire les condamnésàTéchafaud, d'accord avec le tribunal, qui, lui-même, avait ses jugements rédigés à l'avance. Il remit plus d'une fois en accusation, pour les mêmes faits, des individus que le tribunal avait acquîtes.

Flburiot-Lescot, premier substitut de Fouquier, était né à Bruxelles, et avait été obligé de s'expatrier lors des troubles duBrabant. La Révolution française fut pour lui une bonne fortune^ et il ne manqua pas de se lancer dans la démagogie, ainsi qu'un bon nombre d'intrigants étrangers qui se trouvaient à Paris. Robespierre le fit successivement nommer substitut de Taccusateur public, puis maire de Paris, en remplacement de Poche.

Grebeauval était secrétaire de Fouquier quand il fut nommé, le 5 août 1793, juge au tribunal révolutionnaire. Dans cette fonction, il avait rédigé avec habileté la plupart des actes d'accusation, et dès le 30 septembre, il devint substitut de Fouquier. Son intimité avec ce dernier et Fleurie t-Lescot était telle, qu'on les considérait comme formant ensemble un ^ triumvirat judiciaire faisant le pendant du triumvirat politique de Saint-Just, Robespierre et Gouthon; On verra que, proposé pour devenir membre du tribunal réorganisé après le 9 thermidor, il fut honteusement rayé de la liste.

RoYBR avait été prêtre et avait jeté le froc aux orties.

C'était une bonne recommandation pour que les Ghâionnais renvoyassent auprès de Fouquier.

Naulin, commissaire national aul» arrondissement de Paris, et LiENDONy juge au tribunal du 3* arrondissement^ ne s'étaient aucunement mis en évidence quand ils furent adjoints à l'accusateur public.

Passant aux jurés, nous signalerons i4n/onneite, un ci-devant marquis. Nommé maire d'Arles en 1790, il devint député à rassemblée législative en 1791, (luoiqu'il eût, le 2 mai de la même année, oublié assez ses devoirs et son caractère pour fournir aux Avignonnais des bombes et des boulets pris dans le parc d'artillerie, et aller, ensuite à Avignon se mêler aux factieux et y recevoir des couronnes. N'ayant pu être élu à la Convention, il en fut dédommagé parles fonction^ de juré au tribunal révolutionnaire, qu'il préféra à celles (Jp maire de Paris. Ajoutons qu'il avait dissipé une brillante fortune et qu'il se trouvait dans les conditions requises pour se montrer un ardent révolutionnaire.

Pierre-Nicolas Leroy était un autre ci- devant qui, sous Tancien régime, prenait volontiers la qualité de marquis de Monflabert. Il était né à Goulomiers en 1742 et avait été nommé, en 1790, maire de sa commune, à cause de l'exaltation de ses opinions révolutionnaires. C'est par l'influence de la société des Jacobins, dont les meneurs étaient ses amis, qu'il fut choisi comme juré du tribunal révolutionnaire. Il avait pris le surnom de Dix-Août en souvenir de la journée dans laquelle l'infortuné Louis XVI perdit le trône. Il était vindicatif et d'une violence extrême. C'est lui qui , scandalisé du courage des nombreuses victimes que faisait le tribunal, disait que s'il était accusateur public, il ferait saigner les condamnés, afln

de les afEaiblir. L'ex-marquis était sourd et s'enfaisait un mérite, ne pouvant par suite, disait-il, être influencé ni par l'accusation, ni par la défense, qu'il n'entendait pas (Déposition de Paris, dans le procès Fouquier). A l'audience du 7 thernaidor, où l'un des accusés, Dervilly, avait dit en se défendant que ses paroles étaient aussi vraies qu'il était vrai que, dans deux heures, il ne serait peut-être plus, Leroy s'écria : t II faut que l'accusé se trouve bien coupable, puisqu'il présume son jugement ; par cela même, en mon âme et en conscience, je le déclare convaincu et je le condamne. » (Déposition de Duclos.)

Jacques-Nicolas Lumière était un musicien, cumulant ses fonctions de juré avec celles de membre de la Commune de Paris. Il était, au surplus, connu précédemment, comme un membre énergique d'un comité révolutionnaire de la capitaie.

Le luthier Léopold Renaudin, autre délégué de section pour demander, dès le 3 août, à l'assemblée législative, la déchéance du roi, était spécialement patronné par Robespierre, auquel il accordait, à son tour, la protection de son bras pour l'accompagner aux Jacobins comme garde d'honneur. C'était un homme peu lettré au surplus, ainsi qu'il résulte d'un autographe de lui, que nous empruntons i M. Campardon. Il écrivait à Fouquier : « Renaudin tinvite à fair paraître dent lâfTair de Duporte du Tertres comme témoin le citoyen Mouchet comendent en segond.de la section des gardes françaises rue des PouUye, n* 207 ; de plus, BouUanjé général de larme revolutionaire et Merlin de tyonviles {sic) députera la Convention. » Il est vrai que s'il hésitait sur l'orthographe, il n'en était pas de même quant à l'opinion

qu'il avait à émettre comme juré, puisque de son propre aveu, il n'avait jamais voulu acquitter personne. Je n'étais que la hache dont on se servait, disait-il, après le 9 thermidor. Je crois qu'on ne peut faire le procès à une hache. C'est ce monstre qui, siégeant comme juré dans Taffaire Boismarié, jugée le 13 prairial an II, quitta sa place pour venir déposer contre lui et revint ensuite à son banc, opiner pour la condamnation. (Déposition de Gastrey au procès de Fouquier.)

Trinchard, menuisier de son état, se disait V homme de la natwe. Il était aussi peu lettré et tout aussi cruel que Renaudin, ainsi qu'il résulte d'autographes qu'il a laissés. Le premier est la reproduction d'une lettre à sa femme^ ainsi conçue : a Si tu nest pas toute seulle et que le compagnion soit a travalier tu peus ma chaire amie venir voir juger 24 mesieurs tous si deven président ou conselier au parlement de Paris et de Toulouse. Je t'ainvite a prendre quelque choge aven de venir parcheque nous n'aurons pas fini de 3 heures. Je t'embrase ma chaire amie et éponge, ton mari Trinchard. » Il écrivait précédemment à son frère : € Je taprans mon frerre que je été un des jurés qui ont jugé la BÊTE FÉROCHE qui a dévoré une grande partie de la Repulique, celle que l'on califloit si deven de Raine. »

Joachim Vilate, né en 1768, à Ahun, en Limousin, avait été prêtre et professeur. Il était devenu membre du tribunal révolutionnaire par la protection de Barrère, dont il était l'ami. C'était un homme précieux pour le rôle qui lui fut confié, car il n'était jamais embarrassé, disait-il, et toujours il était convaincu. Il était venu à Paris en 1792, poussé par son amour de la Révolution. Il y fréquenta avec assiduité le club des

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Jacobins. Logé aux Tuileries, il prit le nom de Sempronius Gracchus et fut l'espion de Robespierre et de Barrère, ainsi qu'il en fait Faveu implicite dans ses Mémoires. Une fois, les ' débats lui paraissant trop longs, il se leva et, tirant sa montre, il dit au président Dumas : « Les accusés sont doublement convaincus, car en ce moment ils conspirent contre mon ventre. — En Révolution, disait-il, tous ceux qui paraissent devant le tribunal doivent être condamnés. » (Dépositions Ducray, Tirard et Masson.)

François J.-B. Topino-Lebrun, peintre d'histoire, était Marseillais. Il partagea l'exaltation de son maître David et mérita ainsi d'être nommé juré du fameux tribunal. Ghauveau-Lagarde lui rend cependant le témoignage qu'il se plaignait violemment de la tyrannie de Robespierre et qu'il n'était point un homme de sang.

Jean-Louis Prieur était peintre également. Il ne dut son titre dé juré qu*à ses opinions ultra-révolutionnaires. Il insultait les accusés et en faisait des caricatures, lartête couverte de sang.

Pierre-Nicolas Chrétien était un ancien limonadier et l'un des séïdes de Robespierre, qu'il accompagnait toujours à la Convention, afin d'honorer la représentation nationale dans ce qu'elle avait de plus pur. C'est lui qui, le jour où la reine fut mise en jugement, déclara qu'il était convaincu d'avance.

Jean-Etienne Brochet, ancien laquais, avait composé une prière en l'hoimeurdu cœur de Marat, qu'il comparait à Jésus. Il dénonçait ceux dont il était l'ennemi , les mettait quelquefois en arrestation lui-même et les interrogeait comme président du comité révolutionnaire.

Pierre-François Girard était aussi l'un des suivants de Ro-

bespierre. Il croyait, disait-il, cette tâche honorable pour un bon citoyen. Il se montra, comme juré, d'une partialité révoltante. Il siégeait le 26 floréal. L'un des prévenus, Bézar, était accusé d'avoir fait passer des fonds aux ennemis de sa patrief. Il s'était complètement justifié et avait démontré qu'il n'avait fait qu'une opération de commerce et de change, telle que la maison dont il faisait partie les pratiquait depuis trente ans. Girard l'apostropha ainsi : t Tu es connu dans la section pour un mauvais citoyen, pour un aristocrate ; tu as un frère commandant dans la garde nationale et qui est connu pour un aristocrate déterminé. » Bézar ayant répondu qu'il n'avait pas de frère, Girard , frappant sur le bureau avec violence, s'écria : « Si ce n'est ni toi, ni ton frère, c'est au moins ton père. » Et l'accusé fut condamné. C'est ce même Girard qui, dans l'affaire où figurait Fretteau, et qui fut jugée le 26 prairial, dit à Jourdeuil, son collègue : « Tu es bien difficile à persuader ; ne sais-tu pas que cet homme jouit de soixwnte mille

livres de rentes? (Voir le résumé de Cambon au procès de Fouquier.)

JouRDEmL-DiBixR flgufa dans les premières émeutes de la Révolution, ce qui lui valut d'être envoyé comme délégué de sa section (Théâtre-Français) pour demander la suppression de la royauté dès le 3 août 1792 ; puis d'être choisi comme membre du comité dit de salut public de la commune de Paris. On le signala comme l'un des principaux auteurs des massacres de septembre, et, pour justifier cet éloge^ il signa la circulaire, qu'à la suite de ces journées, la commune de Paris envoya à toutes les communes de France, pour les engager à égorger les prisonniers. Bouchotte le prit pour adjoint quand il devint ministre de la guerre ; mais son carac-

tère le désigna, naturellement, au choix des organisateurs du tribunal révolutionnaire, où il prit place dès le 15 juillet 1793. C'était Jourdeuil qui, dans la séance de la Convention du 15 janvier 1973, avait grossièrement insulté le député Dussaulx, pour avoir voté l'appel au peuple.

J.-B. LoHiER, épicier avant la Révolution, était un malhonnête homme et un accapareur. Depuis, il fut chargé de la vente des marchandises nationales et, dans ce nouvel emploi^ il commit des exactions. On verra que sa réputation ne lui nuisit pas, car il devint juré du tribunal du 17 août, ensuite juré au tribunal révolutionnaire, et, enfin juge de cette dernière compagnie au 22 prairial an II. Comme Jourdeuil, il avait été délégué de sa section pour aller requérir l'assemblée nationale de destituer Louis XVI. Le 2 septembre, il avait également été délégué pour aller communiquer à la Commune le vœu de la section du Luxembourg, portant qu'il fallait purger les prisons en faisant couler le sang de tous les détenus.

Louis Nicolas , né à Mirecourt en 1758, imprimeur de la conunune de Paris et du tribunal révolutionnaire, était l'un des membres les plus ardents de la société des Jacobins. Dans la séance du 6 friihaire an II, il fut mis au nombre des commissaires chargés de l'épuration de la société. C'est pourquoi il fut appelé à siéger conune juré au tribunal révolutionnaire au moment où le personnel en fut augmenté. Sa conduite lui valut d'y être maintenu au 22 prairial. Celait aussi l'un des gardes d'honneur de Bobespierre.

Claude-Louis Chatblet se distingua par son exaltation dès les premiers temps de la Révolution. Il faisait arrêter dans sa section tous ceux qui lui déplaisaient. C'était le favori de Ro-

64 FOUQUMl-TINVILLE ET LE

bespierre, qu^il fitDommer d'abord président de sa section, puis électeor et représentant du peuple. Il soutenait que la France ne serait en paix qu'après qu'on aurait fait périr les banquiers, les riches, les nobles et tous les gens à talent ; et pendant les sanglantes exécutions du régime de la Terreur, il demandait encore quatre-vingt mille têtes*

LE PROCàS DE LA BEINE.

C'était surtout en vue du procès de Marie-Antoinette que la réorganisation du tribunal révolutionnaire avait eu lieu. Aussi, dès le 14 octobre suivant, celle que, dans le langage du temps, on appelait la veuve,Capetj fut-elle traduite devant l'une des sections de jugement.

L'accusation fut soutenue par Fouquier-Tinville.

Le président fut Hennan.

Les autres juges étaient : Etienne Foucault, Donzé-Verteuil, Lanne.

Les jurés étaient : Ganney, Garnier, Antonelle, Gh&telet, Souberbielle , Picard, Trinchard, Jourdeuil, Deydié, Gimont et Ghrestien.

Chauveau-Lagarde et Tronçon-Ducoudray présentèrent la défense de l'accusée.

Le greffier donna lecture à la prévenue de l'acte d'accusation signé par Herman, Foucault, Scellier, Cofflnhal, Deliége, Ragmey, Maire, Denizot, Masson. On y lit : — entre autres choses à relever, — a qu'examen fait de toutes les pièces transmises par l'accusateur public, il en résulte, qu'à l'instar des Messaline-Brunehaut-Frédegonde et Médicis, que l'on qualifiait autrefois de reines de France {sic)^ et dont les noms

TRffiUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. 65

odieux ne s'effaceront pas des fastes de l'histoire, Marie-Antoinette, veuve de Louis Capet, a été depuis son séjour en France le fléau et la sangsue des Français ; qu'avant même rheureuse Révolution qui a rendu au peuple français sa souveraineté, elle avait des rapports politiques avec l'homme qualifié de roi de Bohême et de Hongrie, que ces rapports étaient contraires aux intérêts de la France ; que, non contente, de concert avec les frères de Louis Capet et l'infâme et . exécrable Galonné, d'avoir dilapidé d'une manière effroyable les finances de la France (fruits des sueurs du peuple) pour satisfaire à des plaisirs désordonnés et payer les agents de ses intrigues criminelles, il est notoire qu'elle a fait passer, h différentes époques, à l'empereur, des millions qui lui ont servi et lui servent encore à soutenir la guerre contre la République, et que c'est par ces dilapidations excessives qu'elle est parvenue à épuiser le trésor national.,,. Que, pour réussir plus promptement dans ses projets contre-révolutionnaires, elle a, par ses agents, occasionné, dans Paris et les environs, les premiers jours d'octobre 1789, une disette qui a donné lieu à une nouvelle insurrection, à la suite de laquelle une foule innombrable de citoyens et de citoyexmes s'est portée à Versailles le 5 du même mois ; que ce fait est prouvé d'une manière sans réplique par l'abondance qui a régné le lendemain même de l'arrivée de la veuve Capet à Paris et de sa famille... Qu'on a arrêté la suite de Louis Capet, de la veuve Capet et de toute sa famille, sous des noms supposés^ au mois de juin 1791 ; que la veuve Capet convient, dans son interrogatoire, que c'est elle qui a tout ménagé et tout préparé pour effectuer cette évasion, et que c'est elle qui a ouvert et

fermé les portes de l'appartement par où les fugitifs sont

passés ; qu'indépendamment de Taveu de la veuve Capet à cet égard, il est constant, d'après les déclarations de Louis-Charles Capet et de la fille Capet, que Lafayette, favori^ sous tous LES RAPPORTS, dc la vouvo Capet, et Bailly, lors maire de Paris, étaient présents au moment de cette évasion et qu'ils Vont favorisée de tout leur pouvoir... Que c'est la veuve Capet qui a fait parvenir aux puissances étrangères les plans de campagne et d'attaque qui étaient convenus dans le conseil, de manière que , par cette double' trahison , les ennemis étaient toujours instruits à l'avance des mouvements que devaient faire les armées de la République ; d'où suit la conséquence que la veuve Capet est Tauteur des revers qu'ont éprouvés en différents temps les armées françaises... Que la veuve Capet a médité et combiné, avec ses perfides agents, l'horrible conspiration qui a éclaté dans la journée du 40 août, laquelle n'a échoué que par les efforts courageux et incroyables des patriotes ; qu'à cette fin, elle à réuni, dans son habitation, aux Tuileries, jusque dans les souterrains, les Suisses, qui, aux termes des décrets, ne devaient plus composer la garde de Louis Capet ; qu'elle les a entretenus dans un état d'ivresse depuis le 9 jusqu'au 10, jour convenu pour l'exécution de cette horrible conspiration ; qu'elle a réuni également, et dans le même dessein, dès le 9, une foule de ces êtres, qualifiés ùe^ chevaliers du poignard... Qu'enfin la veuve Capet, immorale sous tous les rapports, et nouvelle Agrippine, est si perverse et si familière avec tous les crimes, qu'oubliant sa qualité de mère et la démarcation produite par les lois de la nature, elle n*a pas craint de se livrer^ avec Louis- Charles Capet, son fils, et de l'aveu de ce dernier, à des indé" cences dont Vidée et le nom seul font frémir d'horreur. . . •

TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIHE. 67

Aussitôt après, et sans donner à l'accusée un instant de répit pour se recueillir et prendre l'avis de son conseil, on procéda à l'audition des témoins. On appréciera la manière dont furent établis les griefs ci-dessus.

Le premier témoin qui fut entendu était le député Lecointre. Il raconta longuement les fêtes et orgies qui eurent lieu dans la ville de Versailles depuis 4779 jusqu'en 1789, dont le résultat avait été, selon le témoin,une dilapidation effroyable dans les finances de la France. Il raconta aussi le repas donné le 3 octobre par les gardes du corps, et où parurent le roi et sa femme. Ce fut là, dit-il, où lesoutragei^les plus violents furent faits à la cocarde nationale, qui fut foulée aux pieds.

On entendit un témoin sur le départ des Tuileries dans la nuit du 2u au 21 juin 1791. L'accusée reconnut qu'elle avait elle-même ouvert les portes à onze heures trois quarts pour sortir.

Sur la journée du 10 août 1792, elle déclare être restée dans l'appartement de son mari jusqu'à une heure du matin dans la nuit du 9 au 10 ; y avoir vu beaucoup de monde.

Hébert fut introduit. 11 déposa qu'en sa qualité de membre de la Commune du 10 août, il fut chargé de différentes misr sions importantes qui lui avaient prouvé la conspiration d'Antoinette ; notamment un jour, au Temple, il avait trouvé un livre d'église à elle appartenant, dans lequel était un de ces signes contre -révolutionnaires consistant en un cœur enflammé traversé par une flèche, sur lequel était écrit : Jem, miserere nobis. Une autre fois, il trouva dans la chambre d'Elisabeth un chapeau, qui fut reconnu pour avoir appartenu à Louis Capet. Cette découverte ne lui permit plus de douter

qu'il existât parmi ses collègues quelques hommes dans le cas de se dégrader au point de servir la tyrannie. Il se rappela que Toulan était entré un jour avec son chapeau, dans la Tour, et qu'il en était sorti nu-tête, en disant qu'il Tavait perdu. Il ajouta que, Simon lui ayant fait savoir qu'il avait quelque chose d'important à lui communiquer, il se renditau Temple, accompagné du maire et du procureur de la Commune. Ils y reçurent une déclaration de la part du jeune Capet, de laquelle il résulte qu'à l'époque de la fuite de Louis Capet à Varennes, Lafayette était un de ceux qui avaient le plus contribué à la faciliter; qu'ils avaient, pour cet effet, passé la nuit au château; que, pendant leur séjour au Temple, les détenues n'avaient cessé, pendant longtemps, d'être instruites de ce qui se passait à l'extérieur : on leur faisait passer des correspondances dans leshardes et souliers. Le petit Capet nomma treize personnes comme étant celles qui avaient, en partie, coopéré' à entretenir ces intelligences ; que l'un d'eux l'ayant enfermé avec sa sœur dans une tourelle, il l'entendit qui disait à sa mère : « Je vous procurerai des moyens de savoir les nouvelles, en envoyant tous les jours un colporteur crier près de la Tour : le journal du soir. » Enfin, le jeune Capet, dont la constitution physique dépérissait chaque jour, fut surpris par Simon dans des pollutions indécentes et funestes pour son tempérament. Que celui-ci lui ayant demandé qui lui avait appris ce manège criminel, il répondit que c'était à sa mère et à sa tante qu'il était redevable de cette habitude funeste. De la déclaration, observe le déposant, que le jeune Capet a faite en présence du maire de Paris et du procureur de la Commune, il résulte que cesdeux femmes le faisaient souvent coucher entre elles deux ; que là il se commettait des traits

de la débauche la plus effrénée ; qu'il n'y avait même pas à doU'ter, parce qu^a dit le fils Capet, qu'il y ait eu un acte incestueux fiNTBE LA liàBB ET LE FILS. II y avait lieu de croire que cette criminelle jouissance n'était point dictée par le plaisir, mais bien par l'espoir politique d'énerver le physique de cet enfant, que l'on se plaisait encore à croire destiné à occuper un trône, et sur lequel on voulait, par cette manœuvre, s'assurer le droit de régnei» alors sur son moral; que, par les efforts qu'on lui fit faire, il est demeuré attaqué d'une descente...»

Et, depuis qu'il n'est plus avec sa mère, il reprend v/n tempéra^* ment robuste et vigoureux.

Telle fut la déposition de ce monstre ; nous avons cru devoir la reproduire dans toute sa brutalité. Dès qu'Hébert eut fini de parler, Herman interpella l'accusée en ces termes ; « Qu'avez- vous à répondre à la déposition du témoin? » — Je n'ai aucune connaissance des faits dont parle Hébert, dit Marie-Antoinette. Et, un instant après, il se trouva un juré qui eut le courage d'interpeller Herman en ces termes : « Citoyen président, je vous invite à vouloir bien observer à l'accusée qu'elle n'a pas répondu sur le fait dont a parlé le citoyen Hébert, à l'égard de ce qui s'est passé entre elle et son fils. • Le président fit rinlerpellation. C'est alors que la reine fit cette réponse sublime, qui Ta noblement vengée de son insulteur : « Si je n'ai pas répondu, c'est que la nature se refuse à répondre à une pareille inculpation faite à une mère : j'en appelle à toutes celles qui peuvent se trouver ici. » Il est digne de remarque que Simon , entendu comme témoin, ne fut pas même interpellé au sujet de cette odieuse imputation.

Quand l'ancien procureur général de la Commune, Manuel,

fut appelé à faire sa dépositioD, il fut ainsi pris à partie par le président : t Comment se fait-il que vous qui venez de dire que, dans la nuit du 9 au 1 août, vous n'avez point quitté le poste où le peuple vous avait placé, vous ayez depuis abandonné rhonorable fonction de législateur?... Gomment! vous vous dites bon républicain^ vous dites que vous aimez Tégalité, et vous avez proposé de faire rendre à Pétion des honneurs équivalents à l'étiquette de la Royauté!... Pourquoi avez-vous marqué de la sollicitude pour les valets de Taccusée de préférence aux autres prisonniers ?.... »

Qu'on ne croie pas que cette diatribe eût été provoquée ea aucune façon par une déposition favorable à Taccusée, car Manuel venait de déclarer que le 10 août, ayant appris qu'au château on avait donné l'ordre de tirer sur le peuple, il avait sur-le-champ mandé le commandant général et lui avait défendu expressément de faire feu sur le peuple.

Mais ce fut bien autre chose encore, lorsque l'ancien maire, Bailly, fut entendu. Nous croyons devoir reproduire in ex-tenso, d'après le Moniteur, cette partie des débats :

«Jean-Sylvain Bailly, homme de lettres, dépose n'avoir jamais eu de relations avec la famille ci-devant royale ; il proteste que les faits contenus en l'acte d'accusation, touchant la déclaration de Charles Gapet, sont absolument faux. Il observe à cet égard que, lors des jours qui ont précédé la fuite de Louis, le bruit courait, depuis quelques jours, qu'il devait partir. Qu'il en fit part à Lafayette, en lui recommandant de prendre à cet égard les mesures nécessaires.

» Le président, au témoin. — N'étiez-vous pas en liaison avec Pastoret et Rœderer, ex-procureurs-généraux-syndics du département ?

» Le témoin. — Je n'ai eu avec eux d'autres liaisons que celle d'une relation entre magistrats.

li Le président. ~ N'est-ce pas vous qui, de concert avec Lafayette, avez fondé le club connu sous le nom de 1789 î

» Le témoin. — Je n'en ai pas été le fondateur, et je n'y fus que parce que des Bretons de mes amis en étaient. Ils m'invitèrent à en être en me disant qu'il n'en coûtait que cinq louis : je les donnai et fus reçu. Eh bien ! depuis, je n'ai assisté qu'à deux dîners.

» Le président. — N'avez-vous pas assisté aux conciliabules tenus chez le ci-devant Larochefoucault ?

» Le témoin. — Je n'ai jamais entendu parler de conciliabules; il se peut faire qu'il en existât, mais je n'ai jamais assisté à aucun.

» Le président,^ Si vous n'aviez pas de conciliabules, pourquoi, lors du décret du 19 juin 1790*, par lequel l'assemblée constituante, voulant donner aux vainqueurs de la Bastille le témoignage éclatant de la reconnaissance d'une grande nation, les récompensait de leur courage et de leur zèle, notamment en les plaçant d'une manière distinguée au milieu de leurs frères, dans le Ghamp-de-Mars, le jour de la fédération; pourquoi, dis-je, avez-vous excité des troubles entre eux et leurs frères d'armes, les ci-devant gardes françaises, puis ensuite avoir été faire le plewreur à leur assemblée et les avoir forcés de reporter la gratification dont ils avaient été honorés ?

» Le témoin, — Je ne me suis rendu auprès d'eux qu'à la demande de leurs chefs, àreffet d'opérer la réconciliation des deux partis; c'est, d'ailleurs, l'un d'eux qui a fait la motion

de remettre les décoratioDS dont rassemblée constituante les avait honorés, et non pas moi .

» Le président. — Ceux qui ont fait cette motion ayant été reconnus pour vous être attachés en qualité d'espions, les braves vainqueurs en ont fait justice en les chassant de leur sein ?

» Le témoin. — On s*est étrangement trompé à cet égard.

» Le président. — N'avez-vous pas prêté les mains au voyage de Saint-Cloud, au mois d'avril ? et, de concert avec Lafayette, n'avez-vous pas sollicité auprès du département Tordre de déployer le drapeau rouge î

» Le témoin. — Non.

• Le président. — Etiez-vous instruit que le ci-devant roi recelait dans le château un nombre considérable de prêtres réfractaires î

» Le témoin. — Oui ; je me suis même rendu chez le roi, à la tête de la municipalité, pour l'inviter à renvoyer les prêtres insermentés qu'il avait chez lui.

» Le président. — Pourriez- vous .indiquer les noms des habitués du château, connus sous le nom de chevaliers du poignard ?

» Le témoin. — Je n'en connais aucun.

» Le président,— A Tépoque de la révision de la Goastitution de 1791, ne vous êtes-vous pas réuni avec les Lameth, Barnave, Desmeuniers, Chapelier et autres fameux réviseurs coalisés, ou, pour mieux dire, iJ^^^dt^ à la cour pour dépouiller le peuple de ses droits légitimes et ne lui laisser qu'un simulacre de liberté î

» Le témoin. — Lafayette s'est réconcilié avec les Lameth :

mais moi je n'ai pu me raccommoder, n'ayant pas été lié avec eux.

Le président. — Il paraît que vous étiez très lié avec Lafayette et que vos opinions s'accordaient assez bien ?

» Le témoin. — Je n'avais avec lui d'autre intimité que rela* tivement à sa place ; du resite, dans le temps, je partageais sur son compte l'opinion de tout Paris.

» Le président, — Vous dites n'avoir jamais assisté à aucun conciliabule, mais comment se fait-il qu'au moment où vous vous êtes rendu à rassemblée constituante, Charles Lameth tira la réponse qu'il vous fît de dessous son bureau 1 Cela prouve qu'il existait une criminelle coalition?

» Le témoin, — L'assemblée nationale avait, par un décret, mandé les autorités constituées : je m'y suis rendu avec les membres du département et les accusateurs publics. Je ne fis que recevoir les ordres de l'assemblée, et ne portai point la parole. Ce fut le président du département qui prononça le discours sur l'événement.

» Le président. — N'avez- vous pas cw^m reçu les ordres d'Antoinette pour l'exécution du massacre des meilleurs patriotes ?

» Le témoin. — Non, je n'ai été au Champ-de-Mars que d'après un arrêté du conseil général de la Commune.

y> Le président. — C'était avec la permission delà municipalité que les patriotes s'étaient rassemblés au Champ-de- Mars ; ils en avaient fait leur déclaration au gretïe : on leur en avait délivré un reçu. Comment avez-vous pu déployer contre eux Tinfernal drapeau rouge ?

» Le témoin. — IjO conseil ne s'est décidé que parce que, depuis le matin que l'on avait été instruit que deux hommes

avaient été massacrés au Ghamp-de-Mars, les rapports qui se succédaienl devenaient plus alarmants d^heure en heure ; le conseil fut trompé et se décida à employer la force armée.

» Le président. — N'est-ce pas le peuple, au contraire, qui a été trompé par la municipalité ? Ne serait-ce point elle qui avait provoqué le rassemblement, à l'effet d'y attirer les meilleurs patriotes et les y égorger ?

» Le témoin. — Non, certainement.

» Le président. — Qu'avez- vous fait des morts, c'est-à-dire des patriotes qui ont été assassinés ?

» Le témoin. — La municipalité, ayant dressé procès-verbal, les fît transporter dans la cour de l'hôpital militaire, au Gros- Caillou, où le plus grand nombre fut reconnu.

• Le président, —A combien d'individus se montait- il ?

• Le témoin. — Le nombre en fut déterminé et rendu public par le procès- verbal, que la municipalité fit afficher dans le temps : il y en avait douze ou treize.

y> Un juré. — J'observe au tribunal que me trouvant ce jour-là au Champ-de-Mars avec mon père au moment où le massacre commença, je vis tuer, près delà rivière où je me trouvais, dix-sept à dix -huit personnes des deux sexes; nousmêmes n'évitâmes la mort qu'en entrant dans la rivière jusqu'au cou . »

Quelle partialité! Quel oubli de toute idée de justice! et combien on est déjà loin du jour où le tribunal se montrait si prévenant pour Marat !

En ce qui concerne l'accusation que Marie-Antoinette aurait fait passer des sommes énormes à son frère pour faire la guerre à la France (plus de 200 millions), voici le seul témoignage recueilli : il émane de Reine Millot, fille domestique.

Elle dépose qu'en 1788, se trouvant de service à Versailles, elle avait pris sur elle de demander au ci-devant comte de Coigny qu'elle voyait un jour de bonne humeur: « Est-ce que Tempereur continuera toujours à faire la guerre aux Turcs ? Mais, mon Dieu, cela ruinera la France, par le grand nombre de fonds que la reine fait passer, pour cet effet, à son frère^ et qui, en ce moment, doivent au moins se monter à 200 millions. » — Tu ne te trompes pas ! répondit*il. a Oui, il en coûte déjà plus de 200 millions, et nous ne sommes pas au bout. » Le témoin ajouta : J'ai été instruite, par différent tes personnes^ que Taccusée ayant conçu le dessein d'assassiner le duc d'Orléans, le roi, qui en fut instruit, ordonna qu'elle fut incontinent fouillée ; que, par suite de cette opération, on trouva sur elle deux pistolets ; alors, il la fit consigner dans son appartement pendant quinze jours.

Un autre témoin, Jean-Baptiste Labènette, dit que trois poâ^ticuliers étaient venus pour l'assassiner au nom de Vac^ cv^ée.

D'Estaing déclara qu'aux repas donnés par les gardes du corps, on avait crié : Vive le roi! et vive la famille royale! et, en outre, que l'accusée avait fait le tour de la table en tenant son fils par la main.

L'ancien ministre Latour-Dupin fut également pris à partie parHerman, qui lui demanda si c'était par l'ordre d'Antoinette qu'il avait laissé Tarmée dans l'état où elle s'est trouvée; et, quand le témoin eut décliné le reproche et dit qu'en quittant le ministère, il avait laissé l'armée sur un pied respectable, le président l'apostropha ainsi : « Etait-ce pour la mettre sur un pied respectable, que vous avez licencié plus de 30,000 patriotes? »

Dufriche-Valazé déposa que, parmi les papiers trouvés chez Septeuil, gui avaient servie ainsi que d'autres, à dresser l'acte d'accusation contre Louis Gapet, il en avait remarqué deux qui avaient rapport à Taccusée. Le premier était un bon ou plutôt une quittance, signée d*elle pour une somme de 13 ou 20,000 livres, autant qu*il pouvait se le rappeler ; Tautre pièce était une lettre, dans laquelle le ministre priait le roi de vouloir bien communiquer à Marie-Antoinette le plan de campagne qu'il avait eu Thonneur de lui présenter.

L'accusée dit qu'elle ne connaissait ni le bon, ni la lettre dont on parlait, et qui n'étaient pas représentés.

Telles furent les charges, je ne dirai pas établies, mais articulées contre la reine. Aussi, lorsqu'à la fin des débats, le président lui demanda s'il ne lui restai t plus rien à ajouter pour sadéfense, elle put répondre avec simplicité : « Hier, je ne connaissais pas les témoins; j'ignorais ce qu'ils allaient déposer contre moi : eh bien ! personne n'a articulé contre moi aucun fait positif. »

. Fouquier-Tinville n'hésita cependant pas à l'accuser des massacres exécutés par les ordres d'une cour corrompue dans les principales villes de France, notamment à Montauban, Nîmes, Arles, Nancy, au Champ-de-Mars, etc., etc. {sic). Plus tard, le 21 frimaire an II, poursuivant cette reine infortunée de ses calomnies jusque dans la tombe, il plaça dans son réquisitoire contre deux filles publiques, cette nouvelle infamie : « Toutes ces prostituées, non contentes d'être l'opprobre de leur sexe, sont encore les auxiliaires de ces conspiratrices célèbres, des Marie-Antoinette et des Diibarry, qui, en partageant leurs mœurs dissolues, les avaient encore asso-

ciées à leurs complots pour leur recruter des scélérats dignes de seconder leurs crimes. »

Quant à Herman, voici le résumé impartial qu'il fit des débats :

€ Citoyens jurés, le peuple français, par l'organe de l'accusateur public, a accusé devant le jury national Marie-Antoinette d'Autriche, veuve de Louis Gapet, d'avoir été la complice, ou plutôt l'instigatrice, de la plupart des crimes dont s'est rendu coupable ce dernier tyran de la France ; d'avoir eu elle-même des intelligences avec les puissances étrangères, notamment avec le roi de Bohême et de Hongrie, son frère ; avec les ci-devant princes émigrés, avec des généraux perfides ; d'avoir fourni à ces ennemis de la République c'es secours en argent , et d'avoir conspiré avec eux contre la sûreté extérieure et intérieure de l'Etat.

«Un grand exemple est donné eu ce jour à l'univers, et, sans doute, il ne sera point perdu pour les peuples qui l'habitent. La nature et la raison, si longtemps outragées, soat enfin satisfaites : l'égalité triomphe.

» Une femme qu'environnaient naguère tous les prestiges les plus brillants que l'orgueil des rois et la bassesse des esclaves avaient pu inventer, occupe aujourd'hui, au tribunal de la nation, la place qu'occupait, il y a deux jours, une autre femme, et cette égalité lui assure une justice impartiale. Cette affaire, citoyens jurés, n'est pas de celles où un seul fait, un seul délit est soumis à votre conscience et à vos lumières : vous avez à juger toute la vie politique de l'accusée, depuis qu'elle est venue s'asseoir à côté du dernier roi des Français ; mais vous devrez surtout fixer votre délibération sur les manœuvres qu'elle n'a cessé un instant d'employer

pour détruire la liberté naissante : soit, dans l'intérieur, par ses liaisons intimes avec d'infâmes ministres,- de perfides généraux, d'infidèles représentants du peuple : soit, au dehors, en faisant négocier cette coalition monstrueuse des despotes de l'Europe, à laquelle Thistoire réserve le ridicule pour son impuissance; enfin, par ses correspondances avec les ci-devant princes français émigrés et leurs dignes agents.

9 Si Von eût voulu détour ces faits ime preuve oraUy il eût fallu faire comparaître l'accusée devant tout le peuple français : la preuve matérielle se trouve dans les papiers qui ont été saisis chez Louis Capet, énumérés dans un rapport fait à la Convention nationale par Gohier, l'un de ses membres, dans le recueil des pièces justificatives de l'acte d'accusation porté contre Louis Capet par la Convention ; enfin, et principalement, citoyens jurés, dans les événements politiques dont vous avez tous été les témoins et les juges.

« Et s'il eût été permis, en remplissant un ministère impassible, de se livrer à des mouvements que la passion de l'humanité commandait, nous eussions évoqué devant le jury na* | tional les mânes de nos frères égorgés à Nancy, au Champ de-Mars, aux frontières, à la Vendée, à Marseille, à Lyon, à ' Toulon, par suite des machinations infernales de cette moderne Médicis . Nous eussions fait amener devant vous les pères, les mères, les épouses, les enfants de ces malheureux patriotes. Quedis-je, malheureux ! Ils sont mX)rts pour la 11* berté et fidèles à leur patrie. Toutes ces familles éplorées, et j dans le désespoir de la nature, auraient accusé Antoinette de I leur avoir enlevé ce qu'elles avaient de plus cher au monde, et dont la privation leur rend la vie insupportable . '

» En effet, fei les satellites du despote autrichien ont entamé

pour un moment nos frontières et s'ils y commettent des atro«* cités dont Thistoire des peuples barbares ne fournit point encore d'exemple ; si nos ports^ si nos camps, si nos villes sont vendus ou livrés, n'est-ce pas, évidemment, le dernier résultat des manœuvres combinées au château des Tuileries, et dont Antoinette d'Autriche était l'instigatrice et le centre? Ce sont, citoyens jurés, tous ces événements politiques qui forment la masse des preuves qui accablent A.ntoinette*

c Quant aux déclarations qui ont été faites dans l'instruction de ce procès, et aux débats qui ont eu lieu, il en est résulté quelques faits qui viennent directement à la preuve de l'accusation principale portée contre la veuve Capet.

» Tous les autres détails, faits pou/r servir à l'histoire de la Révolution ou au procès de quelqvss personnages fameux et de quelques fonctionnaires publics infidèles ^ disparaissent devant l'accusation de haute trahison qui pèse essentiellement sur Antoinette d'Autriche, veuve du ci-devant roi.

» Il est une observation générale à recueillir : c'est que l'accusée est convenue qu'elle avait la confiance de Louis Capet.

» II résulte encore de la déclaration de Valazé, qu'Antoinette était consultée dans les affaires politiques, puisque le ci-devant roi voulait qu'elle fût consultée sur un certain plan, dont le témoin n'a pu ou voulu dire l'objet.

» L'un des témoins, don^ to pr^omon et V ingénuité ont été remarquables, vous a déclaré que le ci-devant duc deCoigny lui avait dit, en 1788, qu'Antoinette avait fait passer à l'empereur, son frère, 200 millions, pour lui aider à soutenir la guerre qu'il faisait alors.

» Depuis la Révolution, un bon de 60 à 80,000 livres (quelle

précision I) signé Antoinette, et tiré sur Septeuili a été donné à la Poligoac, alors émigrée ; et une lettre ^e Laporte recommandait à Sepleuil de ne pas faire la moindre trace de ce don.

Lecointre (de Versailles], vous a dit, comme témoin oculaire, que depuis Tannée 1779, des sommes énormes avaient été dépensées & la cour pour des fêtes dont Marie-Antoinette était toujours la déesse.

» Le 1'' octobre, un repas^ ou plutôt une orgie, est ménagée entre les gardes du corps et les officiers du régiment de Flandres, que la cour avait appelé à Versailles pour servir ses projets. Antoinette y paraît avec le ci-devant roi et le dauphin qu'elle promène sur les tables; les convives crient : Vive le roi! vive la reine ! vive le da/uphin ! cm diable la nation ! (Ce dernier cri est deTlnvention d*Herman}. Le résultat de cette orgie est que Ton foule aux pieds la cocarde tricolore et que l'on arbore la cocarde blanche.

» L'un des premiers jours d'octobre le même témoin monte au château ; il voit dans la galerie des femmes attachées à raccusée , 'distribuant des cocardes blanches, en disant à chacun de ceux qui avaient la bassesse de les recevoir : « Conservez-la bien. » Et ces esclaves, mettant un genou en terre^ baisaient ce signe odieux, qui devait faire couler le sang du peuple.

» Lors du voyage connu sous le nom de Varennes, c'est l'accusée qui, de son aveu, a ouvert les portes pour la sortie du château; c'est elle qui a fait sortir la famille.

» Au retour du voyage et à la descente de la voiture, l'on a observé sM,r le visage d'Antoinette et dams ses mouvements, le désir le plm marqua de vengeance.

» Le 10 août, ou les Suisses du château ont osé tirer sur le '

peuple, l'on a vu sous le lit d'Antoinette des bouteilles vides et pleines. Un autre témoin a dit avoir connaissance que les jours qui ont précédé cette journée, les Suisses ont été réga* léSy pour me servir de son expression ; et ce témoin habitait le château.

» Quelques-uns des Suisses expirants dans cette journée ont déclaré avoir reçu de l'argent d'une femme ; et plusieurs personnes ont affirmé qu'au procès de d'Affry il est établi qu'Antoinette lui a demandé, à Tépoque du 10 août, s'il pouvait répondre de ses Suisses. « Pouvons-nous, écrivait An* toinette à d'Affry, compter sur vos Suisses î Feront-ils bonne contenance quand il en sera temps ? » L'un des témoins vous a attesté avoir lu cette lettre et se rappeler ces expressions.

» Les personnes qui, par devoir de surveillance, fréquentaient le Temple, ont toujours remarqué dans Antoinette un ton de révolte contre la souveraineté du peuple. Elles ont saisi une image représentant un cœur, et cette image est un signe de ralliement, dont presque tous les contre-révolutionnaires que la vengeance nationale a pu atteindre étaient porteurs.

» Après la mort du tyran, Antoinette suivait au Temple, à l'égard de son fils, toute l'étiquette de l'ancienne cour. Le flls de Gapet était traité en roi. Il avait, dans tous les détails de la vie domestique, la préséance sur sa mère. A table, il tenait le haut bout ; il était servi le premier.

» Je finis par une réflexion générale, que j'ai déjà eu occasion de vous présenter : C'est le peuple français qui accuse Antoinette ; tous les événements politiques qui ont eu lieu depuis cinq années déposent contre elle. »

C'est à la suite de ce morceau de haute éloquence et de ce

prétendu résumé, qui ne faisait pas même allusion aux moyens de défense, que les jurés rendirent une déclaration affirmative de culpabilité.

L'accusateur public requit ia peine de mort, qui fut prononcée à quatre heures et demie du matin, le 16 octobre.

Le Moniteur ajoute :

c A onze heures, Marie- Antoinette, veuve Gapet» en désha^ bille de piqué blanc^ a été conduite au supplice de la même manière que les autres criminels j accompagnée par un prêtre constitutionnel y vêtu en laïCy et escortée par de nombreux détachements de gendarmerie... Elle est montée sur Téchafaud avec assez de courage ; à midi un quart, sa tête est tombée, et l'exécuteur l'a montrée au peuple au milieu des cris longtemps prolongés de : Vive la République ! »

Ce style a-t-il besoin de commentaire 1 Ce assez de courage et ce prêtre, constitutionnel en laïc rapprochés de ces mots : « De la même manière que les autres criminels, » n'en disent-ils pas plus sur l'esprit de l'époque que toutes les réflexions ?

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