‹ Fouquier-Tinville et le Tribunal révolutionnaireChapitre 8 sur 24 · ET AUTRES · texte numérisé non relu

ET AUTRES

Hébert avait joué un des principaux rôles dans la conspi- . ration du 31 mai, qui avait abouti à V expulsion des Girondins du sein de la Convention nationale. Celle-ci avait courbé la tète devant la Commune, la grande Commune^ celle que quelques cerveaux malades révent de relever. Quoiqu'elle eût repris plus tard la direction politique et dominé à son tour la municipalité, celle-ci n'avait rien abdiqué de ses prétentions et avait fait des effortsconstants pour activer de plus en plus

le mouvement révolutionnaire. D'audace en audace, elle en était arrivée à ce suprême scandale de faire fermer toutes les églises et de substituer à la religion établie le culte de la Raison. La Convention avait sanctionné ces saturnales et reçu l'abjuration de Tévéque Gtobel. Le 20 novembre 1793, une députation de sectionnaires vint apporter à sa barre des cali* ceS| des ciboires et im grand nombre d'ornements d'église ; ceux qui la composaient se livrèrent en même temps» sous les yeux de l'assemblée, à des danses honteuses, dont elle subit l'affront.

Anacharsis Clootz, V orateur du genre humain^ connu par son athéisme affiché, avait préparé avec Gobel, l'abjuration effrontée de celui-ci. Et pourtant, à cause de son athéisme môme, il avait été nommé président de la Société des Jacobins. Mais, hélas f pour Hébert et Clootz, la roche Tarpéienne était bien près du Capitole.

Dès le 21 novembre, Robespierre s'éleva aux Jacobins contre ceux qui voulaient attaquer le fanatisme par un fanatisme nouveau et faire de l'athéisme une religion. Il demanda en môme temps une épuration des membres du club.

Hébert frémit. Lui qui, le 18 brumaire, avait dit aux Jacobins qu'il n'y a d'autre religion que celle de la liberté et de la patrie, vint à la séance du U décembre, faire cette piteuse rétractation aux Jacobins : < On m'accuse d'athéisme, je nie formellement l'accusation. Je prêche aux habitants des campagnes de lire l'Evangile. Ce livre de morale me paraît excellent, et il faut en suivre toutes les maximes pour être parfait Jacobin. Le Christ me semble le fondateur des société» populaires. »

Dès le surlendemain, 16 décembre, Anacharsis Clootz fut

exclu de la société, sur la demande de Robespierre, < Pouvons-DOus regarder, dit celui-ci, comme patriote un baron allemand ? pouvons-nous regarder comme sans-culotte un homme qui a plus de cent mille livres de rente ? » Puis il lui reprocha d'avoir coopéré au mouvement contre le culte.

Le parti de Tanarchie sentait le terrain se dérober sous ses pas ; il eut peur, surtout lorsque Danton, de retour d'Arcissur-Aube, se prononça contre Tathéisme et les mascarades religieuses qui s'étaient produites dans rassemblée.

Vincent et Ronsin, ce dernier général de Tarmée révolutionnaire , l'autre secrétaire général au ministère de la guerre, enragés Hébertistes , furent arrêtés une première fois, en vertu d'un décret de la Convention du 27 frimaire (17 décembre 1793). Un instant après, Couthon annonçait cette arrestation aux Jacobins ; et la société, après avoir approuvé cet acte, vota l'exclusion temporaire d'Hébert, comme étant celui qui avait présenté Vincent à ce club. Le 28 janvier suivant (9 pluviôse), Léonard Bourdon demanda aux Jacobins d*intervenir auprès de la Convention, pour obtenir d'elle que les deux prisonniers fussent mis en liberté. La société ayant refusé, la Convention les fit néanmoins relâcher cinq jours après, conformément à Tavis de Robespierre et de Danton, ce qui prouve que ces deux grands meneurs cherchaient, sinon leur voie politique, au moins une meilleure occasion de se débarrasser de leurs ennemis.

Elle ne se fit pas attendre longtemps. Carrier rappelé, le 6 février 1794, de sa mission en Vendée, se présenta à la Convention le 3 ventôse (21 février). Dans le rapport qu'il fit à rassemblée, après avoir dit que la commission militaire

avait jugé et condamné beaucoup de scélérats de treize a quatorze ANS, il conclut à ce qu'on tvét tous les rebelles sans miséricorde, conformément aux plans du comité de salut PUBLIC et des généraux. Il se rendit de là aux Jacobins, où il prit ouvertement la défense deRonsin. Dans la séance du club des Cordeliers du 14 ventôse, il se montra encore plus osé : « J'ai été effrayé, dit- il, des nouveaux visages que j'ai vus à la Montagne, des propos qui se tenaient à Toreille... Les monstres^ ils voud/raient briser les échafauds ! Ceux-là ne veulent point de guillotine qui en sont dignes. Une insurrection, une sainte insurrection, voilà ce qu'il faut opposer aux scélérats.» Hébert se leva après ce discours et parla ainsi : «Quoiqu'il ne soit guère possible, dit-il, d'ajouter à Ténergie du préopinant, je monte à cette tribune pour y développer les principes. Je vais raconter des faits qui porteront la conviction dans vos âmes ; je vais épancher mon cœur en vous disant la vérité tout entière ; je vais arracher tous les masques. Vous frémirez quand vous connaîtrez le projet infernal de la faction. Cette faction est celle qui veut sauver leç complices de Brissotjles soixante-un royalistes qui, tous, ont commis les mêmes crimes ; qui, par conséquent, doivent de même monter à réchafaud. Pourquoi veut-on les soustraire au supplice ? C'est que des intrigants se sentent dans le cas de la même punition; c'est que d'autres intrigants veulent ralli&r autour d*eux ces mêmes royaliste^:, afin de régner sur eux et d'avoir autant de créatures... Les voleurs ne sont pas les plus à craindre, inais les ambitieux, les ambitieux ! ces hommes qui mettent tous les autres en avant, qui se tiennent derrière la toile; qui plus ils ont de pouvoir, moins ils sont rassasiables, qui veulent régner. Mais les Cordeliers ne le souffriront pas. »

Hébert continua en ces termes :

< Ces hommes, gui ont fermé la bouche aux patriotes dans les sociétés populaires, je vous les nommerai; depuis deux mois, je me retiens ; je me suis imposé la loi d'être circonspect, mais mon cœur ne peut plus y tenir... Frères et amis, vous me reprochez avec raison la prudence que j'ai été obligé d'employer depuis trois mois. Mais avez-vous remarqué quel système d'oppression on avait dirigé contre moi ? Vous vous rappelez comme, dans une société très-connue, je me vis trois ou quatre fois refuser la parole et comme on étouffa ma voix? Et pour vous montrer que ce Camille Desmoulins n'est pas seulement un être vendu àPitt et à Cobourg, mais encore un instrument dans la main de ceux qui veulent le mouvoir pour s'en servir, rappelez-vous qu'il fut chassé, rayé par les patriotes, et qu'un homme (Robespierre), égaré sans doute... > autrement je ne saurais comment le qualifier, se trouva là fort à propos pour le faire réintégrer malgré la volonté chi peuple, qui s'était bien exprimé sur ce traître. Remarquez, en même temps, que tous les journaux sont vendus à la faction, ou par peur, ou par argent ; il n'y en a pas un qui ose dire la vérité. Le miiiistre de la guerre avait pris, par plusieurs arrêtés, 12,000 de mes numéros ; on a cherché à faire regarder cela comme une affaire d'argent de ma part.... c'est un fait que, dans les temps de crise, de l'affaire d'Houchard et des Philipotins, mes journaux ont toujours été arrêtés, pendant que les autres circulaient promptement. Ah ! je dévoilerai tous les complots, car je ne vous ai rien dit encore. Comment est composé le ministère î Un Paré (Vincent : c'est un nouveau Roland). Un Paré! D'où vient-il î Gomment est-il parvenu ministre de l'intérieur ? On ne sait par quelles intrigues. Un

Desforgues gui tient la place du ministre des affaires étrangères, et qu'on appelle ainsi, et que moi j'appelle étranger aux affaires (Vincent : Un Destoumelles 1 insignifiant, instrument passif !) Tout cela ne sufBlt pas encore à la faction. Voici le complot qu'elle avait combiné : On doit nommer au ministère de la guerre un Garnot, ex-constituant; Feuillant, frère du Garnot du comité de Salut public, imbécile ou malveilUmt; un Westermann, ce monstre couvert d'opprobes. C'est ainsi qu'on veut ressusciter Beurnonville et Dumouriez, pour qu'ar près avoir vendu les places fortes qui restent au nord, leurs créatures s'échappent dans la bagarre, semblables à des voleurs qui mettent le feu à une maison pour s'échapper à travers les flammes en emportant les spoliations et le fruit de leurs rapines. J'aurais à tous ces faits beaucoup d^autres à ajouter. Mais ils suffiront bien pour vous éclairer sur la position affreuse dans laquelle on nous plonge. Quand soixante et un coupables et leurs compagnons sont impunis et ne tombent pas sous le glaive, douteriez- vous encore qu'il existe une faction qui veut anéantir les droits du peuple î Non, sans douje. Eh bien ! puisqu'elle existe, puisque nous la voyons, quels sont les moyens de nous en délivrer ! L'insurrection ! oui, l'insurrection ; et les Cordeliers ne seront point les derniers à donner le signal qui doit frapper a mort les oppresseurs. »

Mais rappel ne fut pas entendu et Barrère put faire rendre, dans la séance du 16 ventôse, un décret de la Convention portant que l'accusateur public informerait sans délai et rechercherait les auteurs et agents des conjurations formées contre la sûreté du peuple, et qu'il rendrait compte en personne, dans trois jours, à la barre de la Convention natio-

nale, des mesures par lui prises. Le 17, Hébert renia aux Cordeliers Tappel qu'il avait fait à l'insurrection trois jours avant. Le 19, il monta de nouveau à la tribune pour désavouer sa conduite, sous prétexte de l'expliquer. Tout cela fut inutile. Dans la séance du 23 ventôse, 13 mars, Saint-Just obtint un nouveau décret, aux termes duquel le tribunal révolutionnaire continuerait d'informer contre les auteurs et complices de la conspiration ourdie contre le peuple français et sa liberté, et ferait promptement arrêter les prévenus.

Fouquier-Tinville ne perdit pas son temps. Dès le lendemain, en effet, il annonçait an Comité de Salut public qu'il avait fait mettre en état d'arrestation Ronsin, Vincent, Hébert, Momoro, Ducroquetet le général Laumur.

Toutes les sections de Paris vinrent féliciter la Convention d'avoir échappé au péril. La municipalité elle-même, ayant Pache à sa tète, se présenta <ians le même objet, mais le 29 ventôse seulement. Aussi fut-elle vertement admonestée par le président Ruhl. « Depuis trois jours, dit-il, cette enceinte a retenti des félicitations réitérées du bon peuple de Paris. Déjà des communes avoisinantes sont venues rendre grâce à la Convention des mesures qu'elle a prises pour détruire la conjuration, dont le but était de noyer dans des flots de.sang le seul bien dont le Français soit jaloux, la divinité qu'il idolâtre, la sainte liberté. Sans doute, si nos frères des départements avaient pu être instruits de la conspiration et du triomphe de la vertu sur le crime, nous les aurions vus affluer à cette barre où vous êtes admis aujourd'hui, et le Français des Pyrénées, le Français qui gravit le sommet des Alpes, celui qui borde les côtes de la Méditerranée et de l'Océan, celui enfin qui, sur les rives du Rhin et de la Sambre, oppose

aux armes des tyrans un rempart inexpugnable, aurait eu le même cœur que les Français de Paris. Vous êtes les derniers à venir témoigner à la Convention l'intérêt que vous portez à son sort. A Técharpe qui vous décore, la Convention reconnaît avec plaisir les magistrats d'un peuple qu'elle porte dans son cœur ; elle se plaît à croire que vos vœux, que vos sentiments sont purs, quoique l'expression en soit très-tardive ; elle désire que la commune de Paris, qui a eu si longtemps à sa tête les Bailly, les Pétion, les Manuel, ne renferme désormais dans son sein que des Brutus et des Publicola. »

Quelle amertume dans ces paroles I et combien elles donnent d'autorité aux charges qui pèsent sur la mémoire de Pache comme complice du complot d'Hébert 1

Fils du portier de l'hôtel de Castries, Pache avait été élevé par les bienfaits du duc de ce nom. Après la retraite de celuici, il vendit les biens qu'il avait acquis et se retira en Suisse, où il vécut jusqu'en 4792. Il revint alors à Paris, où Roland lui donna im emploi de confiance dans ses bureaux. Il entra bientôt après, sur sa recommandation, au ministère de la guerre, pour aider Servan dans les détails de son administration. Quand Servan donna sa démission, Pache fut choisi, toujours par l'influence de Roland, pour le remplacer. Dès qu'il fut ministre, il s'entoura de tous les ennemis de Roland qui déclamaient, aux Jacobins et ailleurs, contre ce dernier, comme un ennemi public. C'étaient Vincent, Ronsin, Hassenfratz, etc. Ils se montrèrent tous d'une incapacité absolue, qui n'eut d'égale que leur improbité. W°^ Roland raconte dans ses Mémoires (tome I, p. 149,édit. de M. Faugère) que les malversations de Pache, ou du moins les dilapidations dans

radminisfration de la guerre, furent horribles; la désorganisation s'eifectua partout, à raison du mauvais choix des sujets : il fut prouvé qu*on payait comme au complet des régiments réduits à un petit nombre d'hommes ; la comptabilité fut impossible, non-seulement à établir, mais àflgurer, pour plus de cent trente millions; dans les vingf^quatre heures qui suivirent sa démission forcée par tant de maux, il nomma à soixante places tout ce qui restait à sa connaissance de sujets assez vils pour lui faire la cour, depuis son gendre (Audoin), de vicaire devenu ordonnateur à quinze mille livres d'appointements, jusqu'à son perruquier, polisson de 19 ans, fait conamissaire des guerres. Pour achever de peindre Pache, je copie l'extrait suivant des Mémoires de Buzot: « Dans la maison, tout était ravalé jusqu'à cet excès d'hypocrisie, de bassesse, qu'on n'y trouvait de mérite et d'accès que par un extérieur maussade et avec des habits déchiquetés. Le ministre de la guerre s'honorait parfois de descendre dîner chez son portier. Les enfants de Pache, ses filles, couraient comme des forcenées dans les lieux où l'on prêchait le meurtre et le pillage avec le plus d'impudeur, et souvent on les a vues, dans des embrassements dits fraternels, en échauffer les dégoûtantes orgies. Pache portait au conseil les mêmes principes, et partout il contrariait ceux qui pouvaient ramener l'ordre, la justice, en donnant de la force au gouvernement contre les scélérats et les désorganisateurs . »

On sait que sa disgrâce, comme ministre, valut à Pache les honneurs de la mairie de Paris. On a vu comment il s'y était conduit à l'époque du 31 mai. Son passé justifiait, et au-delà, les insinuations du président Ruhl à l'occasion du complot d'Hébert.

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Ces insinuations se fortifient de plusieurs déclarations, que l'histoire ne doit pas passer sous silence. Dans la séance de la Commune du 2 frimaire an II (22 novembre 1793), peu de jours avant la première arrestation d'Hébert, Chaumette s'exprimait ainsi : « Vous n'êtes pas sans savoir ce qui s'est passé au Comité de Sûreté générale et aux Jacobins, relativement au maire de Paris (Pache), Hébert et moi. Il y a quatre jours que l'on disait au maire de Paris qu'Hébert et moi étions dénoncés au Comité de Sûreté générale comme ayant trempé dans la conjuration de l'Angleterre; on disait à Hébert que c'était Pache et moi, et on me disait àmoi que c'était Pache et Hébert seulement qui étaient dénoncés... Cette conjuration contre la commune de Paris se trouve enveloppée dans la fameuse dénonciation de Chabot et de Bazire ; mais le Comité de Sûreté générale, après avoir pris connaissance des faits, nous a rendu justice. Une partie de ceux qui avaient ourdi cette trame contre les patriotes est arrêtée, et nous espérons que les autres le seront incessamment. L'innocence et la vérité percent à travers les menées ténébreuses du mensonge et trouvent de zélés défenseurs : Robespierre s'est montré le nôtre. »

Moins de quinze jours après, le 16 frimaire, aux Jacobins, il fut question du rassemblement secret qui avait lieu toutes les nuits chez Poche. Dans une autre séance de la môme société, le 1" pluviôse an II (19 janvier 1794), Audoin fgendre de Pache) demanda et fit voter une adresse à la Convention, pour l'engager à presser son Comité de Sûreté générale de faire son rapport sur •Ronsin et Vincent, qui étaient détenus. Il ajouta : « Vous ne sauriez croire quels dangers court la chose publique par ces persécutions politiques. » Après la

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mort de Danton, le 21 floréal an II (10 mai 1794), Pache fut arrêté et remplacé provisoirement, d'après un arrêté du Gonaité de Salut public, par Fleuriot. Il y resta huit mois et n'en sortit qu'à la suite d'une amnistie générale. Il fut accusé formellement à la Convention, le 30 frimaire an III, par le repré* sentant Glauzel : « Toute la Convention ne sait-elle pas que, lorsque les témoins qui ont déposé devant le tribunal révolutionnaire voulaient parler de Pache, le président leur imposait silence?... La Convention ignore peut-être que le représentant Voulant, un des défenseurs officieux de Vincent et Ronsin, a donné au concierge de la maison des Anglaises, rue de Lourcine, Tordre de laisser promener librement dans un grand jardin son ami Pache, et qu'on les vit s'embrasser trèscordialement. » M. Michelet {Histoire de la Révolution, tome VI, p. 119) rapporte que Ronsin, peu de jours avant son arrestation, promenait ses épaulettes au Palais-Boyal, disant partout que la Convention était usée, Robespierre usé, qu'il faudrait bien faire un matin un gouvernement, que l'armée révolutionnaire serait portée à cent mille hommes, qu'on nommerait un grand-juge qui serait peut-être Pache* Mais le greffier en chef du tribunal révolutionnaire, Fabriciius, si longtemps le complice, ou tout au moins le dévoué serviteur de la démagogie, est encore plus accusateur à Tendroit de cet étrange maire de Paris. Voici comment il s'exprime daos sOt déposition au procès de Fouquier-Tinville : « Plus de deux cents témoins furent entendus ; un grand nombre désignaient comme chef d'une faction Pache, sous le nom de grand-juge, et Henriot comme chef militaire secondant cette faction. Un soir, avant la mise en jugement, le tribunal s'assembla en conseil et délibéra sur Pache et Henriot. Dumas, qui était

ivre, proposa le man'iat d'arrêt contre Henriot. Fleuriot s'y opposa, sous prétexte qu'on ne (levait pas l'arrêter saîas en référer au Comité de Salut public. Cet avis prévalut et, le môme soir, Fouquier et Fleuriot s'y transportèrent pour lui faire part de la délibération qui venait d'avoir lieu. Je sus, le lendemain, qu'ils avaient reçu une semonce du Comité et de Robespierre, pour avoir délibéré l'arrestation d'Henriot, et qu'ils reçurent l'ordre d'écarter les preuves contre lui et Pache. Les accusés Hébert, Ronsin et autres furent mis en jugement. Les débats s'ouvrirent, et lorsque quelques témoins voulaient parler de Pache ou d'Henriot, Dumas les interrompait, en disant qu'il n'était pas question d'eux, et faisait leur éloge : de sorte que les témoins étaient réduits au silence sur leur compte. Le tribunal avait commis le citoyen Ferrai, homme de loi, pour recueillir des notes des déclarations qui seraient faites pendant le cours des débats. Naulin, Subleyras etCofflnhal, juges, recueillaient les notes des débats. Tous les soirs, ils se rassemblaient pour réunir ces notes et en faire un travail, pour être livré à l'impression. Il paraît que ce travail a été tellement dénaturé, qu'on a supprimé les preuves qui pouvaient exister contre Pache et Henriot, et qu'on a mis sur le compte de Danton ce qui était sur celui de Pache, mais avec une telle maladresse, qu'il est impossible de ne pas y reconnaître le maire de Paris. »

Dans le Mémoire qu'il publia pour sa défense, Fouquier corrobore ces témoignages en ces termes : « Ayant fait part, au Comité de Salut public assemblé, de l'indice qui existait dans l'instruction de l'affaire d'Hébert et de ses complices, couvre Pache, le Comité, sur le fondement que Pache, dans Paris, était le premier magistrat du peuple, a décidé que

non-seulement il ne fallait pas parler de lui, mais même qu'il fallait éviter qu'il ne fût indiqué. Cette décision a été ponctuellement suivie par Dumas qui, d'un côté, a interdit la parole oaax témoins qui étaient dan^ le cas d'indiquer Poche, et aux accusés qui ont demandé à faire paraître, ce dernier ; et, de l'autre, a fait l'éloge le plus pompeux de Pache. »

Quoi qu'il en soit de ce dernier, revenons à Hébert et à ses co-accusés. Ils étaient, au total, 20, savoir :

1 Jacques-René Hébert, membre et substitut de la Commune provisoire, substitut de l'agent national de la Commune et rédacteur du Père-Duchesne (35 ans).

2 Charles-Philippe Ronsin, général, commandant de l'armée révolutionnaire (42 ans).

3 Antoine-François Momoro, commissaire du pouvoir exécutif dans l'Eure, Seine-et-Oise, Seine et Calvados (38 ans).

4 Nicolas Vincent, secrétaire général au ministère de la guerre (27 ans).

5 Michel Laumure, général de brigade (63 ans).

6 Conrad Kock, banquier (28 ans).

7 Pierre-Jean Proly, rédacteur du Cosmopolite (48 ans).

8 François Desfleux, marchand de vins (39 ans).

9 Jean-Baptiste Clootz, dit Anacharsis, membre de la Convention (38 ans) .

10 Jacob Péreira, vice-président de la section de Bon-Conseil (51 ans). .

11 Marie-Anne-Catherine Latreille, femme j3uetineau (35 ans).

12 Jean-Antoine-Florent Armand, élève en chirurgie (26 ans)»

13 Jean-Baptiste Ancard, garde-magasin général des poudres (52 ans).

14 Frédéric-Pierre Ducroquet, commissaire aux accaparements (30 ans).

i 5 Armand-Hubert Leclerc, chef de division à la guerre (44

ans).

1 6 Jean-Charles Bourgeois, membre d'un comité de vériflcation à la guerre (26 ans).

17 Antoine Descombes, commissaire dans les départements pour Tarrivée des subsistances (29 ans).

18 Albert Mazuel, commandant temporaire de Beauvais (28 ans).

19 Pierre-Ulric Dubuisson, homme de lettres (48 ans).

20 Jean-Baptiste Laboureau, étudiant en médecine (41 ans). De l'acte d'accusation, il résultait :

€ Qu*examen fait tant des interrogatoires subis par les prévenus que des pièces et charges, jamais il n'a existé contre la souveraineté du peuple français et sa liberté, de conjuration plus atroce dans son objet, plus vaste, plus immense dans ses rapports et ses détails, que celle ourdie par les prévenus, et que l'active vigilance delà Convention vient de faire échouer en la dévoilant et en livrant au tribunal ceux qui paraissent en avoir été les instruments principaux. En effet, cette exécrable conspiration, dirigée par des individus qui avaient trompé la nation entière par les dehors les plus spécieux du patriotisme, avait pour objet principal d'anéantir à jamais la souveraineté du peuple, la liberté française, et de rétablir le despotisme et la tyrannie, en usant de tous les moyens pour priver ce môme peuple de subsistances, et en projetant de massacrer et de faire massacrer les représentants du peuple les plus énergiques et les plus zélés défenseurs de la liberté. *

» Le tyran indiqué pour asservir* le peuple français ne devait d'abord lui être présenté que sous le titre de grandjuge, ainsi que la preuve en est établie dans les informations.

» La représentation nationale devait être anéantie et disparaître avec les représentants du peuple qui auraient, en périssant sous les poignards des conjurés, expié le crime impardonnable pour les féroces agents de la tyrannie d'avoir soutenu courageusement les droits du peuple.

» Le gouvernement anglais et les puissances coalisées contre la République sont les véritables chefs de cette conjuration, dont les perfides agents, masqués d'une profonde hypocrisie, les uns étrangers et les autres sortis du sein de quelques autorités, revêtus de la confiance du peuple, qu'ils avaient usurpée, se repliaient en tous sens pour faire illusion. Comblés de ses faveurs, élevés pour la plupart aux fonctions, des Ronsin, des Hébert, des Momoro, des Vincent, des corrupteurs par état ,des banquiers étrangers, des généraux étaient les intermédiaires entre ces chefs et les agents, qui ne voulaient de la Révolution que des honneurs et des places, pour satisfaire leur ambition, et surtout des richesses avec lesquelles, à Tinstar des tyrans, ils parvinssent à entretenir leurs vices et à alimenter leurs débauches en insultant aux généreux sacrifices du peuple pour la liberté. Cette conjuration méditée, suivie depuis longtemps sous les dehors du patriotisme, touchait à son exécution au moment où elle a échoué. Plusieurs factions, qui seront rapprochées dans le cours de l'instruction, usaient au même instant des mêmes moyens, excitaient les mêmes troubles, pour arriver les uns et les autres, à la destruction du gouvernement républicain, de la représentation

nationale et à la ruine des meilleurs défenseurs du peuple. Il paraît que c*est chez le banquier hollandais Kock, à Passy, que se rendaient les principaux conjurés Ronsin, Hébert, Vincent et Laumur ; que là, après avoir médité dans l'ombre leur révolte criminelle et le moyen d'y parvenir, les conspirateurs se livraient, dans Fespoir d'un succès complet, à des orgies poussées fort avant dans la nuit. Il paraît que les conjurés s'étaient distribué chacun leur rôle. On voitRonsin parcourir de son autorité privée toutes les maisons d'arrêt de Paris, avec Tun des sous-commandants, Màzuel ; on les voit faire des listes dans les mêmes prisons, contenant les noms de ceux des détenus qu'ils croyaient propres à exécuter leurs infâmes complots.

» On voit Hébert et Vincent dénoncer tantôt les mauvais citoyens, tantôt les courageux défenseurs du peuple, pour égarer l'opinion publique et confondre dans une ruine commune la représentation nationale et tous les patriotes comme les auteurs de la disette des subsistances, taadis qu'il est prouvé qu'eux seuls, de concert âVèc leurs complices, Èonsla et Mazuel, tenaient dans Tinaction la plus coupable une partie de l'armée révolutionnaire. On voit les mêmes conjurés et leurs complices, Momoro, Ducroquet, Laboureau, Ancard et Bourgeois, leur proposer de porter une main parricide sur ce qu'il y a de plus sacré, sur les droits de l'homme, de les couvrir d'un voile funèbre ; on les voit enfm, dans tous les lieux publics et particuliers, avilir la représentation, en calomniant les patriotes les plus énergiques, oser même les qualifier d'hommes usés : propositions faites et suivies sous toutes les formes par l'aristocratie; on les voit enfin, caloRinier également; et avec un acharnement criminel, sous tous les rap-

ports, les membres des Comités de Salut Public et de Sûreté générale, et se permettre, en un mot, de demander le renouvellement de la représentation nationale. Ne calculant que le désespoir où ils auraient conduit le peuple, et méconnaissant sa vertu supérieure à tous les dangers, ils formaient Tespoir sacrilège de lui faire demander l'esclavage. C'est à ce plan de conjuration qu'il faut attribuer les manœuvres employées par Ducroquet, ses agents et ses complices, pour empêcher, par tous les genres d'oppressions, les approvisionnements, soit en dépouillant les vendeurs, soit en arrachant des mains des acheteurs, soit en laissant corrompre une partie des denrées qu'il avait indûment saisies, soit en s'appropriant lès autres. Le système d'alTamer Paris, en écartant les approvisionnements de son enceinte, est suivi et exécuté par tous les complices dans le même temps, et des fonctionnaires publics font les défenses les plus sévères de laisser passer les provisions destinées pour Paris. Des arrêtés pris par différentes communes, prononçant même des amendes contre quiconque apporterait des denrées à Paris, prouvent jusqu'à quel point les conjurés avaient porté l'excès des mesures qui pouvaient préparer et amener la crise effroyable qui devait reproduire

le despotisme et la tyrannie. L'on voit aussi que le projet de Ronsin et de ses complices était moins de faire servir l'armée révolutionnaire pour l'intérêt général de la République, que de la réserver pour l'exécution de leurs affreux complots, si, comme le disait Ronsin lui-même, il parvenait à porter l'armée révolutionnaire à cent mille hommes, au lieu de six. Ce plan d'une force armée aussi considérable de la part de Ronsin et de ses complices, qui manifestait hautement le désir d'être un Cromv^^el, ne fût-ce que pour vingt-quatre heures,

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démontre qu'il voulait, ainsi que tous les usurpateurs, fonder sa domination stÉ ïes armes et les crimes de tous les genres . Aussi, s'est-on aperçu bientôt des progrès rapides que faisait chaque jour ce système de disette factice, imaginé par des conjurés pour arriver plus tôt à l'exécution de leurs noirs conaplots. Les conjurés, suivant avec la plus active perversité le cours de leurs trames, en tiraient le parti le plus utile à leurs projets; tandis qu'ils aigrissaient le peuple sur les besoins journaliers, ils en attribuaient la cause à ses représentants, contre lesquels seuls ils dirigeaient leurs coups. Vincent n'a pas craint de déclarer qu'il se proposait d'habiller des man- , nequins en représentants du peuple, et qu'il les placerait dans les TuileMes, en appelant le peuple autour de lui et en disant : « Voyez les beaux représentants que vous avez l ils vous prêchent la simplicité, et voilà comme ils se harnachent I » et qui tient évidemment au système d'avilissement de la représentation nationale formé par Vincent et ses complices, suivant les vues des despotes coalisés. D'autres conjurés, les Desfieux, les Pereyra, les Proly, les Desconabes, éto. . ., préparaient aussi, de leur côté, par l'avilissement de la représentation nationale, sa dissolution, et ne craignaient pas de publier leur projets assassins, en désignant les représentants du peuple qu'ils se proposaient de faire tomber sous leurs coups meurtriers Ces conjurés commençaient par jeter les brandons de la discorde entre les membres des deux sociétés populaires, réunies jusqu'à ce jour pour écraser les traîtres et les despotes, et de là ils tentèrent les mômes manœuvres dans d'autres endroits, soit publies, soit particuliers. Dans le moment où ces conjurés formaient le projet de la révolte criminelle contre la souveraineté du

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peuple et le gouvernement révolutionnaire, leurs émissaires se répandaient de toutes parts, à Paris et dans les communes environnantes, pour exciter, par des placards incendiaires, la rébellion envers la représentation nationale et les autorités constituées De tous côtés, des pamphlets, des écrits, distribués dans les halles, marchés et autres endroits publics, provoquaient le peuple au retour de la tyrannie, dont le rétablissement était préparé par cette horde de conjurés, en >

demandant hautement l'ouverture des prisons pour renforcer le nombre de leurs complices, arriver plus promptement et plus sûrement au massacre des représentants du peuple. Déjà même tout indique que de nouveaux instruments de mort se préparaient. A cette fin, de fausses patrouilles devaient égorger les citoyens de garde aux maisons d'arrêt. Le Trésor public et la maison de la Monnaie devaient devenir la première proie des conjurés et de leurs complices. Il est à remarquer que le moment où cette conspiration a éclaté est celui où la Convention avait rendu un décret sévère contre les conspirateurs et assurait leurs biens aux malheureux. C'est ainsi que les conspirateurs, dont les forfaits devaient surpasser ceux mêmes des despotes coalisés contre le peuple français, se proposaient de rétablir la tyrannie et d'anéantir, si jamais il eût été possible, la liberté qu'ils n'avaient paru défendre que pour l'assassiner plus sûrement. D'après l'exposé ci-dessus, l'accusateur public a dressé la présente accusation contre (suivent les nomsjy pour avoir conspiré contre la liberté du peuple français et la représentation nationale; pour avoir tenté de renverser le gouvernement républicain pour y substituer un pouvoir monarchique ; ourdi le complot d'ouvrir les prisons, afin de livrer le peuple et la re-

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présentation nationale à la fureur des scélérats détenus; pour , avoir coïncidé {sic) entre eux, à la même époque, dans les moyens et le but de détruire la représentation nationale, d'anéantir le gouvernement et de livrer la République aux horreurs de la guerre civile et de la servitude, par la diffamation, par la révolte, par la corruption des mœurs , par le renversement des principes sociaux et par la famine qu'ils voulaient introduire dans Paris ; pour avoir suivi un système de perlidie qui tendait à tourner contre le peuple et le régime républicain, les moyens par lesquels le peuple s'est affranchi de la tyrannie .. . »

En conséquence de ce réquisitoire, le tribimal ordonna Z'^(3r(m de tous les prévenus. Les signataires de cette ordonnance étaient: Herman, président; René-François Dumas, Coffinhal, Dobsen, Foucault, Etienne Masson, Antoine-Marie Maire, Gabriel Deliége, Sellier, Denizot, Subleyras, Lanne, Harny et Charles Bravet, juges.

Aux débats, qui eurent lieu le l*' germinal an II, le tribunal était ainsi composé : Dumas, président; Foucault, Subleyras, Masson et Bravet, juges.

Jurés : Leroy, Gravier, Didier, Ganney, Desboisseaux, Laporte, Fauvetty, Renaudin, Trinchard, Topino-Lebrun, Lumière et Trey.

Accusateur public : Fouquier-Tinville.

Substitut : Fleuriot-Lescot.

Greffier : Paris (dit Fabricius) .

Le premier témoin entendu fut Legendre. Il déposa que, revenant d'une mission et dans le moment où Vincent et Ronsin étaient encore en arrestation, il fut scandalisé des différents mouvements qu'il remarquait au sujet de leur dé-

tention ; qu'il regardait les démarches de plusieurs factieux en leur faveur comme alarmantes pour la liberté ; qu'invité à dîner par Poche, avec lequel il est lié, il s'y rendit, y trouva Vincent qui venait d'être élargi ; que ce dernier, auquel il avait rendu quelques services, l'embrassa en l'abordant et lui dit : « Je t'embrasse pour le passé et non pour le présent. » Que, lui en ayant demandé la raison, Vincent répondit : « C'est que tu n'es plus ce même Legendre et que tu es modéré. » Que le témoin regardant l'accusé Vincent plutôt comme une mauvaise tête que mal intentionné, il avait engagé Ronsin à lui faire quelques mercuriales, mais que Ronsin ne s'en acquitta pas comme il le devait... Que Ronsin étant convié chez le ministre Poche, dit à lui, témoin : « Si Vincent vous paraît extraordinaire, il me semble à moi convenable aux circonstances ; vous avez dans votre sein une faction, et si vous n'en chassez les membres, vous en rendrez raison. » Que lui, témoin, répondit que ceux que l'on voulait désigner comme des factieux étaient de bons patriotes, et que, si on voulait parler de lui, il se ferait toujours un mérite d'être bon Montagnard ; que les accusés Vincent et Ronsin lui répondirent par un rire sardonique et en faisant une pirouette sur les talons; que Vincent, au sujet du costume de représentant, lui dit qu'il habillerait, dans les Tuileries, des mannequins du même costume et dirait au peuple : Voilà vos représentants ! »

Le récit de Legendre impliquait évidemment Pache, chez lequel les accusés Vincent et Ronsin avaient été conviés à dîner le jour de leur sortie de prison. Ces derniers auraient dû nécessairement être interpellés sur la part prise par le mai re

de Paris à la conversation. S'il ne reste pas trace de cela dans

416 POUQUlER-TlNVnXE ET LE

le compte-rendu du Bulletin chi tribv/nal révolutiormaire, c'est bien certainement ou parce que les débats furent remaniés par Pouquier et Dumas avant d'ôtre livrés à l!impression, ou parce que Dumas ne voulut pas que la lumière fût faite.

D'après le second témoin, Dufourny, Vincent affichait publiquement sa haine pour toute autorité constituée, depuis les journées des 31 mai et 2 juin, qu'il paraissait détester. Ronsin voulait qu'on se ralliât à Lavallette, pour conduire à la guillotine Bourdon de l'Oise, Fabre d'Eglantine, Dufourny, Bobespierre. Il osait former le vœu, bien criminel sans doute, d'être un Cromwel pendant une seule journée, pour avoir plus de facilité de destituer tous les représentants patriotes, et de les faire assassiner, parce que, disait-il, dans cette Gon- •vention, il n'y a pas un honnête homme ; pas un n'a travaillé pour le bonheur du peuple. Si ma tête tombe, ajoutait Ron* sin, c'est que je l'aurai bien mérité ; il ne faut pas attendre la paix pour se venger de ses ennemis : c'est en temps de guerre que Ton tait de bonnes affaires.

On voit déjà, par ce simple aperçu, dans quelles conditions d'impartialité déposaient ces premiers témoins. Ils étaient, d'après Dafourny, destinés l'un et l'autre à la guillotine, ainsi que Robespierre, leur inspirateur. On comprend, leur caractère bien connu, qu'ils aient préféré être guillotineurs que guillotinés, comme le feront plus tard Tallien, GoUotd'Herbois, Billaud-Varennes , Fouché et autres thermidoriens.

Après la partie précitée de sa déposition, Dufourny fut autorisé à lire des notes relatives à l'accusé DesQeux, et qu'on disait émanées de lui. Voici l'analyse qu'en donne le Bulletin :

On se demande d'abord quel est le dénonciateur de Desfièux, et Ton répond : C'est Robespierre. Suivant ces mêmes notes, Biron, traduit au tribunal, a dit, en y allant, qu'il avait des pièces essentielles contre Ronsîn, et que, s'il les communiquait, elles étaient dans Te cas de perdre ledit accusé Ronsin. Il en résulte aussi que Desfieux, Pereyra, Vincent, Ronsin et autres avaient ensemble de fréquentes conversations pour se concerter sur les moyens d'opérer une contre-révolution. Il paraît, par une note du 18 nivôse, qu'ils attendaient un grand mouvement des prisons pour le duodi ou le nonidi de ventôse. Ronsin voulait gager que^ sous quinze jours, il ne serait plus à Sainte-Pélagie si le parti d'Hébert triomphait. Ce dernier ne devait pas faire de grâce à Camille Desmoulins, à Danton et autres. Quant au parti de Ronsin, sa réussite n^était pas révoquée en doute ; il devait avoir le succès le plus complet : les patriotes égorgés l'un après l'autre et la patrie dans des alarmes continuelles. Ces notes ajfïirmaient encore qu'il devait être présenté à la Convention plusieurs pétitions en faveur de Ronsin, Vincent et autres, pour, dans le cas où elles seraient mal accueillies, soulever le peuple contre la Convention, et profiter de l'insurrection populaire pour ouvrir les portes aux prisonniers. Mazuel était désigné, dans les mêmes notes, comme coupable de vols dans les armements.

« Depuis quelque temps, continua le témoin, j'avais des indices sur la conspiration qui occupe en ce moment le tribunal. Desfieux m'avait sollicité plusieurs fois de parler en faveur de Ronsin ; au moment de son élargissement, de le faire admettre; il m'avait sollicité plusieurs fois de faire admettre Vincent aux Jacobins, mais j'ai toujours su apprécier

i4S FOUQUIER-TIN VILLE ET LE

l'homme proposé et le proposant. Je me suis constamment refusé à parler en faveur de cette admission. »

Desfleux, interrogé par le président, désavoua ces notes et l'annonce par lui faite d'un mouvement prochain dans les prisons, ainsi que les autres griefs articulés contre lui.

Vincent et Proly opposèrent également une dénégation pure et simple aux accusations de Dufourny.

Au moment de se retirer, celui-ci demanda à rendre compte au tribunal d'un fait personnel à l'accusé Glootz. Il expliqua que ce dernier avait convoqué chez lui, à dîner, le témoin Lullier, procureur-syndic du département ; qu'à la suite d'un dîner splendide, après les avoir fait passer dans un petit cabinet, il leur proposa de se montrer favorables à une femme Chemineau, qu'on voulait faire considérer comme émigrée, à cause d'un voyage indispensable qu'elle avait fait en Angleterre, avec l'esprit de retour, qu'elle s'était empressée d'efiFectuer.

Le président à Glootz : t Avez-vous pratiqué des manœuvres tendant à séduire et corrompre le témoin et le procureur général syndic du département, pour leur extorquer un certificat de non-émigration en faveur d'une émigrée nommée Chemineau ?

R. J'ai dit au témoin que je m'intéressais à la femme Chemineau, qui avait été forcée de faire un voyage en Angleterre pour y contracter une alliance avantageuse ; qu'elle m'avait assuré n'être restée en Angleterre que le temps nécessaire pour y contracter son mariage ; que je ne la considérais pas comme une émigrée ; mais que, dans tous les cas, je l'invitais à examiner promptement cette affaire, et à me (Jonner la certitude si cette femme était ou non portée sur la

liste des émigrés ; mais je ne lui ai demandé aucune déclaration tendant à légitimer l'émigration de la femme Chemineau, dans le cas où elle eût été réelle ; rien de contraire à la loi, et qui put, en la moindre chose, compromettre les intérêts de la République. »

Aucune autre charge ne fut produite contre l'orateur du genre humain. Aucune vérification du fait avancé par Dufourny, et expliqué par Clootz, ne fut faite. Celui-ci fut envoyé à la mort comme complice de la conspiration de l'étranger. Il est vrai qu'il avait eu le malheur d'ôtré porté à la présidence des Jacobins, en sa qualité d'athée, quelques jours avant que Maximilien Robespierre eût renversé le culte de la déesse Raison et daigné reconnaître l'existence de FÊtre- Suprême.

On produisit un troisième témoin, Jacques Moine, agentcomptable d'un atelier d'armes. Il imputa à Proly d'avoir, à la fin de 1792, vanté les talents militaires de Dumouriez, blâmé la réunion de la Belgique à la France, dit qu^l fallait laisser aux Belges leurs nobles et leurs prêtres, de n'avoir cessé d'exhaler sa bile et sa rage contre tous les patriotes, de les calomnier en tous sens, ainsi que toutes les mesures prises pour résister â la coalition des tyrans, et déjouer la malveillance des ennemis intérieurs. Proly, Dubuisson, Pereyra, Desfleux et Bonne-Garrère dirent au témoin qu'ils étaient connus des puissances étrangères, étaient dans le cas d'entamer des négociations avec ces puissances et de leur donner le dénouement le plus heureux. Par suite de cette conversation, on lui proposa de se rendre à un conciliabule qui se tenait chez Desfieux, qui, disait-on, avait pour objet de vivifier l'esprit public dans les départements, et lui donner la

tendance qu'il devait avoir pour le bien commun de la République. Il s'agissait de trouver des hommes intelligents, probes et bien intentionnés pour remplir cette mission dans les départements, parce qu'on leur confierait des sommes considérables... Je refusai la mission qui m'était proposée, ajouta le témoin. On revint à la charge; on me pressa de nouveau... Je me repens, en quelque façon, de n'avoir pas prêté une oreille docile aux propositions qui m'étaient faites, de n'avoir pas feint d'approuver le projet du nouveau gouvernement dont Proly et ses adhérents s'occupaient de poser les bases.

Proly, interrogé par le président sur le fait de savoir s'il avait blâmé la réunion de la Belgique à la Fance, et dit qu'il fallait laisser aux Belges leurs nobles et leurs prêtres, répondit que le témoin avait confondu la réunion d'une partie de la Belgique avec la réunion entière. Qu'il avait dit que les Belges n'étaient pas encore mûrs pour la révolution française, et qu'ils ne pouvaient encore se passer de leurs nobles et de leurs prêtres.

Le président lui demanda s'il n'avait pas dit qu'il ne fallait pas piller leurs églises, voler leur argenterie, cornme on l'avait fait en France. Quels singuliers griefs! Mais, ce qu'il y a de plus fort, c'est que la déposition de Moine n'avait aucun trait à une accusation semblable.

Le président posa alors à Proly une série interminable de questions, parmi lesquelles quelques-unes s'adressent à Desfieux, d'autres à Dubuisson et à Pereyra, et qvii furent l'objet d'une seule réponse de la part de chacun des accusés, tandis que le plus vulgaire bon sens et la justice la moins protectrice auraient exigé, et des questions individuelles, et des questions séparées, suivies elles-mêmes de réponses ainsi

TRIBUNAL RÉVOLimONNAIRE. 16!

divisées. Ce spécimen de la justice révolutionnaire est trop précieux pour que nous résistions au désir de le reproduire. Demande à Proly. — Ne vous ôtes-vous pas montré le partisan déclaré de Dumouriez ; n'en atez-vous pas fait un éloge affecté, au moment où il était déjà plus que suspect ? îTaviezvous pas des liaisons intimes avec Lebrun T îTavez-vous pas censuré quelques feuilles du département des affaires étrangères ? Au moment où les despotes semblaient nous menacer de leur approche, n'avez- vous pas arrangé un dîner, de concert avec Dubuisson et Bonne-Oarrère T N'avez- vous pas amené la conversation sur les événements du jour? N'avezvous pas affecté de calomnier les patriotes de toutes les manières et tout ce qui se faisait alors? Ne vous êtes-Vdus pas annoncé comme propre à entamer des négociations avec les puissances étrangères, que vous disiez connaître, aiiiôî que vos co-accusés Dubuisson, Pereyra, Desfleux et Bonne-Carrère (Notez que ce dernier ne jflgure pas parmi les prévenus) t N'avez-vous pas proposé au témoin d'assister à un conciliabule qui se tenait chez Desfleux, et qui avait pour objet, selon vous, de former un plan de nouveau gouvernement à communiquer à tous les départements, mission pour laquelle il vous fallait des hommes intelligents et probes, parfcè qu'il y aurait de l'argent à manier î Proly a-t-il dit qu'il gérait nécessaire que la société des Jacobins s'occupât de te qûestioti de savoir s'il ne conviendrait pas de faire la paix avec les puissances étrangères ? A-t-il dit qu'il connaissait dôô àgeétâ de ces puissances qui entameraient cette négociation ? Desfleux a-t-il dit que le Comité de Salut public devrait prendre des mesures contre les banquiers qui avaient teit un commerce ruineux pour la République ?

i52 FOUQUIERTÏNVILLE ET LE

Après cette avalanche de questions, le Bulletin du tribunal révolutionnaire place une réponse qu'on comprend avoir été faite par Proly, quoiqu'il n'en dise rien. Cet accusé ne vise pas toutes les demandes du président, et il se borne à nier les inculpations produites. Puis Desfleux explique, relativement au conciliabule tenu chez lui, que ce n'était qu'un rassemblement de patriotes bien connus, qui s'occupaient des moyens de propat^er et d'alimenter l'esprit public ; mais qu'il n'y était question d'aucune innovation' dans le gouvernement, et encore moins de mission dans les départements et d'argent à y distribuer. Puis Proly reprend la parole et nie les relations qu'on lui a supposées gratuitement avec les puissances étrangères. Desfleux s'explique aussi de nouveau et dénie les prétendues mesures par lui annoncées devoir être prises par le Comité de Salut public contre les banquiers qui, par leur commerce illicite, avaient favorisé les émigrés. Pereyra parle à son tour sur l'éloge qui lui est rep^roché de Beaumarchais, et Dubuisson nie les intelligences qu'on lui suppose dans les Comités de la Convention.

- On introduit un quatrième témoin : c'est Sambat , peintre de portraits et juré au tribunal. « Dans le temps, dit-il, où nos armées étaient aux prises avec l'ennemi, Proly paraissait parfaitement instruit de tout. Il lui déclara qu'il regarderait comme fort heureux pour les Français que les Prussiens se retirassent ; que ce serait le cas de favoriser leur retraite, plutôt que de les contrarier par une poursuite imprudente ; on ménagerait, par suite, un arrangement avec eux ; c'était un moyen de faire sortir le roi de Prusse de la coalition. Un jour, le témoin se trouvant réuni à dîner chez Girardin, traiteur aux Jacobins, fut stirpris de voir Bonne-Carrère du

nombre des convives. Au dessert, la conversation s'échauffa beaucoup au sujet de la Belgique (Les patriotes, en entrant à table, avaient eu soin de se placer les uns auprès des autres, et le parti contraire avait fait de même). Proly, causant beaucoup à ce dîner, s'avisa, dans le courant de la conversation, de se tourner avec affectation vers les patriotes et de leur dire : « Vous devriez, vous autres, proposer la paix aux Jacobins^ car il est de toute impossibilité de faire la guerre sans subsistances, et les armées sont dans le plus grand dénuement. » Le témoin cessa d'être surpris de cette proposition lorsque, à la mort du général Dampierre, il apprit qu'on avait trouvé dans sa poche une lettre de Proly qui traitait de négociations de paix. Proly et Dubuisson étaient, d'après lui, du nombre des malintentionnés, semant l'alarme partout, car, causant avec eux et s'exprimant comme il le devait sur les Brissotins et les Girondins, Proly et Dubuisson lui dirent qu'il fallait proscrire ces dénominations infâmes et s'unir, parce que Dumouriez marchait contre la Convention. Je dirai, à l'égard de Desfieux, ajouta le témoin, que, lorsque je lui peignis Lebrun comme un traître, Desfieux répondit : f Si jamais il est dénoncé, je monterai à la tribune pour le défendre. » Mais, au lieu de le défendre, il trouva bien plus commode, lorsque , peu de temps après , ce perfide ministre fut dénoncé, de soustraire la connaissance de cette accusation à la Société des Jacobins. Lebrun avait donné des sommes immenses pour faire intercepter les dépêches des Jacobins, qui cessaient de circuler dans les départements. J'ai singulièrement connaissance d'une somme de 4,000 livres , versée par Lebrun dans le Comité de correspondance des Jacobins, pour faire expédier les dépêches de cette Société. Sur le

154 FOUQUffiR-TINVÏLLE ET LE

reproche que j'en faisais à Desfieux, il me répondit : « Il faut prendre l'argent des intrigants et se moquer d'eux, en leur refusant toute espèce 4e satisfaction. » Desfieux a calomnié Marat, au sujet d'une adresse énergique des Jacobins (où on ne le considérait rien moins que comme incorruptible), que l'on a voulu faire servir de fondement au décret d'accusation lancé contre le martyr de la liberté. Hébert, dans une affiche, a fait des sorties indécentes contre Danton. Il y a eu des intrigues de la part de Momoro et de Delbloche, concertées avec Vincent, pour faire recevoir ce dernier aux Jacobins, déjà repoussé du sein de la Société, et cela pour fixer l'opinion publique sur Vincent et l'expliquer en sa faveur. »

Proly n'a les faits qu'on lui imputait , notamment d'avoir parlé dé. propositions de paix; et quand le président lui demanda comment il accordait sa réponse avec la lettre trouvée dans la poche du général Dampierre, il répondit : « J^accorderai facilement le tout. Lorsque l'armée du Nord se trouvait réduite dans une certaine stupeur, par quelques échecs procédant de trahisons ou de toute autre canse, quelques membres du Comité de Salut^ public m'engagèrent à écrire à Dampierre, pour l'inviter à insinuer adroitement aux puissances coalisées de reconnaître la République française et de se retirer. »

Desfieux soutint qu'il n'avait pas soustrait à la connaissance des Jacobins une dénonciation grave contre Lebrun ; que la Société avait connu cette dénonciation. Il reconnut qu'à une

certaine époque, le ministre Lebrun proposa des fonds pour faciliter l'expédition dans les départements des dépêches des Jacobins, que 4,000 livres furent comptées et acceptées, et }es dépèches remises au courrier ordinaire. Il ajouta qu'il

TJMBUNAL RÉVOLUTIONNAffiE. 155

ignorait si ces dépêches avaient été interceptées , mais qu'il n'avait eu aucune part à cette interception. Il reconnut avoir dît : « Il faut recevoir l'argept des intrigants et s'en moquer. » Mftis il p^ voyait rien de c^iI^^l^ï id^ns ce prQpos.

Lp Qipauièïne téffloia fiijt J^y^vi*, sws-çb^f ^ l^ gmrre. De sa déposition, fipX p'est gu'aiialysée d^^is le pull^in, il résulte qup Vinrent, secrétaire général à Ift gu^F^, y ^xpe^çait le despotisme le plus révoltant envers les employés qui lui étaient suJ)ordonnés ; qu'une fausse açç^s^^tion de. vqI portée contre ledit Vincent, et dont le témoin l'avs^it prévenu, fut une raison pour ce dernier de provoquer plusieurs incarcérations contre le témoin (On voit comtiien Lavaux devait déposer sans hai^ie). Toujours d'?jprès Ip B^lleivh^^ sa déposition prouve que Ip coraccusé Hébert fai^it avix Jg^fiQl)in3 et au^ Gprdelieris les motions les plus insidieiise^ et teptjanl ^ favoriser les intrigues des puissances coalisées, notamment celle d'avoir fait yeildre aux Js^eobins unei déclaration, de laquelle il résultafit que cette Société n'ftdniettaU pai? V^içtence de rÊtre-Suprême.

Paraît un sixième témoin;, dont le npm n'est pas indiqué dans Iç Bi^Hetin. Cette 'd.épositioi^ anonyme fownU la preuve (J'emprunte les expressions du texte) que Pçreyra et Desfi,eux calomniaient habituellement la Convention et les autorités constituées. Pereyra se disait Tauteur de la journée du 31 notai, ajoutait qu'elle n'avait pa$ eu le dénouement qu'on devait en attendre, qu'il fallait un sQconcl 31 mai, mais bien s^ulrement dirigé quç le premi^er; il annonçait que les choses BjUaient prendre une face bien diflérente, et que cela ne serait pas long. Il disai.t encore qu'il copiptait les minutes de sa d,étei;ition, pour faire tomber autant de tètes lors de son

élargissement. Ronsin accusait Robespierre d'avoir donné tôte baissée dans différents complots, et de régner en souverain ; mais que ce règne ne serait pas de longue durée. Il n'avait été emprisonné, selon lui, que parce qu'on craignait qu'il ne devînt trop puissant. Bientôt, disait-il, les prisons seront ouvertes, mais ce ne sera pas pour tous les prisonniers : les uns seront élargis, les autres sacrifiés. Le co-accusé Clootz annonçait que Ton allait arranger et choisir, de manière & soustraire les coupables au glaive de la loi, et que tant que le tribunal révolutionnaire existerait, ils étaient fort tranquilles. Dubuisson, en parlant de la guillotine, disait que nobles et prêtres étaient la même chose.

La déposition de Jobert, septième témoin, apprend que Ronsin ne cessait de calomnier la Convention, les autorités constituées, les Comités de Surveillance et de Sûreté générale : il ne reconnaissait dans la Convention que deux cents membres estimables ; selon lui, elle avait dans son sein une faction hberticide qui opprimait les patriotes : il soutenait qu'on ne parviendrait à oÉtenir aucune justice tant que le Comité de Sûreté générale ne serait pas renouvelé : il désignait comme traîtres Robespierre, Bourdon de l'Oise, Phélipeaux et autres; disait que ce Robespierre, qui faisait tant le patriote, traitait, avant la Révolution, la France de républicomane ; qu'il en existait des preuves écrites, suffisantes pour le faire guillotiner. Ronsin lisait souvent les révolutions d'Angleterre, singulièrement l'histoire deCromwel, et faisait des vœux pour ressembler à ce Cromwel, qu'il traitait de grand homme et dont il désirait de jouer le rôle. Au milieu de l'oppression populaire où Ton gémissait, disait Ronsin, il n'y avait qu'un seul moyen de s'en tirer, c'était de se lever

en masse et de se mettre en insurrection. Ronsin ne voulait pas que les prisonniers y jouassent un rôle immobile, puisque son projet était d'introduire clandestinement dans les prisons des pistolets et des sabres, et de massacrer tout ce qui s'opposerait à son passage. On agitait, dans la prison, la question de savoir s'il fallait renouveler la Convention et convoquer les assemblées primaires. Quelqu'un observait que ce n'était pas le moment, mais Ronsin soutenait que c'était plus que jamais l'instant de demander à la Convention ce qu'elle avait fait pour le peuple et d'en expulser tous les membres qui ne pourraient prouver leurs services à la chose publique.

Le huitième et le neuvième témoins n'ont, d'après le Bulletin, donné aucun renseignement important. " Victoire Guingré, épouse Dubois, imprimeur, dixième témoin, déclare qu'en 1790 elle avait en pension un nommé Boisset, médecin, ami d'Hébert ; que ce dernier étant dans la plus grande détresse, manquant de tout, même de logement, vint trouver son ami, exposa ses besoins et reçut des secours ; qu'il se mit ensuite à écrire pour la Révolution, à la sollicitation du même ami qui l'avait obligé ; que, peu de temps après, Hébert disparut pendcmt deux ou trois jcyurs^ emportant matelaSj chemises, cols et autres effets au même homme, qui V avait recueilli da/ns son indigence.

Dan& la déposition du onzième témoin, aucun fait n'est relatif à l'accusation.

On introduit Raymond Germinal, ministre de la République en Suède. Il rapporte que, s'étant entretenu avec Laumur de la séance dès Cordeliers, et lui ayant demandé la raison pour laquelle on avait voilé les droits de l'homme, Laumur

iS« POUQÙÏftf-l'ftMLLB ET LE

répotidif :' c Ils Vèùléiïl établir ixù grand-juge, et c'est Pachk qu'ils désignent : il s'agirait d'abattre cing ou six têtes et tout serait tranquille.

François-^JosepK Westermânn, général de brigade, treizième témoin, dépose avoir appris d'un notiimé Denrion qu'il venait nuitamment à Paris des détachements de l'armée révolutionnaire, lesquels devaient être dirigés contre la Convention et le Comité de Sûreté générale ; qu'il lui avait été dit qu'il devait y avoir un grand-juge et que l'on nommait Pache à cette place, les conjurés se gardant bien de présenter un dictateur au peuple , parce que cette espèce de gouvernement lui était trop connue. A l'égard de Proly, Westermann dit avoir appris qu'il était l'espion de l'empereur. Il ajoute que Chabot avait reçu cent mille livres pour l'expédition de la Belgique, et devait recevoir encore de plus fortes sommes:

D'après le même témoin, la guerre de la Vendée n'était qu'une guerre d'intrigues ; si elle durait encore, c'est que les généraux n'avaient pas voulu la finir. Les intrigants qui retardaient la fin de cette guerre étaient Ronsîn et Rossignol, qui avaient des ordres en poche pour renvoyer tous ceux qui paraltraierlt contrarier leurs menées; qu'enfin, la mission de Ronsin dans la Vendée était celle de généiràlministre.

Adrien Brochet et Lohier, jurés au tribunal, riàpportent que Ducroquet a pillé une voiture, qu'il y prit Prente-six œufs, un lapin et aui/res comestibles. Lohier dit aussi qu'Ancar, parlant de Robespierre, publiait que le patriotisme de ce représentant était bien usé.

Voici les termes dans lesquels le Bulletin reproduit la déposition de Fabre Lubin, juge du tribunal du !•' arrondis-

TRIBUNAL RÉYOLCTIONNilIUE. \m

sèment et président de la Communie : « Il ciertifie la Vérité des griefs portés contre les accusés. »

Un autre témoin (on ne le nomme pas), déposé des arrestations arbitraires provoquées par Ducroquet, et qu'Ancar disait, dans un café de la rue de Thionville, qu'avant ti^ois" semaines il y aurait plus de quatre-vingt mille têtes en bas ; que Vincent avait reçu un pot de vin de 40,000 livres pouï» marché de fournitures à la République.

Un autre témoin, qui n'est pas désigné non plus, parle des visites fréquentes de Ronsin dans les prisons, comme ayant mission d'examiner la conduite des patriotes et de les faire sortir, s'il les trouvait innocents.

Puis le Bulletin continue ainsi : a Plusieurs témoins déposent des conciliabules nocturnes tenus chez le banquier Kock, de ses repas splendides donnés à Hébert, Vincent, Ronsin et autres, et de la dépense somptueuse qu'il affichait, et par laquelle il semblait insulter aux misères publiques, de ses intelligences perfides avec Dumouriez, lors de sa mission dans la Belgique, perfidies qui firent échouer des plans combinés qui auraient pu être de la plus grande utilité à la France. »

Un autre témoin dépose des provocations à l'insurrection, faites à différentes fois par Ronsin, Vincent, Hébert et Momoro^ tantôt aux Jacobins, tantôt aux Cordeliers. Une foule d'autres témoins confirment la conduite astucieuse et oppressive d'Hébert, Momoro, Vincent et Ronsin , qui tous étaient dans la plus parfaite intelligence.

Claude Payen, juré au tribmial, dépose qu'il a toujours regardé comme des hommes dsoigereux Ghaïunette et Hébert;,

gui dénonçaient huit personnes le matin et les innocentaient le soir.

Od cite à Hébert plusieurs passages de ses journaux, qui décèlent ses principes contre-révolutionnaires et ses intentions perfides : « Les bougresqui nous gouvernent, y disait-il, sont des dévorateurs de la substance publique ; dans une République, tout gouverne, et la masse des gouvernés est bien plus pure que celle de ses gouverneurs. » Hébert, se levant : ce Je réponds que rien n'est plus aisé que de perdre un homme, en décomposant ses phrases et en perdant de vue les circonstances où ont été rédigés les écrits qui lui sont opposés. »

Le président. — Vos journaux n'ont été examinés qu'après et depuis les journées des 31 mai, 1*' et 2 juin, et on n'en reconnaît pas moins que votre projet était de désorganiser toutes les autorités constituées et de mettre tout en combustion. Dénoncé comme tel au département, c'est par des sorties encore plus indécentes et beaucoup plus répréhensibles que les premières, que vous prétendez vousjustiflerî Est-ce votre désintéressement qui vous a fait recevoir cent mille livres de la Trésorerie nationale pour remplir une mission dont les patriotes se sont acquittés pour rien ?

Et le Bulletin ajoute : <c Une foule de preuves écrites s'élevaient contre Hébert ; en vain il a essayé de se défendre, accablé par les pièces multipliées de conviction, il a été réduit au silence. On allait entendre d'autres témoins, lorsque le jury a déclaré que sa religion était suffisamment instruite, et que l'instruction de cette affaire s'était faite de la manière la plus lumineuse pour tous les auditeurs. »

Après cela, Bumas, désireux sans doute de laisser pour la

postérité un témoignage de sa haute impartialité, prononça le discours suivant, que nous empruntons à l'excellent livre de M. Campardon, sur le tribunal révolutionnaire :

€ N'avez-vous pas formé le projet barbare d'affamer le peuple, organisé une disette factice, et redouté, dans vos fureurs, le retour de l'abondance ? N- avez-vous pas , par vos écrits, vos discours et vos manœuvres, tenté d'avilir la représentation nationale, les Comités de Salut public et de Sûreté générale? ISTavez-vous pas attaqué à la fois tous les pouvoirs, toutes les notoriétés pour détruire tout gouvernement? N'avez-vous pas préparé des armes, rassemblé des troupes, enrôlé des conjurés jusque dans les prisons ? N'avezvous pas appelé à Texécution de vos projets parricides les hypocrites ambitieux, les faux patriotes, les modérés, les fédéralistes, les brigands de l'Ouest, les royalistes, les complices de Précy, les conspirateurs même qui étaient sous le glaive de la loi ? Il n'y a point de conspiration ! N'avez-vous donc pas voilé la déclaration des droits de l'homme ? provoqué dans les sections, dans les sociétés la révolte sous le nom d'insurrection, affiché des placards pour soulever le peuple et le porter à demander un maître , en lui offrant à ce prix l'abondance? Ne voit-on pas vos douze patrouilles préparées pour égorger les gardes, ouvrir les prisons, réunir tous les traîtres, s'emparer da Pont-Neuf, de l'arsenal, de la commune, de la monnaie, du conseil exécutif, assassiner le commandant généra* au Luxembourg? N'entend-on pas le tocsin qui devait amener le désordre, rallier les conjurés, donner le signal du massacre et de l'incendie ? N'aviez-vous pas préparé votre retrai te tians l'île Saint-Louis,

où vous espériez vous retrancher, comme les brigands dans

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rîle NoirmouUersî Vous parlez d'insurrection I Et contre qui cette prétendue insurrection devait-elle être dirigée, lorsque la tyrannie a été anéantie avec le tyran sur Féchafaud; lorsque la puissance du peuple a indiqué, dans la fameuse journée du 31 mai, les complices du tyran qui ont partagé son supplice ; lorsque tous les pouvoirs émanent du peuple, qu'ils s'exercent pour lui ; lorsque, dans le sein delà Convention, les mesures salutaires, les principes républicains sont discutés, jamais combattus ni violés; lorsque, après avoir tout fait pour le peuple , la Convention se demande encore chaque jour ce qui reste à faire pour accélérer la jouissance de la prospérité qu'elle a assise sur des bases inébranlables ; lorsqu'elle annonce sa pureté, son inflexibilité, sa force^ en attaquant et frappant indistinctement toutes les factions, en livrant à l'examen sévère de la justice ceux de ses membres dans qui les dehors de la probité n'étaient que le voile de la corruption ; lorsque enfin les Comités de Salut Public et de Sûreté générale font trembler l'Europe et le crime armé contre nous ? Eh I faut-il le demander, contre qui vous provoquiez la révolte, lorsque vous avez voué au fer des assassins toute la représentation nationale; lorsque vous n'exceptiez de ce massacre que vos complices ; lorsque les poignards et le feu devaient anéantir les Comités, lorsque vous aviez calculé froidement la mort de cent mille patriotes ? Il n'y a point eu de conspiration ? Vos intelligences avec l'étranger sont-elles donc douteuses, lorsque vous employez son langage, ses moyens et que votre conduite vous signale plutôt comme ses valets que comme ses agents, lorsque les conférences de vos émissaires sont prouvées, lorsque vos correspondances avec Brunswick ont été vues entre les mains du

général Kalkreust, lorsque vous avouez vos négociations avec Dumouriez, la Prusse et TAutriche, lorsque des banquiers étrangers, agents des tyrans, complices de Dumouriez, vous distribuaient Tor corrupteur et tenaient à votre disposition la caisse des conspirations ? Ames viles, féroces, esclaves, n'est-ce pas pour un maître que vous prépariez tant de crimes? N'avez-vous pas annoncé le maître dans vos placards souslenom de roi, dans vos discours sous le nom de Gromwell, dans vos combinaisons sous le nom d'un grand-juge (Pache) ? N'avez-vous pas médité sous quels titres on pourrait déguiser un roi, un dictateur, un tyran ? Avez-vous donc pensé que le peuple pût être égaré ou corrompu ; qu'en lui offrant des noms qui rappelassent quelque vertu, vous vous garantiriez des effets de sa haine pour la tyrannie ? Oui, vous avez tremblé en pensant à la raison, à la force, à la vertu du peuple, et ce n'est pas ici une des moindres preuves de vos forfaits. Il est donc bien puissant cet empire de la vertu, puisque le crime . ne peut s'en défendre ? Ah ! sans doute, il console Thomme de bien, il tourmente l'homine dégradé; il crée, il affermit les Républiques, il anéantit les tyrans et leurs complices. Vous vous dites les hommes de la Révolution ; vous vous dites patriotes, .et vous avez voulu assassiner les patriotes ; vous vous dites purs, et vous avez déshonoré votre pauvreté par un luxe que le crime seul pouvait alimenter ; vous vous dites les amis du peuple, et vous ne fûtes jamais que d'ambitieux usurpateurs de sa confiance ; vous vous dites ses défenseurs, et vous l'opprimiez, vous Taflamiez, vous vouliez devenir ses bourreaux ; vous ne vouliez qu'une insurrection morale, et vous projetiez de noyer les amis de la liberté dans un torrent de sang ; vous ne poursuiviez qu'une faction, et

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VOUS vouliez élever à la tyrannie un trône sur les cadavres sanglants des représentants fidèles du peuple et de cent mille patriotes. Dans vos fureurs insensées, avez-vous pu oublier que la Convention était puissante par le bien qu'elle a fait ; que les Comités de Salut public et de Sûreté générale veillaient jour et nuit pour assurer les destinées de la France? Avez-vous oublié que la massue du peuple est toujours levée pour assommer les tyrans et que le glaive vengeur des lois est toujours suspendu sur la tête des traîtres?

» Infâmes, vous périrez 1 c'est trop longtemps retarder votre supplice. L'étranger ne regrettera en vous que les instruments méprisables de ses crimes ; l'aristocratie, vaincue encore une fois, désespérera du succès de ses complots lorsqu'elle verra que le voile du civisme n'est pas un voile sous lequel la conspiration puisse se dérober à la surveillance, à l'activité du gouvernement, à la sévérité de la justice. Ils trembleront tous, les traîtres, en voyant que vous les devancez & l'échafaud, et le peuple, le peuple que vous avez trompé, trahi, applaudissant à votre châtiment, sentira plus que jamais qu'il doit être en garde contre vos semblables ; qu'il accélérera la jouissance de son bonheur en environnant de sa force et de sa confiance la Convention nationale et les comités qui sont le centre du gouvernement révolutionnaire. »

Sur les vingt accusés, un seul, Laboureau, fut acquitté. Il n'avait été placé parmi eux que pour les espionner et les trahir. Les autres furent condamnés à mort. C'était le 4 germinal. Ils furent conduits à l'échafaud dans l'après-midi. La femme Quétinaud obtint un sursis à cause de son état de grossesse. Elle fut exécutée le 22 floréal suivant, après une fausse couche.

Les autres condamnés, à Texception de Ronsin, qui se montra énergique et calme jusqu'à son dernier moment, moururent comme des lâches. Hébert ne pouvait se soutenir. Il n'avait plus conscience de ce qui se passait autour de lui. Quant à Anacharsis Glootz, il ne cessa de surveiller ses compagnons de mort pour les empêcher de revenir à des idées religieuses en leur prêchant l'athéisme. Cette fin misérable est un sujet d'admiration pour les historiens Louis Blanc et Michelet.

Les débats de ce procès et la triste fin des condamnés trahirent d'étranges mœurs, on en conviendra. La honte nous monte au front quand nous songeons que cette bande a, pendant plusieurs mois, imposé ses volontés à la France, quand nous considérons surtout que la mort de ces conspirateurs ne fit que décupler d'abord, centupler ensuite les hétacombes qu'exigea pendant six mois encore la fureur révolutionnaire.

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