‹ Four plays of ShakespeareChapitre 60 sur 69 · Scène V. — La Chambre de Juliette · texte numérisé non relu

Scène V. — La Chambre de Juliette

Roméo et Juliette entrent.

Tnl. Veux-tu partir? il n’est pas encore jour.

Ce fut le rossignol, non l’alouette Qui perçait la caverne de ton oreille.

Elle chante chaque nuit sur ce grenadier :

Crois moi, chéri, ce fut le rossignol.

Rom. Ce fut l’alouette, l’héraut du matin,

Nul rossignol : regarde, chère, quels rayons Enlacent les nuages séparants dans l’est :

Les chandelles de la nuit sont consumées,

Et le jour joyeux se tint là debout

Sur les cimes brumeaux des sublimes montagnes.

Je te quitte et vive, ou je reste et meurs.

Jul. Je sais que cette lumière n’est pas jour :

C’est quelque météore que le soleil

Exhale pour te servir cette nuit comme torche

Et éclairer sur ton chemin à Mantoue :

Mais reste, tu ne dois pas encore partir.

Rom. Laisse-moi être pris, laisse-moi être mis a mort :

Je suis content, si tu le veux ainsi.

Je dirai ce gris n’est pas le matin,

Ce n’est que reflet du front de Cynthie ;

Ni ce n’est pas l’alouette dont les notes Resonnent à travers la grande voûte du ciel,

Je désire plus rester que vous quitter ;

Viens mort, si tu ne veux pas l’éviter.

Comment va-tu ? causons, ce n’est pas jour.

SC. v.] ROMÉO ET JULIETTE

Jul. Il est, il est : va donc, Roméo, va ;

C’est l’alouette qui chante si en discord.

Forçant de rudes discords et des dièses.

On dis que l’alouette fais divisions Douces, mais pas ici, car elle nous divise ;

On dit que l’alouette et le crapaud Changent d’yeux; oh, maintenant, je voudrais bien Qu’ils pourraient donc changer leurs voix aussi !

Puisque cette voix nous divise l’un de l’autre,

Te chassant d’ici (hunting thee hence with hunt’s-up to the day).*

Oh va, il devient de plus en plus clair.

Rom. Plus clair, mais plus sombre devient notre malheur.

La Nourrice entre .

La Nour. Madame !

Jul. Ma bonne !

La Nour. Madame, ta mère vient à ta chambre :

Le jour poind; soit prudente et regarde bien. [La Nour. sort. Tul. Alors, fenêtre, la vie sort, le jour vient.

Rom. Adieu, adieu ! qu’un baisser, quel malheur !

Jul. Es-tu ainsi parti ? mari ! seigneur ! [Roméo descends. Il faut que je reçoive de tes nouvelles Chaque heure dans le jour, car dans une minute Sont plusieurs jours. Oh, comptant ainsi,

Il y aura donc plusieurs années Depuis que je verrai mon Roméo.

Ro?n. Adieu ! je manquerai nulle occasion Qui peut te transmettre mes saluts, chérie.

Jul. Penses-tu nous nous rencontrions encore ?

Rom. Je n’en doute pas ; alors tous nos malheurs Nous serviront que pour des doux discours.

Jul. O Dieu, j’ai une âme qui présage malheur !

Il me semble que je te vois, or si bas,

Comme un qui est mort au fond d’un tombeau :

Ou mes yeux me manquent, ou tu as l’air pâle.

* Pas traduisable en Français.

284 ROMÉO ET JULIETTE [acte m.

Rom . Et crois moi, chérie, tu es pâle aussi :

La douleur sèche boit notre sang : adieu, chère.

[Roméo sort.

Jul. O fortune, comment tu es inconstante !

Si inconstante que fais-tu avec lui,

Qui est renommé pour sa foi ? O fortune,

Soit inconstante, car alors j’espère bien Tu ne le garderais pas là longtemps,

Mais le renverras.

Mad. Cap. [De V intérieure^ Ma fille, es-tu là ?

Jul. Qui m’appelle là? est-ce Madame ma mère?

N’est-elle pas si tard, ou levée très tôt ?

Quelle cause inaccoutumée l’y amène ?

Madame Capulet entre.

Mad. Cap. Comment donc, Juliette?

Jul. Je suis malade.

Mad. Cap. Toujours pleurant la mort de ton cousin.

Quoi ? le laveras-tu de son tombeau Par tes larmes ? et si tu en pourrais donc,

Tu ne pourrais pas le ressusciter;

Alors, cesse de lamenter : quelque peine Montre toujours beaucoup d’amour; cependant,

Mais trop de douleur montre un manque d’esprit.

Jul. Cependant, laisse-moi pleurer une telle perte.

Mad. Cap. Tu sentiras donc la perte, pas l’ami Que tu lamentes.

Jul. Sentant aussi la perte,

Je ne puis choisir que pleurer l’ami.

Mad. Cap. Bien, fille, tu ne pleures tant pour sa mort Que celui qui la tua vive encore.

Jîil. Quel vilain, Madame ?

Mad. Cap. Ce vil Roméo.

Jul. Vilain et lui sont plusieurs mils à part ;

Dieu lui pardonne : je le fais de bon gré ;

Cependant nul homme comme lui me rends triste.

Mad. Cap. C’est parce que le traître meurtrier vit.

SC. v.] ROMÉO ET JULIETTE 285

Jul. Oui, Madame, hors de l’atteinte de mes mains.

Que nulle que moi pourrait vengé sa mort !

Mad. Cap. Nous la vengeons, ne doute pas cela :

Ne pleure plus. J’enverrai un à Mantoue,

Où ce même fugitif bannit habite,

Qui lui donnera une drachme si puissante Qu’il joignera donc votre cousin Tybalt :

J’espère, alors, que tu seras contente.

Jul. Vraiment, je ne serai jamais contente Avec Roméo jusqu’à ce que je le vois Mort. Mon pauvre cœur est donc si vexé Par la mort d’un parent, que si tu trouves Quelqu’un pour lui tempérer un poison,

J’entreprendrais que Roméo bientôt Dormira en paix. Comme mon cœur abhorre L’entendre nommer, et je ne puis le voir,

Pour venger l’amour j’eus pour mon cousin Tybalt, sur son corps qui le massacra.

Mad. Cap. Toi trouves les moyens, je trouverai l’homme. Maintenant je te dirai des nouvelles Qui te rendront bien joyeuse, ma chère fille.

Jul. Et la joie vient à propos à cette heure :

Quelles sont elles, implorai-je à Madame ma mère?

Mad. Cap. Bien, ma fille, tu as un père attentif,

Un qui, pour te soulager de tes peines,

T’a procuré un jour soudain de joie,

Que tu n’attendais pas, ni moi non plus.

Jul. Madame, quel jour dans l’an est celui-là ?

Mad. Cap. C’est, ma fille, Jeudi prochain, de bonne heure, Le jeune, noble, bon, et gallant gentilhomme,

Le Comte de Paris, à l’église Saint Pierre,

Te fera là peut-être une femme joyeuse.

Jul. Maintenant, par l’église de Saint Pierre Et Pierre lui-même, il ne le fera pas.

Cette hâte m’étonne : que je dois marier Avant que celui qui doit être époux Vient me solliciter. Je t’implore donc,

ROMÉO ET JULIETTE [acte iii

Dites à mon père et mon seigneur. Madame,

Je ne veux pas me marier encore ;

Et, quand je le ferai, je jure que Ce sera Roméo plutôt que Paris,

Que vous savez que je haïs. Voici Mes résolutions.

Mad. Cap. Voici votre père ;

Dis-lui cela, et voie comme il le prend.

Capulet et la Nourrice entrent.

Cap. Quand le soleil couche, la terre pleure rosée ;

Mais pour le couchant du fils de mon père Il tombe des hallebardes.

Comment donc, un conduit, fille ? larmes encore ?

Quoi toujours pleurant ? Dans un petit corps Tu feints un bateau, une mer, un vent :

Car tes yeux, que je puis nommer la mer,

Baissent et montent avec des larmes, et ton corps Est le bateau voguant cette mer salée ;

Les vents, tes soupirs; qui, avec tes larmes,

S’enrageant ; et ceux-ci donc avec elle,

Sans que vient un calme, renversera Ton corps battu de la tempête. Ma femme,

L’as-tu délivrée notre décision ?

Mad. Cap. Oui, Monsieur; mais elle ne le veut pas,

Elle nous rende grâces. Je voudrais que la folle Vraiment fut épousée à son tombeau.

Cap. Doucement ! prends-moi avec toi, je te prie.

N’en veut-elle pas ? ne rende-elle nous pas grâces ? N’est-elle pas fière ? ne comptes-elle pas bénite,

Indigne qu’elle est, que nous avons trouvé Un gentilhomme si digne d’être son mari ?

Tul. Pas fière, que tu es ; mais reconnaissante ;

Reconnaissante pour haine bien entendue.

Cap. Comment donc, comment donc, raissonneur, quoi ?

“ Fière,” et “Je vous remerçie,” aussi “Je ne vous remerçie pas”; et “pas fière,”

SC. v.] ROMÉO ET JULIETTE

Oh toi, ma maîtresse et petite mignonne !

Ne me remerçie pas remerçiements,

Ne me superbe pas des superbes, je prie,

Mais prépare tes jeunes membres, Jeudi prochain,

Aller épouser Paris à l’église De Saint Pierre, où je te trainerai là Sur une claie. Oh, fi toi, maladie verte'

De charogne ! va donc, va donc, toi bagage !

Toi figure blême !

Mad. Cap. Quoi? quoi? es-tu donc fou ?

Jul. Mon bon père, je te prie, sur mes genoux, Ecoute-moi avec patience dire un mot.

Cap. Pends-toi, jeune bagage ! être désobéissante !

C’est ce que je te dis : prépare-toi Jeudi Aller à l’église, ou ne me regarde Jamais encore ; mais ne me réponds pas ;

Mes doigts me démangent. Ma femme, nous ne nous Pensions pas heureux qui Dieu ne nous Donnait que ce seul enfant, mais je vois Que maintenant celle-ci est une de trop,

Et que nous avons une malédiction

En l’ayant : va, caches-toi !

La Nour. Dieu la bénit !

Vous êtes blâmable, mi lord, en la grondant.

Cap. Et pourquoi, Madame Sage ? Taisez-vous donc, Bonne prudence ; babille avec tes commères.

La Nour. Je ne parle nul trahison.

Cap. Tais-toi, bonne !

La Nour. Ne puis-je pas parler?

Cap. Pai, fille marmottante !

Dis tes bêtises à une bolle d’une commère,

Nous n’en voulons pas.

Mad. Cap. Vous êtes trop hâtif.

Cap. Pain de Dieu, et cela me rends hâtif:

Jour, nuit, heure, marée, travail, badinage ;

Seul, et en société, mon seul soin A été de la voir bien marié,

283 ROMÉO ET JULIETTE [acte iii.

Et Payant maintenant pourvu d’un homme D’une noble naissance, de beaux domaines, jeune,

Bien élevé, et rempli, comme on dit,

Des qualités honorables, et doué

Comme on voudrait du cœur qu’un homme serait,

Et alors avoir une pauvre folle pleurante,

Une poupée pleurnichante de faire réponse À une telle offre, “Je ne puis pas marier ;

Je ne puis pas aimer ; je suis trop jeune ;

Je te prie, pardonnes-moi.” Mais, restes sûre,

Si tu ne veux te marier, hâtes-toi D’ici ; mange où tu veux, assurément Tu ne logeras pas avec moi : penses Y bien, ma coutume n’est pas de plaisanter.

Jeudi est près ; conseilles avec ton cœur :

Si tu m’appartiens, je te donnerais A mon ami ; si tu n’ai pas à moi,

Rends, mendes, meurs de faim, oui, meurs dans les rues,

Par Dieu, je ne te reconnaîtrai jamais,

Ni aucune chose qui m’appartient viendras Te soutenir ; crois-moi, cela est vrai. [// sort.

Jul. N’y a-t-il de pitié au monde,

Qui voit au bout de mes terribles malheurs ?

Oh, douce mère, ne me rejette pas de toi !

Arrête ce mariage pour une semaine,

Un jour; ou, si vous ne pouvez le faire,

Fais mon lit de noce où Tybalt se couche.

Mad. Cap. Ne me parles pas, je ne dirai nul mot :

Fais ce que tu veux, j’ai fini avec toi. \Elle sort .

Jul. O Dieu ! oh bonne ! comment puis-je l’empêcher ?

Mon mari sur la terre, ma foi en haut ;

Comment peut cette foi retourner à terre Si ce mari ne me l’envoye du ciel En quittant la terre ? comforte, console-moi.

Hélàs, que le ciel même employerait Des stratagèmes sur un sujet si tendre !

Que dis-tu ? n’as-tu pas un mot de joie ?

SC. v.] ROMÉO ET JULIETTE

Quelque consolation, bonne ?

La Nour. Le voilà.

Roméo est bannit, et je parie Tout le monde à rien, qu’il n’osera pas Retourner ici pour vous réclamer ;

Ou, s’il le fasse, il faut être en secret.

Alors, comme il est ainsi arrivé,

Je vous conseille d’épouser Comte Paris.

Oh, il est un bien charmant gentilhomme !

Roméo est une lavette près de lui :

Un aigle, Madame, n’a pas un œil si vert,

Si beau, si vif que Paris a. Parbleu,

Je pense tu es heureuse en l’épousant,

Car il surpasse le premier, si non Votre premier mari est mort, ou bien Comme mort, car tu n’en as pas du profit.

Jul. Parles-tu de ton cœur ?

La Nour. De mon âme aussi.

Jul. Amen !

La Nour. Quoi.

Jul. Vraiment tu m’as beaucoup consolé.

Va, dites à ma mère que je suis partie,

Ayant déplu à mon père, à la loge Du moine Laurence, pour faire ma confession.

La Nour. Vraiment, je le fera, et c’est bien fait. [Elle sert. Jul. Ancienne damnation ! Oh quel diable !

Bien bien méchant. Est-ce un plus grand péché Me vouloir ainsi parjurer que de Blâmer mon seigneur avec la même langue Qu’elle l’a si vivement loué autrefois ?

Va, conseiller : toi et mon sein seront

Désormais inséparables. J’irai voir

Le moine, savoir son remède : si tout autre

Manque, il me reste le pouvoir de mourir. [Elle sort.

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