I.'ÉGYPT£ ET L£S CEMT JOtAS. I I
ét eeUesgne baigne la Mcditerranée. Cette Jonction des deux mers, sans ciianger entièrement les voies actuelles do commerce, influerait sur les relations de Tliurope avec l'Inde, l'Arabie et l'Afrique; et l'on en peut comparer les résultats aux chaDgemeots politiques qui curent lieu dans uu seus op> posé, après les expéditions maritimes des Portugais.
Vtgyptd , où se réunissent comme d'elles-mêmes les ricbes- Ms^ Fagriculture et celles du commerce, a d'autres avantages que n'offrirait point une colonie lointaine. Elle n'est séparée de la France que par une mer peu étendue , dont la navigation semble être l'apanage de cette puissance et celui de ses alliés naturels. £lie entre dans le système de la défense commune des tics voisines de lltalie et de celles de la mer Adriatique et de l'Archipel. Elle ne peut être attaquée que très-difficilement à des époques prévues et par des forces considérables; en sorte qu'une puissance européenne (i) qui ' ooeuperaitdepuis longtemps l*£gypte et aurait fortifié cet établisaement, serait assurée de le conserver. Ce pays offre de plos aux Français Tavantage très-remarquable d'une sitaatiou intermédiaire qui les place aux portes de l'Asie : ils peuvent de là menacer cootioueliement les ricbes possessions d'an État ennemi » et porter le trouble ou la guerre Jus* p*aux sources mêmes de son opulence.
Les relations qui s'établiraient bientêt entre l'Egypte et les lieux de commerce situés dans l'Arabie, la Perse, l'Indoustan et l'Afrique, procureraient les échanges les plus protitaiiles à la France et aux États qui naviguent dans la Méditerranée» On imiterait en cela rheureuse industrie à
(i) Il faut ici faire remarquer une addition manuscrite qui a passé daoa l'éditioa officielle : « Une puissance européenne qui, étroitement unie avec la Port9, occuperait,» etc. Il y a tant de haute politique dans ce peu de mots, que l'origiDe de cette addilioa inopinée se révèle d'eile-méoie : l'empereur l'ordonna , et Fourier l'écrivit sous ses yeux^.
lao l'égyptk et lus cent jours.
laquelle les YéDitiens durent leurs richesses, qui leur donna longtemps des forces maritimes supérieures à celles de presque toutes les puissances méridionales, et cessa bientôt lorsque les destinées de l'Égypte furent changées.
Eu effet, le commerce de r Inde avec les autres États a presque toujours eu lieu par l'échange des métaux précieux. Ces rapports subsistent depuis un temps immémorial ; et tontes les nations opulentes ont payé ee tribut , en donnant, pour prix des productions de TOrient, une quantité considérable d'or et surtout d'argent, qui s'y accumule saus retour. Mais les Vénitiens paraissent avoir entretenu avec ces contrées des relations d'une autre nature. L'Égypte, devenue pour eux le principal dépôt des richesses du monde entier, recevait , outre les bots et les métaux utiles , tous les objets de leurs propres manufactures ; elle leur rendait les marchandises précieuses de rinde, de l'Arabie, de la Syrie et de la Perse : de là elles étaient transportées et distribuées dans l'Europe.
Ainsi l*Égypte n'est pas seulement utile par ce qu'elle possède , elle l'est encore par ce qu! lui manque. On serait assuré de placer dans cet établissement des étoffes précieuses, des draps légers, des vins, et des produits d'une industrie variée. On y porterait le fer, le plomb et surtout les bois destinés à la construction des édifices et à celle des navires. C'est en partie au moyen de ces échanges que l'on acquer* ralt les marchandises les plus estimées de l'Inde ; et on se les procurerait aussi par des communications immédiates. Indépendamment des ports qui seraient ouverts ou rétablis sur les deux côtes de la mer Rouge , on verrait se former dans les autres points de cette voie du commerce des Indes , des établissements qui rendraient la navigation plus agréa« ble et plus sûre , et se prêteraient un appui mutuel.
Nous pourrions aussi nous élever à des considérations plus générales, et prévoir i'iuilueuce qu'une colonie fran-
L* EGYPTE El LES CE«T JOURS. 121
çaise, aussi ftivorablement située, exercerait tor l*état des
contrées voisines. L'Arabie et la Syrie participeraient aux premiers avantages; le commerce y jouirait d'abord d'une sécurité jusqu'ici ioconuue ; IMndustrie et l'agriculture y prendraient UD Doavel essor. On pourrait contracter des alliances utiles et durables avee la Perse et les autres monarchies de l'Asie. Quant au vaste continent de l'Afrique , Il ne serait plus une terre ignorée; on y découvrirait les fleuves intérieurs, les montagnes et les mines de fer et d'or qu'elles renferment en abondance. £nûn on pourrait espérer que le gouvernement de l'Égypte (1) ferait r^er un Jour Tordre et la paix sur les côtes septentrionales de TAIIrique, en soumettant les habitants à une police plus humaine et plus sage. Alors la Méditerranée, devenue une mer française (2) , serait pour jamais mise à l'abri des incursions des pirates.
On voit par là combien la fondation de cette nouvelle colonie, à Textrémîté d'une mer étroite et voisine, et dans une des plus belles contrées de la terre, diffère de ces entreprises lointaines où l'on serait forcé de créer à grands frais des établissements incertains » et que, même pendant la paix, on ne peut conserver sans multiplier les victimes de Tinsalobrité du climat. On n'aurait point à y transporter comme esclaves des cnltivateurs étrangers; et, loin d'exercer aucune violence contre les indigènes, on leur rendrait tout ce qu'un gouvernement imprudent et tyrannique leur a enlevé.
(i) Nous indiquons encore ici une addition de même origine et de la même portée que l'addition précédente» p. i rg, note x : « Le gouvernement de l'Égypte » fondé sur VaUianee de la cour Ottomane, » L'addition est aussi de la main de Fourier, et a passé dans l'édition officielle de son ouvrage.
(s) n y eut quelque hésitation sur ces quatre derniers mots; on les effaça d'abord , on les remit ensuite : c'était dans un jour de politesses diplomatiques.
12a l'sgtptb et les cbnt jours.
Le projet que nous exposons, méritait donc, en effet, les méditations d'un grand homme : il n'a rien qui ne soit utile et glorieux (1) ; ii assure aux peuples voisins une condition ineilleare ; il ouvre TAsie aux plus vastes desseins; et, ce qui est d*nn prix inestimable, il unit les avantages politiques de notre patrie aux vrais Intérêts des autres nations (2).
Si Ton s'attache maintenant à distinguer les moyens qui pouvaient le plus concourir au succès de ces vues, on reconnaîtra combien il était important de favoriser les progrés
(i) Autre addition née des mêmes inspirations : // fst favora' 6le à nos aiHé$. C*est encore une politesse bien gratuite sans doute.
(a) C'est ici la place d'une autre a4(Ution qui est autai d'origine impériale, dans laquelle se résument celles que nous ven<uia de signaler» et qui se distingue de toutes les autres par des insinuations sans politesse, et par la manifestation d'un singulier intérêt ponr Tautorité légitime du despote musulman. Cette addition est aussi de la main de Fourier :
« L'état de l'Europe n'a point permis que l*Égypie reçût lea > doiy qui lui étaient ofTerls : mais le souvenir de l'expédilion
• française ne sera point sans fruit. Le gouvernement de Consian- « tinople connidti*a tous les avantages qu'il pourrait retirer en
• donnant à cette province une meilleure administration. Il « jugera facilement quelles étaient les vues de celle des puissan- 9 ces européennes qui s*est attachée à rétablir le pouvoir des « Mamlouks. Il ne pouvait y avoir de mojen plus assuré de « priver l'Égypte des avantages qui lui sont propres que de la « livrer à ses premiers oppresseurs, également ennemis du bien m publie et de Fautorité légitime. Enfin la cour ottomane puisera
• des conseils utiles dans là collection que l'on publie aujour-
• d'hui , elle pourra recourir aux arts de l'Occident , se procurer « elle-même une grande partie des résultas assurait h « concours de nos armes, et réaliser ainsi lea voeux que la IVauce « avait formés. »
Cette addition est fidèlement conservée dans le teste ofBciel du discours.
l'ÉGYPTK et les cent jours 123
des arts et des seienees* li ne peut y avoir, en eflet, aneune drooiistaiice où l'appiicatioii des arts soit aussi nécessaire. U ikliait étendre et enriehfr le domaine de ragricolture, étu»
dier le cours du fleuve et assujettir les irrigations à un plan général , faire communiquer les deux mei*s , assurer la navigation du golfe Arabique, établir des arsenaux et des ports* On avait à observer un climat presque toconnu, à porter dans les contrées virisines les recherches de Thistoire naturelle et de la géographie, à diriger le commerce , à perfectionner les tissus et les teintures , Texploitation du natron, la fabrication du sucre , celle du sel ammoniac et de l'indigo ; en un mot , à créer une industrie nouvelle, et à la seconder de toutes les découvertes de TEurope.
Aussi le projet de ramener sur les rivages du Nil les sdenees si longtemps exilées, excita une reconnaissance uni* * verselle pour le héros qui l'avait conçu. Cette pensée portait toute l'empreinte de son génie. Elle rappelait l'ancienne gknre de ïbèbes et de Memphis, et le séjour des muses grecques dans la capitale des sueeesse^rp 4'Alexandre; et elle làisait mieux connaître Tutilité et l'étendue de rentreprise que l'on allaif former. Loin d'admettre dans les sdences une distinction qui ne s'accordait point avec l'élévation de ses vues, celui qui les associait à son triomphe, les considéra toutes comme ne formant qu'une même famUle. 11 voulut que l'on cultivât en même temps les diverses braur efaes de la littérature et de la philosophie. On appela les seiences de calcul , qui fournissent des principes exacts aux usages les plus importants; les sciences physiques et celles qui ont pour objet l'étude et la description de la nature; les arts dont l'utilité est immédiate et sensible, et les arts non moins précieux qui concourent à l'éclat du gouvernement « et proeurent les plus nobles jouissances de l'esprit. Par l'effet de cette sage disposition, TÉgypte pouvait devenir en peu de temps , non-seulement une cplonie, mais en quelque
ia4 l'Egypte et les cent joues.
sorte une province française, et offrir à ses nouveaux habitaoto rimage de leor propre patrie. Ce AireDt cee considérations qoi inspirèrent le dessein d'établir un corps littéraire ( I ) dans la capitale du pays que nos armes allaient soumettre. On vient de rappeler les diverses époques de riiistoire de l'Égypte, les faits qui ont précédé l'expédition française, les motifs et les vues d'après lesquels on Ta entreprise et dirigée; il font maintenant offrir à l'attention du lecteur les principales circonstftnces de ce grand événement.
Les Français qui devaient concourir à cette expédition avaient été rassemblés sur divers points des côtes de la ^ ^ Méditerranée : ils ignoraient le but vers lequel ils allaient être dirigés, et formaient à ce si^et les conjectures les plus opj[M)sées. L'ardeur guerrière, le feu de la Jeunesse, l'incertitude agitaient les cœurs; mais la présence d'un héros inspirait une confiance unanime. Son nom seul fixait toutes les espérances; et Ton eut un exemple de cet ascendant suprême qu'exercent sur toutes les âmes la gloire et le génie.
La flotte française, sortie d0 la rade de Toulon , et réunie aux divisions fonnées dans les ports \e l'Italie, s'arrêta bientôt à la vue de Malte , dont le gouvernement avait depuis longtemps déclaré ses vues hostiles. Cette île, vivement attaquée, n'opposa qu'une résistance inutile; elle fut promptement soumise et reçut une garnison française. Hait Jours s'étaient à peine écoulés depuis que nos vaisseaux avaient paru devant Malte, et déjà cette flotte Immense s'avançait rapidement vers l'Égypte. Lorsqu'on atteignit la cête d'Alexandrie, la mer violemment agitée rendait l'accîès difficile et dangereux ; mais le moindre retard pouvait devenir Aineste : le débarquement fut effectué aussitdt. Un corps de troupes .françaises marchait sur Alexandrie avant la fin de
(i) L'Iiislilut du Caire; voyez suprà, page 4t a la note.
l'kgyptk et les cent jours. ia5
la nuit , et le général eu chef était à la tète des coloones. Les habitants entreprirent une défense vive et opiniâtre; on ne put alors les oonvainere que cette guerre était seulement dirigée
contre les Mamiouks, et non contre les sujets(l) de la Porte : mais aucun obstacle ne pouvait arrêter l'ardeur de nos troupes. Elles pénètrent dans la ville, elles s'en emparent, et d^à le vainqueur exerce une autorité tutélaire. 11 offre aux habitants de cette ville la paix et la sécurité, et reçoit avee bienveillance les envoyés des tribus d'Ârabes scénites qui liabitent les déserts voisins.
Cependant une flotte ennemie parcourait les divers parages de la Méditerranée. £lle se montre devant le port de Toulon, après que nous Tavlons quitté ; à Malte, après notre départ; à Alexandrie avant notre arrivée. Elle s'éloigne, parcourt le fond du golfe; et dans le même temps l'armée française s*avance dans le désert vers la capitale.
Les faits militaires dont ce pays devint alors le théâtre, at« tirèrent l'attention du monde entier; la nouvelle s'en répandit aussitôt dans l'Orient et dans TAfirique : tous les esj^rits en Europe forent tenus en suspens , et on attendait l'issue de cette grande entreprise. Les traits multii)Iit"s de courage et de patience qui si<j;nalerent ces campagnes, les dangers auxquels 1 armée était sans cesse exposée, les fatigues inexprimables qu'elle endura, les talents supérieurs et le dévouement des i^éraux» excitèrent en France l'admiration et la reconnaissance publique. Il n'y eut personne qui ne lût frappé de la nouveauté des circonstances, toutes étrangères à nos climats, de ce concours inaccoutumé d'exploits de guerre et de découvertes savantes, et surtout de tant de dispositions militaires, d viles et politiques, qu'exigeaient du général en chef le soin de conquérir et celui de gouverner.
L'objet de ee discours permet seulement dMudiquer Tordre
(i) Addition manuscrile : fidètts.
126 l'égyptk i:t les cent jours.
de ces événements, c'est à l'histoire qu'il appartient de les
rapporter; et déjà ils ont été dignement exposés dans les relations authentiques des campagnes d'Egypte et de Syrie. L'illustre auteur de ces mémoires (1), dépositaire immédiat des pensées et des vues du générai en chef , dirigeait tons les mouvements , prévoyait tons les obstaeies , et participait glo» rieosement à tons les sacoès. Ainsi les nminments de la valeur firaneaise qu'il transmet lui-même à lapostérfté, acquièrent à la fois plus d^authentlcité et d'éelat.
Alexandrie était à peine soumise que notre armée pénétrait déjà dans l'intérieur de 1 ïlgypte. Rosette était en notre pouvoir et nos l)âtiments armés remontaient le fleuve. L'histoire de celle campagne ofAre une suite de marches lapides, de comlMitset de succès. Ni l'ardeur du désert, ni le manque absolu d'eau et d'approvisionnements dans une contrée aride et inconnue, ne peuvent ralentir l'impétuosité des troupes. Les Araiws sont dispersés; les Mamloulu perdent deux Im^ failles rangées; la terreur et le désespoir sucoéiient à la plus aveugle oonflance; ils abandonnent le Kaire, et dix Jours . ont décidé du sort de l'Égypte. Mo«rad et Ibrrithn se sé- . parent : ils ont perdu leur autorité, mais leui's inimitiés subsistent encore. L'un, plus belliqueux, cherche un asile dans le Said; le second s'éloigne à la Itâte vers le désert de Syrie, et te dernier acte de sa puissance est le pillage d*une caravane. Les Français sont à sa poursuite* Le général en chef lui-même , avec quelques hommes de son avant-garde^ parvient à atteindre l'escorte nombreuse du bey fugitif; il attaque les Mamiouks, les disperse, et les oblige de précipiter leur retraite loin des limites de sa conquête^ On apprit alors que notre escadre, qui avait reçu l'ordre de pénétar dans te port d'Alexandrie ou de se retirer à Gorfou, etquien
(i) Le général Berthier, auteur de la Relation des campagnes du général Bonaparte en Égyple et en Syrie. Paris, P. Didot rainé, an ViiL 1q-8«.
l*égtpt£ kt Les Cknt jouiis. laj
avidi trop différé Texéention, Tenait d'être attaquée et près* que entièrement détroîte dans la baie d'Aboukir. Ce revers inattendu, loin d'abattre le courage des Français, leur inspira une résoiutioD plus unanime et plus constante.
Pendant qne le vaingiiear porte aes vues sur le goaTeme* ment civil de TËgypte, Tesj^t de rébellion éclate dans la capitale; il arme une population nombreuse, et plusieurs Français, surpris dans leurs habitations ou dans les places publiques, expirent sous le fer des séditieux. Mais la puissance des armes rétablit Tordre : quelques chefs sont sévère^ -ment ponis, et l'on pardonne à la maltitade suppliante. L'É» gypte ignorait encore qoéls étaient sies nouveaux maîtres; elle éprouve, dans cette occasion, fa supériorité de leurs forces et l'effet inespéré de leur clémence. Ce trouble momentané fit place à une sécurité durable.
La c6te septentrionale, les provinces intérieures, Suex et le Delta, étaient occupés par nos troupes. Un art ingénieux eréa presque subitement des ouvrages destinés à la défense militaire du pays. Ces constructions, appropriées à iVspèce de guerre que l'on avait à soutenir, avaient pour objet de résister aux premières entreprises de l'ennemi » et de conserver tous les approvisionnements qu'exigent les mouvements é^ane armée.
L*Égypte délivrée de sès oppresseurs commence eniRn à jouir des bienfaits des lois; elles y exercent un empire inaccoutumé, sous la protection des armes françaises ; et les premiers des habitants sont appelés aux dignités civiles. Les seienoea , après un long exil , revoient leur patrie , et se préparent à l'embeHir. La géographie étend ses rediercbes sur les ports , les lacs et les c6tes; elle fixe la position de tous les lieux remarquables, et fonde ses mesures sur l'observation du ciel. La physique étudie tes propriétés du climat, le cours do fleuve, le système des irrigations, la nature du soi, celle des animaux , des minéraux étdes plantes. Les beausHirts re-
laS l'kgypte et les cent jours.
trouvent leurs autiques modèles, et vont transmettre fidèlement à l'Europe ces vestiges immortels du génie de TÉgypte. Un grand homme répand sur tous ces objets Téclat de sa gloire personnelle; il encourage par%a présence toutes les découvertes, ou plutôt il les suggère» et son esprit vaste s'applique en même temps , avec une incroyable ûuâlité , à la guerre, à la politique, aux lois et aux sciences.
G*estàeette époque que Ton entreprit les recherches dont on publie aujoui d lini les résultats. Elles furent toutes secondées et souvent même dirigées par les généraux , les ingénieurs et les officiers français. Plusieurs d'entre eux consacraient aux progrès des sciences tout le loisir que pouvaient leur laisser les opérations militaires, et ont publié des mémoires très-importants sur la géographie physique du ûelta , la condition politique des divers habitants, le cours du Nil, la nature du sol, la description des antiquités (i).Oq profita de toutes les facilités qui pouvaient s*of£rir» pour parcourir et observer le pays que nos armées occupaient II ne se faisait aucune reconnaissance militaire, qu'un ou phisieurs membres des commissions savantes ne sVmpressassent d'y concourir, afin de tenter quelques découvertes utiles. L'inspection des côtes ou des déserts voisins , les expéditions éloignées, les marches des détachements, les négociations ou les combats avec les tribus d'Arabes errants, les opérations administratives , tout devint pour eux Toccasion ou le but d'une nouvelle recherche.
On avait apporté d'Europe tous les instruments nécessaires À Timprimerie ; ils étaient réunis au Kaire, dans un établissement considérable, que dli:igeait le zèle le plus actif et le plus éehdré (2). Cet art, presque entièrement inconnu aux
(i) Pans la Drcade éi^Yplicnnc , inipriinéf.' au Caire.
(a) r.a direc tion de rimprinierio nationale établie d'abord à Alexandrie, et successivement au Caire, dans la citadelle de celte ville , ei de nouveau à Alezaodrie, fut ouofiée à M. Marcel.
L£GtPT£ £T LES CENT JOUBS. 129
Orientaux , excitait toute Tattentloii des Égyptiens; il servait à multiplier les communications soit entre les Français eux-mêmes, soit entre les liabitants, et favorisait à iafoia ie succès de Texpédition et le progrès des sciences.
On établit l'ordre le phu exact dans tontes les parties dn gouvernement intérieur. Nonnseulement les habitants ne fti* rent point exposés aux outrages qui signalaient dans l'Orient les succès militaires, mais on respecta leurs usages religieux et civils ; les moindres offenses furent punies avec une sévérité éclatante. Des contributions modérées et équitablement réparties entre les habitants remphusèrent les exactions et les violences de leurs anciens maîtres. La religion et les lois fùmït honorées par le vainqueur, et leurs ministres furent prévenus par ses bienfaits. Le droit de propriété, sî longtemps méconnu ou violé, ne reçut plus d'atteinte. La justice et l'ordre régnèrent dans les villes et garantirent les transactions commerciales. Le gouvernement ouvrit toutes les sources de la prospérité agricole; les canaux destinés à recevoir les eaux du fleuve, les digues qui en suspendent le cours, furent entretenus avec soin. On ouvrit des communications nouvelles; on confia à des talents supérieurs la direction de ces grands ouvrages dont les dépenses étaient ùAè^ lement acquittées (1). Les armes françaises, redoutables aux
Les ouvrages les plus considérables sortis de celte imprimerie , indépendamment des travaux continus concernant Tadministration publique, sont ia Décade égyptienne , 3 vdl. in-4° , et la i"^* feuille du 4^; le Courrier de l' Egypte, qui eut iifi numéros in-4" ; ia Constitution delà répuùJiqiie française de l'an VIII ; le Procès de Vassassin du général Klébety en français, en turc, et en arabe; rjnnuaireàe l'an vu, in-ia; idem de l'an vin, in-40; les Fables de Lokmm en arabe et en français; la Grammaire de l'araU vulgaire^ non terminée : ces deux derniers ouvrages sont de M. Marcel.
(i) Les ingénieurs civils étaient chargés des travaux publics des poDtB et chaussées t de navigation et des ports maritimes. M. Le»
i3o l'égypte et les cent jours.
seuls eiiBenilB de r&gypte, répandiient répouvante parmi les brigaodt des déserts; la Justiee et la force eoiitraetèreiit une alUanoe durable.
Chacune des révolutions précédentes avait été, pour ce - pays, le signal d'un nouveau genre d'oppressioa. Les peupies , accoutumés à ne voir dans l*autorité du prince que le droit de dépouiller et de nuire, ne pouvaient concevoir que la victoire fÙt suivie du bonheur public « et qu'elle eût un objet aussi noble.
Les cœurs s'ouvrirent enfin à la reconnaissance. Des sentiments qu'aucun de leurs princes n'avait inspirés , les attachèrent pour jamais au chef du nouveau gouvernement. Le nom de Bonaparte (i) règne eiicm dans ces contrées; elles rinvo(|pient dans leuirs malheurs : aucun événement n'eA efAicera le souvenir.
Le général en chef portait depuis longtemps ses vues sur la communication des deux mers. 11 se rendit au port de Suez , vers le fond du golfe Aral^ue , et s'avançant au nord, il découvrit et fit remarquer à ceux qui l'accompagnaient, les vestiges du canal entrepris par les am^ens rois, dans le dessein de joindre le Nil à la mer Rouge (3). Il en suivit longtemps les traces ; et peu de jours après , s'étant rapproché des terres que les eaux rendent fertiles, il reconnut aussi l'extrémité opposée du canal , à Test de l'ancienne Bubaste. Il ordonna aussit^ toutes les mesures nécessaires pour préparer
pèrtt, ingéoietir en cbef^avail le titre de directear« et M. Girard, da même grade, celai de 8oaa-dîrecteur.
(i) Cette phrase dans l'édition olficielle est ainsi composée : « le nom immortel de Bonaparte ; • et dans l'édîtion royale de iSsi t « Le nom français. »
(a) La découverte des traces de l'ancien canal des denx mers fut faite par le général Bonaparte. C'est un fait incontestable affirmé par tous ceux qui l'accompagnaient dans cette reconnaissance.
l'ÉGTPTB BT les CBNT iOUfiS. i3t
rexécutiou du grand ouvrage qu'il méditait; il en donna le soin à des personnes dont il appréciait le mérite supérieur et le zèle , et qui joignaient aux conoaissauces théoriques toulef les lumières de rexpérieoce
Ce même voyage , quoique de peu de durée, avait un autre objet* On ordonna la reconnaissance du port, des côtes et de la navigation du golfe ; on pourvut à la défense de Suez ; on modéra les droits excessifs imposés sur le commerce; on rendit l'exportation plus facile et plus sûre ; on établit des relations utiles avee les Arabes des tribus voisines. Les annales des peuples n'offrent point de seène plus héroïque que celle qui se passait alors aux portes de TAsie. Le libérateur de l'Égypte, après avoir rempli de sa gloire les contrées les plus célèbres du monde , venait décider lui-même une ques* tlon ftumeuse, qui appartient en même temps à rbistoire, à la politique , aux sdenoes exactes et aux arts dvils. Il mar. qoait an commerce de TOrient une roule nouvelle, et méditait, au centre du continent, les intérêts communs de cette Europe dont il devait un jour devenir l'arbitre (2). *
La partie méridionale de l'Ëgypte ne tarda point à être affirandiie de la domination des M amiouks. Mourad s'y était réfugié ; Il rallie les Beys que sa vengeance avait poursuivis, et qu'un malheur commun réunit maintenant à sa fortune; il appelle à son secours du rivage opposé de la mer Rouge, des Légions d'iiabitants de la Mecque etd'Yambo. Le souvenir de son autorité lui soumet encore les peuples des campagnes et les Arabes des déserts volrins. Il les rassemble ,
(i) La direction des travaux du canal de jonction de la Méditerranée à la mer Rouge, à travers risllime de Suez, fut donnée à M. Lepère, ingénieur en chef des ponts et chaussées, qui a exposé le fruit de ses recherclies sur ce sujet important dans ua mémoire remarquable , inséré dans la description de l'Egypte.
(a) Le passage entier compris enlre — répétés a été aupprimé dans l'édition de ce discours pubtiée en i8ai.
i3a l'égypxb £t les cbnt jours.
forme des approTisfonnemeiits, et lève partoat des contributions de guerre : mais, soit qu'il attaque lui-même, ou que les Français le préviennent, il est vaincu et mis en fuite. !1 s^éloigne rapidement, conservant toujours une partie de ses forces; et comme les déserts mont^eux n'ont point de routes qui lui soient inconnues, il reparaît aussitôt à la tète de nouvelles troupes. Les ofRelers généraux chargés de cette difficile conquête surmontent tous les obstacles avec un talent extraordinaire ; ils prennent, eu quelque sorte, les habitudes et la manière de vivre de leurs ennemis; ils les surpassent bientôt par l'audace, Tactivité, et même par la connaissance topographique dn théâtre de la guerre. Enfin les Mamiouks sont exilés do Safd. Les uns sont repoussés trois fois au delà des cataractes de Syène ; d'autres se retirent dans les oasis que des espaces arides séparent de la > allée du Nil. Les Arabes sont détroits ou dispersés; la justice et l'indulgence dissipent les alarmes des peuples» et adkèvent l'ouvrage de la victoire.
Le général à qui Ton avait confié , dès le commencement de l'expédition, le soin d'occuper le Saïd et d'y anéantir l'autorité des Mamiouks, tempéra les malheurs de la guerre par des traits multipliés de sagesse et de grandeur d'âme (i). Il vivait pour respéiance et l'honneur de la patrie; il devait bientôt accourir dans lès plaines de l'Italie, et participer, par ses talents, son courage, et le sacrifice même de sa vie, à un événement immortel qui eut tant d'influence sur la situation de l'Ëurope. £n terminant avec gloire, sur le champ de bataille, une carrière d^à illustre, il trouva dn moins, dans le suffrage d'un héros et dans le triomphe de nos armes, la récompense de ses généreux efforts; il mêla ses derniers soupirs aux accents de la victoire. 11 avait inspiré à l'armée
(i) Le général Detaix , mort sur le champ de bataille de Mareogo. •
L JÎGYP1£ t:i LES CENT JOUItS. 1 33
d*Orient et aux habitants de TÉgypte on sentiment unanime d'attachement et d*adiniration ; et ea mémoire ne fbt pas
moins honorée par les regrets touchants des peuples qu'il avait gouvernés y que par la douleur et les hommages des Français.
Ce mmt les événements de cette campagne qoi nous ouyrlrent le sanctuaire de l'Égypte. On découvrit alors le temple magnifique de l'andenne Tentyrls, les vestiges de Thèbes
dignes d'être chantes par Homère , et les demeures vraiment • royales des Pharaons. On pénétra au delà d'Klëphantine, dans cette île sacrée qui semble être elle-même un seul mo« nnment élevé par les Égyptiens à la gloire des dieux et des beaux>arts. Les soldats français que la guerre avait appelés sur les rivages du Nil, furent frappés d'admiration à la vue de ces ouvrages immortels, et s'arrêtèrent comme saisis d'étonuement etde respect. Ces circonstances, que l'histoire des arts ne laissera pas dans l'oubli, ont eu pour témoin nn homme de goût (1) digne de les apprécier. Ses ouvrages^ qui ont donné pour la première fols à l'Europe une juste idée des monuments de TÉgypte , exciteront dans tous les temps un vif intérêt : ils ont un charme qui leur est propre, et surpassent tout ce qu'où pouvait attendre des efforts et du talent d'un setil homme.
L'application des théories mécaniques et chimiques avait (àlt an Kaire des^ progrès remarquables. On avait rassemblé dans Tenceinte même des grands édifices destinés aux sciences, tous les éléments qui pouvaient favoriser le développement de Tindustiie. Cet établissement était dirigé par un chef respectable, que les sciences et la patrie ont perdu il y a quelques années (2) ; il Joignait au zèle le plus désintéressé un talent ingénieux et fécond qui lui suggérait des ressour-
(i) Drnon.
(a) CoDié , membre de l'académie des sciences.
i34 l'iégtpte et les cejmt jours.
ces inatteiidiies. Il avait déjà enrichi la France de phuieun inventions, et donna bient^yt à l*Égypte quelques-nns des
arts les plus importants de l'Europe. On construisit des machines hydrauliques; on fabriqua des aciers, des armes, des draps 9 des instruments de mathématiques et d'optique : enfin ces grands ateliers foamirent, pendant le oours dfe l'expédition, une mnltitade d'ol^els propm à oontribner aux succès de la gnerre et aux jouissances de la paix. Les indigè- ' nés ne tardèrent point à participer aux avantages qui résultaient de ces travaux ; on observa leurs manufactures ; on perfectionna les procédés dont ils faisaient usage. Ils codsIdéraient attentivement les productions de l'industrie française, et s'exerçaient à les imiter. Reconnaissant dans le vainqueur tous M genres de supériorité, ils se soumettaient avec plus de confiance à l'influence protectrice du nouveau gouvernement. La fabrication de la poudre fut l'objet d'une administration particulière : celui, à qui elle fut confiée (1) , Justifia par des services très-importants toutes les espérances que ses lumières et sa longue expérience avaient lUt concevoir. L'Tnstitot du Kaire Intervenait dans toutes les recherches utiles [à] : ceux qui le composaient, dirigeaient toutes leurs vues vers les avantages de l'armée , et les intérêts des arts et des sciences ; iis étaient encouragés dans leurs travaux par la bienveillance attentive d'un officier général du caractère le plus noble et le plus élevé, qu'une mort glorieuse et qui a excité de si justes regrets attendait dans les champs delà Syrie (3). Modèle presque inimitable de désintéressement, de constance et de vertu, et né pour toutes les affections généreuses» il oubliait sans effort ses peines personnelles et ressentait vivement celles des autrès. Digne appréciateur des grands hommes » et digne de se-
(i) M.Ghampi père.
(i) Ce dernier mot a été ensuite effacé.
(3) Le général Caffarelli.
l'Egypte et les cent jours. i35
conder les desseins du héros qui commandait à l'armée française , personne n'a ûût des vœux plus sincères pour le bonheur de son pays et les iHrogrès de la raison et des arts : 11 a ooDCoum ao snooès de toates les recherches littéraires qne Ton entreprit alors ; et la fidélité de l'histoire vent que son souvenir soit attaclié aux découvertes qui en ont été le fruit.
Parmi les objets dignes de i attention de TËurope savante, un des principaux consistait à déterminer exactement les situations géographiques; on a donné à ce grand travail des soins assidus, et on y a employé des moyens qui en garantissent la précision. 11 est fondé en partie (l) snr des observations astronomiques qui fixent les positions des villes et des lieux les plus remarquables. Ces opérations, dont on est redevable à des talents éprouvés et au zèle le plus recommandable (3), ont été entreprises au milieu du tumulte de la guerre et dans des provinces éloignées, dont la soumission était récente et incertaine. On a été plusieurs fois obligé de substituer des armes aux instruments géométriques, et, en quelque sorte, de disputer ou de conquérir le terrain que ronavaità mesurer (3).
L*Égypte avait été affrandiie du pouvoir qui ropprimalt; les outrages faits à la nation firançaise étaient vengés , et l'on était fondé à espérer que ces événements n'allumeraient point la guerre avec l'Empire Ottoman. En effet, cette belle province était depuis longtemps la proie de quelques esclaves qui affectaient Tindépendance, et offensaient par des continuels mépris la majesté du souverain, celle des lois et de la religion. Le pacha à qui ils devaient obéir, était leur captif, et l'inutile témoin de leurs violences toujours impunies \ le
(i) Les mots en fartie wni ici ajoutés à la maio. (a) Feu Nouel.
(3) On consultera sur ce sujet le Mémoire de feu le colonel Jacotin sur la construction de ta carte d' Egypte ^ dans la descrip- (ion de l'Égvp'^i tome xvii'* de réditioii in-S".
lH6 L*iGTPTE BT LES CRHT JODBS.
pouvoir qu'ils se disputaient, devenait la récompense ordinaire de i'iogratitiide et du crime. Si l'un d'eux fût parvenu à détraire par le poison on par le fer tons ses blenfiiitenra el ses rivaux , ce suceès eût été le signal d'one rébellion mani*
fi ste contre la Porte. Les plus soumis différaient d'acquitter le faible tribut qu'elle exigeait; les autres ie refusaient oovertement. Ils épuisaient par leurs exactions le commerce intérieur, celui de TEorope» deTAsie, de TAfirique, l'agrieulture et tous les arts utiles, et Ils exerçaient sur lea peuples une autorité odieuse et effrénée.
Les armes françaises avaient délivré l'Égypte, plutôt qu'elles ne ravalent conquise. Cette terre malheureuse, et jusque-là inutilement féconde, allait passer rapidement à un état prospère. L'Issue de cette révolution, qu'une seule puia* sancc de l'Europe pouvait redouter, n'était point opposée aux intérêts de l'Empire Ottoman; elle devait, au contraire, augmenter ses revenus, et affermir son autorité dans deux provinces importantes. La cour de Gonstantinopie devait préférer le plus ancien de ses alliés à des sijets rebelles. Loin de perdre l'Egypte et la Syrie , elle les recouvrait en quelque sorte. Elle voyait se former, sous la protection d'une armée puissante et secondée de tous les arts de l'Occident , un établissement qui promettait aux deux nations des avantages Immenses , et pouvait soutenir, dans l'Asie et dans l'Afrique , l'éclat du nom ottoman. Mais ces motifs ne fàrent point appréciés ; les officiers de l'Empire capables de les discerner furent déposés et exilés. La victoire navale d'Aboul^ir, dont une politique habile exagéra les avantages, fixa l'opinion encore ineertaioe de ce gouvernement; il se livra anx suggestions des ennemis de la France, qui lui bispiraient leurs propres alarmes ; et 11 fut bientôt entraîné dans une guerre et dans une alliance contraires à ses vrais InlértHs.
Le ctief de l'expédition française avait fait les plus grands eCfiorfcs pour prévenir cette rupture, li dirigeait ses armes
h'ÉGYPTK ET LES CENT JOURS. l37
contre les seuls ennemis de la France (1), faisait respecter
le nom du grand-seigneur comme celui du souverain légitime, et maintenait soigneusement les usages religieux et politiques. Son armée agissait en Egypte comme auxiliaire de la Porte : Jamais cette province n*avait été mieux gouvernée, ni plus fevorisée dans Texerciee de son culte; elle n'avait jamais obéi à des chefs plus disposés à reconnaître Tautorîté de Constantinople. Mais sa prévoyance luttait seule contre tous les obstacles, et ne fut secondée en France que par le projet d'une négociation insuffisante et tardive. Il jugea, dans eette eonjonctore, qu'on aurait bientôt à défendre TÉgypte contre des forces considérables, et conçut un projet d'une liardiesse extraordinaire, celui de prévenir cette attaque, et de porter la guerre dans le cœur même de la Syrie.
Ce pays était en partie sous la domination d*un homme que ses cruautés et ses perfidies avaient rendu célèbre dans tout l'Orient. Cet Ahmet Gezzar avait été longtemps esclave au Kaire , où on lavait puni pour des vols domestiques ; il s'était signalé, même parmi les Mamlouks, par une fourberie et une fourberie extraordinaire, et avait trahi successivement Aly-Bey, les Druses, les Arabes, et la cour de Constantinople : il était alors gouverneur de Sâde, et résidait à Acre, l'ancienne Ptolémals. Il parut embrasser la cause des beys d'Egypte, et dissimulant des projets plus ambitieux , s offrit pour diriger l'expédition qui se formait contre Tarmée française. Tandis que ses préparatifs troublaient toute l'Asie Mineure et la Syrie, ce pacha fit occuper d'avance les places frontières par son avant-garde : il était bien éloigné de prévoir qu il aurait à soutenir lui-même une guerre défensive.
Tout annonçait que TÉgypte serait attaquée par mer, ans-
(i) Dans i'édilion officielle, on a substitué à ce nom celui de la Porte; substitution toute politique, mais un peu vague dans son expression.
i38 L£GYPT£ ET LES CENT JOURS.
sitôt que la saim aurait rendu les débarquements possibles;
ou devait feire marcher en méroe temps les troupes réunies dans la Syrie , et celles que les beys auraient pu conserver dans le Saïd. Le général en chef , qui avait pénétré les desseins des alliés, jugeant qu'il devait s'écouler encore qnd* ques molsavant qu'on pût entreprendre anenn dâmrqaement, résolut de se porter rapidement, avee douze mille hommes, dans la Syrie, de dissiper les forces qu'on y rassemblait, et de revenir aussitôt pour s'opposer à l'expédition dont on était menacé sur les côtes. Un tel projet ne pouvait être exécuté que par une armée intrépide , exercée à toutes les vertus ml« lltaires ; et en effet, l'bistoire détidilée de cette campagne offirirait des traits inouïs de la valenr française. 11 iïillait pénétrer, sous un ciel ardent, au delà d'un désert immense et inconnu et envahir subitement une contrée étrangère, défendue par des forces supérieures. Une flotte anglaise occupait la mer; les habitants des villes et les Arabes errants étaient armés contre nous; enfin cette terre ennemie n'avait rien qui ne nous fût contraire, et nos soldats ne pouvaient y faire un pas sans rencontrer un nouvel obstacle. Mais une confiance inaltérable les élevait au-dessus de tous les périls ; ils s'avancèrent rapidement dans le vaste désert qui les séparait de la Syrie. Le fort d'EI-Arych avait capitulé; la ville de Gaza se soumit; on s'empara de vive force de ranctenne Joppé; on s'établit dans le poi t de Caiffa : on trouva dans ces places et sur divers autres points des munitions et des équipages de guerre, des magasins considérables et des approvisionnements de toute espèce.
Les premières divisions de l'armée ennemie , secondées des Mamiouks et des Aral>es , s'étaient déjà avancées dans cette partie de la Syrie : surprises dans leur camp et continuellement repoMSsées, elles abandonnèrent, avec ie« places, toute l'artillerie et les effets de guerre que nécessitait l'expédiliou projetée contre TÉgypte. Enfin les commandants des troupes
l'égtptk et les C£nt jours. i39
torques , qui avaient une cavalerie très-nombreuse, entreprirent de réunir toutes leurs forces à celles de leurs auxiliaires, et de les porter contre les Français, pendant qu'ils assiégeaient la ville d'Acre, où Aliniet Gezzar s'était retiré. Mais le géDéral en chef les prévint encore , et jngea bientôt nécessaire de lenriivrer nne bataille décisive, afin de les repousser vers Damas. Attaqués dans le même instant sur les points les plus éloignés, ils ne purent résister à ces mouvements impétueux et inattendus; ils se virent tout à coup séparés de leur camp^ privés de ieurs magasins, et comme investis de toutes parts. Plusieurs milliers d'entre eux succombèrent à Bsdrelon , ou dans les actions précédentes ; les autres trouvé* rent à peine leur salut dans une retraite tumultueuse et précipitée. Les Français s'étaient emparés d'avance des lieux qui auraient pu servir de refuge à l'ennemi; ils suppléaient au petit nombre par la célérité incroyable des marches, et il semblait qu'il n'y eût aucun point du théâtre de la guerre où ils ne fussent tous rassemblés. L'issue victorieuse de ces combats anéantit les dernières espérances' des Ottomans, et remplit de terreur les peuples qu'ils s'étaient alliés. Les débris de cette armée repassèrent confusément le Jourdain, et portèrent répouvante Jusque dans les provinces les plus reculées.
Dans le même temps qu'une partie de nos troupes combattait glorieusement dans la Palestine , celles qui étalent restées
en Egypte, occupaient toute l'étendue de ce pays depuis Syène jusqu'à la mer. Les Anglais firent une tentative inutile sur Suez ; on repoussa les Arabes de la Mecque ; on actieva la conquête du Sald; on réprima les monvemoits séditieux qui avaient édaté dans les provinees septentrkmales; une prévoyance ingénieuse et active veillait à la défense d'Alexandrie et de ses côtes ( 1 ) .
Cependant le pacha d'Acre s'était retranché dans son der-
(i) Le général Beiliard.
l4o L'iiGTPTE ET LES CENT JOURS.
Diei* asile : secondé du o6té de la mer contre les Français (1) qui manquaient de munitions et d*artil!erie de siège, il parvint à prolonger sa défense au delà du terme où notre armée pouvait rester dans la Syrie. Le véritable objet de cette
guerre était rempli : on avait déconcerté les projets de rennemi, saisi ses magasins et ses équipages de campagne « détruit les fortifications des places, anéanti une armée nombreuse qui se préparait à l'invasion de TÉgypte; les troupes de débarquement, destinées à l'attaque d'Alexandrie , avaient été détournées de leur but , et employées à soutenir un siège meurtrier. La prise d'Acre aurait assuré la punition d'un Mamlouk sanguinaire, qui, par sa vie entière , méritait le dernier supplice, et dont l'alliance n'a dû inspirer que de l'borreur : mais ce siège exig^it plus de temps, et le suçote n'aurait offert que des avantages médiocres, qui ne compensaient point les dangers d*on plus long séjour. Des maladies contagieuses répandaient alors un effroi universel , et faisaient dans toute la Syrie des progrès rapides et de plus en plus funestes. Enfin l'époque était arrivée où l'Egypte elle-même deivait être attaquée du côté de la mer. A la vérité, cette expédition ne pouvait plus être soutenue par le concours de l'armée ottomane de Syrie, qui venait d'être dissipée^ mais Il restait à lennemi des forces considérables.
Ces circonstances nécessitaient le retour de nos troupes : le général en chef les prévint que la défense des côtes de l'Ëgypte allait bientôt exiger d'elles -de nouveaux efforts. Elles traversèrent une seeonde fois te désert qui sépare l'Egypte de la Syrie : mais , avant de s'éloigner de cette dernière province, on punit rigoureusement la défection des tribus d'Arabes et des habitants qui avaient trahi leurs engagements envers les Français;; on récompensa la fidélité de ceux qui avaient tenu une conduite différente'; on détruisit les muni-
(i) Sir Si<!iioy Smiili ( ommandait les forces navales anglaises alliées avec le pacha d'Acre.
L£GYPX£ ET LES CEUT JOtlAS. i4i
tions de guerre et toutes les ressources qui auraient pu fàvo-
riser par la suite une expédition ennemie.
La capitale de l'Egypte reçut bientôt cette armée qui avait affronté taot de périls et donné l'exemple de toutes les vertas. Les grauds de cette viUe se rendirent à sa rencontre : ils étaient suivis d'une multitude immense, qui célébrait le retour de nos troupes par des acclamations et des Jeux. Les Français jouissaient enfin du bonheur de revoir leurs compagnons d'armes ; et le spectacle touchant qu'offrait cette réunion, ne s'effacera Jamais de leur souvenir : Us s'entretenaient des dangers qu'ils avaient courus, de la confiance qne leur iuspiraitleur auguste chef, de leurs vœux , de leurs espérances; il semblait que l'Égypte fût pour eux une nouvelle patrie, et qu'ils ne composassent tous qu'une seule famille.
Peu de temps après, le général en chef reconnut, à divers mouvements qui avaient lieu dans l'intérieur, que le projet d'invasion allait éclater. Les Mamlouks descendirent sur
les deux rives du Nil , et les Arabes de l'Occident se rassemhlèreot pour se joindre à Mourad , vers la vallée des lacs de Nation, en même temps qu'une flotte se montrait dans la baie d'Âboukir. Les dispositions combinées avaient été pré* vues, et l'ennemi fût attaqué dans le même temps partout où il se présenta. Une colonne mobile dispersa les Arabes. Les Mamlouks du parti d'Ibrahim , surpris dans leur camp, s'enfuirent précipitamment dans le désert, abandonnant leurs bagages. Mourad, plus circonspect, s'empressa de regagner la haute Egypte : le général en chef lui-même était à sa poursuite , lorsqu'il fut informé de l'apparition de la flotte ennemie. Il se dirigea aussitôt vers Alexandrie ; et pendant cette marche , il expédia les ordres les plus prompts aux divers corps de l'armée, qui se mirent tous en mouvement à la fols : il fit observer et contenir les Mamlouks et les Arabes, et se tint à portée de secourir Alexandrie ou Bosette. Des troupes ottomanes étaient descendues sur la près-
l4a L EGYPTE ET LES CEJST JOURâ.
qtt'lle d'Aboukir, et s'y étaient établies après avoir eDle?é la redoute et obteon la reddition du fort ; le général en ehef se
décida aussitôt à les attaquer dans leurs retranchements. li n'y eut aucune de ses dispositions qui ne fût couronnée d*uu prompt succès; les lignes ennemies ne purent résister aui efforts impétueux et renouvelés des Français» Les Ottomans, animés par le désespoir, se défendaient à Tarme blanehe, et presque tous refàsalent de se rendre prisonniers : mais, enveloppés de toutes parts, ils succombent; ou , se précipitant dans la mer, ils s'efforcent en^ain de rejoindre les vaisseaux qui les ont amenés. Un grand nombre d'entre eux périt sur le ^amp de bataille ; mais la plupart trouvent la mort dans les flots , sous le lèu de notre artiilerfe. On s'empare des eanons, des tentes et des munitions de guerre; le pacha qui commandait cette expédition, tombe lui-même en noire pouvoir. Le fils de cet infortuné général s^enferme dans le fort avee le reste de ses troupes, et entrsprend la défense la plus opiniâtre. Enfin les derniers soldats de eette armée, voyant leur asile détruit par les batteries françaises , et expirant de faim, de soif et de fatigue, jetèrent leurs armes et implorèrent le vainqueur. Le fort n'était plus qu'un amas de ruines, couvert de mourants et de blessés, etdes corps de oeiix qui avaient péri pendant le siège-
Pendant que ces actions mémorables se passaient en Syrie et en Kgypte, et que l'armée d'Orienl défendait avec constance la terre célèbre qu'elle avait conquise, la France était livrée aux dissensions civiles , et nos frontières étaient menacées. Ces temps lànestessont d^à loin de nous : le se»tlment de la concorde publique défend ai^oord'hui de lei rappeler; et celui qui a réparé tant de fiiutes, met une partie de sa gloire à abolir jusqu'au souvenir de nos malheurs. Le général en chef était informé de la vraie situation de l'Eu* rope et desdésastresdela Franee(i)« La connaissance de ces
(i) On a publié récemment divers documents diplomatiques relatifs au retour en France du général en chef Bonaparte : ces
L*éGTPTK ET LES CENT ÏOURS. f43
événemeats lui avait inspiré le désir de reparaître au milieu de nos armées. Il résolut, après les combats d'Aboukir, d'accomplir oe dessdO) dont les suites ont été si fittales à nos ennemis. L'Égypte était pacifiée , et ne pouvait de longtemps être exposée à de nouvelles attaques. Les Mamiouks fuyaient jusque dans la Palestine ou daus la Nubie; les Arabes recherchaient notre alliance; le grand vizir faisait d'inu* tiles efforts pour rassembler ses troopes au delà de ]>ama8, et l'expédition des Français dans laSyrie avait anéanti toutes les ressources qu'exigent l'entretien et la marche d'une armée. Les côtes , depuis Alexandrie jusqu'à Damiette, étaient mises en état do défense; les forts étaient pourvus de vivres et de munitioDs de guerre ; la ville du Kaire jouissait depuis longtemps des bienfaits d'une administration protectrioe, et se montrait reconnaissante. Le général en chef consacra tons les Instants qui précédèrent son départ à perfectionner les établissements militaires et le gouvernement civil, s'efforçant de rendre sa présence moins nécessaire. Cependant il apprit que les vaisseaux ennemis avaient été obligés d'abandonner la croisière. Il partit alors pour Almandriey et bientôt après il quitta le rivage de l'Egypte, emportant avec lui les nouvelles destinées de l'Europe. Le sa! ut de la France, le devoir, le rappellent; il s'éloigne, il ose se confier à cet élément qui a déjà servi ses glorieux desseins. La fortune, constante pour lui seul , le dérol>e aux flottes ennemies ; et la mer, une seconde fois fidèle, rend à la patrie celui qui pouvait la défendre et la gouverner. Les nouveaux titres qu'elle doit lui décerner un jour, sont écrits d'avance daus tous les
pièces historiques permettent de conjecturer qu'il connaissait les vceux qui l'y rappelaient. Les passages de ce discours, auxquels notre note se rapporte, sont assez formels à cet égard. liC général ne fit aucune remarque sur les assertions si positives de son hislortcu.
i44 l'ÉGYPTE £T les CENT JOUAS.
cœurs, et la reconnaissance va dêvenir le gage durable de la sécurité publique.
Pendant toute la guerre d' Egypte et de Syrie, le général en chef n'avait point cessé de veiller aux intérêts des sciences. Ce grand objet était toujours présent à sa pensée, avant ou après la victoire, soit qu'il fût au milieu des camps, soit qn*il méditât de nouvelles dispositions administratives ou politiques. Les derniers jours qui précédèrent son départ, il s'occupa plus spécialement encore de favoriser le succès des recherches savantes, en donnant à l'académie qu'il avait formée , les moyens de parcourir les provinces méridionales de rÉgypte , et d'en observer les merveilles avee sécurité. Ce voyage, qui devait bienl5t procurer aux arts et à la littérature tant de résultats nouveaux , devint l'objet immédiat de ses soins et de sa hienveil lance. Il en ordonna lui-môme le plan, et en régla toutes les circonstances avec la prévoyance la plus attentive.
On était dans la saison où les vents étésiens Divorisent la navigation du fleuve; il est facile alors de remonter en peu de temps jusqu'à l'Ile d'KIéphantiue : on résolut de se porter successivement dans tous les lieux où les monuments sont situés, afin de reconnaître d'abord les objets que l'on aurait à décrire, et d'établir, au moyen de cette première énumération, un ordre plus exact dans les recberebes. Après avoir atteint la limite qui sépare l'Egypte de la JNubie, au-dessus de la première cataracte, on suivit une seconde fois le cours du Mi depuis Syène jusqu'au Kaire, et chaque monument Alt encore soumis à l'exaraeD le plus attentif. Les bAtlments avaient à peine touché le rivage , que Ton parcourait de toutes parts les enceintes où l'on pouvait découvrir quelques vestiges des anciens monuments. On levait les plans topographiques, on dessinait les divers aspects du paysage et plusieurs vues pittoresques du même édifice; on mesurait les dimensions de l'architecture et les détails innombrables des orne*
L*iCTPTE ET LES CRNT JOURS. l45
n.piits ; on imitait fidèlement les tableaux peints on sCDiptés, i"t les caractères hiéroglypliiques dont ils sont couverts. En même temps, on remarquait l'état actuel des ruines, les procédés de lacotastroctiott, et la nature des substances dont les Ynonuments sont fonnés. On transcrivait les inscriptions fiimilières , historiques ou TOtfves , qui rappellent tant de noms illustres. D'autres mesuraient la vitesse du fleuve, la quantité de Texhausseraent du sol , ou déterminaient les situations géographiques par l'observation du ciel. On s*appliquait aussi à l*exainen physique de la contrée, et Ton formait des colleetiôns précieuses destinées à Fétude des animaux, des minéraux et des plantes. Enfin, on réunissait tous les éléments propres à faire connaître les richesses agricoles , Tindustrie , les mœurs et la condition politique des habitants.
Il était nécessaire de joindre à Tétude des propriétés physiques du climat celle de rinfluence qu'il exerce sur la vie et ta santé de l'homme; on fat par la suite redevable de ces recherches aux personnes qui s*adonuaient par profession aux diverses branches de l'art de guérir. Le médecin en chef de l'armée d'Orient (i) en avait trace le plan, et les a recueillies et publiées. On doit aussiaudiirurgienenchef de cette armée (3) un ouvrage du même genre, qui contient un grand nombre d'observations. Indépendamment deb titres littéraires que leur donne la publication de ces mémoires, ils ont acquis, ainsi que tous leurs collègues, d'autres droits à la reconnaissance publique ; l'histoire de ces campagnes rappellera tous les services qu'ils ont rendus, et les ressources ingénieuses et hardies que leur talent leur suggi^t , soit qu'ils apportassent la consolation et l'espoir sur le champ de bataille au milieu des plus terribles effets de la guerre, ou qu'ils opposassent le calme de l'esprit aux ravages de la contagion et à la terreur fatale dont elle frappe la multitude.
(t) Desgeoettes.
(s) Larr^.
i46 l'égypte et les cent jours.
Avant l'époque où Von fit le voyage que Ton vient de ni(h peler, plusieurs personnes zélées pour les progrès des sciences s'étaient déjà rendues dans le Saïd ou le Fayoum ; et durant le long séjour qu'elles y avaient fait, elles s'étaient appliquées à la description exacte des monuments et à des redierches importantes sur le omun du fleuve, la nature physique du sol, l'agriculture , le commerce, et sur la géographie ancienne. Elles s'empressèrent de réunir à la collection commune tous les résultats qu'elles avaient déjà obtenus. 1
Les différentes parties de ce grand travail étaient exécutées h la fols ; chacun se livrait plus spécialement à Tobjct habituel de ses études , et communiquait à tous les autres ses réflexions et ses vues. Cet heureux concours, dont il n*y a aucun autre exemple dans l'histoire des voyages littéraires, facilitait toutes les découvertes, et les rendait pour ainsi dire auttientiques. L'intérêt des beaux-arts conciliait aisément les esprits, en laissant subsister la diversité des opinions; l'estime mutuelle était encore un gage plus sûr de la concorde et de l'unité des vues. Plusieurs des voyageurs étaient d'ailleurs unis par une ancienne amitié, sentiment plein de charmes» qui embellit encore l'étude des arts, rend les peines plus légèreset les plaisin plus doux, et prend une force nouvelle dans les dangers communs et l'éloignement de la patrie.
Aucune contrée n'a été soumise à des recherches aussi étendues et aussi variées, et aucune ne méritait davantage d'en être l'objet. La connaissance de l'Ëgypte intéresse, en effet, toutes les iiatioiis policées, soit parce que ce pays Ait le berceau des arts et dès institutions civiles , soit parce qu'il peut devenir encore le centre des relations politiques et do commerce des empires. Le peuple qui l'habitait y a laissé des vestiges admirables de sa grandeur et de sa puissance, et jamais l'art n*a fait un aussi grand effort pour s^élever
L'ÉGTPTE £T les cent jouas.
jusqu'au caractère Immuable des ouvrages de la nature.
Cependant ( 1 ) les Fraucais charges de la dcfense de l'Egj'pte IgDoraient les événements politiques qui avaient rendu la sécurité à leur patrie, et détruit pour Jamais l'espoir ambitieux des polssances ennemies; ils ne connaissaient que ses mallieun; elle était rdijet de leur inquiétude et de leurs regrets» Les cliefs des troupes alliées entretenaient cette disposition des esprits par une politique habite et constante; ils n'attendaient point la reddition de r Egypte des efforts des Otto-, mans, mais des sentiments de ceux qui Tavaient conquise. Les Anglais avaient tenté infmetneusement de s'emparer du port de Qoceyr; peu de temps après, la faible garnison de Damiette, suppléant au petit nombre par l'audace et par la rapidité des mouvements, détruisit un corps de quatre mille Janissaires, qui venait de débarquer et commençait à s'établir sur la c6te. Les premières négociations avaient eu , de notre côté , pour obfet de retarder ks armements du grand vizir(2) ; elles prirent ensuite une direction différente et inopinée : c'est alors que fut préparée et rapidement conclue la convention militaire d'Ël-Arych. Il fut stipulé que les troupes françaises consentant à remettre TÉgypte au pouvoir de la Porte, se rendraient dans leurs ports sur les vaisseaux des puissances alliées.
On commença bientôt à mettre à exécution les engagements réciproques : les troupes nombreuses et indisciplinées
vizir et des beys pénétrèrent librement en Égypte, et s'avancèrent Jusqu'aux portes de la capitale. Tout annonçait
(i) Cet alinéa Uftjil entier a été refait et 8on contenu mu dans un autre ordre.
(i) On a substitué a cet aveu une autre idée plus conforme à l'esprit des autres aasertioos relatives à la Porte Ottooiaiie. On a dit dans une correction manuscrite adoptée dans le texte officiel : " Od renouvela d*abord les négociations qui avaÎMiteu pour but de se concilier avec la cour ottomane. •
L^ÉGYPXB F.T LES CEiNT JOLRSi
que oe beau pays allait passer de Douvean sous le Joug de sa anciens maîtres , lorsque deux causes différentes concoururent à changer subitement la disposition des esprits. La première fut raimOQoede l'heureuse révoluUoo qui s'était opérée dans le gouvernement civil de la France : l'armée d'Orient conçut une Joie Inexprimable en apprenant que les destinées et les forces de TÉtat étaient entre les mains dn hérosà qni elle devait ses trionnphes.
Les Français se livraient avec enthousiasme aux nouveaux sentiments que cet événement leur inspirait , lorsqu'on refusa de remplir les conditions qu'ils avaient acceptées : celle des puissances alliées qui avait le plus participé à cette convention et au nom de qui on l'avait proposée , obtenue et stipulée, mit à rexécution un oi)stacle imprévu (1) et chercha dans la violation de ses promesses un avantage qu'elle n'aurait pu attendre de ses armes. Les troupes ottomanes avaient été mises en possession du Sald et de toutes les places depuis les ports de la merRouge jusqu'à Damlette. On avait retiré l'artillerie de la citadelle du Kaire ; la capitale devait être livrée deux jours après; déjà les approvisionnements et les munitions étaient transportés à Alexandrie. Cette armée, qui peu de Jours auparavant disposait de plusieurs provinces riches et fertiles , était alors privée des moyens de soutenir la guerre ; elle ne possédait plus en Égypte que le terrain où elle était rangée en bataille. Mais une circonstance aussi extraordinaire avait élevé son courage, elle n'avait qu'un but et qu'un in^ térèt; et celui qui la commandait (2) , avait finit passer dans tous les cœurs Tindignation généreuse dont II était animé. Toute l'Europe a connu les suites mémorables des combats qui furent livrés à cette époque j la victoire, plus fidèle que
(i) Addition manuscrite : « En adressant aux troupes françaises la proposition injurieuse de demeurer prisonnières en
Égyple. .
(a) Kléber.
L*iOYPT£ £T LES CElfT JOURS. l49
les traités, vint couvrir de son égide ceux à qal on ne laissait
plus que le désert pour refuge. L'armée ottomane, attaquée parles Français près des ruines d'Héliopolis , fut dispersée et anéantie. Le principal ministre de la Porte traversa presque seul , dans sa fiiite précipitée, les mêmes pays où il avait pé< nétré si lentement avec des forces considérables ; il perdit trois camps, son artillerie, ses approvisionnements de guerre. On reprit les forts qui lui avaient été remis : on réprima les révoltes qu'il avait excitées en même temps dans toutes les villes : ses troupes furent expolséesdu Said etdeDamiette(l).
(t) Ce paragraphe renferme une série de faits importants qaî se «ont passés à la fois en France, en Égypte, et dans un court in* tervalle : la date précise de chacun d'eux intéresse la certitude de Tbistoire de ces temps mémorables ; je ne dois pas la priver d'un document des plus précieux : c'est une hotb dx màja mèmm DB NAToiiox, ei que je possède. Elle contient des renseignements inédits on ne peut plus précis :
« Kléber écrivit le i5 septembre; le ao novembre on reçut ses < lettres I la réponse ))artit le 4 décembre; arrive le i5 février. « Dès lors Kléber connut Tétat des affoires, et changeait tout. •
De cette note, du texte du Courrier de l'Egy pte et des annales contemporaines, on tire ce tableau chronologique des événements rappelés par Fourier :
An Yii. 5 fruct. 1799 sa août. Départ de Bonaparte d'Alexandrie.
«9 fruct. t5 sept. Dépêche de Kléber au Di*
rectoire.
An VIII. 18 brum. 9 nov. Bonaparte est élevé an con*
sulat.
39 brum. ao nov. Le premier consul reçoit à
Paris la dépêche de Kléber adressée au Direc*
loire.
i3 frim. 4 déc. Réponse du premier consul
à Kléber.
8 pluv. 1800 98janv. Traité d'El-Arisch ratifié
l5o L£GYPT£ UT L£S C£MX JOURS.
La capitale elle-même avait été surprise par les Hamiouka
et les janissaires; elle devint tout à coup un camp immense, livré aux horreurs de la guerre et de la sédition. Après avoir
▲B yiii. 1800 par Kléber. Avis de ce
traité dooné à rarmée d'Égypte par Kléber.
16 pluv. z5 fév. Kiéber reçoit les nouvel*
les de rétablissement du gouvernement consulaire en France, et les fiarde secrètes.
9 vent. a8 fév. Le bruit des événements
arrivés en France était déjà parvenu auKatre par les journaux étrangers.
14 vent. 4 mars. Le colonel Latour Mau-
bourg arrive en Égypte apportant la coufiriualion dit ces bruits.
20 vent. 10 mars. Proclamation de Kléber a
l'armée d'Égypte, annonçant la rupture du liatlè d'El-Arisch.
37 vent. i;^ mars. Autre proclamation de Klé-
ber à l'armée; ordre de se préparer au combat.
29 vent. 19 mars. Victoire d'Héliopolis.
Ce tableau, et surtout la note de Napoléon, confirment l'assertion de Fourier au sujet de l'influence des nouvelles de France reçues par Kléber sur l'esprit de l'armée : elles lui firent supporter plus patiemment la rupture du traité d'El-Arisch; et le général Kléber saisit l'occasion de reconquérir l'Égypte, qui lui était offerte, du reste, par les alliés ennemis. Ces nouvelles de France arrivèrent en Égypte dix-huit jours après la signature du traité d'El-Arisch ; vingt jours après, la rupture était déclarée par les alliés; et neuf jours plus tard l'Égypte était conquise une seconde fois par la victoire des Français à Héliopolist.
L EGYPTE ET LES CENT JOURS. l5l
Toune partie deses édifioes Inoendiéi oo détruiti, obéissant à des chefii divisés d'intérêts , Intimidée par l'exemple d'une
ville voisine qui avait été sévèrement punie, elle se soumit et implora le vainqueur. Les troupes qui s*y étaient rassemblées et qui peu de temps auparavant s'avançaient contre nous pendant qne la mer nons était fermée, violant ainsi le traité le plus aatbentiipie , sollicitèrent une eapitulatlon ; et rayant obtenue, dtes traversèrent nos camps avec sécurité.
Les Français goûtaient les premiers fruits de la victoire, ils s'affermissaient dans les résolutions constantes qu'exigeaient d'eux les vrais intérêts de leur patrie, lorsqu'un événement dé^orable les plongea tout à coup dans la consternation. Les aghas des Janissaires qui étaient réfugiés dans la Syrie , conspirèrent contre la vie du général français , et persuadèrent à un habitant d*Alep que la religion lui commandait de se dévouer à ce grand crime. Cet insensé que sa jeunesse rendait plus facile à séduire arriva secrètement au Kaire ; et, après, avoir passé trente Jours en prière dans les mosquées , il parvint à accomplir son funeste dessein. Kléber était sans armes et éloigné de ses gardes ; il fut frappé tout à coup de plusieurs eoups de poignard et il expira quelques instants après. Aussitôt que cette nouvelle fatale fut portée dans les provinces de l'Égypte, l'armée d'Orient fit éclater des regrets nnanlooes;. elle arrosa de ses pleurs le tombeau d'un chef Illustre (1 ) qui venait d'opposer la victoire aux injures des négociations, qui succombait au milieu de ses trophées , et que la patrie comp> tait depuis longtemps parmi ses plus généreux défenseurs.
Les généraux français s'étaient réunis dès les premiers Ins»
(i) Ce mot fut le sujet d'une belle inspiraliou qui mérite d'être eonservée dans l'histoire de Napoléon. Lisant cette Préface et appuyant fortement le doigt sur Tépithète de chef illustre donnée à Kléber, il dit à Fourier : • On m'a fait remarquer ce- « mot ».... et après un court instant de réflexion ; « Mais c'esl^ juste» vous le laisserez. »
j52 l'ÉGYPLM, et les C£KÏ JOURS.
taots qui suivirent sa mort. Celui d'entre eux que les lois militaires appelaient au commandement de rarmée(1], donna
sur-le-champ des ordres que la gravité des circonstances exigeait; les troupes se nnontrèrent fréquemment au peuple, rartiiieriese fit eotendre, et les pavillons français furent placés aux minarets dea mosquées. Ces précautions étirent d'autant plus nécessaires que dans les révolutions iiréquentes qui troublent l'Orient, la mort violente du chefest presque toujours suivie de l'anéantissement de son parti et de la dispersion de ses soldats. L'assassin Soliman avait été arrêté j aucun des Égyptiens n'avait participé À son crime; on découvrit troia complices à qui il avait confié son dessein, et qui étaient , comme lui , Syriens d'origine ; ils fùrent tous condamnés aux peines qui devaient leur être infligées suivant les lois niu-. sulmanes. Pendant la longue durée de son supplice, Soliman récitait quelques versets du koran , et reprodiait aux Musul* mans de l'avoir abandonné.
Les babitants de la capitale concoururent à la solennité des obsèques du chef de l'armée française; ils virent bientôt son successeur mettre à exécution les plans utiles qui avaient été conçus immédiatement après la conquête. Profitant des avantages qu'avaient procurés nos derniers succès » le général en chef s'attacha à consolider l'empire des lois , à perfectionner l'administration des impôts , à favoriser les progrès de Tagriculture, de l'industrie et du commerce; il se consacrait en même temps aux intérêts immédiats de son armée, qui recevait de lui les plus nobles exemples de dévouement et de persévérance. Les cultivateurs, que l'avarice imprudoite de leurs anciens maîtres condamnait à rabfection et à la servitude, jouirent avec une entière sécurité du fruit de leurs travaux. On forma de nouvelles alliances avec les Arabes , et l'on concéda à quelques tribus des terrains inhabités , que les dissensions civiles avaient enlevés à la culture; on fonda
(i) Le général Menou.
l'kgtpte et les cent jours. i53
sur des mesures précises le système général des irrigations , et Ton s'e£força de prévenir tous les inconvénients attachés à la disposition confiise ou à l'usurpation des eaux. On accorda
des récompensai) publiques aux habitants des campagnes qui multipliaient les arbres utiles; on réunit dans un vaste établisseaient les plantes et les arbustes étrangers dont il convenait de propager la culture : les arts de TËurope commençaient à faire des progrès en Égypte, et l'Industrie 8*animait de toutes parts.
En établissant un ordre nouveau dans la perception et l'emploi des revenus publics, on en avait confié la direction à m administrateur sage et intègre (1), qui s'était concilié.depuis longtemps l'estime de l'armée et l'affection des habitants; il avait étudié avec soin les diverses branches du gouvernement des beys. Les mémoires qu'il a rédicés sur cet objet, sont insérés dans celte collection; ils contiennent des neherehes étendues, qu'on n'aurait pu se procurer dans aucune autre circonstance , et dont les résultats sont des éléments Importants de l'histoire moderne de FÉgypte (2).
(i) M. Estève.
(a) Ce paragraphe a été scnsiblenienl iiiodillé tians sa rédaction <»llic i< lif; après ces mots : « rallcclion des habitants » on lit ce (jui suit : ■ Il avait examiné avec soin toutes les sources des re\cnus publics et connaissait tous les avantaj^es qu'un j^ouverneiiienl juste et éc lairé tloit attendre de la ])03session de l'I^gypte. Il en a ibrnié le tableau pour servir d'introduction au compte général qu'il a rendu de l'administration des finances pendant la durée de l'expédition. On a extrait de cet ouvrage, dont la publi* cation a dû être dirférée(/^r), les mémoires qui sont insérésdans cette coUectioQ : iis contienoent un graod nombre de résultats qu'on n'aurait pu se procurer dans aucune autre circonstance , et que l'on doit regarder comme des monuments précieux de l'histoire moderne de l'Égypte. ••
(a) n eiisto, nais cd ^rea?ct •eulement et de format io^iS onvrage de M. Estère, îatitolé t Compte ginéraitk VadminùtraUon du Jtnaneês en Éfiypte pendant Voeeupation de Varmiejraneaise s il D*a jeniii été publié.*
l54 l'ÉGTPTE et LES^CCMT lOUAS.
Des règlemeots équitables ranimèrent le commerce extérieur, que le gouvernement des Mainlouks avait presque anéanti. Telle Âit Tinfluence de ees dispositions, que, malgré les obstacles nombreux qui résultaient de l'état de guerre,
on put conserver ou rétablir des relations utiles avec Tarcliipei, les côtes d*Arabie et les pays intérieurs de l'Afrique. De nouveaux ouvrages publies eonoouraient à l'embellissement ou la salubrité de la capitale et d'Alexandrie. Enfin les , indigènes cessaient de secroire étrangers à la nation française sous une administration aussi bienveillante.
Le temps seul pouvait éprouver et affermir ces nouvelles institutions; la guerre les renversa tout à coup et n'en laissa subsister aucune trace. Le succès de Texpédition d'Ëgypte, qui promettait aux nations européennes des communications importantes, avait répandu en Angleterre Tinqulétude et l'effroi. Cette puissance se détermina a des efforts extraordinaires; et la cour ottomane, cédant à des motifs superstitieux^etlivrécà des conseils aveugles ou infidèles (1), partagea les vues de ses nouveaux alliés. On résolut de faire attaquer les côtes de la Méditerranée par une armée anglaise, et de soutenir cette opération par un corps de janissaires et d'Albanais que le capitan pâcbâ devait commander. On appela aussi une partie des troupes anglaises de llnde et du cap de Bonne^Ëspérance, qui reçurent Tordre de pénétrer dans la mer Rouge et de descendre en Égypte parles ports de Suez et de Qoceyr. Enfin le vizir devait marcher contre le Kaire,àla tête de larmée ottomane de Syrie. Toutes les parties de ce plan d'invasion furent concertées avec beaucoup de soin, et exécutées dans le même temps; on apporta dans les mouvements des troupes autant de précision que purent le permettre l'extrême distance des lieux et l'invincible opiniétreté des musulmans. Ibralilm et ses Maralouks luarcliiaieDt avec le
(i) Passage supprimé. On y avait d'abord substitué les mots de ministres imprudents.
L EGYPTE ET LES CKJNT JOURS. l55
vizir; les tribus arabes, soulevées ea Egypte par les exhortations dtt nouveau prophète Muiey Mobammed, n^atten-
daient que le signal pour se rassembler; enfin le parti de
Mourad, maître du Saîd, était secrètement uni avec les Anglais.
Les combats précédents avaient affaibli Tarmée française, dont un tiers ne pouvait plus être employé dans une guerre de campagne. Ces généreux soldats, qu'une valeur plus impétueuse avait exposés aux premiers périls , étaient couverts de blessures graves et multipliées, qui les excluaient de tout service actif . Nos troupes occupaient un vaste pays, dont chaque point semblait exiger leur présence : elles gardaient la ûônt^ de Syrie menacée par le vizir, les villes du Kaire , de Gyzeh, de Boulâq, le port de Suez et une partlede lahaute Egypte; elles étaient employées dans l'intérieur des provinces, pour protéger la rentrée des contributions, assurer la navigation du fleuve, repousser les Mamlouks, et contenir les tribus arabes. La convention que plusieurs motifs avaient porté à conclure avec Mourad, n'inspirait aucune confiance à ceux qui connaissaient ce chef de parti et les aventuriers attachés a sa fortune. Son alliance avec les l rancais a\ait augmenté son influence et ses ressources , mais il n'en pouvait user avec beaucoup d'avantage qu'eu se déclarant contre eux. On devait redouter extrêmement sa trahison, et n'espérer qu'un làible secours de sa fidélité. Telle était la situation des Français en Égypte , lorsque les vaisseaux ennemis se montrèrent devant Alexandrie.
L'armée anglaise parvint à effectuer sa descente sur la plage d'Abottkir; elle s'avança ensuite dans la presqu'île, et prit une position très-fàvorable, entre la mer et l'extrémité du lac Madyeh. Attaquée par une partiedes troupesfirançalses, elle se défendit avec succès sur un terrain étroit , fortifié par une ligne de redoutes , et garanti par des chaloupes canonnières du c6té de la mer et sur le lac. Le général qui comman«
l56 L*iGTPTB KT LES CENT JOURS.
dait rexpédmoo anglaise, fut blessé dans ceUe aetlon; il mourot, peu de Jours après, des suites de sa blessure, et laissa une mémoire Justement honorée. Les alliés, ayant reçu un Renfort considérable , se déterminèrent à occuper Rosette , et commencèrent ensuite à s'avancer sur Tune et l'autre rive du Nil, pendant que leur flottille remontait ce fleuve. Le fort de Raiimânyeli capitula : les Ottomans prirent possession de Bamiette, et la eapitale ne tarda point à être investie.
Le vizir avait alors réuni son armée à celle des Anglais et du capitan pâchâ ; il recevait chaque jour de nouvelles forces de l'intérieur de l'Kgypteet de la Syrie; ses intelligences avec les Arabes, les Mamlouks, les anciennes milices, et les habitants des campagnes, étaient favorisées par les premiers succès de l'armée d'expédition, et éclataient de toutes parts. Les troupes de Flnde étaient arrivées ; les villes du Kaire et d'Alexandrie étaient en proie à des épidémies funestes ; les Mamlouks d'Jbrahim, ceux de Mourad, et la cavalerie trèsnombreuse des tribus arabes, étaient réunis aux Ottomans. Telles étaient la position et les forces des alliés, lorsqu'on renouvela, pour la reddition du Kaire et ensuite pour celle d'Alexandrie , des capitulations peu différentes du traité d*EI- Arych. Il n'y eut aucune action dans laquelle nos troupes ne i»e trouvassent en nombre très-inférieur; car l'incertitude ou l'on était sur les desseins de Tennemi avait déterminé le gé^ néral en chef à répartir sur divers points les forces qu'il pouvait lui opposer. Il fiiut ajouter que l'on ne cessa point, dans le cours de cette guerre, d'offrir aux Français leur retour dans leur patrie, à ces mêmes conditions qu'ils avaient acceptées longtemps auparavant, et qu'on avait refuse de remplir.
Le général Menou , informé de l'ouverture des négociations en Europe , et des tentatives réitérées que faisait notre
flotte pour lui apporter des secours , s'était efforcé de prolonger la delense d'Alexandrie, et s était soutejiu dans cette
LÉGYPlfi ET LUS CEWT JOURS. iS']
place Jusqu'à la plus extrême oécessité. Sur la fin du siège, la moitié des Français languissait dans les hôpitaux; ceux même que les maux épidémiqucs n'avaieut pas encore atteints, étaient exténués par des travaux excessifs, par l'usage des eaux saumAtres, Teffet prolongé des aliments nuisibles ou le défaut de nourriture. Animés par les exemples des chefs, ils supportaient avec persévérance la rigueur de leur situation : mais il ne leur restait que le courage; on les voyait abattus et épuisés, pouvant à peine souteuir le poids de leurs armes , et ils ne reprenaient leurs forces qu'aussitôt que le devoir les appelait au combat. Ils étaient destinés à bonorer par leurs derniers efforts le terme de cette expédition mémorable.
Dans le même temps que notre armée se préparait à quitter les ports de l'Égypte, et que l'on ignorait en Europe les dernières opérations des alliés , on signait à Paris et à Londres les articles des traités qui rendaient ce pays à la Porte. Il devait encore devenir la proie de la barbarie dont les armes françaises l'avaient délivre, el la lumière des arts n'v devait briller que quelques instants ; il est livré aujourd'hui aux concussions des vice-rois , aux brigandages des Arabes , et aux violences de quelques beys qui ont survécu. Ces étrangers , quoique réduits à un petit nombre , sont parvenus à rétablir leur pouvoir; les esclaves de Mourad et d'I brahim ont succédé à leurs maîtres. Ce gouvernement bizarre a du moins été interrompu pendant trois années par le séjour des Français. Ils ont vaincu et exilé les Mamlouks, réprimé les Arabes, anéanti trois armées ottomanes, en Palestine, à Aboukir et aux portes de la capitale; et , ce qui n'est pas moins digne de mémoire, ils n'ont exercé qu'une autorité protectrice dans la contrée qu'ils avaient soumise, et chacun d'eux semblait s'élever jusqu'aux grandes vues qui avaient fait entreprendre cette conquête, llsontafïironté pendant plusieurs années des dangers sans cesse renaissants, et enduré avec constance, sous
l58 LtGYPTE KT LES CEiST JOURS.
un ciel ardent et étranger» des fiitigues inexprimables; ils étalent soutenus dans cette pénible carrière par te désir de se consacrer à la gloire et aux intérêts de leur patrie; sentiment noble et utile, qui élève l'homme au-dessus de lui-même, qui inspire les résolutions généreuses , et en est à la fois le motif et la récompense. Lear retour eut lieu daus les circonstances les plus favorables; ils trouvèrent TEurope padflée; le bonheur public était Touvrage du héros qui les avait choisis pour la conquête de l'Egypte : la France vengée et triom^ phante se reposait, sous des lois plus douces , des longues agitions causées par la guerre eitérieure; elle allait Jeter les fondements de sa grandeur en acquittant le tribut de sa re^ connaissance , heureuse de trouver dans cet hommage même la garantie perpétuelle de son indépendance et de sa gloire.
Le corps littéraire qui s'était formé dans la capitale de l'Ë* gypte sous la protection des armes françaises, avait reçu les mêmes règlements que les académies de l'Europe; il avait pour but de cultiver et de perfectionner toutes les connaissances théoriques et d*en multiplier les applications. Le concours des sciences et des arts aurait consolidé et embelli les établissements des Français, en même temps qu'il aurait influé sur la condition civile des indigènes; mais on ne pouvait at« teindre à ce but si désirable sanaavoir acquis une connaissance approfondie del'Égypte. La description physique et historique de cette contrée n'était, à la vérité, qu'une partie du plan général que Ton avait formé pour l'étude et les progrès des sciences; mais elle en était un élément nécessaire, et on de ceux qu'il importait le plus de transmettre à TEorope. Tel est l*obJet de la collection que Ton publie aujourd'hui ; elle renferme les résultats des principales recherches qui furent entreprises pendant la durée de l'expédition française, et qui peuvent servir à la connaissance de TÉgypte. Cet ouvrage est composé dedeux parties; le texte, et le recueil des plandies. La première contient les mémoires et les descriptions ; la se-
ïJéarPTE ËT LES CENT JOURS. î&g
conde contient, 1° l'atlas géographique, S» les dessins des antiquités, 3' les dessins relatifs à l'Egypte moderne, i° les planches de zoologie, de botanique et de minéralogie. La suite des planches représente donc des objets existants , soseeptibles d'être observés et décrits avec exactitude, et qui, pour cette raison , doivent être considérés comme autant d'c kmcnts positifs de l'étude de TÉgypte. Dans les mémoires et les descriptions qui forment le texte, on a eu pour but de rendre plus complète l'exposition de ces objets, d'indiquer avec précision tout oe que l'art du dessin n'aurait pu ledre connaître , de comparer ces mêmes fiiits, de rapprocher les résultats, et d'examiner les conséquences qu'ils peuvent offrir.
La carte géographique est composée de cinquante cartes particulières qui offrent tous les détails que l'on peut désirer ; il D'y a aucune des grandes régions de i'Ëurope que Ton ait décrite d'une manière plos complète. Ce grand travail, fondé sur des observations astronomiques, comprend tout le pays qui est situé entre la cataracte de Syène et la mer, et depuis les dernières constructions à l'occident d'Alexandriejusqu'aux ruines de Tancienne Xyr(i).Ony ajoint les plans particuliers des Tilles et des ports; des cartes et des mémoires relatifs à la géographie ancienne, et l'énumération des noms arabes de tons les lieux habités; des remarques sur la population, la culture, l'étendue des terres fertiles, la navigation , l'industrie, sur les édifices publics, et les vestiges des anciennes villes.
On a observé avec beaucoup de soin l'état géologique de la vallée du Mil et les rochers qui lui servent de limites. Les
(1) « Un écrivain justement célèbre, en publiant les résollat» de ses voyages en Égypte et en Syrie , avait déjà enrichi la llttératare française d'une description éloquente et exacte des mceur» et du gouvernement de ces contrées. On sait que la vérité de ses observations est confirmée par les recherches qui ont été entreprises pendant le cours de l'expédition. » ' {/iddithn manuseriie.)
t6o l'egtptb et les ceut joubs.
recherches minéralogiqucs ont été étendues à des contrées désertes et montueiises, éloignées du Ik'uve ; dits comprennent aussi Texameii des carrières que les anciens Égyptiens ont exploitées, et l'indication exacte des substances qui ont servi à la construction des monuments. On a entrepris des voyages multipliés pour reeuef llir, dans les déserts voisins de i'Égypte, dans le Saïd, dans l'intérieur du Delta, sur les bords du Nil et des canaux, les piaules propres à TlO^iypte et celles que Tindustrie a naturalisées ; ce même travail avait aussi pour but d'augmenter par la suite les richesses agricoles du territoire et de procurer des objets nouveaux au commerce et à l'industrie. On a donné à Tétude des animaux les soins les plus assidus , en s'appliquant à vérifier les résultats déjà connus, à rectifier les descriptions imparfaites, et à suppléer aux obswvations que les naturalistes n'avaient point faites dans les voyages précédents. L'examen des substances naturelles de l'Égypte ofilralt d'autant plus d'intérêt, qu'il a longtemps occupé les premiers législateurs de ce pays ; et les connaissances qui en résultent, répandent quelquefois une lumière inattendue sur des points obscurs de leur ancienne doctrine. planches qui représentent ces objets sont trèsremarquables par la fidélité de l'imitation ; elles ont un caractère de vérité et de précision qui témoigne à la fois les soins de l'artiste et les nouveaux progrès de cette branche de l'art du dessin : on n'avait point encore fait de plus heureux efforts pour suppléer à ia présence de la nature.
A l'égard des monuments qui ont immortalisé l'Égypte, on n'en avait eu qu'une oonnaissanoe défectueuse avant l'expé^ dition française, ou plutôt ils étaient entièrement ignorés : cet ouvrage en offrira la description exacte. On a reconnu la position géographique de chaque monument , et elle est indiquée dans les cartes ; on a levé ensuite des plans topographiques particuliers, qui font connaître la disposition respective des édifices d'une même ville, ou leur situation par
t*ÉGtPTE ET LES CENT JOUAS. l6l
Y&lpport au INil ou aux montagnes voisines. On a multiplié les vues pittoresques de ces ruines magnifiques. Les artistes à qui on les doit, étaient trop frappés de la beauté du sujet et de la grandeur qui lui est propre , pour ne pas exclure toute oomposition arbitraire ; Ils ne se sont donc attachés qu'à la vérité de l'imitation, afin de transmettre lidèlcment l'impression que leur a causée le spectacle de i Egypte ; jamais les ouvrages des hommes n'avaient offert au génie du dessin des objets plus sublimes.
On a mesuré plusieurs fols et avec le soin le plus attentif
les dimensions des édifices et celles des parties principales ou accessoires dont ils sont composés -, tous ces monuments sont représentés par des plans, des élévations, des coupes prises dansdivenï sens, et des vues perspectives. Les dessins et les mémoires qui contiennent les résultats de ces mesures, ne laissent rien à désirer pour Tétude de rarebiteeture égyptienne, et l'on pourrait les employer pour construire des édifices entièrement semblables à ceux que l'on y a décrits. Remarquons ici que ce travail ne se iiorne point à quelques ruines Isolées qui ont échappé à l'action du temps, mais qu'il comprend les grands ouvrages d'une nation éclairée à laquelle la plupart des autres doivent leurs institutions. En effet, on n'observe point dans i'Égypte méridionale ces causes multipliées qui, dans les autres climats, tendent continuellement à détruire les édifices et en effacent le plus souvent Jusqu'aux derniers vestiges ; et ces mêmes ouvrages se défendent aussi par leur propre masse contre les efforts des hommes : on a donc pu former aujourd'hui le tableau de l'architecture des Égyptiens avec la certitude d'y avoir compris leurs plus beaux monuments. Il est manifeste que ceux qui existent > encore à Thèbes, à Apollinopolis, à Abydus, à Latopolis, sont les palais que les rois ont habités, ou les temples les plus remarquables , et que ce sont ces mêmes édifices qui avaient été décrits par Hécatée, Diodore et Strabon ; il ne
l6a lV.GYI»TE El LES CENT JOUHS.
peut y avoir rien de plus important pour l'hiitoife des art» qoe la comialssanee des grands modèles qui ont eieité l'admis
ration des G recs et développé leur génie.
On 8*estappli(îué à rimitalioii exacte des sculptures innombrables qui décorent ces édifices ; les dessins des bas-reiie& représentent les objets les pins variés , et éclairent d'on nonveaujonrlasclenoe de rantiquité(l). lisse n^portentanz usages de la guerre, aux cérémonies religieuses, aux faits astronomiques, au gouvernement, aux coutumes publiques, aux mœurs domestiques , à ragriculture, à la navigation, et à tous les arts civils. On s*est attaché dans un grand nombre de ces dessins à transcrire exactement les caractères hiéroglyphiques ; et l'on a conservé non-seulement les formes individuelles, mais encore l'ordre et la disposition respective de ces signes. On a imité avec soin les couleurs qui ornent encore plusieurs de ces monumentSi et qui semblent n'avoir rien perdu de leur premier éclat*
Aux phins topographiques, aux vues pittoresques, aux planches d'architectare, aux dessins des bas-reliefs, on a joint une description étendue , et l'on y a rassemblé toutes les observations utiles que le dessin ne pouvait transmettre. Ces descriptions contiennent les résultats d'un examen pro-* Jottgé et en quelque sorte authentique, auquel plusieurs témoins ont toijours coopéré; elles ont pour but de faire bien connaître l'état actuel des monuments et les dégradations qu'ils ont éprouvées, l'espèce des matières que l'on a employées , et plusieurs drcoustances dignes d'attention : on y trouve des remarques variées sur rarchitecture, sur les procédés delà construction, les couleurs, les formes et l'usage des objets représentés ; sur la nature du sol , les changements qui résultent des inondations périodiques , et sur diverses
(i) Addition manuscrite : • Oo a recueilli les intcriptiont av ciennes qui intéressent la littérature et Thiatoire, »
LiGYPTE ET LUS CKAT JOURS. 1 G J
qiifestioos qoi n'étaient point assez étendues pour être traitées dans des mémoires séparés.
On a décrit avec le même soin les sépultures magniluiues des anciens rois de Thebes, les grottes funéraires où la piété domestique s'efforçait deperpélaerle souvenir et les d^uil* . les mortelles des aooôtrest et les antres hypogées qui sem- MentaToIrété destinés àdes eérémoniesou àdes études mystérieuses(l). Les fameuses pyramides de Memphisoffrent moins d'intérêt sous le rapport des beaux-arts ; mais d'autres motifis devaient porter à soumettre aux recherches les plus attentives ces vastes monuments qui avaient donné lieu à tant d'observa» tionsineertaines (2). On a déterminé avee précision leur situa* tien géographique, la direction des côtés par rapporta la ligne méridienne , les dimensions extérieures , celles de toutes les pièces où Ton a pu pénétrer ; enûn on a décrit tous les ouvrages accessoires.
Lés obâisques, les sphinx, les statues colossales, les sarcophages, et divers autres monolithes, sont représentés dans les dessins particuliers : ces ornements précieux des édifices et des lieux sacrés n'auraient pu être transportés en Europe sans des efforts considérables , que les circonstances a*ont point permis; mais il y en a une multitude d'autres d'une moindre dimension, que des particuliers ont réunis et conservés, ou qui sont aujourd'hui déposés dans les musées publics. On a rapporté de l'Égypte des pierres gravées , des statues entières ou tronquées, des bronzes, des fragments
(i) Tous ces hypogées ont été destinés à des sépultures publiques ou privées.
(a) Toute incertitude a cessé aujourd'hui. Les sarcophages en pierre, les cercueils en bois peints et les momies dorées qu'on a récemment découverts dans les deux grandes pyramides de Gi/èh, près Memphis, prouvent que ces monuments singuliers étaient des toml)Muz. Voyez le texte et les Dotes des pages 69, 70 et 77 de ce yoluine»
•il.
iG4 l'égypte et les cejxt jouas.
d'émaax oa de poroelatne, des plerrei taillées et polies qui
portent des inscriptions , et d'autres objets d'art relatifs à Tanciennc religion , aux sciences et aux usa^res de ce pays. On a examiné avec attention une quantité prodigieuse de momies d'hommeSy de quadrupèdes, de reptiles et d'oiseaux; on en a conservé plusieurs. On a trouTé dans les caisses ou dans les vases qui renferment ces corps desséchés, des étoffes d'un tissu précieux , des dorures, des colliers, des annulettps , des anneaux , et une multitude de fragments remarquabies. On a retiré de ces caisses plusieurs volumes de papyrus, eouvertsde signés hiéroglyphiques ou de caractères alphabétiques (1). Ces monuments ont été découverts au milieu des ruines des anciennes villes, dans les fouilles multipliées que nécessitait l'examen des édifices, ou dans les sépultures publiques ou royal es , et quelquefois aussi dans les babitations actueiles; ils ont été recudilis pendant la durée de l'expédition française, et Ton a Jugé nécessaire d'oi Insérer les dessins dans la collection générale.
Les planches relatives à l'Egypte moderne représentent: 1" les mosquées, les palais, les portes des villes, les places, les tribunaux , lesaqueducs» les sépultures, les enceintes et ttels destinés au commerce, les inscriptions et médailles; 2^ les Jardins, les bains, les écoles, les instruments des arts, les armes, les tombeaux de famille, les maisons des particuliers, les édifices di-slinésaux fabriques, les machines, les ateliers, les instruments des diverses professions ; 3"" les cérémonies annuelles , les caravanes , les réunions publiques , les 9uemblées et létes domestiques, les exercices militaires, les usages relatiili aux obsèques , au mariage , à Tachât des esclaves, à l'affranchissement, à la naissance; 4"^ enlai les
(i) Ce mot est remarquable dans un écrit rédigé en 1809. L'opioioo de moD.irère sur ce sujet difficile, et fondée alors sur des GonsidéralioDs philologiques plutôt que sor des faits constaléa, contribua certainement a fixer les justes incertitudes de l^ourier»