‹ Fourier et Napoléon, l'Égypte et les cent jours, mémoires et documents inéditsChapitre 16 sur 34 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

Fourier en 1816. Position du Rouvemement royal à la fin du mois de janvier; instructions confRlentiolles ;\ «ies agents. Annonce publique d'une révolution pour le 1^' mars. Hctour <lc Napoléon. Son arrivée 'à Grenoble. Relation authenti(iue de ce qui se passa dans cette ville. Cabinet de l'Empereur. Conversations sur divers sujets. Décret contre Fourier. Témoignages du mécontentement de l'Empereur. Défense de Fourier absent. Paroles plus bienveillantes de Napoléon. Documents inédits.

Rétabli depuis dix mois à peine , après vingtdeux années d'exil, le gouvei^nement royal se croyait assez fort déjà pour ne plus songer à sa sûreté; il ne fut qu'imprévoyant , mais il le fut à l'excès. On en ti oiive la preuve dans les instructions confidentielles données aux préfets des départements, à la fin du mois de janvier 1 8 1 5, instructions où se montrent , dans chaque paragraphe ^ la plus honnête quiétude^ Tesprit de modération le plus résolu, mais aussi l'oubli du passé qui n'était pas fini, l'ignorance du présent et Finattention à l'avenir. On disait à MM. les préfets :

Paris , le 26 janvier ISlâ.

(Insfructions et demande d'unrapport jnensuel sur l'esprit public)

le minisire secrétaire d*État de l'intérieur à M. le pr^etde

« Monsieur, « La France ayant enfin trouvé le repos au

sein d'une monarchie légitime et sous un scep-

tre qui fit pendant tant de siècles sa gloire et son bonheur^ on a pu croire qu'il était inutile d'assurer par dè laborieuses précautions la tranquillité intérieure ; la puissance royale , la soumission et Tunanimité des Français doivent en effet la rendre désormais inaltérable.

« On a pu croire qu'il suffirait d'associer le temps au régime de justice et de modération qui nous est rendu, pour dissiper ce qui reste d'inutiles regrets et de tristes souvenirs ; que les habitudes de désordre et d'irréligion contractées au milieu de tant d'agitations et d'erreurs, ne résisteraient pas aux bons exemples et à l'influence des dépositaires de Fautoritc.

ce £t certes vous pouvez , Monsieur, concourir puissamment à étouffer les germes de dissensions qui subsisteraient autour de vous. Vous pouvez hâter le retour des bonnes mœurs, rappeler l'observation des bienséances et la pratique des devoirs religieux, si vous ne perdez jamais de vue que vous êtes l'organe de la clémence du prince, l'instrument de son pouvoir, l'exécuteur de ses volontés; si votre conduite, vos discours, vos actes publics portent l'empreinte de la sagesse et réfléchissent, autant qu'il est possible, l'éclat des vertus qui brillent sur le trône.

a Mais ces moyens sont-ils d'une efficacité générale et suffisante? aucun événement ne peut-il, momentanément , troubler le concours heureux

1,'iGYPTE ET LES CENT JOURS. l'jS

de circonstances sur lequel on se repose , et ne

doit-on pas prévoir les résultats possibles de cette indolente sécurité?

« Les ressorts du gouvernement se détendent , les liens de la société se relâchent , toutes les parties de l'administration s'isolent , si Ton cesse d'y donner une attention suivie. L'amour et le respect des sujets pour le souverain deviennent des vertus stériles , quand on ne prend pas soin de les cultiver. Les passions se réveillent et s'agitent dè$ qu'elles ne sentent plus le frein de l'autorité , et bientàt s^éteint dans toutes les âmes le sentiment du devoir qui fait la force des lois.

a C'est ainsi que la modération dégénère en feiblesse , que l'inaction conduit à l'impuissance d'agir, que le pouvoir s'échappe des mains qui négligent d'en &ire usage, et qu'alors chacun croit avoir le droit d'en disposer ou la force de le braver.

« Cependant, on tomberait dans des inconvénients plus funestes encore , si on reprenait les errements d'une administration turbulente, qui, poussant ses projets et ses entreprises au delà des limites que les convenances, la raison et l'économie prescrivent, ne dut quelques succès qu'à la violence et n'obtint jamais de résultats proportionnés à la grandeur des moyens dont elle put disposer. A plus forte raison devons-nous renoncer aux détails tyranniques de cette surveillance

1^6 LJÎGYPTJi f.T LES C£«T JOURS.

inquiète et soupçonneuse, qui, depuis tant d'années , tourmente la France et qui ne convient ni à la franchise du caractère national , ni à la liberté dont nous jouissons , ni à la loyauté généreuse du monarque qui nous gouverne.

<t Votre administration aura toute Ténergie et toute la fermeté désirables, si elle est expéditive, impartiale, ennemie de l'arbitraire, fondée sur des lois dont elle doit poursuivre l'exécution et commander le respect.

oc Vous aurez rempli la plus importante et la plus délicate de vos fonctions , si vous étendez sur tout ce qui vous entoure une vigilance assidue, que la politique de tous les temps exige et que les circonstances actuelles, l'habitude des révolutions , la nature même de nos institutions, rendent plus que jamais indispensable; car il faut mettre partout la tranquillité publique à l'abri de l'inconstance du peuple , à Tabri de la dissidence des prétentions, à l'abri de l'intrigue et de l'ambition.

a Vous avez pu remarquer, Monsieur, que si les tumultes populaires, les troubles qui naissent des factions et du choc des partis, sont les plus dangereux, ce sont aussi les plus faciles à prévoir comme à prévenir.

« Chaque événement de cette nature a ses présages et se lie à des antécédents qui Tannon* cent.

Egypte .£T les cent jobas. 177

« Les clameurs de la multitude , les plaintes ,

les murmures, fondés sur des motifs, réels ou feintSy d'alarmes ou de mécoateutemeut, sont les avant-coureurs des émeutes.

a Les séditions se préparent dans des manœu-* vres secrètes, des réunions clandestines , des provocations manifestes. On en trouve les symptômes dans tous les éléments dont se compose Vesprit public. Les révoltes même dont l'explosion est soudaine, proviennent ordinairement de rimpunitéde quelque désobéissance antérieure ou de r inconvenance de quelque mesure peu réfléchie. Ainsi, partout où de pareils désordres éclatent, on peut justement accuser le défaut de sagesse ou la négligence de Tadministrateur ; on peut avec raison l'en rendre responsable»

a Vous devez donc, pour vous mettre à Tabri de tout reproche, observer avec soin et me faire connaître avec exactitude l'état des choses et la disposition des esprits dans votre département. La prévoyance du gouvernement ne peut avoir d'autres bases que vos observations.

« Les choses qui influent pour l'ordinaire sur la tranquillité publique sont principalement celles qui intéressent la multitude : les subsistances et les moyens de travail ; sur ces deux points , l'administration la moins attentive est toujours à portée de constater les ùits et d'y porter remède.

l'jS l'i^gtptb et les gemt jours.

«Il est plus difficile d'indiquer Fesprit public; il prend la teinte des mœurs particulières de chaque rang; il se déguise souvent sous de fausses apparences ou se cache sous des dehors trompeurs; néanmoins on peut le calculer sur des données assez certaines et le reconnaître à- des signes assez positife.

« Les habitudes de paresse et de débauche , la fréquence des déUts d*une même espèce, indiquent tout à la fois F esprit des plus basses clasyses de la société et les mesures de précaution ou de répression qu*il convient d'adopter.

a L'esprit des classes élevées se détermine par )e genre de moti& qui les empêche de se confondre; il s'observe dans le caractère des écrits le plus uniyersellement recherchés; dans la nal4ire des intentions qn'on suppose au gou¥erDem<ent, dans le jugement qu'on porte de ses opérations , dans les discours, dans le silence même 'quand il paraît évidemment affecté et qu'il peut élre l'effet d'une dissimulation artificieuse pluU^t que d*ime innocente indifiérence. L'opinion diss classes ou des professions dominantes ne présente probablement nulle part de l'incerlitudie ou de l'opposition ; mais, si elle s'égarait sur quelques points, si elle se dépravait, je saas qu'il, est difficile d'y remédier; cette opinion r^isf^eà l'autorité ; elle repousse les moyens directs et se fortifie des efforts qu'on emploie contre elle.

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l'égtpte et les cent jours. 179

et n n'appartient qu'à vous de la fixer et de la

rectifier. C'est à vous de juger quelle règle de politique vous devez suivre dans le choix de vos liaisons; par quelle voie vous pouvez gagner la confiance des hommes influents; jusqu'à quel point doivent être poussés les égàrds, les concessions, les ménagements qui peuvent se concilier avec vos devoirs et s'allier à la dignité de vos fonctions.

a Toutefois, il est possible que les préjugés et les usages contraires au régime actuel dépendent d'institutions révolutionnaires, qu'on peut abolir sans inconvénients. U est possible que certaines résistances soient moins TefiEet d'nne opposition malveillante que le résultat d'un attachement à l'ancienne coutume ^ qu'on. peut ménager, en modifiant seulement l'exécution des lois. Les délits pohtiques peuvent se multiplier par la fai-' blesse ou \k condescendance des magistrats chargés de les poursuivre. Des rigueurs déplacées, l'abus que feraient du pouvoir les agents aux*quels il est confié, peuvent aliéner les esprits et £aire naitre le mécontentement. Tous ces détails intéressent le Gouvernement, et tels sont les objets de la correspondance particulière que je me propose de suivre avec vous.

« Vous voudrez bien, en conséquence, m'adresser chaque mois, le compte de la situation morale de votre département : ce compte ne doit

180 l'ÉGYPTK et les cent JOUR9a

pas présenter des aperças vagues ou des rapprochements purement spéculatife; il doit avoir pour base :

« Le prix commun des subsistances; Tétat

des approvisionnements des marchés; la direction et l'étendue du commerce des grains ^ les espérances ou les craintes que ces différents objets vous feraient concevoir, ou qu'en concevrait la multitude.

« a" Les variations qu'éprouverait le salaire des journaliers et les ressources que peut avoir la classe ouvrière, suivant les saisons et surtout suivant l'état stationnaire , progressif ou rétrograde du commerce et de l'industrie.

<K 3° 1/6 tableau des délits connus ou poursuivis, tel que MM. les procureurs du roi le rédigent, en y joignant les observations dont vous le croirez susceptible^

«4" Les obstacles ou lesCsicilités qu'on rencontre dans le recrutement de l'armée , dans la rentrée des contributions directes, dans la perception des octrois et des impositions indirectes.

a 5° L'indication des abus qui peuvent se perpétuer ou naître autour de vous , dans quelque partie que ce soit du service,

« 6<> Les faits qui tendent à faire connaître l'esprit public , Topinion politique des classes ou des professions dominantes , des corps ou des individus dépositaires de l'autorité.

l'^GTPTS £T les GfiHT JOURS. I.tti

« Ce n'est point pour boruer vos vues que j'entre dans ces détails , mais pour délerminer le sens de ces rapports périodiques , qui ne vous dispensent pas y au re^te, de m' informer sur-le-champ de tous les événements qui intéresseraient l'ordre public ou la prévoyance administrative.

ce Je n'ai pas besoin de vous Êiire remarquer que cette correspondance immédiate est sans limite , qu'elle embrasse tout ce que nos relations doivent avoir d'intime et de confidentiel pour le bien du service de Sa Majesté; qu elle a pour but d'éclairer le Gouvernement sur ses propres actes et sur ceux de ses agents, sur les causes et la nature des résistances qu'on opposerait à l'exécution de ses ordres et à l'accomplissement de ses vues, sur les vœux ou les erreurs de l'opinion publique, et en même temps de donner à l'administration des formes plus régulières , une force plus concentrée, une marche plus ferme, une action plus énergique, en puisant sans cesse dans vos avis directs, les moyens de réparer les lenteurs , les négligences , les erreurs qu'il n'est pas toujours possible d'éviter.

« Vous avezainsi, Monsieur, la preuve et lamesure de la confiance qui vous est accordée; vous tacherez sans doute de la justifier par la sagesse de vos avis, la justesse de vos observations et l'impartialité de vos jugements.

« J'aurai moi-même , je l'espère , l'occasion de

l82 l'£GYPX£ £T LES CESiT JOUAS.

mettre fréquemment sous les yeux du Roi le témoignage non équivoque de Totrezèieet de votre dévouement.

«Recevez, Monsieur, Tassurance de la haute considération avec laquelle j'ai Fhonneur d'être « Votre très-humble et très-obéissant serviteur.

^ Signé : L'abbé de Mont.esquiou. »

Telles étaient alors les pensées du gouvernement royal; mais quelques actes antérieurs, qui démentaient ces pensées , avaient produit sur l'opinion publique des impressions d'une tout autre nature. A l'ouverture de Tannée i8i5 , les pressentiments de l'approche d'une nouvelle révolution étaient réellement une préoccupation populaire en France; ces pressentiments se trouvaient plus fermement accrédités dans les départements dont les fautes de la restauration avaient plus alarmé les sentiments politiques. Pour ces fnotife le Dauphiné accordait beaucoup de foi à ces humaines prévisions : une circonstance inattendue vint tout à coup la fortifier.

A la fin du mois da février, la poste aux lettres, dans son service ordinaire , remit à plusieurs ha* bitants notables de la ville de Grenoble une lettre timbrée de Paris et taxée j c'était une pièce manuscrite dont voici le contenu :

« Vous êtes connu pour un homme d'honneur, « un bon citoyen; en conséquence, nous vous

L£GYP1£ JfcT LES CENT JOUllS. I H3

€c adressons un exemplaire de la pièce ci-jointe « que vous saurez apprécier. Faites imprimer <e promptement et circuler en France , en Ëspa« -tt gne, en Italie, sur les bords du Rhin , en Belle gique, etc. Vos frères comptent sur vous. »

Proclamation,

« Les défenseurs de la nation française à leurs concitoyens nous avons arrêté ce qui suit :

a uért, Celui qui a osé dire au peuple fîiau- «çai$:Je suis ton maître légitime; en cette a qualité je t'accorde quelque liberté garantie par « une charte constitutionnelle que j'aurai soin « d'expliquer et de violer Celui qui a couce tracté avec les ennemis de la France l'obligation « sacrilège de faire payer par son prétendu peu-

a pie la somme énorme destinée à l'asservir

« Celuiqui, pour récompenser des assassins^arra- (K che aux défenseurs de la patrie des pensions « acquises par des vertus.... Celui qui ose mena* « cer les trois quarts de la nation en cherchant « im appui parmi les plus célèbres brigands de « la terre.... Celui-là est un tyran. »

« y^rt. a. Les ministres du tyran, les préten- « dus princes qui l'ont conseillé sont ses compli- « ces; les sénateurs et les députés qui n'ont pas « défendu les droits de leurs commettants , sont « des mandataires trop faibles pour représenter « des hommes libres. »

l84 L'iGY.PTK ET LES CSVT lODBS.

« Art, 3. Le drapeau tricolore est le seul signe « de réunion que reconnaissent les Français; le « drapeau blanc indique les ( iinemis rassemblés; « la cocarde tricolore décore rhomme libre, la «t cocarde blanche celui qui croit avoir des droits tf innés sur ses semblables ou qui n'est digue que « de porter des fers. »

« An, 4» Le peuple français ne reconnaît « d'autre noblesse que celle acquise par des « services rendus à TÉtat. Elle n'est point héréa ditaire, et sa marque distinctive est la décora- « tion de la Légion d'honneur. Toute autre est « défendue. »

fkArL 5. La nation, vu Turgence, nomme provi-

« soirement un directeur : M en remplira les

a obligations et entrera en fonction le i^*^ mars et i8i5.Le i^aoûtdelamémeannéelanationencc tière entrera dans ses droits imprescriptibles. »

Art. 6. La nation a tous les peuples pour « amis, celui qui Tattaque eu la défie est son «c ranemi pour le temps que dure l'agression. »

« Art. 7. Le mars i6i5, à cinq heures du « matin , le premier acte sera affiché et mis en ff exécution : le canon et les cloches annoncece ront au monde entier que le peuple français a c reconquis sa liberté. »

« Paris, le aa février i8i5. »

C'était la préfsice des cent jours.

L'ÉGYPXfi £T LES CEUX JOUAS. l85

Cette pièce avait-elle quelque connexion avec les projets alors arrêtés à l'ile d'Elbe? On peut en douter, malgré les déductions contraires qui pourraient se tirer des documents et des aveux livrés à l'histoire par des personnes qui prirent quelque part à cette hardie et merveilleuse restauration du régime impérial : d'ailleurs ^ on conspirait partout et sous toutes les couleurs. Quoi qu il eu soàt, le singulier manifeste qu'on vient de lire ne fut un mystère ni pour le public ni pour l'autorité locale ; l'un s'en préoccupa, l'autre ne lui accorda aucune attention.

Ce qui se passa peu de temps après, tira donc brusquement le préfet Fourier de l'état de calme et de confiance où il se complaisait à Texemple des chefs de l'État : les événements vinrent l'atteindre dans la plus intime retraite ; ils le mirent un des premiers en scène; ils exigèrent, pour lui la chose du monde la plus difficile , de promptes , d'énergiques résolutions, dans lesquelles sa position et sa vie même étaient inévitablement compromises.

Ici commence ma relation de ceux des événements des CeiU jours qui se sont passés sous mes yeux. Je parlerai beaucoup de Fourier : ce nom est digne de cette époque, l'une des dernières manifestations du génie de Napoléon, que seconda ouvertement l'assentiment national en France, qui a réalisé ses vœux, sous un autre

l86 l'ÉGYPTE £T L£& C£Nï jouhs.

nom, mais par la même volonté, en i83o.

J'avais eu connaissance de la circulaire de Paris, mais je ne l'avais pas reçue ( i ). On y annonçait que la France « aurait reconquis sa « liàerté le mars^ à cinq heures du matin; » j'en attendais innocemment la nouvelle par le Moniteur, et j'avais promis à mon frère , logé à la bibliothèque publique, de lui en faire part aussitôt, si le journal du i^' mars, qui devait arriver le 5, annonçait en effet lui si grand événement.

Le dimanche 5 mars, le /}/c^/2^/ea/' arriva, calme et béat comme de coutume : rien n'y contrastait avec l'optimisme habituel de ses colonnes. Mais je ne me trouvais point dans des dispositions semblables; car ce même jour, de très-grand matin, j'avais été réveillé par une personne fort habituée dans l'intérieur de la maison de Fourier ; elle vint m'annoncer la nouvelle du débarquement de Napoléon sur la côte de Provence. Il la tenait du valet de chambre du préfet , qui avait trouvé dans la poche de l'habit qu'il allait battre, les dépêches que son maître avait reçues des départements voisins. Je courus chez mon frère j

(i) On a écrit après coup bien des relations des événements qui se sont passés à Grenoble dans le mois de mars i8i5. Quelques personnes ont trouvé bon de s y mêler comme principaux acteur.-» avant et après. Je déclare n'y avoir pris part que le 8 mars au malin, et par reffet iVxin hasard qu&je dois rappeler dans cet écrit.

l'égypte et lks C£int jolhs. 187

nous dédaignâmes le Moniteur; Tbistoire allait

s'écrire sous nos yeux, nous allions toucher au doigt les événements qui devaient en illustrer à jamais quelques i)ages ; mais nous fumes fidèlement discrets : plusieurs heures après la nouvelle était encore inconnue.

Voici ce qui s'était passé à la préfecture : Le samedi 4 mars, vers les cinq heures après midi , un postillon envoyé en courrier avait re* mis à r hôtel du préfet une dépêche ainsi conçue :

« Fréjus le 2 mars !815 à sept heures et demie du soir.»

f Le préjet du dé par terne ni du Var à M. le pré/et de

« l'Isère, »

« Monsieur et cher collègue,

<x J'ai l'honneur de vous informer que fiona-

« parte, à la tète de seize cents hommes, a débar- « que hier au golfe Juan , a passé à Grasse ce « malin, et se dirige par Saint-Yallier, Digne et a Grenoble sur Lyon , à ce qu'assurent les sol- « dats qui ont été questionnés. Tout extraor* « dinaire que vous paraisse cette nouvelle , elle « est de la plus grande vérité.

<x Signé LE Comte de Bouthilliers. »

Fourier, surpris d'abord, se remit bientôt de

l'effet inévitable d'une semblable nouvelle, il domina de toute la supériorité de sa pensée la position extraordinaire où le plaçait révénement le plus imprévu et qui venait de lui être révélé. I(

1 88 l'égvpte eï les cent jours.

chercha les règles de sa conduite dans ses propres

engagements publics , et ses devoirs dans la mission qu'a tenait du gouvernement royal. Il prit donc la résolution de le défendre contre l'invasionà main armée que méditait l'ancien générai en chef de l'armée d'Egypte, l'empereur Napoléon , dont le nom était déjà rattaché très-honorablement poiu* Fourier à quelques époques mémorables de sa vie.

Dès le même jour 4 mars, le préfet Fourier rendit compte au gouvernement de ce qu'il avait

fait : voici le texte de sa lettre :

« A Gfeooblei le 4 mn 1815. > « ( CamKÊeneéeUémarêàT kewmduaohr,)9

« (il son Ex, le ministre smL )•

* A son Exeelience ie ministre et secrétaire Était de

« f intérieur. »

« Monseigneur,

« J'ai reçu aujourd'hui samedi 4 mars , à cinq a heures du soir environ , la lettre dont l'extrait « est ci-joint. Elle est écrite de la main du préfet « du Var. Elle a été remise ici au concierge par « un postillon avec une lettre de M. Descorches, « préfet de la Drôme, qui a reçu un avis sembla- « ble. »

c En recevant une dépêche dont l'objet est

« aussi inconcevable, j'ai examiné d'abord avec « beaucoup de soin s'il pouvait y avoir quelque « motif de douter de l'authenticité, et il m'a paru

L*£GYPTE ET LES CEM JOURS. 189

« que la lenear de ces pièces ne pouvait laisser

« aucune incertitude. »

« Je me suis concerté avec les chefs des prince cipales autorités civiles et militaires , au nom- « bre de trois seulement. Je leur ai proposé les ff précautions qu'une circonstance aussi extraora dinaire rend indispensables. »

« Savoir : i* de veiller à ce qu au moment où «r la -nouvelle se répandra dans le public , il ne se « forme point aucun rassemblement de quelques « séditieux qui, se portant à la demeure des « principaux chels des autorités, les retienne et « les empêche de se concerter, et s'empare de Tau- « torité publique dans le département; »

« De prévenir la saisie des caisses ou de- « niers publics qui serviraient à entretenir ou à ce encourager les séditieux. »

« 3' De rassembler les forces sur lesquelles on a peut entièrement côiâpter, et &ire en sorte a qu'au moment où la nouvelle éclatera , on sa- « dhe que toutes les mesures de sûreté avaient « été prises d'avance. »

c Ces dispositions sont parfaitement convenues « entre nous; M. le lieutenant général Mara chand (i), le maire, et l'inspecteur des gardes « nationales récemment nommé , partagent ces « vues, et j'ai tout lieu d'être persuadé que nos a sentiments sont les mêmes. »

(i) Aujourd'hui pair tic Fiance.

igO L*ÉGYPTE KT LÉS CENT iOURS.

c( Il nous a paru convenable de bire appelerà

« la préfecture le colonel commandant la légion « de gendarmerie. «

« Nous l'avons invité à réunir au chef-lieu un « plus grand nombre de gendarmes. Il en a donné « l'ordre sur-le-champ. Je connais depuis fort a longtemps la plupart de ses hommes , et j'ai « éprouvé leur zèle dans les derniers événements^ « et je m'en suis toujours servi très-utilement « pour réprimer les dispositions de quelques « mauvais sujets qui se montraiœt opposés au « gouvernement du roi. »

« Les colonels des régiments en garnison à ce Grenoble seront prévenus cette nuit; j'ai lieu « de compter entièrement sur les principaux « chefs du régiment d'Angouléme, le cinquième, « et ils ont la confiance des soldats ; les autres co- « lonels ont annoncé jusqu'ici des dispositions « estimables. J'ai cherché depuis quelque temps à a multiplier mes relations avec eux et j'en ai tou- « Jours été satis&it. La garde nationale se com* ce portera bien et suivra notre impulsion. Il y a

parmi les habitants de cette ville et dans les « campagnes des hommes imbus de sentiments « politiques déraisonnables, mais ils ne sont « point pour cela partisans de Bonaparte. J'ai le « pressentiment ou plutôt j'ai la plus vive conc( fiance que la crise qui se prépare aura une issue « honorable et digne des cœurs français. »

l'^gyptk et les cent jocrs. 191

ce Je n'ai point été satislkit de mou premier et entretien avec le colonel de la gendarmerie ; a cet officier m'a paru manquer de té te ou de a bonnes intentions ; entre autres observations « qu'il m'a faites, il m'a dit savoir que la Pro- « vence est dévouée à Bonaparte et qu'on ne peut « se le dissimuler; j'ai tâché de le persuader du a contraire ; la fin de la couversation a été très- « bonne, et il a pris sans aucun retard les dispo- «f sitions convenables. »

« J'envoie cette nuit un courrier dans les Hau- « tes-Alpes, et j'annonce que nous avons pris ici « des dispositions efficaces; que toutes les auto- « rités sont d'accord ; que toutes les troupes « sont dans les meilleurs sentiments , que les ha* a bitants se prononcent hautement et qu'il est « absolument impossible aux rebelles et aux pil- « lards d'espérer aucun succès. Je pense qu'il est a très-Utile qu'on ait dans le département des et Hautes-Alpes cette opinion de ce qui se passe à « Grenoble. j>

« J'écris par le même courrier aux autorités a civiles de Lyon, en leur annonçant que la ville « de Grenoble et les garnisons de nos places font ce éclater les meilleurs sentiments , et que tout est « réuni au nom du roi contre l'ennemi commun. « Je désire que cette annonce puisse contribuer a en quelque chose à la conduite que va tenir la « ville de Lyon. Je ne ferai dans ce premier rap-

19^ l' Egypte et lbs cent jouas.

a port aucune mention des dispositions militaires « que pourra prendre M. le lieutenant général « Marchand, je rappellerai cet objet dans mes a rapports subséquents. »

« Je vais faire imprimer dans la matinée une « proclamation dont j'aurai Thonneur de vous «r rendre compte. »

« Je prie votre Excellence de me transmettre « les instructions qu'elle jugera convenables et « d*étre assurée que je les exécuterai avec zèle et « fidélité; aucun motif de crainte ne me détour- « nera de mon devoir envers le roi et la patrie, «t Je connais personnellement Tennemi audacieux « qui nous menace, et je ne doute point qu avant « bien peu de temps il ne nous envoie des émis* « sa ires. »

« J*ai l'honneur d'être avec respect, etc. i»

a Signé : Fourier. »

« Terminée^ le 6 mars, à sepi heoret da matin.»

Voilà l'exposé fidèle de ce qui se passait à la préfecture de Grenoble ^ il doit servir à rectifier les relations nombreuses de ces mêmes événements déjà publiées par les historiens même de la vie de Fourier, infidèles pour la plupart, quoique bien intentionnés.

D'autres dépêches se succédèrent; le temps s'écoulait et hâtait le dénoûment de ce grand drame qui devait ramexier sur la scène l'Europe entière toute en armes contre la France toute seule.-

L^iGT^TE ET LES GElfT JOUAS. IQ}

Lettre âupr^et des Bàeseê'Âlpeê ou préfet de i'Iière,

« Digne^ le 4 mars 1815, cinq heures du matio. »

a Je m'empresse de vous donner avis que je a reçois à l'instant la conûrmation de la nou* « velle que m'a adressée le préfet du Var, du « débarquement, de l'empereur Napoléon à Gante nesy le i^^ de ce mois vers le soir; il est arrivé <t le a à Séranon , le 3 à midi à Gastellane, et le a lendemain à huit heures du matin à Barréme. « Il va arriver probablement à Digne ce matin. « Il est précédé par un ordre de fournir cinq « mille rations de pain^ de viande et de vin. Ne « pouvant opposer de résistance dans cette cir- « constance aussi imprévue , nous ne pouvons « que nous occuper de mettre les caisses publi* « ques en sûreté et de placer en lieu de sûreté et « hors du passage les forces militaires dont nous « pouvons disposer^ •

Lettre du préfet des Hautes-Alpes, «Gap, le 4 mars 1615, sept béons trois qnarto do soir. » « Le préfet dee Bautee-Alpes au préfet de fleire^ » « Monsieur et cher collègue ,

« Nous avons reçu ce matin im premier avis.

tt Le général commandant le département fait ses t diligences pour la défense des |>laces; il s'y « est rendu ; je vais y diriger ce que je pourrai

jg4 l'^TPTA £T L£S C£l!fT JOURS.

a réunir de gens de bonne volonté parmi les « gardes nationales^ en attendant les renforts a que nous avons demandés à Grenoble et à Va* « lence. Hâtez, je vous prie, l'arrivée de ces ren« « forts et ne perdez pas un moment ; car demain a matin vraisemblablement Bonaparte sera ici. »

« On ignore s*il a des projets sur Grenoble.

« C'est à vous à pourvoir, selon les avis que vous « recevrez, à la sûreté de vos caisses, etc. Peuta être ne pourrai-je plus vous en adresser; mais tt la voix publique et les fonctionnaires libres « encore me remplaceront. »

« Agréez, monsieur et cher collègue, Tassii- « rance de mes sentiments distingués. »

« préfet des Hautes-Alpes. »

« Signé : Harmavd. »

Fourier continue, le 5 mars à midi, son rapport au gouvernement, avec cet intitulé :

« P.5.Ce pott^criptam a été commeiicéà midi. » « Le paquet est dot à huit iMures et demie do loir.»

Après y avoir mentionné les. deux dépêches

qu'on vient délire, Fourier ajoutait :

« Le lieutenant général Marchand est instruit « de tous ces détails. Je lui ai communiqué les « lettres que j'ai reçues^ et depuis la réception « de la nouvelle, j'insiste à chaque instant pour tt que Ton prenne des dispositions militaires très-

l'ÉGTPTB Wt LES CENT JOURS. igS

« expéditives, et à mon avis les meilleures sont « les plus promptes. Les colonels annoncent les

« sentiments les plus honorables. Us témoignent <c de rincertitude sur les dispositions des soldats; « cependant j'espère beaucoup en mon parlicuc lier. »

ce Tjes habitants ont d*abord été consternés , « aucun ne prend parti pour Bonaparte ^ un « grand nombre de citoyejis se déclare hautement <t contre lui. Je viens de faire une proclamation « où je témoigne la plus grande confiance k la « garde nationale; des personnes qui avaient « paru indifférentes jusqu'ici pour le parti frange çaiSy se déclarent. On &it ouvrir les boutiques a pour prendre des cocardes blanches. Ce zèle « si digne des cœurs français se soutiendra-t-il? c je Tespère toujours. »

a Les membres des autorités me renouvellent « leurs protestations. Je les entretiens à chaque « instant de mes espérances et de mes vœux , et « ils les partagent. »

« Tsi l'honneur d'être avec respect, etc. »

« Signé : Foubier. »

Le 5 mars était un dimanche : ces jours-là,

Fourier recevait les fonctionnaires publics après la messe de midi. On remarqua Taltération de sa figure, mais on ne se doutait point des évé*

196 L*ÉGYPT£ £T LES CEKT JOURS.

nements : vers les deux heures , il fit afûciier une proclamation qui portait ce qui suit :

« £0 préfêt du dépariment de Altère à Um ies habitants

*deee département. »

« Une nouvelle extraordinaire vient de nous « être transmise par la correspondance des pré- « fectures, et nous avons jugé convenable de la a rendre publique , après avoir pris les mesures « qu'exige de nous le maintien de l'ordre , et qui « ont été adoptées par les autorités civiles et mi- « litaires réunies. »

« I/avis qui nous a été donné par M. le préa fet du Var est daté de Fréjus, du ^ mars^ là '« sept heures et demie du matin ; il porte que a Bonaparte vient de débarquer au golfci Juan) « il s'est dirigé sur Grasse. Ceux qui l'accompa- V gnent assurent que son but est de marcher par « Digne et de s'avancer par les Ilautes-Alpes. La « première dépêche annonçait qu'il est accompacc gné de seize cents hommes : une seconde lettre , « arrivée cette nuit, porte qu'il a mille à oiize a cents hommes seulement. Tous les départe- « ments du midi sont avertis ^ la nouvelle en e&l € arrivée à Lyon , ét les lettres que nous venons « de recevoir fout connaître que toutes les dis- <c positions qu'exige la sûreté publique ont été « prises. »

« Nous invitons tous les citoyens | au nom du

l'^gypiï: et les cewt jours. 197

ce gouyernement du roi ^ et pour l'intérêt évident « de notre patrie, à donner aujourd'hui de nou- « veaux témoignages des sentiments quMIs ont « fait éclater dans des cii'constances beaucoup « plus difficiles : si quelqu'un pouvait oubliei* ce que son premier devoir est d'obéir aux auto* a rites, comme le nôtre est de maintenir le respect « dû au gouvernement de Sa Majesté , et de veil- « 1er à la sûreté des propriétés, il sera arrêté sur- « le^hamp et puni sévèrement , conformément c aux lois constitutionnelles. »

a Tout ce qui pourrait tendre à fomenter la « guerre civile et à violer la charte constitution- « nelle de TÉtat, doit exciter une indignation « générale. »

« Tout attroupement au dedans ou au dehors tt delà ville est de nouveau expressément détendu, <c et sera dissipé par la force armée. »

« Les armes qui , par ordre exprès du ministre « de la guerre , avaient été déposées pour être « présentées à l'inspection, seront, sans aucun dé- « lai, rendues aux personnes qui les ont remises. »

« La connaissance que nous avons des senti- « ments qui animent la garde nationale de cette « ville , l'expérience que nous avons de son zèle, « nous suffisent pour autoriser cette détermina- « tion, et nous sommes persuadés que le Gouver- « nement l'approuvera; elle va reprendre son « service en exécution des lois. »

198 l'égypte et les cent jours.

« Fait el arrêté, à Grenoble, en Thotel de la « préfecture, le 5 mars i8i5. 9

« Le préfet, Signé Jh. Fourier. »

« Parle préfc^t : le secrétaire général :

« Signé Beaufort. » (i)

Dès que cet acte administratif fut piiblié, le

débarquement de l'Empereur ne fut plus un secret pour personne, et il &udrait mentir pour dire que cette nouvelle ne fut pas reçue avec une satisfaction presque universelle, quoique bien discrète en ce moment, et par la ville et par les troupes.

Les autorités constituées employèrent toutes leurs ressources pour s^opposer avec succès à l'invasion de la France. Mais les démonstrations les plus fgivorables au gouvernement royal ne

partaient point de la masse de la population. L'ancien régime av^ sa^ dîme, sa corvée et ses

(i) Ayec la proclamation du préfet on publia celle du lieutenant général Marchand , adressée aux soldats de la 7^ divisioo militaire. Ensuite Fourier fit savoir aussi, officiellemeot, qaeMassena, par une lettre datée de Marseille le 4^ mars» annonçait qne des troupes s'étaient mises en mouvement pour cooper la màr-. che de Vennemi; et qu'une dépêche de Paris, du 6 au soir, faisait connaître le départ de Monsieur pour Lyon. Fo|irier s'efforçait d*exciter les sentiments de fidélité au roi. Toutes ces pièces furent insérées dans le Journal du département de VIsire, 99, mer^ credi B mars. Mais rentrée de Napoléon, le mardi 7, fit supprimer l'édition de cette feuille du 8.

l*ÉGTPTB ET LES CENT JOURS. lyy

privilèges, avait été trop fier, trop menaçant durant quelques mois. D'un autre côté, Ton avait peut-être trop facilement considéré comme des signes certains des vues secrètes du gouvernement, les sots projets, les exigences inconstitutionnelles de certaines classes, et que des imprudents avaient publiquement manifestés à la fois et dans les'villes et dans les campagnes. U est constant que l'invasion de l'Empereur fut considérée comme une nouvelle délivrance.

Tous les efforts contre lui furent impuissants. A mesure que Napoléon s approchait, les démonstrations royalistes devenaient moins bruyantes, elles s'effaçaient peu à peu devant l'expression même muette de l'opinion contraire. U n'y eut pas une seule marque d'opposition à l'autorité légale : mais l'agitation générale indiquait assez l'état réel de l'opinion. Il est d'ailleurs certain que l'Empereur avait des confidents de son projet dans la ville» et le roi n'y trouva pas un dé- - fenseur déterminé. Il a été dit dans des ouvrages de quelque poids qu'un jeune négociant de Grenoble était allé à l'ile d'Elbe, qu'il y avait vu Napoléon et qu'il s'étail fait l'entremetteur du parti qui le rappelait en France : M. Dumoulin m'a assuré lui-même de la réalité de son voyage.

Une autre circonstance jusqu'ici inaperçue par les historiens contribua peut-être aussi à diriger U marche de l'Empereur sur Grenoble.

200 l'ÉGTPTS BT tRS CEHT JOURS.

Le chirurgien de la garde française de Tile d'£lbe était originaire de cette ville. Homme ferme, fidèle et résolu, il s'était fait à lui tout seul Tavantgarde de Napoléon^ il arriva en effet secrètement à Grenoble dans Faprès-midi du dimanche 5 mars y distribua quelques exemplaires des proclamations du golfe Juan, et s'y cacha de manière à dépister toutes les recherches que la police ne»manqua point d'ordonner avec insistance. Émery , c'est le nom de ce chirurgien , le même qui est doté dans le testament de l'empereur, avait rencontré 'k quelques lieues en avant de Grenoble, à Lafrey, sur la route de Gap, le générai Mouton- Duvemet qui allait raffermir daus^ le devoir les garnisons des Hautes-Alpes. Emery se fit connaître sans hésitation; le général était seul, le dialogue ne fut pas long , et chacun des interlocuteurs continua sa marche dans le sens des ia* téréts du chef qu'il servait.

Pendant la journée du lundi 6 mars , les préparatifs de résistance furent activement continués à Grenoble. Les remparts furent armés, fortifiés, et les troupes excitées à les défendre contre Tennemi. Le préfet, le général multipliaient les ordres utiles, s'efforçaient de pourvoir à toutes les nécessités, autant que le Içur permettaient toutefois les nombreux importuns qui venaient manifester leur zèle pour le roi, non en prenant les armes , en sè rangeant parmi les défenseurs

L^MgTPTB et les cent lODRS. VLOt

dévoués y en marchant à la rencontre de l'en* nemi (i), mais en rédigeant, à la sueur de leur front et de leur génie, de grands projets d'attaque et de défense contre le relaps de File d'£ibe.

En attendant Napoléon était à Digne le 4 mars, couchait à Gap le 5 et en partait le 6 à deux heures après midi pour aller passer la nuit à Cops, cheflieu d'un canton de l'arrondissement de Grenoble. De là il envoya le général Gambrone en r^ connaissance sur la petite ville de la Mure. De son côté, le général Marchand dirigeait quelque» troupes vers le même point, et il arriva que dans la nuit du 6 au 7 mars, les fourriers des troupes de Tempereur et les fourriers des troupes du roi se rencontrèrent à la mairie de la Mure, demandant les uns et les autres des logements et des vivres pour leurs troupes : le maire se trouva momentanément pressé par les prétentions des deux cocardesennemies ; les fourriers du parti du roi se retirèrent, les soldats de la cocarde tricolore qui s'approchaient pouvaient les faire prisonniers.

Le mardi 7, l'Empereur se dirigea sur Grenobleà travers un pays montagneux , et il n'y trouva

(f ) Dans un rapport da 4 avril i8t5', te général Ernouf, commandant à Sisteron sous les ordres de le duc d*Aogouléme » écrÎTalt cette réflexion : « Ce qu*îl y a de remarquable « c*est que pas un seul gentilhomme du Daupbiné ne s'est réuni à nous. » {Mtmitmr du 1% ûvrU tStS» €okmm 3* dt h page 41 5 , vers le bas,)

aoa l'égypte et les cent jouas.

que des populations amies, accourant à sa rencontre. Dans un défilé , rétréci par une montagne escarpée et par les eauxd'un lac large et profond , il rencontra les premiers soldats rangés en bataille contre lui; on sait comment il enleva par sa parole le bataillon du 5" de ligne qui devait lui interdire ce passage à force ouverte. L'Empereur continua sa route, après avoir facilement conquis ce premier renfort; il aurait peutêtre passé la nuit à Vizille : mais le même jeune négociant, qui avait réussi à le voir à File d'Elbe, se porta à sa rencontre et lui exposa, sur la grande route même, en embrassant ses genoux, les motifs qui faisaient désirer à ses partisans qu'il entrât le soir même dans Grenoble.

Ce même jour le 4*^ régiment de hussards venait d'y arriver, appelé de Vienne où il tenait garnison. Le ii' régiment de ligne, et celui que commandait la Bédoyère, le 7" de ligne, arrivèrent aussi de Chambéry vers midi. L'infortuné colonel du 'f logea chez un ancien ami, qui depuis ce jour a maudit sa mémoire, sans pitié pour sa mort. Vers trois heures, la Bédoyère monta i cheval , se rendit à la caserne occupée par son régiment (la caserne de Bonne, près de la porte du même nom, celle par laquelle Napoléon entra), fit mettre ce régiment sous les armes, commanda en avant, le conduisit hors delà ville, sur cette même route de Vizille qui , longeant

L*ÉGTP1*£ ET LES CENT JOURS. ao3

alors quelque temps le glacis de la place ^ tournait ensuite brusquement à droite et se prolon* geait eu une longue chaussée de près de deux lieues en ligne droite. Du grand balcon du musée de kl ville, la vue se projette directement sur toute la longueur de cette chaussée : de ce balcon où j'étais en compagnie de plusieurs personnes dont les noms me sont encore présents ^ je vis défiler le régiment ayant son colonel en tète j et, après que ses bataillons furent tous développés sur la chaussée y les cris de Fwe l'Empere.ur se firent entendre, les soldats prirent le pas de course y la cocarde tricolore fut arborée, le régiment fut à l'Empereur L'histoire a recueilli les fatales conséquences de cet événement. Le général d'artillerie Bouchu courut en vain après la Bédoyère pour le retenir, et le ramener : le sort avait arrêté ses desseins.

A l'approche de la nuit, l'entrée de l'Empereur ne fut plus douteuse; les rapports des aides de camp du général Marchand ne laissaient point d'incertitude. Le préfet et le général avaient épuisé tous leurs moyens , toute leur autorité. Depuis midi la cocarde blanche n'était plus arborée que dans le cœur des âdèles qui s'étaient déjà volontairement dispersés , et la garde national à cheval avait cessé ses patrouilles. Les troupes occupaient les remparts garnis d'artillerie; plusieurs pièces croisaient leurs feux sur le pont-

2o4 l'ÉGYPIE ex les CEKT jours.

levis de la porte de Bonne , il ne fellait qu'un, homme résolu à tirer un coup de fusil sur la. cocarde tricolore , et cet homme ne se trouva

point.

La population des campagnes accroi^^t de hameau en hameau l'escorte de l'Empereur ; le

clergé sortait processionnellement sur son passage ; les cris de ces masses compactes lui servaient de courrier ; un peu après neuf heures du soir, elles touchèrent enfin aux remparts de la place, mêlées à quelques lanciers polonais. D'une voix unanime les soldats et les citoyens leur répondirent. L'Empereur à cheval s'avança presque seul de sa personne vers la porte qui était fermée, frappa avec sa tabatière en s' écriant : Ou-

urezy . , . omrez donc Mais on n* ouvre pas ! On

lui fit entendre que les clefs avaient été portées chez le général Marchand ; mais la porte céda, presque aussitôt sous les coups qui la sapèrent simultanément en dedans et en dehors; etKapo<% léon, porté par les flots et l'enthousiasme populaires, se rendit, au petit pas, à Thotel des Trois- Dauphins , tenu par un ancien guide de la garde des consuls : son logement y était préparé d'avance.

Je le vis passer de très-près sur la place ; sa redingote grise couvrait son uniforme. Les cris de vive r Empereur ne cessaient que pendant de

faibles uitervalles ; un magistrat debout à coté

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L£GYPX£ £T LES ChUT JOUAS. 2o5

de iiïoi s écria, au moment où Napoléon était près de nous : V Empereur ^ mais vive la ôertéî — Oui, dit aussitôt Napoléon en tournant sa téte de notre coté^ oui, vive la liberté. Nous étions àw sa droite.

Pendant qu'il frappait à la porte de la ville avec sa tabatière ^ un cri s'était élevé de la foule qui raccompagnait, pour faire éteindre quelques torches allumées pour éclairer sa route ; on craignait qu'il ne fut aperçu du haut des murailles par quelque malintentionné.

L'Empereur descendit à l'hôtel desTrois-Daupliins avec les généraux Bertrand, Drouot et Gambrone; ily occupa le premier étage qui donnait sur larueMontorgeetsurla terrasse du jardin de la ville, logement fort modeste et garni d'un vieux mobilier plus modeste encore. Une chambre obs* cure, où étaient un lit et quelques chaises, servait d'antichambre; la pièce suivante, éclairée par deux croisées donnant sur la rue, était le salon de Napoléon , et la chambre parallèle, la chambre à coucher (i). Les généraux occupaient l'étage supérieur; le reste de la suite Ait logé le mieux possible dans ce palais impérial improvisé.

A l'approche de l'Empereur ^ le général Mar-

(i) J'ai revu en i843 ce logement temporaire de Napoléon : la chambre à coucher a été magnifiquement meublée ; une inscription, sur la cheminée, rappelle que r£mpcrear Ta occupée les 7, 8 et 9 mars i8i6«

ao6( h^ÉGYTTR ET LES CEfTT JOURS.

chaud était soi li de la ville par la route de Gliambéry et Fourier parla route de Lyon* Ceci se passa par TefFet d'un accord préalablement concerté entre les premières autorités publiques. La pièce suivante en rend témoignage :

c( Le commandant du poste de la porte de tt France fera ouvrir les portes pour laisser pas- « ser monsieur le préfet et sa suite. »

«c Grenoble, le 7 mars i8i5. ^

« Le lieutenant général,

* a Signé : Comte Marchand. »

Je ne vis pas Fourier dans les dernières heures de la journée du 7 mars ; mais sa résolution m*était connue. Dans tous les événements importants de sa vie, son esprit, trop fertile en de tels moments, multipliait à Finfini les aspects divers du sujet de sa pensée, et il en naissait une habitudlelenteur, souvent mémê une péni«> ble indécision. Les circonstances inouïes qui venaient le surprendre sans défense possible, TafOigeaient profondément. Nul ne fut jamais plus attentif que lui à ne point se poser personnellement en fiace des hommes; cette prévoyance, portée à l'excès, ressemblait même parfois à de Tindifférence pour l'humanité tout entière; et la fortune le commettait aujourd'hui sans refuge avec Tancien dominateur de r£urope, rhomme qu'il désirait le moins de revoir, celui

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