L^ÉGYPTB ET LES CENT JOURS
qui lui était le plus connu par des antipathies et par des bienfaits.
U y eut alors dans le» résolutions de Fourier» comme il lui arrivait dans toutes les graves occasions, un peu de tout., et cette mollesse de volonté dont les actes , se balançant presque exactement , aboutissent à un résultat final, sinon tout nul, du moins ino£fensif. U n'était jamais pressé de décider, il signait même avec une lenteur réfléchie, parce que chaque signature de l'administrateur était une décision: toutefois il ne la faisait jamais attendre quand cette signature était un service, ou une grâce.
Fourier sortit de Grenoble pour le service du roi, mais il n'oublia point pour cela ce qu il devait à l'Empereur. Par l'effet d'une ingénieuse inspiration, l'homme et le préfet se séparèrent, et diacun d'eux s'acquitta de ses obligations individuelles. Tout en dirigeant les apprêts inopinés de son départ, Fourier faisait disposer selon les goûts de Napoléon , qui lui étaient bien connus, l'hôtel de la préfecture où il pensait que le héros voyageur viendrait descendre ; il l'approvisionna de linge neuf et de tout ce qui pouvait être utile ou nécessaire à son service personnel, et il y ajouta une lettredans laquelle il expliquait à la fois ses devoirs envers le roi et ses attentions envers l'empereur.
Il eut les mêmes prévenances pour le général
ao8 l' EGYPTE ET LES CEfIT JOOAS.
Bertrand dont T Ecole polytechnique et la campagne d' Egypte lui avaient £ait un ami sincère. Fourier lui laissa un a ppaftetttént bien ordonné i du linge et une lettre. *
Ces deux lettres, confiées à une personne dont je n'ai jamais connu le nom, ne fiirent point remises. Napoléon n'a su que par moi ces attentif ménagements de la part de Fourier fuysint devant lui et abandonnant sa préfecture.
Sorti de Grenoble avec ses chevaux et une escorte de gendarmerie , Fourier s'arrêta d'abord à Moirans , ensuite dans une auberge de Rives, sur la route de Grenoble à Lyon ; il n'y voulut voir aucune des personnes de son intimité, que le même motif amenait dans le même lieu. Nous allons rapporter son itinéraire , et minutieusement , dans le seul intérêt de la vérité , ou plutôt pour rectifier des erreurs qui sont déjà recommandées à l'histoire par un savant et illustre écrivain.
M. Arago s'exprime ainsi dans V Éloge histori' que de Fourier, qu'il a lu à la séance publique de l'Acadétnie des sciences, le 1 8 novembre i833 :
« La conduite de Fourier pendant cette grave a conjoncture (le retour de Napoléon) a été l'ob- « jet de cent rapports mensongers. J'accomplis « donc un devoir en rétablissant les faits dans « toute leur vérité, d'après ce que j'ai entendu « de la bouche même de notre confrère. » Et
l'égtpte et les cent jours. 209
M. Arago raconte avec une confiance assez moti- Tée, que Fourier, sortant de Grenoble , se rendit à Lyon où étaient réunis les princes de la famille royale; que ces princes reçurent fort mai le pré^ fet de Flsère et ses communications; qu'ils lui ordonnèrent de retourner à son poste , et que, à peu de distance de Lyon , Fourier obéissant à ces ordres, fut enlevé par des hussards à cocarde tricolore et conduit devant l'Empereur à Bourgoin.
J'ai une relation tout opposée à consigner dans nos annales publiques : elle est fondée sur la part que j'ai prise à ces événements, sur les souvenirs et les témoignages écrits que j'ai soigneusement conservés , sur les déclarations écrites que je tiens des personnes qui n'ont point quitté Fourier depuis son départ de Grenoble jusqu'à son installation dans la préfecture de Lyon, ou qui l'ont vu dans cet intervalle de temps : et Tune de ces personnes est M. Sapey , alors sous-préfet de la ïour du Pin (un des arrondissements du département deTIsère), et frère de l'illustre député qui depuis quarante ans représente si dignement le département et tous les grands intérêts de la patrie dans nos assemblées législatives.
D'après ces souvenirs ^ ces témoignages écrits et ces déclarations authentiques, réunis en ce moment sous mes yeux , Fourier, accompagné j)ar son secrétaire particulier, M. Liepasquier (mort il
aïO E*i6TFTS ET LES CKHT IOUHS.
y a peu de temps préfet du Jura), et d*un employé de la préfecture, celui-là même qui m'avait apporté les nouvelles le 5 mars au matin , sortit de Grenoble le mardi 7 entre sept et huit heures du soir , s'arrêta pour souper à Moirans, renvoya delà l'escorte de gendarmerie , poussa jusqu'à la VerpîUière , après avoir traversé Rives et Champieri et retenu, entre ces deux .villes, les dépêches que portait un courrier venant de Lyon. Étant arrivés à la Verpillière, M. Lepasquier fut envoyé à Lyon et rapporta, à son retour, que M. le comte d'Artois avait déjà quitté ce lieu. Ceci se passait le 8 mars. Fourier, retournant sur ses pas, alla de la Verpillière à Gessieux, et logea chez le sieur Berger j l'employé fut dépêché de là vers M. Sap^, sous*-préfetdela Tour du Pin ; il le conduisit auprès du préfet, et fat aussitôt après envoyé, à franc étrier, vers Grenoble avec l'ordre de se rendre immédiatement chezmoi. Il arriva leSau soir. Ce même jour, M. Sapey emmena Fourier de Gessieux à Séresin chez M. Douillet, maire de ce lieu, où il devait se trouver à l'abri de toute perquisition , s'il en était fait. La journée du 8 et celle du 9 s'écoulèrént ainsi. Ce même jour g mars, l'Empereur était parti de Grenoble Taprèsmidi , avait marché toute la nuit , était à Champîer sur les a heures du matin et à Bourgoin avec le jour, le 10 mars. M.Lepasquier y fut envoyé 'par Fourier ; il vit le général Bertrand , l'entretint
L'iGYPTfi KT LES CKNT JOUAS. 211
de Fourier, et reçut rinvitation de Fengager à quittersaretraiteetà&e rendre de suite auprès du général. Fourier arriva bientôt après et fut présenté , vers les ouze heures du matin du i o mars, à TEmpereur qm ne le maltraita point, le considéra dès lors comme à lui; et ce fut au moment inéme où l'Empereur quittait Bourgoin, que Fourier apprit par une lettre du général Bertrand, sa nomination à la prélecture du BJione. Tout ceci se passa le lo mars dans la matinée; et dans Teusemble des circonstances qui remplirent ces journées des 8, g et lo mars, il n'y a pointde place pour une conférence de Fourier avec les princes, ni pour un séjour y même très-court , dans Lyon. L'Empereur y entra le lo mars à 4 heures du soir; Fourier s'y rendit le ii et prit possession de la préfecture du Rhône.
Napoléon à Grenoble exige bien de nous quelques lignes } les mémoires que laissent les témoins oculaires et consciencieux sur les grands événements humains, et leurs moindres confidences sur les plus illustres personnages, sont d'un grand prix pour la véracité de Thistoire et pour les études des moralistes. Je vais donc dire ce que j'ai vu.
La foule qui environnait Napoléon à son entrée dans la ville, le 7 mars, ne quitta pas de toute la nuit les alentours de Thotel des Trois-Dauphins, Bien souvent l'Empereur dut répondre à Tem-
a la l'Egypte et les cent jours.
pressentent public, en semontrant à la croisée, d'où
il ne manqua jamais de saluer le peuple. On lui apporta le soir même les débris de la porte de la ▼ille, qu'il venait d'enfoncer avec sa tabatière(i)* Des offîciers de tout grade se mirent immédiatement à son service. Les autorités puljliques fa^ rent averties. Parmi ces fonctionnaires, le maire de la ville le fut un des premiers. C'était le baron Renauldon, alors un des doyens des maires de l'empire; l'Empereur le savait, le lui dit , etTaccueillit comme une ancienne connaissance , malgré ses boutons aux fleurs de lis dont l'uniforme du maire était garni. Il ajouta : « Il me hâtait « d'arriver; je suis très-content de vos popula- « tions; votre pays est bien coupé , on y ferait ce une belle guerre. » Les plus zélés se présenté* rent successivement j l'Empereur donna des ordres pour tout son service; des hommes sûrs furent dépêchés sur la route de Lyon , et le médecin Reinaud en courrier incognito, dans la ville même. On donna les ordres dans la même direction pour la marche des troupes dont les chefs s'étaient soumis. Les grenadiers de Tile d'Elbe , logés chez les particuliers, y prirent un bien sobre repas et allèrent spontanément bivoua* quer sur la grande place voisine du logement
(i) Cette offrande de quelques fragments de cette porte a fait le sujet d'une estampe oà Tactlon est figurée en st^le gigantesque, couséquenimeiit peu véridique.
L'iGTPTE ET LES CENT JOUB5« ai3
de l'£mpereur. Deux voitures de campagne faisaient partie de son bagage ; Tune portait le bureau typographique, et l'autre le trésor; elles passèrent la nuit dans la rue. Les proclamations furent réimprimées par un imprimeur de la ville et distribuées avec profusion le soir même : l'Empereur ne demanda rien , ni vivres , ni argent ; il paya ses dépenses à Thotel , les frais d'impression de ses proclamations, de ses décrets, tout ce qui concernait son service et celui de ses grenadiers.
Dès son entrée dans Grenoble, il eut à ses ordres unepetitearméedeseptà huilmillehommes, comprenant infanterie, cavalerie, artillerie avec son matériel, un régiment du génie, un arsenal formidable , un dépôt de cinquante mille fusils et tout le matériel nécessaire au mouvement d'un pareil corps d'armée.
On a lancé dans le public quelques accusations au sujét de cette réunion inaccoutumée de tant de troupes dans une place comme Grenoble qui ne reçoit pas d'ordinaire bien au delà de deux mille hommes. Mais les auteurs de ces accusations ont ignoré ou bien oubUé que, dans ce temps-là même, desdifFérends sérieux, et quinefurent apla*» nis que par un voyage fait par M. le duc d'Aur gouléme à Turin, existaient entre les cours de France et de Sardaigne , et avaient rendu nécessaire la réunion de toutes ces troupes sur la fronr tière des Alpes. Un hasard inouï a £ait le reste..
3l4 L'iGTPTE ET LES CENT JOURS.
Si Pon contestait mes assertions , j'ajouterais
qu'il existait^ au i^^ mars i8i5, une armée des Alpes y que son quartier général était à Lyon, que le baron Marchand en était le commissaire ordonnateur en chef y et que le ministre secrétaire d'État delà guerre lui écriyait, le 8 mars, au sujet du retour de l'Empereur, ce qui suit:
« Monsieur le baron, je vous préviens que le « roi vient d'ordonner la formation de deux corps « d'armée de chacun i5 à 18,000 hommes. »
«t L'un de ces corps d'armée, placé sous le com- « mandement de Son Altesse Royale le duc d'An- « gouléme , et auquel sera employé M. le duc de « Tarente, se réunira sur Nîmes et sera composé ff de troupes tirées des garnisons des 8^, 9® et « 10® divisions, etc. »
a L'autre , sous le commandement de Son Al- « tesse Royale le duc de Berry, et auqud sera^/w- * ployé M. le prince de la Moskowa, sera placé « dans la Franche-Comté et se composera en « grande partie de troupes prises dans les garni- <c sons les plus à proximité. j>
« Vous voudrez bien, Monsieur, vous occuper « sans nul délai des dispositions à faire pour as- « surer à ces deux corps d*armée les différents « services administratifs....»
« Je dois vous prévenir aussi que j'ai différé de « nommer les employés des divers services ad- « miuistratifs qui, d'après le tableau joint à ma
l'égypte et les cent JOUBS. 2|5
« lettre du 5, devaient être attachés à rarmée
« dont radminislration vous est couûée.... J'at- « tends que les événements me fiissent connaître « si remploi de ce personnel sera réellement né- « ce^ssaire^ et s'il ne serait pas possible d'éviter « la dépense qui en résulterait. »
a Par un motif semblable, je n'ai point encore « fait des dispositions définitives au sujet du traia tement de guerre de l'armée. Si néaiuiioins les • circonstances exigeaient que quelques troupes « y reçussent les vivres de campagne , vous voua driez bien , après avoir pris les ordres de Son a Altesse Royale Monsieur, pourvoir à la fournia tare par des marchés d'urgence j Son Altesse « Royale pourrait sans doute vous donner quel- « ques fonds , etc. »
Tel était Tétat des affaires à Paris le 8 mars, et ce même jour, l'Empereur donnait déjà ses dé* crets à Grenoble.
Deuxcolonelsd'infanteriedelagarmson de cette ville ne se rendirent pas, le 7, auprès de TEmpereur; on ne les inquiéta point, mais ou disposa de leurs régiments y qui montrèrent le même enthousiasme que les autres corps de l'armée. Le général Rouchu, de Tartillerie, ne se présenta pas non plus. L'empereur le fit appeler et lui dit: « £hbien, général, vous n'êtes pas des nôtres? tf Non, sire; mon devoir.... — Vous êtes donc a mon prisonnier ^ » Le générai remit aussitôt son
2l6 L^GYPTR £T LES CENT JOURS.
épée à r Empereur qui ajouta : « Gardez-la, nous « nous retrouverons. 0 Le général prit en effet du service bientôt après , et la seconde restauration le trouva employé à la Direction de Tou* louse.
Le lendemain 8 mars, j'allai de très-bonne heure , avec une partie de ma famille , sur la terrasse du jardin de la ville , dans Fintention de voir Napoléon, quand il se montrerait à une de ses croisées en &ce de ce jardin. En rentrant chez moi, c'était environ neuf heures, j'appris qu'un officier d'artillerie était venu déjà deux fois pour me demander de là part deTEmpereur, et m' inviter à me rendre immédiatement auprès de sa personne. Je n'étais pas encore revenu de la surprise ou du doute que me causait cette nouvelle, quand le même officier se présenta pour la troisième fois et me fit connaître luimême sa mission , du reste sans pouvoir m'en expliquer l'objet. Je répondis que j'allais me rendre aux ordres que je recevais. Je sortis aussitôt, mais pour aller à l'hôtel de ville, consulter M. le maire sur ce qui m'arrivaît, et pour prendre ses conseils. J'y appris en effet que Napoléon ayant demandé au maire même quelqu'un qui pût aider au service de son cabinet et de ses écritures , j'avais été désigné par ce magistrat, et que l'Empereur, en écrivant lui-même mon adresse, avait dit : tf Cest de bon augure; il a la moitié de.
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L'iGYPT£ ET LKS CENT JOURS. atj
mon nom. » Je me rendis aussitôt où j'étais appelé. Je fus annoncé et introduit immédiatement. La
cliaiiibre obscure servant de vestibule était en-
iïn
Une porte bien modeste s'ouvrit et me laissa voir une chambre qui ne Tétait pas moins ^ et de forme oblongue de la poric à la croisée. La cheminée était à gauche ; elle était ornée d'une copie an plâtre du buste de Napoléon, et je me ressouvinsaussitôt que, il y avait à peu près deux mois, j'avais prêté à quelqu'un le buste original en Lroijze dont je retrouvais ici la copie : c'était un ouvrage du sculpteur Ghaudet, appartenant à la bibliothèque de la ville, enfermé dans une armoire depuis la restauration, et d'où je l'avais temporairement tiré, très-ignorant de ce qui devait se passer.
Une table à écrire était auprès de la cheminée; en face était placé un canapé : l'Empereur y était assis, mais dans le sens deja longueur du siège , disant face à la porte , ayant le dos tourné vers la fenêtre, la jambe gauche allongée sur le canapé, et le pied droit portant sur le parquet. Il se leva, vint à moi et me dit, de cette voix pittoresque, pénétrante, et par place un peu nourrie d'intonations et d'accent étranger , avec beaucoup d'autres paroles, celles-ci que je n'ai point oubliées :
ai8 L'iGTPTB KT LRS CENT JOURS.
«Je suis bien aise de vous voir. On m*a parlé
a de vous comme d'une personne considérée dans « cette ville 9 et de principes modérés. Voilà les w hommes dont je veux ni' entourer à l'avenir. Il « ÙLixt expliquer au peuple pourquoi je suis re- « venu. Sans moi vous aviez une révolution ré- « publicaine. Les Bourbons n'ont pas connu la « Francei et je suis bien persuadé aujourd'hui que « ses destins ne peuvent s'accomplir que par les ce soius d'uu gouvernement libéral... »
Étranger comme je l'étais aux prescriptions de l'étiquette des palais., peu influencé peut-être par la pauvre majesté du lieu où je parlais à l'Empereur, que je n'avais jamais vu , j'interrompis son discours et je laissai échapper ces brutales paroles i^jé ces conditions^sire, la France sema a VOS pieds, » Un eu? prolongé, lancé d'un visage aussitôt refrogné, et d'une bouche mécontente qui ne s*ouvrit que du côté droit , m'avertit que j'avais manqué àcette étiquette ; mais je ne reculai pas, persuadé tout aussitôt qu'en répétant mes paroles, j'aurais l'avantage de passer pour un malappris, mais non pas pour un insolent, et je les redis ferme , enveloppées toutefois de cette précaution oratoire qui n'était pas bien neuve : « Je ff prenais la liberté de dire à votre Majesté que. • • 9 et le mot sacramentel lement impoli de conditions ne fut pas omis. Un signe de téte accompagna un
l'égyptr et les cent jours. 219
oui vivement prononcé, qui fut suivi sans transition de la suite du discours que j'avais sottement interrompu.
« Oui... on parle beaucoup de mes guerres.
« Les ennemis de la France les ont voulues. Si « j'avais voulu faire la paix , il fallait faire des
sacrifices honteux pour la France, et je nevou- « lais pas lui oter ce que je ne lui avais pas « donné. Le corps législatif, le conseil d'État, le « sénat kn^appuyaient; on me donnait deux cent « mille hommes lorsque j'en demandais cent c mille : les flatteurs allaient au-devant de mes « volontés; je les éloignerai de moi. Je veux des
hommes nouveaux , patriotes et dévoués. Voyez « où j'ai été conduit de malheur en malheur^ « depuis Moscou jusqu'à Fontainebleau. Je pou- « vais continuer la guerre sur la Loire , mais je ne « voulus pas la guerre civile. Je me retirai pour la « France, et voyez ce qu'on en a fidt. Mes droits ne « sont que ceux du peuple ; il faut bien le dire au «peuple, et lui répéter que je ne veux ni glèbe, « ni servitude, et que nous conserverons la paix. « Nous devons oublier que nous fumes lés maîtres « des autres nations. J'espère que l'Impératrice « et mon fils seront bientôt à Paris. L'Autriche « n'a pas d'intérêt à s'y opposer. Nous revise- « rons les constitutions pour le bonheur du peu- « pie. Toutceque des individusont fait, écrit ou « dit depuis la prise de Paris, je l'ignorerai tou*
oc joura. Je veux que le règne de mon fils soit « tranquille. J'ai bien réfléchi aux dernières ance nées ^ nous ferons tout pour la paix. Prenez « le journal du département, et faites savoir ce « que je viens de vous dire. Allez. Revenez bien- « tôt. »
J'allai et je revins bientôt, apportant la relation des événements, dans laquelle j'avais, de mon mieux ^ fait entrer les intentions populaires de l'Empereur. Je fis avertir Timpriiueur que je reprenais mon journal (i), et on supprima en même temps la distribution du numéro de cette feuille qui portait la date du 8 mars , les actes qu'elle renfermait étant opposés à l'événement qui venait de s'accomplir sous mes yeux. Je n'ai aucune raison de celer le contenu de ma relation ; la voici :
« Grenoble, le 9 mars l8l5. »
ce Une estafette qui avait traversé la ville vers « la nuit du 4 mars , avait attiré et occupé Tat-
« tention publique. Un courrier , arrivé dans la « nuit du 4 au 5 , ne fit que Texciter plus vive-
« ment encore, et le lendemain 5 il fut connu de
(i) Je dis mon journal, car j'en avais acheté , ar^'erii comp' la rédaction , depuis plusieurs année», avec permission t privilège et approbation de l'antorilé publique. Une intrigue de bureau , où le secrétaire pnrticulier-<iu préfet était intéressé, m*avail violemment dépouillé de ma propriété. Je la récupérai temporairement ; mais elle me fut de nouveau confisquée après les. cent jours.
l'égtptk kt les cent jours. a^i
« tout le monde que l'Empereur avait débarqué
« le I "mars au soir dans le voisinage de Fréjiis ; «r qu'il était accompagné de sa fidèle garde ; qu'il « avait d'abord occupé Grasse, et qu'il s'était « dirigé , dès le 2 , vers les Hautes-Alpes. Des «c avis successifis ne permirent plus de douter que a S. M. ne dût faire de notre ville le lieu de son 4t premier séjour. »
« Une garnison nombreuse y était réunie. Des « braves qui devaient trouver des compagnons de < gloire dans cette même garde qui ramenait Na- « poléon , hésitèrent d'abord à y reconnaître des <r ennemis , et cette première pensée de leurs a cœurs devint la règle de leur conduite. Quel» « ques tentatives , pour engager dans une entre- « prise à laquelle ceux qui étaient chargés de « donner des ordres ne s'associaient peut-être qu'à a regret y furent inutiles , et ne parurent point « obtenir de succès. La garnison fut augmentée; « le 7^ et le 1 1 régiment de ligne arrivèrent de « Ghambery; le 4"^ de hussards entra peu de « temps après dans la ville, quittant sa garnison a de Vienne, l^a population entière se porta sur «c les remparts et dans les lieux, publics 9 entrai- « née par ses vœux et par ses espérances. »
« L'Empereur était à Corp dès le 6 au soir ; « le 7, ses avant-postes occupaient Vizille de «c bonne heure : ce dernier bourg uétaut qu'à « trois lieues de Grenoble y on ne douta pas que
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« rentrée de S. M. n'eût lieu ce même jour. »
a Elle tardait trop au gré de ses soldats, et ses « soldats coururent au-devant d'elle ; à quatre ce heures après midi , le 7 ' régiment sortit de la « ville , ayant à sa téte le colonel Henri ( i ) de a La Bédoyère, qui courut offrir à l'Empereur sa « personne et son régiment. »
ff Une partie du 5« avait déjà rejoint S. M> « dans la même journée, à cinq lieues en avant « de la ville , et le reste de la garnison ne tenait « plus : la nuit arriva , et le résidtàt de ces évé-* tt neuients paraissait devoir encore être attendu « jusqu'au lendemain , lorsqu'à huit heures et de- « mie , une avant-garde de lanciers polonais se « présente à la porte de Bonne^ qui était fermée, « et demande qu'elle soit ouverte. »
« Les troupes qui occupaient le rempart ré- « pondent par les cris de f Empereur! La a porte s'ouvre; l'avant-garde entre; tous les ci a toyens accourent à la lueur des flambeaux y et « presque aussitôt l'Empereur paraît , seul, à la « tête et en avant de son armée. »
« Une foule immense se précipite sur son pas- « sage; tout se mêle , soldats et citoyens , et tous
(1) Ce prénom de lleori était celui d*an frère du colonel La Bédoyère, auteur d'une traduction de Verther, qui fut supprimée sur les instances de sa famille. C'est l'infortuné colonel qui rele?a cette erreur de prénom , durant l'instruction judiciaire qui eut pour lui une issue si fatale*
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LÉGYPTE ET LES CENT JOURS. aa3
« confondent leurs cris et leurs senliments dans a r enthousiasme qu'inspire la présence du soute verain. S. M. alla occuper l'hôtel des Trois-Dau- « pliins, que la foule n'a cessé d'entourer en faia saut retentir l'air des cris de son allégresse. »
« M. le maire de la ville et plusieurs autres «c fonctionnaires se présentèrent aussitôt à S. M. ic Au même instant, on distribua les proclama- « tions de S. M. , qui furent répandues dans tous « les quartiers de la ville. »
c Le 8 , FEmpereur a travaillé toute la ma-
a tinée, et a reçu le corps municipal. S. M. a « passé une revue générale, qui a duré depuis «f onze heures jusqu'à quatre, et a admis auprès « d'elle la cour impériale , le clergé , le conseil « de préfecture, les tribunaux civils et de com- « merce, l'académie, l'état-major, les officiers « à la suite, et autres fonctionnaires civils et mi- « litaires. Plusieurs citoyens ont entendu de la a bouche de S. M. l'expression de la satisfac- «c tion qu'elle a daigné témoigner , et ont recueilli « l'assurance de son dévouement au bonheur et «r à la prospérité de la France. »
« L'Empereur a y en quelque sorte, dévoilé luice même le fond de toutes ses pensées , en répé- « tant : « J}/ous devons oublier que nous avons « ^té les maîtres des nations. — Mes droits ne
a sont que ceux du peuple, — Tout ce que des
aa4 L EGYPTE ET LES CENT JOURS.
« indwidus ont fait , ccrit ou dit depuis la prise a de Paris , je Uii^norevai toujours, »
« Dans les diverses audiences accordées par a S. M., elle a fait connaître qu'elle était bien « convaincue que les destins de la France ne pou- « vaient s'accomplir que par les soins d'un goua veruement libéral; que les Français étaient « nés pour fournir l'exemple d'ime nation heu- « reuse par la conservation de la liberté publi- « que et l'affermissement des principes deTéga- « lilé des droits et des devoirs. S. M. s'est infor^ €t mée avec une sollicitude particulière de l'état « des campagnes , et a dit : Je viens éloigner a f relies pour toujours les souvenirs du régime « fmdaly du seivage et de la glèbe; je ne leur « apporte que des bienfaits. »
% Partout , sur toute la route , depuis son dé- « part de File d'Ëlbe, l'Ëmpereur n'a trouvé tt que soumission, respect et dévouement. Tous « les départements qu'il a déjà traversés ont ac- « couru au-devant de ses aigles; et ce second re- « tour au milieu des Français, inespéré comme « le premier qui le leur ramena des sables de a l'Afrique, a été pour S. M. une nouvelle occac sion de recueillir l'hommage de leur admira- « tion et de leur amour. »
L'Empereur lut et adopta ma relation sans aucun amendement ; elle fut publiée quelques heures après.
L'iGTPTB ST LBS €ENT JOUJUL
Ce même jour 8 mars , l'Empereur travailla toute la matinée ; il est certain qu'il écrivit à l'impératrice Marie-Louise et à l'empereur son beau-père ; le paquet fut adressé par un courrier au comte de Bubna, alors commandant des troupes autrichiennes à Turin : homme éminent dans les conseils de son maître, homme de guerre et de cabinet, fort connu et estimé de Napoléon envers qui le général autrichien ne s'était jamais montré systématiquement haineux.
£n même temps les ordres les plus pressants avaient été expédiés , les affaires urgentes mises en bon train d'exécution , les actes au nom de l'autorité impériale transmis dans tous les lieux où elle était reconnue. Le travail varié du cabinet et du quartier général était complétem^t organisé : des officiers y avaient été attachés.
Toutes les autorités civiles, judiciaires, militaires, ecclésiastiques et universitaires, étaient venues offrir leur soumission ou leurs hommages. J'avais pris place parmi les universitaires en ma qualité de doyen de la faculté des lettres, et avec ma grande robe de soie orange : l'Empereur s'en moqua fort ouvertement, me demandant qui nous avait gratifiés d'un tel costume, et je ne manquai point de l'informer que c'était l'université d'après sesordresconsignés dans un décret impérial dont je citai la date.