L*1^GYPT£ £T LES CENT JOUAS
Une revue générale des troupes fut ensuite
passée par r£mpereur , et chaque corps reçut sur le terrain son ordre de départ : il était quatre heures du soir. L'Empereur visita ensuite , à cheval) les grands établissements de la cité. J'allai l'attendre à la Bibliothèque, où, parmi plusieurs ouvrages marquants , j'avais mis en grande évidence la Préface historique de la Description de l'Égypte , composée par Fourier. Un décret impérial , rendu à Grenoble ce même jour , avait déjà frappé Fécrivain d'ostracisme mOitaire. D'après le contenu de ce décret, aie préfet de l'Isère « était su^endu de ses fonctions , et tenu de sor- « tir dans l'espace de trois jours du territoire de la « 7* division militaire (c'est«à-dire des départe- « ments de l'Isère, de la Drôme, des Hautes-Âla pes et du Mont-Blanc), sous peine d'être arrêté « et traité comme ennemi de la nation. » Mais il ne me parut pas que ce décret, quoique imprimé et afEché depuis plusieurs heures , dut frapper, avec le préfet , le savant et son admirable ouvrage ; j'espérais aussi à son aspect réveiller dans l'esprit de l'Ëmpereur des sentiments plus bienveillants pour l'auteur. On verra bientôt où j'en étais alors avec Napoléon sur le compte de Fourier.
J'étais habitué déjà dans cette chambre d'auberge, dont le premier accès m'avait été si em-
L'jÉGYinE Eï LKS CENT JOUKS. IU7
barrassant. Je commençais à bien voir tout ce
qui s y passait , tout ce que faisait l'Empereur et comment il le disait.
A chaque instant des papiers étaient apportés j il les prenait, les parcourait ou les lisait; presque tous étaient immédiatement déchirés , et jettes sous la table y où les pétitions ainsi démem'^ brées gisaient confusément entassées comme les ossements dans un cimetière dévasté. Il y avait aussi des dénonciations ; mais elles étaient mé^ prisées. Ces papiers furent ensuite brûlés (i) et il n'en resta aucune trace (2 )•
On voyait sur la cheminée un Almanach du
(i) Si j'avais conservé quelques-uns de ces papiers de i8i5, j'aurais facilement contenu la plupart de mes dénonciateurs de t8i6.
(a) Au mois d'octobre précédent, Monsieur^ comte d'Artois, avait visité le département de l'Isère. La mairie de Grenoble avait loué à Lyon une belle calèche aUelée de deux chevaux blaocsi pour le service du prince dans la ville. Toutes les fois que S.A. R. sortait, les pétitions encombraient sa voiture. Après son départ on en trouva une grande quantité dans les poches et le caisson : tout y était ridicule ou cruel.
Encore une anecdote de ce temps-là. Selon l'antique usage , la ville» avec les clefs de ses portes, avait offert au prince des {^nls et des confitures. Les gauls furent mis dans une caisse expédiée à Paris. Quand on l'ouvrit, on reconnut (jue plusieurs paquets de gants avaient été remplacés par deux volumes de l'Encyclopédie in-folio.
Ceci n'est pas dij^ne de l'histoire, dira-t-ot>? mais rien de pareil n'arrive que dans les temps de confusion universelle, et ces temps-là avec leurs signes caractéristiques appartiennent aussi à
l'histoire : on faisait audacieusement ce tour de malice au premier
prince du sang ! .
aaS l'égypte et les ceint jours.
commerce , relié , doré sur tranche ^ mais dont la
couverture avait été arrachée. On raconte dans les mémoires du temps que les partisans de TËmpereur, entre autres renseignements propres à fetYoriser son retour en France , lui avaient envoyé tin Almanach du commerce; des piqûres d'épingle plus ou moins nombreuses , faites à coté des noms des fonctionnaires publics des départements que TEmpereur devait traverser , lui faisaient connaître, sans erreur possible, les hommes dontledévouement était suspect ou déclaré. L'almanach que j'ai vu était sans nul doute celui dont ces relations ont parlé.
Toutefois ce n'était point sur ce gros volume que r£mpereur jetait les yeux lorsqu'on annonçait un corps constitué , ou un fonctionnaire piibhc. Il eût été incommode en effet d'ouvrir cetalmanachi d'y chercher un nom, et à travers le jour, de compter les trous d'épingle si politiquement significatifs. U y avait sur la table près de laquelle l'Empereur se tenait habituellement debout , ou sur laquelle il travaillait, un cahier en papier v^étal, haut et étroit ,*de peu de volume et admirablement écrit : c'était là le tableau de statistique personnelle que l'Empereur consultait. Je n'ai jamais vu de quelle sorte de signes les noms, écrits en gros caractères, étaient accompagnés.
De temps en temps Napoléon discourait volon-
Diyitized by
l'Agtptb et les cent aroURau ai 9
tiers de bien des choses étrangères à son entreprise. Je trouvai Toccasion de parler de TÉgypte ; ce mot le frappa visiblement ^ et anima sa conversation. Il en parla avec une satisfaction manifeste; j'étais plein de ce sujet, je répondais sans l'interrompre. Il rappelait les merveilles de ce pays avec une parole plus pressée que ce n'était son habitude. Il y avait bien parfois quelques erreurs dans ses souvenirs , et si je me permettais de manifester par un geste bien modeste quelque doute sur quelques-unes de ses paroles, il me disait : «t Fous n'avez donc pas kt « Hérodote? » An sujet de la princesse qui se bâtit une pyramide k la sueur de son front , je dis combien le bon Denon avaitfait d^esprit sur cette historiette \ Napoléon ne fut pas content j et avec un peu de vivacité, serrant dans sa main le revers de mon habit, il me dit : « Mais lisez donc votre Hérodote,
' Il fut charmé des d^ails que je fus à même de lui donner sur l'état du grand ouvrage , la Description del'Égypte , dont il avait ordonné Texécution ; il regretta réellement de ne pas en voir quelque chose. La bibliothèque de Grenoble ne l'avait pas obtenu : ce fut l'Empereur qui donna verbalement au ministre Caruot l'ordre de me le remettre poiur cette bibliothèque, où je le dépo* sai en i8i5.
De la description de TÉgypte, il passa, tant
23o l'^tptb et les cent jours.
ses souvenirs étaient présents j tant sa position au premier pas de sa fabuleuse entreprise l*oo* cupait peu ou lui inspirait de confiance , il passa de lui-même aux autres grands ouvrages imprimés par ses ordres , le Strabon , l'Almageste , l'Euclidei et le Dictionnaire chinois. « Voyez « pour ce dictionnaire , me dit-il , on y travail- « lait depuis cent ans , je l'ai fait exécuter dans « trois ans par un décret. » Les noms de bien des savants furent aussi prononcés par Napoléon : heureusement je connaissais mon Paris, je pouvais répondre à ses questions multipliées, et il y avait, dans toutes , je l'affirme, une affection évidente pour les grandes choses qu'il avait ordonnées dans rintérét de la gloire nationale , pour les hommes d'esprit et de science qui concouraient à agrandir cette gloire ou à la propager.
La liberté de son esprit et la sûreté de ses souvenirs se manifestèrient dans maintes occasions; au calme de sa contenance , à l'attention qu'il donnait à tout , vous l'eussiez dit au conseil d'État , après avoir donné la paix au monde, écoutant un savant et lumineux rapport sur une affrire qu'il allait juger.
Dans la réception de la £aculté de droit , il parla lois , codes et jurisprudenpe , de manière à surprendre les esprits les plus prévenus contre sa personne; il dit formellementqu'il aurait voulu
l'Egypte et les csbt jours* a3i
des codes très-courts, contenant les lois, c'est-àdire, les principes mêmes de la législation , soumettant la lettre de la loi à son esprit, et laissant aux tribunaux à faire les règles et la jurisprudence; mais qu'on n'avait pas voulu le comprendre, malgré l'exemple des anciennes lois romaines.
Il demanda T opinion des professeurs sur les codes et leurs perfections relatives. J'avais averti M. Berriat Saint-Prix qif il devait parler un peu haut, s il avait l'occasion de répondreà l'Empereur qui, réellement, avait une dureté d'oreille. M. Berriat Saint-Prix profita de mon avis et il se trouva rinterlocuteur choisi par l'Empereur, parce que ses réponses étaient entendues. Il dit que les codes français étaient la plus parflûte de toutes les législations : ii Je ne vous demande pas de « compliments, répliqua l'Empereur, je sais « qu'il y a des parties &ibles dans nos codes, la « vente des biens des mineurs et les hypothèa ques. Alais l'hypothèque légale pour les fem^ « mes, n'est-ce pas une bonne chose? Les Romains « ne l'avaient pas; j'y ai tenu, et quand je l'ai « fait passer, le bonhomme Treilhard n'en vou*< « lait pas. » Il entra aussi dans quelques détails relatifs à la durée des cours des écoles de droit et aux formes des examens. «Si nous conservons « la paix, comme je le crois, répétait-il, nousper^ « feclionnerons l'enseignement , il faut que la
aSa iHomm n les CBirr louns.
« Frauce garde le rang qui lui appartient dans « le inonde* »
U reçut très-affectueusement Févéque de Grenoble , feu M. Simon ^ qui était parvenu à Tépis» copat par la protection de Joseph Bonaparte, l'un de ses élèves. M. Simon remplit ensuite les fonctions de sous-diacre dans la célébration de la messe au champ de Mai.
Je n'omis point, à propos de TÉgypte , de mentionner les travaux de mon frère , et de le présenter à r£mpereur lorsque le corps académique fui reçu. L'Empereur écouta avec intérêt l'exposé de ses travaux, dont il comprit aussitôt la portée; le Dictionnaire de la langue copte attira plus particulièrement son attention ; « Apportez tout « cela à Paris, me dit-il, nous le ferons impria mer; ce sera bien plus facile que le Dictionnaire c chinois. » J'apportai en effet le Dictionnaire copte à Paris; l'Académie des inscriptions fut chargée de faire un rapport sur cet ouvrage; il était précédé d'un mémoire intitulé : « Projet « d'impression du Dictionnaire copte, présenté c à S. M. l'Empereur à Grenoble le 8 mars < i8i5. » Le rapport ne fut fait qu'au mois d'août suivant, pendant que Napoléon était emmené à Sainte-Hélène : les projets présentés à l'Empereur n'étaient plus de saison : celui-ci fut rejeté sans miséricorde.
De l'Égypte à Fourier , la transition était na-
L*tfGTPTB ET LE$ GBffT lOUBS. allS
tarelle , mais difficile. L'£mpereur avait montré à plusieurs reprises du mécontentement de son
absence; c'était d'abord , à ses yeux, un mauvais exemple pour les autres préfets, et il était donné par un des hommes que l'Empereur regardait comme un de ses plus obligés. J'entrepris cependant de glisser son nom dans le discours , au sujet d'un des actes les plus recommandable de l'administration de Fourier, et je fis de son nom le dernier mot de ma phrase : la réplique réussit : « Vous le voyez , » dit aussitôt l'Empereur, « il s*en est allé. Sur qui devais-je comp- « ter? qui est-ce qui l'a fait ce qu'il est? que « veut-il des Bourbons? qu'en attend-il? il a voté ce la mort du roi! » — « Mais , sire , qu'il me soit «c permis de rappeler à Votre Majesté queFourier <c n'a jamais fait partie d'aucune de nos assem- « blées nationales. » — a Je le sais , » ajouta- t-il aussitôt, « mais c'est lui qui a rédigé l'adresse de <c la société populaire d' Auxerre pour adhérer à « la mort du roi* »
Je n'eus rien à répondre; à une telle révélation je demeurai interdit. Mais je me hâte de déclarer aujourd'hui, d'après les recherches que j'ai faites et avec une persévérance dont tous les amis de Fourier comprendront le motif, que cette adresse de la société populaire d' Auxerre existe en original , que la rédaction de son texte est absolument étrangère , par sa barbarie , au
a34 L*iGTPTfi £T LES CENT JOURS.
Style comme aux sentiments de Fomûer.; euliu que le nom de Fourier n'existe pas dans les nombreuses signatures dont celte adresse est souscrite... Si je Tavais su le 8 mars i8i5!
Je me remis bientôt de ce trouble , car TEmpeceur continuait de se plaindre de son préfet. Je trouvai toutefois un autre moment pour dire un mot des arrangements que Fourier avait fails à rhotel de la préfecture où il pensait que S. M. devait descendre, et de la lettre qu'il avait écrite pour s excuser s'il était possible. « Je n'ai rien su « de tout cela» » dit aussitôt Napoléon , « et je a ne connais point de lettre de Fourier. Où « est*il? vous pouvez le savoir. » — « Si le dé- « cret que Votre Majesté a trouvé bon de rendre « contre le préfet de l'Isère lui a été connu, il « aura obéi, il se sera éloigné ; et je prendrai la (c liberté de dire à ce sujet que la nécessité « d'une pareille mesure n'a pas été généralement « comprise, ici surtout d'après le caractère de « M. Fourier qui est fort aimé dans ces contrées a et après treize années d'une administration « très-difûcUe ; j'oserai ajouter que de pareilles « décisions contre des personnes plus ou moins j et connues ne sont peut-être pas fort utiles au ser- « vice de V. M» et peuvent devenir la soiuce de « bruits fâcheux qui grossiront à mesure qu'ils « feront du chemin, et qui précéderont par- « tout V. M. dans son voyage de Paris; à cent
Ii'Mgtpte et les cest jours. 235
« lieues d'ici la malveillance des nouvellistes dé- «t nombrera par centaines ou par milliers les indi- « vidus que TEmpereur aura fait arrêter, et peutc être même fusiller. Le retour de V. M. sera « fetal à bien des intérêts nouveaux ; il renconic trera des ennemis aUleurs comme ici ; mais ces « minutieux détails ne méritent pas d'occuper « l'Empereur, et Sa Majesté ne peut pas se com-
mettre si directement avec des individus, qui « lui sont opposés sans doute, mais qui, pour la « plupart, ne peuvent contre elle que par des « vœux bien secrets : il ne faudrait pas les oblî- « ger à se croire capables de quelque cbose de «plus (i). » L'Empereur répliqua un peu vivement : a Mais j'ai dit que je voulais ignorer tout « ce qui a été &At depuis la prise de Paris. Fai- « tes-le savoir à Fourier; écrivez-lui et dites-lui c de venir nous joindre partout où nous serons ; « il peut revenir, malgré le décret. Parlez de tout a cela au grand maréchal. »
M. le général comte Bertrand avait le titre de grand maréchal du palais de l'Empereur. Dès le moment du départ de Tile d'Elbe, Napoléon disant des actes d'autorité souveraine, les fit contre-signer par le grand maréchal , qui reçut en même temps , mais provisoirement , le titre et les
(i) Il est certain qu'on avait proposé de faire arrêter quelquesunes (les personnes les plus opposées au retour de TEmpcreur. Je k savais quand je m'exprimais ainsi.
a3Q iOgyvtb et lks cbnt iours.
fonctions de major général de la grande armée. L'intention de FEmperear était néanmoins de
laisser vacant cet emploi de major général , qui pouvait tenter quelque grande ambition. Les premiers décrets publiés furent coiitre-signés : Par l'Empereur, le mcqor général ^ Bertrand.
Mais je reçus de Bourgoin , à la date du lo mars , Tordre de maintenir le protocole ainsi conçu : Le grand maréchal fsiisant fonctions de major général de la grande armée ^
Signé : Bertband.
Quittant l'Empereur à la suite de ses bonnes
paroles pour Fourier, j'allai chez le grand maréchal, qui fut heureux comme je Tétais de ce qui venait de se passer. Il fut convenu que j'écrirais de suite à Fourier avec l'invitation expresse de voir d'abord le général , qui le présenterait & l'Empereur, dans le momentqu il jugerait le plus opportun. Malheureusement j'ignorais absolument où Fourier s'était retiré. Mais en rentrant le soir, je trouvai chez moi, où il était venu de sa part, l'employé, le nouvelliste du 5 mars, dont j'ai déjà parlé , et deux heures après , je le fis repartir, avec l'ordre de courir toute la nuit, emportant une longue lettre dans laquelle je rendais àFourier un compte exact de ce qui s'était passé, à l'exception toutefois de l'histoire d'Auxerre <iue je ne lui ai jamais communiquée; et je lui faisais connaître les bonnes dispositions deTEm-
I^'^GTPTE £T LES COTT JOUHS.
pereur, avec les conseils affectueux du général Bertrand. C'était le 8 au soir.
Cette journée n'avait pas été oisive pour moi ; j'avais vu se passer bien des choses dignes de l'histoire. L'Empereur avait pourvu à toutes les nécessités présentes; il avait par plusieurs décrets confirmé tous les fonctionnaires publics de la septième division militaire, à l'exception du préfet des Hautes- Alpes et d'un inspecteur aux revues, qui furent destitués. Il avait ordonné que la garde nationale serait immédiatement formée dans toute la division ; les généraux réunis aux préfets avaient la nomination des officiers de tout grade. Les places de guerre étaient confiées au patriotisme des habitants. La justice devait être rendue au nom de l'Empereur à compter du 1 5 mars; le général Colaud de la Salcette avait été appelé à remplacer le général Marchand dans le connnandement de la septième division militaire. U £dlait aussi un préfet à la place de Fourier : l'Empereur désigna M. Savoie de Rollin, mais on ne le trouva ni en ville ni à la campagne; et le choix &un préfet par intérim tomba sur un autre Colaud de la Salcette^ onde du général, ancien grand vicaire d'Embrun, conseiller de préfecture, homme honorable et dévoué. Le maire et le commandant de la place conservèrent temporairement leurs fonctions : l'opinion publique leur était fiivorable. Le cours de la justioe ne fut pas