CHAPITRE K
Fourier préfet h Lyon, Guerre civile dans le midi de la France. Lettre du prince de Talleyrand à M. le duc d'Angoulème. Commissaires extraordiuaires de l'Empereur à Lyon. Révocatioa de Fooiier de la préfectore du Rhône. Motife réels de cette décisioD. DoeimieiiU ioéditt.
La réputation de sagesse et de probité , bien justement méritée par l'administration de Fourier dans le département de l'Isère, et qui s'était répandue dans celui du Rhône , le fit accueillir favorablement à Lyon. Toutefois sa nouvelle position au lo mars, qui contrastait singulièrement avec ses résolutions du 7 duméme mois^ Tembarrassait autant au moins qu'elle embarrasse son historien. Mais il s'était donné satisfaction à lui-même sur ce sujet, sans doute avec l'espoir que l'histoire Faccepterait avec la même bienveillance : préfet de l'Isère pour le roi , il l'avait servi de tout son pouvoir, avec la loyauté requise y et il en avait été chassé par l'ennemi» Hors du départmient de Tlsère , il n'était plus rien qu un homme libre de ses actions. L'ascendant habituel de Napoléon avait eu sans doute, sur l'esprit de Fourier, pour l'acceptation de la préfecture de Lyon , plus d'influence qu'un semblable raisonnement.
Mais pour ne rien omettre sur Grenoble en ce qui concerne Fourier, et avant de le suivre dans
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h*iGYm £T LBS CENT IO0BS. 2l4S
sa nouvelle position , je dois ajouter qu'il apprit avec une véritable satirfaction que TEmpereur, dans les instructions qu'il donna verbalement au respectable Golaud de la Salcette, préfet de l'Isère par intérim, lui avait recommandé de prendre mes avis avec confiance, et que le préfet ne s'en frisait faute. Je passais en effet toutes les matinées à la préfecture, et il y avait pour Fourier quelque plaisir à penser qu'il n'y laissait que des amis.
Je conservai d'ailleurs des rapports assez fré« quents avec le quartier général; le journal que je rédigeais lui était adressé à mille exemplaires, pour être répandus à mesure que l'Empereur avançait vers Paris; on réimprimait aussi mes articles dans les feuilles publiées dans ces con« trées.
Avant même l'entrée de TEmpereur à Paris, le général Mouton Duvemet fut envoyé à Greno* ble;ily était rendu dès le 1 7 mars. A son arrivée, il vint me £ûre connaître sa mission , d'inspection en apparence, mais dont le but réel était de rallier au service de l'Empereur les officiers de tout grade qui avaient d'abord bésité ou refusé* Cha« que jour, on le comprend bien , les affaires publiques prenaient un aspect plus militaire; les troupes des Hautes-Alpes traversaient la place de Grenoble pour se diriger sur Lyon ; un régiment d'officiers en retraite avait été formé et armé de carabines. L'opinion publique s'eicaltait; toutefois
:^46 l'£GYPT£ £T les OEKT JOUBS.
elle ne s'irrita point, parce qu'elle était peu contrariée par ^ea anlagonistes, muets ou «ouiuîs* Il faut proclamer que la réaction fut gaie et généreuse; on ne révoqua aucun des fonctionnaires qui voulurent conserver leur place. Les partisans du gouvernement impérial ne mettaient aucun doute à son triomphe; ils étaient résolus à le défendre avec énergie , et tous les sentiments que devait inspirer une telle résolution , se mann festèrent en efifet à l'occasion de la guerre que M. le duc d'Angouléme soutint contre la cocarde tricolore, à la téte de l'armée royale, dans les départements limitrophes de celui de l'Isère, et surtout à r occasion de l'attaque contre Grenoble par Tarmée austro^sarde le 7 juillet i8f5. La * garde nationale seule, toute seule, soutint le choc; fes élèvea du Lyeée servirent l'artillerie des remparts, et sans le concours d'aucun corps de l'armée l'attaque fut repoussée avec avantage ; c'est pourquoi le 7 juillet est demeuré un jour de féte pour la garde nationale de Grenoble, et il a été célébré annuellement sans interruption. On ne fit aucune attention , ni à Lyon , ni à Grenoble , à la déclaration donnée le i3 mars par le congrès de Vienne contre Napoléon ; et je la rappelle ici, afin qu'on n'ignore pas que cette mémo* fable déclaration, imprimée en Allemagne, de format et en français, fut répandue dans
toute la l^ranoe, sou&la forme d'une lettre adresv
, l'£GYPX£ SX Utô JOUBS.
sée à beaucoup de foncUcopoiaires publics et mise àla poste dans les bureaux de France situés sur la frontière du nord. Cet imprimé nous parvint à l'adresse du préfet de l'Isère, vers la fia du mois de mars , timbré du bureau de Strasbourg : nous jugeâmes la piècç apocryphe et ne méritant pas d'être transmise au gouvernement.
Mais cette déclaration n'était que tropautbeu** tupie; le congrès européen agissait avec une vo^ lonté non moins ferme qu'unanime ; il considérait l'entreprise de M. le duc d'Ângouléme dans le Languedoc et le Dau]âiiné comme Êdsant une importante diversion aux succès de Kapoléon ; on engageait le prince à tout tenter pour tenir jusqu'à l'ouverture des opérations militaires des armées alliées^ M* de Talleyrand lui écrivit à ce sujet la lettre suivante que je transcris sur l'ori-^ ginal:
m MoirSEIGNEUB, »
« Nous avons appris que le bon esprit qui c anime les provinees mMdionales avait domiéa a votre Altesse Royale la possibilité de s'y main- « tenir et de les conserver sous Taolc^rité du
« roi. »'
ce II serait d'un avantage inappréciable que « votre Âltesse Royale pùt tenir jusqu'au moment « où les opérations générales commenceront j et « que jusqu'à cette époque elle pùt grossir le « nombre de ceux qui l'entourent ^ sans rien
a48 l'égtptb bt us gbkt lojm.
« hasarder, ni compromettre sa propre sûreté et «r celle des forces dont die dispose. H serait aussi « bien important qu'elle put intercepter les pasor sages entre la France et ritalie, et arrêter les « communications qui ont lieu d'un pays à l'autre, « soit par correspondance , soit par tout autre « moyen. Je désirerais vivement qu'il me fôt « possible d'être souvent instruit de ce que votre « Altesse Royale bit et de ce qu'elle sera au poua voir de faire. »
« Je puis au reste, Monseigneur, vous donner « l'assurance qu'ici l'unanimité est parfSsdte entre « toutes les puissances qui n'ont qu'un but, celui a de détruire Buonaparte ; il y a dans les mesures « militaires beaucoup d'accord. »
« La personne qui aura l'honneur de remettre ce cette lettre à votre Altesse Royale jouit de toute « la confiance du cabinet autrichien, et pourra « être l'intermédiaire des communications que « vous voudrez faire. Elle est chargée de prévenir a votre Altesse Royale du jour où les c^[>érations « militaires commenceront. »
« Je suis avec un profond respect,
« Monseigneur, « De votre Altesse Royale tt Le très-humble et très-obéissant serviteur.
« Signe : Le Prince de Talleyrand. »
Vieuue, 6 avril 1815.
L*I>PT£ EX LES CENT J0UB8. a4g
Mais le sort des armes en décida autrement.
M. le duc d' Angouléme accepta une capitulation, et son armée fat dissoute.
Fourier à Lyon avait été fort distrait des tra« vaux ordinaires de l'administration par le voisi* nage des lieux où s'était allumée cette guerre civile y et où elle s'éteignit. Il n'avait cependant pas interrompu ses rapports avec le département de l'Isère : il tenait singulièrement à s'y conserver dans l'estime et l'attachement de ses habitants; il se disait heureux d'avoir administré un pays aussi distingué , où il avait reçu tant de marques de bienveillance, de manière à s'acquérir quelques droits à sa reconnaissance.
Ces expressions sont consignées dans une lettre qu'il m'écrivit le i5 mars au sujet d'un article du journal de l'Isère, dans lequel j'avais annoncé sa nomination à la préfecture de Lyon.
}e rappelais ses services administratife, ses travaux littéraires , et en termes qui lui parurent convenables, car l'article fut aussitôt inséré dans le journal de Lyon, et il ajouta à sa lettre signée Comte Fourier, ce post-scriptum de sa main >
« Je renouvelle tous mes remerciements à «M. ChampoUion, et je le prie d'être bien persuadé « que je n'oublierai jamais qu'il s'est rapproché « de moi lorsqu'il a cru ma position menacée; ni ^ les autres marques d'attachement qu'il m'a don- « nées, et que mon plus grand désir serait de les
2)5o Ii*teTPTB ET LES CXITT lOIIBS,
« reooluuâtre. H y a une association natoidle
« entre toutes les personnes qui cultivent les « sciences; mais à ce sentiment se joint le son^ (c venir de mes obligations personnelles envers «M.ChampoUion et son firère. Je me les rappelle « rai toujours dans quelque circooslance que os K «oit »
Au milieu de âgnrves événements^ lea souve»
mrs des premiers jours du mois de mars ne ces» saient point de préoccuper Fourier. Les joarnaus de Paris de la même date, en donnant des i^uvelles de la marche de l'Empereur, avaient rapporté des extraits de la correspondance des préfets, extraits communiqués ou envoyés par les agents du gouvernement royal : il s'y trouvait des phrases d'un style de barbare et qu'on disait être extraites des lettres offîcieUes de Fourier. Sa nouvellepQsition£sdsaittropdecontrasteavec cei phrases } il lui fallait les démentir plus ou moins ouvertement : on reconnaîtra dans les lignes qui suivent et que j'insérai dans le Journal de l'Isère, son style et son caractère :
. « Nous avons remarqué que des rapports fiûts c par plusieurs fonctionnaires , à l'occasion de c l'arrivée de l'Empereur Napoléon sur le teinc toire français, et cités dans quelques journaux < de la capitale, contiennent des expressions exa^ c gérées et violentes , qui sont en opposition évi* c dente avec la conduite et le caractère connu de
L£QTFTB £T L£S CJiNT JOD]IS« %Sl
« ces fonctionnaires. On a aussi fait mention dans « ces journaux d'actes également invraisemblables « par les mêmes raisons. Tout le monde voit dans « quel but ont été faites les insertions de ce genre f et elles ne peuvent en imposer auz lecteurs ju- « dicieux et attentif». »
Sans le court préambule qm les précède ici, ces lignes dans leur incertaine et vague rédaction seraient pour tout lectrar une véritable énigme.
On en a créé une inexplicable pour Tbi»loire, à cause de la diversité des rapports au sujet des motifs qui ûrent perdre à Fpurier la pré» fecture de Lyon. U a dit Imnoneme qu'il refusa d'exécuter des ordres qui lui parurent rigoureux, . et à cette occasion M. Arago a cru devoir défendre, de la pensée d'avoir donné de tels ordres, le ministre de Tintérieur d'alors y l'illustre Car- Bot, qui se serait ainsi déshonoré par ses actes ^ autant que Fourier s'honorait par sa résistance. Hais en défendant le ministre , M. Arago a ovh Uié la tourbe des subalternes , gens d'ordinaire maladroits ou malheureux en proportion de leur empressement, c est-à-dire, de leur ambition; utilesquelquefoisaupouvoir^ comme Tétaient les novices béats du père de la Cïhaise qui en faisait des martyrs, mais plus habituellement nuisibles; parce qu' on ignore trop dans la plupart des grands
q52 l'egypte ex les cent joubs.
services publics , que le prince de Talleyrand terminait ses instructions aux agents de son dépar> tement, par cette simple et mémorable formule : Surtout) monsieur, point de zèle!
Je puis montrer que Fourier a dit la yérité, quil a refusé d'exécuter des ordres rigoureux; mais cette vérité n'intéresse sous aucun rapport la mémoire ni l'administration de Carnot.
Par un décret en date du ao avril, r£mpereur envoya dans chaque division militaire un com* missaire extraordinaire chargé , sur la proposition des préfets, de renouveler tous les fonctionnaires civils et employés absents, ou qui ne pourraient pas conserver leurs fonctions.
n y avait aussi à Lyon un général en dief des septième et dix-neuvième divisions militaires^ <r muni de pouvoirs spéciaux analogues aux dp* « constances, » et ces pouvoirs étaient fort étendus. Je lis dans une des lettres de ce général au préfet Fourier, en date du 4 avril, àsix heures et demie du matin :
« Veuillez efiEectuer dans le jour la réorgani- €c sation de la garde nationale et nommer pour « commandant , soit M. le général Pittou], soit « M. de Cîourcelles. »
« Je vous demande aussi de changer les mem* « bres de la munidpalité, et notamment le maire « et les adjoints de la Guillottièrej le maire de
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l'égtptb et les c£nt joobs. a53
a Lyon et M^^ me semblent devoir être .seuls conc servés. »
Le commissaire extraordinaire était le comte Maret : voici ce qu'il écrivait aussi au préfet Fourier^ le xo mai :
a J'ai déjà eu Thonneur de vous entretenir de « ropinion tout à &it défAVorable sur plusieurs « employés des bureaux de la préfecture du « Âhone.«« Cette opinion se trouve confirmée par «t des renseignements recueillis de plusieurs coc tés* Il en résulte que le premier magistrat du « département est entouré de quelques hommes « qui sont regardés comme les ennemis du gou- < veniem^t et de FEmpereur» Gomme un tel « état de choses nuit essentiellement au service « de Sa Majesté y je pense, monsieur le préfet , « qu'il y a urgence à ce que vous éloigniez de vos
« bureaux certains de vos employés Je ne
« crois guère possible de l'éviter. • • Je ne crois pas « devoir m'en mêler ainsi que je l'ai fait pour les c bureaux de la mairie, parce que la position et « les circonstances sont très-différentes en ce qui <ic vous concerne.... Je me borne donc, monsieur «c le préfet, denouveau à vous exposer lanécessité « d'une épuration dans vos bureaux et je vous « prie de me faiire connaître les noms de ceux que «vous aurez éliminés. »
Cette lettre n'est point d'un subalterne; mais oik son auteur, et le général en chef des troupes ,
aS4 iHamn n les ceht joues.
venant d'armer à Lyon y avaient-ils pris les renr seignements qui avaient servi de moti£i à Imrs
lettres ?
Le directeur du télégraphe de Lyon réclamait aussi auprès du préfet contre le bnat ou la menace de son arrestation ; on ne peut donc plus nier qu'il ait existé des ordres rigoureux, qui paru* rent tels à Fourier, qu'il refusa d'exécuter malgré les instances que fit auprès de lui M. le commis* saire extraordinaire par la lettre qu'il lui écrivit le lo maL Fourier lui disait : «Les épurations que « vous exiges sont une mesure extraordinaire; « elle est naturellement dans les attributions du c commissaire extnundinaire. » Ce commissaire lui fit entrevoir la conséquence de son refus de concours; « Je persiste y lui dit Fourier; j'écris à c Ftoris pour exposâtes motib de maccmduite* » M. le comte Maret écrivit aussi ; Fourier fut révoqué par la voie du tâégraphoy et sept jours après la lettre du lo mai son successeur était nonuné. Je ne pense pas devoir rapporter ici les tmnes de la lettre, en date du a i mai, par laquelle ce successeur priait Fourier de le recommander à ses administrés (i)«
Celui-ci ne songea qu'à quitter sa résidence de Lyon et àse rendre àParis, dégoûté de l'adminis* tration et libre d'attendre les événements. Il ne
(i) Fonrier cessa ses fonctioiis le juin; on lit le t*' mû, par erreur» dans la notice de M. Arago , page 60.
l'égtptb £t les cent jtoubs. a55
possédait rien au monde qae ses travaux scien* tifiquesy quelques livres et quelques bijoux» H. Arafpo le dote trop généreusement en loi suppo* sant un capital de vingt mille francs : Fourier en revenant d'Égypte^ouilavait occupé les pmnicffs eMi[^is supérieurs dans Tadministration civile^ doima son dernier écu pour payer sa place dans h messagerie de Marseille à Paris^ il dut ftire à peu près de même en quittant sa préfecture de Lyon en iSiS^ et à Grenoble il avait laissé des dettes qui ont été acquittées après sa mort. Quand il fut nommé préfet de Flsère, le gouvernement lui donna douze mille firancs pour son établisse* ment : jamais depuis il ne s'est vu une si grosse fortune; il ne pensait à sa bourse que pour roo<* vrir à sa famille ou aux infortunés qu'il aimait à secourir* U avait compris aussi que la maison d'un f^réfety au temps de la monarchie impériale ^ devait être la première ou du nombre des premiè* res dans la ville qui était le centre de Tezarcioe d'une autorité alors toute-puissante ; et comme la représentation est un excellent auxiliaire du pouvoir public 9 il y a peu d'hommes qui s'en soient servis aussi habilement que le préfet Fourier. Il est vrai qu'avant la fin de Tannée , son budget domestique était épuisé, et j'ai vu par ses comptes qu'il ne compta jamais. Mais il £siut ajouter qu'il montra la même paresse au sujet des étroits arrangements qui pouvaient être pour lui des sources réelles d'é-
a56 t'ÉGYtm n les cent iouas*
oonomies et d'épargnes, et quiii*étaient pas égale* mentdédaignés partout. Par exemple, il ne voulut point comprendre que la création d'un BuUetin administratif dLVL<\fOLe\ il abonnerait toutes les communes ^ lui pouvait économiser d'énormes dépenses d'impression, et il ne profita point de l'allocation municipale destinée annuellement à l'entretien du mobilier de la préfecture. H était occupé de plus graves , de plus dignes objets; aussi fut>il à la fois aimé, honoré, respecté : et l'on ne pouvait refuser de tels sentiments à un fonctionnaire du premier ordre qui , à l'influence qu'exerce toujours sur les masses et sur les individus une grande et noble autorité, joignait personnellement l'élégance du langage et des manières, une politesse parfaite, un physique très-distingué, une inépuisable obligeance, et l'éclat d'une grande renommée scientifique rehaussée des souvenirs récents et merveilleux de l'Orient.
LEGYPTli Kl LES CENl JOURS.