‹ Fourier et Napoléon, l'Égypte et les cent jours, mémoires et documents inéditsChapitre 6 sur 34 · L EGYPTE ET LE» CBKT JOURS · texte numérisé non relu

L EGYPTE ET LE» CBKT JOURS

\ » Paris, le 21 lûTÔse an IX. de la rép. (1 i janvier 1801).

« Le MiKisTBE de VIntérieur par intérim au citoyen

« FouBiBB, etc. »

« Citoyen, la science que vous cultiviez en a Europe vous donnait des titres à la célébrité ; c mais TOUS avez aspiré à un autre genre de a gloire y et vous venez d'associer votre nom à « ceux des conquérants et des bien£sdteurs du « pays le plus intéressant du monde , du peuple « le plus célèbre de Tbistoire.

« Continuez, citoyen , à acquérir des droits à « la reconnaissance nationale, et reposez-vous sur « le gouvernement du soin d'acquitter envers « vous une dette publique. Je m'estime heureux a de vous en transmettre Fassurance.

« Recevez, citoyen, Texpression de mon es- «.time particulière.

« Signé : Chaptal. »

Ces assurances, bien motivées, et données au nom du gouvernement, tiraient plus de prix des circonstances où l'armée française se trouvait alors en Egypte. Kléber avait été assassiné. Menou avait le commandement en chef, il était en présence avec lennemi, et il écrivait ce qui suit à Fourier, alors au Kaire :

l*jSgtptb bt lks cent youbs. i3

« Au quartier général «rAlexandrie, le 1«' germmal au IX n de la rép., etc. (22 mai 1801).

« Au eUoffm Foubiib, ehrfde PadministraiUm de la jus- • Hee et secrétaire perpétuel de l^ Institut

« Nous avons attaqué hier les Anglais; Tatta- «t que n'a pas réussi. Us ont gardé leurs positions ;. « nous avons repris les nôtres. Les circonstances « exigent que tout ce qu'il y a de Français au « SMaire se tiennent infiniment sur leurs gardes; «t ils savent qu'en cas que les événements dece viennent plus orageux , la citadelle doit être * « leur retraite. Je vous prie, citoyen ^ de préve- « nirde cette na ture tout F Institut , et compte^ a à tout jamais sur mon estime et mon attacheci chement. Donnez-moi souvent de yos nouvd- « les. Je vous donnerai des miennes.

a Je TOUS salue.

« Signé : Abdalla. Jacqdes Menou. »

Huit jours après I on apprend par ime autre lettre du général en chef, que sa position n'était pas meilleure ; il comptait beaucoup sur la bonne fortune de la république; mais il recommandait très-particulièrement aux soins de Fou* rier les habitants du Kaire de toutes les classes; il l'engageait à les entretenir dans un bon esprit.

Cette seconde capitale de l'Égypte était en effet menacée : elle fut sommée de se rendre le la floréal (a mai) par les parlementaires anglais et turcs; Rosette était tombée au pouvoir de

l4 L'iGTPTB BT LES CBHT JOUSS.

Tennemi le i8 du même mois (8 mai). Le 25 (i5 mai), le général Lagrange, pressé par les Osmanliset les Anglais, était rentré dans le Kaire; le général Belliard, qui avait le commandement supérieur, fortifiait les approches de cette immense ville; l'intrépide Desgenettes y combattait de toutes ses forces l'épidémie des fièvres pestilentielles qui la désolait, mais *qui diminuait, (lisait-on, puisqu'il n'était mort que i,8ii Égyptiens dans un mois.

Ce fut dans des circonstances aussi critiques qu'il vint à l'esprit des membres de l'Institut du Kaire et de la Gonmiission des arts d^entreprendre de rentrer en France , sous la protection du pavillon de la science, toujours neutre et toujours respecté, disait-on; bien conTaincus aussi que les vaisseaux anglais , reconnaissant cette noble neutralité, ne leur fermeraient point la route des mers!

Tous ces savants quittèrent le Kaire et se ren« dirent au quartier général d' AleaEandrie : Fourier fut chargé de négocier en leur nom cette affaire délicate avec le général en chef,, et il existe sur ce sujet une correspondance officielle qui, par son objet, intéresse sans nul doute l'histoire littéraire générale des sciences, aussi bien que celle de l'expédition française en Égypte.

Je puis donner quelques extraits des lettres du général Menou :

L'iGTPTB BT LES CBUT JOOBS. i5

« *ji^floréal(i^mai). Un bâtiment est accordé | c le préfet maritime le désignera. ^

a On ne peut emporter aucune collection c scientifique; elles appartiennent toutes à la

fc république*

a Les notes et renseignements sur le pays se-

ff ront déposés au quartier général , a&n qu'ils « ne tombent pas au pouToir des Anglais.

« Tous les titulaires de places à la nomination « du gouveroemœt en Egypte, donneront leur « démission en forme, puisqu'ils quittent toIoi^ « tairement le pays.

ff Les ingénieurs des ponts et chaussées et les « ingénieurs géographes appartiennent à des • corps dépendants du gouvernement; leur titre

< de membres de Tlnstitut ou de la Commission « des arts n'est qu'accidentel ; ils ne peuvent

< pas s'en prévaloir pour quitter l'armée, sans « un ordre particulier du général en chef. »

Ces décisions parurent fort rigoureuses; Fouriei: fut chargé de les discuter avee le général Menou, de les combattre au nom de tous ses collègues, et il est trèfr-vraisemblable qu'il s'ai> quitta de cette mission avec quelque ardeur : c'est du moins ce que portent à penser quelques passages de la réponse du générai en chef, datée d'Alexandrie, le i*' prairial an IX (12 1 mai) : « Lb GiaiBAL SH GHBT au citoyen F oubibb.

« Gtoyen, mon intention n'est et n'a jamais

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été de priver qui que ce soit de ce qui luiappar* tient; la seule que je puisse avoir est d'empé* cher que les ennemis de la république ne profitent d'aucuus renseignements utiles sur le pays que je suis chargé de défendre jusqu'à la mort. Je me borne donc à demander à chacun des membres de l'Institut et de la Commission des arts, leur parole d'honneur par écrit, qu'ils n'emportent rien qui , tombé entre les mains des ennemis t puisse leur donner des notions utiles sur le pays 9 politiquement ^ militairement ou financièrement.

« Quant à ce qui a rapport aux antiquités ou à rJiistoire, c'est un bien qui appartient à l'univers entier, je n'ai pu ni du avoir l'intention d'en frustrer qui que ce soit.

« Quant aux collections de plantes, de graines, d'histoire naturelle, et d'objets qui ont . subi une préparation quelconque pour être transportés en France, j'en autorise l'exportation, à la condition qu on me donnera parole de les déposer en France (si elles y arrivent) dans les établissements publics qui sont destinés à les recevoir.

« Quant aux collections, d'antiquités, de minéralogie, etc. , etc. , il est évident qu'elles appartiennent au gouvernement et qu'elles doivent être déposées.

« Vous me mandez, citoyen , que vous n'avez

L^icYPTE ET LES CENT JOURS. tf

ni la volonté y ni la force de résister à un ordre

que je donnerais : je tâche de n'en donner que lorsqu'ils sont rigoureusement dans la classe de eeux utiles k la chose publique^ vous auriez donc puvouii dispenser de m' écrire cette phrase ^ qui supposerait une injustice de ma part»

« Il n'y a ^ citoyen , aucune parité dans les circonstances que vous me citez et celles qui existent aujourd'hui.

« Lorsque les citoyens Monge et Berthollet partirent) il n'y avait pas un seul bâtiment en* aemi devant Alexandrie; aujourd'hui il y en a i5o; d'ailleurs je ne commandais pas en Egypte»

« Ijorsque le citoyen Tallien est parti , il n'y avait alors que peu de bâtiments en croisière; d'ailleurs comme c'était une véritable peste dans le pays , j'aimai mieux courir les risques d'un moindre mal, qui a pu arriver s'il a emporté des notes qui soient tombées entre les mains des ÂDglaisv

a Je n'ai point envoyé en France le citoyen D«.) de guerre lasse, je lui ai permis de partir; je ne savais pas qu'il eût une collection de minéraux; si je l'eusse su, il l'aurait déposée.

« Quant au citoyen Gostaz, je lui ai donné l'ordre de partir, et il n'a point emporté les notes qui auraient pu être utiles aux ennemis.

« Quant à la dernière circonstance , personne ne sait ce que j'ai fait à cet égard.

l8 L*ÉGTPTE ET LES CENT JOURS.

« VômsaTez, citoyen, que les Anglais tétaient d^jà expliqués une fois sur les monuments et autres objets qu'on voulait emporter. M. Smith ltii« même avait dit que cela ne se pouvait pas ; je pense qu'ils regarderont tout cela comme droit de conquête. Il n'en est pas de même d'un voyage qui, séparé de toute expédilion militaire, n'a pour objet que l'avancement des sciences; alors, je crois que les Anglais rendraient tout; mais, dans les circonstances actuelles, ils vous regarderont comme une portion de l'armée d'Orient; et si wus toml)ez entre les mains ou des Turcs ou des Barbaresques, c'est à vous d'en tirer les conséquences.

« Quant aux commissions dont vous avez été chargé lors de notre arrivée en Egypte, rappelescvous qu'Épaminondaset Piutarqne, les homme»

les plus célèbres et les plus éuunents de leur temps, furent comnrissairtss de police dans leurs villes natales. Mon prédécesseur a su vous esti-' m«r, je me suis empressé de Timiter.

c Citoyen , je ne témoignerai aucun méconten* tement de votre départ ni à Tarmée ni au gouvernement... Votre départ dans les circonstances actuelles m'a paru, me parait encore et me pa* raitra toujours mai cal^culé et peu mesuré; mais la manière vive dont je me suis expliqué sur cef objet avait entièrement pour motif votre intérêt personnel.^*.*. Siffié: Abp. J. Mehou. »

L^ltoYPTK Et LES CENT MVftI»* 19

Le 1 1 du même mois ( i juin ) le général en dief annonce que tons les passeports seront prêts pour le ï3 (3 juin), et qu'une commission est chargée de recevoir les objets laissés en Égypte; la défense d'emporter des copies, soil des mémoires , soit des cartes et plans, est renouvelée , et Fourier est chargé de la surveillancd de Texécution de cet ordre.

Le 19 (9 juin) le général recommande, pour rheureux succès du voyage en France ^ de £siire un règlement de police obligatoire à bord , pour tous les passagers de V Oiseau. Ou doit se concerter à cet égard avec le préfet maritime et le capitaine Murât : ce règlement sera visé par le général en chef.

On partit. Mais à la sortie du port d'Alexan* drie, l'escadre anglaise, ne reconnaissant pas une neutralité trop facilement imaginée, arrêta et retint le bâtiment français, malgré ou pent<* être même à cause de la nature inaccoutumée de sa cargaison , et à la grande surprise de tant d*hommes distingués, naturellement faciles à s'é-» mouvoir^ non moins prompts à la défense, mois dont les argumentations furent sans succès. Voici ce que j'ai appris des circonstances de cet événe^ aeni singulier, &ît inouï dans les annales des sciences , dans celles de la guerre , et dans les fiistes de la marine^ qui n'avait jamais jusq|)e*]à captoré unecargaisoa de savants.

aO L'iGTPTB KT LES CCNT JOIIR9.

Le Commodore sir Sidney Smith commandait en chef les forces navales anglaises sur les cotes d'Egypte; il lui fut rendu compte de ce qui se passait, nos compatriotes le firent prier de les entendre; il reçut à son bord ceux qui forent chargés de demander hbre passage, et Fourier fut du nombre des commissaires.

Le Commodore anglais déclara d'abord le bâtiment ï Oiseau prise de guerre, et toutes les personnes qui le. montaient , ses prisonniers. Mais , ami des lettres et des hommes , savant mathématicien, doué d'un esprit élevé et d'une imagination focile à toutes les nobles séductions , le Commodore se décida , sur les plaidoyers de Fourier, d'aboid à ne pas faire de prisonniers de guerre, ensuite à relâcher le bâtiment et toute sa cargaison, à la condition rigoureuse qu'il rentrerait immédiatement dans le port d'Alexandrie, et en retenant Fourier à son bord comme otage de l'exécution de ses volontés.

Ce grave mécompte de nos savants voyageurs les affligea ; mais il n'était qu'un avant-goût de ceux qui leur étaient encore réservés par la destinée : lorsque le bâtiment français de retour se présenta devant Alexandrie, le général Menott lui refusa l'entrée, ordonna de tirer dessus s'il approchait du port : il avait touché avec l'ennemi.

L'Institut et la Commission d'Égypte étaient

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ainsi placés entre des feux ennemis , et toutes les circonstances extérieures étaient contraires: car Menou, qui avait vu leur résolution avec déplaisir, et leur départ contre ses avis avec un secret dépit, n'était peut-être pas fort sensible à leurs peines, et Fourier leur avocat était à bord du vaisseau amiral anglais, retenu en otage.

Sir Sidney Smith le garda en effet plusieurs jours ; et il nous disait fort gracieusement à Paris, en présence de Fourier, qu'il ne Tavait r^ tenu que pour avoir bonne compagnie à son bord, et à cause du charme de sa conversation. 11 le laissa libre enfin, quand ses camarades eurent obtenu grâce de leur général en chef f mais le Commodore garda, par le droit de la guerre, tous les papiers de Fourier, fruits précieux de ses méditations mathématiques. L*amiral en était fort curieux, et dans cette occasion à cause de leur auteur.

Je dois ajouter, comme un des souvenirs les plus honorables pour la mémoire deTamiral anglais, que le comte Otto, ministre plénipotentaire de France en Angleterre, obtint de lui, en i8oa, la restitution de ces papiers, et que le chevalier Smith les remit de la meilleure grâce du monde comme lui ayant été confiés par Fourier. Tels sont en effet les ternies de la lettre du comte Otto (5 VfBndémiaire an XI, 27 sept. i8oa), et ils rap*pellent un service éminent rendu aux sciences,

2a l'bgtpts et lu ceitt jouas.

car depuis Tannée 1787 Fourier ne s'était jamais séparé de ses manuscrits sur la résolution des

équations algébriques.

Bientôt après , la colonie française d'Égjrpte rentra en France à la suite des conventions conclues au Kairele 8 messidor an IX (27 juin 1801) et à Alexandrie le i3 fructidor suivant y 3i août.

Fourier, débarqué à Marseille, se rendit immédiatement à Paris ; il y retrouva^ toujours remplis pour- lui d'une e^me tout affectueuse , Monge, JBerthollet et tous ceux de ses collègues de l'Institut d'Égypte qui étaient les mieux placés dans le gouvernement consulaire et dans les bonnes f;ràces du premier consul. Ils les dirigèrent attentivement sur Fourier. L'illustre Berthollet écrivit un jour ce billet à l'illustre Monge : *

« Je te prie, mon (dier ami, de faire chercher « le citoyen Fourier et de l'engager à se trouver « chez toi ce soir entre luiit et neuf lieures. J'ai « à lui faiire une proposition de la part du pre- 4c mier consul , et c'est un objet qui presse. Je « t'embrasse.

Signé :B£BTHOzx;et. »

Quel charme, quelle admirable simplicité! et quel admirable assemblage de grands noms en si peu de lignes!... Peu de jours après, Fourier fut nommé préfet du département de l'Isère, et quand le temps fut venu (le 27 frimaire an Xll^ . oo déc. 1 ôo3), membre de la Légion d'honneur :

L'iGYPTE £X LES CENT JOURS. ^3

c'est k grand conseil de Tordre qui ks noamait

alors.

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