CHAPITRE m
Fourier préfet à Grenoble. Le Consulat, l'Empire, la Restauration. Le pape Pie VII. Charles IV roi d'Espagne. Siège de Grenoble par les Autrichiens. Napoléon conduit à l*lle d'Ellie. Monsieur comte d'Artois. Tnif tiUL «dmintatratifi el ideBtiiiques de Fovrier.
Fourier "durant sa. longue préfecture du dé* partement de l'Isère , vit et subit toutes les transibrmations successives du gouvernement- de la France^ et se plia facilement à leurs divers proto* coles : la république, Tempire et la restauration; les consuls y Napoléon et les Bourbons; la révolution encore très-vivace avec le consulat^ l'empire qui ne fut qu'une dictature militaire passionnée pour les intérêts nationaux , et la Ires» tauration qui voulait Tancien régime, mais qui fut impuissante pour le rétablir sans péril. Dans une province drat Tadministration fut toujours difficile y ces formes nouvelles s'acclimatèrent sans secousses parce que Fourier s'y était fait bieft vite de nombreux partisans; il traitait avec dis> tinctiou et accueillait avec une faveur marquée la classe anciennement privilégiée, qui le recherchait à son tour pour Taménilé habituelle de son comaerce, le charme de sa coovmatioo etlesservioas
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qu'elle en recevait jouniellemeiit. La classe des
notabilités nouvelles, la plus puissante partout, aimait aussi Faurier pour lui-même et pour son administration douce et attentive, très-éclairée sur toutes les questions importantes^ amie de l'ordre et de la paix^ ennemie des formalistes» jurés, des façonniers, des chicai>eiir.s, des gros dossiers; et qui fut, dans les mains de Fourier, toujours pure, toujours généreuse. Si, cependant, quelques voix inquiètes ou justement irritées révélèrent quelques abus, graves peut-être , du* rant la confusion générale des affaires publiques, qui signala dans toute la France les an- ^nées i8i3 et 18149 ces voix ne se dirigèrent •' jamais vers Fourier; elles parurent même reconnaître comme presque impossible de sa part, en de si graves conjonctures publiques, la surveillance efficace de quelques-uns de ses agents, qui abusèrent de sa conâanoe avec une rare au* dace. £t je n'ai pas du omettre ces souvenirs, car Fourier n'ignorait point ces rumeurs, et il en parlait avec une sincère affliction.
Il serait presque inutile de dire que les établissements littéraires du département trouvèrent près de lui une protection constante et éclairée ; que les personnes qui se distinguaient par des travaux utiles ou des connaissances réelles dans quelque branche des sciences humaines, étaient favorablement accueillies, recherchées et «>
admises dans son intimité : mon frèrey à l'âge de
i4 ans, reçut de lui des encouragements publics, et lorsqu'un tel suffrage était ardemment ambitionné parles professeurs mêmes : Fourier comme préfet présidait alors à radministratiou de l'instruction publique. Mais quand l'Université fut établie, il ne sMntéressa plus qu'aux personnes qu'il aimait, car toute autorité avait été enlevée aux préfets par le nouveau régime : conception hardie, s'il en fîit jamais, dans Tadministration nouvelle d'un État, etparlaquelle l'empereur remettait en présence, imprudemment peut-être, Jansénius ^t Loyola renouvelant leurs joutes acharnées devant un conseil de témoins doublement indifférents, et sous la conduite inattentive d'un chef illustre , mais irrésolu , que séduisirent trop facilement quelques adroites médiocrités jusque-là inconnues au pays de la science : et tout cela se passait au plus fort des démêlés de Tempire avec la papauté. Telles furent en effet les influences et les maléfices qui étiolèrent le premier âge de PUniversité impériale, et minèrent son existence en la privant du souffle vivificateur de l'opinion nationale. L'autorité des préfets avait été dispensée de la servir : Fonrier, plus que tout autre magistrat , avait pris au sérieux cette singulière prescription.
Il décida l'acquisition, pour la bibliothèque de • Grenoble, des volumineuses collections académi-
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qnm de Berlin» Saiiit-Pétersbourg, Munich, etc.,
de ce qui manquait à celles de Paris; des voyages modernes les plus importants , des ouvrages marquants sur les sciences physiques, naturelles et mathématiques, et de celui de MM. de Ilumboldt et Bonpland , qui embrasse ces trois scient ces ensemble. Il endetta le budget de la bibliothèque pour quelques années, il le savait; mais jl n'était pas de ceux qui pensent toucher à la perfection administrative, en introduisant les règles domestiques et journalières des ménages qui ne vivent qu'une génération, dans le gouvernement des établissements publics qui vivent toujours. Quand ces établissements s'endettent à termes fixes, et dans la proportion de leurs ressources assurées, ils devancent le temps et réalisent quelques années plus tôt, au profit du public, les avantages évidents qui résultent de Taccroîssement réfléchi des dépôts littéraires.
Fourier fut le pronioteur de quelques ouvrages également utiles à la science et au département : il voulut bien me demander un travail sur les Antiquitm de la vUle de Grenoble; je le pubhai en Tannée fSii, en un volume in>4% contenant toutes les inscriptions antiques de ce xnunicipe romain nommé alors Culero , et quelques recherches géographiques sur les deux cités limotrophes, les Voconces et les Allobroges. La préfet 4ésirait surtout une statistique géné- •
l'égypte kt les cent jouas 27
raie de son département : il fonda un prix pour ce sujet de recherches, et ce prix hit décerné à un mémoire manuscrit y en quatre volumes, qui se sont égarés depuis. Un ouvrage imprimé, sur le même sujet, en deux Tolumes in^*, intitulé Description f^énérale du département de Flsire^ par M. Perrin Ûulac (Fauteur du Voyage dans lesdeuxLouisianes), Grenoble, JUlier^iSoëf reçut aussi des encouragements : mais il fut présenté au conseil général du département , et le conseil , après l'avoir examiné, en demanda la suppression à cause des erreurs nombreuses qu'il renfermait. Fourier n'hésita point à l'ordonner, et fit porter l'édition entière dans son ap-^ parlement; elle fut ensuite distribuée aux épiciers, en 1816, par ses successeurs : il ne reste de cet ouvrage que trois ou quatre exemplaires^ celui que je possède est complet.
Le département de l'Isère est un des plus riches de France en productions minérales; les savants de tous les pays j viennent faire des études et des^ découvertes : Fourier fonda un autre prix pour exciter à traiter dans un mémoire spécial ce sujet intéressant : la Société des Sciences et de» Arts de Grenoble était le juge de ces concours.
Fourier avait été admis avec empressement au nombre des membres de cette société, qui succéda en 1796 à l'ancienne j^caciêmie del-
l'i£6YPT£ et les CSIfT JOURS.
phinale (i). On donna au savant mathématicien
)a première place vacante ^ aucun fonctionnaire public n'y venant siéger de droit. Fourier ne ftit pas assidu aux réunions de cette société; il la présida cependant, et il y prit sa place dans toutes les séances publiques et dans les circonstances solennelles. Il lui communiquait d'ailleurs, avec une attention marquée, les découvertes nouvelles qu'il apprenait par sa correspondance, et parmi ces communications , je dois mentionner celle qui concerne la théorie des tubes capillaires , découverte &ite par M. de Laplace, et dont Fourier nous remit la notice autographe. Dans une séance publique il lut un Mémoire sur le blanchiment à la vapeur, dont il avait Ëdt répéter les expériences sous ses yeux; et dans une autre séance, également publique , un Discours sur les ■sciences 9 dans lequel il développa cette pensée de Platon : Scientin arnica omnibus , et cette autre pensée, qui est à lui : La science est la propriété commune de tous les hommes. {Docuin, n** viu )
(i) Dispersée par reflet des événements de iSiS et 1816 ,4a Société des sciences et des arts de Grenoble a fourni , depuis , quatre membres à l'Institut, MM.FouriertChampollioolejeune,]fére»ger ( de la Drdme), Berriat St'Prix ;denx correspondants à l'Académie des sciences; un à fAcadémie des inscriptions; on à TAcadémie des l)eaux-arts; et Fourier, nommé secrétaire perpétuel de rAcadciiiir des sciences et membre de l'Académie française, a été élevé aux plu» hauts houneuis ai:a(ieiui(|uc.s i l liilcraircii,
L*i6TPTB ET L» CfiRT TOURS. 29
Ce discours est remarquable par l'élévation
des sentiments, par le bon choix des pensées , et l'auteur en trouvait la source dans sa vive philanthropie : le manuscrit autographe a étéconservéé Parmi les fragments qui ne lurent pas employés dans la rédaction définitive, on trouve aussi quel* ques pensées dignes d*étre recueillies et qui ne me semblent pas avoir encore vieilli; je les transcris ici :
« Si Ton s'estime heureux d'avoir procuré un « bienfait à un seul homme , quelle satisfaction « doit-on éprouver lorsqu'on a pu rendre un a service durable à la société tout entière! »
« Vous voulez connaître l'influence des arts «sur la prospérité des nations? jetez les yeux c sur les contrées du globe où la lumière des t sciences n'a point pénétré : la moitié delà terre « répond à cette question. »
« Qui ne sait point douter ne mérite point dé « connaître. »
a L'homme le plus instruit est le plus circons- « pect dans ses décisions, et le propre de l'igno- « rance est de ne pas hésiter. »
a Pour être indulgent et modeste, il faut seu- « lement comparer ce que l'on sait avec ce que « l'on ignore , et n'avoir point oublié combien de < fois on s'est trompé. »
« Quant aux injures et aux rixes littéraires, « elles sont plutôt dans la société un ridicule
3o L'i^YPTS ET LES CBlfT lODâS.
« qii*un désordre; elles dédommagent la médio* « crité. »
« Cultivons les beaux-arts parce qn*tts adoucis*
a sent le songe de la vie , et qu'ils jettent quelques « fleurs sur le chemin pénible qui nous conduit c tous de la naissance à la mort; qu'ils nous gaa ranlissent des fautes graves de l'oisiveté, et c qu'ils nous consolent des injustices de la for-* « tune. »
Cette dernière pensée était habituellement présente à Tesprit de Fourier : il n'était* point heureux de sa position } il fut du petit nombre des préfets que leur autorité, considérable alors, • n'enorgueillissait pas, et le seul peut-être qu'elle ne distrayait point , suffisamment pour son bon* heur, d'autres pensées ou d'autres vœux. Qu'on n'oublie pas que Fourier, contre son gré, quittait la recherche de ses admirables théories mathématiques pour apposer sa signature sur cinq cent cinquante pauvres budgets de village, et qu'il croyait qu'on l'oubliait à Paris, pendant qu'il mourait de rhumatismes à Grenoble» leur pays natal , disait-il.
Il n^attendatt riesï de l'Empereur; il m*a ouvert son âme sur ce sujet , sans que j'aie pu pénétrer le secret de cette positimi, que personne^ certes , n'aurait soupçonnée. Et si rapprochant quelques autres mots de ses conversations, j'étais entraîné à> SsuM^des conj^ctuveat. je me vepotte-
LiGYPTB ET LES CENT JOURS. 3f
rtis à l'époque où Bonaparte quitta l'Égypte. Gë
départ secret et inopiné irrita bien des esprits; quelques-uns, moins circonspects, maltraitèrent le général en chef par de durs propos; il se forma deux partis dans Tarmre d'Egypte, Je parti de Bonaparte et celui de Kiéber qui lui succédait; Farmée du Rliin , d'ailleurs, ne sympathisait pas précisément en Egypte avec raniiée d'Italie j et Fourier, admirateur respectueux du caractère de Rléber, se déclara peut-être pour lui trop ouvertement. Toutefois je ne pense pas qu'il ait pris quelque part à cette correspondance ofticielie ou volontaire adressée d'Égypte au Directoire exécutif, laquelle était remplie de blâmes et de plaintes contre le général Bonaparte, et qui fut reçue et ouverte par le Premier Consul.
11 n'y avait certes ni inslinct ni volonté d'oppo-* flttion dans le caractère de Fourier; mais la sou* mission sans examen, la flatterie sans inspiration, si menteuse de naissance, lui étaient encore plus antipathiques : Thabitude de Texamen Téloignait de ces pratiques sociales qui naissent de Thabi-* tude de l'irréflexion : on flatte en attendant de raisonner. Fourier ne se baissait résolument que devant Tévidence , et la fécondité comme Téten-^ due de son esprit le portaient sans cesse à la dé* gager, par une discussion polie mais sérieuse f des erreurs et des atitres mauvais principes dont l'ignorance ou l'intérêt l'aurait parfois envelop-*
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pée. Fourîer n'était point disputeur; mais une
mauvaise raison le désobligeait profondémeDt) c'était aussi pour luinine erreur qu'il était porté à combattre pour l'amour de la vérité. Peut-être aurait-il du quelquefois la laisser passer pour Famour de lui-même : il aura ]3eut-étre aussi disputé quelque jour en Egypte avec le général Bonaparte!
Au mois de juillet 1809, Fourier était à Paris
lorsque le pape Pie Yll fut amené, d'un seul trait, du Vatican à la chartreuse de Florence, et delà^ par rurin , à Tliôtel de la préfecture de l'Isère (i). Aux premiers avis reçus à Paris de cet événement imprévu ^ même pour le gouvernement 9 le mi^ nistre avertit Fourier de se tenir prêt à partir dans quelques heures. Lorsque le préfet alla prendre congé et ses instructions, Fouché lui dit : « Votre remplaçant n'est pas très-fort; mais « TOUS pouvez rester, je vais vous débarrasser de « votre voyageur. » Le pape fut en efFet dirigé sur Savone«
(i) Rapport au ministre da la guerlre» par le général Radeti daté de Rome le i3 juillet, à son retour de Florence où il avait remis Sa Sainteté à la i^rande dachesse de Toscane. L'enlève» nient du pape par l'escalade militaire da palais Quirinal, sous lea ordres de ce général, fut entrepris à 3 heures du matin, le 6 juillet. A 4 heures le Saint Père et le cardinal Pacca étaient emmenés de Rome , le général étant sur le siège de leur voiture. On arriva à Florence le S au soir ; on en partit le 9 à 4 heures du matin pour Turin; le 1 5 on dirigea l'auguste prisonnier de turin sur Graioble, où l'avis de cet événement arriva le ao juillet
I^ÉGtVTE ET LES CENT JOUBS. 33
Il s'est élevé quelques rumeurs défavorables k la conduite du conseiller de préfecture qui remplaçait Fourier en une si grave conjoncture; mais que dire et que faire quand une dépêche du prince gouverneur des départements au delà des Alpes vous annonce inopinément le voyage imprévu du chef suprême de l'Église, et qu'à l'arrivée de la dépêche , le vénérable pontife n*est plus qu*à quelques lieues de la ville? Quand aussi le défaut de toute instruction vous laisse ignorer si vous recevesi ou le souverain de toute la chrétienté , ou un illustre prisonnier politique? Dans une position dominée par tant d'iucertitudes 9 le préfet intérimaire fit tout pour allier son respect avec sa responsabilité^ avec le maintien de la tranquillité publique. Il refusa aux grands vicaires de Lyon l'accès auprès du Saint Père : il leur demandait d'attendre deux ou trois jours les instructions du gouvernement. £n toute circonstance, il se montra plein de respect; et si sa haute taille et son Age donnaient peu de grâce à ses manières , ses intentions ne pouvaient être accusées. J'ai vu alors tous les jours l'intérieur de la préfecture ; j'ai dressé dans le cabinet de Sa Sainteté une bibliothèque temporaire composée des livres qu'elle me demanda ; j'ai formé aussi une moins nombreuse collection pour S. Ém. le cardinal Pacca, logé dans un autre hôtd , et j'ai vu partout prévenances, vé-
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nération, soumission même, la responsabilité de rautorité publique réservée. Fourier s'est toujours félicité du hasard qui le préserva de cette rencontre.
Le désir d'être appelé au consei] d'État, afin de vivre à Paris avec le loisir nécessaire à ses travaux scientifiques , n'était point un secret pour ses amis de Grenoble. Monge, Berthollet et Cos<« taz à Paris parlaient de lui, mais l'Empereur ne les entendait point. Ils essayèrent plusieurs foiSf mais en vain. La direction générale des mines, que Fourier aurait considérée comme son bâton de maréchal, iiit donnée à un autre. Ces circonatances portaient naturellement lourier, peutêtre à tort, à ne pas croire à quelque bienveillance de Napoléon, et en ceci les événements politiques n'influençaient point ses pensées : alors l'empereur était heureux dans ses guerres; mais Fourier, j)réoccupé de sa disgrâce, n'imaginait d'autre ressource contre un tel événement que de passer en Angleterre, d'y reprendre l'enseigne^ ment des mathématiques, espérant tirer de son labeur journalier une guinée qui suffirait à toute» ses dépenses.
Mais de plus redoutables orages s'annonçaient pour nous. La victoire avait passé à l'ennemi; la fin de Tannée 181 3 avait mené les étrangers sur nos frontières^ l'empire et l'empereur étaient menacés de leur fin ; les partisans de l'an-
L^tfGtPTE £T LES CENT JOURS. 3S
l^me recnitaient ouvertement pouf* Ini^
les mécontents du nouveau les secondaient, et je me souviens que dans la soirée du jour de Noël >8i3, itn républicain 9 queledépit démoralisa jus«> qu'a le porter à s'honorer du titre et des cruelles ^MictioiXB de prévôt en i8i5, vint nous proposer, A mon frère et à moi, de nous enrôler pour les Bourbons, qui devaient être à Paris et sur le trône ftumois d'avril d'après : nous rimes beaucoup de ce réve, et il se réalisa à jour fixe !
Dans les premiers mois de 1814» la ville de Grenoble lut assiégée par les Autridiiens de Farnée du comte de Bubna. Le général Marcliand commandait la ville avec une faible garnison $ le prince d'Isembourg, Tun des généraux assiégeants, avait servi dans les armées françaises sous lesordres mêmes du général Marchand. Le prince lui écrivit, lui donna la nouvelle des événements de Paris; une convention fut conclue, et les Autrichiens occupèrent la Tille comme auxiliaires du gouvernement royal rétabli dans la personne de Louis XVIIL Le roi fut proclamé à Grenoble avec Fintervention des autorités publiques françaises ; la cocarde blanche fut adoptée : la parole accréditée de Fourier contribua singulièrement à cette transmutation de gouvernement. On répandit aussi que le roi donnerait, en bonne forme ^ avec le concours de la nation , une charte cons* titutionnelle, et les politiques de Grenoble ^i**
36 jUarm m m cm jouiis.
rentséduits par cette bonne nouvelle. La propriété et le commerce y virent la fin de guerres inoes»
santés y et calamiteuses à la prospérité publique; les bommes timides ou indifférents obtenaient enfin la paix, le repos ; et les masses populaires ne s'émurent point. f!ourier n*eut d'autres frais à fisiire que ceux d'une proclamation ! mais il fîit habilement secondé par les autres fonctionnaires éminentSi particulièrement par le maire de la ville , le baron Renauldon : ses longs et honorables services lui avaient concilié le suffrage et la confiance de toutes les classes de la population* Toutefois, ces événements extraordinaires jetèrent momentanément le préfet ^ourier dans rembarras le plus imprévu. Napoléon se rendant à nie d'Elbe, devait passer par Grenoble. Fourier en reçut l'avis inattendu, et fit tout disposer comme une telle circonstance lui parut l'exiger. Les appartements d'honneur de la Préfecture furent préparés; la garde nationale fîit avertie, tout était prêt, mais Fourier ne Tétait point} son embarras était extrême et douloureux. Gomment allait-il se tenir devant Napoléon encore enveloppé d'une vapeur d'autorité souveraine , mais allant) ou bien conduit, dans ses nouveaux États, dans l'Ile où l'Europe, en apparence respectueuse , mais usant réellement des droits du vainqueur,lereléguaitparjouméesd'étape comme un prisonnier de guerre? Je ne saurais dire la
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multiplicité , la diversité , l'opposition des pensées qui obsédaient Fourier dans cette circonstance
réellement cruelle pour lui ; il demandait Tavis de ses plus intimes : sutvez4e, lui dis-je. Cette pensée le frappa, l'émut visiblem^t; il ne parla plus» C'était le matin même du jour où l'empereur arrivait; les postes étaient placés aux approches de la ▼ille, la garde nationale était sous les armes ; j'étais de service dans l'intérieur de la préfecture; un oourrier de retour de Lyon arrive vers midi; je l'introduis, moins comme caporal de tour que comme habitué dans la maison ; Fourier lit la dépêche, et me dit bien froidement, mais avec un grand sentiment de lassitude : « L'empereur pren* dra à Bourgoin la route du midi; il ne passe pas à Grenoble, tous pouvez l'annoncer. » U expédia les ordres nécessaires, et voulut demeurer seul le reste de la journée. Il avait obtenu le changement del'itinérairedeNapoléonpar sesvives instances, et par ses représentations au sujet de l'état exalté de l'opinion de la ville et du département, mécontents du traitement £ût à l'empereur et à sa Ëimille : mais ce succès lui fit mal , car il ne l'avait pas espéré.
Peu de temps après il alla présenter ses devoirs à madame la duchesse d'Angoulême qui était à Lyon; il fit un discours dans lequel le mot alors à la mode, celui de légUimUéy fut habilement encadré, et quoique sans acception politique, les cour-
38 L'iGTPTK ET LES CENT JOURS.
ÛBKOB ii*nooiitentèrait; ils aocréditèreot Fourier
auprès de la princesse, et il conserva sa préfecture.
Ce n'est pas qu'il n' existât à Grenoble, comme dans d'autres lieux , une opposition au gouveriietneut des Bourbons , née de la crainte d'une contre- révolution ; cette crainte était fortifiée, accrue par les actes de Fautorité publique qui condamnaient le passé, et bien plus encore par les imprudences et les menaces des partisans passionnés ou intéressés de la res* tauration. Mais les sentiments modérés de f'ou-» rier aidèrent à accréditer toutes ces nouveautés; il y eut des fonctionnaires nouveaux , mais aucun des anciens ne fut révoqué $ on ne changea réel-» lemènt que la cocarde , les drapeaux, les sceaux ^ les livrées et le protocole officiel.
On peut expliquer par cette permanence des anciens fonctionnaires cette transition si facile à tant de choses nouvelles, etea particulier l'accueil réellement universel qui fîit bât à Monsieur comte d'Artois } le prince passa deux jours à Grenoble au mois d'octobre i8i4- Monsteur occupa l'hôtel de la préfecture, et fut frappé de l'esprit, des manières, des attentions et de la gracieuse habileté du préfet Fourier.
S. A. R. le traita avec une distinction marquée, et malgré la diversité des événements, le prince ne lui retira jamais sa bienveillance. Fourier obtint un assez grand nombre de décorations
l'égtpxe et les cun jours. 39
pour des fonctionnaires fort méritants : il se prêta
aussi à quelques ûiveurs, incontestablement; mais si Monsieur avait approuvé toutes les propositions du préfet, plus de services recommandables auraient été récompensés par cette distinction* Il y eut dans les trois listes de Fourier, et à ma parfaite connaissance, douze noms de rayés de la main du prince) et deux autres qui furent qoutés. Dans les noms ef&cés se trouvèrent ceux de quelques fonctionnaires que leurs services auraient dû prot^r; on ef&ça aussi les noms de plusieurs émigrés rentrés sous l'empire , et qui n'avaient pas encore mérité, en 1 8149 la récompense qu'ils obtinrent en i8i5 et en 1816, non pas pour avoir marché contre Bonaparte (i), mais pour la violence de leur concours aux brutales réactions qui suivirent lés cent jours. Fourier eut sans doute de bonnes raisons pour présenter ces personnes, et le prince également pour les refuser. Je puis, sans indiscrétion, ajouter que le malheureux Didier fut frappé du même refus, quoique émigré d'abord, Tun des promoteurs du camp de Jalès , alors membre du conseil de ville , du conseil général , ancien commissaire secret et breveté des Bourbons, et ayant aidé
(i) Le général Ernouf, à la tète d'un des corps de l'armée royale du raidi en t8i5, remarquait que pas un seul genlilhomme dauphinois ne s'était réuoi à celle arméet {Moniteur du la avril iai5, page 4i5, col. 3^)
4o L'iiGYPT]
à diriger fiivorabl
la restauration.
Les cent jours Tinrent bientôt après : à cette époque mes rdations a^vec Fourier étaient moins intimes, moins fréquentes, quelqu'un s'était mis entre lui et moi : il n'y avait plus pour nous d'entretiens confidentiels de plusieurs heures, où , enfermés dans son petit cabinet qui était chauffé en toute saison par un grand poêle, Fourier parlait de tout longuement et H découvert, des choses anciennes et des nouvelles, des morts et des vivants ; deses amis avec cordialité, des sots avec une ironie mortelle, de l'Égypte avec passion, des circonstances les plus minutieuses de sa vie tant qu'elles avaient trait à ses travaux scientifiques, de sa position avec amertume, de son avenir avec ime morose incertitude, des savants de Tanti* quité, persécutés ou malheureux, avec un intérêt bien vif et mêlé d'une teinte évidente de personnalité, enfin bien peu des affaires publiques, moins encore de Napoléon. Et quant aux affaires ordinaires, malheur dans ces occasions-là à tout importun, malheur surtout au dossier qui réussissait à pénétrer dans ce cabinet scientifique, par l'adresse d'un valet de chambre séduit aux instances d'un chef de bureau : le dossier le plus kvorisé n'en sortait que tout couvert de figures et d'hiéroglyphes algébriques.
11 est certain que Fourier parlait avec plaisir
ï!Éofwtn wt us cm loinis* 4'
d'an saint de son nom et de sa fiAnille, le bienheureux Pierre Fourier, surnommé le père de
iVlatincourt , fondateur de Tordre des religieuses chanoinesses chargées de r^[iandre l'instruction parmi les jeunes filles , et qui mourut en i64o. Il me sut quelque gré de lui avoir procuré le portrait du saint homme béatifié par le pape Innocent X, et son histoire, énumérant ses miracles, imprimée plusieurs fois en français et en latin, à Paris et à Augsbourg.
Fourier montra le portrait du bienheureux au roi d'Espagne Charles lY, amené aussi par les révolutions , comme les papes Pie YI et Pie YII , dans rhotel de la préfecture à Grenoble. La nécessité de se tirer d'un grand embarras, et non pas la vanité, inspira cette démarche singulière à Fourier. Il avait fiiit meubler avec les soins les plus attentif , les plus prévoyants, les appartements du roi et de la reine d'£spagne ; mais à rheure du coucher, le roi fit demander à Fourier de lui prêter son crucifix; on avait oublié
roi ; il était onze heures , il fallut courir à l'Église voisine qui était fermée, et en attendant Fourier alla porter ses excuses au roi sous la protection de son saint arrière-grand-oncle.
Sa maison était la plus agréable de la ville, toutes les classes s*y trouvaient réunies , également bien reçues. Il ne visitait que les princi-
4d VinWTE BT 1MB CINT.JOimS.
paiik fanctionnaires publics, et au premier rang des autres maisons , en bien petit nombre , qu'il
fréquenta, on doit placer celle de la grande ftmiUe Périer, si honorée d'abord pour les nombreux avantages qu'avaient procurés à la pro- Tïnce deDauphiné les vastes manufactures qu'elle y créa, et depuis, à jamais illustrée par les services éminents que la France a reçus de MM. Casimir et Augustin Périer, dont la vie sera, pour leurs frères et pour leurs descendants, une source de mémorables exemples qui ne resteront point stériles. Fourier était aimé et honoré par cette famille puissante, et il la retrouvait également affectueuse à Paris et à Grenoble. . Pour les aifiûres du département, M. Augustin Périer fut en effet la personne que Fourier consulta avec le plus de confiance, et de laquelle il reçut les meilleurs avis, car ce n'était pas trop d'un si utile concours pour le succès des grandes entreprises d'utilité publique, d'un inté* rét supérieur pour la France entière, dont le préfet de l'Isère eut à ^^occuper, et qui exigèrent de Fourier le zèle, la science de l'adm^* nistrateur expérimenté, avec toutes les lumières du profond géomètre. £t l'on ne saurait méconnaître cet intérêt supérieur dans le dessèchement des marais de Bourgoin, la route d'Italie par le Lautaret au travers des montagnes du Briançonnais y un pont sur le large torrent du Drac, l'or-
L^GTPTB ET ÏM CEBIT fOUWi. 43
ganisation légale des chemins vicinauz, ace»
soires aocidenteb, si f on veut y aux occupadon» habituelles du préfet d'un département donlTad* ministration embrassait des objets aussi variés que Fest la nature même de son sol, cdle de sa temp^ rature et de ses productions; qui touche par un point aux glaciers des Alpes et par le point op posé aux plaines sablonneuses du raidi ; qui est inondé à Test par les eaux des montagnes et sté^ rile à l'ouest par l'impossibilité d'un système d'irrigations.
C'est quand il était Uvré à tant desoins divers que Fourier entreprit
i" Son Mémoire sur la chaleur ;
a« Sa Préface historique de la Description de l'Egypte;
3^ L'étude des zodiaques égyptiens.
Je vais raconter, comme témoin oculaire, l'histoire de ces mémorables redierches, qui suffiraient sans doute à plusieurs bonnes renommées scientifiques«