CHAPITRE VI
Fourier. Préface historique de la Description de l'Égypte. Histoire littéraire de cet ouvrage. Première rédaction communiquée à l'Empereur. Deuxième rédaction officielle, corrigée et mutilée dans sa troisième rédaction. :
| L'idée et le projet de réunir dans un seul ouvrage tous les matériaux concernant l’état ancien et l’état moderne de l'Égypte, ramassés par l’Institut du Kaire et par les deux commissions des sciences et des arts qui furent chargées, d’après l’ordre du général en chef Bonaparte, donné le
27 thermidor an VII (14 août 1799), d’explorer la contrée sous ces deux rapports, remonte au premier frimaire an VIII (22 novembre même année). Les deux commissions étaient de retour au quartier général du Kaire, et Kléber, qui commandait en chef, écrivait à l’Institut d'Égypte en ces termes :
« On ne peut qu’applaudir à l’activité surpre- « nante, à l’union qui a régné et au partage bien « entendu des travaux entre les membres des « deux commissions, et surtout à l’idée vrai- « ment libérale et patriotique de confondre tant « de belles choses dans unseul et grand ouvrage, «et de déposer les objets qui en sont suscepti- « bles, dans les collections nationales.
« Ceux des Français qui, avant la formation « des commissions, ou pendant leurs recherches, « ont visité la Haute-Égypte sous le rapport des « sciences, des arts, ou qui en ont allié l’étude « à d’autres occupations , doivent aussi se réunir « aux commissions ; car l’objet est le même, celui « de recueillir pour répandre l'instruction et « concourir à élever un monument digne du « nom français.
« Je désire en conséquence que l’on prenne « des mesures promptes pour assurer la rédaction « des différents travaux, pour distribuer les mas-tières, et désigner celui qui sera chargé d’or- «donner l’ensemble de ce beau travail et d’en
« lier toutes les parties. L'Institut sentira la né- « cessité d’une introduction générale partant « d’un seul jet. »
Et les deux commissions réunies avec l Institut, désignèrent Fourier d’un vote presque unanime pour réunir et publier la collection des travaux (1). |
Le 18 messidor suivant (23 juin 1800), Kléber fit connaître l’ensemble de ces mesures au Directoire exécutif déjà remplacé par le gouvernement consulaire. C’est dans la même lettre qu’il annonce deux choses également difficiles à réaliser : d’abord, que la plus grande partie des membres des deux commissions allait se rendre en France; et ensuite que les auteurs de la collection projetée trouvaient, dans l'association qu’ils avaient formée, les moyens de subvenir aux frais de la publication (à).
Le retour de l’armée d'Orient en France fut l’occasion de dispositions nouvelles. Le gouver-
(x) Délibération du 3 frimaire an VIII (24 nov. 1799).
(2) Ceci se rapporte à une convention passée par les membres de la Commission des Arts avec Hamelin qui intervenait dans la publication de la collection générale des observations déjà réalisées. Le général Kléber avait sanctionné cette convention. Mais à la fin du septembre 1800 le général Menou rejeta un arrangement qu’il considérait comme déshonorant pour la république à qui appartenaient tous ces travaux, et qui devait en conséquence se charger de l’exécution du grand ouvrage ainsi que de récompenser magnifiquement les auteurs. (Lettre de Menou au Premier Cousul, du Kaire, lé à vendémiaire an IX.) |
nement français, dont le chef, le premier Consul, mettait au premier rang dans ses affections et les soldats et les savants naguère les compagnons de ses glorieux exploits en Égypte, se chargea de la publication de l'ouvrage projeté, ordonna qu’elle serait faite aux dépens du trésor public, conserva aux Collaborateurs les traitements dont ils avaient joui en Égypte , et leur attribua tout le produit de la vente de l'ouvrage (1). En l’année 1809, l'Empereur distribua entre tous les collaborateurs une inscription de vingt-trois mille francs de rente cinq pour cent.
Fourier fut chargé « de former la liste des « personnes qui devaient composer l'assemblée « des savants et artistes revenus d'Égypte; et tous « les membres de l’Institut du Kaire devaient en « être, excepté ceux qui ne pouvaient en aucune « manière concourir au travail exigé (tels que « Tallien) , etc. (2). »
La réunion fut formée et Fourier élu de nouveau pour rédiger le discours préliminaire du grand ouvrage qui devait porter le titre de Description de l'Égypte.
Je ne sais si quelque écrivain , traitant une de ces questions qui dominent, parfois, dans l’histoire universelle des découvertes humaines, fut
(r) Arrêté des consuls, en date du 17 pluviôse an X (6 février 1802).
(2) Lettre de Monge à Fourier.
jamais occupé et préoccupé de son sujet autant que Fourier le fut de la rédaction de ce discours : maisilestavéré que le mérite éminent de l'ouvrage a justifié l’auteur de ses sollicitudes journalières, et l’a dédommagé des longs jours et des recherches infinies qu’il consuma à sa composition.
J'ai vu jeter sur le papier la première phrase de ce discours et je l’ai vu finir. Je puis donc accorder ici quelques lignes à l’histoire d’un ouvrage qui a pris et qui conservera un rang élevé dans notre littérature. Et d’ailleurs il est si rare qu'un sujet fécond en hautes pensées , en grandes vues, en merveilleux souvenirs, un sujet qui renferme en lui l’histoire primitive de l’homme et de tous les arts de la civilisation, s’offre à la plume d’un écrivain élégant et correct, dont le goût perfectionné par l'étude attentive des meilleurs modèles, les dépasse quelquefois ; dont l'esprit, façonné aux impérieuses acceptions des signes de la langue des calculs, sait lui emprunter la rigoureuse propriété des mots signes de ses idées, et trouvant dans ses propres inspirations les règles de leur meilleur arrangement, révèle du même trait à l’art d'écrire de nouveaux préceptes et des secrets nouveaux!
Si j'indique ici les labeurs extraordinaires auxquels Fourier se condamna à l’occasion de son discours, c’est pour rappeler combien sa mission lui paraissait solennelle : il lui fallait plaire
à l'Empereur en lui racontant sa vie de général qui l’avait porté au consulat et élevé du consulat à l'empire; le public attendait beaucoup de Fourier ; ses compagnons du désert l'avaient fait leur historien, et lui-même était pour son ouvrage le plus difficile de tous les juges.
Fourier lut tout ce qui avait été écrit sur l'Égypte par les Grecs, les Latins, les Arabes, par les savants et par les voyageurs des temps modernes. Il chargea un secrétaire de confiance, de chercher et signaler, au moyen d’un fichet, tous les passages où le mot Égypte était imprimé dans les trente-cinq volumes in-folio de l’Encyclopédie; et ce ne sera pas assez peut-être pour faire connaître jusqu'où se portaient ses scrupules au sujet de l’acception d’un mot ou de sa véritable orthographe, de rappeler que mon frère fut obligé d'écrire une espèce de mémoire, nourri de passages originaux et d'exemples ayant autorité, pour convaincre Fourier qu'il avait raison d'écrire avec À le mot Fathimites : il avait eu longtemps sur cette lettre des doutes qui le fatiguaient. Ajoutons que, lorsque son discours lui parut à peu près terminé, il en fit relever tous les mots, et il fallut vérifier s'ils étaient tous régulièrement employés avec l’acception consacrée par le dictionnaire de l’Académie. Fourier qui, par quelques heureuses innovations, avait bien rendu au dictionnaire autant qu’il en avait
reçu, n’en fut pas moins, comme on le voit, fort respectueux envers l'autorité légitime exemple bon à citer sans le moindre risque de contagion.
Il s'était fait aussi , après de müres réflexions, quelques règles dont il ne s’est point écarté. Dès qu'il eut conçu et arrêté le plan général de son discours, il en détermina toutes les parties, et il écrivit chacune d’elles séparément, remettant à un autre temps le soin de les lier par des transitions tirées du sujet même. Il y avait dans cette conception une régularité mathématique, le discours entier se décomposant en six sections principales renfermant trente-six articles qui composent, par leur ensemble, le tableau de l’Égypte ancienne, les motifs de l’expédition française, l’objet et le plan de l'ouvrage publié, et une conclusion générale, où les temps anciens et modernes sont rapprochés dans des vœux généraux pour la régénération de l'Égypte, évoquée enfin de ses nécropoles par la gratitude des nations de l’Occident.
Si de ce plan général du discours, nous portons notre attention sur des détails d’exécution littéraire, nous y remarquerons l'exclusion attentive des termes techniques, résolution aventureuse peut-être au sujet d’un écrit où les bienfaits des arts devaient être souvent rappelés en opposition aux souvenirs de la barbarie. À l’exception des
noms des généraux en chef de l’armée d'Orient. aucun autre nom n’y est écrit. Les chefs des divers services publics, militaires et civils, sont honorablement désignés, et voilà tout; mais leur éloge ne demeure pas anonyme, car l’histoire reconnaissante remplira facilement cette lacune qui n’a pas été un oubli.
Après la légitimité des mots, venait l’euphonie avec toutes ses exigences : j'avais été investi du privilége de lire à haute voix devant l’auteur les parties rédigées ; une fausse intonation ,-une fausse mesure, excitait de douloureuses exclamations. J’ai fait de nombreuses répétitions et j'étais assez bien préparé, quand arriva le jour de la lecture générale : ce fut le 28 juin 1809. Fourier s'était retiré dans une maison de campagne, située à deux lieues de Grenoble, et inaccessible aux voitures ; il avait mis réellement, comme il le disait, entre lui et les distractions mondaines un torrent, celui du Drac, qu'on ne passait qu'en bateaux. Ce lieu se nommait Beauregard, territoire de Pariset : j'en recevais fréquemment des nouvelles, et j'en revenais chargé de recherches et de vérifications, toujours reçues et employées avec confiance : j’ai sous la main quelques-unes de ces notes écrites à Beauregard.
« Aristarque de Samos a proposé le mouve- « ment de la terre ; il a été accusé d’impiété par « le stoicien Cléanthe. Vérifier les passages
« originaux relatifs à ce fait, et voir Bailly, His- « toire de l'astronomie moderne. »
« Anaxagore soutenait plusieurs points du « système du monde, et ses opinions astrono- « miques l’ont exposé à l’accusation d’impiété. « Vérifier dans Diogène Laërte, Plutarque, etc. »
« Un savant avança l'opinion des antipodes et « fut repris à cet égard par le pape Zacharie. « Vérifier idem. » | |
« Diversité des chronologies des Écritures.
« Consulter une dissertation dans Lenglet Du- « fresnoÿy; le père Pezron; l'opinion de saint « Jérôme, de saint Augustin; les commentaires « de dom Calmet sur la Bible. »
« Énumération des opinions astronomiques « attribuées aux Égyptiens. »
« Énumération des écrits qui ont été récemment publiés contre l'ancienneté de l'Égypte. « Rassembler ces écrits. »
« Opinion des anciens sur l'ancienneté de « l'Égypte. Il faudrait rassembler les citations « relatives à cette antiquité, prises dans les au- « teurs grecs et latins, Platon, Cicéron, etc. Con- « sulter Fréret, Défense de la chronologie. » .
On peut assurer qu’il n’y a point dans la belle composition littéraire de Fourier, une seule phrase qui n’ait pas été étudiée dans chacun de ses mots, comme ces mots le furent dans leur “exact rapport avec la pensée qu’ils doivent expri-
mer : et l’auteur de la Préface historique était du petit nombre des écrivains qui pensent que le temps est un élément nécessaire de toute chose pour être bonne et durable.
On a dit cependant de ce discours qu’il est presque aphoristique , abondant en assertions, en sentences admirablement exprimées, dépourvues de toute démonstration. Fourier n’oublia jamais qu’il écrivait un discours, dont le style devait répondre à ses hautes pensées, la diction au sujet grave et brillant de l’ouvrage, et que, sans rien emprunter de l’art oratoire, son langage devait être digne de la noble mission qu’il avait reçue et des glorieux souvenirs qu’il devait retracer. Il se proposait en même temps de donner plus tard ce qu’on lui demandait : ses manuscrits existent en bon ordre; une édition expresse de sa Préface historique, suivie de notes et de développements justificatifs, aurait mis en toute évidence les nouveautés historiques annoncées dans ce discours.
Lorsqu'il le jugea presque terminé, Fourier se rendit à Paris dans l'automne de l’année 1809. Il savait que l’empereur voulait voir son travail; les vues politiques, la relation des événements militaires devaient obtenir son approbation.
Près de dix années avaient passé sur les nouvelles doctrines historiques transportées d'Égypte en Europe; le chef suprême du gouvernement
8a L'ÉGYPTE ET LES CENT JOURS.
français, qui s’était déclaré vrai croyant en Égypte, s'était fait aussi fidéle croyant en France; les clameurs étaient bruyantes à Rome, à Genève, et à Paris contre l’antiquité égyptienne; de vives polémiques attiraient lattention publique, et des circonstances si diverses n’avaient pas été sans influence sur le travail de Fourier : en peu d'années, des idées, des mots et des phrases de. son discours avaient déjà vieilli : ce fut pour lui un surcroît inattendu de préoccupations.
La copie de ce discours lui est demandée pour l’empereur; il essaye des copistes, et se décide à leur substituer une copie imprimée.
L’imprimerie impériale seconde activement ses vœux; je concours à la révision des feuilles, et l'ouvrage entier, qui reçut un titre tout nouveau, celui de Préface historique, produisit quarantedeux feuilles, format in-folio large, en gros caractères; il fut tiré de chaque forme rois bonnes feuilles simples, qui font de la préface historique, première rédaction, une édition tirée à trois exemplaires ; on n’en connait même plus que deux.
Un de ces exemplaires fut cartonné en vert pour l’empereur, qui le lut, et le garda longtemps sur son bureau. Le comte de Montalivet, ministre de l’intérieur, essaya plusieurs fois de le reprendre ; mais tout en lisant autre chose, l’empereur retenait le volurae én posant sa main dessus. Fourier
fut averti enfin que le général en chef de l’armée d'Égypte était satisfait; il apprit avec plus de confiance qu’un jour était fixé pour lui rendre son ouvrage, dans le cabinet même de l’empereur. Ce fut alors qu’il reçut des avis dont il profita, et qui sous la plume de Fourier ont praduit la seconde rédaction de ce discours, celle qui sert d'introduction à la Description de l'Égypte, dont la première livraison fut publiée en 1810.
Le texte de cette préface, sous ces deux formes successives, montrera , si on les rapproche attentivement , ce que Napoléon fit supprimer de la première, ce qu’il fit ajouter à la seconde : toutes les volontés de cet homme touchaient au. repos du monde, sa parole comme son silence.
Je possède l’exemplaire du premier discours, lu par l’empereur ; sur les marges et dans son texte se révèlent les décisions napoléoniennes; une phrase est supprimée, ici, parce que les Anglais en abuseraient auprès de la Porte Ottomane; là, parce qu'elle alarmerait l’Europe en faisant redouter des projets qui n’existaient point. Une addition énonce de meilleurs motifs de l’invasion de l'Égypte; une autre doit la faire excuser en vue des véritables intérêts du sultan et de l'Europe continentale : on veut absolument persuader au monde entier que l'expédition française fut entreprise dans l'intérêt même de la
cour Ottomane; et l’effet réel de tant d'efforts, trop renouvelés dans le désir d’atteindre ce but imprévu, c’est de rendre cette tentative trop évi-
dente et de la faire considérer comme un trait de tardive habileté. J'ai conservé religieusement les traditions de cette censure souveraine et légitime , qui imposa à Fourier l'obligation de retoucher son discours, sinon dans son ordonnance générale, du moins dans les parties qui intéressaient directement les vues du gouvernement : on sait bien que par ce remaniement, Fourier ne gâta point son ouvrage.
L’approbation de l’empereur fut pour Fourier comme un bienfait inespéré; peu s'en fallut qu’il nele prit pour une grâce; il n’en reçut aucune récompense.
Consulté sur les indemnités que méritaient les collaborateurs du grand ouvrage, il ne parla jamais de lui et ne mit son nom dans aucune liste. L’empereur lui dit à ce sujet : « Vous vous êtes oublié, mais j'y ai pensé. » Fourier apprit en effet qu’il était porté sur les listes pour une rente perpétuelle de douze cents francs : il écrivit à l’empereur pour demander d’être rayé, pria M. de Montalivet de solliciter pour Jui, renouvela ses instances auprès de Napoléon qui, enfin, écrivit à la marge du placet de Fourier : Accordé. Fourier en fut heureux, mais c’est
Ja seule fois sans doute, dans l’histoire volumineuse des pétitionnaires , que le mot Accordé a cette acception négative et économique.
Je remis de la part de Fourier un exemplaire de son discours à Millin, qui en fit un très-bon extrait dans le Magasin encyclopédique ; et un autre exemplaire à M. de Fontanes. L’illustre académicien , grand maître de l’Université, écrivit à Fourier une lettre dont on a déjà cité quelques extraits; voici son contenu tout entier :
« Je ne doute pas, Monsieur, que le travail « qu'on prépare sur l'Égypte ne soit digne des « savants qui l’exécutent, et du monarque qui « l'ordonne; mais, en attendant, j'ose vous dire que votre discours préliminaire est à lui seul un beau monument. Vous écrivez avec les grâces d'Athènes et la sagesse d'Égypte. Tout est élégant et grave dans votre style, et il y a longtemps que je n’ai rien lu d’aussi bon et d’aussi « solide. Je ne vous fais point de compliments; « je vous exprime ma pensée tout entière, et Je « vous l’écris après une seconde lecture qui m’a « fait encore plus de plaisir que la première.
« Recevez, Monsieur, tous mes remerciments, « et l’assurance de ma plus haute considération. « FONTANES. »