‹ Fourier et NapoléonChapitre 17 sur 32 · TEXTE DE LA PRÉFACE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

TEXTE DE LA PRÉFACE HISTORIQUE

Première rédaction, jusqu'ici inédite, et commnniquée à l’empereur. Changements, suppressions et additions qu'il ordonna. Notes et éclaircissements de l'éditeur.

L'Égypte, placée entre l’Afrique et l'Asie, et communiquant facilement avec l'Europe, occupe le centre de l’ancien continent. Cette contrée ne présente que de grands souvenirs ; elle est la patrie des arts et en conserve des monuments innombrables ; ses principaux temples , et les palais que ses rois ont habités, subsistent encore, quoique les moins anciens de ces édifices aient été construits avant la guerre de Troie (1). Homère, Lycurgue, Solon, Pythagore et Platon , se rendirent en Égypte pour y étudier les sciences, la religion et les lois. Alexandre y fonda une ville opulente, qui posséda longtemps l'empire du commerce, et qui vit Pompée, César, Marc-Antoine et Auguste, décider entre eux du sort de Rome et du monde entier. Le propre de ce pays

(x) Il y a à Thèbes des édifices antérieurs à la guerre de Troie; il en existe aussi d'époques bien postérieures à cet événement qui appartient aux temps fabuleux des a nnales de l'Occident.

est d’appeler l’attention des princes illustres qui règlent les destinées des nations.

” Il ne s’est formé, dans l’Occident ou dans l’Asie, aucune puissance considérable qui n’ait porté ses vues sur l'Égypte, et ne l’ait regardée. en quelque sorte, comme son apanage naturel. Tous les grands événements qui ont influé sur les mœurs, le commerce et la politique des empires, ont ramené la guerre sur les bords du Nil. On peut remarquer que les Perses, les Macédoniens, les Romains, les Arabes et les Ottomans, s’emparèrent de cette province, aussitôt après qu'ils se furent élevés au-dessus des peuples contemporains.

La religion avait autrefois inspiré à nos rois le désir d’entreprendre cette conquête, dont dépendait celle de la Palestine. Plusieurs princes croisés , et le pape Innocent IIT, fondateur de la puissance politique de Rome, avaient déjà fait de grands efforts pour exécuter ce projet. Un des ministres qui connurent le mieux les intérêts de l’Europe, le cardinal Ximénès, l’avait renouvelé. Les rois qui ont gouverné le Portugal, l’Angleterre et l'Espagne avec le plus de sagesse et d'éclat, s'étaient alliés dans le même dessein. Le célèbre Leibnitz s'était longtemps occupé de cet objet, et l’on a conservé les mémoires dans lesquels il exposait à Louis XIV les avantages que cette conquête promettait à la France (1).

(x) Le mémoire adressé par Leibnitz à Louis XIV est de l’année 1672. Ce mémoire demeura généralement inconnu même aux historiens du philosophe, jusqu’en 1795. Après la glorieuse campagne des Français en Égypte, l'éclat de cette entreprise politique, importun à nos ennemis, les porta à dire dans un pamphlet anglais que Bonaparte avait pris ses inspirations, non dans son propre génie, mais dans le mémoire de Leibnitz. Il est aujourd’hui certain que Napoléon ne connut l’ouvrage de 1672 que par la copie abrégée que le général Mortier, commandant en chef à Hanovre, pour la république française, en adressa au premier consul le 11 thermidor an XI (30 juillet 1803.)

Ce fut aussi par l’ouvrage de Mangourit, Foyage en Hanovre,

Bossuet écrivait dans le même temps sur l'histoire universelle, et, après avoir rappelé les premières institutions et la splendeur de l'Égypte, il ajoutait ces expressions remarquables : « Maintenant que le nom du Roi pénètre aux parties « du monde les plus inconnues, et que ee prince étend « aussi loin les recherches qu’il fait faire des plus beaux ou- « vrages de la nature et de l’art, ne serait-ce pas un digne « objet de cette noble curiosité, de découvrir les beautés que « la Thébaïde renferme dans ses déserts, et d'enrichir notre « architecture des inventions de l'Égypte? »

Le vœu de cet homme illustre a été rempli pendant la durée d’une guerre mémorable, dont l'Égypte est devenue tout à coup le théâtre. On se rappelle l'impression que causa dans l’Europe l’étonnante nouvelle de l'expédition des Français en Orient. Tandis que l'Italie retentissait encore du bruit de ses triomphes, celui de qui la France attendait ses destinées , et dont le rang auguste était déjà marqué par la gloire et la reconnaissance, résolut de porter ses armes en Égypte. Ce grand projet, médité dans le silence, fut préparé avee tant d'activité et de secret, que la vigilance inquiète de nos ennemis fut trompée; ils apprirent presque dans le même temps, qu'il avait été conçu, entrepris et exécuté. Il était déterminé par la nécessité de garantir notre commerce des

publié à Paris en 1805, que Fourier apprit l'existence du mémoire de Leibnitz. Je le certifie avec une pleine connaissance des circonstances relatives à ce fait historique, et aucun des savants de l’armée d'Égypte ne fut en ce point plus instruit que Fourier : le projet de Leibnitz fut certainement ignoré du général Bonaparte méditant la conquête de l'Égypte. Dans la deuxième rédaction de son ouvrage, Fourier a refait en ces termes Îa phrase à laquelle cette note se rapporte : « Le célèbre Leïibnitz, « né pour toutes les grandes vues, s'était occupé de cet objet, « et il avait adressé à Louis XIV un ouvrage étendu, qui est resté « inédit, dans lequel il exposait les avantages attachés à cette a conquête, » os

atteintes injurieuses que les beys ne cessaient de lui porter; et l’on avait l'espoir de se concilier avec la cour Ottomane, en lui offrant , dans le résultat même de cette expédition , une augmentation de revenus et d'autorité. Quelque diffieulté que présentät cette négociation, on en attendait une heureuse issue, parce que le succès devait être très-favorable à l’intérét commun des deux nations alliées. En effet, l’établissement et le concours d’une puissance européenne auraient développé rapidement tous les avantages attachés à la possession durable de l'Égypte.

Cette contrée, qui a transmis ses connaissances à tant de nations , est aujourd’hui plongée dans la barbarie : plus elle est favorisée par sa situation géographique et par l'extrême fertilité du territoire, plus les bienfaits des lois et les secours des arts lui sont nécessaires. Défendue autrefois par des milices nombreuses, formées de ses propres guerriers, elle était alors redoutable aux États voisins (1); mais elle a perdu depuis longtemps , avec ses institutions, son indépendance, ses lumières, et même jusqu’au souvenir de sa première grandeur. Elle n'a cessé, depuis cette époque, d’être soumise à une domination étrangère. Toutes les révolutions qui ont agité l’Europe et l’Asie, lui ont donné de nouveaux maîtres, et ont amené ses peuples au dernier degré de l’abjection et du malheur.

Elle obéissait, sous ses premiers rois, à des maximes invariables; une sagesse persévérante veillait au maintien des lois, des coutumes et des mœurs ; tout y inspirait le soin de l'avenir, et portait à entreprendre des ouvrages immortels. Elle gémit aujourd'hui sous l’autorité la plus arbitraire et la plus imprévoyante qui aït encore existé sur la terre;

(x) Les monuments encore subsistant sur le sol de l'Égypte, et qui rappellent sans équivoque les victoires des anciens Pharaons sur les populations de l’Asie et de l’Afrique, servent de preuves an fait historique rappelé dans cette phrase.

comme si ce pays était destiné à connaître les états les plus contraires de læ société humaine. IL a civilisé l’ancienne Colchide, si l’histoire des temps reculés ne nous induit point en erreur, et ce même climat lui envoie aujourd’hui des princes farouches (1) qui oublient leur famille et leur patrie, repoussent leur postérité, et vivent au milieu d'esclaves ingrats et rebelles, qu’ils ue peuvent contenir. Dépourvus de prudence et de lumières , ils ne savent point affermir leur pouvoir, et se hâtent d'en jouir. Ils oppriment toute industrie, abandonnent ou détruisent les canaux et les monuments publics ; les sables envahissent les terres propres à la culture; les habitations sont menacées par les brigands qui habitent les déserts. L'homme est condamné, dans les campagnes, à un travail ingrat, dont les fruits ne doivent point lui appartenir ; partout il est en proie à l’injustice, à l’opprobre, à la famine ; aux maladies contagieuses.

Le sort de ce peuple serait plus tolérable si l'autorité de ses chefs devenait fixe et héréditaire : mais la politique ottomane prévient ce changement; elle suscite entre ces étrangers des inimitiés et des trahisons qui les affaiblissent, les isolent, et leur ôtent les moyens de persister dans une indépendance absolue. Elle oppose en même temps l’audace de cette milice aux tentatives ambitieuses des pachas. Au milieu de ces révolutions, l'autorité du souverain est toujours méconnue; elle ne s'exerce que pour diviser les maîtres de l'Égypte : mais elle ne peut ni assurer l’envoi des tributs, ni protéger les peuples, ni garantir l'exécution des traités de commerce avec les puissances européennes. Ce sont ces dernières circonstances qui donnèrent lieu à l'expédition mémorable des Français : mais le héros qui la dirigea, ne bornait point ses vues à punir les oppresseurs de notre commerce; il donna au projet de cette conquête une élévation

(1) Les Mamlouks.

et une grandeur nouvelles, et lui imprima le caractère de son propre génfe. Il apprécia l'influence que cet événement devait avoir sur le commerce de l'Orient, les relations de l'Europe avec l’intérieur de l’Afrique, la navigation de la Méditerranée et le sort de l'Asie. Il s’était proposé d’abolir la tyrannie des Mamlouks, d'étendre les irrigations et la culture, d'ouvrir une communication constante entre la Méditerranée et le golfe Arabique, de former des établissements de commerce, d'offrir à l'Orient l’utile exemple de l’industrie de l'Europe, enfin de rendre la condition des habitants plus douce, et de leur procurer tous les avantages d’une civilisation perfectionnée.

On ne pouvait obtenir ces résultats sans l’application continuelle des sciences et des arts; c’est dans cette vue que l’auguste chef de l’expédition française résolut de fonder en Égypte une institution destinée au progrès de toutes les connaissances utiles(1}. Il désigna, dans la capitale de la France, ceux qui devaient concourir à ses vues , et consolida par les témoignages d’une bienveillance protectrice cette alliance inaccoutumée de la littérature et des armes. Il confia le soin de former ce nouvel établissement à deux membres illustres de l’ancienne académie des sciences (2), qui avaient depuis longtemps honoré et servi leur patrie par des découvertes éclatantes, et dont les travaux et le génie ont beaucoup contribué à donner à la nation française une prééminence utile et glorieuse dans les sciences géométriques et physiques.

L’académie du Kaire se proposait, comme celles de l’Europe, de cultiver les sciences et les arts, de les perfectionner et d’en rechercher toutes les applications utiles. On devait s'attacher principalement à développer les avantages propres à l'Égypte, et l’on ne pouvait atteindre ce but sans

(x) L'Institut d'Égypte. — (2) Monge et Berthollet.

observer avec beaucoup de soin le pays qui allait être soumis à une administration nouvelle : c’est à tette époque et dans cette vue que lon commenca les recherches dont on publie aujourd’hui les résultats (1).

L'intérêt des beaux-arts et de la littérature exigeait encore que l’on entreprît une description fidèle et complète des monuments qui ornent depuis tant de siècles les rivages du Nil et font de ce pays le plus riche musée de l’univers. On a mesuré toutes les parties de ces édifices avec une précision rigoureuse, et on a joint aux plans d'architecture les plans topographiques des lieux où les villes anciennes sont situées ; on a représenté, dans des dessins particuliers , les sculptures religieuses, astronomiques ou historiques, qui décorent ces monuments. Indépendamment des mémoires et deg dessins propres à faire connaître l’ancien état de l'Égypte, on a rassemblé ceux qui doivent offrir le tableau de son état actuel. On a levé un grand nombre de cartes géographiques , qui représentent, d’une manière exacte et détaillée, la situation des côtes et des ports, celle des villes actuelles, des villes aneiennes, des villages ou des hameaux, ou des autres points remarquables, et le cours du Nil, depuis la cataracte de Syène jusqu’à la Méditerranée. Ce travail est fondé sur des observations astronomiques. Enfin on s’est appliqué à l’examen de toutes les productions naturelles, ou du moins à ce- Jui des faits les plus importants ou les moins connus de la zoologie, de la botanique et de la minéralogie.

Les résultats de ces différentes recherches sur l’histoire vaturelle et la géographie de l'Égypte, sur ses antiquités et son état actuel, ont été réunis dans un seul ouvrage. Cette collection, dont la munificence d'un grand prince va faire jouir l'Europe, a done pour objet de donner une conhaissance exacte et approfondie de l'Égypte; elle présente les

(r) La Description de l'Égypte. :

vrais éléments de l'étude physique, littéraire et politique d'une des contrées les plus remarquables du globe. |

L'Égypte a joui, pendant une longue suite de siècles, d’un gouvernement éclairé et puissant : les lois, les coutumes publiques , les habitudes domestiques, concouraient à un même but ; elles étaient fondées sur la connaissance des mœurs de l’homme et sur les principes éternels d'ordre et de justice qui sont gravés dans tous les cœurs.

La religion, unie à l’étude des phénomènes naturels, était en même temps intellectuelle et physique; révélant à quelques esprits sages les principes abstraits de la morale, elle les offrait à tous sous des formes sensibles; elle réglait les actions et les pensées, contenait sévèrement les peuples, et prêtait aux institutions civiles l'appui d'une autorité immuable. |

Le gouvernement était monarchique et fondé sur des lois ancienhes et révérées ; on avait converti en usages irrévocables les exemples donnés par les rois les plus sages.

Les Égyptienshonoraient surtout la reconnaissance, comme

la source des vertus publiques et privées, et comme le plus juste et le plus utile de tous les penchants naturels ; ils s’efférçaient de perpétuer le souvenir des ancêtres par des monuments magnifiques et impérissables ; l’esprit de famille était porté au plus haut degré, et rendait ,-pour ainsi dire, toutes les générations contemporaines.

. On prévenait l’oisiveté par des cérémonies et des fêtes, et par d’immenses travaux consacrés aux ouvrages publics : l’agriculture était florissante, et des arts perfectionnés favori— saient les efforts de l’industrie.

Une population nombreuse observait religieusement des préceptes d'hygiène publique , qu'une longue expérience avait enseignés. |

Le génie des beaux-arts avait pris un grand essor; mais il était asservi à des règles invariables : l'architecture avait

un caractère grave et sublime; la poésie, l’histoire, la musique, la sculpture, l'astronomie, imprimaïent la crainte des dieux, inspiraient la piété et l'admiration. On conservait dans les temples les statues des rois et des grands, les annales publiques, les observations du ciel; on gravait sur ces édifices le spectacle successif des révolutions des astres (1). Ces sculptures subsistent encore aujourd’hui, et servent à fixer dans l’histoire de l'Égypte des époques ignorées jusqu'ici (2).

Dans ce même temps, l’Asie était habitée par des nations puissantes dont l’ancienne gloire est oubliée. La raison humaine s'était élevée jusqu'au dogme de l’unité de Dieu et aux principes d’une morale sublime. Des prêtres formés à l’école des Égyptiens observaient le ciel de la Chaldée ; les vérités fondamentales de la géométrie et de l’astronomie étaient découvertes ; on avait entrevu le véritable système de l'univers ; on traçait des cartes géographiques; on avait entrepris de mesurer l’étendue du globe. Des villes opulentes étaient embellies par le génie des arts physiques, qui s’exerçait sur les métaux, les couleurs et toutes les substances naturelles. Il existait des relations entre les divers peuples de l'Orient, et surtout entre ceux de l’Inde, de la Perse et de l'Égypte. Ces communications avaient pour objet là religion, les sciences, le gouvernement et le commerce.

L'Europe, aujourd’hui si polie, manquait alors de lois et de mœurs constantes; mais la lumière des arts commença à se répandre dans l'Occident. Les villes étrusques furent fondées ; des colonies d'Égypte et de Phénicie donnèrent à la Grèce des institutions nouvelles ; l'architecture et la sculpture reçurent leurs principes et leurs modèles de Thèbes et de

(r) Ceci se rapporte aux zodiaques expliqués selon l'opinion de Fourier qui accordait aux anciens Égyptiens la connaissance de la précession des équinoxes.

(2) Même remarque.

Memphis (1), et firent ensuite des progrès admirables. La religion se forma des éléments mystérieux et confus de la théologie égyptienne (2); et après que l’imagination des historiens et des poëtes eut embelli ces énigmes sacrées, on ne put y découvrir aucun sens intelligible. La poésie, première institutrice des hommes, célébra dans la Grèce les vertus, les héros et les dieux. Le génie d'Homère illustra l'Ionie et brilla d’un éclat immortel ; il instruisit les princes et les peuples.

L'époque était arrivée où l'Égypte pe devait plus résister aux nations rivales, dont la puissance s’était rapidement accrue ; elle souffrit l'introduction des coutumes étrangères, et renonça aux maximes fondamentales de la monarchie.

(x) On ne conteste plus l’usage chez les Égyptiens d’un ordre de colonne qui est le type du dorique grec, même cannelé. L’hypogée de Beni-hassan , bien antérieur au siècle de Périclès, en conserve encore de beaux modèles. Lettres écrites d'Égypte par Champollion le jeune, page 75.

(2) Ce n’est que postérieurement à l’époque où ces lignes ont été écrites, que les savants ont pu se former une idée précise de l’ensemble du système religieux des anciens Égyptiens, au moyen des lunières tirées du texte des inscriptions hiéroglyphiques. Jusque-là, en effet, il n’y avait que confusion et mystère dans cette étude, pour laquelle on n’avait d’autres guides que les notions, plus ou moins incertaines, dispersées dans les ouvrages des Grecs et des Latins, ou bien des traditions travesties au gré des sectes nombreuses, dans les premiers siècles de l’ére chrétienne, qui enveloppèrent leurs doctrines d’un symbolisme tout occulte et en apparence renouvelé des Égyptiens. La religion égyptienne avait pour fondement l'existence de Dieu et l’immortalité de l’âme. Toutes les qualités du Grand Être furent personnifiées , et tous ces êtres divins furent classés dans un ordre hiérarchique et généalogique; ils gouvernaient l'univers : l’homme, émanation de la divinité suprême, rentrait dans son sein, après avoir triomphé du vice, et subi sans faillir

l'épreuve des mauvaises passions.

Depuis longtemps des erreurs supertitieuses et innombrables avaient altéré la religion (1) et les sciences. Les Perses, plus nombreux et plus aguerris, exercés par de grandes révolutions militaires, se rendirent maîtres de ce pays environ six eents ans avant l’ère chrétienne ; les villes capitales furent dépouillées et livrées aux flammes ; les familles des rois furent réduites en captivité. On détruisit ou l'on dispersa les annales, et les monuments de la littérature. Les Égyptiens tentérent, pendant plus de deux siècles, de s'affranchir d'une domination odieuse; et ces efforts mirent le comble à leurs malheurs.

À cette époque, Rome jetait les fondements de sa grandeur, et se préparait déjà à la conquête du monde; elle avait emprunté sa religion et ses mœurs des Étrusques et des Grecs. Ces derniers défendaient glorieusement leur indépendance contre des armées innombrables. Ils avaient alors des communications fréquentes avec l'Égypte, et plusieurs de leurs philosophes visitèrent ce pays; mais ils n’y puisèrent que des instructions imparfaites, parce que la religion, les lois et les sciences étaient presque entièrement anéanties (2).

(1) Ceci ne peut s'entendre que des derniers moments de la monarchie égyptienne et lorsqu'elle se fut mêlée aux populations d'origine grecque. Car l’un des caractères manifestes de la nation égyptienne se révéla dans la conservation de sa croyance religieuse et de son culte public malgré les invasions étrangères : les rois perses, les rois Ptolemées et les empereurs romaiñs acconiplissent en personne les rites consacrés en l’honneur des dieux Ammon, Phtha, Sévek , Isis et Osiris, à Thebes, Memphis et Philæ; et au VI siècle de l’ère chrétienne la population égyptienne, fidele aux traditions nationales, défend encore, à main armée, le temple d’Isis dans lite sainte, contre les entreprises du christianisme.

(2) Les recherches historiques les plus dignes de confiance portent à ne pas adopter sans examen cette dernière assertion. Les philosophes grecs ne dirent pas à leurs compatriotes tout ce qu’ils avaient appris en Égypte, ou bien n’apprirent point tout

L'ÉGYPTE ET LES CENT JOURS. g9

Depuis cette dernière invasion, l'Égypte a toujours subi un joug étranger. Elle a obéi successivement aux rois de Perse, aux Ptolémées, aux premiers successeurs d’Auguste, aux empereurs chrétiens, aux premiers califes, aux califes du Kaire, aux sultans mamlouks et aux empereurs ottomans (1). L'histoire de l'Égypte, depuis la conquête des Perses jusqu'à l’expédition des Français, se trouve donc divisée en huit intervalles, dont chacun a duré environ trois siècles.

Après que la Grèce libre eut repoussé les efforts des Perses, Alexandre conduisit quelques soldats aguerris à la conquête de J’Asie : non moins illustre par ses vues politiques que par les succès de ses armes, il entreprit de donner des intérêts communs aux nations les plus éloignées, et de fonder des villes jusqu'aux extrémités du monde. Il découvrit, pour ainsi dire, l’océan Indien, reconnut l'importance de la navigation et du commerce, et choisit Alexandrie pour le centre des communications qu’il voulait établir entre les peuples.

Après la mort de ce grand homme, l'Égypte demeura soumise aux Macédoniens. Elle recut dans ses ports les plus riches productions de l'Arabie et de l'Inde, étendit ses relations avec l’Afrique, et entretint par un commerce immense l'opulence fastueuse de ses rois. Les muses grecques vinrent

ce que les Egyptiens étaient capables de leur enseigner : la persistance des colléges sacerdotaux de l'Égypte dans les doctrines nationales, et les monuments qui nous conservent encore de nombreux témoignages de cette persistance, montrent d'un accord unanime que l’anéantissement de ces doctrines, c'est-àdire, des institutions publiques de l'Égypte, ne peut ètre fixé et attribué qu'à l'introduction du christianisme.

(1) Depuis l'invasion de Cambyse qui établit en Égypte la domination des Perses en l’an 525 avant l’ére chrétienne, jusqu'a nos jours, l'Égypte en effet a obéi à des souverains étrangers, vérifiant ainsi une antique tradition conservée dans ces paroles d'Ézéchiel : £t dux de terra Ægypti non erit «mplius (chap. 30, V. 13).

embellir la nouvelle capitale, et les arts se montrèrent dans leur ancienne patrie : mais ce fut en quelque sorte une science nouvelle; car il ne restait plus qu’un souvenir obscur et confus de l’ancienne doctrine de l'Égypte (1). On avait conservé les cérémonies, les sacrifices et l’usage imparfait de la langue sacrée (2) ; mais l'ignorance et des superstitions grossières avaient altéré le sens de la philosophie égyptienne ; à peine en découvrait-on quelques vestiges oubliés dans le secret des temples. La série des monuments de l’histoire et des sciences était pour jamais interrompue (3).

L'Egypte ne pouvait échapper aux vues ambitieuses de Rome, et les derniers Lagides subirent le sort commun de tant de rois. Cette province fut admiuistrée avec sagesse, et il y eut des progrès heureux dans l’agriculture, la navigation et l’industrie. La fertilité du territoire, le commerce de l'Inde, les restes d'une ancienne magnificence, les rapports avec l'Arabie et l’Éthiopie, tout contribuait à l’importance de la nouvelle conquête ; et Alexandrie put être regardée comme une seconde capitale de l’empire.

(x) Les rois suceesseurs d'Alexandre se faisaient sacrer dans le temple de Phtha à Memphis : le culte égyptien était encore alors dans toute sa splendeur.

(2) Les monuments écrits en style égyptien durant le règne des Ptolémées le sont avec la langue et avec l'écriture qui furent employées durant le règne de Sésostris et de ses successeurs. En insipuant le contraire, M. Fourier était influencé par deux préjugés aujourd’hui détruits, savoir : que depuis Cambyse FÉgypte avait abandonné ses anciennes institutions nationales, et que depuis la même époque la connaissance et l’usage de Pécriture sacrée s'étaient perdus. Mais on a depuis acquis des lumières qui détruisent ces préjugés : sous les Ptolémées et les Romains les prêtres égyptiens écrivaient et parlaient comme aux temps des plus anciennes dynasties ; les mêmes règles s’appliquent à linterprétation des textes hiéroglyphiques de toutes les époques.

(3) Ces opinions doivent être modifiées d’après les considérations énoncées dans les notes qui précèdent celle-ci.

L'architecture était, de tous les arts de la Grèce, celui qui convenait le mieux aux maîtres du monde; les Romains l’avaient cultivé dans des vues d'utilité publique, et aussi pour immortaliser teurs triomphes, et multiplier aux yeux des nations les témoignages durables de la puissance qui les avait soumises. Le spectacle de l'Égypte éleva leurs idées, et les porta à entreprendre des édifices plus vastes. Inspirés par ces antiques modèles, ils réunirent la noblesse et l’étendue des plans à l'élégance qui distinguait les ouvrages grecs.

L’abolition du paganisme eut une influence considérable et presque subite sur l’état politique de l'Égypte (t); on prohiba les sacrifices; les temples furent abandonnés ou détruits(2). Le mélange des fables étrangères avait presque effacé le souvenir de la doctrine sacrée (3) : il en restait encore quelques traces, que l'autorité des empereurs s’efforça d’apéantir avec tous les éléments de l’ancienne religion (4).

(r) L’abolition de l’ancien culte et l'introduction du christia. aisme ne s’opérèrent que très-lentement.en Égypte ; au sixième , siècle de l'ère chrétienne, les dévots à Isis défendaient encore, à Philæ, leur croyance les armes à la main. (Foy. note 2 de la page 98.)

(2) Plusieurs temples, en Égypte et en Nubie, furent destinés au culte chrétien; les traces de cette substitution sont encore évidentes dans plusieurs lieux.

(3) On sait aujourd’hui, par une plus longue étude des mopuments, que les doctrines égyptiennes ne se prêétaient à aucun mélange avec des dogmes étrangers. A l’époque de la rivalité des deux religions, tout ‘fut ou égyptien ou chrétien, et la religion du Christ l’'emporta, quañd les chefs de l'empire s'y furent convertis. Dès ce moment l’autorité publique proscrivit l'ancien culte, et négligea d’entretenir les édifices publics où il était autrefois en honneur.

(4) Les monuments encore subsistants prouvent que ce fut assez tard. que l'autorité impériale se fit l’auxiliaire efficace des nouvelles doctrines religieuses. Les sculptures dont ces.mo-

Depuis que ce pays était devenu une province romaine, ilavait perdu une quantité prodigieuse de monuments de seulpture ; on avait transporté en Europe des statues, des pierres gravées, une foule d'objets d'art et des monolithes précieux qui avaient appartenu aux villes de Thèbes , de Memphis et d'Alexandrie. Rome et Constantinople virent élever les obélisques que les Pharaons avaient autrefois consacrés aux Dieux (1); ouvrages singuliers et inimitables, vraiment dignes d’orner les capitales du monde.

L'Égypte, que les empereurs grecs ne surent ni gouverner ni défendre, passa ensuite sous le joug des musulmans. Déjà la domination romaine avait succombé de toutes parts. Les causes morales qui devaient précipiter la chute de cet empire étaient alors développées, et quelques tribus d’A-

numents sont ornés nous montrent tous les empereurs romains, Auguste et ses successeurs jusques à Caracalla, remplissant en costume égyptien les cérémonies religieuses prescrites aux Pharaons par l'antique rituel. Ainsi au troisième siècle de l’ère chrétienne le culte d’'Ammon et d’Isis subsistait encore dans tout son éclat. Les empereurs romains honoraient publiquement ces anciens dieux du pays. L'Égypte fut longtemps fdéle à la répugnance que lui inspiraient, dés les premiers temps de sa civilisation , les idées religieuses des nations étrangères. On fixe au règne de Théodose le Grand, vers la fin du quatrième siècle, la substitution de l'alphabet grec aux anciennes écritures sacrées : le christianisme fut puissant des cette époque en Égypte; ses progrès durant deux siècles Py rendirent enfin dominant.

Les résultats indiqués dans ces trois notes, sont le fruit des recherches les plus récentes sur l’âge des monuments égyptiens, et de l'application aux inscriptions dont ils sont ornés, de la théorie des écritures égyptiennes fondée par les découvertes de Champollion le jeune. A l’époque où ces découvertes furent faites, le discours de Fourier était publié depuis plus de dix ans.

(x) Quelques-uns des obélisques transportés à Rome sonf de l’époque romaine.

rabes, à demi civilisées, parvinrent à s'emparer des plus belles provinces de l’Orient.

Ces conquêtes rapides des premiers musulmans ne doivent point être comparées aux entreprises militaires et politiques de Rome. Elles diffèrent aussi des invasions tumultueuses des nations septentrionales. Les Romains joignaient à la puissance des armes, des maximes de gouvernement qu'ils-suivaient avec une admirable constance. Non-seulement ils soumettaient les peuples, mais ils leur donnaient une police eommune , et leur faisaient en quelque sorte oublier leur erigine par le changement progressif de la religion , des coutumes , de la langue et des lois. Les barbares qui ravagèrent PEurope, abandonnant leur patrie glacée pour des climats plus doux et des villes opulentes, se succédèrent sans ordre et sans autre dessein que de dépouiller les vaincus. Comme ils n'avaient point encore d'institutions régulières, ils ne conservérent que quelques-uns de leurs usages, et finirent par adopter le culte, les mœurs et les arts qu'ils avaient trouvés établis dans leur nouveau séjour. Les Arabes, au contraire, avaient des habitudes et des opinions plas fixes, restes confus et superstitieux de l’ancienne doctrine de POrient. Persuadés qu’ils connaissaient tout ce qui est vrai et utile, ils repoussèrent d’abord les usages et les arts des peuples conquis. Mahomet n’avait eu ni le dessein de fonder un empire, ni les vues politiques que plusieurs écrivains lui ont attribuées; n'ayant point prévu les conquêtes prodigieuses de ses successeurs , il ne leur avait laissé aucune forme ni aucun principe de gouvernement. L'objet de ses efforts était de commander à sa tribu , et de l’élever au-dessus des tribus rivales. Enhardi par ses premiers succès, il entreprit d'enrichir les siens du pillage des villes voisines. Il ne connaissait point les nations policées , et les regardait comme livrées au polythéisme et à l’idolâtrie. Il rallia ses compatriotes en leur rappelant des dogmes anciennement révérés, et passa

ensuite de l'enthousiasme à l’imposture. Son livre , qui con- “tient quelques préceptes utiles, et un bien plus grand nombre de pensées inintelligibles , dépourvues de sens et de liaison, servit toutefois de règle à ses partisans, et leur donna un nom, un but et un intérêt communs.

La domination romaine n'étant plus soutenue par la vigueur et la sagesse des conseils, par les vertus des soldats, la constance des usages, de la politique et de la religion, toutes les provinces purent être facilement envahies par des hordes presque sauvages, qui, peu de siècles auparavant, . auraient été exterminées vers les limites de l'empire. Les Arabes , que l’on pourrait appeler les Scythes du midi, vinrent aussi concourir à cet immense partage. Ces hommes ignorants, mais aguerris, exercés aux fatigues, pauvres, et avides de pillage, firent alors ce qu'eussent fait à leur place et plus rapidement encore les Goths, les Lombards et les Gépides. 11 ne leur fut pas moins facile de pénétrer dans les autres pays d'Asie : car la Perse, ébranlée par ses propres dissensions et les guerres étrangères, ne pouvait se défendre contre les plus faibles ennemis. Ce même livre sacré qui avait été la première cause de leur union et de leur succès, arrêta par la suite l’essor de leur génie. Si les Arabes avaient eu, comme les peuples du Nord, l’inestimable avantage de recevoir une religion favorable aux arts et aux connaissanees utiles, ils auraient cultivé et perfectionné toutes les sciences : car ce peuple se montra d’abord ingénieux et poli; il fit d'heureux progrès dans la poésie, la médecine, la géométrie, la physique et l'astronomie; il conserva et nous transmit un grand nombre de ces ouvrages immortels qui devaient rappeler les lumières en Europe. Mais la religion musulmane ne souffrait pas ce développement de l'esprit; il fallait que les Arabes renonçassent à leur culte, ou qu’ils retournassent à l'ignorance de leurs ancètres. Ils méconnurent surtout l'art de gouverner, et tout ce qui sert à fonder et à perpétuer

les empires. Les barbares qui, sous le nom de Turcs (1), s’unirent à eux en embrassant l’islamisme, et usurpèrent leur autorité, méprisèrent aussi les arts, les sciences, l’industrie et toutes les inventions de l'Occident. — Cette même cause prépare depuis longtemps, en Europe, la chute inévifable de l'empire ottoman, qui n’est suspendue que par la rivalité des autres nations (2).

L’Égypte chrétienne , et longtemps agitée par des dissensions religieuses, s’était offerte d'elle-même au joug des premiers califes; elle partagea le sort des États musulmans. Les Cophtes, qui avaient appelé le vainqueur, furent délivrés des Grecs; ils tombèrent ensuite dans l’avilissement et se réduisirent à un petit nombre. C’est au commencement de cette révolution que le zèle des mahométans détruisit le peu de richesses littéraires qui restaient encore à Alexandrie. Les livres que les Ptolémées avaient réunis dans cette ville à ceux des rois de Pergame, périrent en grande partie pendant l'expédition de César. Les violences de toute espèce qui se succédèrent dans le cours de six siècles au milieu des guerres continuelles ou des troubles amenés par les controverses théologiques, anéantirent ces vastes dépôts des connaissances et des erreurs de l'antiquité.

L’Égypte ressentit l'effet des causes qui divisèrent dès son origine l’empire des Arabes , et ne tarda point à devenir un État indépendant. Les califes appelés Fathimites établirent leur résidence dans la ville du Kaire, qu'ils avaient bâtie, et ornée de quelques édifices publics. Leur autorité fut abolie par le célèbre Salaheddyn (Saladin) dont les exploits alar-

(1) Ces quatre mots ont été ensuite retranchés du discours.

(2) Rien n’est plus vrai que la pensée exprimée dans cette phrase : elle arrêta un instant l'attention de Napoléon. « Otez cela, dit-il aussitôt, les Anglais ne manqueraient pas de l’envoyer à Constantinople. » La phrase fut rayée sous les yeux de l'empereur, et supprimée à toujours.

mèrent l’Europe, et qui régna longtemps en Égypte et en Syrie. Cette révolution occasionna des séditions et des vengeances, et fut suivie de changements considérables dans les usages religieux et le gouvernement. L'établissement des sultans Mamlouks mit fin à cette dynastie. Les califes et les princes qui leur succédèrent, confiaient depuis longtemps la défense de leurs États et leur garde personnelle à des soldats étrangers, originaires de l’occident de l’Asie. Les chefs de ces milices, imprudemment élevés aux premiers emplois, usurpèrent, sous différents noms, l'autorité de leurs maîtres et se rendirent indépendants. Les événements de ce genre sont un des traits distinctifs de l’histoire des peuples asiatiques. La rébellion qui fit périr le dernier successeur de Saladin fut plus connue en Europe, parce qu’elle eut pour témoins les princes croisés; mais il y avait plus de quatre siècles qu'il se passait en Égypte des révolutions semblables.

Après l'extinction des Ayoubites, cette belle contrée demeura soumise à des esclaves militaires nés entre la mer Noireet la mer Caspienne; et les conquêtes subséquentes ont à peine interrompu leur domination. Le gouvernement des souverains mamlouks ne fut, pour ainsi dire , ni héréditaire, niélectif, La naissance donna quelquefois le premier rang; mais le meurtrier du prince était presque toujours son successeur. Il y eut autant de révolutions que de règnes. Plusieurs se disputaient le pouvoir et se l'attribuaient en même temps dans la Syrie , au Kaire ou dans le Saïd ; d’autres n’ont régné qu'un jour, ayant été assassinés dès le lendemain de leur avénement. Quelques chefs de cette anarchie ont gouverné avec éclat. Conquérants de la Syrie, ils humilièrent l’orgueil des Mogols, vainquirent plusieurs fois les chrétiens de l’Occident, et portèrent leurs armes victorieuses dans l’Yémen, l’île de Chypre, l'Arménie ; mais on ne remarque, dans tous ces événements, que des traits d’audace,

. de vengeance, de fourberie , d’ignorance et d'ambition fougueuse. On ne peut disconvenir cependant que la religion musulmane ne tempérât les malheurs de ces temps ; elle fit naître dans ces âmes violentes quelques sentiments humains, et inspira aux princes et aux sujets des actions louables.

Il faut placer dans les deux époques que l'on vient d’indiquer. les entreprises fameuses des Européens contre la Palestine et l'Égypte. Ces expéditions, qui durèrent deux siècles, imprimèrent dans l’Occident un mouvement immense et im prévu. Elles n’eurent aucun des résultats que l’on avait désirés, et occasionnèrent des désordres graves : mais en même temps elles excitèrent le génie du commerce, agrandirent les vues, multiplièerent les procédés de l’insdustrie et de la navigation. Elles amenèrent dans plusieurs États la chute du gouvernement féodal, en favorisant l’autorité du monarque et la liberté civile ; et, d’un autre côté, elles élevérent le pouvoir politique de Rome jusqu’à un degré où il ne put se soutenir.

Cent mille croisés s’emparèrent inutilement de Damiette : s'étant mis en marche dans une saison peu favorable, ils furent arrêtés par les musulmans entre les canaux dérivés du Nil, et, réduits à capituler, ils abandonnèrent leur conquête. Trente ans après, les mêmes fautes amenèrent les mêmes résultats et de plus grands malheurs. Louis IX, l’honneur de son siècle, qui exerça sur ses sujets et ses ennemis mêmes l'autorité naturelle que donnent de grandes vertus, conduisit soixante mille croisés sur les bords du Nil. Il avait traversé la Méditerranée avec dix-huit cents bâtiments, et commandait à l'élite de la France. Maître de Damiette, il s’avança longtemps après dans l’intérieur du Delta. Les Mamlouks l’assiégèrent dans son camp, où se développèrent des maladies funestes, et ils interceptèrent ses communications avec les eôtes. Le roi, ayant perdu tout espoir, ordonna la retraite et ne put l’effectuer. Le reste des Français allait périr les

armes à la maïn, lorsqu’au milieu du carnage un héraut annonça qu'on ne pouvait plus sauver la vie du roi qu’en se rendant prisonnier. Ce prince, qui ne voulut point quitter l'arrière-garde, tomba lui-même au pouvoir de l’ennemi; et l'on sait par quelle grandeur d'âme il honora sa captivité. I racheta ensuite les siens, donna Damiette pour sa rançon, et s’embarqua pour Ptolémais.

Les nations européennes n’avaient point acquis alors sur celles de l’Asie cette supériorité de puissance qui est aujourd'hui si marquée, et qui résulte du progrès de tous les arts. Les usages de la guerre étaient presque les mêmes et également imparfaits de part et d'autre. Des peuples qui ont reçu de la nature un courage indomptable, et qui avaient, à cette époque , l'avantage de la discipline, devaient donc défendre avec succès leur propre territoire. Ils détruisirent des armées innombrables, mais confuses, que l’Occident renouvelait sans cesse en perdant plusieurs millions de ses habitants. La situation respective des nations est entièrement changée depuis le seizième siècle. Les unes ont perfectionné le gouvernement civil, la tactique, l'emploi de l'artillerie, la composition, l'entretien et la conduite des armées : les Orientaux, au contraire, ont négligé toutes les inventions qui concourent au succès de la guerre, ou n’y ont fait que des progrès trèsbornés. Tel est l’ascendant des lumières, et l'influence des usages militaires et des arts, que ces mêmes contrées, dont les peuples repoussèrent pendant deux cents ans les efforts de toute l’Europe, ne pourraient plus être aujourd’hui défendues par leurs maîtres actuels contre une seule de nos armées ; en sorte que la possession n'en est garantie que par les traités et par des oppositions réciproques entre les grands États de l'Occident.

L'Égypte cessa, au commencement du seizième siècle, d’être gouvernée par des princes indépendants , et fut conquise par les Ottomans, soixante-quatre ans après la prise

de Constantinople. Sélim 1°", père du celèbre Soliman IT, avait été porté à l'empire par la faveur des janissaires. La rébellion lui avait donné le trône , il s’y maintint par un parricide, et fit ensuite périr ses frères, avant d’exécuter ses vastes projets sur l’Asie. Il ne tarda point à menacer la Perse, l'Égypte et la Syrie, et conquit rapidement ces deux dernières provinces sur les sultaus mamlouks, qui ne jouissaient qué d’une autorité incertaine , et pouvaient à peine se défendre contre les trahisons de leurs lieutenants. Sélim leur livra deux batailles, l’une à Alep, où le sultan Cansou el-Gauri perdit la vie, et l’autre à son successeur Thouman-Bey, à peu de distance du Kaire. Les troupes ottomanes étaient beaucoup plus nombreuses ; elles se servaient alors de la mousqueterie, usage que les Mamlouks n'avaient point encore adopté. Leur dernier sultan fut livré au vainqueur, qui ordonna qu’on le pendît à l’une des portes de la ville, et fit jeter dans le fleuve plusieurs milliers de Mamlouks. Alexandrie se soumit peu de temps après. Les peuples voisins furent remplis d’épouvante. Le chérif de la Mecque vint offrir des présents à Sélim, qui, voulant joindre l'autorité sacrée à la puisance des armes, se fit reconnaître pour protecteur et chef héréditaire de l’Islamisme. Ismaël , sofi, envoya au Kaire une ambassade solennelle, pour obtenir la paix.

La mort de Sélim interrompit le cours de ses conquêtes. Soliman, son fils, qui, par ses armes et sa politique, a tant contribué à l’accroissement de la puissance ottomane, consacra plusieurs années au gouvernement de ses États. On composa par ses ordres le règlement particulier de l'Égypte, qui sert encore à l’administration territoriale de ce pays. On a quelquefois attribué cet établissement à Sélim, qui n’y eut, pour ainsi dire, aucune part. Ce dernier avait donné peu de temps à la guerre d'Égypte. De retour à Constantinople, il pe s’y occupa que de ses préparatifs contre la Perse et le midi de l’Europe. Il méditait la destruction de Bagdad, et ne s’ar-

rêta point à régler les prétendues constitutions et le myry de l'Égypte. On a publié un acte qui contient ses capitulations avec les Mamlouks ; mais cette pièce est dépourvue d’authenticité. Ce qu’il y a de remarquable dans sa conduite politique, est sa négociation avec la Mecque, et le soin qu'il prit d'amener à Constantinople le suecesseur des Abassides.

Sélim, qui recut le nom mérité de féroce (yavous), qui envoyait ses vizirs à la mort parce qu’ils ne prévoyaient pas vers quelle partie du monde il tournerait ses armes, qui, dans tout le cours de son règne, fit périr indistinctement ses amis et ses ennemis, et fut l’assassin de son père , de ses frères et de huit de ses neveux, joignait la superstition à la cruauté, Aucun empereur ottoman n’a porté aussi loin la haine des religions étrangères. Il avait entrepris d'obliger ses sujets chrétiens à embrasser l’Islamisme : mais l'empire des usages ramena bientôt à la tolérance des autres cultes ; maxime fondamentale des États musulmans, sans laquelle ils ne se seraient point formés. Il donna à l'Égypte, comme à ses autres conquêtes, un gouverneur et des garnisons turques. Les milices se montrèrent insubordonnées, exigèrent des augmentations de solde, et massacrèrent leurs chefs. Les pâchâs entreprirent de se rendre indépendants, Les Mamiouks, quoique restés en petit nombre, tiraient un grand avantage du souvenir de leur autorité, de leurs intelligences avec les Arabes, et de l’emploi des ressources locales. Voilà l’origine de l'État anarchique qui se forma après la conquête. Il a duré jusqu'à ce que l’audace guerrière des beys eût triomphé des janissaires, énervés par la mollesse du climat et la garde oisive des forteresses.

Dans le temps que l'Égypte et la Syrie recevaient de nouveaux maîtres, l’état politique et le commerce des nations subissaient des changements immenses et inattendus. Aucune époque de l’histoire n’est plus féconde en grands événements. La puissance ottomane répandait la terreur dans

l’Europe et dans l'Asie. Plusieurs États chrétiens cessaient de reconnaître l’autorité du pontife de Rome. L’Islamisme éprouvait une révolution semblable; et une secte récente, favorisée par les sofis, divisait les pays mahométans. La France appelait les beaux-arts qui illustraient l'Italie. Les noms de François I*', de Soliman, de Charles Quint, remplissaient le monde entier. L’Europe, exerçant enfin son propre génie, perfectionnait ses institutions civiles, et rendait ses monarchies puissantes par l’établissement fixe des armées. Les usages militaires, l’art de l'imprimerie, les connaissances nautiques, faisaient des progrès extraordinaires. Les entreprises exécutées par Colomb et Vasco de Gama tenaient tous les esprits en suspens. Les Portugais et les Espagnols, sortis de leurs ports en suivant des routes contraires, étaient surpris de se rencontrer à la même extrémité de l’Asie. Le désir de s'emparer du commerce de POrient avait excité ces découvertes; et en effet les riches productions des Indes parvinrent à l’Europe, en suivant une voie jusqu'alors inconnue. L'Égypte, où elles se rassemblaient depuis tant de siècles, et qui les transmettait à divers pays d'Europe et d'Afrique, perdit les avantages qu’elle tenait du fondateur d'Alexandrie. Les conquêtes des Portugais nuisirent surtout aux Vénitiens, qu’une ligue formidable n’avait point anéantis, et qui se trouvaient à toutes tes issues du commerce des Indes; ils virent leur grandeur s'évanouir sans retour. Enfin les relations qui unissaient une multitude de villes et d’États furent subitement interrompues.

En même temps le génie inquiet et ambitieux des Européens établissait des rapports nouveaux entre les parties du monde les pluséloignées. Impatients d'employer les nouveaux instruments de leur puissance, ils se servaient de la boussole pour se diriger sur des terres inconnues, et des armes à feu pour en subjuguer les peuples. Ils trouvaient dans les mines

de l'Amérique les métaux précieux qui étaient nécessaires pour multiplier les échanges de l'Orient, et disposaient des habitants de l’Afrique pour la culture des possessions nouvelles. |

Les Vénitiens unis aux Mamlouks, et ensuite les princes ottomans, firent d’inutiles efforts pour détruire, dans les mers orientales , les établissements des Portugais. Les premiers proposèrent de transporter du bois de la Dalmatie sur les bords du Nil, et de là à Suez, pour la construction d’une flotte. On obtint d’abord quelques avantages de l'emploi de ces forces; mais les expéditions du sultan El-Gauri, celles de Sélim et de Soliman, ne purent arrêter les progrès des conquérants de l’Inde. Si l’on ajoute foi aux relations de quelques voyageurs, l'Égypte fut menacée, à cette époque, d’une révolution encore plus funeste, et qui n’eüt été suivie d’aucune autre. Ils assurent que les princes d’Abyssinie, alliés de la cour de Lisbonne, entreprirent de détourner le cours du Nil vers la mer Rouge, afin de rendre pour jamais stériles les contrées que ce fleuve couvre de ses inondations annuelles. 1 était inutile que le vainqueur de Goa, de Malaca, d'Ormus, recourût à ce chimérique projet : il servit mieux les intérêts de son pays en détruisant toutes les flottes envemies. Sous Albuquerque et ses successeurs, les vaisseaux du roi Emmanuel pénétrèrent dans la mer Rouge et jusqu'à l'extrémité du golfe, afin qu’il n’y eût aucun point des immenses rivages de la mer d'Orient qui ne connût la domination portugaise.

Cette puissance excessive devait être de peu de durée; mais elle eut une influence capitale sur les destins de l'Europe. Eu effet, les Ottomans, devenus maîtres de l'Égypte, auraient disposé des richesses de l’Inde; ce commerce leur eût donné une marine formidable et toutes les ressources qu'exige l'entretien des armées nombreuses. Lis étaient alors gouvernés par des princes ambitieux , guerriers et politiques,

à qui l’Europe divisée n’opposait qu’une résistance incertaine. Si la découverte de Gama ne les eût privés de cet accroissement de force, il est vraisemblable qu’ils auraient envahi une grande partie de l'Occident, et que ces contrées, aujourd'hui si florissantes et si polies, gémiraient encore sous une autorité étrangère, ennemie des connaisces utiles et des beaux-arts.

Le commencement du seizième siècle marque donc une époque fatale dans l'histoire de l'Égypte. Conquis et dépouillé, séparé de la Syrie, ce pays ne forma plus un État indépendant ; il fut livré à l’avarice ambitieuse des pâchäs, et tomba ensuite dans la plus déplorable anarchie. Un conseil supérieur, formé des principaux chefs des milices, et dirigé par le vice-roi, participait aux soins du gouvernement. L'administration et la police des provinces étaient confiées à plusieurs beys Mamlouks subordonnés au conseil, et qui ne ” devaient exercer qu’une autorité limitée. La rébellion de plusieurs pâchâs porta la cour de Constantinople à favoriser l’influence des commandants turcs et même celle des beys. Ces chefs achetaient de jeunes esclaves, qui, étant formés aux exercices des armes, composaient leur maison, et parvepaient quelquefois aux places les plus importantes. Vers le milieu du dernier siècle , Ibrahim et Rodouan, chefs des janissaires et des azabs, portèrent un grand nombre de leurs Mamlouks aux premiers emplois; et ayant uni leurs intérêts, ils se rendirent maîtres du gouvernement. Lis conservèrent au pâchâ la dignité apparente de sa place, et lui ravirent en effet l'exercice du pouvoir.

Aly-bey, sorti de la maison d'Ibrahim, parut prétendre à l’autorité souveraine sous le titre de gouverneur de la capitale. Après avoir fait mettre à mort ses ennemis et ses rivaux, et affermi sa puissance dans le Saïd, il fit occuper la ville de la Mecque, et y rétablit l’ancien chérif Abd-allah, de qui il voulait par la suite recevoir le titre de sultan d'Égypte.

1l se proposait aussi de former dans le port de cette ville un établissement fixe pour le commerce des Indes. La guerre que ta Porte avait à soutenir contre la Russie, et la rébellion du cheykh Daher, qui avait un parti nombreux en Syrie, favorisèrent les projets d’Aly-bey. Il y envoya des troupes, et ses lieutenants, réunis au cheykh, mirent en fuite les pâchâs des provinces voisines. Les conseils d'Ismaël-bey et les insinuations de la Porte détachèrent bientôt du parti d’Aly “son affranchi, Mohammed-bey, qui commandait l’armée de Syrie. Ce Mamlouk abandonna sa conquête, et retourna au Kaïre. Exilé quelque temps après par son maître, il se forma un parti puissant et revint du Saïd dans la capitale, qu’Ali-bey fut obligé d'abandonner. Ce dernier se retira en Syrie auprès de Daher son allié : il avait sollicité des secours de la Russie ; mais il perdit sa puissance avant que la négociation fût terminée. Trompé par des rapports infidèles, il s'empressa de revenir en Égypte, et fut blessé dans un com bat qu'il soutint à Sâlehyeh contre ses anciens esclaves; il mourut au Kaire des suites de sa blessure, |

Mohammed-bey se montra plus soumis aux ordres de la Porte ; il acquitta les tributs ; et ayant recu le titre de pâchä du Kaire, il marcha en Syrie contre l’Arabe Daher, parvint à s'emparer de Jaffa, et conduisit à Acre ses troupes victorieuses : il y mourut presque subitement d’une maladie contagieuse. Deux de ses Mamlouks, Ibrahim et Mourad, succédèrent à son autorité, et parurent imiter la conduite d’Alybey. On suscita contre eux Ismaël, qui avait trahi ce dernier. ll forma une faction assez puissante pour obliger ses rivaux de quitter la capitale. Réfugiés dans le Saïd, ils parvinrent à se concilier plusieurs beys du parti vainqueur, et ne tardèrent point à déposséder Ismaël. Ils commirent alors des vexations multipliées qui les rendaient de plus en plus odieux, et ils éludaïent par tous les movens possibles l'autorité du Grand Seigneur. |

Haçan, capitan pâchâ, fut chargé par sa cour de punir leur rébellion ; il arriva au Kaïre, avec des forces peu considérables, éloigna Ibrahim et Mourad, envoya à Constantlnople une partie des dépouilles de leurs partisans et des produits de ses concussions. Rappelé par la guerre avec la Russie, il termina son expédition en concédant aux deux beys une grande partie du Saïd , et laissa le gouvernement de l’Égypte à Ismaël-Bev. Ce dernier mourut de la peste en 1791. La contagion enleva, dans le printemps de cette année, le tiers de la population du Kaire : la moitié des Mamlouks attachés à Ismaël succomba ; et il mourut dans cette ville plus de soixante mille habitants depuis le 9 avril jusqu'au 26.

Ibrahim et Mourad , divisés par des rivalités anciennes, mais retenus par le sentiment de l'intérêt commun, rétablirent leur pouvoir dans la capitale. Ils se livrèrent ensuite à des violences effrénées, méprisant les ordres de leur souverain, im imposant de nouveaux droits, sans discernement et sans mesure, sur le commerce, l agriculture et l’industrie, et enlevant les grains nécessaires à la subsistance des habitants, dont un grand nombre expirait sans secours.

Les négociants étrangers ne furent point garantis de cette oppression ; les Français, surtout, essuyèrent, depuis cette époque, des vexations etdes outrages qui demeurèrent longtemps impunis. Les beys parurent croire que l’état politique où la France se trouvait alors, justifiait ces procédés injurieux, et se persuadèrent que son nouveau gouvernement n’en pourrait obtenir aucune satisfaction. En effet, les représentations adressées à ce sujet à la cour de Constantinople furent inutiles ; cette puissance ne fit aucun effort pour pu-

ir les usurpateurs de l'Égypte, ou réprimer les offenses

dont se plaiguaient ses alliés. Les extorsions et les insultes

se renouvelérent et entrainèrent la ruine de nos maisons de

commerce. On ne pouvait point les abandonner, sans livrer

à des nations rivales des avantages que l'on devait aux plus

anciens traités, et sans donner un exemple de faiblesse qui serait devenu fatal à tous les établissements français. Il fallait donc consentir à cette exclusion du commerce du Levant et tolérer des outrages publics, ou trouver la sécurité dans l'exercice de ses propres forces.

Ces circonstances ont appelé les Français en Égypte, et l'ont rendue le théâtre d’un des plus grands événements de l’histoire moderne. Aux motifs que l’on vient de rappeler, se joignait la considération des avantages que leur promet: tait un établissement fixe dans ce pays (1) et l’espoir de s’accorder avec la Porte Ottomane, en l’éclairant sur ses vrais intérêts , et en lui offrant toutes les garanties qu’elle pourrait demander.

Eu effet, le concours des arts de l’Europe et l'influence d’un gouvernement régulier changeraient tout à coup la situation de l’Égypte. L'agriculture, secondée par une admiuistration prévoyante, y ferait en peu de temps des progrès considérables. On sait que la fécondité naturelle du sol est entretenue par la seule présence des eaux du Nil. Les travaux agricoles consistent principalement danslesirrigations ; mais aujourd’hui la répartition des eaux est irrégulière et imparfaite. Les canaux qui les apportent sont tracés sans réflexion et sans art ; elles arrivent dans certains lieux avec une abondance superflue, tandis que d'autres terrains demeurent exposés à une longue stérilité. Ailleurs, on diminue par des dérivations imprudentes la résistance qui contient les eaux de la mer vers les embouchures du fleuve; et l'effet de ces travaux est de changer tout à coup en une plage inutile un territoire qui avait offert jusque-là les plus riches productions. On ne parvient à élever les eaux qu'à l’aide de quel-

(1) Ces mots étaient bien précis ; ils indiquaient l'établissement fixe des Français en Égypte : on les changea, et on leur substitua ceux-ci : dans le Levant, recommandables sans doute par le vague de leur expression.

ques machines grossières, dont l'effet est très-médiocre, et qu’en assujettissant les animaux, ou plutôt l'hommelui-même, à des fatigues excessives. Au milieu des troubles politiques, les différents cantons n'étant pas soumis à une policecommune, il arrive souvent que l’on dispose des eaux sans discernement et sans droit ; on en détourne le cours, on obstrue les canaux, on ouvre les digues. Ainsi les habitants ne savent point user des libéralités de la nature. et emploient toute leur industrie pour se les ravir mutuellement. On obvierait à ces désordres par une distribution plus régulière des eaux; ce qui augmenterait à la fois l'étendue du territoire agricole et la fertilité des terres qui sont déjà productives. Il serait facile d’arroser les terrains élevés, en faisant du travail des animaux une meilleure application, ou même sans employer ce tra— vail ; on y parviendrait en dérivant les eaux supérieures, ou en se servant des forces mécaniques qui résultent des vents, ou du courant même du fleuve.

Indépendamment du blé, du riz, des autres plantes céréales, et des fruits de toute espèce que l'Égypte produit en abondance, on retirerait des avantages encore plus grands de la culture de la canne à sucre , de celle du lin et de l’indigo. Ce pays fournirait à l’Europe le natron, qui s’y forme à la surface des lacs, des matières propres aux plus belles teintures, des substances médicinales et aromatiques d’un grand prix, les cafés et les parfums de l'Arabie, la poudre d’or, l’ivoire, et tous les autres objets du commerce de l’Afrique. Les plantes - vraiment indigènes sont en petit nombre; mais cette terre féconde , dont la douce température varie par degrés depuis la mer jusqu'aux limites de la Nubie, peut être considérée comme un vaste jardin, propre à recevoir et à conserver les plus riches productions de l’univers. |

Telles sont les prérogatives naturelles de l'Égypte, qu'elles ont en quelque sorte résisté au concours de tant de circonstances nuisibles et à la tongue influence d’une adminis-

tration vicieuse. On y jouit encore aujourd'hui des richesses de l’agriculture, de l’industrie et du commerce. Le Kaire est, à plusieurs égards ; une ville opulente ; elle compte plus de deux cent cinquante mille habitants et entretient des relations multipliées avec l'Arabie et tout l'intérieur de l'Afrique, avec la Turquie, la Perse, l'nde et les principaux pays d’Europe. Les découvertes des Portugais ont diminué le commerce d'Alexandrie, mais elles ne l’ont point anéanti. Les communications avec les Indes ont continué de subsister, soit par la navigation des mers orientales, soit par la voie de terre. Ainsi l'Égypte a conservé tous les éléments de son ancienne grandeur ; et ces germes précieux d’une prospérité nouvelle se développeraient subitement, s'ils étaient fécondés par le génie de l'Europe et les bienfaits d’un gouvernement sage et puissant.

. Quant aux propriétés du climat , on ne pourrait les faire bien connaître que par une exposition détaillée, qui ne convient point à l’objet de ce discours : on se bornera à dire que la salubrité de ce pays ne peut être révoquée en doute. Ce résultat est confirmé par toute l’histoire de l'Égypte, par l'expérience décisive de l'armée française, et par l'état actuel de la population , qui comprend envirun deux millions trois cent mille individus , répandus sur unesuperficie de dixhui? cents lieues carrées.

Detoutesles entreprisesauxquelles l'occupation de l'Égypte peut donner lieu , l’une des plus importantes consiste dans le projet de joindre par un canal de navigation le golfe Arabique à la Méditerranée ; question depuis longtemps célèbre , qui, aujourd'hui, peut être pleinement résolue. Quel que soit, en effet, le niveau respectif des deux mers, et quelque jugement que l’on doive porter des ouvrages qui ont été exécutés autrefois dans ce mème dessein , les ingénieurs européens pourraient facilement établir et conserver cette communication qui rapprocherait, pour ainsi dire, les contrées orientales

de celles que baigne la Méditerranée. Cette jonction des deux mers, sans changer entièrement les voies actuelles du commerce , influerait sur les relations de l’Europe avec l'Inde, l'Arabie et l'Afrique; et l’on en peut comparer les résultats aux changements politiques qui eurent lieu dans un sens opposé, après les expéditions maritimes des Portugais.

L'Egypte, où se réunissent comme d’elles-mêmes les richesses de l’agriculture et celles du commerce, a d’autres avanthges que n'’offrirait point une colonie lointaine. Elle n’est séparée de la France que par une mer peu étendue, dont la navigation semble être l'apanage de cette puissance et celui de ses alliés naturels. Elle entre dans le système de la défense commune des îles voisines de l’Italie et de celles de la mer Adriatique et de l’Archipel. Elle ne peut être attaquée que très-difficilement à des époques prévues et par des forces considérables ; en sorte qu'une puissance européenne (i) qui occuperait depuis longtemps l'Égypte et aurait fortifié cet établissement, serait assurée de le conserver. Ce pays offre de plus aux Français l'avantage très-remarquable d'une situation intermédiaire qui les place aux portes de l’Asie : ils peuvent de là menacer continuellement les riches possessions d’un État ennemi, et porter le trouble ou la guerre jusqu'aux sources mêmes de son opulence.

Les relations qui s’établiraient bientôt entre l'Égypte et les lieux de commerce situés dans l'Arabie, la Perse, l’Indoustan et l'Afrique, procureraient les échanges les plus profitables à la France et aux États qui naviguent dans la Méditerranée, On imiterait en cela l’heureuse industrie à

(r) Il faut ici faire remarquer une addition manuscrite qui a passé dans l’édition officielle : « Une puissance européenne qui, étroitement unie avec la Porte, occuperait , » etc. Il y a tant de haute politique dans ce peu de mots, que l'origine de cette addition inopinée se révèle d’elle-même : l’empereur l’ordonna , et Fourier l'écrivit sous ses yeux.

laquelle les Vénitiens durent leurs richesses, qui leur donna longtemps des forces maritimes supérieures à celles de presque toutes les puissances méricionales, et cessa bientôt lorsque les destinées de l'Égypte furent changées.

En effet, le commerce de l’Inde avec les autres États a presque toujours eu lieu par l’échange des métaux précieux. Ces rapports subsistent depuis un temps immémorial ; et toutes les nations opulentes ont payé ce tribut, en donnant, pour prix des productions de l’Orient, une quantité considérable d’or et surtout d'argent, qui s’y accumule sans retour. Mais les Vénitiens paraissent avoir entretenu avec ces contrées des relations d’une autre nature. L'Égypte, devenue pour eux le principal dépôt des richesses du monde entier, recevait, outre les bois et les métaux utiles, tous les objets de leurs propres manufactures ; elle leur rendait les marchandises précieuses de l’Inde, de l’Arabie, de la Syrie et de la Perse : de là elles étaient transportées et distribuées dans l'Europe.

Ainsi l'Égypte n’est pas seulement utile par ce qu'elle possède , elle l’est encore par ce qui lui manque. On serait assuré de placer dans cet établissement des étoffes précieuses, des draps légers, des vins, et des produits d’une industrie variée. On y porterait le fer, le plomb et surtout les bois destinés à la construction des édifices et à celle des navires. C’est en partie au moyen de ces échanges que Fon acquerrait les marchandises les plus estimées de l'Inde; et on se les procurerait aussi par des communications immédiates. Indépendamment des ports qui seraient ouverts ou rétablis sur les deux côtes de la mer Rouge, on verrait se former dans les autres points de cette voie du commerce des Indes, des établissements qui rendraient la navigation plus agréable et plus sûre , et se préteraient un appui mutuel.

Nous pourrions aussi nous élever à des considérations plus générales, et prévoir l’influeuce qu’une colonie fran-

çaise , aussi favorablement située, exercerait sur l’état des contrées voisines. L’Arabie et la Syrie participeraient aux premiers avantages; le commerce y jouirait d’abord d’une sécurité jusqu'ici inconnue ; l’industrie et l’agriculture y prendraient un nouvel essor. On pourrait contracter des alliances utiles et durables avec la Perse et les autres monarchies de l'Asie. Quant au vaste continent de l'Afrique, il ne serait plus une terre ignorée; on y découvrirait les fleuves intérieurs, les montagnes et les mines de fer et d’or qu'elles renferment en abondance. Enfin on pourrait espérer que le gouvernement de l'Égypte (1) ferait régner un jour l’ordre et la paix sur les côtes septentrionales de l'Afrique, en soumettant les habitants à une police plus humaine et plus sage. Alors la Méditerranée, devenue une mer française (2), serait pour jamais mise à l’abri des incursions des pirates.

On voit par là combien la fondation de cette nouvelle colonie, à l'extrémité d’une mer étroite et voisine, et dans une des plus belles contrées de la terre, diffère de ces entreprises lointaines où l’on serait forcé de créer à grands frais des établissements incertains, et que, même pendant la paix, on ne peut conserver sans multiplier les victimes de l’insalubrité du climat. On n’aurait point à y transporter comme esclaves des cultivateurs étrangers; et, loin d'exercer aucune violence contre les indigènes, on leur rendrait tout ce qu'un gouvernement imprudent et tyrannique leur a enlevé.

(x) Nous indiquons encore ici une addition de même origine et de la même portée que l’addition précédente, p. 119, note x : « Le gouvernement de l'Égypte , fondé sur l'alliance de la cour ottomane. » L’addition est aussi de la main de Fourier, et a passé dans l'édition officielle de son ouvrage.

(2) Il y eut quelque hésitation sur ces quatre derniers mots; on Îles effaça d’abord , on les remit ensuite : c’était dans un Jour de politesses diplomatiques. |

Le projet que nous exposons, méritait donc, en effet, les méditations d’un grand homme : il n’a rien qui ne soit utile et glorieux (1); il assure aux peuples voisins une condition meilleure ; il ouvre l'Asie aux plus vastes desseins ; et, ce qui est d'un prix inestimable, il unit les avantages politiques de notre patrie aux vrais intérêts des autres nations (2).

Si l’on s'attache maintenant à distinguer les moyens qui pouvaient le plus concourir au succès de ces vues, on reconnaîtra combien il était important de favoriser les progrès

__ (r) Autre addition née des mêmes inspirations : Z{ est favora- . -ble à nos alliés. C'est encore une politesse bien gratuite sans doute.

(2) C’est ici la place d’une autre addition qui est aussi d'origine impériale , dans laquelle se résument celles que nous venons de signaler, et qui se distingue de toutes les autres par des insinuations sans politesse, et par la manifestation d’un singulier intérêt pour l’autorité légitime du despote musulman. Cette addition est aussi de la main de Fourier :

« L'état de l’Europe n’a point permis que l'Égypte recüt les « dons qui lui étaient offerts : mais le souvenir de l'expédition « française ne sera point sans fruit. Le gouvernement de Constan- « tinople connaitra tous les avantages qu’il pourrait retirer en « donnant à cette province une meilleure administration. Il « jugera facilement quelles étaient les vues de celle des puissan- # ces européennes qui s’est attachée à rétablir le pouvoir des « Mamlouks. Il ne pouvait y avoir de moyen plus assuré de « priver l'Égypte des avantages qui lui sont propres que de la « livrer à ses premiers oppresseurs, également ennemis du bien « public et de l'autorité légitime. Enfin la cour ottomane puisera « des conseils utiles dans là collection que l’on publie aujour- « d’hui , elle pourra recourir aux arts de l'Occident , se procurer « elle-même une grande partie des résultats que lui assurait le « concours de nos armes, et réaliser ainsi les vœux que la France « avait formés. »

Cette addition est fidèlement conservée dans le texte officiel du discours.

des arts et des sciences. Il ne peut y avoir, en effet, aucune circonstance où l’application des arts soit aussi nécessaire. El fallait étendre et enrichir le domaine de l’agriculture, étudier le cours du fleuve et assujettir les irrigations à un plan général , faire communiquer les deux mers, assurer la navigation du golfe Arabique, établir des arsenaux et des ports. On avait à observer un climat presque inconnu, à porter dans les contrées voisines les recherches de l’histoire naturelle et de la géographie, à diriger le commerce, à perfectionner les tissus et les teintures , l'exploitation du natron, la fabrication du sucre ; celle du sel ammoniac et de l’indigo ; en un mot, à créer une industrie nouvelle, et à la seconder de toutes les découvertes de l’Europe. Aussi le projet de ramener sur les rivages du Nil les sciences si longtemps exilées, excita une reconnaissance universelle pour le héros qui l’avait conçu. Cette pensée portait toute l'empreinte de son génie. Elle rappelait l’ancienne “gloire de Thèbes et de Memphis, et le séjour des muses grecques dans la capitale des successeurs d'Alexandre; et elle faisait mieux connaître l'utilité et l’étendue de l’entreprise que l’on allai® former. Loin d’admettre dans les sciences une distinction qui ne s’accordait point avec l'élévation de ses vues, celui qui les associait à son triomphe, les considéra toutes comme ne formant qu’une même famille. 11 voulut que l’on cultivât en même temps les diverses branches de la littérature et de la philosophie. On appela les sciences de calcul , qui fournissent des principes exacts aux usages les plus importants; les sciences physiques et celles qui ont pour objet l'étude et la description de la nature; les arts dont l'utilité est immédiate et sensible, et les arts non moins précieux qui concourent à l’éclat du gouvernement, et procurent les plus nobles jouissances de l'esprit. Par l’effet de cette sage disposition, l'Égypte pouvait devenir en peu de temps , non-seulement une colonie, mais en quelque

sorte une province française, et offrir à ses nouveaux habitants l’image de leur propre patrie. Ce furent ces considérations qui inspirèrent le dessein d'établir un corps littéraire (1) dans la capitale du pays que nos armes allaient soumettre. On vient de rappeler les diverses époques de l’histoire de l'Égypte, les faits qui ont précédé l’expédition française, les motifs et les vues d’après lésquels on l’a entreprise et dirigée; il faut maintenant offrir à l’attention du lecteur les principales circonstänces de ce grand événement.

Les Français qui devaient concourir à cette expédition avaient été rassemblés sur divers points des côtes de la Méditerranée : ils ignoraient le but vers lequel ils allaient être dirigés, et formaient à ce sujet les conjectures les plus opposées. L’ardeur guerrière, le feu de la jeunesse , l’incertitude agitaient les cœurs; mais la présence d’un héros inspirait une confiance unanime. Son nom seul fixait toutes les espérances ; et l’on eut un exemple de cet ascendant suprême qu'exercent sur toutes les âmes la gloire et le génie.

La flotte française, sortie de la rade de Toulon , et réunie aux divisions formées dans les ports de l'Italie, s'arrêta bientôt à la vue de Malte, dont le gouvernement avait depuis longtemps déclaré ses vues hostiles. Cette île, vivement attaquée , n’opposa qu’une résistance inutile; elle fut promptement soumise et reçut une garnison française. Hoiït jours s'étaient à peine écoulés depuis que nos vaisseaux avaient paru devant Malte, et déjà cette flotte immense s’avançait rapidement vers l'Égypte. Lorsqu'on atteignit la côte d’Alexandrie, la mer violemment agitée rendait l'accès difficile et dangereux ; mais le moindre retard pouvait devenir funeste : le débarquement fut effectué aussitôt. Un corps de troupes françaises marchait sur Alexandrie avant la fin de

(x) L'Institut du Caire; voyez supra, page 4, à la note.

la nuit, et le général eu chef était à la tête des colonnes. Les habitants entreprirent une défense vive et opiniâtre; on ne put alors les convaincre que cette guerre était seulement dirigée contre les Mamlouks, et non contre les sujets(1) de la Porte: mais aucun obstacle ne pouvait arrêter l'ardeur de nos troupes. Elles pénètrent dans la ville, elles s’en emparent, et déjà le vainqueur exerce une autorité tutélaire. Il offre aux habitants de cette ville la paix et la sécurité, et reçoit avec bienveillance les envoyés des tribus d’'Arabes scénites qui habitent les déserts voisins. |

Cependant une flotte ennemie parcourait les divers parages de la Méditerranée. Elle se montre devant le port de Toulon, après que nous l’avions quitté ; à Malte, après notre départ; à Alexandrie avant notre arrivée. Elle s'éloigne, parcourt le fond du golfe ; et dans le même temps l’armée française s’avance dans le désert vers la capitale.

Les faits militaires dont ce pays devint alors le théâtre, attirèrent l'attention du monde entier ; la nouvelle s’en répan- . dit aussitôt dans l'Orient et dans l'Afrique : tous les esprits . en Europe furent tenus en suspens, et on attendait l'issue de cette grande entreprise. Les traits multipliés de courage etde patience qui signalèrent ces campagnes, les dangers auxquels l’armée était sans cesse exposée, les fatigues inexprimables qu’elle endura, les talents supérieurs et le dévouement des généraux, excitèrent en France l’admiration et la reconnaissance publique. Il n’y eut personne qui ne fût frappé de la nouveauté des circonstances, toutes étrangères à nos climats, de ce concours inaccoutumé d’exploits de guerre et de découvertes savantes, et surtout de tant de dispositions militaires, civiles et politiques, qu'exigeaient du général en chef le soin de conquérir et celui de gouverner.

L'objet de ce discours permet seulement d’indiquer l’ordre

(1) Addition manuscrite : fidéles.

de ces événements, c’est à l’histoire qu’il appartient de les rapporter ; et déjà ils ont été dignement exposés dans les relations authentiques des campagnes d'Égypte et de Syrie. L'illustre auteur de ces mémoires ({}, dépositaire immédiat des pensées et des vues du général en chef, dirigeait tous les mouvements , prévoyait tous les obstacles , et participait glorieusement à tous les succès. Ainsi les monuments de la valeur française qu'il transmet lui-même à la postérité, acquiè. rent à la fois plus d'authenticité et d’éclat.

Alexandrie était à peine soumise que notre armée pénétrait déjà dans l’intérieur de l'Égypte. Rosette était en notre pouvoir et nos bâtiments armés remontaient le fleuve. L’histoire de cette campagne offre une suite de marches rapides, de combats et de succès. Ni l’ardeur du désert, ni le manque absolu d’eau et d’approvisionnements dans une contrée aride et inconnue, ne peuvent ralentir l'impétuosité des troupes. Les Arabes sont dispersés; les Mamilouks perdent deux batailles rangées; la terreur et le désespoir succèdent à la plus aveugle confiance ; ils abandonnent le Kaire, et dix jours ont décidé du sort de l'Égypte. Mourad et Ibrahim se séparent : ils ont perdu leur autorité, mais leurs inimitiés subsistent encore. L’un, plus belliqueux , cherche un asile dans le Saïd ; le second s'éloigne à la hâte vers le désert de Syrie, et te dernier acte de sa puissance est le pillage d'une caravane. Les Français sont à sa poursuite. Le général en chef lui-même, avec quelques hommes de son avant-garde, parvient à atteindre l’escorte nombreuse du bey fugitif ; il attaque les Mamlouks, les disperse, et les oblige de précipiter leur retraite loin des limites de sa conquête. On apprit alors que notre escadre, qui avait recu l’ordre de pénétrer dans le port d'Alexandrie ou de se retirer à Corfou , et qui en

(x) Le général Berthier, auteur de la Relation des campagnes du général Bonaparte en Égypte et en Syrie. À Paris, P. Didot l’ainé, an VIIL, In-8°.

L'ÉGYPTE FT LES CENT JOURS. 127 avait trop différé l'exécution, venait d’être attaquée et presque entièrement détruite dans la baie d’Aboukir. Ce revers inattendu, loin d'abattre le courage des Français, leur inspira une résolution plus unanime et plus constante.

Pendant que le vainqueur porte ses vues sur le gouverne: ment civil de l'Égypte, l’esprit de rébellion éclate dans la capitale: il arme une population nombreuse, et plusieurs Français, surpris dans leurs habitations ou dans les places publiques, expirent sous le fer des séditieux. Mais la puissance des armes rétablit l'ordre : quelques chefs sont sévère:

-ment punis, et l’on pardonne à la multitude suppliante. L’Égypte ignorait encore quels étaient ses nouveaux maîtres ; elle éprouve, dans cette occasion, la supériorité de leurs forces et l'effet inespéré de leur clémence. Ce trouble momentané fit place à une sécurité durable.

La côte septentrionale, les provinces intérieures, Suez et le Delta, étaient occupés par nos troupes. Un art ingénieux créa presque subitement des ouvrages destinés à la défense militaire du pays. Ces constructions, appropriées à lPespèce de guerre que l’on avait à soutenir, avaient pour objet de résister aux premières entreprises de l'ennemi, et de conserver tous les approvisionnements qu'exigent les mouvements d'ane armée.

L'Égypte délivrée de ses oppresseurs commence enfin à joair des bienfaits des lois; elles y exercent un empire inaccoutumé, sous la protection des armes françaises ; et les premiers des habitants sont appelés aux dignités civiles. Les sciences, après un long exil, revoient leur patrie, et se préparent à l’embellir. La géographie étend ses recherches sur les ports, les lacs et les côtes; elle fixe la position de tous les lieux remarquables, et fonde ses mesures sur l'observation du ciel. La physique étudie les propriétés du climat, le cours du fleuve, le système des irrigations, la nature du sol, celle des animaux, des minéraux et des plantes. Les beaux-arts re-

trouvent leurs antiques modèles, et vont transmettre fidèlement à l’Europe ces vestiges immortels du génie de l'Égypte. Un grand homme répand sur tous ces objets l'éclat de sa gloire personnelle; il encourage par “sa présence toutes les découvertes, ou plutôt il les suggère ; et son esprit vaste s'applique en même temps, avec une incroyable facilité, à la guerre, à la politique, aux lois et aux sciences.

C'est à cette époque que l’on entreprit les recherches dont on publie aujourd’hui les résultats. Elles furent toutes secondées et souvent même dirigées par les généraux, les ingénieurs et les officiers français. Plusieurs d’entre eux consacraient aux progrès des sciences tout le loisir que pouvaient leur laisser les opérations militaires, et ont déjà publié des mémoires très-importants sur la géographie physique du Delta , la condition politique des divers habitants, le cours du Nil, la nature du sol, la description des antiquités (1). On profita de toutes les facilités qui pouvaient s'offrir, pour parcourir et observer le pays que nos armées occupaient. Il ne se faisait aucune reconnaissance militaire, qu’un ou plusieurs membres des commissions savantes ne s'empressassent d'y concourir, afin de tenter quelques découvertes utiles. L’inspection des côtes ou des déserts voisins, les expéditions éloignées, les marches des détachements, les négociations ou les combats avec les tribus d’Arabes errants, les opérations administratives, tout devint pour eux l’occasion ou le but d’une nouvelle recherche.

On avait apporté d'Europe tous les instruments nécessaires à l'imprimerie ; ils étaient réunis au Kaire, dans un établissement considérable, que dirigeait le zèle le plus actif et le plus éclairé (2). Cet art, presque entièrement inconnu aux

(1) Dans la Décade égyptienne, imprimée au Caire.

(2) La direction de l'imprimerie nationale établie d’abord à

Alexandrie, et successivement au Caire, dans la citadelle de cette ville, et de nouveau à Alexandrie, fut confiée à M. Marcel.

Orientaux , excitait toute l'attention des Égyptiens; il servait à multiplier les communications soit entre les Français eux-mêmes, soit entre les habitants, et favorisait à la fois le succès de l’expédition et le progrès des sciences.

On établit l’ordre le plus exact dans toutes les parties du gouvernement intérieur. Non-seulement les habitants ne furent point exposés aux outrages qui signalaïent dans l’Orient les succès militaires, mais on respecta leurs usages religieux et civils: les moindres offenses furent punies avec une sévérité éclatante. Des contributions modérées et équitablement réparties entre les habitants remplacèrent les exactions et les violences de leurs anciens maîtres. La religion et tes lois furent honorées par le vainqueur, et leurs ministres furent prévenus par ses bienfaits. Le droit de propriété, si longtemps méconnu ou violé, ne recut plus d'atteinte. La justice et l’ordre régnèrent dans les villes et garantirent les transactions commerciales. Le gouvernement ouvrit toutes les sources de la prospérité agricole; les canaux destinés à recevoir les eaux du fleuve, les digues qui en suspendent le cours, furent entretenus avec soin. On ouvrit des communications nouvelles ; on confia à des talents supérieurs la direction de ces grands ouvrages dont les dépenses étaient fidèlement acquittées (1). Les armes françaises, redoutables aux

Les ouvrages les plus considérables sortis de cette imprimerie, indépendamment des travaux continus concernant l'administration publique, sont {a Décade égyptienne, 3 vol. in-4° , et la °° feuille du 4° ; le Courrier de l'Egypte, qui eut 116 numéros in-4° ; la Constitution de lu république française de l'an VIIT; le Procès de l'assassin du général Kléber, en français, en turc, et en arabe; l'Annuaire de l'an vix, in-12; idem de l'an vurx, in-49; les Fables de Lokman en arabe et en frâncçais; (a Grammaire de l'arabe vulgaire, non terminée : ces deux derniers ouvrages sont de M. Marcel. (x) Les ingénieurs civils étaient chargés des travaux publics des ponts et chaussées, de navigation et des ports maritimes. M. Le-

seuls ennemis de l'Égypte, répandirent l’épouvante parmi les brigands des déserts ; la justice et la force contractèrent une alliance durable.

Chacune des révolutions précédentes avait été, pour ce pays, le signal d’un nouveau genre d’oppression. Les peuples , accoutumés à ne voir dans l'autorité du prince que le droit de dépouiller et de nuire, ne pouvaient concevoir que la victoire fût suivie du bonheur public, et qu'elle eût un objet aussi noble.

Les cœurs s’ouvrirent enfin à la reconnaissance. Des sentiments qu'aucun de leurs princes n’avait inspirés, les attachèrent pour jamais au chef du nouveau gouvernement. Le nom de Bonaparte (1) règne encore dans ces contrées ; elles l'invoquent dans leurs malheurs : aucun événement n'en effacera le souvenir.

Le général en chef portait depuis longtemps ses vues sur la communication des deux mers. 1l se rendit au port de Suez, vers le fond du golfe Arabique, et s’avançant au nord, il découvrit et fit remarquer à ceux qui l’accompagnaient, les vestiges du canal entrepris par les anciens rois, dans le dessein de joindre le Nil à la mer Rouge (2). Il en suivit longtemps les traces ; et peu de jours après, s'étant rapproché des terres que les eaux rendent fertiles, il reconnut aussi l’extrémité opposée du canal, à l’est de l’ancienne Bubaste. Il ordonna aussitôt toutes les mesures nécessaires pour préparer

père, ingénieur en chef, avait le titre de directeur, et M. Girard, du même grade, celui de sous-directeur.

. (1) Cette phrase dans l’édition officielle est ainsi composée :

« le nom immortel de Bonaparte ; » et dans l'édition royale de 18ar : « Le nom français. »

(2) La découverte des traces de l’ancien canal des deux mers fut faite par le général Bonaparte. C’est un fait incontestable affirmé par tous ceux qui Paccompagnaient dans cette reconnais-

sance.

l'exécution du grand ouvrage qu'il méditait ; il en donna le soin à des personnes dont il appréciait le mérite supérieur et le zèle, et qui joignaient aux connaissances théoriques toutes les lumières de l’expérience (1).

Ce même voyage, quoique de peu de durée, avait encore un autre objet. On ordonna la reconnaissance du port, des côtes et de la navigation du golfe ; on pourvut à la défense de Suez ; on modéra les droits excessifs imposés sur le commerce; on rendit l'exportation plus facile et plus sûre ; on établit des relations utiles avec les Arabes des tribus voisines. — Les annales des peuples n’offrent point de scène plus héroïque que celle qui se passait alors aux portes de l’Asie. Le libérateur de l'Égypte, après avoir rempli de sa gloire les contrées les plus célèbres du monde, venait décider lui-même une question fameuse, qui appartient en même temps à l'histoire, à la politique, aux sciences exactes et aux arts civils. Il mar. quait au commerce de l'Orient une route nouvelle, et méditait, au centre du continent, les intérêts communs de cette Europe dont il devait un jour devenir l'arbitre (2). :—:°

La partie méridionale de l'Égypte ne tarda point à être affranchie de la domination des Mamlouks. Mourad s’y était réfugié ; il rallie les Beys que sa vengeance avait poursuivis, et qu’un malheur commun réunit maintenant à sa fortune ; il appelle à son secours du rivage opposé de la mer Rouge, des légions d'habitants de la Mecque et d'Yambo. Le souvenir de son autorité lui soumet encore les peuples des campagnes et les Arabes des déserts voisins. 1 les rassemble,

(x) La direction des travaux du canal de jonction de la Méditerranée à la mer Rouge, à travers l’isthme de Suez, fut donnée à M. Lepère, ingénieur en chef des ponts et chaussées, qui a exposé le fruit de ses recherches sur ce sujet important dans un mémoire remarquable, inséré dans la description de l'Égypte.

(2) Le passage entier compris entre — répétés a élé supprimé dans l'édition de ce discours publiée en 182r.

forme des approvisionnements, et lève partout des contributions de guerre : mais, soit qu’il attaque lui-même, ou que les Français le préviennent, il est vaineu et mis en fuite. Il s'éloigne rapidement, conservant toujours une partie de ses forces ; et comme les déserts montueux n’ont point de routes qui lui soient inconnues, il reparaît aussitôt à la tête de nouvelles troupes. Les officiers généraux chargés de cette difficile conquête surmontent tous les obstacles avec un talent extraordinaire ; ils prennent, en quelque sorte, les habitudes et la manière de vivre de leurs ennemis; ils les surpassent bientôt par l’audace, Pactivité, et même par la connaissance topographique du théâtre de la guerre. Enfin les Mamlouks sont exilés du Saïd. Les uns sont repoussés trois fois au delà des cataractes de Syène; d’autres se retirent dans les oasis que des espaces arides séparent de la vallée du Nil. Les Arabes sont détruits ou dispersés ; la justice et l’indulgence dissipent les alarmes des peuples, et achèvent l'ouvrage de la victoire.

Le général à qui l'on avait confié, dès le commencement de l’expédition, le soin d'occuper le Saïd et d'y anéantir l’autorité des Mamlouks, tempéra les malheurs de la guerre par des traits multipliés de sagesse et de grandeur d’âme (1). Il vivait pour l’espérance et l’honneur de la patrie; il devait bientôt accourir dans les plaines de l'Italie, et participer, par ses talents, son courage, et le sacrifice même de sa vie, à un événement immortel qui eut tant d’influence sur la situation de l’Europe. En terminant avec gloire, sur le champ de bataille, une carrière déjà illustre, il trouva du moins, dans le suffrage d’un héros et dans le triomphe de nos armes, la récompense de ses généreux efforts; il mêla ses derniers soupirs aux accents de la victoire. Il avait inspiré à l’armée

(1) Le général Desaix, mort sur le champ de bataille de Marengo. :

d'Orient et aux habitants de l'Égypte un sentiment unanime d’attachement et d’admiration; et sa mémoire ne fut pas moins honorée par les regrets touchants des peuples qu'il avait gouvernés, que par la douleur et les hommages des Français.

Ce sont les événements de cette campagne qui nous ouvrirent le sanctuaire de l'Égypte. On découvrit alors le temple magnifique de l’ancienne Tentyris, les vestiges de Thèbes dignes d’être chantés par Homère, et les demeures vraiment royales des Pharaons. On pénétra au delà d’Éléphantine, dans cette île sacrée qui semble être elle-même un seul monument élevé par les Égyptiens à la gloire des dieux et des beaux-arts. Les soldats français que la guerre avait appelés sur les rivages du Nil, furent frappés d'admiration à la vue de ces ouvrages immortels, et s’arrétèrent comme saisis d'étonnement et de respect. Ces circonstances, que l’histoire des arts ne laissera pas dans l’oubli, ont eu pour témoin un homme de goût (1) digne de les apprécier. Ses ouvrages, qui ont donné pour la première fois à l’Europe une juste idée des monuments de l'Égypte, exciteront dans tous les temps un vif intérêt : ils ont un charme qui leur est propre, et surpassent tout ce qu’on pouvait attendre des efforts et du talent d’un setl homme.

L'application des théories mécaniques et chimiques avait fait au Kaire des progrès remarquables. On avait rassemblé das l’enceinte même des grands édifices destinés aux sciences, tous les éléments qui pouvaient favoriser le développement de l’industrie. Cet établissement était dirigé par un chef respectable, que les sciences et la patrie ont perdu il y a quelques années (2) ; il joignait au zèle le plus désintéressé un talent ingénieux et fécond qui lui suggérait des ressour-

(1) Denon. | (2) Conté, membre de l'académie des sciences.

ces inattendues. Il avait déjà enrichi la France de plusieurs inventions, et donna bientôt à l'Égypte quelques-uns des arts Îles plus importants de l’Europe. On construisit des machines hydrauliques ; on fabriqua des aciers, des armes, des draps, des instruments de mathématiques et d’optique : enfin ces grands ateliers fournirent, pendant le cours de l’expédition, une multitude d'objets propres à contribuer aux succès de la guerre et aux jouissances de la paix. Les indigènes ne tardèrent point à participer aux avantages qui résultaient de ces travaux ; on observa leurs manufactures ; on perfectionna les procédés dont ils faisaient usage. Ils considéraient attentivement les productions de l’industrie française, et s’exercaient à les imiter. Reconnaïissant dans le vainqueur tous les genres de supériorité, ils se soumettaient avec plus de confiance à l’influence protectrice du nouveau gouvernement. La fabrication de la poudre fut l'objet d’une administration particulière : celui, à qui elle fut confiée (1), justifia par des services très-importants toutes les espérances que ses lumières et sa longue expérience avaient fait concevoir. L'Institut du Kaire intervenait dans toutes les recherches utiles (2) : ceux qui le composaient, dirigeaient toutes leurs vues vers les avantages de l’armée , et les intérêts des arts et des sciences; ils étaient encouragés dans leurs travaux par la bienveillance attentive d’un officier général du caractère le plus noble et le plus élevé, qu’une mort glorieuse et qui a excité de si justes regrets attendait dans leschamps dela Syrie (3). Modèle presque inimitable de désintéressement, de constance et de vertu, et né pour toutes les affections généreuses, il oubliait sans effort ses peines personnelles et ressentait vivement celles des autres. Digne appréciateur des grands hommes, et digne de se-

(1) M. Champi père. - (a) Ce dernier mot a été ensuite effacé.

(3; Le général Caffarelli.

conder les desseins du héros qui commandait à l’armée franaise, personne n'a fait des vœux plus sincères pour le bonheur de son pays et les progrès de la raison et des arts : il a concouru au succès de toutes les recherches littéraires que l’on entreprit alors ; et la fidélité de l’histoire veut que son souvenir soit attaché aux découvertes qui en ont été le fruit.

Parmi les objets dignes de l’attention de l’Europe savante, un des principaux consistait à déterminer exactement les situations géographiques ; on a donné à ce grand travail des soins assidus, et on y a employé des moyens qui en garantissent la précision. 11 est fondé en partie (1) sur des observations astronomiques qui fixent les positions des villes et des lieux les plus remarquables. Ces opérations, dont on est redevable à des talents éprouvés et au zèle le plus recommaudable (2), ont été entreprises au milieu du tumulte de la guerre et dans des provinces éloignées, dont la soumission était récente et incertaine. On a été plusieurs fois obligé de substituer des armes aux instruments géométriques, et, en quelque sorte, de disputer ou de conquérir le terrain que l'on avait à mesurer (3).

L'Égypte avait été affranchie du pouvoir qui l'opprimait ; les outrages faits à la nation française étaient vengés, et l’on était fondé à espérer que ces événements n’allumeraient point la guerre avec l’Empire Ottoman. En effet, cette belle province était depuis longtemps la proie de quelques esclaves qui affectaient l'indépendance, et offensaient par des continuels mépris la majesté du souverain, celle des lois et de la religion. Le pacha à qui ils devaient obéir, était leur captif, et l’inutile témoin de leurs violences toujours impunies ; le

(1) Les mots en partie sont ici ajoutés à la main.

(2) Feu Nouet,.

(3) On consultera sur ce sujet le Mémoire de feu le colonel Jacotin sur la construction de la carte d'Égypte, dans la description de l'Égypte, tome xvzit de l'édition in-8°.

pouvoir qu’ils se disputaient, devenait la récompense ordipaire de l’ingratitude et du crime. Si l’un d'eux fût parvenu à détruire par le poison ou par le fer tous ses bienfaiteurs et ses rivaux, ce succès eût été le signal d’une rébellion manifeste contre la Porte. Les plus soumis différaient d’acquitter le faible tribut qu’elle exigeait; les autres le refusaient ouvertement. Ils épuisaient par leurs exactions le commerce intérieur, celui de l’Europe, de l'Asie, de l'Afrique, l’agriculture et tous les arts utiles, et ils exerçaient sur les peuples une autorité odieuse et effrénée.

Les armes françaises avaient délivré l'Égypte, plutôt qu'elles ne l’avaient conquise. Cette terre malheureuse, et jusque-là inutilement féconde, allait passer rapidement à un état prospère. L'issue de cette révolution, qu’une seule puissance de l’Europe pouvait redouter, n’était point opposée aux intérêts de l’Empire Ottoman; elle devait, au contraire, augmenter ses revenus, et affermir son autorité dans deux provinces importantes. La cour de Constantinople devait préférer le plus ancien de ses alliés à des sujets rebelles. Loin de perdre l'Égypte et la Syrie, elle les recouvrait en quelque sorte. Elle voyait se former, sous la protection d’une armée puissante et secondée de tous les arts de l'Occident, un établissement qui promettait aux deux nations des avantages immenses, et pouvait soutenir, dans l'Asie et dans l'Afrique, l'éclat du nom ottoman. Mais ces motifs. ne furent point appréciés : les officiers de l’Empire capables de les discerner furent déposés et exilés. La victoire navale d’Aboukir, dont une politique habile exagéra les avantages, fixa l'opinion encore incertaine de ce gouvernement ; il se livra aux suggestions des ennemis de Ja France, qui lui inspiraient leurs propres alarmes ; et il fut bientôt entraîné dans une guerre et dans une alliance contraires à ses vrais intérêts.

Le chef de l’expédition française avait fait les plus grands efforts pour prévenir cette rupture. Il dirigeait ses armes

contre les seuls ennemis de la France (1), faisait respecter le nom du grand-seigneur comme celui du souverain légitime, et maintenait soigneusement les usages religieux et politiques. Son armée agissait en Égypte comme auxiliaire de la Porte : jamais cette province n'avait été mieux gouvernée, ni plus favorisée dans l'exercice de son culte; elle n'avait jamais obéi à des chefs plus disposés à reconnaître l'autorité de Constantinople. Mais sa prévoyance luttait seule contre tous les obstacles, et ne fut secondée en France que par le projet d’une négociation insuffisante et tardive. Il jugea, dans cette conjoncture, qu’on aurait bientôt à défendre l'Égypte contre des forces considérables, et conçut un projet d’une hardiesse extraordinaire, celui de prévenir cette attaque, et de porter la guerre dans le cœur même de la Syrie.

Ce pays était en partie sous la domination d’un homme que ses cruautés et ses perfidies avaient rendu célèbre dans tout l’Orient. Cet Ahmet Gezzar avait été longtemps esclave au Kaire , où on l’avait puni pour des vols domestiques ; il s'était signalé, même parmi les Mamlouks, par une fourberie et une fourberie extraordinaire, et avait trahi successivement Aly-Bey, les Druses, les Arabes, et la cour de Constantinople : il était alors gouverneur de Seïde, et résidait à Acre, l’ancienne Ptolémaïs. Il parut embrasser la cause des beys d'Égypte, et dissimulant des projets plus ambitieux, s'offrit pour diriger l'expédition qui se formait contre l’armée française. Tandis que ses préparatifs troublaient toute l’Asie Mineure et la Syrie, ce pacha fit occuper d'avance les places frontières par son avant-garde : il était bien éloigné de prévoir qu’il aurait à soutenir lui-même une guerre défensive.

Tout annonçait que l'Égypte serait attaquée par mer, aus-

(x) Dans l'édition officielle, on a substitué à ce nom celui de

la Porte; substitution toute politique, mais un peu vague dans son expression.

sitôt que la saison aurait rendu les débarquements possibles ; on devait faire marcher en même temps les troupes réunies dans la Syrie, et celles que les beys auraient pu conserver dans le Saïd. Le général en chef, qui avait pénétré les desseins des alliés, jugeant qu'il devait s’écouler encore quelques mois avant qu'on pütentreprendre aucun débarquement, résolut de se porter rapidement, avec douze mille hommes, dans la Syrie, de dissiper les forces qu'on y rassemblait, et de revenir aussitôt pour s’opposer à l'expédition dont on était menacé sur les côtes. Un tel projet ne pouvait être exécuté que par une armée intrépide, exercée à toutes les vertus militaires ; et en effet, l’histoire détaillée de cette campagne offrirait des traits inouis de la valeur française. Il fallait pénétrer, sous un ciel ardent, au delà d’un désert immense et inconnu etenvahir subitement une contrée étrangère, défendue par des forces supérieures. Une flotte anglaise occupait la mer; les habitants des villes et les Arabes errants étaient armés contre nous; enfin cette terre ennemie n'avait rien qui ne nous fût contraire, et nos soldats ne pouvaient y faire un pas sans rencontrer un nouvel obstacle. Mais une confiance inaltérable les élevait au-dessus de tous les périls ; ils s’avancèrent rapidement dans le vaste désert qui les séparaïit de la Syrie. Le fort d’El-Arych avait capitulé; la ville de Gaza se soumit ; on s’empara de vive force de l’ancienne Joppé; on s'établit dans le port de Caiffa : on trouva dans ces places et sur divers autres points des munitions et des équipages de guerre, des magasins considérables et des approvisionnements de toute espèce.

Les premières divisions de l’armée ennemie, secondées des Mamlouks et des Arabes, s'étaient déjà avancées dans cette partie de la Syrie : surprises dans leur camp et continuellement repoussées, elles abandonnèrent, avec les places, toute l'artillerie et les effets de guerre que nécessitait l'expédition projetée contre l'Égypte. Enfin les'commandants des troupes

turques, qui avaient une cavalerie très-nombreuse, entreprirent de réunir toutes leurs forces à celles de leurs auxiliaires, et de les porter contre les Français, pendant qu'ils assiégealent la ville d’Acre, où Ahmet Gezzar s'était retiré. Mais le général en chef les prévint encore , et jugea bientôt nécessaire de leur livrer une bataille décisive, afin de les repousser vers Damas. Attaqués dans le mème instant sur les points les pluséloignés, ils ne purent résister à ces mouvements impétueux et inattendus ; ils se virent tout à coup séparés de leur camp, privés de leurs magasins, et comme investis de toutes parts. Plusieurs milliers d’entre eux succombèrent à Esdrelon , ou dans les actions précédentes ; les autres trouvèrent à peine leur salut dans une retraite tumultueuse et précipitée. Les Français s'étaient emparés d'avance des lieux qui auraient pu servir de refuge à l’ennemi; ils suppléaient au petit nombre par la célérité incroyable des marches, et il semblait qu'il n’y eût aucun point du théâtre de la guerre où ils re fussent tous rassemblés. L’issue victorieuse de ces combats anéantit les dernières espérances des Ottomans, et remplit de terreur les peuples qu’ils s'étaient alliés. Les débris de cette armée repassèrent confusément le Jourdain, et portèrent l’épouvante jusque dans les provinces les plus reculées.

Dans le même temps qu’une partie de nos troupes combattait glorieusement dans la Palestine, celles qui étaient restées en Égypte, occupaient toute l'étendue de ce pays depuis Syène jusqu’à la mer. Les Anglais firent une tentative inutile sur Suez ; on repoussa les Arabes de la Mecque ; on acheva la conquête du Saïd; on réprima les mouvements séditieux qui avaient éclaté dans les provinces septentrionales; une prévoyance ingénieuse et active veillait à la défense d'Alexandrie et de ses côtes (1).

Cependant le pacha d’Acre s’était retranché dans son der-

(x) Le général Belliard.

nier asile : secondé du côté de la mer contre les Français (1) qui maunquaient de munitions et d'artillerie de siége, il parvint à prolonger sa défense au delà du terme où notre armée pouvait rester dans la Syrie. Le véritable objet de cette guerre était rempli : onavait déconcerté les projets de l’ennemi, saisi ses magasins et ses équipages de campagne, détruit les fortifications des places, anéanti une armée nombreuse qui se préparait à l'invasion de l'Égypte; les troupes de débarquement , destinées à l’attaque d'Alexandrie , avaient été détournées de leur but , et employées à soutenir un siége meurtrier. La prise d’Acre aurait assuré la punition d'un Mamlouk sanguinaire, qui, par sa vie entière, méritait le dernier supplice, et dont l'alliance n’a dû inspirer que de l’horreur : mais ce siége exigeait plus de temps, et le succès n’aurait offert que des avantages médiocres, qui ne compensaient point les dangers d’un plus long séjour. Des maladies contagieuses répandaient alors un effroi universel, et faisaient dans toute la Syrie des progrès rapides et de plus en plus funestes. Enfin l’époque était arrivée où l'Égypte elle-même devait être attaquée du côté de la mer. A la vérité, cette expédition ne pouvait plus être soutenue par le concours de l'armée ottomane de Syrie, qui venait d’être dissipée ; mais il restait à l'ennemi des forces considérables.

Ces circonstances nécessitaient le retour de nos troupes : le général en chef les prévint que la défense des côtes de l'Égypte allait bientôt exiger d'elles de nouveaux efforts. Elles traversèrent une seconde fois le désert qui sépare l’Égypte de la Syrie : mais, avant de s’éloigner de cette dernière province, on punit rigoureusement la défection des tribus d'Arabes et des habitants qui avaient trahi leurs engagements envers les Français’; on récompensa la fidélité de ceux qui avaient tenu une conduite différente ; on détruisit les muni-

(x) Sir Sidney Smith commandait les forces navales anglaises alliées avec le pacha d’Acre.

tions de guerre et toutes les ressources qui auraient pu favoriser par la suite une expédition ennemie.

La capitale de l'Égypte reçut bientôt cette armée qui avait affronté tant de périls et donné l’exemple de toutes les vertus. Les grands de cette ville se rendirent à sa rencontre : ils étaient suivis d’une multitude immense, qui célébrait le retour de nos troupes par des acclamations et des jeux. Les Français jouissaient enfin du bonheur de revoir leurs compaguons d'armes; et le spectacle touchant qu'offrait cette réunion, ne s’effacera jamais de leur souvenir : ils s’entretenaient des dangers qu’ils avaient courus, de la confiance que leur inspirait leur auguste chef, de leurs vœux, de leurs espérances ; il semblait que l'Égypte fût pour eux une nouvelle patrie, et qu'ils ne composassent tous qu’une seule famille.

Peu de temps après, le général en chef reconnut, à divers mouvements qui avaient lieu dans l’intérieur, que le projet d’invasion allait éclater. Les Mamlouks descendirent sur les deux rives du Nil, et les Arabes de l'Occident se rassemblèrent pour se joindre à Mourad, vers la vallée des lacs de Natron, en même temps qu’une flotte se montrait dans la baie d’Aboukir. Les dispositions combinées avaient été prévues, et l’ennemi fut attaqué dans le même temps partout où il se présenta. Une colonne mobile dispersa les Arabes. Les Mamlouks du parti d’Ibrahim , surpris dans leur camp, s’enfuirent précipitamment dans le désert, abandonnant leurs bagages. Mourad, plus circonspect, s’empressa de regagner la haute Égypte : le général en chef lui-même était à sa poursuite , lorsqu'il fut informé de l'apparition de la flotte ennemie. Il se dirigea aussitôt vers Alexandrie; et pendant cette marche, il expédia les ordres les plus prompts aux divers corps de l’armée, qui se mirent tous en mouvement à la fois : il fit observer et contenir les Mamlouks et les Arabes, et se tint à portée de secourir Alexandrie ou Rosette.

Des troupes ottomanes étaient descendues sur la pres-

qu’île d’Aboukir, et s’y étaient établies après avoir enlevé la redoute et obtenu la reddition du fort ; le général en chef se décida aussitôt à les attaquer dans leurs retranchements. II n’y eut aucune de ses dispositions qui ne fût couronnée d’un prompt succès; les lignes ennemies ne purent résister aux efforts impétueux et renouvelés des Français. Les Ottomans, animés par le désespoir, se défendaient à l’arme blanche, et presque tous refusaient de se rendre prisonniers : mais, enveloppés de toutes parts, ils succombent ; ou , se précipitant dans la mer, ils s'efforcent en vain de rejoindre les vaisseaux qui les ont amenés. Un grand nombre d’entre eux périt sur le champ de bataille ; mais la plupart trouvent la mort dans les flots , sous le feu de notre artillerie. On s'empare des canons, des tentes et des munitions de guerre; le pacha qui commandait cette expédition, tombe lui-même en notre pouvoir. Le fils de cet infortuné général s’enferme dans le fort avec le reste de ses troupes, et entreprend la défense la plus opiniâtre. Enfin les derniers soldats de cette armée, voyant leur asile détruit par les batteries françaises, et expirant de faim, de soif et de fatigue, jetèrent leurs armes et implorèrent le vainqueur. Le fort n’était plus qu’un amas de ruines, couvert de mourants et de blessés, et des corps de ceux qui avaient péri pendant le siége.

Pendant que ces actions mémorables se passaient en Syrie et en Égypte, et que l’armée d'Orient défendait avec constance la terre célèbre qu’elle avait conquise, la France était livrée aux dissensions civiles, et nos frontières étaient menacées. Ces temps funestes sont déjà loin de nous : le sentiment de la concorde publique défend aujourd’hui de les rappeler ; et celui qui a réparé tant de fautes, met une partie de sa gloire à abolir jusqu’au souvenir de nos malheurs. Le général en chef était informé de la vraie situation de l’Europe et des désastres de la France (1). La connaissance de ces

(1) On a publié récemment divers documents diplomatiques relatifs au retour en France du général en chef Bonaparte : ces

événements lui avait inspiré le désir de reparaîtré au milieu de nos armées. Il résolut, après les combats d’Aboukir, d'accomplir ce dessein, dont les suites ont été si fatales à nos ennemis. L'Égypte était pacifiée, et ne pouvait de longtemps être exposée à de nouvelles attaques. Les Mamiouks fuyaient jusque dans la Palestine ou dans la Nubie; les Arabes recherchaient notre alliance ; le grand vizir faisait d’inutiles efforts pour rassembler ses troupes au delà de Damas, et l’expédition des Français dans la Syrie avait anéanti toutes les ressources qu’exigent l'entretien et la marche d’une armée. Les côtes, depuis Alexandrie jusqu’à Damiette, étaient mises en état de défense; les forts étaient pourvus de vivres et de munitions de guerre; la ville du Kaire jouissait depuis longtemps des bienfaits d’une administration protectrice, et se montrait reconnaissante. Le général en chef consacra tous les instants qui précédèrent son départ à perfectionner les établissements militaires et le gouvernement civil, s’efforçant de rendre sa présence moins nécessaire. Cependant il apprit que les vaisseaux ennemis avaient été obligés d’abandonner la croisière. Il partit alors pour Alexandrie, et bientôt après il quitta le rivage de l'Égypte, emportant avec lui les nouvelles destinées de l’Europe. Le salut de la France, le devoir, le rappellent ; il s'éloigne, il ose se confier à cet élément qui a déjà servi ses glorieux desseins. La fortune, constante pour lui seul, le dérobe aux flottes ennemies ; et la mer, une seconde fois fidèle, rend à la patrie celui qui pou vait la défendre et la gouverner. Les nouveaux titres qu’elle doit lui décerner un jour, sont écrits d'avance dans tous les

pièces historiques permettent de conjecturer qu’il connaissait les vœux qui l’y rappelaient. Les passages de ce discours, auxquels notre note se rapporte, sont assez formels à cet égard. Le général ne fit aucune remarque sur les assertions si positives de son historien.

cœurs, et la reconnaissance va devenir le gage durable de la sécurité publique.

Pendant toute la guerre d'Égypte et de Syrie, le général en chef n'avait point cessé de veiller aux intérêts des sciences. Ce grand objet était toujours présent à sa pensée, avant ou après la victoire, soit qu’il fût au milieu des camps, soit qu'il méditât de nouvelles dispositions administratives ou politiques. Les derniers jours qui précédèrent son départ, il s’occupa plus spécialement encore de favoriser le succès des recherches savantes, en donnant à l’académie qu’il avait formée , les moyens de parcourir les provinces méridionales de l'Égypte, et d’en observer les merveilles avec sécurité. Ce voyage, qui devait bientôt procurer aux arts et à la littérature tant de résultats nouveaux , devint l’objet immédiat de ses soins et de sa bienveillance. Il en ordonna lui-même le plan, et en régla toutes les circonstances avec la prévoyance la plus attentive.

On était dans la saison où les vents étésiens favorisent la navigation du fleuve ; il est facile alors de remonter en peu de temps jusqu'à l’île d’Éléphantine : on résolut de se porter successivement dans tous les lieux où les monuments sont situés, afin de reconnaître d’abord les objets que l’on aurait à décrire, et d'établir, au moyen de cette première énumération, un ordre plus exact dans les recherches. Après avoir atteint la limite qui sépare l'Égypte de la Nubie, au-dessus de la première cataracte, on suivit une seconde fois le cours du Nil depuis Syène jusqu’au Kaire, et chaque monument fut encore soumis à l'examen le plus attentif. Les bâtiments

avaient à peine touché le rivage, que l’on parcourait de toutes

parts les enceintes où l’on pouvait découvrir quelques vestiges des anciens monuments. On levait les plans topographiques, on dessinait les divers aspects du paysage et plusieurs vues pittoresques du même édifice; on mesurait les dimensions de l'architecture et les détails innombrables des orne-

ments ; on imitait fidèlement les tableaux peints ou sculptés, . tt les caractères hiéroglyphiques dont ils sont couverts. En même temps, on remarquait l’état actuel des ruines, les procédés de la construction, et la nature des substances dont les monuments sont formés. On transcrivait les inscriptions familières , historiques ou votives , qui rappellent tant de noms illustres. D’autres mesuraient la vitesse du fleuve, la quantité de l’exhaussement du sol , ou déterminaient les situations géographiques par l’observation du ciel. On s'appliquait aussi à l'examen physique de la contrée, et l’on formait des collections précieuses destinées à l'étude des animaux, des minéraux et des plantes. Enfin, on réunissait tous les éléments propres à faire connaître les richesses agricoles, l’industrie, les mœurs et la condition politique des habitants.

IL était nécessaire de joindre à l’étude des propriétés physiques du climat celle de l'influence qu'il exerce sur la vie et la santé de l’homme; on fut par la suite redevable de ces recherches aux personnes qui s’adonnaient par profession aux diverses branches de l’art de guérir. Le médecin en chef de l’armée d'Orient (1) en avait tracé le plan, et les a recueillies et publiées. On doit aussi au chirurgien en chef de cette armée {2) un ouvrage du même genre, qui contient un grand nombre d'observations. Indépendamment des titres littéraires que leur donne la publication de ces mémoires, ils ont acquis , ainsi que tous leurs collègues, d’autres droits à la reconnaissance publique ; l’histoire de ces campagnes rappellera tous les services qu’ils ont rendus, et les ressources ingénieuses et hardies que leur talent leur suggérait, soit qu'ils apportassent la consolation et l’espoir sur le champ de bataille au milieu des plus terribles effets de la guerre, ou qu'ils opposassent le calme de l'esprit aux ravages de la contagion et à la terreur fatale dont elle frappe la multitude.

(r) Desgenettes.

(s) Larrey.

Avant l’époque où l'on fit le voyage que l’on vient de rappeler, plusieurs personnes zélées pour les progrès des sciences s'étaient déjà rendues dans le Saïd ou le Fayoum; et durant le long séjour qu'elles y avaient fait, elles s'étaient appliquées à la description exacte des monuments et à des recherches importantes sur le cours du fleuve, la nature physique du sol, l’agriculture , le commerce , et sur la géographie ancienne. Elles s'empressèrent de réunir à la collec-

tion commune tous les résultats qu’elles avaient déjà ob- -* tenus. ‘ :

Les différentes parties de ce grand travail étaient exécutées à la fois ; chacun se livrait plus spécialement à l’objet habituel de ses études, et communiquait à tous les autres ses réflexions et ses vues. Cet heureux concours, dont il n'y a aucun autre exemple dans l’histoire des voyages littéraires, facilitait toutes les découvertes, et les rendait pour ainsi dire authentiques. L'intérêt des beaux-arts conciliait aisément les esprits, en laissant subsister la diversité des opinions ; l’estime mutuelle était encore un gage plus sûr de la concorde et de l'unité des vues. Plusieurs des voyageurs étaient d'ailleurs unis par une ancienne amitié, sentiment plein de charmes, qui embellit encore l’étude des arts, rend les peines plus légères et les plaisirs plus doux, et prend une force nouvelle dans les dangers communs et l’éloignement de la patrie.

Aucune contrée n'a été soumise à des recherches aussi étendues et aussi variées, et aucune ne méritait davantage d’en être l'objet. La connaissance de l'Égypte intéresse, en effet , toutes les nations policées , soit parce que ce pays fut le berceau des arts et des institutions civiles, soit parce qu'il peut devenir encore le centre des relations politiques et du : commerce des empires. Le peuple qui l’habitait y a laissé des vestiges admirables de sa grandeur et de sa puissance, et jamais l’art n’a fait un aussi grand effort pour s’élever

jusqu'au caractère immuable des ouvrages de la nature.

Cependant (1) les Français chargés de la défense de l'Egypte ignoraient les événements politiques qui avaient rendu la sécurité à leur patrie, et détruit pour jamais l'espoir ambitieux des puissances ennemies ; ils ne connaissaient que ses malheurs ; elle était l’objet de leur inquiétude et de leurs regrets. Les chefs des troupes alliées entretenaient cette disposition des esprits par une politique habile et constante; ils n’attendaient point la reddition de l'Égypte des efforts des Ottomans , mais des sentiments de ceux qui l’avaient conquise. Les Anglais avaient tenté infructueusement de s'emparer du port de Qoceyr; peu de temps après, la faible garnison de Damiette, suppléant au petit nombre par l'audace et par la

rapidité des mouvements, détruisit un corps de quatre mille janissaires , qui venait de débarquer et commençait à s’établir sur la côte. Les premières negociations avaient eu, de notre côté, pour objet de retarder les armements du grand vizir(2) ; elles prirent ensuite une direction différente et inopinée : c’est alors que fut préparée et rapidement conclue la convention militaire d'El-Arych. Il fut stipulé que les troupes françaises consentant à remettre l'Égypte au pouvoir de la Porte, se rendraient dans leurs ports sur les vaisseaux des puissances alliées.

On commença bientôt à mettre à exécution les engage ments réciproques : les troupes nombreuses et indisciplinées du vizir et des beys pénétrèrent librement en Égypte, et s’avancèrent jusqu'aux portes de la capitale. Tout annonçait

(r) Get alinéa tout entier a été refait et son contenu mis dans un autre ordre.

(2) On a substitué a cet aveu une autre idée plus conforme à l'esprit des autres assertions relatives à la Porte Ottomane. On a dit dans une correction manuscrite adoptée dans le texte officiel : « On renouvela d’abord les négociations qui avaient eu pour but de se concilier avec la cour ottomane. »

que ce beau pays allait passer de nouveau sous le joug de ses anciens maîtres, lorsque deux causes différentes concoururent à changer subitement la disposition des esprits. La première fut l’annonce de l’heureuse révolution qui s’était opérée dans le gouvernement civil de la France : l’armée d'Orient conçut une joie inexprimable en apprenant que les destinées et les forces de l'État étaient entre les mains du héros à qui elle devait ses triomphes.

Les Français se livraient avec enthousiasme aux nouveaux sentiments que cet événement leur inspirait, lorsqu'on refusa de remplir les conditions qu'ils avaient acceptées : celle des puissances alliées qui avait le plus participé à cette convention et au nom de qui on l'avait proposée, obtenue et stipulée, mit à l’exécution un obstacle imprévu (1) et chercha dans la violation de ses promesses un avantage qu’elle n'aurait pu attendre de ses armes. Les troupes ottomanes avaient été mises en possession du Saïd et de toutes les places depuis les ports de la mer Rouge jusqu’à Damiette. On avait retiré l’artillerie de la citadelle du Kaire ; la capitale devait être livrée deux jours après; déjà les approvisionnements et les munitions étaient transportés à Alexandrie. Cette armée, qui peu de jours auparavant disposait de plusieurs provinces riches et fertiles , était alors privée des moyens de soutenir la guerre ; elle ne possédait plus en Égypte que le terrain où elle était rangée en bataille. Mais une circonstance aussi extraordinaire avait élevé son courage, elle n'avait qu’un but et qu’un intérêt ; et celui qui la commandait (92), avait fait passer dans tous les cœurs l’indignation généreuse dont il était animé. Toute l’Europe a connu les suites mémorables des combats qui furent livrés à cette époque ; la victoire, plus fidèle que

(1) Addition manuscrite : « En adressant aux troupes françaises la proposition injurieuse de demeurer prisonnières en Égypte. »

(2) Kléber.

les traités, vint couvrir de son égide ceux à qui on ne laissait plus que le désert pour refuge. L'armée ottomane, attaquée par les Français près des ruines d’Héliopolis, fut dispersée et anéantie. Le principal ministre de la Porte traversa presque seul , dans sa fuite précipitée, les mêmes pays où il avait pénétré si lentement avec des forces considérables ; il perdit trois camps, son artillerie, ses approvisionnements de guerre. On reprit.les forts qui lui avaient été remis : on réprima les révoltes qu'il avait excitées en même temps dans toutes les villes : ses troupes furent expulséesdu Saïd etde Damiette (1).

(x) Ce paragraphe renferme une série de faits importants qui se sont passés à la fois en France, en Égypte, et dans un court inter valle : la date précise de chacun d’eux intéresse la certitude de l’histoire de ces temps mémorables ; je ne dois pas la priver d’un document des plus précieux : c’est une NOTE DE LA MAIN MÊME DE Napozéox, et que je possède. Elle contient des renseignements inédits on ne peut plus précis :

« Kléber écrivit le 15 septembre; le 10 novembre on recut ses « lettres; la réponse partit le 4 décembre; arrive le 15 février. « Dés lors Kléber connut l’état des affaires, et changeait tout. »

De cette note, du texte du Courrier de l'Égypte et des annales contemporaines, an tire ce tableau chronologique des événements rappelés par Fourier :

An var. 5 fruct, 1799 22 août. Départ de Bonaparte d’A-

lexandrie, 29 fruct. 15 sept. Dépêche de Kléber au Directoire.

An vrit. 18 brum. g nov. Bonaparte est élevé au con. sulat. - 29 brum. 20 nov. Le premier consul recoit à

Paris la dépêche de Kléber adressée au Directoire.

13 frim. 4 déc. Réponse du premier consul à Kléber.

8 pluv. 1800 28 janv. Traité d'El-Arisch ratifié

La capitale elle-même avait été surprise par les Mamlouks et les janissaires ; elle devint tout à coup un camp immense, livré aux horreurs de la guerre et de la sédition. Après avoir

AN VIII. 1800 par Kléber. Avis de ce traité donné à l’armée d'Égypte par Kléber.

26 pluv. 15 fév. Kléber recoit les nouvelles de l’établissement du gouvernememt consulaire en France, et les garde secrètes.

g vent. 28 fév. Le bruit des événements arrivés en France était déjà parvenu au Kaire par les journaux étrangers.

14 vent. 4 mars. Le colonel Latour Mau-

bourg arrive en Égypte apportantla confirmation de ces bruits.

20 vent. 10 mars. Proclamation de Kléber à l’armée d'Égypte, annonçcant la rupture du traité d’El-Arisch.

27 vent. 17 Mars. Autre proclamation de Klé- | ber à l’armée; ordre de se préparer au combat.

29 vent. 19 mars. Victoire d’Héliopolis.

Ee tableau, et surtout la note de Napoléon, confirment l’assertion. de Fourier au sujet de l'influence des nouvelles de France reçues par Kléber sur l'esprit de l’armée : elles lui firent supporter plus patiemment la rupture du traité d'El-Arisch; et le général Kléber saisit l'occasion de reconquérir l'Égypte, qui lui était offerte, du reste, par les alliés ennemis. Ces nouvelles de France arrivèrent en Égypte dix-huit jours après la signature du traité d'El-Arisch ; vingt jours après, la rupture était déclarée par les alliés; et neuf jours plus tard l'Égypte était conquise une seconde fois par la victoire des Français à Héliopolis.

s L'ÉGYPTE ET LES CENT JOURS. 1

vu une partie de ses édifices incendiés ou détruits, obéissant: à des chefs divisés d'intérêts , intimidée par l’exemple d’une

ville voisine qui avait été sévèrement punie, elle se soumit et

implora le vainqueur. Les troupes qui s’y étaient rassemblées. et qui peu de temps auparavant s’avancaient contre nous pendant que la mer nous était fermée, violant ainsi le traité

le plus authentique, sollicitèrent une capitulation ; et l’avant obtenue, elles traversèrent nos camps avec sécurité,

Les Francais goûtaient les premiers fruits de la victoire, ils s’affermissaient dans les résolutions constantes qu’exigeaient d'eux les vrais intérêts de leur patrie, lorsqu'un événement déplorable les plongea tout à coup dans la consternation. Les aghas des janissaires qui étaient réfugiés dans la Syrie , conspirèrent contre la vie du général français, et persuadèrent à un habitant d’Alep que la religion lui commandait de se dévouer à ce grand crime. Cet insensé que sa jeunesse rendait plus facile à séduire arriva secrètement au Kaire ; et, après avoir passé trente jours en prière dans les mosquées, il par-. vint à accomplir son funeste dessein. Kléber était sans armes. et éloigné de ses gardes ; il fut frappé tout à coup de plusieurs. coups de poignard et il expira quelques instants après. Aussitôt que cette nouvelle fatale fut portée dans les provinces de PÉgypte, l’armée d'Orient fit éclater des regrets unanimes; elle arrosa de ses pleurs le tombeau d’un chef illustre (1) qui venait d'opposer la victoire aux injures desnégociations, qui succombait au milieu de ses trophées, et que la patrie comptait depuis longtemps parmi ses plus généreux défenseurs.

Les généraux francais s'étaient réunis dès les premiers ins-

(x) Ce mot fut le sujet d’une belle inspiration qui mérite d’être conservée dans lhistoire de Napoléon. Lisant cette Préface et appuyant fortement le doigt sur l’épithète de chef illustre donnée à Kléber, il dit à Fourier : « On m'a fait remarquer ce- « mot »…. el après un court instant de réflexion ; « Mais c’est, juste, vous le laisserez. »

tants qui suivirent sa mort. Celui d’entre eux que les lois militaires appelaient au commandement de l'armée (1), donna sur-le-champ des ordres que la gravité des circonstances exigeait; les troupes se montrèrent fréquemment au peuple, l’artillerie se fit entendre, et les pavillons français furent placés aux minarets des mosquées. Ces précautions étaient d’autant plus nécessaires que dans les révolutions fréquentes qui troublent l'Orient, la mort violente du chef est presque toujours suivie de l’anéantissement de son parti et de la dispersion de ses soldats. L’assassin Soliman avait été arrêté; aucun des Égyptiens n'avait participé à son crime; on découvrit trois complices à qui il avait confié son dessein, et qui étaient, comme lui, Syriens d'origine ; ils furent tous condamnés aux peines qui devaient leur être infligées suivant les lois mu-. sulmanes. Pendant la longue durée de son supplice, Soliman récitait quelques versets du koran, et reprochaït aux Musulmans de l'avoir abandonné.

Les habitants de la capitale concoururent à la solennité des obsèques du chef de l’armée française ; ils virent bientôt son successeur mettre à exécution les plans utiles qui avaient été conçus immédiatement après la conquête. Profitant des avantages qu’avaient procurés nos derniers succès , le général en chef s’attacha à consolider l’empire des lois, à perfectionner l'administration des impôts, à favoriser les progrès de lagriculture, de l’industrie et du commerce; il se consacrait en même temps aux intérêts immédiats de son armée, qui recevait de lui les plus nobles exemples de dévouement et de persévérance. Les cultivateurs, que l’avarice imprudente de leurs anciens maîtres condamnait à J’abjection et à la servitude, jouirent avec une entière sécurité du fruit de leurs travaux. On forma de nouvelles alliances avec les Arabes, et l’on concéda à quelques tribus des terrains inhabités, que les dissensions civiles avaient enlevés à la culture; on fon@x (1) Le général Menou.

sur des mesures précises le système général des irrigations , et l’on s’efforça de prévenir tous les inconvénients attachés à ia disposition confuse ou à l’usurpation des eaux. On accorda des récompenses publiques aux habitants des campagnes qui multipliaient les arbres utiles ; on réunit dans un vaste établissement les plantes et les arbustes étrangers dont il convenait de propager la culture : les arts de l'Europe commençaient à faire des progrès en Égypte, et l’industrie s’animait de toutes parts.

En établissant un ordre nouveau dans la perception et l'emploi des revenus publics, on en avait confié la direction à un administrateur sage et intègre (1), quis’était concilié depuis longtemps l'estime de l’armée et laffection des habitants; il avait étudié avec soin les diverses branches du gouvernement des beys. Les mémoires qu’il a rédigés sur cet objet, sont insérés dans cette collection ; ils contiennent des recherches étendues, qu’on n’aurait pu se procurer dans aucune autre circonstance , et dont les résultats sont des éléments importants de l’histoire moderne de l'Égypte (2).

(x) M. Estève. -

(2) Ce paragraphe a été sensiblement modifié dans sa rédaction officielle ; après ces mots : « l'affection des habitants » on lit ce qui suit : « Il avait examiné avec soin toutes les sources des revenus publics et connaissait tous les avantages qu’un gouvernement juste et éclairé doit attendre de la possession de l'Égypte. Il en a formé le tableau pour servir d’introduction au compte général qu’il a rendu de l’administration des finances pendant la durée de l’expédition. On a extrait de cet ouvrage, dont la publication a dû être différée (a), les mémoires qui sont insérés dans cette collection : ils contiennent un grand nombre de résultats qu’on n'aurait pu se procurer dans aucune autre circonstance, et que l'on doit regarder comme des monuments précieux de l’histoire moderne de l'Égypte. »

(a) Il existe, mais en épreuves seulement et de format in-4°, un ouvrage de N. Estève, intitulé : Compte général de l'administration des finances en Égypte pendant l'occupation de l’armée francaise ; il n'a jamais été publié.

15a LS 5 NT JOURS.

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Le temps seul pouvait éprouver et affermir ces nouvelles pations; la guerre les renversa tout à coup et n'en laissa qabsister aucune trace. Le succès de l'expédition d'Égypte, qui promettait aux nations européennes des communications importantes, avait répandu en Angleterre l'inquiétude et r'effroi. Cette puissance se détermina à des efforts extraordipaires; et la cour ottomane, cédant à des motifs superstitieux. et livrée à des conseils aveugles ou infidèles (1), partagea les vues de ses nouveaux alliés. On résolut de faire attaquer les côtes de la Méditerranée par une armée anglaise, et de soutenir cette opération par un corps de janissaires et d’Albanais que le capitan pâchâ devait commander. On appela aussi une partie des troupes anglaises de l'Inde et du cap de Bonne-Espérance, qui recurent l’ordre de pénétrer dans la mer Rouge et de descendre en Égypte par les ports de Suez et de Qoceyr. Enfin le vizir devait marcher contre le Kaire, àla tête de l’armée ottomane de Syrie. Toutes les parties de ce plan d’invasion furent concertées avec beaucoup de soin, et exécutées dans le même temps; on apporta dans les mouvements des troupes autant de précision que purent le permettre l'extrême distance des lieux et l’invincible opiniâtreté des musulmans. Ibrahim et ses Mamlouks marchaient avec le

(1) Passage supprimé. On y avait d’abord substitué les mots de ministres imprudents.

vizir ; les tribus arabes, soulevées en Égypte par les exhortations du nouveau prophète Muley Mohammed, n'attendaient que le signal pour se rassembler ; enfin le parti de Mourad, maître du Saïd, était secrètement uni avec les Anglais.

Les combats précédents avaient affaibli l'armée française, dont un tiers ne pouvait plus être employé dans une guerre de campagne. Ces généreux soldats, qu’une valeur plus impétueuse avait exposés aux premiers périls , étaient couverts de blessures graves et multipliées, qui les excluaient de tout service actif. Nos troupes occupaient un vaste pays, dont chaque point semblait exiger leur présence : elles gardaient la frontière de Syrie menacée par le vizir, les villes du Kaire, de Gyzeh, de Boulâq, le port de Suez et une partie de la haute Égypte ; elles étaient employées dans l’intérieur des provinces, pour protéger la rentrée des contributions, assurer la navigation du fleuve, repousser les Mamlouks, et contenir les tribus arabes. La convention que plusieurs motifs avaient porté à conclure avec Mourad, n’inspirait aucune confiance à ceux qui connaissaient ce chef de parti et les aventuriers attachés à sa fortune. Son alliance avec les Français avait augmenté son influence et ses ressources, mais il n’en pouvait user avec beaucoup d'avantage qu’en se déclarant contre eux. On devait redouter extrêmement sa trahison, et p'espérer qu’un faible secours de sa fidélité. Telle était la situation des Français en Égypte, lorsque les vaisseaux ennemis se montrèrent devant Alexandrie.

L'armée anglaise parvint à effectuer sa descente sur la plage d’Aboukir ; elle s’avança ensuite dans la presqu'ile, et prit une position très-favorable, entre la mer et l'extrémité du lac Madyeh. Attaquée par une partiedes troupes françaises, elle se défendit avec succès sur un terrain étroit, fortifié par une ligne de redoutes, et garanti par des chaloupes canonuières du côté de la mer et sur le lac. Le général qui comman-

dait l’expédition anglaise, fut blessé dans cette action; il mourut, peu de jours après, des suites de sa blessure, et laissa une mémoire justement honorée. Les alliés, ayant reçu un f'enfort considérable, se déterminèrent à occuper Rosette, et commencèrent ensuite à s’avancer sur l’une et l’autre rive du Nil, pendant que leur flottille remontait ce fleuve. Le fort de Rahmänyeh capitula : les Ottomans prirent possession de Damiette, et la capitale ne tarda point à être investie.

Le vizir avait alors réuni son armée à celle des Anglais et du capitan pâchàâ ; il recevait chaque jour de nouvelles forces de l’intérieur de l'Égypte et de la Syrie; ses intelligences avec les Arabes, les Mamlouks, les anciennes milices , et les habitants des campagnes, étaient favorisées par les premiers succès de l'armée d'expédition, etéclataient de toutes parts. Les troupes de l’Inde étaient arrivées ; les villes du Kaire et d'Alexandrie étaient en proie à des épidémies funestes ; les Mamlouks d’Ibrahim, ceux de Mourad, et la cavalerie trèsnombreuse des tribus arabes, étaient réunis aux Ottomans. Telles étaient la position et les forces des alliés, lorsqu'on renouvela, pour la reddition du Kaiïre et ensuite pour celle d'Alexandrie , des capitulations peu différentes du traité d'El- Arych. Il n’y eut aucune action dans laquelle nos troupes ne se trouvassent en nombre très-inférieur ; car l'incertitude où l’on était sur les desseins de l’ennemi avait déterminé Île général en chef à répartir sur divers points les forces qu'il pouvait lui opposer. Il faut ajouter que l’on ne cessa point, dans le cours de cette guerre, d'offrir aux Français leur retour dans leur patrie, à ces mêmes conditions qu'ils avaient acceptées longtemps auparavant, et qu’on avait refusé de remplir. ;

Le général Menou, informé de l'ouverture des négociations en Europe, et des tentatives réitérées que faisait notre flotte pour lui apporter des secours, s'était efforcé de prolonger la défense d'Alexandrie, et s'était soutenu dans cette

place jusqu’à la plus extrême nécessité. Sur la fin du siége, la moitié des Français languissait dans les hôpitaux; ceux même que les maux épidémiques n'avaient pas encore atteints , étaient exténués par des travaux excessifs, par l'usage des eaux saumâtres, l'effet prolongé des aliments nuisibles ou le défaut de nourriture. Animés par les exemples des chefs, ils supportaient avec persévérance la rigueur de leur situation : mais il ne leur restait que le courage; on les voyait abattus et épuisés, pouvant à peine soutenir le poids de leurs armes , et ils ne reprenaient leurs forces qu’aussitôt que le devoir les appelait au combat. Ils étaient destinés à honorer par leurs derniers efforts le terme de cette expédition mémorable.

Dans le même temps que notre armée se préparait à quitter les ports de l'Égypte, et que l’on ignorait en Europe les dernières opérations des alliés, on signait à Paris et à Londres les articles des traités qui rendaient ce pays à la Porte. Il devait encore devenir la proie de la barbarie dont les armes françaises l’avaient délivré, et la lumière des arts n’y devait briller que quelques instants ; il est livré aujourd’hui aux concussions des vice-rois, aux brigandages des Arabes, et aux violences de quelques beys qui ont survécu. Ces étrangers, quoique réduits à un petit nombre, sont parvenus à rétablir leur pouvoir; les esclaves de Mourad et d’'Ibrahim ont succédé à leurs maîtres. Ce gouvernement bizarre a du moins été interrompu pendant trois années par le séjour des Français. Ils ont vaincu et exilé les Mamlouks, réprimé les Arabes, anéanti trois armées ottomanes, en Palestine, à Aboukir et aux portes de la capitale; et, ce qui n’est pas moins digne de mémoire, ils n’ont exercé qu'une autorité protectrice dans la contrée qu’ils avaient soumise, et chacun d’eux semblait s'élever jusqu'aux grandes vues qui avaient fait entreprendre cette conquête. Ils ont affronté pendant plusieurs années des dangers sans cesse renaissants, et enduré avec constance, sous

un ciel ardent et étranger, des fatigues inexprimables ; ils étaient soutenus dans cette pénible carrière par le désir de se consacrer à la gloire et aux intérêts de leur patrie; sentiment noble et utile, qui élève l’homme au-dessus de lui-même, qui inspire les résolutions généreuses , et en est à la fois le motif et la récompense. Leur retour eut lieu daus les circonstances les plus favorables; ils trouvèrent l’Europe pacifiée ; le bonheur public était l'ouvrage du héros qui les avait choisis pour la conquête de l'Égypte : la France vengée et triomphante se reposait, sous des lois plus douces, des longues agitions causées par la guerre extérieure; elle allait jeter les fondements de sa grandeur en acquittant le tribut de sa re: connaissance , heureuse de trouver dans cet hommage même la garantie perpétuelle de son indépendance et de sa gloire. Le corps littéraire qui s’était formé dans la capitale de l’Égypte sous la protection des armes françaises, avait recu les mêmes règlements que les académies de l'Europe ; il avait pour but de cultiver et de perfectionner toutes les connaissances théoriques et d’en multiplier les applications. Le concours des sciences et des arts aurait consolidé et embelli les établissements des Français, en même temps qu’il aurait influé sur la condition civile des indigènes ; mais on ne pouvait atteindre à ce but si désirable sansavoir acquis une connaissance approfondie del’ Égypte. La description physique et historique de cette contrée n'était, à la vérité, qu’une partie du plan général que l’on avait formé pour l'étude et les progrès des sciences; mais elle en était un élément nécessaire, et un de ceux qu'il importait le plus de transmettre à l'Europe. Tel est l’objet de la collection que l’on publie aujourd’hui ; elle renferme les résultats des principales recherches qui furent entreprises pendant la durée de l’expédition française, et qui peuvent servir à la connaissance de l'Égypte. Cet ouvrage est composé de deux parties ; le texte, et le recueil des planches. La première contient les mémoires et les descriptions ; la se-

conde contient, {° l’atlas géographique, 2° les dessins des antiquités, 3° les dessins relatifs à l'Égypte moderne, 4° les planches de zoologie, de botanique et de minéralogie. La suite des planches représente done des ohjets existants, susceptibles d’être observés et décrits avec exactitude, et qui, pour cette raison , doivent être considérés comme autant d’éléments positifs de l’étude de l'Égypte. Dansles mémoires et les descriptions qui forment le texte, on a eu pour but de rendre plus complète l’exposition de ces objets, d’indiquer avec précision tout ce que l’art du dessin n'aurait pu faire connaître, de comparer ces mêmes faits, de rapprocher les résultats, et d'examiner les conséquences qu’ils peuvent offrir.

La carte géographique est composée de cinquante cartes particulières qui offrent tous les détails que l’on peut désirer ; il n’y a aucune des grandes régions de l’Europe que l’on ait décrite d’une manière plus complète. Ce grand travail, fondé sur des observations astronomiques, comprend tout le pays qui est situé entre la cataracte de Syène et la mer, et depuis les dernières constructions à l’occident d'Alexandrie jusqu’aux ruines de l’ancienne Tyr (1). On y a joint les plans particuliers des villes et des ports; des cartes et des mémoires relatifs à la géographie ancienne, et l’'énumération des noms arabes de tous les lieux habités: des remarques sur la population, la culture, l’étendue des terres fertiles, la navigation, l’industrie, sur les édifices publics, et les vestiges des anciennes villes.

On a observé avec beaucoup de soin l’état géologique de la vallée du Nil et les rochers qui lui servent de limites. Les

(1) « Un écrivain justement célèbre, en publiant les résultats de ses voyages en Égypte et en Syrie, avait déjà enrichi la littérature française d'une description éloquente et exacte des mœurs et du gouvernement de ces contrées. On sait que la vérité de ses observations est confirmée par les recherches qui ont été entreprises pendant le cours de l’expédition. »: (4ddition manuscrite.)

recherches minéralogiques ont été étendues à des contrées désertes et montueuses, éloignées du fleuve ; elles comprennent aussi l'examen des carrières que les anciens Égyptiens ont exploitées, et l'indication exacte des substances qui ont servi à la construction des monuments. On a entrepris des voyages multipliés pour recueillir, dans les déserts voisins de l'Égypte, dans le Saïd, dans l’intérieur du Delta, sur les bords du Nil et des canaux, les plantes propres à l'Égypte et celles que l’industrie a naturalisées ; ce même travail avait aussi pour but d'augmenter par la suite les richesses agricoles du territoire et de procurer des objets nouveaux au commerce et à l’industrie. On a donné à l'étude des animaux les soins les plus assidus , en s'appliquant à vérifier les résultats déjà connus, à rectifier les descriptions imparfaites, et à suppléer aux observations que les naturalistes n'avaient point faites dans les voyages précédents. L'examen des substances naturelles de l'Égypte offrait d'autant plus d'intérêt, qu'il a longtemps occupé les premiers législateurs de ce pays; et les connaissances qui en résultent, répandent quelquefois une lumière inattendue sur des points obscurs de leur ancienne doctrine. Les planches qui représentent ces objets sont trèsremarquables par la fidélité de l’imitation ; elles ont un caractère de vérité et de précision qui témoigne à la fois les soins de l'artiste et les nouveaux progrès de cette branche de Part du dessin : on n'avait point encore fait de plus heureux efforts pour suppléer à la présence de la nature.

A l'égard des monuments qui ont immortalisé l'Égypte, on n’en avait eu qu’une connaissance défectueuse avant l’expé: dition francaise, ou plutôt ils étaient entièrement ignorés : cet ouvrage en offrira la description exacte. On a reconnu la position géographique de chaque monument, et elle est indiquée dans les cartes ; on a levé ensuite des plans topographiques particuliers, qui font connaître la disposition respective des édifices d’une méme ville, ou leur situation par

rapport au Nil ou aux montagnes voisines. On a multiplié les vues pittoresques de ces ruines magnifiques. Lesartistes à qui on les doit, étaient trop frappés de la beauté du sujet et de la grandeur qui lui est propre, pour ne pas exclure toute composition arbitraire ; ils ne se sont donc attachés qu'à la vérité de l’imitation, afin de transmettre fidèlement l'impression que leur a causée le spectacle de l'Égypte ; jamais les ouvrages des hommes n’avaient offert au génie du dessin des objets plus sublimes.

On a mesuré plusieurs fois et avec le soin le plus attentif es dimensions des édifices et celles des parties principales ou accessoires dont ils sont composés ; tous ces monuments sont représentés par des plans, des élévations, des coupes prises dans divers sens , et des vues perspectives. Les dessins et les mémoires qui contiennent les résultats de ces mesures, ne laissent rien à désirer pour l'étude de l’architecture égyptienne, et l’on pourrait les employer pour construire des édifices entièrement semblables à ceux que l’on y a décrits. Remarquons ici que ce travail ne se borne point à quelques ruines isolées qui ont échappé à l’action du temps, mais qu’il comprend les grands ouvrages d’une nation éclairée à laquelle la plupart des autres doivent leurs institutions. En effet, on n’observe point dans l'Égypte méridionale ces causes multipliées qui, dans les autres climats, tendent continuellement à détruire les édifices et en effacent le plus souvent jusqu'aux derniers vestiges ; et ces mêmes ouvrages se défendent aussi par leur propre masse contre les efforts des hommes : on a donc pu former aujourd’hui le tableau de l’architecture des Égyptiens avec la certitude d’y avoir compris leurs plus beaux monuments. Il est manifeste que ceux qui existent encore à Thèbes, à Apollinopolis, à Abydus, à Latopolis, sont les palais que les rois ont habités, ou les temples les plus remarquables, et que ce sont ces mêmes édifices qui avaient été décrits par Hécatée, Diodore et Strabon ; il ne

peut y avoir rien de plus important pour l’histoire des arts que la connaissance des grands modèles qui ont excité l’admiration des Grecs et développé leur génie.

On s’est appliqué à l’imitation exacte des sculptures innombrables qui décorent ces édifices ; les dessins des bas-reliefs représentent les objets les plus variés, et éclairent d’un nouveau jour la science de l’antiquité (1). Ilsse rapportentaux usages de la guerre, aux cérémonies religieuses, aux faits astronomiques, au gouvernement, aux coutumes publiques, aux mœurs domestiques , à l’agriculture, à la navigation, et à tous les arts civils. On s’est attaché dans un grand nombre de ces dessins à transcrire exactement les caractères hiéroglyphiques ; et l’on a conservé non-seulement les formes individuelles, mais encore l’ordre et la disposition respective de ces signes. On a imité avec soin les couleurs qui ornent encore plusieurs de ces monuments, et qui semblent n'avoir rien perdu de leur premier éclat.

Aux plans topographiques, aux vues pittoresques, aux planches d'architecture, aux dessins des bas-reliefs, on a joint une description étendue, et l’on y a rassemblé toutes les observations utiles que le dessin ne pouvait transmettre. Ces descriptions contiennent les résultats d’un examen pro- Jongé et en quelque sorte authentique, auquel plusieurs témoins ont toujours coopéré; elles ont pour but de faire bien vonnaître l’état actuel des monuments et les dégradations qu’ils ont éprouvées, l’espèce des matières que l’on a employées, et plusieurs circonstances dignes d’attention : on y trouve des remarques variées sur l'architecture, sur les procédés de la construction, les couleurs , les formes et l’usage des objets représentés; sur la nature du sol, les changements qui résultent des inondations périodiques , et sur diverses

(1) Addition manuscrite : « On a recueilli les inscriptions anciennes qui intéressent la littérature et l’histoire, »

questions qui n'étaient poiut assez étendues pour être traitées dans des mémoires séparés.

On a décrit avec le même soin les sépultures magnifiques des anciens rois de Thèbes, les grottes funéraires où la piété domestique s’efforçait de perpétuer le souvenir et les dépouil-

.les mortelles des ancètres, et les autres hypogées qui semblentavoirété destinés àdes cérémonies ou à des études mystérieuses (1). Les fameuses pyramides de Memphis offrent moins d'intérêt sous le rapport des beaux-arts ; mais d’autres motifs devaient porter à soumettre aux recherches les plus attentives ces vastes monuments qui avaient donné lieu à tant d’observa. tionsincertaines (2). On a déterminé avec précision leur situation géographique, la direction des côtés par rapport à la ligne méridienne, les dimensions extérieures, celles de toutes les pièces où l’on a pu pénétrer ; enfin on a décrit tous les ouvrages accessoires.

Les obélisques, les sphinx, les statues colossales, les sarcophages, et divers autres monolithes, sont représentés dans les dessins particuliers : ces ornements précieux des édifices et des lieux sacrés n'auraient pu être transportés en Europe sans des efforts considérables, que les circonstances n'ont point permis; mais il y en a une multitude d’autres d’une moindre dimension, que des particuliers ont réunis et conservés, ou qui sont aujourd’hui déposés dans les musées publics. On a rapporté de l'Égypte des pierres gravées, des statues entières ou tronquées, des bronzes, des fragments

(r) Tous ces hypogées ont été destinés à des sépultures publiques ou privées.

(2) Toute incertitude a cessé aujourd’hui. Les sarcophages en pierre, les cercueils en bois peints et les momies dorées qu'on a récemment découverts dans les deux grandes pyramides de Gizèh, près Memphis, prouvent que ces monuments singuliers étaient des tombeaux. Voyez le texte et les notes des pages 69, 70 et 7r de ce volume, | cit.

d'émaux ou de porcelaine, des pierres taillées et polies qui portent des inscriptions , et d’autres objets d'art relatifs à l’ancienne religion , aux sciences etaux usages de ce pays. On a examiné avec attention une quantité prodigieuse de momies d'hommes, de quadrupèdes, de reptiles et d'oiseaux ; on en a conservé plusieurs. On a trouvé dans les caisses ou dans les vases qui renferment ces corps desséchés, des étoffes d’un tissu précieux , des dorures, des colliers, des amulettes , des anneaux, et une multitude de fragments remarquables. On a retiré de ces caisses plusieurs volumes de papyrus, couverts de signés hiéroglyphiques ou de caractères alphabétiques (1). Ces monuments ont été découverts au milieu des ruines des anciennes villes, dans les fouilles multipliées que nécessitait l'examen des édifices, ou dans les sépultures ‘publiques ou royales, et quelquefois aussi dans les habitations actuelles ; ils ont été recueillis pendant la durée de l’expé- ‘dition française, et l’on a jugé nécessaire d’en insérer les ‘dessins dans la collection générale.

Les planches relatives à l'Égypte moderne représentent : 1° les mosquées , les palais, les portes des villes, les places, les tribunaux , les aqueducs, les sépultures, les enceintes et hôtels destinés au commerce, les inscriptions et médailles ; 2 les jardins, les bains, les écoles, les instruments des ‘arts, les armes, les tombeaux de famille, les maisons des particuliers, les édifices destinés aux fabriques, les machines, tes ateliers , les instruments des diverses professions ; 4° les cérémonies annuelles, les caravanes, les réunions publiques, les gssemblées et fêtes domestiques, les exercices militaires, les usages relatifs aux obsèques , au mariage, à l'achat des esclaves, à l’affranchissement, à la naissance ; 4° enfin les

(r) Ce mot est remarquable dans un écrit rédigé en r80g. L'opinion de mon frère sur ce sujet difficile, et fondée alors sur des considérations philologiques plutôt que sur des faits constatés,

contribua certainement à fixer les justes incertitudes de Fourier. #

Lui.

ET

individus remarquables dans les diverses classes d'habitants ou dans les races étrangères, les vêtements et les armes qui les distinguent.

Dans les mémoires qui font partie de la collection, on s’est proposé de compléter la description de l'Égypte , et d’en approfondir l'étude par la comparaison et la discussion des faits. Sous ce second point de vue, on ne devait point entreprendre un travail assujetti à des limites déterminées. On ne peut point, en effet, borner les recherches sur l'Égypte ; au: cun sujet de littérature n'est plus fécond et plus vaste, et ce serait en méconnaître l’étendue , que de vouloir l’épuiser : on a seulement établi un ordre tel que les questions principales fussent traitées. Ainsi les auteurs des mémoires ont porté leurs recherches, 1° sur les institutions, les mœurs, la littérature, les sciences, les arts, le système des mesures et l’industrie des anciens Égyptiens; 2° sur la géographie ancienne et moderne, l’histoire de l'Égypte, le gouvernement * actuel de ce pays, la religion , les mœurs, les usages publics ou particuliers, l’état des arts, dela littérature et des sciences, l'agriculture, l’industrie , les revenus publics, la navigation et le commerce ; 3° sur la nature et l’état physique du sol, de l’air et des eaux, sur la zoologie, la botanique, la minéralogie et la géologie de l'Égypte. Chacun de ces écrits est un ouvrage séparé ; et dans la partie de cette collection qui renferme les mémoires, on a observé les mêmes règles que dans les collections académiques.

L'énumération précédente fait connaître le plan que l’on a suivi dans la description de l'Égypte. Les auteurs se sont attachés à remarquer tous les ouvrages de la nature ou de l'homme dont l'examen peut servir à l'étude de ce pays. On a représenté les objets, toutes les fois qu'il a été possible, dans les dessins, les vues pittoresques, les cartes et les plans; mais il y a un grand nombre de faits que le discours seul pouvait retracer ; on les a consignés dans les mémoires

et les descriptions qui forment le texte. On n’a rien négligé pour que la partie descriptive de cette collection fût complète. La présence des armes françaises, les dispositions bienveillantes des généraux, le concours de tant d’observateurs et de témoins, la précision des instruments, ont facilité ces recherches (1). — Cependant les circonstances n’ont pas toujours été aussi favorables; et, au milieu de tant d'événements de guerre, on a été quelquefois arrêté par des obstacles vraiment insurmontables (2) ; — mais on peut assurer qu’il y a peu d’omissions, et qu’elles ne sont point importantes. Peut-être n’y a-t-il, dans toute l’étendue des États policés, aucune contrée dont on possède aujourd’hui une description plus

(x) Ici se trouve une addition manuscrite qui concerne le célebre philosophe Volney; on y lit : « Un écrivain justement eélèbre, en publiant les résultats de ses voyages en Égypte et en Syrie, avait déjà enrichi la littérature française d’une description éloquente et exacte des mœurs et du gouvernement de ces contrées. On sait que la vérité de ses observations est confirmée par les recherches qui ont été entreprises pendant le cours de l'expédition. »

(2) A ce passage entre — on a substitué celui-ci : « Cependant elles ont été souvent interrompues par des circonstances funestes. Parmi ceux que le goût des beaux-arts avait conduits en Égypte, et que leurs travaux précédents avaient rendus recommandables, plusieurs ont succombé à des fatigues sans cesse renouvelées, ou dans les périls presque certains auxquels un zèle imprudent les avait exposés. D’autres , l'espoir des sciences, l’honneur de leur famille, qui déjà consacraient au service de l’État les fruits de leurs études, ont péri dès leur première jeunesse sur cette terre étrangère victimes des séditions , des combats ou des maladies contagieuses. Au milieu de tant d'événements de guerre, les recherches littéraires ont été quelquefois arrêtées par des obstacles vraiment insurmontables. Mais on peut assurer, etc. »

Immédiatement après on lit, dans ces additions manuscrites, le passage relatif aux monuments astronomiques, déjà cité à la page 54 de ce volume.

exacte et plus détaillée ; car l'ouvrage dont on publie la première partie, donnera une connaissance précise de tous les. monuments qui existent en Égypte, de l’état naturel de ce pays , de l’industrie de ses premiers habitants , et de l’état politique où il se trouve aujourd’hui.

Indépendamment de cette description naturelle et historique de l'Égypte, le séjour des Français dans ce pays aurait procuré les avantages les plus désirables. Aujourd’hui même les rives du Nil seraient embellies par les arts; ses peuples, délivrés d’une police absurde et inhumaine , s’adonneraient avec sécurité à l’agriculture et jouiraient du produit de leur industrie ; les inventions mécaniques suppléeraient à la force de l’homme, et rendraient ses travaux plus faciles et plus fructueux. Quelques tribus d’Arabes seraient fixées dans des terrains devenus fertiles , les autres seraient exilées dans les déserts. Ce sol fécond serait enrichi de plantes étrangères que l'on y aurait introduites ou multipliées , et les Français au rajent déjà établi plusieurs manufactures précieuses. On entretiendrait des relations importantes avec la Perse, l'Inde et l'Arabie, et l’on aurait parcouru et décrit cette dernière région. Plusieurs voyageurs auraient observé le cours supérieur du Nil, et examiné les antiques édifices qui existent au-dessus de Syène et dans l’Éthiopie (1); d’autres auraient pénétré avec les caravanes dans les oasis et dans Îles pays intérieurs de l’Afrique ; on aurait acquis des notions plus certaines sur les fleuves, les montagnes, les mines de fer et d'or, les productions naturelles, les villes et sur tous les éléments du commerce de ce vaste continent. Le canal destiné à faire communiquer les deux mers serait achevé (2), et une partie du commerce de l'Orient suivrait une route si facile et si long-

(x) M. Cailliaud a heureusement réalisé ces vœux par ses deux voyages au Sennaar'; il a aussi visité les oasis.

(2) L’exécution de ce canal est un des rêves commerciaux de FEurope de nos jours. *

temps désirée. Tel serait aujourd’hui l’état de l'Égypte, si une fortune contraire ne l’eût point rendue à ses anciens oppresseurs. On peut ètre assuré qu’il n’y a aucune exagération dans ce tableau, et, puisque les huit années qui se sont écoulées auraientsuffi pour procurer tant de découvertes et d'établissements utiles, que ne devait-on pas attendre de l’influence prolongée qu’auraient eue les communications avec la France, et des progrès continuels des lumières et de l’industrie! Quoique les sciences aient vu s’évanouir une partie de l'espoir qu’elles avaient alors conçu, elles auront néanmoins retiré des avantages considérables de l’expédition française. Le recueil dont on commence aujourd’hui la publication, offre un vaste champ aux recherches littéraires, et l’on y puisera de nouvelles lumières sur l’origine de tous les arts. Les personnes qui ont concouru à le former, n’ont pu rien ajouter à la grandeur du sujet. Leur travail exigeait principalement un examen assidu ; et les droits qu’il peut avoir à l'attention publique, résultent de la nature même de son objet, ou des circonstances qui ont permis d’en recueillir les. éléments. Envisagé sous ce point de vue, cet ouvrage devient un monument de l’histoire ; on le doit à un prince illustre (1) qui lui accorde une protection constante et immédiate, ou plutôt qui en est lui-même le véritable auteur, et qui lui prétera l'éclat (2) de son nom. Cette collection intéresse la gloire de notre patrie ; elle tire son origine de l’union des sciences et des armes (3); elle est le témoignage et le fruit de leur alliance. Elle rappellera le séjour des Français dans une des contrées les plus célèbres de l’uuivers , et tout ce qu'ils ont

(x) On a substitué à ces mots ceux-ci : « Élevé sous les auspices d’un héros. » Cette phrase est entièrement refaite, même dans l’édition officielle.

(2) Au lieu de l'éclat on a corrigé par l'immortalité,

(3) Addition manuscrite : « On la doit aux efforts de ses guerriers. » |

fait pour honorer leurs victoires par la justice et la clémence, réduisant le droit de conquête à l’exercice d’une autorité tutélaire ({); elle ramènera souvent sur ce pays les pensées et les vœux des amis des beaux-arts, et de tous ceux qui portent un intérêt sincère au progrès des connaissances utiles ; elle unira les noms de la France et de l'Égypte, et prépare peutêtre à cette terre infortunée un meilleur destin (2).

On trouvera dans la même capitale avec les chefs-d'œuvre ‘qui ont illustré la Grèce et l'Italie, le tableau fidèle des monuments égyptiens, et l’on aura sous les yeux tout ce que le génie des arts a produit de plus grand et de plus parfait. En comparant ces modèles on se souviendra qu’ils sont tous le prix de la victoire ; que la France a reçu ces ornements immortels de la main d’un héros qui compose ses trophées des plus sublimes ouvrages de l’antiquité, et qui attache ainsi la mémoire de ses triomphes à toutes les époques de la gloire des beaux-arts.

L'étude des monuments de l'Égypte ne peut qu’inspirer des pensées justes et élevées, détourner de la recherche des ornements fugitifs et ramener à l'unité et à la simplicité des vues. Elle fera bien connaître que les objets solides et durables ont une majesté qui leur est propre, et que, si l'élégance ingénieuse des formes contribue à la perfection, l’idée du vrai beau renferme nécessairement celles de la stabilité et de la grandeur. Elle montrera ce principe dans tout son jour, et doit par-là exercer une influence utile sur le goût et les travaux du siècle.

(x) Addition manuscrite: « Il peut aussi inspirer à la cour ottomane le dessein de rétablir son autorité en Égypte et d’y fonder un gouvernement plus régulier. Enfin il ramènera souvent...»

(2) Autre suppression et l’une des plus remarquables. L'Empereur dit à Fourier : « Otez cela; les Anglais en feraient leur profit à Constantinople. »

Cette contrée , qui semble être le sanctuaire immuable des beaux-arts, opposera longtemps la gravité sévère et même excessive des modèles qu'elle a conservés, à la mobilité et à l'inconstance naturelles de l’esprit humain. En effet, ces monuments ont été construits plusieurs siècles avant que les villes de la Grèce fussent fondées (1); ils portaient déjà lé nom. d’antiquités de l'Égypte au temps de Platon ; et nos successeurs les admireront encore à l'époque où, dans tous les autres lieux du globe, il ne restera plus de vestiges des édifices qui subsistent aujourd’hui; le peuple le plus jaloux de produire des ouvrages âurables habitait le pays de la terre le plus. propre à les conserver.

Mais cette longue durée de leurs monuments n’est pas due seulement aux propriétés du climat, elle résulte surtout des efforts de ceux qui les ont élevés; car on peut à peine découvrir sur les rives du Nil les ruines des édifices romains. Les Égyptiens considéraient en quelque sorte comme éternel ce qui appartenait à leur religion et à leur gouvernement; ils étaient entretenus dans cette pensée par l'aspect continuel des grands monuments publics, qui demeuraient toujours les mêmes, et qui paraissaient n’être plus soumis à l’action du temps. Leurs législateurs avaient jugé que cette impression morale contribuerait à la stabilité de leur empire.

C’est dans les mêmes vues que ce peuple a gravé sur ses palais , ses temples et ses tombeaux, les images de ses dieux et de ses rois , les observations du ciel , les préceptes sacrés, le spectacle de son culte et celui de la société civile. Toutes ces sculptures , et même les plus imparfaites, exciteront un vif intérêt : elles sont les traces les plus anciennes que l’homme ait laissées sur la terre; elles appartiennent à cette antique

(x) On fit des changements notables dans la rédaction de ce paragraphe ; on y ajouta les noms de Tyr, Carthage et Athènes.

civilisation de l'Asie , qui a précédé tous les temps historiques de la Grèce ; elles nous font entrevoir ce qu ’étaient alors l'espritet les mœurs des nations.

On ne pourra point admirer les ouvrages de l'Égypte, ni se rappeler les époques de sa gloire sans considérer les malbeurs que lui a causés la perte de ses lois, de ses lumières, de ses établissements militaires et de son indépendance. On appréciera toute l’influence de ses institutions ; on les regardera comme une source morale de prospérités, qui n’était pas moins nécessaire à ce pays que le fleuve qui l’arrose; on comparera surtout l’état déplorable dans lequel il est tombé avec l’opulence qu’il acquerrait en peu d'années sous les auspices d’une puissance européenne (1).

Ainsi (2) l'étude de l'Égypte, si féconde en grandes pensées et en souvenirs utiles, nous avertit encore que le développement de l'intelligence et de l’industrie est attaché au maintien de l'ordre public; elle nous fait mieux connaître le prix des lois et d’un gouvernement stable et éclairé ; elle nous suggère de nouveaux hommages pour un monarque illustre, qui a mis un terme à nos dissensions civiles, qui affermit de plus en plus l'autorité des lois, qui confond les desseins ambitieux de nos ennemis ; prépare à la France une paix solide et glorieuse, et la fait jouir, au milieu même de la guerre, nonseulement de la sécurité intérieure, mais aussi des bienfaits et de la splendeur des arts ; qui, s’elevant au-dessus des erreurs et des passions des contemporains, pénètre l'avenir et jette les vrais fondements de la puissance et de la prospérité des États ; qui veut tout ce qui est grand et utile, et accom-

(x) Autre suppression toute politique. Elle fut remplacée par ces mots : « Que lui procurerait en peu d’années une administration plus sage. »

(2) Tout ce qui suit a été presque entièrement supprimé ou mutilé dans l'édition de 18211. Tout souvenir de Napoléon a été attentivement aboli.

plit sans effort tout ce qu'il a résolu, soumettant la fortune elle-même à l’autorité de sbn génie.

Que les lettres reconnaissantes perpétuent sa mémoire! Que les beaux-arts se réunissent pour conserver ses traits immortels, et transmettre à la postérité l’éclat de ses triomphes! Que les sciences s’applaudissent d’être l’objet de ses vues et de ses bienfaits! Que l’histoire fidèle représente, dans tous les âges, les nobles exemples qu'il laisse à ceux qui exerceront un grand pouvoir sur les hommes! Qu'elle rappelle aussi que l'Égypte fut le théâtre de sa gloire, et préserve de l'oubli toutes les circonstances de cet événement extraordinaire ! Qu'elle entretienne sans cesse les monarques ses successeurs des pensées généreuses qui l’onttoujours animé pour la félicité des peuples, le progrès des arts, et l’honneur du nom français!

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