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CHAPITRE VIIL

Fourier en 1815. Position du gouvernement royal à la fin du mois de janvier ; instructions confidentielles à ses agents. Annonce publique d’une révolution pour le ier mars. Retour de Napoléon. Son arrivée 'à Grenoble. Relation authentique de ce. qui se passa dans cette ville. Cabinet de l'Empereur. Conversations sur divers sujets. Décret contre Fourier. Témoignages du mécontentement de l'Empereur. Défense de Fourier absent. Paroles plus bienveïllantes de Napoléon. Documents inédits.

Rétabli depuis dix mois à peine, après vingtdeux années d’exil, le gouvernement royal se croyait assez fort déjà pour ne plus songer à sa sûreté; il ne fut, qu'imprévoyant, mais il le fut à l'excès. On en trouve la preuve dans les instructions confidentielles données aux préfets des départements, à la fin du mois de janvier 1815, instructions où se montrent, dans chaque paragraphe, la plus honnête quiétude, l'esprit de modération le plus résolu, mais aussi l’oubli du passé qui n’était pas fini, l’ignorance du présent et l’inattention à l’avenir. On disait à MM. les préfets : |

Les Paris, le 26 janvier 1815.

(Instructions et demande d’un rapport mensuel sur l'esprit public.) Le ministre secrétaire d’État de l’intérieur à M. le préfet de...

« Monsieur, « La France ayant enfin trouvé le repos au

sein d’une monarchie légitime et sous un scep-

tre qui fit pendant tant de siècles sa gloire et son bonheur, on a pu croire qu'il était inutile d’assurer par de laborieuses précautions la tranquillité intérieure; la puissance royale, la soumission et l’unanimité des Français doivent en effet la rendre désormais inaltérable.

« On a pu croire qu’il suffirait d’associer le temps au régime de justice et de modération qui nous est rendu, pour dissiper ce qui reste d’inutiles regrets et de tristes souvenirs ; que les habitudes de désordre et d’irréligion contractées au milieu de tant d’agitations et d’erreurs, ne ré: sisteraient pas aux bons exemples et à l'influence des dépositaires de l’autorité.

« Et certes vous pouvez, Monsieur, concourir puissamment à étouffer les germes de dissensions qui subsisteraient autour de vous. Vous pouvez hâter le retour des bonnes mœurs, rappeler l'observation des bienséances et la pratique des devoirs religieux, si vous ne perdez jamais de vue que vous êtes l’organe de la clémence du prince, l'instrument de son pouvoir, l’exécuteur deses volontés; si votre conduite, vos discours, vos actes publics portent l'empreinte de la sagesse et réfléchissent, autant qu’il est possible, l'éclat des vertus qui brillent sur le trône.

« Mais ces moyens sont-ils d’une efficacité générale et suffisante? aucun événement ne peut-il, momentanément , troubler le concours heureux

de circonstances sur lequel on se repose, et ne doit-on pas prévoir les résultats possibles de cette indolente sécurité?

« Les ressorts du gouvernement se détendent, les liens de la société se relâchent, toutes les parties de administration s’isolent, si l’on cesse J'y donner une attention suivie. L’amour et le ‘espect des sujets pour le souverain deviennent les vertus stériles, quand on ne prend pas soin le les cultiver. Les passions se réveillent et s’agient dès qu’elles ne sentent plus le frein de lauorité, et bientôt s'éteint dans toutes les âmes le entiment du devoir qui fait la force des lois.

« C’est ainsi que la modération dégénère en aiblesse , que l’inaction conduit à l’impuissance agir, que le pouvoir s'échappe des mains qui égligent d'en faire usage, et qu’alors chacun roit avoir le droit d’en disposer ou la force de e braver.

« Cependant, on tomberait dans des inconvérients plus funestes encore , si on reprenait les rrements d’une administration turbulente, qui, Joussant ses projets et ses entreprises au delà des imites que les convenances, la raison et l’écononie prescrivent, ne dut quelques succès qu’à la riolence et n’obtint jamais de résultats proporionnés à la grandeur des moyens dont elle put disposer. À plus forte raison devons-nous renoner aux détails tyranniques de cette surveillance

inquiète et soupçonneuse, qui, depuis tant d’ar— nées, tourmente la France et qui ne convient na à la franchise du caractère national, ni à la li-

berté dont nous jouissons , ni à la loyauté géné— reuse du monarque qui nous gouverne.

« Votre administration aura toute l’énergie et toute la fermeté désirables, si elle est expéditive,, impartiale, ennemie de l'arbitraire, fondée surdes lois dont elle doit poursuivre l'exécution etcommander le respect.

« Vous aurez rempli la plus importante et læ plus délicate de vos fonctions, si vous étendez sur tout ce qui vous entoure une vigilance as— sidue , que la politique de tous les temps exige et que les circonstances actuelles, l'habitude des révolutions, la nature même de nos institu— tions, rendent plus que jamais indispensable; car il faut mettre partout la tranquillité publique à l'abri de l’inconstance du peuple, à l’abri de la dissidence des prétentions, à l'abri de l'intrigue et de l'ambition.

« Vous avez pu remarquer, Monsieur, que si les tumultes populaires, les troubles qui naissent des factions et du choc des partis, sont les plus dangereux, ce sont aussi les plus faciles à prévoir comme à prévenir.

« Chaque événement de cette nature a ses présages et se lie à des antécédents qui l’annoncent.

« Les clameurs de la multitude, les plaintes, les murmures, fondés sur des motifs, réels ou feints, d’alarmes ou de mécontentement, sont les ivant-coureurs des émeutes.

« Les séditions se préparent dans des manœuvres secrètes, des réunions clandestines, des provocations manifestes. On en trouve les symptômes dans tous les éléments dont se compose l'esprit public. Les révoltes même dont l’explosion est soudaine, proviennent ordinairement de l'impunité de quelque désobéissance antérieure ou de l’inconvenance de quelque mesure peu réfléchie. Ainsi, partout où de pareils désordres éclatent, on peut justement accuser le défaut de sagesse ou la négligence de ladministrateur ; on peut avec raison l’en rendre responsable,

. « Vous devez donc, pour vous mettre à l'abri de tout reproche, observer avec soin et me faire connaître avec exactitude l’état des choses et la disposition des esprits dans votre département. La prévoyance du gouvernement ne peut avoir d’autres bases que vos observations.

« Les choses qui influent pour l'ordinaire sur la tranquillité publique sont principalement celles qui intéressent la multitude : les subsistances et les moyens de travail; sur ces deux points, Padministration la moins attentive est toujours à portée de constater les faits et d’y porter remède,

« Il estplus difficile d'indiquer l'esprit public; il prend la teinte des mœurs particulières de chaque rang ; il se déguise souvent sous de fausses apparences ou se cache sous des dehors trompeurs; néanmoins on peut le calculer sur des données assez certaines et le reconnaitre à des signes assez positifs.

« Les habitudes de paresse et de débauche, la fréquence des délits d’une même espèce, indiquent tout à la fois l'esprit des plus basses classes de la société et les mesures de précaution ou de répression qu’il convient d'adopter.

« L'esprit des classes élevées se détermine par le genre de motifs qui les empêche de se confondre; il s’observe dans le caractère des écrits le plus universellement recherchés; dans la nature des intentions qu'on suppose au gouvernement, dans le jugement qu'on porte de ses opérations, dans les discours, dans le silence même ‘quand il paraît évidemment affecté et qu’il peut étre l'effet d’une dissimulation artificieuse plutot que d’une innocente indifférence. L'opinion des classes ou des professions dominantes ne présente probablement nulle part de l'incertitude ou de l'opposition ; mais, si elle s’égarait sur quelques points, si elle se dépravait, je sens qu’il. est difficile d'y remédier; cette opinion résiste à l’autorité ; elle repousse les moyens directs et se fortifie des efforts qu'on emploie contre elle.

«fl n'appartient qu’à vous de la fixer et de la rectifier. C’est à vous de juger quelle règle de politique vous devez suivre dans le choix de vos liaisons; par quelle voie vous pouvez gagner la confiance des hommes influents; jusqu’à quel point doivent être poussés les égards, les concessions, les ménagements qui peuvent se concilier avec vos devoirs et s’allier à la dignité de vos fonctions. | |

« Toutefois, il est possible que les préjugés et les usages contraires au régime actuel dépendent d'institutions révolutionnaires, qu’on peut abolir sans inconvénients. Il est possible que certaines résistances soient moins l’effet d’une opposition malveillante que le résultat d’un attachement à l’ancienne coutume, qu’on -peut ménager, en modifiant seulement l'exécution des lois. Les délits politiques peuvent se multiplier par la faiblesse ou là condescendance des magistrats chargés de les poursuivre. Des rigueurs déplacées, l’abus que feraient du pouvoir les agents auxquels il est confié, peuvent aliéner les esprits et faire naître le mécontentement. Tous ces détails intéressent le Gouvernement, et tels sont les objets. de la correspondance particulière que je me propose de suivre avec vous.

« Vous voudrezbien, en conséquence, m’adresser chaque mois, le compte de la situation mo-

rale de votre département : ce compte ne doit

pas présenter des aperçus vagues ou des rapprochements purement spéculatifs; il doit avoir pour base :

« 1° Le prix commun des subsistances; l’état des approvisionnements des marchés; la direction et l’étendue du commerce des grains, les espérances ou les craintes que ces différents objets vous feraient concevoir, ou qu’en concevrait la multitude. |

« 2° Les variations qu’éprouverait le salaire des journaliers et les ressources que peut avoir la classe ouvrière, suivant les saisons et surtout suivant l’état stationnaire, progressif ou rétrograde du commerce et de l’industrie.

« 3° Le tableau des délits connus ou poursuivis, tel que MM. les procureurs du roi le rédigent, en y joignant les observations dont vous le croirez susceptible.

« 4” Les obstacles ou les facilités qu’ on rencontre dans le recrutement de l’armée, dans la rentrée des contributions directes, dans la perception des octrois et des impositions indirectes.

« 5° L’indication des abus qui peuvent se perpétuer ou naitre autour de vous, dans quelque partie que ce soit du service. |

« 6° Les faits qui tendent à faire connaître l’esprit public, l'opinion politique des classes ou des professions dominantes, des corps ou des individus dépositaires de l'autorité.

« Ce n’estpoint pour borner vos vues que j'entre dans ces détails, mais pour déterminer le sens de ces rapports périodiques, qui ne.vous dispensent pas, au reste, de m’informer sur-le-champ de tous les événements qui intéresseraient l’ordre public ou la prévoyance administrative.

« Je n’ai pas besoin de vous faire remarquer que cette correspondance immédiate est sans limite, qu'elle embrasse tout ce que nos relations doivent avoir d’intime et de confidentiel pour le bien du service de Sa Majesté ; qu’elle a pour but d'éclairer le Gouvernement sur ses propres actes et sur ceux de ses agents, sur les causes et la pature des résistances qu’on opposerait à l’exécution de ses ordres et à l’accomplissement de ses vues, sur les vœux ou les erreurs de l'opinion publique, et en même temps de donner à l'administration des formes plus régulières, une force plus concentrée, une marche plus ferme, une action plus énergique, en puisant sans cesse dans vos avis directs, les moyens de réparer les lenteurs , les négligences, les erreurs qu’il n’est pas toujours possible d'éviter.

a Vous avezainsi, Monsieur, la preuve et la mesure de la confiance qui vous est accordée; vous tâcherez sans doute de la justifier par la sagesse de vos avis, la justesse de vos observations et l'impartialité de vos jugements.

« J'aurai moi-même, je l'espère, l’occasion de

mettre fréquemment sous les yeux du Roi le témoignage non équivoque de votre zèle et de votre dévouement.

« Recevez, Monsieur, l’assurance de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d’être « Votretrès-humble et très-obéissant serviteur.

« Signe : L’ABBÉ DE MonTEsquiou. »

Telles étaient alors les pensées du gouvernement royal; mais quelques actes antérieurs, qui démentaient ces pensées, avaient produit sur l'opinion publique des impressions d’une tout autre nature. À l’ouverture de l’année 18:15, les pressentiments de l’approche d’une nouvelle révolution étaient réellement une préoccupation populaire en France; ces pressentiments se trouvaient plus fermement accrédités dans les départements dont les fautes de la restauration avaient plus alarmé les sentiments politiques. Pour ces motifs le Dauphiné accordait beaucoup de foi à ces humaines prévisions : une circonstance inattendue vint tout à coup la fortifier.

À la fin du mois de février, la poste aux lettres, dans son service ordinaire, remit à plusieurs habitants notables de la ville de Grenoble une lettre timbrée de Paris et taxée; c'était une pièce manuscrite dont voici le contenu :

« Vous êtes connu pour un homme d'honneur, «un bon citoyen; en conséquence, nous vous

« adressons un exemplaire de la pièce ci-jointe « que vous saurez apprécier. Faites imprimer « promptement et circuler en France, en Espa-

-« gne, en Italie, sur les bords du Rhin, en Bel- « gique,etc. Vos frères comptent sur vous. »

Proclamation.

« Les défenseurs de la nation française à leurs concitoyens... nous avons arrêté ce qui suit :

« Art. 1%, Celui qui a osé dire au peuple fran- « Çais: Je suis ton maitre légitime; en cette « qualité je t'accorde quelque liberté garantie par « une charte constitutionnelle que j'aurai soin « d'expliquer et de violer... Celui qui a con- « tracté avec les ennemis de la France l'obligation « sacrilége de faire payer par son prétendu peu- « ple la somme énorme destinée à l’asservir..………. « Celui qui, pour récompenser des assassins, arra- « che aux défenseurs de la patrie des pensions « acquises par des vertus... Ceiui qui ose mena- « cer les trois quarts de la nation en cherchant « un appui parmi les plus célèbres brigands de « la terre... Celui-là est un tyran. »

« Art. a. Les ministres du tyran, les préten- « dus princes qui l’ont conseillé sont ses compli- « ces; les sénateurs et les députés qui n’ont pas « défendu les droits de leurs commettants, sont « des mandataires trop faibles pour représenter « des hommes libres. »

« Art. 3. Le drapeau tricolore est le seul signe « de réunion que reconnaissent les Français; le « drapeau blanc indique lès ennemis rassemblés; « la cocarde tricolore décore l’homme libre, la « cocarde blanche celui qui croit avoir des droits « innés sur ses semblables ou qui n’est digne que « de porter des fers. »

« Art. 4. Le peuple français ne reconnaît « d'autre noblesse que celle acquise par des « services rendus à l’État. Elle n’est point héré- « ditaire, et sa marque distinctive est la décora- « tion de la Légion d'honneur. Toute autre est « défendue. »

« rt. 5. La nation, vu l’urgence, nomme provi- « soirement un directeur : M... en remplira les « obligations et entrera en fonction le 1° mars .« 1815. Le 1° août de la même année la nation en- « tière entrera dans ses droits imprescriptibles. »

Art. 6. La nation a tous les peuples pour « amis, celui qui l’attaque cu la défie est son « ennemi pour le temps que dure l’agression. »

« Art. 7. Le 1% mars 1815, à cinq heures du « matin, le premier acte sera affiché et mis en « exécution : le canon et les cloches annonce- « ront au monde entier que Île peuple français a « reconquis sa liberté. »

« Paris, le 22 février 1815. »

C'était la préface des CENT JOURS.

Cette pièce avait-elle quelque connexion avec les projets alors arrêtés à l’île d'Elbe? On peut en douter, malgré les déductions contraires qui pourraient se tirer des documents et des aveux livrés à l’histoire par des personnes qui prirent quelque part à cette hardie et merveilleuse restauration du régime impérial : d’ailleurs, on conspirait partout et sous toutes les couleurs. Quoi qu'il en soit, le singulier manifeste qu’on vient de lire ne fut un mystère ni pour le public ni pour l'autorité locale; l’un s’en préoccupa, l’autre ne lui accorda aucune attention.

Ce qui se passa peu de temps après, tira donc brusquement le préfet Fourier de l’état de calme et de confiance où il se complaisait à l'exemple des chefs de l’État : les événements vinrent l’atteindre dans la plus intime retraite ; ils le mirent un des premiers en scène; ils exigèrent, pour lui la chose du monde la plus difficile, de promptes, d'énergiques résolutions, dans lesquelles sa position et sa vie même étaient inévitablement compromises.

Ici commence ma relation de ceux des événements des Cent Jours qui se sont passés sous mes yeux. Je parlerai beaucoup de Fourier : ce nom est digne de cette époque, l’une des dernières manifestations du génie de Napoléon, que seconda ouvertement lassentiment national en France, qui a réalisé ses vœux, sous un autre

nom, mais par la même volonté, en 183œ

J'avais eu connaissance de la circulaire d e Paris, mais je ne l’avais pas reçue( 1). On 7 annonçait que la France « aurait reconquis su « liberté le 1®* mars, à cinq heures du maiin; » j'en attendais innocemment la nouvelle par Isle Moniteur, et j'avais promis à mon frère, logé à la bibliothèque publique, de lui en faire part aussitôt, si le journal du 1°" mars, qui devasæ! arriver le 5, annonçait en effet un si grand évæ nement.

Le dimanche 5 mars, le Moniteur arriva , calmæ et béat comme de coutume : rien n'y contrastai € avec l’optimisme habituel de ses colonnes. Mais je ne me trouvais point dans des dispositions semblables; car ce même jour, de très-grand matin, j'avais été réveillé par une personne fort habituée dans l’intérieur de la maison de Fourier; elle vint m’annoncer la nouvelle du débarquement de Napoléon sur la côte de Provence. Il la tenait du valet de chambre du préfet, qui avait trouvé dans la poche de l’habit qu'il allait battre, les dépèches que son maître avait reçues des départements voisins. Je courus chez mon frère;

(1) On a écrit après coup bien des relations des événements qui se sont passés à Grenoble dans le mois de mars 1815. Quelques personnes ont trouvé bon de s'y mêler comme principaux acteurs avant et après. Je déclare n’y avoir pris part que le 8 mars au matin, et par l'effet d’un hasard que-je dois rappeler dans cet écrit.

nous dédaignâmes le Moniteur ; Y'histoire allait s écrire sous nos yeux, nous allions toucher au doigt les événements qui devaient en illustrer à : jamais quelques pages; mais nous fûmes fidèlement discrets : plusieurs heures après la nouvelle était encore inconnue.

Voici ce qui s'était passé à la préfecture :

Le samedi 4 mars, vers les cinq heures après midi, un postillon envoyé en courrier avait remis à l'hôtel du préfet une dépêche ainsi conçue : |

« Fréjus le 2 mars 1815 à sept heures et demie du soir.»

« Le préfet du département du Var à M. le préfet de « l'Isère. »

« Monsieur et cher collègue,

« J'ai l'honneur de vous informer que Bona- « parte, à la tête de seize cents hommes, a débar- « qué hier au golfe Juan, a passé à Grasse ce « matin, et se dirige par Saint-Vallier, Digne et « Grenoble sur Lyon, à ce qu’assurent les sol- « dats qui ont été questionnés. Tout extraor- « dinaire que vous paraisse cette nouvelle, elle « est de la plus grande vérité.

« Signé LE COMTE DE BOUTHILLIERS. »

Fourier, surpris d’abord, se remit bientôt de l'effet inévitable d’une semblable nouvelle, il domina de toute la supériorité de sa pensée la position extraordinaire ou le plaçait l'événement le plus imprévu et qui venait de lui être révélé. II

chercha les régles de sa conduite dans ses propres engagements publics, et ses devoirs dans la mission qu’il tenait du gouvernement royal. Il prit donc larésolutiondele défendre contre l’invasionà main armée que méditait l’ancien général en chef de l’armée d'Égypte, l’empereur Napoléon , dont le nom était déjà rattaché très-honorablement pour Fourier à quelques époques mémorables de sa vie.

Dès le même jour 4 mars, le préfet Fourier rendit compte au gouvernement de ce qu'il avait fait : voici le texte de sa lettre :

« À Grenoble, le 4 mars 1815. »

« ( Commencée le 4 mars à 7 heures du soir.) » « (A son Ex. le ministre seul. }»

+ À son Excellence le ministre et secrétaire d'État de « l'intérieur. »

« Monseigneur,

« J'ai reçu aujourd’hui samedi 4 mars, à cinq « heures du soir environ, la lettre dont l’extrait « est ci-joint. Elle est écrite de la main du préfet « du Var. Elle à été remise ici au concierge par « un postillon avec une lettre de M. Descorches , « préfet de la Drôme, qui a reçu un avis sembla- « ble. »

« En recevant une dépêche dont l’objet est « aussi inconcevable , j’ai examiné d’abord avec « beaucoup de soin s’il pouvait y avoir quelque « motif de douter de l'authenticité, et il m’a part

« que la teneur de ces pièces ne pouvait laisser « aucune incertitude. »

« Je me suis concerté avec les chefs des prin- « cipales autorités civiles et militaires, au nom- : bre de trois seulement. Je leur ai proposé les | précautions qu'une circonstance aussi extraor- « dinaire rend indispensables. »

« Savoir : 1° de veiller à ce qu’au moment où : la nouvelle se répandra dans le public, il ne se « forme point aucun rassemblement de quelques : séditieux qui, se portant à la demeure des : principaux chefs des autorités, les retienne et t les empêche de se concerter, et s'empare de l’au- « torité publique dans le département ; »

« 2° De prévenir la saisie des caisses ou dex niers publics qui serviraient à entretenir ou à « encourager les séditieux. »

__« 3° De rassembler les forces sur lesquelles on peut entièrement compter, et faire en sorte qu’au moment où la nouvelle éclatera, on sache que toutes les mesures de sûreté avaient été prises d'avance. »

« Ces dispositions sont parfaitement convenues entre nous; M. le lieutenant général Marchand (1), le maire, et l'inspecteur des gardes nationales récemment nommé, partagent ces vues, et J'ai tout lieu d’être persuadé que nos sentiments sont les mêmes. »

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