‹ Fourier et NapoléonChapitre 20 sur 32 · RAR R A AR A A · texte numérisé non relu

RAR R A AR A A

PA

« Fait et arrêté, à Grenoble, en l'hôtel de la « préfecture, le 5 mars 1815. »

« Le préfet, Signé Jx. FOURIER. »

« Parle préfet : lesecrétaire général :

« Signé BEAUFORT. » (1)

Dès que cet acte administratif fut publié, le débarquement de l'Empereur ne fut plus un secret pour personne, et il faudrait mentir pour dire que cette nouvelle ne fut pas reçue avec une satisfaction presque universelle, quoique bien discrète en ce moment, et par la ville et par les troupes. . |

Les autorités constituées employèrent toutes leurs ressources pour s'opposer avec succès à l'invasion de la France. Mais les démonstrations les plus favorables au gouvernement royal ne partaient point de la masse de la population. L'ancien régim: avec sa dime, sa corvée et ses

(1) Avec la proclamation du préfet on publia celle du lieutenant général Marchand, adressée aux soldats de la 7° division militaire. Ensuite Fourier fit savoir aussi, officiellement , que Massena, par une lettre datée de Marseille te 4 mars, annonçait que des troupes s’étaient mises en mouvement pour couper la marche de l’ennemi; et qu'une dépèche de Paris, du 6 au soir, faisait connaître le départ de Monsieur pour Lyon. Fourier s’efforçait d’exciter les sentiments de fidélité au roi. Toutes ces pièces furent insérées dans le Journal du département de l'Isère, n° 29, mercredi 8 mars. Mais l'entrée de Napoléon, le mardi ”, fit supprimer l'édition de cette feuille du 8.

priviléges, avait été trop fier, trop menaçant durant quelques mois. D’un autre côté, l’on avait peut-être trop facilement considéré comme des signes certains des vues secrètes du gouvernement, les sots projets, les exigences inconstitutionnelles de certaines classes, et que des imprudents avaient publiquement manifestés à la fois et dans les'villes et dans les campagnes. Il est constant que l'invasion de l'Empereur fut considérée comme une nouvelle délivrance.

Tous les efforts contre lui furent impuissants. À mesure que Napoléon s’'approchait, les démonstrations royalistes devenaient moins bruyantes, elles s’effaçaient peu à peu devant l'expression même muette de l’opinion contraire. Il n’y eut pas une seule marque d'opposition à l'autorité légale : mais l’agitation générale indiquait assez l'état réel de l'opinion. Il est d’ailleurs certain que l'Empereur avait des confidents de son projet dans la ville, et le roi n'y trouva pas un dé- - fenseur déterminé. Il a été dit dans des ouvrages de quelque poids qu’un jeune négociant de Grenoble était allé à l’île d’'Elbe, qu'il y avait vu Napoléon et qu’il s'était fait l’entremetteur du parti qui le rappelait en France : M. Dumoulin m’a assuré lui-même de la réalité de son voyage.

Une autre circonstance jusqu'ici inaperçue par les historiens contribua peut-être aussi à diriger la marche de l'Empereur sur Grenoble.

Le chirurgien de la garde française de l’île d’Elbe était originaire de cette ville. Homme ferme, fidéle et résolu, il s’était fait à lui tout seul l’avantgarde de Napoléon; il arriva en effet secrètement à Grenoble dans l'après-midi du dimanche 5 mars, distribua quelques exemplaires des proclamations du golfe Juan, et s’y cacha de manière à dépister toutes les recherches que la police ne manqua point d’ordonner avec insistance. Émery, c’est le nom de ce chirurgien, le même qui est doté dans le testament de l’empereur, avait rencontré à quelques lieues en avant de Grenoble, à Lafrey, sur la route de Gap, le général Mouton- Duvernet qui allait raffermir dans. le devoir les garnisons des Hautes-Alpes. Emery se fit connaître sans hésitation; le général était seul, le dialogue ne fut pas long, et chacun des interlocuteurs continua sa marche dans le sens des intérêts du chef qu’il servait.

Pendant la journée du lundi 6 mars, les préparatifs de résistance furent activement continués à Grenoble. Les remparts furent armés, fortifiés , et les troupes excitées à les défendre contre l'ennemi. Le préfet, le général multipliaient les ordres utiles, s’efforçaient de pourvoir à toutes les nécessités, autant que le leur permettaient toutefois les nombreux importuns qui venaient manifester leur zèle pour le roi, non en prenant les armes, en se rangeant parmi les défenseurs

L'ÉGYPTE ET LES CENT JOURS. ao

dévoués, en marchant à la rencontre de l’ennemi (1), mais en rédigeant, à la sueur de leur front et de leur génie, de grands projets d’attaque et de défense contre le relaps de l'ile d’'Elbe.

En attendant Napoléon était à Digne le 4 mars, couchait à Gap le 5 eten partait le 6 à deux heures après midi pour aller passer la nuit à Cops, cheflieu d’un canton de l’arrondissement de Grenoble. De là il envoya le général Cambrone en reconnaissance sur la petite ville de la Mure. De son côté, le général Marchand dirigeait quelques troupes vers le même point, et il arriva que dans la nuit du 6 au 7 mars, les fourriers des troupes de l’empereur et les fourriers des troupes du roi se rencontrèrent à la mairie de la Mure, demandant les uns et les autres des logements et des vivres pour leurs troupes : le maire se trouva momentanément pressé par les prétentions des deux cocardesennemies ; les fourriers du parti du roi se retirérent, les soldats de la cocarde tricolore qui s’approchaient pouvaient les faire prisonniers.

Le mardi 7, l'Empereur se dirigea sur Grenoble à travers un pays montagneux , et il n’y trouva

(r) Dans un rapport du 4 avril 1815’, le général Ernouf, commandant à Sisteron sous les ordres de M£r le duc d’Angoulème ; écrivait cette réflexion : « Ce qu’il y a de remarquable, c’est que pas un seul gentilhomme du Dauphiné ne s’est réuni à nous. » (Moniteur du 1x3 avril 1815, colonne 3° de la page 415, vers le bas.)

que des populations amies, accourant à sa rencontre. Dans un défilé, rétréci par une montagne escarpée et par les eaux d’un lac large et profond, il rencontra les premiers soldats rangés en bataille contre lui; on sait comment il enleva par sa parole le bataillon du 5” de ligne qui devait lui interdire ce passage à force ouverte. L'Empereur continua sa route, après avoir facilement conquis ce premier renfort; il aurait peutêtre passé la nuit à Vizille : mais le même jeune négociant, qui avait réussi à le voir à l’île d’Elbe, se porta à sa rencontre et lui exposa, sur la grande route même, en embrassant ses genoux, les motifs qui faisaient désirer à ses partisans qu’il entrât le soir même dans Grenoble.

Ce même jour le 4* régiment de hussards venait d’y arriver, appelé de Vienne où il tenait garnison. Le 11° régiment de ligne, et celui que commandait la Bédoyère, le 7° de ligne, arrivérent aussi de Chambéry vers midi. L’infortuné colonel du 7° logea chez un ancien ami, qui depuis ce jour a maudit sa mémoire, sans pitié. pour sa mort. Vers trois heures, la Bédoyère monta à cheval, se rendit à la caserne occupée par son régiment (la caserne de Bonne, près de la porte du même nom, celle par laquelle Napoléon entra), fit mettre ce régiment sous les armes, commanda en avant, le conduisit hors de la ville, sur cette même route de Vizille qui, longeant

alors quelque temps le glacis de la place, tournait ensuite brusquement à droite et se prolongeait en une longue chaussée de près de deux lieues en ligne droite. Du grand balcon du musée de h ville, la vue se projette directement sur toute la longueur de cette chaussée : de ce balcon où j'étais en compagnie de plusieurs personnes dont les noms me sont encore présents, je vis défiler le régiment ayant son colonel en tête ; et, après que ses bataillons furent tous développés sur la chaussée, les cris de 7’ive l’Empereur se firent entendre, les soldats prirent le pas de course, la cocarde tricolore fut arborée, le régiment fut à l'Empereur... L'histoire a recueilli les fatales conséquences de cet événement. Le général d'artillerie Bouchu courut en vain après la Bédoyère pour le retenir, et le ramener : le sort avait arrêté ses desseins.

À l’approche de la nuit, l’entrée de l'Empereur ne fut plus douteuse; les rapports des aides de camp du général Marchand ne laissaient point ‘ d'incertitude. Le préfet et le général avaient épuisé tous leurs moyens, toute leur autorité. Depuis midi la cocarde blanche n’était plus arborée que dans le cœur des fidèles qui s’étaient déjà volontairement dispersés, et la garde national à cheval avait cessé ses patrouilles. Les troupes occupaient les remparts garnis d'artillerie ; plusieurs pièces croisaient leurs feux sur le pont-

levis de la porte de Bonne, il ne fallait qu’un. hommé résolu à tirer un coup de fusil sur la cocarde tricolore, et cet homme ne se trouva point.

La population des campagnes accroissait de hameau en hameau l’escorte de l'Empereur ; le clergé sortait processionnellement sur son passage ; les cris de ces masses compactes lui servaient de courrier ; un peu après neuf heures du soir, elles touchèrent enfin aux remparts de la place, mélées à quelques lanciers polonais. D’une voix unanime les soldats et les citoyens leur répondirent. L'Empereur à cheval s’avança presque seul de sa personne vers la porte qui était fermée, frappa avec sa tabatière en s’écriant : Ouurez,.…. ouvrez donc... Mais on n'ouvre pas ! On lui fit entendre que les clefs avaient été portées chez le général Marchand; mais la porte céda presque aussitôt sous les coups qui la sapèrent simultanément en dedans et en dehors; et Napoléon, porté par les flots et l'enthousiasme populaires, se rendit, au petit pas, à l'hôtel des Trois- Dauphins, tenu par un ancien guide de la garde des consuls : son logement y était préparé d'avance.

Je le vis passer de très-près sur la place; sa redingote grise couvrait son uniforme. Les cris de vive l'Empereur ne cessaient que pendant de faibles intervalles ; un magistrat debout à côté

de moi s’écria, au moment où Napoléon était près de nous : Vive l'Empereur, mais vive la lrberté} — Oui, dit aussitôt Napoléon en tournant sa tête de notre côté, ot, vive la liberté. Nous étions à sa droite.

Pendant qu’il frappait à la porte de la ville avec sa tabatière, un cri s’était élevé de la foule qui l’accompagnait, pour faire éteindre quelques torches allumées pour éclairer sa route ; on craignait qu'il ne fût aperçu du haut des murailles par quelque malintentionné.

L'Empereur descendit à l’hôtel des Trois-Dauphins avec les généraux Bertrand, Drouot et Cambrone; il y occupa le premier étage qui donnaitsur la rue Montorge et sur la terrasse du jardin de la

ville, logement fort modeste et garni d’un vieux

mobilier plus modeste encore. Une chambre obscure, où étaient un lit et quelques chaises, servait d’antichambre ; la pièce suivante, éclairée par deux croisées donnant sur la rue, était le salon de Napoléon, et la chambre parallele, la chambre à coucher (1). Les généraux occupaient l’étage supérieur; le reste de la suite fut logé le mieux possible dans ce palais impérial improvisé.

À l'approche de l'Empereur, le général Mar-

(x) J'ai revu en 1843 ce logement temporaire de Napoléon : la chambre à coucher a été magnifiquement meublée ; une inscription, sur la cheminée, rappelle que l'Empereur l’a occupée les 7, 8 et g mars 1815.

chand était sorti de la ville par la route de Chambéry et Fourier par la route de Lyon. Ceci se passa par l'effet d’un accord préalablement concerté entre les premieres autorités publiques. La pièce suivante en rend témoignage :

« Le commandant du poste de la porte de « France fera ouvrir les portes pour laisser pas- « ser monsieur le préfet et sa suite. »

« Grenoble, le 7 mars 1815. :

« Le lieutenant général,

« Signé : Comte MarcHAND. »

Je ne vis pas Fourier dans les dernières heures de la journée du 7 mars ; mais sa résolution m'était connue. Dans tous les événements importants de sa vie, son ésprit, trop fertile en de tels moments, multipliait à l'infini les aspects divers du sujet de sa pensée, et il en naissait une habituelle lenteur , souvent mêmé une pénible indécision. Les circonstances inouïes qui venaient le surprendre sans défense possible, l’affligeaient profondément. Nul ne fut jamais plus attentif que lui à ne point se poser personnellement en face des hommes; cette prévoyance, portée à l'excès, ressemblait même parfois à de l'indifférence pour l'humanité tout entière; et la fortune le commettait aujourd’hui sans refuge avec l’ancien dominateur de l’Europe, l'homme qu’il désirait le moins de revoir, celui

qui lui était le plus connu par des antipathies et par des bienfaits.

Il y eut alors dans les résolutions de Fourier, comme il lui arrivait dans toutes les graves occasions, un peu de tout, et cette mollesse de volonté dont les actes, se balançant presque exactement , aboutissent à un résultat final, sinon tout nul, du moins inoffensif. Il n’était jamais pressé de décider, il signait même avec une lenteur réfléchie, parce que chaque signature de l’administrateur était une décision: toutefois il ne la faisait jamais attendre quand cette signature était un service, ou une grâce.

Fourier sortit de Grenoble pour le service du roi, mais il n’oublia point pour cela ce qu’il devait à l'Empereur. Par l'effet d’une ingénieuse inspiration, l’homme et le préfet se séparèrent, et chacun d’eux s’acquitta de ses obligations individuelles. Tout en dirigeant les apprêts inopinés de son départ, Fourier faisait disposer selon les goûts de Napoléon, qui lui étaient bien connus, l'hôtel de la préfecture où il pensait que le héros voyageur viendrait descendre ; il l’approvisionna de linge neuf et de tout ce qui pouvait être utile ou nécessaire à son service personnel, et il y ajouta une lettre dans laquelle il expliquait à la fois ses devoirs envers le roi et ses attentions envers l’émpereur.

Il eut les mêmes prévenances pour le général

Bertrand dont l’École polytechnique et la campagne d'Égypte lui avaient fait un ami sincère. Fourier lui laissa un appartetént bien ordonné, du linge et une lettre.

Ces deux lettres, confiées à une personne dont je n’ai jamais connu le nom, ne furent point remises. Napoléon n’a su que par moi ces attentifs ménagements de la part de Fourier fuyant devant lui et abandonnant sa préfecture.

Sorti de Grenoble avec ses chevaux et une escorte de gendarmerie, Fourier s'arrêta d’abord à Moirans , ensuite dans une auberge de Rives, sur la route de Grenoble à Lyon; il n’y voulut voir aucune des personnes de son intimité, que le même motif amenait dans le même lieu. Nous allons rapporter son itinéraire , et minutieusement , dans le seul intérêt de la vérité, ou plutôt pour rectifier des erreurs qui sont déjà recommandées à l’histoire par un savant et illustre écrivain.

M. Arago s'exprime ainsi dans l’Éloge historique de Fourier, qu’il a lu à la séance publique de l’Acadétnie des sciences, le 18 novembre 1833:

« La conduite de Fourier pendant cette grave « conjoncture (le retour de Napoléon) a été lob- « jet de cent rapports mensongers. J’accomplis « donc un devoir en rétablissant les faits dans « toute leur vérité, d’après ce que j'ai entendu « de la bouche même de notre confrère. » Et

M. Arago raconte avec une confiance assez motivée, que Fourier, sortant de Grenoble, se rendit à Lyon où étaient réunis les princes de la famille royale; que ces princes reçurent fort mal le préfet de l'Isère et ses communications; qu'ils lui ordonnérent de retourner à son poste, et que, à peu de distance de Lyon, Fourier obéissant à ces ordres, fut enlevé par des hussards à cocarde tricolore et conduit devant l'Empereur à Bourgoin.

J'ai unerelation tout opposée à consigner dans nos annales publiques : elle est fondée sur la part que j'ai prise à ces événements, sur les souvenirs et les témoignages écrits que j'ai soigneusement conservés, sur les déclarations écrites que je tiens des personnes qui n’ont point quitté Fourier depuis son départ de Grenoble jusqu’à son installation dans la préfecture de Lyon, ou qui Vont vu dans cet intervalle de temps : et l’une de ces personnes est M. Sapey, alors sous-préfet de la Tour du Pin (un des arrondissements du département de l'Isère), et frère de l’illustre dé- puté qui depuis quarante ans représente si dignement le département et tous les grands intérêts de la patrie dans nos assemblées législatives.

D'après ces souvenirs, ces témoignages écrits et ces déclarations authentiques, réunis en ce moment sous mes yeux, Fourier, accompagné par son secrétaire particulier, M. Lepasquier (mort il

y a peu de temps préfet du Jura), et d’un employé de la préfecture, celui-là même qui m'avait apporté les nouvelles le 5 mars au matin , sortit de Grenoble le mardi 7 entre sept et huit heu res du soir, s'arrêta pour souper à Moirans, renvoya de là l’escorte de gendarmerie, poussa jusqu’à la Verpillière, après avoir traversé Rives et Champier, et retenu, entre ces deux villes, les depêches que portait un courrier venant de Lyon. Étant arrivés à la Verpillière, M. Lepasquier fut envoyé à Lyon et rapporta, à son retour, que M. le comte d’Artois avait déjà quitté ce lieu. Ceci se passait le 8 mars. Fourier, retournant sur ses pas, alla de la Verpillière à Cessieux, et logea chez le sieur Berger ; l'employé fut dépêché de là vers M. Sapey, sous-préfet de la Tour du Pin ; il le conduisit auprès du préfet, et fut aussitôt après envoyé, à franc étrier, vers Grenoble avec l’ordre de se rendre immédiatement chez moi. Il arriva le 8au soir. Ce même jour, M. Sapey emmena Fourier de Cessieux à Séresin chez M. Douillet, maire de ce lieu, où il devait se trouver à l’abri de toute perquisition, s’il en était fait. La journée du 8 et celle du 9 s’écoulèrent ainsi. Ce même jour 9 mars, l'Empereur était parti de Grenoble l’aprèsmidi, avait marché toute la nuit, était à Champier sur les 2 heures du matin et à Bourgoin avec le jour, le 10 mars. M. Lepasquier y fut envoyé ‘par Fourier; il vit le général Bertrand, l’entretint

de Fourier, et reçut l'invitation de l’engager à quitter sa retraite et à se rendre de suite auprès du général. Fourier arriva bientôt après et fut présenté, vers les onze heures du matin du 10 mars, à l'Empereur qui ne le maltraita point, le considéra des lors comme à lui; et ce fut au moment même où l'Empereur quittait Bourgoin, que Fourier apprit par une lettre du général Bertrand, sa nomination à la préfecture du Rhône. Tout ceci se passa le 10 mars dans la matinée; et dans l’ensemble des circonstances qui remplirent ces journées des 8, 9 et ro mars, il n’y a point de place pour une conférence de Fourier avec les princes, ni pour un séjour, même trés-court, dans Lyon. L'Empereur y entra le 10 mars à 4 heures du soir; Fourier s’y rendit le 11 et prit possession de la préfecture du Rhône.

Napoléon à Grenoble exige bien de nous quelques lignes ; les mémoires que laissent les témoins oculaires et consciencieux sur les grands événements humains, et leurs moindres confidences sur les plus illustres personnages, sont d’un grand prix pour la véracité de l’histoire et pour les études des moralistes. Je vais doncdire ce que j'ai vu.

La foule qui environnait Napoléon à son entrée dans la ville, le 7 mars, ne quitta pas de toute la nuit les alentours de l’hôtel des Trois-Dauphins.

Bien souvent l'Empereur dut répondre à l’em-

pressement public, en semontrant à la croisée, d’où il ne manqua jamais de saluer le peuple. On lui apporta le soir même les débris de la porte de la ville, qu'il venait d’enfoncer avec sa tabatière(r).

Des officiers de tout grade se mirent immédiatement à son service. Les autorités publiques furent averties. Parmi ces fonctionnaires, le maire de la ville le fut un des premiers. C’était le baron Renauldon, alors un des doyens des maires de l'empire; l'Empereur le savait, le lui dit , etl’accueillit comme une ancienne connaissance , malgré ses boutons aux fleurs de lis dont l’uniforme du maire était garni. Il ajouta : « 11 me hôtait « d'arriver; je suis très-content de vos popula- « tions; votre pays est bien coupé, on y ferait « une belle guerre. » Les plus zélés se présentérent successivement ; l'Empereur donna des ordres pour tout son service; des hommes sûrs furent dépèchés sur la route de Lyon, etle médecin Reinaud en courrier incognito, dans la ville même. On donna les ordres dans la même direction pour la marche des troupes dont les chefs s'étaient soumis. Les grenadiers de l’île d’'Elbe , logés chez les particuliers, y prirent un bien sobre repas et allèrent spontanément bivouaquer sur la grande place voisine du logement

(x) Cette offrande de quelques fragments de cette porte a fait le sujet d'une estampe où l’action est figurée en style gigantesque,

conséquemment peu véridique.

de l'Empereur. Deux voitures de campagne faisaient partie de son bagage; l’une portait le bureau typographique, et l’autre le trésor; elles passèrent la nuit dans la rue. Les proclamations furent réimprimées par un imprimeur de la ville et distribuées avec profusion le soir même : l’Empereur ne demanda rien, ni vivres, ni argent; il paya ses dépenses à l'hôtel , les frais d'impression de ses proclamations, de ses décrets, tout ce qui concernait son service et celui de ses grenadiers.

Dès son entrée dans Grenoble, il eut à ses ordres une petitearmée desept à huit millehommes, comprenant infanterie, cavalerie, artillerie avec son matériel, un régiment du génie, un arsenal formidable, un dépôt de cinquante mille fusils et tout le matériel nécessaire au mouvement d’un pareil corps d'armée.

On a lancé dans le public quelques accusations au sujet de cette réunion inaccoutumée de tant de troupes dans une place comme Grenoble qui ne reçoit pas d'ordinaire bien au delà de deux mille hommes. Mais les auteurs de ces accusations ont ignoré ou bien oublié que, dans ce temps-là même, des différends sérieux, et qui ne furent aplanis que par un voyage fait par M. le duc d’Angoulème à Turin, existaient entre les cours de France et de Sardaigne , et avaient rendu nécessaire la réunion de toutes ces troupes sur la fron>. tière des Alpes. Un hasard inouï a fait le reste.

Si lon contestait mes assertions, J'ajouterais qu’il existait, au 1° mars 1815, une armée des Alpes , que son quartier général était à Lyon, que le baron Marchand en était le commissaire ordonnateur en chef, et que le ministre secrétaire d’État de la guerre lui écrivait, le 8 mars, au sujet du retour de l'Empereur, ce qui suit:

« Monsieur le baron, je vous préviens que le « roi vient d’ordonner la formation de deux corps « d'armée de chacun 15 à 18,000 hommes. »

« L’un de ces corps d'armée, placé sous le com- « mandement de Son Altesse Royale le duc d’An- « goulèême , et auquel sera employé M. le duc de « Tarente, se réunira sur Nimes et sera composé « de troupes tirées des garnisons des 8°, 9° et « 10° divisions, etc. »

« L'autre, sous le commandement de Son Al- « tesse Royale le duc de Berry, et auquel sera em:- « ployé M. le prince de la Moskowa, sera placé « dans la Franche-Comté et se composera en « grande partie de troupes prises dans les garni- « sons les plus à proximité. »

« Vous voudrez bien, Monsieur, vous occuper « sans nul délai des dispositions à faire pour as- « surer à ces deux corps d'armée les différents « services administratifs... »

« Je dois vous prévenir aussi que j'ai différé de «nommer les employés des divers services ada ministratifs qui, d’après le tableau Joint a ra

L'ÉGYPTE ET LES CENT JOURS. at}

« lettre du 5, devaient être attachés à l’armée « dont l’administration vous est confiée... J’at- « tends que les événements me fassent connaître « si l'emploi de ce personnel sera réellement né- « cessaire, et s’il ne serait pas possible d'éviter « la dépense qui en résulterait. »

« Par un motif semblable, je n’ai point encore « fait des dispositions définitives au sujet du trai- « tement de guerre de l’armée. Si néanmoins les « circonstances exigeaient que quelques troupes a y reçussent les vivres de campagne, vous vou- « driez bien, après avoir pris les ordres de Son « Altesse Royale Monsieur, pourvoir à la fourni- «ture par des marchés d'urgence; Son Altesse « Royale pourrait sans doute vous donner quel- « ques fonds, etc. »

Tel était l’état des affaires à Paris le 8 mars, et ce même jour, l'Empereur donnait déjà ses décrets à Grenoble.

. Deux colonelsd’infanterie dela garnison de cette ville ne se rendirent pas, le 7, auprès de l’Empereur ; on ne les inquiéta point, mais on disposa de leurs régiments, qui montrèrent le même enthousiasme que les autres corps de l’armée. Le général Bouchu, de l'artillerie, ne se présenta pas non plus. L’empereur le fit appeler et lui dit : « Eh bien, général, vous n’êtes pas des nôtres? — « Non, sire; mon devoir... — Vous êtes donc «mon prisonnier ? » Le général remit aussitôt son

épée à l'Empereur qui ajouta : « Gardez-la, nous « nous retrouverons. » Le général prit en effet du service bientôt après, et la seconde restauration le trouva employé à la Direction de Toulouse.

Le lendemain 8 mars, j'allai de tres-bonne heure, avec une partie de ma famille , sur la terrasse du jardin de la ville, dans l'intention de voir Napoléon, quand il se montrerait à une de ses croisées en face de ce jardin. En rentrant chez moi, c'était environ neuf heures, j’appris qu’un officier d'artillerie était venu déjà deux fois pour me demander de la part de l'Empereur, et m'inviter à me rendre immédiatement auprès de sa personne. Je n'étais pas encore revenu de la surprise ou du doute que me causait cette nouvelle, quand le même officier se présenta pour la troisième fois et me fit connaître luimême sa mission, du reste sans pouvoir m'en expliquer l’objet. Je répondis que j'allais me rendre aux ordres que je recevais. Je sortis aussitôt, mais pour aller à l’hôtel de ville, consulter M. le maire sur ce qui m'arrivait, et pour prendre ses conseils. J’y appris en effet que Napoléon ayant demandé au maire même quelqu'un qui püt aider au service de son cabinet et de ses écritures, J'avais été désigné par ce magistrat, et que l’Empereur, en écrivant lui-même mon adresse, avait dit: « C’est de bon augure; il a la moîtié de

mon nom. » Je me rendis aussitôt où j'étais appelé. Je fus annoncé et introduit immédiatement. La chambre obscure servant de vestibule était encombrée de monde.

Une porte bien modeste s’ouvrit et me laissa voir une chambre qui ne l'était pas moins, et de forme oblongue de la porte à la croisée. La cheminée était à gauche; elle était ornée d’une copie en plâtre du buste de Napoléon, et je me ressouvinsaussitôt que, il yavait à peu près deux mois, J'avais prêté à quelqu'un le buste original en bronze dont je retrouvais ici la copie : c'était un ouvrage du sculpteur Chaudet, appartenant à la bibliothèque de la ville, enfermé dans une armoire depuis la restauration, et d’où je l'avais temporairement tiré, très-ignorant de ce qui devait se passer.

Une table à écrire était auprès de la cheminée; en face était placé un canapé : l'Empereur y était assis, mais dans le sens de la longueur du siége, faisant face à la porte, ayant le dos tourné vers la fenêtre, la jambe gauche allongée sur le canapé, et le pied droit portant sur le parquet. Ilse leva, vint à moi et me dit, de cette voix pittoresque, pénétrante, et par place un peu nourrie d’intonations et d’accent étranger, avec beaucoup d’autres paroles, celles-ci que je n'ai point oubliées :

« Je suis bien aise de vous voir. On m'a parlé « de vous comme d’une personne considérée dans « cette ville, et deprincipes modérés. Voilà les « hommes dont je veux m’entourer à l’avenir. II « faut expliquer au peuple pourquoi je suis re- « venu. Sans moi vous aviez une révolution ré- « publicaine. Les Bourbons n’ont pas connu la « France, et je suis bien persuadé aujourd’hui que « ses destins ne peuvent s’accomplir que par les « soins d'un gouvernement libéral. »

Étranger comme je l’étais aux prescriptions de l'étiquette des palais, peu influencé peut-être par la pauvre majesté du lieu où je parlais à l'Empereur, que je n'avais jamais vu , j'interrompis son discours et je laissai échapper ces brutales paroles : « 4 ces conditions, sire, la France sera à « vos pieds. » Un Ex? prolongé, lancé d’un visage aussitôt refrogné, et d’une bouche mécontente qui ne s'ouvrit que du côté droit, m’avertit que j'avais manqué à cette étiquette ; mais je ne reculai pas, persuadé tout aussitôt qu’en répétant mes paroles, j'aurais l’avantage de passer pour un malappris, mais non pas pour un insolent, et je les redis ferme, enveloppées toutefois de cette précaution oratoire qui n’était pas bien neuve : « Je « prenais la liberte de dire a votre Majesté que... » et le mot sacramentellement impoli de conprrions ne fut pas omis. Un signe de tête accompagna un

oui vivement prononcé, qui fut suivi sans transition de la suite du discours que j'avais sottement interrompu.

« Oui... on parle beaucoup de mes guerres.

a Les ennemis de la France les ont voulues. Si «j'avais voulu faire la paix, il fallait faire des « sacrifices honteux pour la France, et je ne vou- « lais pas lui ôter ce que je ne lui avais pas « donné. Le corps législatif, le conseil d’État, le « sénat m'appuyaient; on me donnait deux cent « mille hommes lorsque j'en demandais cent « mille : les flatteurs allaient au-devant de mes « volontés; je les éloignerai de moi. Je veux des « hommes nouveaux, patriotes et dévoués. Voyez « où j'ai été conduit de malheur en malheur, « depuis Moscou jusqu’à Fontainebleau. Je pou- « vais continuer la guerre sur la Loire, mais je ne « voulus pas la guerre civile. Je me retirai pour la « France, et voyez ce qu’on en a fait. Mesdroits ne « sont que ceux du peuple; il faut bien le dire au « peuple, et lui répéter que je ne veux ni glèbe, « ni servitude, et que nous conserverons la paix. « Nous devons oublier que nous fümes lés maitres « des autres nations. J'espère que l’Impératrice « et mon fils seront bientôt à Paris. L’Autriche «n’a pas d'intérêt à s’y opposer. Nous revise- «rons les constitutions pour le bonheur du peu- « ple. Toutceque des individusontfait, écrit ou « dit depuis la prise de Paris, je l’ignorerai tou-

« jours. Je veux que le règne de mon fils soit « tranquille. J'ai bien réfléchi aux dernières an- « nées; nous ferons tout pour la paix. Prenez « le journal du département, et faites savoir ce « que je viens de vous dire. Allez. Revenez bien- « tÔt. »

J'allai et je revins bientôt, apportant la relation des événements, dans laquelle j'avais, de mon mieux, fait entrer les intentions populaires de l'Empereur. Je fis avertir l’imprimeur que je reprenais mon journal (1), et on supprima en même temps la distribution du numéro de cette feuille qui portait la date du 8 mars, les actes qu’elle renfermait étant opposés à l'événement qui venait de s’accomplir sous mes yeux. Je n'ai aucune raison de celer le contenu de ma relation; la voici :

« Grenoble, le 9 mars 1815. »

« Une estafette qui avait traversé la ville vers « la nuit du 4 mars, avait attiré et occupé l’at- « tention publique. Un courrier, arrivé dans la « nuit du 4 au 5, ne fit que l’exciter plus vive- « ment encore, et le lendemain 5 il fut connu de

(x) Je dis mon journal, car j'en avais acheté, argent comptant, la rédaction, depuis plusieurs années, avec permission, privilége et approbation de l’autorité publique. Une intrigue de bureau , où le secrétaire particulier-du préfet était intéressé, m'a vait violemment dépouillé de ma propriété. Je la récupérai temporairement ; mais elle me fut de nouveau confisquée après les cent jours.

« tout le monde que l'Empereur avait débarqué le 1 mars au soir dans le voisinage de Fréjus ; « qu'ilétait accompagné de sa fidèle garde ; qu’il avait d’abord occupé Grasse, et qu'il s'était dirigé, dès le a, vers les Hautes-Alpes. Des « avis successifs ne permirent plus de douter que « S. M. ne dût faire de notre ville le lieu de son « premier séjour. »

« Une garnison nombreuse y était réunie. Des « braves qui devaient trouver des compagnons de « gloire dans cette même garde qui ramenait Na- « poléon, hésitèrent d’abord à y reconnaitre des « ennemis, et cette première pensée de leurs « cœurs devint la règle de leur conduite. Quel- « ques tentatives, pour engager dans une entre- « prise à laquelle ceux qui étaient chargés de « donner des ordres ne s’associaient peut-être qu’à « regret, furent inutiles, et ne parurent point « obtenir de succès. La garnison fut augmentée; « le 7° et le 11° régiment de ligne arrivèrent de « Chambery; le 4° de hussards entra peu de « temps après dans la ville, quittant sa garnison « de Vienne. Ta population entière se porta sur « les remparts et dans les lieux publics, entrai- « née par ses vœux et par ses espérances. »

« L'Empereur était à Corp dès le 6 au soir; «a le 7, ses avant-postes occupaient Vizille de « bonne heure : ce dernier bourg n'étant qu’à « trois lieues de Grenoble , on ne douta pas que

« l'entrée de S. M. n'eut lieu ce méme jour. »

« Elle tardait trop au gré de ses soldats, et ses « soldats coururent au-devant d'elle; à quatre « heures après midi, le 7 ‘régiment sortit de la « ville, ayant à sa tête le colonel Henri (1 ) de « La Bédoyère, qui courut offrir à l'Empereur sa « personne et son régiment. »

« Une partie du 5° avait déjà rejoint S. M.

« dans la même journée, à cinq lieues en avant « de la ville, et le reste de la garnison ne tenait « plus : la nuit arriva, et le résultit de ces évé- « nements paraissait devoir encore être attendu « jusqu’au lendemain, lorsqu’à huit heures et de- « mie, une avant-garde de lanciers polonais se « présente à la porte de Bonne, qui était fermée, «et demande qu’elle soit ouverte. »

« Les troupes qui occupaient le rempart ré- « pondent par les cris de Vive l'Empereur ! La « porte s'ouvre; l'avant-garde entre; tous:les ci toyens accourent à la lueur des flambeaux, et « presque aussitôt l'Empereur parait, seul, à la « tête et en avant de son armée. »

« Une foule immense se précipite sur son pas- « sage; tout se mêle , soldats et citoyens, et tous

(1) Ce prénom de Henri était celui d’un frère du colonel La Bédoyère, auteur d’une traduction de Verther, qui fut supprimée sur les instances de sa famille. C’est l’infortuné colonel qui releva cette erreur de prénom, durant l'instruction judiciaire qui eut pour lui une issue si fatale.

« confondent leurs cris et leurs sentiments dans « l'enthousiasme qu'inspire la présence du sou- « verain.S. M. alla occuper l'hôtel des Trois-Dau- « phins, que la foule n’a cessé d’entourer en fai- « sant retentir l’air des cris de son allégresse. »

« M. le maire de la ville et plusieurs autres « fonctionnaires se présentèrent aussitôt à S. M. « Au même instant, on distribua les proclama- « tions de S. M. , qui furent répandues dans tous « les quartiers de la ville. »

« Le 8, l'Empereur a travaillé toute la ma- « tinée, et a reçu le corps municipal. S. M. a « passé une revue générale, qui a duré depuis « onze heures jusqu’à quatre, et a admis auprès « d’elle la cour impériale, le clergé, le conseil « de préfecture, les tribunaux civils et de com- « merce, l'académie, l'état-major, les officiers - « à la suite, et autres fonctionnaires civils et mi- « litaires. Plusieurs citoyens ont entendu de la « bouche de S. M. l'expression de la satisfac- « tion qu’elle a daigné témoigner , et ont recueilli « l'assurance de son dévouement au bonheur et « à la prospérité de la France. »

« L’Empereur a , en quelque sorte, dévoilé lui-

« même le fond de toutes ses pensées , en répé- « tant: « Nous devons oublier que nous avons « été les maîtres des nations. — Mes droits ne « sont que ceux du peuple. — Tout ce que des

« individus ont fuit, écrit ou dit depuis la prise « de Paris, je l’ignorerai toujours. »

« Dans les diverses audiences accordées par « S. M., elle a fait connaître qu'elle était bien «convaincue que les destins de la France ne pou- « vaient s’accomplir que par les soins d’un gou- « vernement libéral; que les Français étaient « nés pour fournir l'exemple d’une nation heu- « reuse par la conservation de la liberté publique et l’affermissement des principes de l’éga- « lité des droitset des devoirs. S. M. s’est infor- « mée avec une sollicitude particulière de l’état « des campagnes, et a dit : Je viens éloigner « delles pour toujours les souvenirs du régime féodal, du servage et de la glèbe; je ne leur apporte que «des bienfaits. »

« Partout, sur toute la route, depuis son dé- « part de l’île d'Elbe, l'Empereur n’a trouvé « que soumission, respect et dévouement. Tous « les départements qu'il a déjà traversés ont ac— « couru au-devant de ses aigles; et ce second re— « tour au milieu des Français, inespéré comme « le premier qui le leur ramena des sables d== l'Afrique, a été pour S. M. une nouvelle occa—— sion de recueillir hommage de leur admira—— « tion et de leur amour. »

mA

LS

L'Empereur lut et adopta ma relation sans au—— cun amendement ; elle fut publiée quelques heu—— res apres.

Ce même jour 8 mars, l'Empereur travailla toute la matinée; il est certain qu’il écrivit à l'impératrice Marie-Louise et à l’empereur son beau-père ; le paquet fut adressé par un courrier au comte de Bubna, alors commandant des troupes autrichiennes à Turin : homme éminent dans les conseils de son maître, homme de guerre et de cabinet, fort connu et estimé de Napoléon envers qui le général autrichien ne s'était jamais montré systématiquement haineux.

En même temps les ordres les plus pressants avaient été expédiés, les affaires urgentes mises en bon train d'exécution, les actes au nom de l'autorité impériale transmis dans tous les lieux où elle était reconnue. Le travail varié du cabinet et du quartier général était complétement organisé : des officiers y avaient été attachés.

Toutes les autorités civiles, judiciaires, militaires, ecclésiastiques et universitaires, étaient venues offrir leur soumission ou leurs hommages. J'avais pris place parmi les universitaires en ma qualité de doyen de la faculté des lettres, et avec ma grande robe de soie orange : l'Empereur s’en moqua fort ouvertement, me demandant qui nous avait gratifiés d’un tel costume, et je ne manquai point-de l’informer que c'était Puniversité d’après ses ordresconsignés dans un décret impérial dont je citai la date.

Une revue générale des troupes fut ensuite passée par l'Empereur, et chaque corps reçut sur le terrain son ordre de départ : il était quatre heures du soir. L'Empereur visita ensuite, à cheval, les grands établissements de la cité. J'allai attendre à la Bibliothèque, où, parmi plusieurs ouvrages marquants , j'avais mis en grande évidence la Préface historique de la Description de l'Égypte, composée par Fourier. Un décret impérial , rendu à Grenoble ce même jour, avait déjà frappé l'écrivain d’ostracisme militaire. D’après le contenu de ce décret, «le préfet de l'Isère « était suspendu de ses fonctions, et tenu de sor- « tir dans l’espace de trois jours du territoire de la « 7° division militaire (c’est-à-dire des départe- « ments de l'Isère, de la Drôme, des Hautes-Al- « pes et du Mont-Blanc), sous peine d’être arrêté

« et traité comme ennemi de la nation. » Mais — il ne me parut pas que ce décret, quoique im — primé et affiché depuis plusieurs heures, dût— frapper, avec le préfet , le savant et son admira—— ble ouvrage ; j'espérais aussi à son aspect réveiller dans l’esprit de l'Empereur des sentiments plus

bienveillants pour l’auteur. On verra bientôt où — j'en étais alors avec Napoléon sur le compte de

Fourier.

J'étais habitué déjà dans cette chambre d'auberge, dont le premier accès m'avait été si em-

barrassant. Je commençais à bien voir tout ce

qui s'y passait, tout ce que faisait l'Empereur et comment il le faisait.

À chaque instant des papiers étaient apportés ; il les prenait, les parcourait ou les lisait; presque tous ‘étaient immédiatement déchirés , et jetés sous la table, où les pétitions ainsi démembrées gisaient confusément entassées comme les ossements dans un cimetière dévasté. Il y avait aussi des dénonciations ; mais elles étaient méprisées. Ces papiers furent ensuite brülés (x) et il n’en resta aucune trace (2 ).

On voyait sur la cheminée un Almanach du

(1) Si j'avais conservé quelques-uns de ces papiers de 1815, j’aurais facilement contenu la plupart de mes dénonciateurs de 1816. (2) Au mois d'octobre précédent, Monsieur, comte d’Artois, avait visité le département de l'Isère. La mairie de Grenoble avait loué à Lyon une belle calèche attelée de deux chevaux blancs, pour le service du prince dans la ville. Toutes les fois que S. À. R. sortait, les pétitions encombraient sa voiture. Après son départ on en trouva une grande quantité dans les poches et le caisson : tout y était ridicule ou cruel. | Encore une anecdote de ce temps-là. Selon l’antique usage, la ville, avec les clefs de ses portes, avait offert au prince des gants . €t des confitures. Les gants furent mis dans une caisse expédiée à Paris. Quand on l’ouvrit, on reconnut que plusieurs paquets de gants avaient été remplacés par deux volumes de l'Encyclopédie in-folio. | Ceci n’est pas digne de l’histoire, dira-t-on ? mais rien de pareil n’arrive que dans les temps de confusion universelle, et ces temps-là avec leurs signes caractéristiques appartiennent aussi à L'histoire : on faisait audacieusement ce tour de malice au premier Prince du sang!

commerce, relié, dorésur tranche, mais dont la couverture avait été arrachée. On raconte dans les mémoires du temps que les partisans de l'Empereur, entre autres renseignements propres à favoriser son retour en France, lui avaient envoyé un Almanach du commerce; des piqüres d’épingle plus ou moins nombreuses, faites à côté des noms des fonctionnaires publics des départements que l'Empereur devait traverser, lui faisaient connaitre, sans erreur possible, leshommes dont le dévouement était sus pect ou déclaré. L’almanach que j'ai vu était sans nul doute celui dont ces relations ont parlé.

Toutefois ce n’était point sur ce gros volume que l'Empereur jetait les yeux lorsqu'on annonçait un corps constitué, ou un fonctionnaire public. Il eût été incommode en effet d'ouvrir cet almanach, d’y chercher un nom, et à travers le jour, de compter les trous d’épingle si politiquement significatifs. Il y avait sur la table près de laquelle l'Empereur se tenait habituellement debout, ou sur laquelle il travaillait, un cahier en papier végétal, haut et étroit "de peu - de volume et admirablement écrit : c'était là le tableau de statistique personnelle que l’Empereur consultait. Je n’ai jamais vu de quelle sorte de signes les noms, écrits en gros caractères, étaient accompagnés.

De temps en temps Napoléon discourait volon-

tiers de bien des choses étrangères à son entreprise. Je trouvai l’occasion de parler de l'Égypte; ce mot le frappa visiblement , et anima sa conversation. Il en parla avec une satisfaction manifeste; J'étais plein de ce sujet, je répondais sans l'interrompre. Il rappelait les merveilles de ce pays avec une parole plus pressée que ce n’était son habitude. Il y avait bien parfois quelques erreurs dans ses souvenirs, et si je me permettais de manifester par un geste bien modeste quelque doute sur quelques-unes de ses paroles, il me disait : « Vous n'avez donc pas lu « Hérodote? » Au sujet de la princesse qui se bâtit une pyramide à la sueur de son front , je dis combien le bon Denon avait fait d'esprit sur cette historiette ; Napoléon ne fut pas content , et avec un peu de vivacité, serrant dans sa main le revers de mon habit, il me dit : « Mais lisez donc votre Hérodote. »

‘Il fut charmé des détails que je fus à même de lui donner sur l’état du grand' ouvrage, la Description del’Égypte , dont il avait ordonné l’exécution; il regretta réellement de ne pas en voir quelque chose. La bibliothèque de Grenoble ne l'avait pas obtenu : ce fut l'Empereur qui donna verbalement au ministre Carnot l’ordre de me le remettre pour cette bibliothèque, où je le déposai en 1815.

De la description de l'Égypte, il passa, tant

ses sauvenirs étaient présents, tant sa position au premier pas de sa fabuleusé entreprise l’occupait peu ou lui inspirait de confiance , il passa de lui-même aux autres grands ouvrages imprimés par ses ordres, le Strabon , l’Almageste, l’'Euclide, et le Dictionnaire chinois. « Voyez « pour ce dictionnaire, me dit-il, on y travail- « lait depuis cent ans, je l’ai fait exécuter dans « trois ans par un décret. » Les noms de bien des savants furent aussi prononcés par Napoléon : heureusement je connaissais mon Paris, je pouvais répondre à ses questions multipliées, et il y avait, danstoutes, je l’affirme , une affection évidente pour les grandes choses qu’il avait ordonnées dans l'intérêt de la gloire nationale, pour les hommes d'esprit et de seience qui concouraient à agrandir cette gloire ou à la propager.

La liberté de son esprit et la sûreté de ses souvenirs se manifestérent dans maintes occasions; au calme de sa contenance, à l’attention qu’il donnait à tout , vous l’eussiez dit au conseil d’État, après avoir donné la paix au monde, écoutant un savant et lumineux rapport sur une affaire qu'il allait juger.

Dans la réception de la faculté de droit , il parla lois, codes et jurisprudenge, de manière à surprendre les esprits les plus prévenus contre sa personne; il dit formellement qu’il aurait voulu

des codes très-courts, contenant les lois, c’est-àdire, les principes mêmes de la législation , soumettant la lettre de la loi à son esprit, et laissant aux tribunaux à faire les règles et la jurisprudence ; mais qu’on n'avait pas voulu le comprendre, malgré l’exemple des anciennes lois romaines.

Il demanda l'opinion des professeurs sur les codes et leurs perfections relatives. J'avais averti M. Berriat Saint-Prix qu’il devait parler un peu haut, s’ilavait l’occasion de répondre à l'Empereur qui, réellement, avait une dureté d’oreille. M. Berriat Saint-Prix profita de mon avis et il se trouva l'interlocuteur choisi par l'Empereur, parce que ses réponses étaient entendues. Il dit que les codes français étaient la plus parfaite de toutes les législations : «x Je ne vous demande pas de « compliments, répliqua l'Empereur, je sais « qu’il y a des parties faibles dans nos codes, la « vente des biens des mineurs et les hypothè- « ques. Mais l’hypothèque légale pour les fem- « mes, n’est-ce pas une bonne chose? Les Romains « ne l'avaient pas; j'y ai tenu, et quand je lai « fait passer, le bonhomme Treilhard n'en vou-. « lait pas. » Il entra aussi dans quelques détails relatifs à la durée des cours des écoles de droit et aux formes des examens. « Si nous conservons a la paix, comme je le crois, répétait-il, nous per- « fectionnerons l’enseignement, il faut que la

« France garde le rang qui lui appartient dans « le monde. »

Il reçut très-affectueusement l’évêque de Grenoble, feu M. Simon, qui était parvenu à l’épiscopat par la protection de Joseph Bonaparte, l'un de ses élèves. M. Simon remplit ensuite les fonctions de sous-diacre dans la célébration de la messe au champ de Mai.

Je n’omis point, à propos de l'Égypte, de mentionner les travaux de mon frère , et de le présenter à l'Empereur lorsque le corps académique fut reçu. L'Empereur écouta avec intérêt l'exposé de ses travaux, dont il comprit aussitôt la portée; le Dictionnaire de la langue copte attira plus particulièrement son attention ; « Apportez tout « cela à Paris, me dit-il, nous le ferons impri- « mer; ce sera bien plus facile que le Dictionnaire « chinois. » J’apportai en effet le Dictionnaire copte à Paris; l'Académie des inscriptions fut chargée de faire un rapport sur cet ouvrage; il était précédé d’un mémoire intitulé : « Projet « d'impression du Dictionnaire copte, présenté « à S. M. l'Empereur à Grenoble le 8 mars « 1815.» Le rapport ne fut fait qu'au mois d'août suivant, pendant que Napoléon était emmené à Sainte-Hélène : les projets présentés à l'Empereur n'étaient plus de saison : celui-ci fut rejeté sans miséricorde.

De l'Égypte à Fourier , la transition était na-

turelle , mais difficile. L'Empereur avait montré à plusieurs reprises du mécontentement de son absence: c'était d’abord, à ses yeux, un mauvais exemple pour les autres préfets, et il était donné par un des hommes que l'Empereur regardait comme un de ses plus obligés. J'entrepris cependant de glisser son nom dans le discours, au sujet d’un des actes les plus recommandable de l'administration de Fourier, et je fis de son nom le dernier mot de ma phrase : la réplique réussit : « Vous le voyez, » dit aussitôt l’'Empereur, « il s’en est allé. Sur qui devais-je comp- « ter? qui est-ce qui l’a fait ce qu’il est? que « veut-il des Bourbons? qu’en attend-il? il a voté « la mort du roi! » — « Mais, sire, qu’il me soit « permis de rappeler à Votre Majesté que Fourier « n’a jamais fait partie d'aucune de nos assem- « blées nationales. » — « Je le sais, » ajouta-t-il aussitôt, « mais c’est lui qui a rédigé l'adresse de « la société populaire d'Auxerre pour adhérer à « la mort du roi. »

Je n’eus rien à répondre; à une telle révélation je demeurai interdit. Mais je me hâte de déclarer aujourd’hui, d’après les recherches que j'ai faites et avec une persévérance dont tous les amis de Fourier comprendront le motif, que cette adresse de la société populaire d'Auxerre existe en original, que la rédaction de son texte est absolument étrangère, par sa barbarie, au

style comme aux sentiments de Fourier; enfin que le nom de Fourier n’existe pas dans les nombreuses signatures dont cette adresse est souscrite... Si je l'avais su le 8 mars 1815!

Je me remis bientôt de ce trouble, car l’'Empereur continuait de se plaindre de son préfet. Je trouvai toutefois un autre moment pour dire un mot des arrangements que Fourier avait faits à l'hôtel de la préfecture où il pensait que S. M. devait descendre , et de la lettre qu’il avait écrite pour s’excuser s’il était possible. « Je n'ai rien su « de tout cela, » dit aussitôt Napoléon, « et Je «ne connais point de lettre de Fourier. Où «est-il? vous pouvez le savoir. » — « Si le dé- « cret que Votre Majesté a trouvé bon de rendre « contre le préfet de l'Isère Jui a été connu, il « aura obéi, il se sera éloigné ; et je prendrai la « liberté de dire à ce sujet que la nécessité « d’une pareille mesure n’a pas été généralement « comprise, ici surtout d’après le caractère de « M. Fourier qui est fort aimé dans ces contrées «et après treize années d’une administration « très-difficile; j’oserai ajouter que de pareilles « décisions contre des personnes plus ou moins « connues ne sont peut-être pas fort utiles au ser- « vice de V. M. et peuvent devenir la source de « bruits ficheux qui grossiront à mesure qu'ils « feront du chemin, et qui précéderont par- « tout V. M. dans son voyage de Paris; à cent

« lieues d'ici la malveillance des nouvellistes dé- « nombrera par centaines ou par milliers les indi- « vidus que l'Empereur aura fait arrêter, et peut- « être même fusiller. Le retour de V. M. sera « fatal à bien des intérèts nouveaux; il rencon- « trera des ennemis ailleurs comme ici; mais ces « minutieux détails ne méritent pas d'occuper « l'Empereur, et Sa Majesté ne peut pas se com- « mettre si directement avec des individus, qui « lui sont opposés sans doute, mais qui, pour la « plupart, ne peuvent contre elle que par des « vœux bien secrets : il ne faudrait pas les obli- « ger à se croire capables de quelque chose de « plus (1). » L'Empereur répliqua un peu vivement : « Mais j'ai dit que je voulais ignorer tout « ce qui a été fait depuis la prise de Paris. Fai- « tes-le savoir à Fourier; écrivez-lui et dites-lui « de venir nous joindre partout où nous serons ; « il peut revenir, malgré le décret. Parlez de tout & cela au grand maréchal. »

M. le général comte Bertrand avait le titre de grand maréchal du palais de l'Empereur. Dés le moment du départ de l’île d’'Elbe, Napoléon faisant des actes d'autorité souveraine, les fit contre-signer par le grand maréchal, qui reçut en même temps, mais provisoirement, le titre et les

(x) Il est certain qu’on avait proposé de faire arrêter quelquesunes des personnes les plus opposées au retour de l'Empereur. Je le savais quand je m’exprimais ainsi.

fonctions de major général de la grande armée. L’intention de l'Empereur était néanmoins de laisser vacant cet emploi de major général, qui pouvait tenter quelque grande ambition. Les premiers décrets publiés furent contre-signés : Par l'Empereur, le major général, Bertrand.

Mais je reçus de Bourgoin , à la date du 10 mars, l'ordre de maintenir le protocole ainsi conçu : Le grand maréchal faisant fonctions de mayjor général de la grande armée, Signé : BERTRAND.

Quittant l'Empereur à la suite de ses bonnes paroles pour Fourier, j’allai chez le grand maréchal, qui fut heureux comme je l’étais de ce qui venait de se passer. Il fut convenu que j'écrirais de suite à Fourier avec l'invitation expresse de voir d’abord le général, qui le présenterait à l'Empereur, dans le moment qu’il jugerait le plus opportun. Malheureusement j'ignoraisabsolument où Fourier s'était retiré. Mais en rentrant le soir, je trouvai chez moi, où il était venu de sa part, l'employé, le nouvelliste du 5 mars, dont j'ai déjà parlé, et deux heures près, je le fis repartir, avec l’ordre de courir toute la nuit, emportant une longue lettre dans laquelle je rendais à Fourier un compte exact de ce qui s'était passé, à l'exception toutefois de l’histoire d'Auxerre que je ne lui ai jamais communiquée; et je lui faisais connaître les bonnes dispositions de l'Em-

L'ÉGYPTE ET LES CENT JOURS. 237 pereur, avec les conseils affectueux du général Bertrand. C'était le 8 au soir.

Cette journée n’avait pas été oisive pour moi; j'avais vu se passer bien des choses dignes de l'histoire. L'Empereur avait pourvu à toutes les nécessités présentes ; il avait par plusieurs décrets confirmé tous les fonctionnaires publics de Ia septième division militaire, à l'exception du préfet des Hautes-Alpes et d’un inspecteur aux revues, qui furent destitués. Il avait ordonné que la garde nationale serait immédiatement formée dans toute la division ; les généraux réunisaux préfets avaient la nomination des officiers de tout grade. Les places de guerre étaient confiées au patriotisme des habitants. La justice devait être rendue au nom de l'Empereur à compter du 15 mars; le général Colaud de la Salcette avait été appelé à remplacer le général Marchand dans le commandement de la septième division militaire. I] fallait aussi un préfet à la place de Fourier : l'Empereur désigna M. Savoie de Rollin, mais on ne le trouva ni en ville ni à la campagne; et le choix d'un préfet par intérim tomba sur un autre Colaud de la Salcette, oncle du général, ancien grand vicaire d'Embrun, conseiller de préfecture, homme honorable et dévoué. Le maireet le commandant de la place conservèrent temporairement leurs fonctions : l’opinion publique leur était favorable. Le cours de la justicé ne fut pas

interrompu; quelques magistrats s’abstinrent sans péril comme sans dommage ; aucun trouble, aucun acte répréhensible ne se mêla aux manifestations de l’enthousiasme qu’excitait la présence de l'Empereur. Les campagnesaccouraient de toute part pour le voir : son accès était facile, car l'étiquette du palais impérial ne fut rétablie qu’à Lyon, et à mesure que les officiers de la maison civile venaient reprendre leurs fonctions, hélas! par trop musquées pour le moment, et les exercer comme dans l'ancien temps, en des circonstances si nouvelles et quand l’enthousiasme populaire seul replaçait l'Empereur sur le trône!

Les pétitions abondaient selon l'usage immémorial en de telles occasions; les dévouements se manifestaient parfois à l’unisson des ambitions. Après les corps constitués, les citoyens notables de Grenoble voulurent aussi rendre leur adhésion publique : ils la consignèrent dans une adresse, la première et le modèle de toutes celles qui remplirent pendant trois mois les colonnes complaisantes du Moniteur , recueil singulier de pièces de circonstance, mais d’un aspect plus singulier encore en 1815 qu’en toute autre année, car, multipliées par les événements opposés dans une proportion gigantesque, ces adresses célébrèrent durant les trois mois de printemps le retour de l'Empereur, et durant les trois mois

d’été, le retour du Roi : il y eut des personnes qui signèrent en toute saison.

Par une heureuse exception, une de ces adresses, de celles du printemps, ne fut pas réimprimée dans le journal officiel : elle s’écartait en effet de ce qu’exige le style propre à ce genre d’éloquence. Je ne la condamne point pour cela; il y a quelque mérite, sans doute, à se déclarer publiquement, à ses périls et risques, contre une autorité puissante, à la conseiller sévèrement, le tout au nom des plus chers intérêts de la patrie. Ces sentiments animaient M. Joseph Rey dans son adresse, en son nom seul, à l Empereur : critique vigoureuse du passé, et rêve d’un bel avenir qui alla bientôt s’engloutir dans la tombe impériale de Sainte-Hélène.

Des nouvelles sûres de Lyon furent rapportées le 8 au soir par le docteur Reinaud, qui avait fait habilement le voyage en vingt-quatre heures à franc étrier. L'Empereur en fut satisfait, et réso- Jut son départ pour le lendemain; les troupes auraient vingt-quatre heures sur lui, Empereur et l’armée devaient arriver ensemble aux portes de Lyon.

La revue de la garde nationale de Grenoble fut indiquée pour la matinée du mercredi 9, jour de marché, et sur la place principale. Le colonel s’abstint, il fut remplacé dans son service par un des plus honorables citoyens, l'un des

240 L'ÉGYPTh ET LES CENT JOURS.

officiers supérieurs de cette brave milice, par M. Alphonse Périer, frère de l'illustre Casimir, et député actuel plusieurs fois réélu par larrondissement de Grenoble.

L'Empereur alla à pied passer cette revue. Dès qu’il eut été salué par les soldats et par les citoyens qui encombraient la place et les croisées de toutes les maisons, la musique fit immédiatement entendre l’air de l’ancienne chanson républicaine : « Veillons ausalut de l'empire, veillons an maintien de nos droits. » Cet airattira aussitôt l'attention de l'Empereur, qui, tournant sa tête vers les musiciens, dit d’un air gracieux : « C’est « trés-bien, c’est très-bien. » La revue fut attentive de la part del’Empereur, il répéta plusieurs des paroles et des promesses qu’il avait déjà fait entendre, et qui devaient causer quelque satisfaction à l'opinion publique, dans une ville surtout où cette opinion n’a jamais été muette; où cette opinion dirigée, éclairée par des études rares dans d’autres lieux, s'était trouvée convenablement préparée pour l’assemblée mémorable de Vizille en 1788 et avait donné à la France Mounier et Barnave; qui, mürie par une expérience de quelques années seulement, avait repoussé hautement le régime révolutionnaire, se voyant avec Joie suspecte à ce régime parce qu’elle était vierge de sang; qui, un peu plus tard , fut suspecte encore à Napoléon dans sa toute-puis-

sance impériale, parce que cette opinion redou“ tait pour les libertés publiques le dictateur enivré des gloires de la guerre; suspecte enfin à la restauration, parce qu'elle persistait dans les idées de Vizille et de 1790, qui n’ont pas cessé d’être son évangile politique.

Après la revue, l'Empereur rentra à pied, porté par la foule, et il est certain que durant ce trajet sur le pavé un charbonnier, monté sur une borne, s’écria, s'adressant à Napoléon, qui passait auprès de lui : Est-ce vous qui êtes notre « Empereur? — Oui, mon ami, dit l'Empereur, — Eh bien, touchez là! » Et l'Empereur toucha Là, dans la main du charbonnier; et la foule d’applaudir avec un enthousiasme inouï.

. D'après les ordres donnés le matin par l’Empereur, tout était préparé pour le départ. Je m'y trouvai; il me dit : « Je sais que vous ne venez « pas avec nous. Venez nous joindre aussitôt que « nous serons à Paris; ce sera le jour de la fête « de mon fils. » (Jamais l’Empereur ne lui donna ke titre de roi de Rome.) Il ajouta quelques recommandations relatives aux affaires du jour et du département.

1 quitta Grenoble le 9 mars vers midi et prit la route de Lyon. Il s’arréta le soir à Rives; il soupa dans une grande auberge qui donnait sur la route, et dont les portes restèrent ouvertes. Le maire de la ville et une foule de citoyens

notables assistérent debout à son souper; le paysan était également admis; la conversation était presque publique, et si libre qu’un habitant du lieu prenant la parole, s’écria : « Mais, notre « Empereur, est-ce que nous ne reprendrons pas « le Rhin? — Vous le voyez, comte Bertrand, dit « l'Empereur en s'adressant au général, vous le «-voyez, vous l’entendez, et l’on dit partout que « c’est moi qui veux la guerre! »

L'Empereur continua de marcher toute la nuit, incessamment escorté par la population formant la haie sur la grande route, par les maires et par les principaux habitants rangés à cheval autour de sa modeste voiture (1); plusieurs d’entre eux portaient des torches allumées.

À deux heures du matin, l'Empereur était à Champier, et au jour, le ro mars, à Bourgoin, ville très-déclarée pour lui : il y trouva la garde nationale sous les armes. C’est là que Fourier alla joindre; i y connut sa nouvelle mission pour Lyon, par une lettre que le général Bertrand lui remit au moment de monter à cheval pour marcher vers Lyon, où l'Empereur arriva le soir du même jour à quatre heures. Fourier s’y rendit le lendemain matin 11 mars; néanmoins ce h’est qu’à la date du r2 mars qu’on trouve dans le

(x) Son cheval blanc avait été laissé de plusieurs joursen arrière dans les Hautes-Alpes. |

Bulletin des lois un décret ainsi conçu dans la copie officielle que j'ai sous les yeux :

« Décret impérial, »

«Lyon, le 12 mars 1815.»

« Napoléon, par la grâce de Dieu et les cons- « titutions de l'empire, Empereur des Français, etc., etc., etc. |

« Avons décrété et décrétons ce qui suit : »

Art, 1, Le comte Fourier est nommé préfet « du département du Rhône. »

. « Art. a. Le grand maréchal faisant fonctions

« de major général de la grande armée est chargé

« de l’exécution du présent décret, »

« Signé : NAPOLÉON. »

« Par l'Empereur, le grand maréchal faisant fonctions * « de major général de la grande armée,

« Signé : BERTRAND, »

Fourier, dans ce décret, est désigné par le titre de comte : l'Empereur lui avait donné le titre de baron avec une dotation, le 15 août 1809; et si mes souvenirs ne me trompent point, le titre de comte lui fut conféré par l’Impératricerégente vers la fin de l’année 1813 : toutefois c’est sans succès que j'ai cherché à vérifier l’exactitude de cette date, je n’ai pu découvrir le dépôt des papiers de la régence de Marie-Louise

durant les derniers temps de l'Empire.

alf L'ÉGYPTE ET LES CENT JOURS.

Page 1