CHAPITRE IX
Fourier préfet à Lyon. Guerre civile dans le midi de la France. Lettre du prince de Talleyrand à M. le duc d'Angoulême. Commissaires extraordinaires de l'Empereur à Lyon. Révocation de Fourier de la préfecture du Rhône, Motifs réels de cette décision. Documents inédits.
La réputation de sagesse et de probité , bien justement méritée par l'administration de Fourier dans le département de l'Isère, et qui s'était répandue dans celui du Rhône, le fit accueillir favorablement à Lyon. Toutefois sa nouvelle position au 10 mars, qui contrastait singulièrement avec ses résolutions du 7 dumême mois, l'embarrassait autant au moins qu’elle embarrasse son historien. Mais il s'était donné satisfaction à lui-même sur ce sujet, sans doute avec l'espoir que l’histoire l’accepterait avec la même bienveillance : préfet de l'Isère pour le roi, il l’avait servi de tout son pouvoir, avec la loyauté requise, et il en avait été chassé par l’ennemi, Hors du département de l'Isère, il n’était plus rien qu'un homme libre de ses actions. L'ascen- . dant habituel de Napoléon avait eu sans doute, sur l'esprit de Fourier, pour l’acceptation de la préfecture de Lyon, plus d'influence qu’un semblable raisonnement.
Mais pour ne rien omettre sur Grenoble en ce qui concerne Fourier, et avant de le suivre dans
sa nouvelle position, je dois ajouter qu'il apprit avec une véritable satisfaction que l'Empereur, dans les instructions qu’il donna verbalement au respectable Colaud de la Salcette, préfet de lIsère par intérim, lui avait recommandé de prendre mes avis avec confiance , et que le préfet ne s’en faisait faute. Je passais en effet toutes les matinées à la préfecture, et il y avait pour Fourier quelque plaisir à penser qu’il n’y laissait que des amis.
Je conservai d’ailleurs des rapports assez fréquents avec le quartier général; le journal que je rédigeais lui était adressé à mille exemplaires, pour être répandus à mesure que l'Empereur avançait vers Paris; on réimprimait aussi mes articles dans les feuilles publiées dans ces contrées.
Avant même l'entrée de l'Empereur à Paris, le général Mouton Duvernet fut envoyé à Grenoble; il y était rendu dèsle 17 mars. À son arrivée, il vint me faire connaître sa mission , d'inspection en apparence, mais dont le but réel était de rallier au service de l'Empereur les officiers de tout grade qui avaient d’äbord hésité ou refusé. Chaque jour, on le comprend bien, les affaires publiques prenaient un aspect plus militaire; les troupes des Hautes-Alpes traversaient la place de Grenoble pour se diriger sur Lyon; un régiment d'officiers en retraite avait été formé et armé de carabines. L'opinion publique s’exaltait; toutefois
elle ne s’irrita point, parce qu’elle était peu contrariée par ses antagonistes, muets ou soumis. Il faut proclamer que la réaction fut gaie et généreuse ; on ne révoqua aucun des fonctionnaires qui voulurent conserver leur place. Les partisans du gouvernement impérial ne mettaient aucun doute à son triomphe; ils étaient résolus à le défendre avec énergie , et tous les sentiments que devait inspirer une telle résolution, se manifestérent en effet à l’occasion de la guerre que M. le duc d'Angoulême soutint contre la cocarde tricolore, à la tête de l’armée royale, dans les départements limitrophes de celui de l'Isère, et surtout à l’occasion de l’attaque contre Grenoble par l’armée austro-sarde le 7 juillet 1815. La garde nationale seule, toute seule, soutint le choc; les élèves du Lycée servirent l'artillerie des remparts, et sans le concours d'aucun corps de l’armée l'attaque fut repoussée avec avantage : c’est pourquoi le 7 juillet est demeuré un jour de fête pour la garde nationale de Grenoble, et il a été célébré annuellement sans interruption. On ne fit aucune attention, ni à Lyon, ni à Grenoble, à la déclaration donnée le 13 mars par le congrès de Vienne contre Napoléon; et je la rappelle ici, afin qu’on n’ignore pas que cette mémorable déclaration, imprimée en Allemagne, de format in-4° et en français, fut répandue dans toute la France, sous la forme d’une lettre adres-
sée à beaucoup de fonctionnaires publies et mise à la poste dans les bureaux de France situés sur la frontière du nord. Cet imprimé nous parvint à l’adresse du préfet de l'Isère, vers la fin du mois de mars, timbré du bureau de Strasbourg : nous jugemes la pièce apocryphe et ne méritant pas d’être transmise au gouvernement.
Mais cette déclaration n’était que trop authentique; le congrès européen agissait avec une volonté non moins ferme qu'unanime; il considérait l’entreprise de M. le duc d'Angoulême dans le Languedoc et le Dauphiné comme faisant une importante diversion aux succès de Napoléon : on engageait le prince à tout tenter pour tenir jusqu’à l’ouverture des opérations militaires des armées alliées. M. de Talleyrand lui écrivit à ce sujet la lettre suivante que je transcris sur l’original :
« MoxsEIGNEUR, »
« Nous avons appris que le bon esprit qui « anime les provinces méridionales avait donné à « votre Altesse Royale la possibilité de s’y main- « tenir et de les conserver sous l'autorité du « roi. »
« Il serait d'un avantage inappréciable que « votre Altesse Royale püt tenir jusqu’au moment « où les opérations générales commenceront , et « que jusqu’à cette époque elle püt grossir le « nombre de ceux qui lentourent, sans rien
« hasarder, ni compromettre sa propre süreté et « celle des forces dont elle dispose. Il serait aussi « bien important qu'elle pût intercepter les pas- « sages entre la France et l'Italie, et arrèter les « communications qui ont lieu d’un pays à l’autre, « soit par correspondance, soit par tout autre « moyen. Je désirerais vivement qu'il me füt « possible d’être souvent instruit de ce que votre « Altesse Royale fait et de ce qu’elle sera au pou- « voir de faire. »
« Je puis au reste, Monseigneur, vous donner « l'assurance qu'ici l'unanimité est parfaite entre « toutes les puissances qui n’ont qu’un but, celui « de détruire Buonaparte ; il ya dansles mesures « militaires beaucoup d’accord. »
« La personne qui aura l’honneur de remettre « cette lettre à votre Altesse Royale jouit de toute « la confiance du cabinet autrichien, et pourra « être l'intermédiaire des communications que « vous voudrez faire. Elle est chargée de prévenir « votre Altesse Royale du jour où les opérations « militaires commenceront. »
« Je suis avec un profond respect,
« Monseigneur, « De votre Altesse Royale « Le très-humble et très-obéissant serviteur.
« Signé : Le PRINCE DE TALLEYRAND. »
Vienne, 6@ avril 1815.
Mais le sort des armes en décida autrement.
M. le duc d’Angoulème accepta une capitulation, et son armée fut dissoute.
Fourier à Lyon avait été fort distrait des travaux ordinaires de l’administration par le voisinage des lieux où s'était allumée cette guerre civile, et où elle s’éteignit. Il n’avait cependant pas interrompu ses rapports avec le département de l'Isère : il tenait singulièrement à s’y conserver dans l'estime et l'attachement de ses habitants; il se disait heureux d’avoir administré un pays aussi distingué, où il avait reçu tant de marques de bienveillance, de manière à s’acquérir quelques droits à sa reconnaissance.
Ces expressions sont consignées dans une lettre qu’il m’écrivit le 25 mars au sujet d’un article du journal de l'Isère, dans lequel j'avais annoncé sa nomination à la préfecture de Lyon.
Je rappelais ses services administratifs, ses travaux littéraires, et en termes qui lui parurent convenables, car l’article fut aussitôt inséré dans le journal de Lyon, et il ajouta à sa lettre signée Comte Fourier, ce post-scriptum de sa main :
« Je renouvelle tous mes remerciements à «M. Champollion, et je le prie d’être bien persuadé « que je n'oublierai jamais qu’il s’est rapproché « de moi lorsqu'il a cru ma position menacée; ni « les autres marques d’attachement qu’il m’a don- « nées, et que mon plus grand désir serait de les
« reconnaître. Il y a une association naturelle «entre toutes les personnes qui cultivent les « sciences; mais à ce sentiment se joint le son- « venir de mes obligations personnelles envers « M. Champollion et son frère. Je me les rappelle- « rai toujours dans quelque circonstance que ce « soit. »
Au milieu de si graves événements, les souvenirs des premiers jours du mois de mars ne cessaient point de préoccuper Fourier. Les journaux de Paris de la même date, en donnant des nouvelles de la marche de l'Empereur, avaient rapporté des extraits de la correspondance des préfets, extraits communiqués ou envoyés par les agents du gouvernement royal: il s y trouvait des phrases d’un style de barbare et qu’on disait être extraites des lettres officielles de Fourier. Sa nouvelle position faisait trop de contraste avec ces phrases, il lui fallait les démentir plus ou moins ouvertement : on reconnaitra dans les lignes qui suivent et que j’insérai dans le Journal de l'Isère, son style et son caractère :
.« Nous avons remarqué que des rapports faits « par plusieurs fonctionnaires, à l’occasion de « l’arrivée de l'Empereur Napoléon sur le terri- « toire français, et cités dans quelques journaux a de la capitale, contiennent des expressions exa- « gérées et violentes, qui sont en opposition évi- « dente avec la conduite et le caractère connu de
« ces fonctionnaires. On a aussi fait mention dans « ces journaux d’actes également invraisemblables « par les mêmes raisons. Tout le monde voit dans « quel but ont été faites les insertions de ce genre «et elles ne peuvent en imposer aux lecteurs ju- « dicieux et attentifs. »
Sans le court préambule qui les précède ici, ces lignes dans leur incertaine et vague rédaction seraient pour tout lecteur une véritable énigme.
On en a créé une inexplicable pour l'histoire, à cause de la diversité des rapports au sujet des motifs qui firent perdre à Fourier la préfecture de Lyon. Il a dit lui-même qu’il refusa d'exécuter des ordres qui lui parurent rigoureux, et à cette occasion M. Arago a cru devoir défendre, de la pensée d’avoir donné de tels ordres, le ministre de l’intérieur d’alors, l’illustre Carnot, qui se serait ainsi déshonoré par ses actes, autant que Fourier s’honorait par sa résistance. Mais en défendant le ministre, M. Arago a oublié la tourbe des subalternes, gens d'ordinaire maladroits ou malheureux en proportion de leur empressement, c'est-à-dire, de leur ambition; utiles quelquefois au pouvoir, comme l’étaient les novices béats du père de la Chaise qui en faisait des martyrs, mais plus habituellement nuisibles; parce qu'onignore trop dans la plupart des grands
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services publics, que le prince de Talleyrand terminait ses instructions aux agents de son département, par cette simple et mémorable formule :. Surtout, monsieur, point de zele!
Je puis montrer que Fourier a dit la vérité, qu’il a refusé d'exécuter des ordres rigoureux; mais cette vérité n’intéresse sous aucun rapport la mémoire ni l’administration de Carnot.
Par un décret en date du 20 avril, l'Empereur envoya dans chaque division militaire un commissaire extraordinaire chargé , sur la proposition des préfets, de renouveler tous les fonctionnaires civils et employés absents, ou qui ne pourraient pas conserver leurs fonctions.
Il y avait aussi à Lyon un général en chef des septième et dix-neuvième divisions militaires, « muni de pouvoirs spéciaux analogues aux cir- « constances , » et ces pouvoirs étaient fort étendus. Je lis dans une des lettres de ce général au préfet Fourier, en date du 4 avril, àsix heures et demie du matin :
« Veuillez effectuer dans le jour la réorgani- « sation de la garde nationale et nommer pour « commandant , soit M. le général Pittou!, soit « M. de Courcelles. »
« Je vous demande aussi de changer les mem- « bres de la municipalité, et notamment le maire « et les adjoints de la Guillottière; le maire de
« Lyon et M“ me semblent devoir être seuls con- « SErvÉs. »
Le commissaire extraordinaire était le comte Maret : voici ce qu’il écrivait aussi au préfet Fourier, le ro mai :
« J'ai déjà eu l’honneur de vous entretenir de « l'opinion tout à fait défavorable sur plusieurs « employés des bureaux de la préfecture du . « Rhône... Cette opinion se trouve confirmée par « des renseignements recueillis de plusieurs cô- « tés. Il en résulte que le premier magistrat du « département est entouré de quelques hommes € qui sont regardés comme les ennemis du gou- « vernement et de l'Empereur. Comme un tel « état de choses nuit essentiellement au service « de Sa Majesté, je pense, monsieur le préfet, « qu'il y a urgence à ce que vous éloigniez de vos « bureaux certains de vos employés... Je ne « crois guère possible de l’éviter.… Je ne crois pas « devoir m’en méler ainsi que je l’ai fait pour les « bureaux de la mairie, parce que la position et « les circonstances sont très-différentes en ce qui « vous concerne... Je me borne donc, monsieur « le préfet, de nouveau à vous exposer la nécessité « d’une épuration dans vos bureaux et je vous « prie de me faire connaître les noms de ceux que « vous aurez éliminés. »
Cette lettre n’est point d’un subalterne; mais où son auteur, et le général en chef des troupes,
venant d'arriver à Lyon, avaient-ils pris les renseignements qui avaient servi de motifs à leurs lettres ?
Le directeur du télégraphe de Lyon réclamait aussi auprès du préfet contre le bruit ou la menace de son arrestation ; on ne peut donc plus nier qu’il ait existé des ordres rigoureux, qui parurent telsà Fourier, qu’il refusa d'exécuter malgré les instances que fit auprès de lui M. le commissaire extraordinaire par la lettre qu’il lui écrivit le 10 mai. Fourier lui disait : «Les épurations que « vous exigez sont une mesure extraordinaire ; « elle est naturellement dans les attributions du « commissaire extraordinaire. » Ce commissaire lui fit entrevoir la conséquence de son refus de concours; « Je persiste, lui dit Fourier; j'écris à « Paris pour exposer les motifs de maconduite. » M. le comte Maret écrivit aussi; Fourier fut révoqué par la voie du télégraphe, et sept jours après la lettre du 10 mai son successeur était nommé. Je ne pense pas devoir rapporter ici les termes de la lettre, en date du 21 mai, par laquelle ce successeur priait Fourier de le recommander à ses administrés (1).
Celui-ci ne songea qu’à quitter sa résidence de Lyon et àse rendre à Paris, dégoüté de l’administration et libre d'attendre les événements. Il ne
(x) Fourier cessa ses fonctions le r°° juin; on lit le r°° mai, par erreur, dans la notice de M. Arago, page 60.
possédait rien au monde que ses travaux scientifiques, quelques livres et quelques bijoux. M. Arago le dote trop généreusement en lui supposant un capital de vingt mille francs : Fourier en revenant d'Égypte, où il avait occupé les premiers emplois supérieurs dans l'administration civile, donna son dernier écu pour payer sa place dans la messagerie de Marseille à Paris; il dut faire à peu près de même en quittant sa préfecture de Lyon en 1816, et à Grenoble il avait laissé des dettes qui ont été acquittées après sa mort. Quand il fut nommé préfet de l'Isère, le gouvernement lui donna douze mille francs pour son établissement : jamais depuis il ne s’est vu une si grosse fortune ; il ne pensait à sa bourse que pour l’ouvrir à sa famille ou aux infortunés qu’il aimait à secourir. Il avait compris aussi que la maison d’un préfet, au temps dela monarchie impériale, devait être la première ou du nombre des premières dans la ville qui était le centre de l'exercice d’une autorité alors toute-puissante ; et comme la représentation est un excellent auxiliaire du pouvoir public, il y a peu d'hommes qui s'en soient servis aussi habilement que le préfet Fourier. Il est vrai qu'avant la fin de l’année, son budget domestique était épuisé, et j'ai vu par ses comptes qu’il ne compta jamais. Mais il faut ajouter qu’il montra la même paresse au sujet desétroits arrangements qui pouvaient être pour lui des sources réelles d’é-
conomies et d’épargnes, et qui n'étaient pas égalementdédaignés partout. Par exemple, il ne voulut point comprendre que la création d’un Zul/etin administratif auquel il abonnerait toutes les communes, lui pouvait économiser d’énormes dépenses d'impression, et il ne profita point de l'allocation municipale destinée annuellement à l'entretien du mobilier de la préfecture. Il était occupé de plus graves, de plus dignes objets ; aussi fut-il à la fois aimé, honoré, respecté : et l’on ne pouvait refuser de tels sentiments à un fonctionnaire du premier ordre qui, à l'influence qu’exerce toujours sur les masses et sur les individus une grande et noble autorité, joignait personnellement l'élégance du langage et des manières, une politesse parfaite, un physique très-distingué, une inépuisable obligeance, et l'éclat d'une grande renommée scientifique rehaussée des souvenirs récents et merveilleux de l'Orient.