‹ Fourier et son systèmeChapitre 5 sur 10 · I.IIAI'IIKE IX · texte numérisé non relu

I.IIAI'IIKE IX

appartiennent, par le seul fait de leur oisiveté, offrent le spectacle de l'ennui, de la satiété, d'une inquiétude vague, de désirs sans objet : d'où les moralistes concluent que rien sur cette terre ne peut satisfaire l'homme ; que sa nature ne présente que caprices , bizarreries , contradictions.

N'est-ce point la civilisation seule qu'il faut accuser, la civilisation qui change toutes les lois de la nature et produit la contradiction apparente de l'homme en le plaçant entre son devoir et son plaisir , l'intérêt individuel et l'intérêt collectif? Est-ce le travail en lui-même qui rebute , ou bien ne sont-ce point des causes accessoires ? Le travail est , bien certainement , une loi de la nature, une loi divine. La destinée de l'homme sur la terre est bien évidemment de la cultiver, de l'embellir, en même temps qu'il pourvoit à ses besoins et se crée des jouissances. Le travail, venant de Dieu, peut-il être une loi rigoureuse ? Dieu a-t-il pu vouloir que la vie de l'homme, nécessairement consacrée au travail , fût un effort pénible , une fatigue constante? Voyons-nous, dans l'état de nature, que le travail soit pénible aux animaux? L'est-il au

sauvage qui, libre clans ses travaux, libre dans son repos , préfère mille fois sa vie de misère et de privations, les dangers toujours présents, la lutte constante avec la nature, à tous les arts et les prodiges de la civilisation? Jamais le sauvage n'a consenti volontairement à habiter parmi nous et à s'adonner à nos travaux. Sa plus grande imprécation contre un ennemi, c'est de lui souhaiter de conduire la charrue , à ses yeux symbole de civilisation. Jamais la civilisation n'a pu vaincre la barbarie ni la sauvagerie. Les sauvages et les barbares nous méprisent et s'estiment plus heureux , dans leur apathie et leurs mœurs grossières , que nous civilisés. Ce seul fait prouve irrécusablement que la civilisation ne renferme en elle-même aucun moyen de parvenir à l'unité sociale du globe. Qu'est-ce donc qu'un état social qui ne contente même pas ceux qui vivent sous ses lois, et tient en dehors de ses lois six cents millions de sauvages et barbares qui cependant font partie du genre humain et sont nos frères selon la loi naturelle et divine.

Puisque le travail est une loi positive pour tous les hommes sans exception, puisqu'il est

la destinée providentielle de l'homme sur cette terre, ne serait-ce point le travail attrayant qui, par des lois nouvelles, conciliera pour l'homme le devoir et le plaisir, et, attirant les sauvages et les barbares à l'industrie et aux arts, harmonig sera le genre humain par une même impulsion et un attrait semblable ?

En quoi le travail est-il répugnant? Regardons autour de nous , saisissons la nature sur le fait, nous verrons que le travail est répugnant quand il est forcé , obligatoire , arbitraire ; quand il est continu et monotone ; quand il est isolé, sans rivalité ni émulation. Le paysan qui laboure seul son champ durant douze heures de la journée, sans autre stimulant que de gagner un morceau de pain ; l'ouvrière qui , seule dans sa mansarde, tire son aiguille toute une journée et une partie de la nuit, sans autre stimulant que la nécessité de gagner sa subsistance ; l'employé qui pâlit douze heures , accoudé à un bureau sur une besogne ingrate , qui ne lui procurera ni honneur, ni avancement , mais seulement de maigres appointements à la fin du mois : tous ces parias de la civilisation ne peuvent qu'avoir une profonde répugnance pour

leurs travaux journaliers. Mais changez quelques accessoires à ces mûmes travaux, et déjà ils seront moins répugnants. Les moissons et les vendanges , où les travailleurs rassemblés s'animent les uns les autres par des chants joyeux , et rivalisent de promptitude et d'adresse , ces travaux ne sont point pénibles , mais, au contraire, offrent de l'attrait. Les jeunes ouvrières, réunies dans des magasins, rivalisant à qui terminera le plus vite sa besogne , ou mettra le plus de grâce à un nœud de rubans, à la façon d'un corsage, se distrayant, s'égayant par des rires, des chants, des paroles badines , trouvent le travail moins pénible que l'ouvrière qui doit l'accomplir dans le silence et dans l'isolement. Qu'on donne à l'employé à rédiger un mémoire intéressant qui ira jusqu'au ministre et lui procurera de l'avancement , aussitôt il se sentira plein d'ardeur et d'émulation. Ces exemples , que je pourrais multiplier à l'infini, prouvent que la même besogne, par des motifs qui lui sont accessoires , peut, sans changer de nature , être répugnante ou attrayante à divers degrés.

Nous pouvons poser pour maxime que tout

travail volontaire est attrayant. L'oisiveté est contre nature ; tout le monde généralement, selon qu'il a plus ou moins de loisir, se crée des travaux en guise d'amusement et donne , de la sorte , essor aux aptitudes particulières entravées par l'éducation. Combien d'amateurs en musique et en peinture qui cultivent ces arts passionnément dans leurs moments de loisir I combien , au contraire , d'artistes de profession qui , poussés malgré eux à cette carrière , ne l'exercent qu'avec dégoût I II en est de même de toutes les branches de l'industrie et des sciences. Suivant une vocation particulière , toute naturelle et instinctive , les hommes s'y portent avec entraînement et passion , ou bien , si la vocation manque, avec ennui et répugnance. Combien de plaisirs même , tels que la pêche, la chasse, qui sont de véritables travaux , auxquels les hommes s'adonnent passionnément ! On les voit supporter les plus rudes fatigues, le froid, le chaud, la faim, se laisser mouiller, crotter, et tout cela, souvent sans se soucier même du gibier ou du poisson qu'ils rapportent, mais parce que c'est un travail volontaire et qu'il intrigue leur esprit par ses chances variées.

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Tous \gs penchants et aptitudes divers commencent déjà à poindre chez les enfants; et, par une sage disposition de la nature, nous eu voyons la majorité enclins aux travaux les plus généralement utiles. Peu d'enfants ont du goût pour les études abstraites, montrent des dispositions aux sciences ; mais presque tous sont portés à la culture, au jardinage, et ce goût ne fait qu'accroître avec l'âge. Combien d'hommes sont heureux, s'ils possèdent un petit jardin, de pouvoir le cultiver de leurs mains et en montrer les produits! Le penchant aux arts mécaniques et aux métiers est aussi général que celui de la culture. On voit les enfants jouer volontiers maçon , serrurier, menuisier, en imiter les travaux , se montrer ingénieux, adroits , inventifs. Beaucoup d'hommes conservent ce goût , nonobstant tout ce que l'éducation et les circonstances ont fait pour les en détourner; on les voit généralement s'intéresser à la mécanique, aux arts et aux métiers ; beaucoup même pratiquent pour leur amusement, sont menuisiers, horlogers, maçons, architectes, mécaniciens dans leurs moments de loisir. On connaît la prédilection de Louis XVI pour la

serrurerie et à quel point il y excellait ; Pierre le Grand pratiqua lui-même avec passion tous les arts qu'il voulait introduire en Russie; le dernier empereur d'Autriche aimait à faire des pains à cacheter ; Ferdinand de Naples vendait lui-même au marché le poisson qu'il avait pêche. Tout le monde a aptitude à divers travaux, et le penchant suit toujours l'aptitude. Malheureusement, en civilisation, on ne consulte guère l'aptitude et le penchant. L'éducation dépend des fortunes et des conditions ; les gens aisés ne pourraient consentir à ce que leurs fils devinssent maçons, serruriers, menuisiers, agriculteurs; les artisans et les paysans n'ont pas le choix de la profession pour leurs enfants ; de sorte que chacun est à peu près placé contre son goût et passe sa vie à des occupations pour lesquelles il n'a ni penchant , ni volonté. C'est peut-être la principale cause de l'inquiétude, du malaise, de l'ennui , du dégoût qui assiègent communément les esprits et font de la vie un poids qu'on ne sait comment alléger.

Chez les femmes, on voit également des aptitudes et des vocations innées qui se généralisent

en proportion qu'elles sont spéciales à leur sexe et utiles au genre humain. Presque toutes ont du penchant à soigner, élever et instruire les petits enfants, même avant d'être mères; la plupart ont le goût de tout ce qui concerne la parure , ainsi que la vocation des soins d'intérieur, du ménage proprement dit. Mais là ne se bornent point leurs aptitudes diverses ; elles en ont, ainsi que les hommes, pour toutes les branches des arts, des sciences et de l'industrie, qui n'excèdent point leurs forces physiques et ne nuisent pas à la grâce et à la modestie , apanage de leur sexe.

Il est donc certain que les travaux en euxmêmes ne sont pas répugnants ; ce qui les fait paraître tels , ce sont , en premier lieu , les entraves apportées au développement des vocations , et la contrainte , la loi de nécessité qui fait suivre aux sept huitièmes (*) des hommes des professions qui leur sont antipathiques.

En second lieu, c'est la continuité d'un

(*) J'ai dit que, dans tous les calculs de la science sociétaire , il faut toujours admettre na huitième d'exception.

même travail. Chaque homme ne suit guère qu'une profession ; il fait douze heures la même chose et recommence chaque jour la tâche de la veille. Plus l'emploi est monotone , plus il engendre d'ennui ; moins il active les facultés intellectuelles , et plus il abrutit. Le marchand qui aune du drap tout le jour; le commis qui compare éternellement des colonnes d'addition ; l'ouvrière qui tire son aiguille sans relâche , et l'ouvrier qui fait , quinze heures durant , des tètes d'épingles , doivent à la longue perdre de leurs facultés sentantes et pensantes , ou bien se trouver les plus malheureux des êtres. L'homme cloué à une profession routinière devient semblable à une machine. Au contraire, rien n'est naturel comme le goût de la variété , rien ne développe les facultés comme la variété. La monotonie tue l'homme , elle le tue physiquement et moralement. On en voit un exemple saillant dans les esclaves russes et polonais qui, n'étant adonnés qu'à une division minime des travaux et faisant perpétuellement la même chose , sont comme stupides et perdent même la faculté de converser. Ils oublient peu à peu de penser et de sentir, et deviennent semblables

à l'idiot de naissance. IN 'est-il pas quelques endroits en France ou les paysans offrent le même spectacle déplorable? La misère opère comme l'esclavage. L'Angleterre présente une semblable dégradation de l'homme dans la classe infime. Généralement, les professions abrutissent et dégoûtent en proportion de leur monotonie et de leur continuité. Pourquoi la profession d'artiste, de littérateur, est-elle la plus enviée, la plus recherchée ? parce que le peintre , le littérateur peuvent extrêmement varier leurs travaux, et que mille études diverses se rattachent à leur art.

Qu'on observe les personnes maîtresses de leur temps , elles font sans cesse succéder les occupations et même les plaisirs les uns aux autres. Ce qu'on appelle plaisir est insupportable quand il dure trop. Ce que l'homme veut, c'est la variété ; d'ailleurs la continuité d'une même occupation est en opposition avec les aptitudes naturelles , car toute créature est douée d'un très-grand nombre d'aptitudes que l'éducation devrait développer et l'état social alimenter ; mais , au contraire , l'éducation semble prendre à tache de les étouffer toutes , et l'état

social de n'en, contenter aucune. Dans l'antiquité et au moyen âge , où l'éducation mieux entendue était plus libre, plus spontanée, la plupart des hommes marquants se distinguèrent dans plusieurs branches spéciales d'études , furent à la fois guerriers , artistes , hommes d'Etat, orateurs, législateurs. Aujourd'hui l'éducation rapetisse les hommes ; ils n'excellent guère que dans une chose , quand ils excellent. On ne retrouve la variété naturelle des aptitudes que chez la classe aisée qui allie à quelque profession commode la culture des lettres , des arts , des sciences , et la manie, comme on dit, de quelque métier, quelque industrie , bâtisse , agriculture , menuiserie ; c'est aussi la classe la plus enviée : elle peut suivre ses goûts , travailler pour son plaisir. Chacun sent instinctivement que c'est l'état normal de l'homme , et que le plus grand malheur est de faire , chaque jour et toute la vie , ce qui déplaît : c'est le sort de la classe la plus utile et la plus nombreuse. Mais , tandis que le législateur n'a pas même pourvu à ce que le travail abrutissant fût assuré, comment aurait-on pensé à seconder le vœu de la nature , à rendre le travail attrayant ?

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C'est ici le lieu d'examiner le préjugé qui tend à reléguer toutes les femmes dans l'intérieur de leur ménage et borner leur activité et leurs facultés aux soins qu'il exige. L'aptitude , le penchant aux soins du ménage et à l'éducacation des enfants est général chez les femmes ; mais nulle ne saurait s'y borner entièrement. Les femmes comme les hommes ont besoin de variété ; la nature a pris soin d'y satisfaire en les douant , comme les hommes , de diverses aptitudes artistiques et industrielles. Malgré les entraves de l'éducation et des préjugés , ces aptitudes se font jour chez un très-grand nombre de femmes dont on ne peut nier les talents évidents. Les soins du ménage peuvent si peu absorber la vie des femmes , qu'on les voit dans la classe aisée se faire suppléer par des salariées et chercher la variété dans les plaisirs , lorsque ce n'est point dans quelque travail attrayant. Dans les classes pauvres , on voit les malheureuses femmes forcées à allier les soins du ménage et des enfants à quelque profession qui leur sert de gagne-pain ; on les voit se distraire d'un ennui par un tracas, ne point suffire, avec le dévouement le plus entier , même aux soins

physiques des pauvres enfants , et passer leur vie dans les privations , dans la misère , en recommençant , chaque jour , les chagrins de la veille , sans espoir d'avenir.

Il est une autre classe de femmes auxquelles les moralistes et les philosophes , qui veulent que le ménage soit leur destinée exclusive , n'ont jamais songé, et qui cependant forment le tiers des femmes : ce sont celles , dans toutes les classes , depuis les plus infimes jusqu'aux plus élevées j qui ne se marient point , soit par excès de misère ou bien pauvreté relative ; ce sont les femmes qui , dans une société basée sur la famille , n'ont point de famille , n'ont point trouvé de maris , comme on dit vulgairement , et n'ont ni ménage , ni enfants , ni affections , ni soutien , ni avenir , ni carrière , ni but quelconque à leur vie. De toutes les créatures victimes de la civilisation, qu'on n'en doute point, les plus malheureuses , ce sont ces femmes , et malheureuses en proportion qu'elles ont une âme noble , élevée , un esprit actif , un cœur aimant. Qu'on joigne à ces femmes toutes celles qui ne trouvent dans le mariage que chagrins amers , qui n'ont point d'enfants , qui ont perdu

leurs enfants , qui , élevées dans l'aisance , souffrent la gêne , les privations , la misère , sans que l'éducation leur ait appris à travailler, et sans , d'ailleurs , que la société leur offre de carrière , et qu'on dise , si on en a le cœur, que la législation et la philosophie ont pourvu suffisamment au sort des femmes , en leur donnant pour soin unique , pour but unique , pour aliment unique à toutes leurs facultés dévorantes , le soin du ménage et des enfants.

Ainsi le ménage , prétenduement destinée exclusive des femmes , manque à un tiers d'entre elles, ne suffit pas à absorber la vie du petit nombre qui , heureuses mères , heureuses épouses , jouit des dons de la fortune , et n'est autre qu'une charge accablante , un ennui dévorant pour les mères qui , ne pouvant se faire aider, sont, du matin au soir, occupées à mettre de l'ordre dans le désordre, et doivent joindre à ces tracas le fardeau d'un gagne-pain journalier.

La monotonie et la continuité d'une même occupation ne concordent pas plus avec les facultés actives des femmes qu'avec celles des hommes. Aux uns et aux autres, il faut la

lhS CHAPITRE IX.

variété que demandent les divers penchants et aptitudes dont chacun est doué. Les femmes particulièrement sont victimes du système morcelé qui les asservit exclusivement aux soins domestiques.

Le travail est encore répugnant , dans l'état actuel , par l'isolement des travailleurs et l'incohérence des travaux. Chacun a pu reconnaître par expérience la différence d'un travail isolé, sans but ni émulation , ou bien de travaux faits en commun , où régnent l'émulation et les rivalités. Dans les collèges, nonobstant l'aridité et la sécheresse des études, déjà la méthode simultanée donne quelque attrait au travail le plus répugnant. C'est principalement dans les écoles d'enseignement mutuel que l'on peut juger de la puissance de l'émulation. Toutefois la nature de l'enfant est plus curieuse à observer quand , libre de contrainte et d'entraves , il peut s'abandonner à ses penchants. Voyez les élèves en récréation : sur-le-champ se divisant par groupes , selon les sympathies et la conformité des goûts , ils inventent mille jeux , imitent mille travaux, font preuve d'adresse, de force et d'un esprit singulièrement inventif et

ingénieux. Tous les jeux ou travaux qu'ils imaginent leur plaisent du moment qu'ils sont spontanés et partagés. Il n'y a pas de péril qu'ils ne soient prêts à braver , ils ne sentent ni la faim, ni le froid, ni la douleur. Voyez-les glisser sur la glace, se jeter des boules de neige, tomber, se heurter, donner et recevoir de rudes coups, et ne faire qu'en rire et s'en égayer; voyez-les même pâlir sur leurs rudiments et s'euseignerlestmsles autres, s'il y a le stimulant de quelque examen à subir, de quelque prix à remporter; voyez-les se livrer à la culture, au jardinage , manier la bêche et le râteau , bâtir , construire, faire des fossés, des palissades i simuler des combats , rivaliser à qui supportera le mieux la douleur et la fatigue. C'est que douleurs , fatigues , travaux deviennent plaisirs et jouissances quand il y a rivalité, émulation. La guerre est le plus triste, le plus affreux des métiers. Quel est le soldat qui pourrait aller seul et de sang-froid s'exposer au canon ennemi ou enfoncer la baïonnette dans le cœur d'un malheureux? Cependant quels travaux ont engendré plus de dévouement, d'héroïsme, de prodiges? quels travaux ont eu plus d'attraits ,

en certains temps , que ceux de la guerre ? c'est qu'ils s'exécutent en commun , offrent une grande variété de chances , et ont plusieurs mobiles puissants , tels que l'émulation , l'amour de la gloire ou de la patrie , la perspective de butin ou d'avancement, le dévouement au chef. C'est ainsi quelespassions excitées peuvent donner de l'attrait aux travaux les plus répugnants, même les plus hors nature. Dans toute industrie , quand les ouvriers peuvent se réunir par groupes , s'égayer, s'exciter, le travail leur paraît moins dur ; et s'ils sont stimulés par quelque passion , il devient attrayant. L'isolement dans les travaux est mortel à l'homme ; les plaisirs mêmes , à cette condition , seraient insipides. Préparez une magnifique salle de bal avec un excellent orchestre , et amusez-vous à danser seul toute une soirée I faites jouer des amateurs devant un parterre vide et des loges non garnies I Emulation , rivalités , entraînement réciproque , amour de l'art , but d'utilité , ambition , dévouement , enthousiasme , voilà les passions qui , mises en jeu, constituent le plaisir et le font naître de ce qu'on appelle travaux , comme des plaisirs mêmes. Les travaux

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industriels , artistiqies , scientifiques n'ont donc rien de répugnait en eux-mêmes ; ils peuvent, au contraire , devenir tous éminemment

attrayants par l'excitation des passions. Ce n'est donc point par la contrainte, par la misère, par la loi d'une inflexible nécessité qu'il faut forcer les hommes aui travaux , il suffit de les y entraîner par attraction, par plaisir, ardeur, enthousiasme. C'est h loi d'attraction , trouvée par Fourier, qui doit changer le monde , et en faire un séjour de fêles, de réjouissances, de joies perpétuelles.

CHAHTlŒ X.

Organisation il» travail par groupes et séries passio.tifiées. — Répartition fies bénéfices au travail, capital, talent.

L'univers entier est régi par l'attraction ; Newton en a découvert les lois pour le monde matériel ; Fourier nous les révèle pour le monde moral. Pourquoi user de contrainte vis-à-vis les hommes ? Dieu même leur a donné attraction pour les devoirs sociaux. L'attraction, se révèle par tous les penchants de notre nature, par l'amour, l'ambition, l'enthousiasme, le dévouement ; lorsque les penchants paraissent pervertis, c'est le milieu social qui les fait tels ; mais

tous sont utiles, tous viennent tle Dieu. La puissance d'attraction se révèle dans le sauvage qui pourvoit avec joie à ses besoins, mais abhorre le travail civilisé; dans la mère qui idolâtre son nouveau-né, mais qui, en civilisation, devient fréquemment marâtre et infanticide; dans l'enfance imitative de sa nature, et qui, dans l'éducation civilisée, ne sait déployer qu'un instinct destructeur; dans l'homme si puissamment attiré par le charme de la femme, dont l'instinct naturel est de la chérir, de la protéger, et qui, trop souvent, dans tous les états de société, devient son tyran et son bourreau. C'est ainsi que les institutions humaines pervertissent et corrompent les meilleurs penchants, les plus nobles instincts.

L'organisation du travail doit avoir ^pour but, dans le phalanstère, d'après la loi de la nature, de rendre les travaux attrayants, d'y attirer, et jamais/orce/\ La première règle, c'est que chacun suive ses aptitudes, ses penchants dans le -choix des travaux ; la seconde est d'alterner les occupations, de sorte que l'une fasse constamment diversion à l'autre, et qu'on ne soit guère occupé plus de deux heures à un même travail.

Cette facilité de changement permet aux travailleurs de suivre leurs diverses aptitudes en s'adonnant à autant de branches d'industrie qu'ils en ont la vocation. L'alternat des travaux est facilité par la division du travail ou exercice parcellaire, qui, bornant les connaissances dans chaque branche d'industrie, permet à chacun de beaucoup les varier.

La troisième règle, qui seule rend possibles les deux précédentes, est d'organiser tous les travaux par groupes et séries, de sorte que les travailleurs, toujours réunis, soient constamment animés par l'émulation, les rivalités, l'enthousiasme. L'organisation par groupes et séries de groupes est indiquée par la nature; le firmament en donne l'éclatant exemple dans la disposition et l'arrangement des planètes ; sur la terre, les trois règnes animal, végétal, minéral se divisent et subdivisent en séries, groupes et sousgroupes, ou, si l'on veut, en classes, genres et espèces ; les naturalistes n'emploient pas d'autre méthode pour leur classification. Enfin, dans la société humaine, on voit hommes, femmes, enfants, dans leurs plaisirs, leurs récréations, leurs travaux, aussitôt qu'ils sont rassemblés, se

former en groupes, se éunir en séries et se rapprocher tout naturellement par sympathie et attraction.

Fourier distingue iluze passions primitives qui excitent l'homme iux travaux, le rendent sociable, le stimulent ux belles actions et enfantent tous les prodige de l'industrie. Les cinq premières sont les senstives dont nos sens sont les premiers organes ; ?lles sont plutôt matérielles que spirituelles, e stimulent l'homme en premier lieu à l'industri. Quatre autres passions sont V amour, Y amitié, Yimùition, le famillismc, plutôt spirituelles que natérielles, formant tous les liens sociaux qui xistent , faisant vivre l'homme dans ses semlables plus qu'en luimême, enfantant le déouement, l'abnégation et tous les sentiments gnéreux.

Les trois autres passicis sont la papillonne, la cabaliste, la composite, ont les effets sont trèspeu connus en civilisaton, car elles sont destinées à faire concorder 16 cinq ressorts sensuels avec les cinq ressorts aiectueux, et à servir de base à tout le mécanisne des groupes et séries passionnées.

« La papillonne estlebesoin de variété pério-

166 cHAPiTœ x.

dique, situations contra tées, changements de «cène, incidents piquans, nouveautés propres à créer l'illusion, à stinuler les sens et l'âme à la fois.

» Ce besoin se fit sentir modérément d'heure en heure, et vivement de deux en deux heures; s'il n'est pas slisfait, l'homme tombe dans la tiédeur et l'anui. Toute jouissance longtemps prolongée d vient abusive, émousse les organes, use le plaiir : un repas de quatre heures ne se termine ps sans excès ;- un opéra de quatre heures fint par affadir le spectateur.

» En industrie, l'alernance des travaux est un égal besoin : la sans est nécessairement lésée si l'homme se livredouze heures à un travail uniforme , tissage couture , écriture, ou autre qui n'exerce pas accessivement toutes les parties du corps. Dan ce cas, il y a lésion, même par le travail atif de culture, comme par celui de bureau ; km excède les membres et viscères, l'autre vieilles solides et fluides.

» C'est pis si le traail actif ou inactif est continu pendant des mis, des années entières. Aussi voit-on dans cerahs pays un huitième

de la population ouvrière aitligée de hernies, indépendanment des fièvres nées d'excès et de mauvaie nourriture. Diverses fabriques de produis chimiques, de verreries et même d'étoffes smt un véritable assassinat des ouvriers, par le eul fait de continuité du travail ; il serait exemp de danger si l'on n'y employait que des courte: séances de deux heures, tenues seulement teux ou trois fois par semaine.

» La papillonne est un besoin des âmes et des ccrps, un besoin de toute la nature. Les races >nt besoin d'alternat, variantes, croisement ;à défaut, elles s'abâtardissent. Les terres veulen de même alterner de productions et mcmede graines ; car le blé ne prospère pas bien ans le champ qui l'a produit ; il réussira mieux dans le champ voisin. Les estomacs ont égalenent besoin de ce papillonnage : une variété périodique de mets aiguise l'appétit et facilite la digestion. L'âme et le corps exigent ce t alernat dans tout ce qui est plaisir, occupation

» b. cabaliste et la composite sont en contraste variait : la première est une fougue spéculatif et réfléchie ; la deuxième est une fougue

aveugle, un état d'ivresse et d'entraînement qui naît de l'assemblage de plusieurs plaiirs des sens et de l'âme goûtés simultanément.

« La cahaliste, ou esprit de parti, es; pour l'esprit humain un besoin si impérieux, qu'à défaut d'intrigues réelles, il en cherche ividement de factices, au jeu, au théâtre, dais les romans. Si vous rassemblez une compagrie, il faut lui créer une intrigue artificielle , a lui mettant les caries à la main ou en machnant une intrigue électorale. Il n'est rien depluanalheureux qu'un homme de cour exilé en province, en petite ville bourgeoise et sans intriçues. Un marchand, retiré du commerce etisohtout à coup des cabales mercantiles qui sont iombreuses et actives, se trouve, malgré sa forune, le plus malheureux des hommes.

» La propriété principale de la cabalist, en mécanique de série c'est d'exciter les disccrdes ou rivalités émulatives entre les groupes l'espèce assez rapprochée pour se disputer la p.lme et balancer les suffrages.

» La composite naît de l'assemblage de plusieurs plaisirs des sens et de l'âme goût6 simultanément ; elle crée l'enthousiasme ou

fougue aveugle dans les travaux, en opposition avec la fougue réfléchie de la cabaliste. Il faut que ces deux passions s'appliquent à tous les travaux sociétaires ; que la composite et la cabaliste y remplacent les vils ressorts qu'on met en jeu dans l'industrie civilisée, le besoin de nourrir ses enfants, la crainte de mourir de faim ou d'être mis en réclusion dans les dépôts de mendicité.

« Ces trois passions titrées de vices , quoique chacun en soit idolâtre , sont réellement des sources de vices en civilisation , où elles ne peuvent opérer que sur des familles ou des corporations ; Dieu les a créées pour opérer sur des séries de groupes contrastés ; elles ne tendent qu'à former cet ordre et ne peuvent produire que le mal , si on les applique à un ordre différent.

» Une série passionnée est une ligue de divers groupes échelonnés en ordre ascendant et descendant , réunis passionnément par identité de goût pour quelque fonction, comme la culture d'un fruit , et affectant un groupe spécial à chaque variété de travail que renferme l'objet

170 CliAriiKL X.

dont elle s'occupe. Si elle cultive les hyacinthes et les pommes de terre , elle doit former autant dégroupes qu'il y a de variétés en hyacinthes cultivables sur son terrain, et de même pour les variétés de pommes de terre.

» Examinons ce mécanisme : si un carreau de terre à bêcher emploie un homme pendant vingt-quatre heures , ce travail ne coûtera que deux heures à une masse de douze hommes , disons même une heure et demie ; car la masse est joyeuse , active quand elle a choisi librement un travail : cette option existe toujours en industrie combinée.

» A la suite de ce travail , on va à d'autres séances à choix; tel au poulailler , tel au colombier , tel aux cuisines , tel aux serres , tel aux ateliers; la journée se passe en courtes séances de deux heures , tenues sous toile en dais mobile sur douze , quinze , vingt piquets , si c'est aux champs et jardins. Toutes ces réunions sont joviales, étant composées de sociétaires libres qui ont opté par goût pour la fonction.

» Voilà déjà l'alternante ou papillonne in-

traduite dans les travaux par le ressort des courtes séances , mode opposé à nos longues et ennuyeuses séances.

» Une fois ces groupes formés , ils en viennent à se coaliser entre espèces homogènes de genre : sept groupes , qui cultivent sept sortes de choux , se liguent pour le soutien général de leurs cultures ; ils sont rivaux , prétendant à la supériorité de leur espèce favorite; mais ils sont collectivement ligués , formant série de groupes affiliés pour soutenir les intérêts de leur culture et rivaliser avec les phalanges voisines qui prétendent l'emporter sur eux en perfectibilité des choux.

« Ainsi se forment les séries passionnées ou échelles compactes de groupes émulatifs et cabalistiques , donnant plein essor a la dixième passion , la cabaliste , et vivement intrigués par les rivalités internes et externes.

» Dans chaque groupe, on subdivise les fonctions; elles se répartissent à trois ou quatre sousgroupes qui, tout en intervenant aux divers travaux , se chargent spécialement de telle branche, comme le recueil des grains ou bulbes, le semis ou autre parcelle du travail.

» Par suite de cette spécialité parcellaire affectée à chaque sous-groupe , les travaux sont faits avec passion ; chaque sous-groupe compte sur les autres pour la tenue des branches qu'ils affectionnent ; c'est un motif d'amitié collectif dans le groupe et d'enthousiasme pour la perfection que chacun admire , soit dans la parcelle ou il brille , soit dans les autres parcelles des divers sous-groupes. Cet ordre développe la composite ou double charme : celui des sens , vue, goût, odorat, par l'excellence du produit; celui de l'âme, par l'intimité des coopérateurs , et la célébrité qu'ils acquièrent au loin.

» C'est ainsi que les trois passions mécanisantes s'introduisent dans l'industrie par le seul emploi des masses libres substituées aux familles et jouissant de l'option. Elle ne peut avoir lieu que par la grande variété de fonctions réunies chez une masse agricole de mille huit cents à deux mille inégaux, et distribuées par séries afin d'opérer :

En séances courtes et variées, d'où naît l'alternante ;

En échelles compactes de groupes , d'où naît la cabaliste ;

En exercices parcellaires , d'où naît la composite.

>> Une série passionnée , agissant isolément , n'aurait pas de propriété , quelque régulière qu'elle pût être. On pourrait , dans une ville , essayer de former une série sur un travail agréable : culture de fleurs , soin de jolis oiseaux ; cela serait inutile : il faut des séries engrenées et mécanisées , au nombre de quarantecinq à cinquante au moins ; ce qui suppose quatre-vingts familles , environ quatre cents personnes.

» Le mécanisme des séries passionnées a besoin de discords autant que d'accords ; il répudie toute égalité et utilise , au contraire , les disparates d'instincts, de goûts , de fortunes', de prétentions , de lumières , etc. Une série ne s'alimente que d'inégalités constrastées et échelonnées ; elle exige autant de contraires ou antipathies que de concerts ou de sympathies ; de même qu'en musique on ne forme un accord qu'en excluant autant de notes qu'on en admet.

» Les discords sont tellement nécessaires dans une série passionnée , que chacun des groupes doitjy être en pleine antipathie avec

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ses deux contigus , et en antipathies graduées avec ses sous-contigus , de même qu'une note musicale est essentiellement discordante avec ses deux contiguës : RE discorde avec UT dièse et avec Mi bémol (*). »

Qu'on se figure donc , dans l'état harmonien, tous les travaux de l'industrie , de l'agriculture, des arts et métiers , organisés par groupes et séries , où chacun s'enrôle volontairement , qui alternent par courtes séances , rivalisent , s'en- .prènent et se succèdent.

Les séries sont affectées à autant de genres différents de travaux que la phalange en comporte. Chaque série se divise en groupes affectés aux différentes espèces de chaque branche d'industrie ; les groupes se subdivisent en sousgroupes affectés à leur tour à autant de fonctions qu'il y a de parcelles de travail.

Dans cette organisation , chaque groupe rivalise d'ardeur avec les groupes voisins , et la rivalité est d'autant plus ardente que les travaux se touchent et se ressemblent.

Les groupes , attachés aux variétés d'un

(*) Nouveau monde industriel. — Fausse indushic, par Fourier.

ORCxAMSATlON DO TRAVAIL. 175

même fruit , telles que beurre blanc , beurré gris , beurré doré t rivaliseront plus fortement que les groupes attachés à des fruits totalement différents. Il en sera de même de tous les produits de la phalange ; plus ils se toucheront , et plus il y aura d'émulation entre les groupes.

Les groupes nombreux , de chaque série , facilitent , à un haut degré , la division du travail si favorable à la perfection et à la célérité de l'industrie , en même temps que cette division rend aisé l'apprentissage des travaux et permet d'en embrasser un grand nombre. De la sorte , chaque groupe peut varier son travail de deux heures en deux heures , et prévenir ainsi l'ennui et le dégoût qui naissent de la monotonie et de la continuité des travaux. D'ailleurs chacun, embrassant par choix la division qui lui convient , s'y adonne avec passion , et cette passion est soutenue par l'émulation et les rivalités qui naissent du contraste et de l'engrenage des groupes et séries. Chacun est stimulé à la fois par ses émules de séries et ses rivaux de groupes contigus. Les rivalités, dans la gamme harmonique des groupes et séries , y forment l'effet des dissonances dans la gamme natu-

relie : loin de nuire à l'accord , elles produisent tout le charme harmonique , en appelant les consonnancesdont elles naissent, avec lesquelles elles se confondent et meurent. Dans l'organisation harmonique des travaux , de même les rivalités naissent , font éclater leurs brillantes dissonances , se confondent et meurent dans l'accord général. Comme chaque individu n'est attaché que momentanément à un groupe et n'en embrasse les intérêts et les travaux que pour, l'heure d'après, aller se confondre dans de nouveaux groupes dépendant de nouvelles séries, et en embrasser également les travaux et les intérêts, l'esprit de corps ne peut devenir exclusif, et les rivalités n'ont pas le temps de devenir hostiles. Chacun appartenant à ving tou trente groupes et séries , dont il prend to .ir ù tour les intérêts , faisant partie même des groupes rivaux , les rivalités ne sont ja mais que le stimulant nécessaire à l'ardeur et à l'enthousiasme ; elles font bientôt place à l'harmonie entre les mêmes individus qui , tout à l'heure , luttaient dans des groupes divergents. Les rivalités sont permanentes entre les groupes et les séries, et seulement momentanées entre

les individus qui embrassent tour à tour les intérêts et le parti de cinquante groupes différents. Les individus en harmonie jouent le rôle des notes dans la gamme musicale, qui se prêtent à toutes les modulations , n'ont de ton que par l'accord , et engendrent l'harmonie par leur passage successif dans tous les tons , tous les modes et leur mille combinaisons d'accords divers. Chaque individu a un double intérêt aux travaux de la phalange ; d'abord , parce qu'il y participe lui-même dans un grand nombre de groupes et séries , et qu'il est rétribué selon son travail et son talent ; ensuite , parce que la rétribution de chacun , selon son travail , son talent et son capital , se prélève sur la masse totale des bénéfices résultant de la totalité des produits de la phalange.

C'est ce qui facilite , au bout de l'année , la répartition des bénéfices et ôte tout prétexte au murmure. Fourier base les proportions de répartition comme il suit :

Cinq douzièmes au travail ;

Quatre douzièmes au capital ;

Trois douzièmes au talent ; voulant ainsi que le travail fût la faculté indus-

178 crnpiTRfc x.

trielle la plus rétribuée, étant la plus nécessaire, le capital plus que le talent en qualité de plus utile , et en6n le talent moins que les précédents , en qualité d'agréable. Il est aisé d'établir la proportion du travail au talent , les travailleurs étant classés , dans chaque groupe , d'après leur capacité. Il y a également distinction parmi les groupes et les séries. On les classe d'après leur degré de nécessité, & utilité et d'agrément : seulement Y utilité peut être contre-balancée par le degré d'attrait qu'offrent les travaux. Par exemple , les groupes affectés à la série des vergers sont moins rétribués que les groupes affectés à la cultuie des céréales , bien que la culture des fruits soit également productive ; mais , en harmonie , la culture des vergers est extrêmement attrayante ; il n'est pas nécessaire de renforcer cette série par l'appât des récompenses.

Au contraire , il est nécessaire de rétribuer largement la série des céréales qui offrira un peu plus de fatigue. Il en est de même de l'extraction des métaux , l'entretien des routes , les soins de propreté intérieure , le nettoyage des égouts ; toutes ces fonctions, bien qu'infiniment

ORGANISATION Dl TRAVAIL. 179

moins pénibles et grossières que dans l'état actuel , et pouvant être alternées de deux heures eu deux heures par d'autres fonctions plus attrayantes , doivent être fortement rétribuées pour contie-balanccr l'attraction naturelle dont elles font défaut.

Toutefois un mobile plus puissant y poussera les travailleurs : ce mobile sera le dévouement, passion innée chez toutes les natures généreuses. Même dans notre société égoïste, nous avons constamment sous les yeux des exemples de dévouement et d'abnégation : on peut même dire que les moyens manquent plutôt que la faculté, la volonté du dévouement. Chez les femmes , presque toutes les erreurs , comme mères , comme amantes , comme épouses , proviennent d'un dévouemeut aveugle qui ne sait où se prendre et se trompe d'objet. Chez les hommes, presque toutes les erreurs politiques proviennent d'un besoin de dévouement à la patrie. Les anciens avaient une patrie , une patrie factice, hors des lois de l'humanité ; mais enfin ils avaient une idole à laquelle ils sacrifiaient goutte à goutte toute leur existence. Les modernes n'ont point de patrie. L'àme se meurt, consumée

par cette passion qui n'a pas d'aliment. Toutes les révolutions ont pour but moral , inconnu même à ceux qui les font , de se créer une patrie, de créer un intérêt général , une chose publique à laquelle chacun se rattache. L'égoisme n'est point le sort de l'humanité, il ronge, il tue. Famille et patrie, voilà les deux sentiments les plus chers à l'homme, dont il a besoin pour en faire le but de sa vie , pour les confondre dans un seul amour , un seul dévouement. L'etat sociétaire réunit pour l'homme patrie et famille , et lui donne un but distinct de dévouement dans la prospérité de la phalange, dont les intérêts sont les siens propres , et qui l'attache à la grande chaîne humaine par la famille et la patrie.

Dans une organisation semblable , le dévouement sera chose aisée , puisque tous les intérêts se confondent, et que jamais l'intérêt propre n'est distinct de l'intérêt d'autrui. Toutefois , une corporation sera formée expressément, corporation sublime, qui, toujours dévouée au bien commun, accomplira toutes les tâches pénibles et périlleuses ; là où l'attraction et l'appât des récompenses ne suffiront point se

ORGANISATION Dl TRAVAIL. 181

portera la corporation des dévoués ; et ce sera même gratuitement qu'elle accomplira ce genre de travaux , ou du moins elle n'acceptera dans ia répartition générale des bénéfices que le moindre lot ; encore le refuserait-elle si une loi expresse n'ordonnait à tous les groupes et toutes les séries d'accepter une part de dividende. La corporation des dévoués jouit encore de la faveur de disposer d'un huitième de la fortune de chacun, en faveur de l'unité, du bien commun de la phalange. Cette corporation sera composée essentiellement de jeunes gens des deux sexes de l'âge de neuf à quinze ans ; car c'est à cet âge que le besoin de dévouement est le plus intense , et que l'aine est la plus ardente pour le bien. Les emplois bas et dégoûtants de la civilisation seront ainsi rehaussés , en harmonie , par le patriotisme et la charité. La corporation des dévoués sera de fait le palladium de l'harmonie; elle seule maintiendra la liberté et l'égalité de droits, qui cesseraient d'exister aussitôt qu'une classe deviendrait inférieure par la bassesse de ses travaux, ou bien qu'on devrait forcer des individus h. les exercer. La corporation des dévoues, loin d'être abaissée par le choix

volontaire des travaux répugnants , est la plus honorée , la plus entourée d'hommages et de respect. Si des difficultés s'élèvent à la répartition générale des bénéfices, c'est encore la corporation des dévoués qui calme les mécontents en leur offrant, en compensation des injustices dont ils se plaignent , une part de leurs propres lots ; car si les dévoués sont les moins rétribués pour leurs fonctions pénibles et grossirèes , ils ont néanmoins la même part que les autres groupes et séries pour leur coopération aux travaux attrayants. )

D'ailleurs, comment pourrait-il y avoir plainte ou réclamation? Si chacun appartenait à un seul groupe , à une seule sérfe, il serait porté à en embrasser exclusivement les intérêts , et de cet esprit exclusif naîtrait assurément la discorde ; mais j comme chacun appartient à une trentaine de groupes ou séries, et qu'elles sont toutes solidaires les unes des autres , chaque individu embrasse nécessairement les intérêts de la phalange , et si un groupe , une série se croient lésés , les individus qui la composent se consolent aisément . puisque la lésion faite à une série doit nécessairement profitter aux autres

séries, où les mêmes individus ont également part aux bénéfices. L'association intégrale des industries confond tellement les intérêts de chacun dans les intérêts de tous , qu'aucun ne peut être lésé, et que tous participent aux pertes et aux bénéfices généraux.

Les travaux domestiques s'exécutent , comme tous les travaux , par groupes et séries. Les travailleurs , hommes , femmes , enfants , s'y portent spontanément, par attraction. Tous les soins d'intérieur ont de l'attrait par eux-mêmes. La majorité des femmes est portée aux soins du ménage , même à ceux qui paraissent réservés à la classe domestique et ouvrière : déjà aujourd'hui , les plus riches , par goût ou par oisiveté , partagent les travaux de conserve, préparation culinaire , blanchissage , lingerie , couture , broderie , modes. Ce qui fatigue et ennuie les femmes dans ces soins , ce sont la monotonie et la continuité des mêmes occupations , accompagnées de la gêne , des tracasseries et des désordres des ménages particuliers. Dans l'association intégrale des ménages , elles trouveront , au contraire , un puissant attrait à s'occuper de ces travaux divers , ainsi que des

soins physiques et moraux de l'enfance , lorsqu'elles pourront le faire en groupes passionnés, par courtes séances , et s'en distraire , selon leurs diverses aptitudes, en s'adonnant à diverses branches d'industrie , de sciences et de beaux-arts. Les femmes , en harmonie , ne sont exclues d'aucun travail , leurs aptitudes et leurs forces seules sont consultées : d'où il suit qu'elles rentreront en possession d'une foule de travaux dont les hommes aujourd'hui se sont empares par l'extrême concurrence de toutes les professions , et que ces derniers pourront s'adonner essentiellement dans le nouvel ordre sociétaire aux rudes travaux d'agriculture , de reboisement , d'irrigation générale , d'encaissement des rivières , de routes , canaux , chemins de fer, en un mot , d'amélioration et d'embellissement du globe , travaux qui s'exécuteront comme par enchantement , a l'aide d'armées industrielles de millions d'hommes qui se répandront par le monde entier pour le rendre habitable et cultivé.

Il est inutile de dire que , dans les soins domestiques , les hommes comme les femmes choisiront les spécialités pour lesquelles ils auront

ORGANISATION Dï' TRAVAIL. 185

goût et aptitude , telles , par exemple , que la conserve et la bonification des vins , qui forment un art compliqué et difficile, pour lequel les hommes ont plus de penchant que les femmes.

Jusqu'aujourd'hui, dans aucun état de société, on ne s'est occupé de rendre l'industrie attrayante. Les travaux d'agriculture accablent les pauvres laboureurs travaillant aux champs de; journées entières par la pluie ou le soleil , sans abri ni refuge. Les ateliers de manufactures sont généralement d'une malpropreté révoltante. En Angleterre , pays-modèle pour l'industrie , on y voit de malheureux ouvriers travaillant quinze heures par jour pour un modique salaire , dans un air corrompu et fétide , et des enfants forcés à coups de fouet à un travail de dix-neuf heures par jour. Ici ce n'est plus une question d'économie sociale , l'humanité se révolte.

En harmonie , où tous les intérêts sont solidaires , où la loi d'attraction gouverne , on s'efforce de redoubler l'attrait pour tous les travaux industriels , domestiques et agricoles , par la propreté , la salubrité et l'élégance des

ateliers, des cuisines, caves, greniers, granges, étables , écuries. L'industrie a même pour objet spécial d'améliorer , assainir les ateliers , et faciliter les travaux par les machines et les outils les plus propres à faire épargne de temps et de peines aux travailleurs. Dans l'association intégrale des travaux , chaque utile invention n'est plus , comme aujourd'hui , un fléau pour une masse d'ouvriers qu'elle jet'e sans pain sur le pavé , elle profite à tous sans qu'il y ait perte pour aucun. Si une machine vient à rendre des bras inutiles , c'est double profit pour la phalange , car ces bras vacants vont de suite renforcer d'autres industries.

Dans l'état sociétaire , par la seule organisation des travaux en groupes et séries , et leur variété qui les rend doublement attrayants , il n'y a donc plus , ni de droit ni de fait, de classes séparées ; il y a inégalité de fortunes, de même qu'inégalité de talents , de facultés , de forces , d'énergie ; mais la misère est effacée , la pauvreté ne pèse plus sur personne , puisqu'elle n'est que relative , et que chacun peut agrandir sa fortune par son travail. Riches et pauvres sont confondus par la parité des penchants et

des aptitudes dans les mêmes travaux. De cet état de choses naissent la véritable égalité et la liberté la plus entière , puisque chacun vit comme il veut et suit librement son penchant ; les riches mêmes , s'ils se confondent avec les pauvres et deviennent leurs égaux , ce n'est que par leur volonté , parce qu'ils y trouvent avantage et intérêt. Aujourd'hui la même chose existe de fait ; les riches , les maîtres sont forcés d'entrer en contact avec les salariés , les domestiques. Mais, comme ce contact est forcé , qu'il y a de fait guerre et haine entre la classe qui paye et la classe salariée , les riches ne retirent que dégoûts et tracasseries de tout eontact , de tout rapprochement avec les ouvriers , les domestiques. Dans l'état actuel , il y a triple séparation entre les classes ; l'inégalité de fortune et de naissance , l'éducation , et les préjugés qui rendent certaines professions basses. Les gens qui ont l'esprit cultivé , les manières polies , même en mettant à part tous préjugés de naissance et de fortune , ne peuvent pas réellement faire leur société d'ouvriers incultes et grossiers , et moins encore de domestiques, généralement corrompus par l'état même

ISS CHAPITRE \

de la domesticité. Dans la phalange , tous les enfants recevant une éducation exactement semblable , c'est-à-dire l'éducation la plus favorable à l'essor des facultés, Cit^s aptitudes, des vocations, auront l'esprit cultivé et les manières polies. Dès la première génération phalanstérienne , toute inégalité d'éducation aura disparu , en même temps que toutes les professions seront également ennoblies. Quant à l'inégalité de fortune , elle ne comptera plus dans l'opinion du moment que chacun aura le nécessaire et jouira de l'aisance. Dans ce nouveau mécanisme social , les riches seront charmés de pouvoir se livrer à leurs diverses aptitudes qui les portent à la culture , à l'industrie , aux arts et métiers , et de ne pratiquer de ces travaux divers que la division où ils excellent , en même temps qu'ils seront aidés passionnément par le groupe entier affecté à cette branche de travaux. Aucun n'est salarié individuellement ; tous , riches et pauvres , reçoivent la rétribution de leurs travaux à la répartition générale des bénéfices par la phalange. Dans ce nouveau mode d'association , non-seulement la question du salaire y insoluble en civilisation , est résolue,

et les ouvriers et les maîtres vivent en harmonie, rétribués équitablement , chacun selon son apport de travail, capital, talent; mais encore la question de domesticité , peut-être aussi difficile et insoluble que celle du salaire , est également résolue.

Dans l'état actuel , les maîtres ne peuvent assez se plaindre des domestiques , les domestiques des maîtres. Les uns et les autres ont raison. Le domestique trouve son état rude, pénible , sa sujétion humiliante ; il donne les plus belles années de sa vie pour un gage modique. Les joies de la famille lui sont défendues ; la plus entière abnégation lui est ordonnée, et cela sans stimulant, sans récompense. Le maître, de son côté , se plaint de la corruption , bassesse , vices honteux , négligence , fainéantise , maladresse de gens qu'il paye, introduits dans son intimité, et auxquels il doit, en partie , confier la surveillance de ses enfants. Le gage modique qu'il accorde est au niveau de ses moyens, il ne pourrait donner davantage. H se tourmente, s'inquiète, est assiégé de tracasseries , se voit quitté par ses gens , ou lui-même les renvoie , et tombe de mal en pis.

Les domestiques sont la plaie des ménages , en même temps qu'ils forment une classe totalement sacrifiée. Elle se venge , en quoique sorte, de sa misère par une effroyable corruption de mœurs. Nouvelle alarme pour les mères de famille , source de désordres secrets , de scandales et de crimes. Et quel peut être, en civilisation , le remède à cet état de choses qui va toujours s'aggravant ? Où la société trouvera-toile le moyen de donner l'éducation morale à la classe domestique, où les familles trouveront-elles le moven d'augmenter son salaire et d'assurer son avenir? Comment la domesticité pourra-telle s'allier avec le mariage , seul préservatif des mauvaises mœurs, des liaisons clandestines? Ces difficultés restent insolubles. Aux Etats-Unis du nord, l'aisance générale permet que la classe domestique jouisse de quelque éducation, et ne soit pas précisément dépendante de son état. Q n'arrive- t-il ? Elle fait son service de mauvaise grâce ; les domestiques traitent fort mal les maîtres et les quittent au moindre caprice. Ce sont les maîtres, en quelque sorte, qui doivent se servir eux-mêmes, en payant fort cher pour être servis. Il n'en peut être autrement. La do-

mcslicité est un reste d'esclavage, une condition basse et honteuse. Il n'y a que la nécessité absolue qui y plie la classe pauvre : cette nécessité même la corrompt. Donnez-lui quelque éducation , quelque aisance , relevez-la à ses propres yeux ; aussitôt elle se refuse au rôle d'abnégation et de bassesse , et ce sont les maîtres qui sont réduits à se servir eux-mêmes : tel est le cercle vicieux de la civilisation.

En harmonie, les travaux de la domesticité sont ennoblis par cela seul que nul n'est attaché à l'individu , que tous sont attachés à la phalange. La domesticité en ce sens n'est plus qu'un échange réciproque de services. Les soins divers de l'intérieur attirent par euxmêmes , et cette attraction est encore renforcée par le zèle et le dévouement à la phalange. On goûte même une certaine joie , dans le service général de la phalange , à servir et soigner plus particulièrement ceux qu'on aime. On s'engage ainsi dans les groupes et séries de cuisine, blanchissage, nettoyage, éclairage, par aptitude et vocation, par zèle pour le bien commun , par attachement pour les individus.

Les groupes et séries sont tellement engrenés

que presque tous les membres de la phalange participent de quelque manière aux travaux de domesticité ; et , si quelque partie se trouve négligée , on voit s'y porter avec ardeur la corporation des dévoues. Il y a donc échange , réciprocité de services. Les soins domestiques deviennent , dans cet ordre de choses , des liens puissants d'affection , d'estime et de reconnaissance. Chacun est servi avec zèle , ardeur, dévouement ; il n a pas besoin de commander., ses désirs sont prévenus , ceux qui le servent sont des amis aptes et zélés qu'il sert dans une autre occasion avec pareil zèle et aptitude. C'est la réalisation du vœu évaugélique que la société ne forme qu'une famille , que tous les hommes soient frères.

Education.

L'éducation est la plus belle partie du système de Fouiier; elle en forme la base en même temps qu'elle en découle naturellement. L'éducation, entourée d'obstacles dans la civilisation, en harmonie est chose si simple et si aisée, que Ton peut dire que les enfants s'y élèvent seuls par la force des choses, et que leur éducation remplit toutes les conditions d'accord, d'harmonie et du plus haut développement moral, physique, intellectuel.

En civilisation, l'éducation n'est qu'un mot,

pour tous ceux qui veulent s'en former un système, elle offre d'insolubles difficultés ; témoin J.-J. Rousseau, qui n'a prouvé qu'une chose dans son Emile, c'est l'impossibilité absolue de l'éducation dans l'état actuel.

L'éducation unitaire est irréalisable en civilisation, car elle ne peut coïncider avec les privilèges de fortune et de naissance. L'éducation unitaire doit être uniforme pour tous les enfants et avoir pour objet de développer toutes les facultés, de donner l'essor à toutes les vocations : cette éducation est impossible en civilisation, où il y a égalité de droit comme de fait, et où la classe pauvre doit nécessairement grossir la classe ouvrière. La carrière du pauvre est forcée, obligatoire ; il doit être manœuvre, soldat, ouvrier, paysan ; son éducation ne peut être que négative ; tout développement d'intelligence, en le rendant moins propre à des travaux répugnants et routiniers est pour lui un malheur. S'il est des hommes du peuple qui se sont élevés par leurs talents, leur génie, ce ne sont là que de rares exceptions, et tous pourront dire les obstacles qu'ils ont eus à surmonter, les tortures qu'ils ont eues à subir. La masse doit végé-

ter dans la misère et l'abrutissement ; le mécanisme même de la société l'exige ; l'éducation ne peut être en désaccord avec les lois de l'existence sociale. Quelle imprudence donc aux hommes généreux qui, par la fondation d'écoles, la publication d'ouvrages populaires, en un mot la propagation des lumières, éclairent la classe la plus pauvre et la plus nombreuse sur son malheureux sort, sans lui donner les moyens de l'améliorer ! Déjà on en ressent les effets dangereux ; c'est partout une effervescence populaire , un malaise , une inquiétude , une agitation qui effraient à juste titre ceux qui possèdent; la civilisation n'offre point d'issue à la clameur chaque jour plus menaçante du pauvre, car elle ne peut ni anéantir la misère, ni donner l'égalité de droit que réclame instinctivement la multitude. Le système de Fourier seul a cette puissance : seul, il fait un bienfait de la propagation des lumières et rend possible l'égalité de droit ou éducation unitaire.

L' 'éducation commune, en la restreignant même à la classe aisée, n'est encore qu'un mot. On aura beau réunir des enfants dans un même collège, leur donner des leçons en commun, il y

196 CHAPITRE xr.

aura, si l'on veut, instruction commune ou simultanée, mais il n'y aura pas éducation. L'éducation n'est pas le résultat de mots, mais le résultat de la société même, de ses mœurs, de ses lois, de ses institutions ; si la société est harmonisée dans toutes ses parties, l'éducation découlera naturellement de ses lois harmoniques ; mais si, au contraire, elle n'orne, comme dans l'état actuel, qu'incohérence et déchirement dans les idées et dans les faits, l'éducation se réduira à des préceptes puérils, à des lois arbitraires; l'éducation ne sera point sociale , elle sera collégiale; elle dépendra du caprice, de la fantaisie des maîtres; l'éducation sera incohérente et contradictoire, comme la société ; elle sera un mensonge perpétuel, ou bien purement négative ; elle sera un mensonge si elle impose des croyances, tandis que toutes sont ébranlées, que toutes ont des contradicteurs ; en restant négative et s'abandonnant, en quelque sorte, au hasard des circontances et à l'impulsion de la nature, elle reste dans le vrai; mais elle est nulle, elle n'existe que de nom.

Déjà les soins physiques de l'enfance , la partie matérielle de l'éducation est hérissée

d'obstacles, Les premiers soins , dit-on , relèvent de la mère, c'est à elle à soigner les premières années de l'enfant. Il est vrai que les premiers soins relèvent de la mère , que l'amour maternel est conservateur du monde, et que Dieu a attaché à ces soins la plus puissante attraction. Toutefois une mère ne peut entièrement y suffire ; elle doit se faire aider, si sa fortune le lui permet, de personnes salariées, de domestiques. Or, nous l'avons dit, la classe domestique , surtout dans les grandes villes, est tellement corrompue, tellement viciée, que, généralement, elle est le fléau des ménages ; elle pèche ou par négligence, ou par improbité, ou par mauvaises mœurs. Et cependant c'est à ce genre de personnes qu'une mère confie, en partie, les soins de la dépense journalière , les soins mille fois plus délicats de son enfant. En vain voudrait-elle ne pas lui dérober un de ses moments , encore faut-il qu'elle se repose, qu'elle se partage entre d'autres soins, d'autres devoirs. Si elle tombe malade, ne doit-elle pas se faire remplacer entièrement? Une mère qui voudrait vivre pour son enfant, ne pas le quitter un instant, lui

suffire en tout, le peut-elle? N'y a-t-il pas un nombre de circonstances où elle doit appeler des étrangers à son aide ? Tantôt une nourrice mercenaire, tantôt des bonnes mercenaires, puis chirurgiens , médecins , toutes personnes qui ne portent pas à son enfant l'amour passionné qu'elle lui porte, qui ne l'assistent que par intérêt pécuniaire, en calculant leurs soins sur l'argent dont elle peut les payer , dont la société ne lui offre point de garanties certaines, et qui mettent incessamment en péril , par ignorance ou par insouciance, ce qu'elle a de plus précieux, de plus cher au monde.

Plus l'enfant avance en âge, et plus la mère aperçoit les difficultés de l'éducation , plus elle sent combien elle est peu capable d'y suffire. L'enfant a besoin de mouvement , de variété, de compagnons à ses jeux ; plus tard, il lui faut des camarades d'étude, des maîtres, des instituteurs ; les difficultés de l'éducation vont toujours croissant en même temps que les dépenses : c'est une série d'inquiétudes , d'ennuis, de chagrins, d'expériences tristes et funestes, de dégoûts de tout genre que Dieu n'a point attachés à la paternité et à la mater-

nité, et qui naissent uniquement de l'incohérence générale de la civilisation.

Si déjà les familles qui possèdent le loisir et la fortune éprouvent tant de peines et de soucis à élever leurs enfants, que sera-ce donc des parents pauvres auxquels manquent l'argent et le temps, qui ne peuvent donner à leurs enfants ni les soins, ni l'éducation nécessaires, qui ne peuvent leur assurer, pour plus tard, ni dot, ni carrière, et pensent avec désespoir ù leur présent et à leur avenir ? Que sera-ce, en descendant un degré plus bas, de la malheureuse classe ouvrière, soit de la ville, soit de la campagne, qui ne peut même accorder à ses enfants les soins et la nourriture indispensables , et doit abandonner , des journées entières , de pauvres petits au berceau, pour aller , mari et femme, vaquer à leurs occupations, sans être sûrs de rapporter, chaque soir, le pain quotidien. Aussi , dans les ménages gênés, les enfants, loin d'être un lien entre les parents, sont, le plus souvent, un sujet de discorde ; le père, moins patient, moins tendre, se plaint de leurs criailleries, de leurs dégâts; il fuit le logis pour trouver ailleurs la tranquil-

lité ; il s'afflige de leur nombre, il accuse la Providence, il s'en prend à sa femme, qui met au monde des enfants que lui, pauvre homme, ne peut nourrir par son travail. La femme récrimine, se plaint d'en avoir tout le soin, tout le tracas, d'être esclave du matin au soir et de veiller encore les nuits , sans avoir de repos ni de récréation , ni même la tendresse de son époux pour dédommagement. Les caractères s'aigrissent ; la femme devient acariâtre , tracassière, difficile à vivre ; le mari va au cabaret pour s'étourdir et dépense jusqu'à son dernier sou : les pauvres petits , victimes de la discorde des parents, meurent par milliers, faute de soins et de bonne nourriture, ou ne vivent que pour passer à leur tour par toutes les privations et toutes les douleurs de la misère.

Et si le chef de la famille, celui qui travaille et gagne le pain quotidien, vient à mourir avant que les enfants soient élevés , que peut devenir une pauvre mère avec trois ou quatre petits en bas âge , sans [moyens de subsistance?

Et si le père et la mère meurent, que deviennent les pauvres orphelins ?

La société, nonobstant son système d'anarchie, d'incohérence, de laisser aller, n'a pu entièrement fermer les yeux sur tant de maux , elle a dû employer des palliatifs : elle a fondé quelques écoles , quelques asiles pour l'enfance, des établissements pour les orphelins , pour les enfants trouvés. Mais que sont ces moyens palliatifs , ces mesures partielles, comparativement à tant de maux , tant de misère ? Le devoir de la société est de donner à tous les enfants du pauvre, sans exception , les soins physiques et moraux , l'apprentissage d'un métier et les instruments de travail. Encore n'accompliraitelle que la moitié de sa tâche , car elle ne donnerait point l'essor aux facultés, aux diverses aptitudes. Les classes aisées ont cherché spontanément des palliatifs à toutes les ^ènes et entraves de l'éducation de famille. A commencer de la naissance de l'enfant , la mère souvent se voit forcée à prendre une nourrice chez elle ou bien à envoyer son enfant au dehors : mesure qui , presque toujours , coûte la vie à l'enfant du riche , s'il est envoyé en nourrice ; à l'enfant de la nourrice, si c'est elle qui l'abandonne pour entrer en service. Plus tard, on

envoie les enfants à l'école , on les place clans des collèges ; on cherche de la sorte à obvier à l'isolement du ménage , qui rend les maîtres trop coûteux et ne permet aux enfants ni les jeux , ni l'émulation nécessaires à leur développement physique et intellectuel. Toutefois , les écoles et les collèges sont un triste moyen d'éducation. Fondés généralement dans un but pécuniaire , ils n'offrent point de garantie ni de la moralité des instituteurs , ni de leur capacité. D'ailleurs, si, comme nous l'avons prouvé, il n'y a pas d'éducation possible dans les collèges, l'instruction , à vrai dire , n'offre guère plus de réalité : elle devrait avoir pour but le développement des facultés naturelles , l'essor des aptitudes ; pour cela , elle devrait mettre sous les yeux de l'élève toutes les branches de l'industrie , des arts , des métiers , des sciences , afin qu'il pût distinguer lui-même sa vocation et s'exercer spontané»ient. L'enseignement doit commencer par les yeux ; c'est par les yeux qu'on donne idée des choses et le désir de pousser plus avant l'instruction. L'enseignement , c'est la pratique; la théorie ne peut que le compléter. Comment une école, comment un

collège pourraient-ils réunir sous les yeux des élèves les diverses branches de l'industrie, des métiers , des arts, et y joindre les sciences qui expliquent et généralisent les principes? Il y a loin de ce système à l'instruction des écoles et des universités où lorsque , pendant huit ans , on a expliqué à de malheureux jeunes gens des auteurs grecs et latins , qui ne parlent même pas des arts , des sciences, des métiers et de l'industrie , quand on les leur a expliqués , seulement pour leur enseigner des mots , la forme d'une langue , on appelle cela de l'instruction , on prétend les avoir mis en état de se créer une carrière , d'aplanir les difficultés immenses de la vie matérielle.

En résumé , l'éducation unitaire est impossible en civilisation , puisqu'elle ne peut être basée que sur l'égalité positive des droits. L'éducation sociale ne peut être que mensongère ou négative , puisqu'elle suppose l'uniformité des croyances religieuses, politiques et morales, et que la société n'offre , au contraire , que doute et anarchie dans les opinions comme dans les faits. L'éducation privée et publique , telle qu'elle existe , très-onéreuse pour les parents ,

très-périlleuse pour les enfants , présente la même incohérence dans les méthodes et dans les systèmes. Les parents vont de l'un à l'autre professeur sans trouver nulle part de garantie; ils payent chèrement l'expérience, ont rarement lieu d'être satisfaits , et vivent dans une inquiétude perpétuelle des accidents attachés à l'enfance , des dépenses que nécessite l'instruction , des difficultés d'une carrière ; tous sentent instinctivement que Dieu n'a pu vouloir que les enfants fussent ainsi une charge à chaque famille , et que le bonheur de les avoir fût de la sorte troublé et empoisonné.

Le pauvre ouvrier ne calcule guère tous ces embarras ; insouciant de l'avenir, car le présent ne peut guère empirer, il se marie jeune, a bientôt une nombreuse famille, et passe sa vie dans des angoisses perpétuelles, augmentant la misère publique de sa propre misère. La classe aisée, au contraire, hésite à se charger d'un fardeau aussi pesant, de liens aussi onéreux. Surtout dans les grandes villes, les hommes se marient peu : la vie de garçon est joyeuse et peu coûteuse. Le mariage et la vie de famille, avec ses charges et ses inquiétudes journalières, les

effrayent justement. Et cependant quelle source de désordres et de corruption que cet éloigneînent du mariage dans une société basée sur le mariage, et qui n'a pas pourvu au sort des malheureuses filles séduites et des pauvres enfants qui naissent des unions illicites!

Le plus grand nombre périt ; mais il en reste : soit que les malheureuses mères les élèvent ouvertement , au grand scandale du prochain , soit que l'hôpital s'en charge pour les rejeter bientôt à la charité publique , Dieu sait quelle sorte d'éducation reçoivent ces pauvres petits ; et quand enfin vient l'âge où ils se trouvent sans famille, sans moyens de subsistance, ne connaissant de la société que son injustice et son oppression , peut-on s'étonner si ces malheureux en sont ennemis naturellement? N'y tenant par aucun lien, par aucun bienfait, lorsqu'ils se dépravent par de funestes exemples et par le besoin de vivre , la faute n'en est-elle pas tout entière à la société? Quel doute que d'une corruption naît une corruption ; que d'un premier désordre naissent une foule de désordres? C'est ainsi qu'en remontant à la source des mauvaises mœurs, on la trouve dans l'organisation vicieuse

de la société qui entrave le mariage par la misère et les difficultés de l'éducation. Quelle issue , quel remède à ces maux ? la rigueur des lois déployée contre les mauvaises mœurs , et qui n'atteint que les victimes? ou bien la réforme de l'éducation ? cercle vicieux , puisque lois , mœurs , éducation se tiennent intimement et ne font qu'aggraver le mal par une constante action et réaction. Aucune institution ne peut se changer partiellement ; c'est le milieu social qu'il faut changer, c'est la société tout entière qu'il faut à la fois transformer. Que l'association intégrale des ménages et des industries succède au morcellement actuel ; que le travail, par groupes et par courtes séances , succède au travail isolé et monotone, et l'éducation unitaire ressortira spontanément de cet ordre de choses, en s'appuyant sur des bases solides de science et de moralité. Les enfants, sans plus donner ni inquiétudes , ni tracasseries aux parents , feront le charme constant de leurs jours, le doux espoir de leur vieillesse.

Qu'on se ligure la phalange organisée en grande famille ? formant un seul ménage , associée intégralement d'intérêts et disposée en

groupes et séries pour tous les travaux d'agriculture , d'industrie et des beaux-arts. Dans les ateliers , les jardins, les cours, les écuries, les étables . les champs , ce sont , du matin au soir, des groupes d'hommes, femmes, vieillards, enfants , travaillant passionnément d'après leurs aptitudes , leurs inclinations , leurs forces , et variant de deux heures en deux heures leurs travaux avant que l'ardeur n'ait pu s'éteindre. Ils sont relayés par de nouveaux groupes également pleins d'enthousiasme , de sorte qu'en même temps que les travailleurs varient, se relayent, les travaux ne chôment point. C'est le spectacle que les enfants ont constamment sous les yeux ; c'est ainsi que leurs vocations et leurs divers aptitudes ont occasion de se développer ; c'est ainsi que renseignement est d'abord tout de pratique, d'imitation, d'exemple.

Toutefois , avant que l'enfant n'en soit à cet apprentissage , il y a ses premières années dont le soin est si difficile , si pénible dans le morcellement des ménages. Une mère ne suffit pas à chaque enfant, il faut encore qu'elle soit assistée d'une bonne, et qu'elle passe les nuits comme les jours : dans la phalange, un grand

séristère , divisé en trois salles , est consacré aux enfants en nourrissage et en sevrage. Ces salles, parfaitement aérées en été , en hiver sont chauffées au degré convenable pour tenir l'enfant en chemise ou en vêtement léger ; on évite ainsi , autant que possible , tout embarras de langes et de fourrures. Les berceaux sont mus par mécanique : on peut agiter en vibration vingt berceaux à la fois. Un seul enfant fera ce service , qui occuperait chez nous vingt femmes de trente ans. Pour varier les positions de l'enfant , on ne se contente pas du berceau . on se sert encore de nattes élastiques : elle sont placées à hauteur d'appui ; leurs supports forment des cavités où chaque enfant peut se caser sans gêner ses voisins. Des filets de cordon et de soie , placés de distance en distance , arrêtent l'enfant sans le priver de se mouvoir, de voir autour de lui et d'approcher l'enfant voisin , séparé par un filet. D'autres appareils ou jeux sont disposés pour qu'ils puissent tous se distraire , s'amuser , jouer, et en même temps étendre , développer, exercer leurs membres , essayer leurs forces.

Chacune des salles est desservie, jour et nuit , par plusieurs groupes de bonnes de tout

âge, depuis la tendre adolescence jusqu'à la vieillesse, car le soin des enfants plaît aux femmes à toutes les époques de la vie. La plupart des jeunes fdles , femmes et matrones de la phalange s'enrôlent volontairement dans les groupes de bonnes ; les enfants , partagés , dans les trois salles, selon leur humeur plus ou moins douce , ou criarde, lutine et diabolique, exigent des bonnes de divers caractères. Les bonnes choisissent les groupes où elles se sentent de l'aptitude. Les plus douces s'enrôlent dans le groupe des diablotins ; les moins patientes s'enrôlent dans le groupe des petits anges. Chaque groupe se subdivise en sous-groupes ; c'est un nouveaux choix pour les bonnes : telle division est affectée à donner la nourriture; telle autre aux soins de propreté; telle autre à la surveillance pendant le sommeil, pendant les jeux ; telle autre à calmer les cris. Les nourrices forment des groupes distincts; ce sont les mères qui viennent à des heures réglées alimenter chacune son nourrisson. Si Tune manque de lait, une autre mère, qui en est abondamment fournie, se charge d'une double nourriture; c'est un devoir qu'elle remplit envers la pha-

lange chargée du soin de tous les enfants ; c'est une marque d'affection qu'elle donne à la mère; c'est un doux lien formé entre ces deux femmes. Si une mère tombe malade , toute la série des nourrices s'offre à la remplacer momentanément.

Chaque mère qui veut prolonger les soins donnés à son propre enfant s'enrôle dans la série des bonnes et choisit les groupes qui lui conviennent ; elle donne à son nourrisson des soins particuliers , selon son bon plaisir. L'enfant appartient à la mère avant d'appartenir à la phalange. Elle ne cède ses droits que parce qu'elle voit de ses yeux qu'elle ne peut lui donner, à beaucoup près par elle-même , des soins aussi constants , aussi assidus qu'il en trouve dans le séristère , où des groupes de bonnes , passionnées pour les enfants, se relayent jour et nuit sans discontinuité. La mère qui , moins apte à ce genre de soins , ne veut s'enrôler dans aucun groupe du séristère d'enfants , est libre de vaquer aux autres travaux de son choix ; elle peut se contenter de voir et embrasser son enfant , et rester témoin des soins dont il est comblé : elle peut aussi ne point participer à son

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entretien. La phalange assuré à tous ses membres, depuis le jour de la naissance , le minimum.

On comprend, dans cette seule partie de l'éducation, quelle économie de temps et d'argent, quelle épargne de peines, de soucis et d'ennuis pour les mères, et combien les enfants sont mieux soignés, plus contents et plus heureux que dans l'état morcelé. Il est inutile de dire que des groupes de médecins et de chirurgiens attachésau séristèrc d'enfants ainsi qu'à la phalange entière, offrent des garanties certaines de leur science et de leur zèle. Dans la phalange, au contraire, de la civilisation, les médecins sont d'autant moins rétribués qu'ils ont plus de malades et d'autant plus qu'ils en ont moins. C'est la partie hygiénique ou l'art de prévenir les maladies qui est essentiellement de leur domaine, et leur attire le plus d'honneurs et de récompenses.

Aussitôt que les enfants ont quelque lueur d'intelligence,, sont capables de quelque adresse, dès l'âge de trois à quatre ans, de nouveaux groupes, affectés à la surveillance et à la direction de l'enfance, ont le soin de les conduire dans les divers ateliers du phalanstère, et dans les

jardins, vergers, potagers, écuries, établcs , basses-cours, où ils ont constamment sous les yeux les travaux organisés par groupes et séries. Les surveillants se composent essentiellement de vieillards et de matrones, car c'est la vieillesse qui sympathisent le plus avec le jeune âge. On laisse librement les diverses aptitudes et vocations chez ces jeunes enfants, poindre, croître, et se développer ; leur instinct d'imitation est tel qu'il suffit pour les attirer à l'industrie, de leur abandonner des outils miniatures, de jardinage, d'industrie, arts et métiers ; ils en font aussitôt usage ardemment et passionnément. Ils ne cherchent pas à briser et à détruire; mais, stimulés par l'exemple d'enfants un peu plus âgés, qui, déjà travailleurs utiles, jouissent de certains privilèges, comme d'outils plus grands, plus solides, de vêtements de parade, d'une organisation régulière en groupes et séries, les plus petits enfants cherchent à mettre toute l'adresse dont ils sont susceptibles dans leurs travaux en miniature. On profite aussi d'un certain amour propre inné chez les enfants, qui leur fait ambitionner de participer aux travaux des grands, de se rendre utiles, d'avoir de l'ini-

povtance ; on en profile pour utiliser réellement eurs forces dès le plus jeune âge. Dans les jardins, ils arrachent les plantes parasites; à la cuisine, ils tournent de petites broches, écossent les pois, nettoient les légumes, pèlent les fruits, lavent les assiettes, etc. ; on les emploie enfin à tout ce qui n'exige pas une force et une adresse au-dessus de leur âge ; et l'on voit tous ces petits enfants, déjà stimulés par de vives passions, se livrer avec plaisir et ardeur aux travaux qu'on leur permet. Du moment qu'on les utilise, ils travaillent par groupes et par séries. Dans chaque groupe sont établis les divers degrés jde capacité , ce qui est un moyen d'émulation renfermé dans le groupe même, sans compter les rivalités entre les groupes contigus. Un moyen plus puissant encore est le passage successif de l'enfance en diverses phases correspondantes en ordre ascendant aux divers âges'. L'enfant passe successivement, à mesure qu'il acquiert de la vigueur et de l'intelligence, dans diverses tribus qui jouissent toutes de prérogatives et de privilèges conformes à leurs emplois, successivement plus difficiles et plus élevés. De la sorte, chaque enfant a devant lui un groupe plus

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avancé en force et en adresse, où ne peut passer qu'en se perfectionnant et satisfaisant aux examens que le groupe même où il veut être admis lui fait subir. Il passe ainsi par un nombre successif de groupes et séries, marquant les diverses phases de Penfance et de Paclolescence jusqu'à la virilité , jusqu'à ce qu'il compte parmi les hommes. Alors seulement il jouira d'une indépendance complète et sera entièrement libre dans ses travaux. Jusque-là il n'est jamais forcé, jamais contraint, mais il est guidé. Il a le choix des travaux ; mais comme ils sont, pour l'enfance, divisés en plusieurs degrés, il faut, pour passer d'un degré plus bas à un degré plus élevé, qu'il fasse preuve de force, d'adresse et d'aptitude suffisantes.

Un puissant ressort d'éducation adapté à l'état sociétaire est Y opéra , compris dans l'organisation intérieure de tout phalanstère de grande harmonie ; il sert, à tout âge, à1 école d'harmonie matérielle, tant pour les exécutants que poulies spectateurs. On y emploie les enfants dès l'âge de trois à quatre ans dans les chœurs , parades, évolutions, où ils s'exercent aux chants mesurés, aux pas et aux mouvements mesurés,

et à la justesse de l'oreille. Ce divertissement attire passionnément tous les membres de la phalange à tous les âges , et chacun se trouve apte à quelque emploi. C'est un plaisir habituel pour tous et en même temps le plus utile enseignement; car Y harmonie passionnelle, gage de bonheur et de concorde, s'unit intimement à Y harmonie mesurée ou matérielle.

Nous voyons combien de motifs réunis excitent les enfants aux travaux utiles dès le plus bas âge. On sait combien est puissante la faculté d'imitation chez les enfants. Tout ce qu'ils voient faire ils le veulent tenter. On connaît aussi leur activité incessante , leur humeur turbulente et destructive. C'est le désespoir des ménages ; l'enfant veut toucher à tout , et cependant rien n'est à sa portée ; ce sont des gronderies , des criailleries constantes vis-à-vis le pauvre petit qui suit l'impulsion de sa nature , impulsion précieuse en ce que, bien dirigée , elle pousse l'enfant au travail. S'il brise et détruit , c'est qu'on ne lui fournit pas autrement le moyen d'activer ses facultés. Déjà, en civilisation , on en peut faire l'observation ; si une petite fille peut aider sa mère au ménage .

21i) CHAPITRE XI.

si elle peut avoir soin de son petit frère , le garder, le bercer ; si on lui donne le soin du linge à serrer, de fruits à récolter; si on lui permet de se nicher à la cuisine et aider la cuisinière, elle fera de son mieux et sera enchantée d'être utile. De même , si un petit garçon peut arroser, bêcher, ratisser la terre , si on lui permet de manier des outils , si on l'emploie à quelque division de travaux utiles , il y mettra tout le soin , toute l'adresse dont il est susceptible ; il passera des heures à mettre patiemment pierre sur pierre, à tourner une roue, à arranger un tas , par le seul sentiment de l'importance de son travail. Les enfants ont toutes les passions en germe ; il ne faut que savoir en tirer parti pour les rendre capables de tout ce qu'il y a de bon , de grand , d'utile , de généreux. Dans le phalanstère , on s'applique à inspirer aux enfants, dès les premières lueurs d'intelligence, le sentiment de leur utilité et de leur importance. Tous leurs jouets sont des outils , ont un but utile ; tous leurs jeux se métamorphosent en travaux et deviennent fructueux. C'est chez eux une habitude tellement native , qu'ils ne coin prennent pas qu'on puisse

jamais dépenser le temps en pure perte. Travaux et plaisirs ne font qu'un pour les enfants de la phalange ; ils ignorent qu'on puisse les diviser. Les travaux et les outils étant toujours proportionnés à leurs forces et leur adresse , ils ne sentent ni la peine ni la fatigue. Travaillant par groupes et à courtes séances > il ne connaissent ni l'ennui ni le dégoût ; mais , bien au contraire , constamment stimulés par l'exemple , par les regards fixés sur eux , l'attente des examens , le désir d'avancer en grades , de passer dans la série plus avancée où ils voient fonctionner des enfants d'une force immédiatement au-dessus de la leur, ils sont pleins de zèle etd'ardeur. Ils possèdent des mobiles encore plus puissants ; l'affection de tout ce qui les entoure , le désir d'y répondre , de plaire , l'amour, l'enthousiasme , la religion , la puissance de dévouement dont les enfants sont éminemment capables ; Dieu , l'humanité , la patrie , la famille qui les poussent au devoir, c'est-à-dire la coopération à l'ordre et à l'harmonie dans la phalange native et dans le monde entier.

Par la seule imitation et initiation successive,, les enfants font apprentissage de tous les tra-

vaux auxquels ils. sont attirés par penchant et vocation. Toutefois ce n'est là qu'une partie de l'instruction proprement dite. C'est la partie imitative , mécanique , matérielle , celle 'qui développe le plus essentiellement les forces physiques ; c'est par là qu'il faut débuter avec l'enfance. Le corps prend de la vigueur avant l'esprit ; toutefois l'esprit n'a pas été absolument négligé : l'enfant a acquis mille notions , il a deviné en partie la théorie par la pratique ; il a beaucoup vu , beaucoup entendu , beaucoup senti. Son esprit et son jugement n'ont pu être faussés ; ils se sont développés spontanément ; ils se sont exercés sur la vérité et la réalité des choses. Le cœur n'a pu être gâte , car ces jeunes enfants n'ont sous les yeux que des exemples de franchise , de bonté , de concorde , d'harmonie. Tout leur parle de la grandeur de Dieu , de sa justice , de sa bonté. Ils voient Dieu dans ses œuvres , ils le sentent en eux , hors eux : dans l'harmonie des choses créées , dans l'harmonie de la société où ils vivent, dans l'harmonie de leurs propres passions , de tout leur être. Leur vie est un sentiment perpétuel d'amour et de reconnaissance pour Dieu et

leurs semblables. Ils ne savent ce que c'est que des passions haineuses , du doute , de l'incrédulité , du sophisme. Chez l'enfant harmonien , l'amour et la foi se développent spontanément ; il examine , il pense , il réfléchit par lui-même ; il s'abandonne aux sentiments naturels ; il n'est susceptible ni de feinte , ni de réticence , ni de crainte ; il ne connaît que la vérité , il la cherche et la dit comme il la sent. C'est ainsi que le développement de l'âme et de l'esprit ne reste pas en arrière de la force et de la vigueur du corps.

Toutefois , à côté du développement naturel de l'esprit et de l'aptitude à diverses branches d'industrie , il reste à l'enfant à acquérir la science , proprement dite : soit la théorie complète des arts et des diverses branches d'industrie qu'il cultive, soit les notions principales des sciences qui intéressent toute créature pensante, la description du ciel et de la terre , l'histoire des nations, la grammaire et la littérature générale. Des professeurs donnent spontanément des cours pour tous les âges , à tous les degrés d'instruction. Les enfants , les jeunes gens y assistent , selon que leur inclination les y porte.

Datis la phalange , quels seront les professeurs? généralement, tous ceux qui possèdent la science , la théorie ; ils ont naturellement la vocation d'enseigner ce qu'ils savent. C'est un besoin chez ceux qui possèdent des connaissances de les communiquer à autrui. Dans la phalange , les savants ne sont point des hommes de cabinet purement théoriques , ce sont en même temps des industriels, des hommes d'art, de métier , d'action. Dans la phalange , on a trop de facilité à joindre la théorie à la pratique pour que jamais on les sépare. Les savants ne forment point une classe à part ; tous les travailleurs sont plus ou moins praticiens, théoriciens, et la plupart professeurs. Ils s'enrôlent dans les divers groupes d'enseignement ; ils rivalisent de zèle et d'ardeur à qui cultivera mieux le cœur , l'esprit et l'intelligence de la nouvelle génération. Les plus fameux forment chacun , dans leur partie , des sous-professeurs parmi les élèves les plus aptes et les plus intelligents, pour distribuer l'instruction, d'après leurs méthodes, aux divers groupes, moyens et primaires. Chaque branche des sciences est ainsi enseignée en plusieurs groupes échelonnés , d'après

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une méthode à la fois mutuelle et simultanée. Les leçons se donnent, autant que la saison et le climat le permettent, en plein air, en face d'une nature riante et grandiose et des objets mêmes qui servent de matière à l'enseignement. Si c'est d'agriculture, de jardinage, de botanique que le professeur entretient ses élèves , il prend la terre et ses productions pour démonstration à ses discours ; si c'est d'astronomie , un ciel étoile lui sert de texte sublime ; si c'est d'histoire, de littérature, de poésie, il choisit le site le plus pittoresque , l'heure du jour la plus favorable à l'inspiration ; si c'est de peinture , c'est devant les chefs-d'œuvre des grands maîtres, et plus encore delà nature même, qu'il développe les beautés et les magnificences de l'art ; si c'est de musique, il enchante l'oreille par l'harmonie avant d'en développer les principes; enfin, si c'est des arts mécaniques, des métiers, des diverses branches d'industrie, le professeur conduit ses disciples dans les ateliers, donne la démonstration à côté du précepte, fait l'application , dans différentes sortes de travaux, des principes de physique, de chimie, de mathématiques. La cuisine , le grenier, la

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cave, l'étable, l'écurie, la basse-cour, le jardin, le potager, les vergers, les champs servent à la fois de scène et de texte d'enseignement. L'enseignement est, en quelque sorte, perpétuel. Chaque chef de groupe joint des principes théoriques à la pratique. Je ne parle pas ici de l'enseignement élémentaire , la lecture , l'écriture , le calcul ; car cette première instruction est si facile, si remplie de charmes en harmonie, que c'est purement un jeu, un amusement, tant pour les professeurs que pour les élèves. Les jeunes filles de douze à quinze ans se disputent ce professorat avec les graves vieillards. Ces derniers recherchent l'enfance de prédilection ; quant aux jeunes fdles, elles aiment de bonne heure à faire les petites mamans. Les uns et les autres s'enrôlent dans les groupes d'instituteurs élémentaires et rivalisent de zèle et d'ardeur en même temps que d'invention poulies méthodes faciles et attrayantes.

Les vieillards ne sont pas une charge dans la phalange , comme généralement ils le sont dans la civilisation. Aimés, honorés, respectés, ils travaillent et s'utilisent tant que leurs forces le leur permettent , remplissent le sacerdoce de

l'enseignement avec tons les avantages que leur procurent une longue expérience et une grande pratique , et lorsqu'ils arrivent sur leur déclin , se rapprochant de la tendre enfance , ils en deviennent les guides , les protecteurs , les gardiens. Spectacle touchant , harmonie sublime, que le vieillard et l'enfant , se guidant , se portant secours , s'aidant mutuellement , l'un à à vivre , l'autre à mourir !

Les enfants et les adolescents restent parfaitement libres de suivre les cours qui leur conviennent. Ils s'instruisent ou restent ignorants selon leur désir. Mais il en est des études comme des travaux ; la civilisation seule les rend répugnants. L'homme à tout âge est dévoré du désir de s'instruire. Chez tous, hommes, femmes, enfants, c'est une passion : savoir, acquérir des connaissances. Tous même s'instruisent spontanément , recherchent des lumières sur tout ce qui a été , sur tout ce qui est. Cette passion est vive surtout chez l'enfant. Aussitôt que son intelligence est développée, il cherche , il tâtonne, il questionne ; s'il trouve une instruction à sa portée , il la saisit avec ardeur. Combien , à plus forte raison , la passion de l'étude sera excitée

en harmonie où l'enseignement libre , spontané,

tant pour les professeurs que pour les auditeurs, aura communément la pratique pour objet immédiat , et se liera aux travaux journaliers , qui déjà captivent et passionnent les élèves. En harmonie , l'instruction est une des plus fortes passions, et des plus vives jouissances de l'enfant, de l'adolescent et de l'âge mûr, des jeunes filles et des femmes , comme des hommes. Le vieillard même est encore disciple en même temps que professeur. Tant qu'il conserve son intelligence , il a le désir de s'instruire. La phalange forme une vaste école d'enseignement mutuel où tous sont à la fois disciples et professeurs , s'éclairent mutuellement sur toutes les branches des sciences, et poussent toujours plus loin de concert leurs investigations , de telle sorte que l'intelligence humaine, dégagée de tous les soucis et soins mesquins de l'existence matérielle, grandit dans d'immenses proportions , en même temps que , par une application toujours plus étendue des sciences, elle élargit le champ de l'industrie jusqu'à des limites que nulle imagination aujourd'hui ne peut même concevoir.

Chaque phalanstère ne saurait renfermer des hommes émments dans toutes les parties de renseignement , non plus que des collections complètes dans toutes les branches des arts et des sciences , ni des ateliers dans tous les genres d'industrie. Chaque phalange contient les notions , les éléments , les germes de toutes les sciences ; en quelques parties , soit par une disposition particulière du terrain , soit par une aptitude spéciale à la plupart de ses membres , elle brille avec éclat. Elles ont toutes renommée pour l'une ou l'autre branche des arts , des sciences , de l'industrie. Or , comme les jeunes harmoniens ne sont pas renfermés dans leur phalange ainsi que dans une coquille , s'ils désirent étendre leur instruction , approfondir l'une ou l'autre branche d'étude pour laquelle telle phalange éloignée est fameuse , ils vont y passer quelque temps , retrouvant dans cette phalange nouvelle la même langue , les mêmes mœurs, les mêmes usages, les mêmes travaux journaliers que dans leur phalange native; ils y acquièrent gratuitement les connaissances qui leur manquent et reviennent dans leur phalange les appliquer et les enseigner au profit de tous.

C'est encore un des charmes du système unitaire de pouvoir satisfaire le goût des voyages, si général et si commun. Chacun voyage selon sa fantaisie , soit par but de plaisir, besoin de mouvement, de variété , soit par but d'instruction, soit par but d'utilité. Sur tout le globe , on trouve de magnifiques routes parfaitement tracées et entretenues , ombragées , rafraîchies , ainsi que les voitures les plus commodes , soit ordinaires , soit à la vapeur. On est défrayé de tous frais de route et de gîte par les phalanges, qui toutes se font un devoir de l'hospitalité. On jouit par toute la terre des avantages d'une langue, d'une monnaie, d'une mesure, de mœurs , coutumes , travaux unitaires. Si un voyageur fait quelque séjour dans une phalange , ou bien il accepte le minimum offert à tous , ou bien il prend part aux travaux des groupes et séries qui, pour les objets de nécessité , sont exactement semblables dans toutes les phalanges , et il se défraye ainsi lui-même par le bénéfice de son travail. On voit que les voyages qui feront partie de l'éducation ne seront point coûteux, et qu'on pourra laisser les jeunes gens courir le monde sans craindre ni

qu'il leur arrive malheur, ni qu'ils se corrompent.

Les travaux de la phalange , si variés qu'ils soient, ne suffiraient pas à l'activité humaine, surtout durant la première fougue de la jeunesse. Elle a besoin de voir, d'aller, d'entreprendre des choses extraordinaires , merveilleuses, de faire preuve de courage et d'héro'isme. Dans les temps antiques et au moyen-âge, cette fougue trouvait encore à s'assouvir, quand tout se décidait à la pointe de l'épée , qu'un aventurier pouvait se promettre un royaume, et que les limites du monde , n'étant pas connues , ouvraient un vaste champ à l'esprit de découverte. Les peuples souffraient ; mais les génies hardis pouvaient donner carrière à leur humeur entreprenante et ambitieuse. Aujourd'hui les routes sont fermées à cette activité intérieure , ce besoin de mouvement , ce désir d'entreprendre , d'exécuter de grandes choses , qui agite l'ame des jeunes gens, les tourmente en proportion de la puissance de leurs facultés, et les fait se mourir de langueur dans la monotonie d'insipides travaux. Combien dans leur désespoir qui voudraient , comme Samson , agitant

les colonnes du temple , faire crouler la société entière , clans l'espoir que la variété et le mouvement naîtraient des ruines et des décombres. Aujourd'hui que les limites du monde sont connues , que le merveilleux est détruit , que la société paraît ordonnée , ou du moins que les choses tiennent ensemble , qu'un semblant d'ordre règne dans le désordre , aujourd'hui les voyages n'ont qu'un but mesquin connu par avance ; les expéditions maritimes n'offrent que de monotones chances de calme et de tempête; les armées , les guerres ont perdu toute la magie, la grandeur, les perspectives qui en dissimulaient la dégoûtante atrocité. Aujourd'hui la guerre n'est plus qu'un triste et ennuyeux métier, qui n'offre que de médiocres chances d'avancement et n'a rien de ce qui peut satisfaire des facultés actives et une ardente ambition. Aujourd'hui, quand les jeunes gens ont fini ce qu'on appelle leur éducation , leurs études universitaires , et que , peu soucieux de travaux monotones , ils voudraient s'élancer dans le monde et en quelque sorte le conquérir, tout voir , tout connaître , entreprendre de grandes choses: aujourd'hui, même quand ils

possèdent de la fortune , que peuvent-ils faire , quelle carrière brillante leur est offerte? Tout au plus , ils voyageront înonotoncmcnt , platement, pour revenir chez eux, fatigués de ce qu'ils auront vu , dégoûtés de ce qu'ils retrouvent.

En harmonie , une magnifique carrière s'ouvre à toutes les humeurs actives ; elle est à la fois le but, la récompense et le complément de la première éducation. Cette carrière est celle des armées industrielles qui, au nombre de plusieurs cent mille hommes, se répandent dans le monde entier pour cultiver, féconder la terre, l'embellir et opérer, comme par enchantement, des travaux prodigieux , dont on ne peut avoir aujourd'hui l'idée. La substitution d'armées industrielles aux armées dévastatrices est une des plus belles parties de la conception de Fourier, et qui offre le plus large champ à l'imagination, sur l'avenir matériel du globe.

Armées industrielles.

« J'admets , si Ton veut , dit Fourier, que les légions romaines, détruisant trois cent mille Cimftres à Saint-Remy, se couvrent de gloire , et moissonnent des lauriers ; mais ne serait-il pas plus glorieux à ces deux armées gauloise et romaine de se réunir pour créer au lieu de détruire, de se distribuer d'Arles à Lyon, de jeter, dans le cours d'une campagne , trente ponts de pierre sur le Rbône , et d'élever sur tous ses bords des digues pour sauver de précieuses terres qu'il emporte chaque année? Une telle

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