ARMÉES INDUSTRIELLES
gloire , ce me semble , vaudrait bien les moissons de lauriers de nos héros , dont la réunion laisse toujours une moisson de cyprès aux contrées qui sont le théâtre de leurs exploits. »
Les armées industrielles ressortent naturellement du système d'unité. Ce qui serait aujourd'hui impossible dans l'état de guerre et de lutte des nations vis-à-vis les unes des autres , la levée d'un million d'athlètes industriels, tirés de cinquante empires qui fourniraient chacun vingt mille hommes, s'effectuera de soi-même, quand tous les Etats, ne formant plus que des séries de phalanges et vivant en harmonie , auront pour premier soin la culture et l'embellissement général du globe.
Si l'on se dépouille du préjugé d'une perfectibilité vaine , et que l'on jette sur la terre un regard impartial , au premier abord on reste saisi d'étonnement en voyant que, depuis tant de milliers d'années que les hommes l'habitent, elle soit encore si nue , si déserte I mais bientôt on s'explique ce retard par les armées dévastatrices qui n'ont cessé de ravager et d'ensanglanter la terre , de détruire à mesure que les hommes élèvent et d'opposer leurs fureurs au
génie industriel de l'humanité. Comment, à la vue de tant de désastres , n'est-il pas venu à la pensée des philanthropes de se poser le problème d'une réunion de cinq cent mille hommes occupés à construire , au lieu de détruire! En envisageant les magnifiques résultats qui ressortira ient d'armées industrielles substituées aux armées dévastatrices , ils en seraient venus à poser le principe d'unité qui peut seul les engendrer, et ils auraient ainsi découvert l'état sociétaire , destinée de l'homme.
« C'est par défaut d'armées industrielles que la civilisation ne sait rien produire de grand, et échoue sur tous les travaux de quelque étendue. Elle a autrefois exécuté de grandes cheses, en employant des masses d'esclaves qui travaillaient à force de coups et de supplices. Mais si des ouvrages comme les Pyramides et le lac Mceris doivent être abreuvés des larmes de cinq cent mille malheureux , ce sont des monuments d'opprobre et non des trophées pour la civilisation. »
Sans même remonter dans l'antiquité , le despotisme de Pierre Ier, sacrifiant plusieurs cent mille hommes à l'érection de Saint- Pé-
ARM! ï:s INDUSTRIELLES. 23?)
tersbourg , excite plutôt l'horreur que l'admiration.
« Les armées industrielles se réaliseront dès la fondation de l'harmonie , parte que la jeunesse élevée en civilisation aura beaucoup de penchant pour les réunions d'armée , et que , n'ayant pas été façonnée à l'agriculture harmonienne , elle y tiendra moins dans le début qu'une génération qui y aura été habituée dès l'enfance ; elle courra d'autant plus avidement aux grandes et brillantes réunions. Trois motifs entraîneront fortement à ces armées industrielles dès le début de l'association.
» 1° La campagne s'y passe en divertissements autant qu'en travaux : on y a de grandes occupations, mais qui alternent avec des fêtes immenses , concourant au progrès de l'industrie. Les travaux s'exécutent par groupes et séries , et varient de deux heures en deux heures, comme ceux de la phalange.
» 2o On n'y a point à souffrir des injures de l'air. Chaque détachement est abrité au travail par de bonnes tentes , logé dans les camps cellulaires des phalanges voisines, conduit en voi-
ture, le matin, au lieu du travail, et ramené de même le soir, en cas d'éloignement.
m 3° L'avancement y est assuré au mérite.
» Les amorces en tous genres ne manqueront point pour attirer aux armées industrielles ; elles seront beaucoup plus nombreuses que les armées dévastatrices. J'estime que, pour l'attaque du Sahara ou grand désert, il faudra entretenir une masse de quatre millions d'hommes pendant quarante ans, à six ou huit mois de travail chaque année. Cette armée s'occupera de boiser de proche en proche, afin de rétablir les sources, humecter et fixer peu à peu les sables et améliorer graduellement les climatures.
» La grandeur de l'harmonie consiste autant dans l'énormité de ses travaux que dans la rapide exécution qu'on n'obtiendrait pas d'une masse d'esclaves et de salariés, tous d'accord à esquiver le travail. Les harmoniens, pour qui il est transformé en fêtes , en sujet d'amourpropre, y apportent d'autant plus d'activité que le nombre d'athlètes en facilite les progrès. Admettons que tel travail, comme rechaussement et reboisement d'une montagne, puisse devenir
ARMEES INDUSTRIELLES. !Z«iO
une partie de plaisir pour une armée de vingt mille hommes qui entourent la montagne, leur émulation sera doublée par le charme de voir avancer rapidement l'entreprise et d'en être félicités chaque soir en retournant dans les phalanges de campement, pour qui les avantages de ce reboisement deviendront un motif de bien fêter les légions des deux sexes ; car il y a d'ordinaire dans chaque armée industrielle trois sixièmes d'hommes, deux sixièmes de femmes et un sixième d'enfants (*). »
A l'aide des armées industrielles, les travaux les plus gigantesques deviendront un jeu, un amusement. Elles se répandront sur la terre pour la fertiliser et la couvrit de phalanges, en même temps que les pays trop chargés de populations se dégorgeront par de nombreux essaims pour la coloniser. Tous les travaux de culture, de boisement, d'irrigation générale, seront à la fois entrepris; on pourra enfin accomplir les améliorations dont l'urgence est reconnue depuis des siècles, et que la civilisation n'a jamaispu tenter, telles que la coupure des isthmes
(*) Traité d'association.
de Suez et de Panama, le dessèchement des mamarais Pontins, le défrichement des landes et bruyères en France, Angleterre, Belgique, Pologne, Russie, etc. Des routes seront tracées sur tout le globe ; des canaux et des chemins à vapeur couvriront la terre; les rivières seront encaissées, les torrents contenus, la mer renfermée dans ses limites ; enfin de la culture générale naîtra la restauration ou adoucissement général des cli matures, qui, s'étendant jusqu'aux pôles, rendra la mer Glaciale navigable , ouvrant ainsi, de la sorte, de nouvelles communications aux peuples septentrionaux, en même temps qu'une température adoucie et mitigée par tout le globe donnera le bénéfice de trois récoltes par an et fera de la terre entière un séjour enchanté.
La restauration des climatures, par l'effet de culture générale, est un des résultats les plus curieux du système unitaire ; j'y ai consacré un chapitre, mais j'ai cru devoir le renvoyer vers la fin de l'ouvrage, pour ne pas interrompre le détail de l'organisation de la phalange et des moyens de réalisation.
AdmiiiigtE'atioii unitaire de la phalange et du glone.
Le système sociétaire est, comme on a vu, basé sur la liberté la plus large. Nul n'est forcé, nul n'est contraint, chacun est libre dans ses goûts, dans ses penchants, dans ses travaux ; toutefois il y a un ordre, une règle, une sorte d'administration intérieure et extérieure , un gouvernement unitaire ou foyer central. Chaque phalange gouverne ses affaires par ellemême et ne se rattache à l'administration générale des provinces , des royaumes, du globe
que pour ce qui est relatif aux intérêts généraux , tels que les travaux publics , les armées industrielles , la récompense des savants , des artistes, des inventeurs, etc.; elle s'y rattache par voie élective : le système total de l'état sociétaire repose sur l'élection. L'élection est la règle unique qui naît spontanément et concilie l'ordre et la liberté. Il y a élection partielle dans les groupes et les séries ; chaque groupe, chaque série a ses chefs ; chaque candidat aux travaux des groupes et séries doit subir l'examen des groupes mêmes où il veut être admis. Les examinateurs sont les juges les plus compétents et les plus intéressés dans la question. L'intérêt qu'ils ont à se renforcer d'un membre capable, ou bien à rejeter un candidat inepte, est un sûr garant de l'équité de leur jugement. Il en est de même des élections intérieures des groupes : les membres qui élisent eux-mêmes le chef ont un puissant intérêt à ce que ce soit le plus capable ; et comme, d'ailleurs, chaque groupe doit fonctionner aux yeux de la phalange, une élection fautive serait bientôt annulée par la force des choses. Tous les groupes voisins berneraient le groupe assez stupide pour