‹ Fourier et son systèmeChapitre 9 sur 10 · I.IM.ISATTO.N lil SYSTÈME · texte numérisé non relu

I.IM.ISATTO.N lil SYSTÈME

sarclé sur lequel ne peuvent se reposer les partisans de Fourier , ambitieux d'une prompte réalisation.

Le système de Foui ici concilie tous les intérêts , ne lèse aucun individu, aucun parti, aucune puissance : royauté , religion , rang , fortune, il respecte tout, il satisfait à tout ; pour mieux dire , il procure à tous les états sociaux des avantages supérieurs à ceux dont ils jouissent actuellement, par le seul fait de l'augmentation infinie de la richesse, en mode proportionné pour tous. Toutefois , comme , pour le moment, les riches et les puissants de ce monde sont plus satisfaits de leur sort que les infimes , ils sont infiniment moins curieux d'innovations. Aussi est-ce la grande difficulté à résoudre pour toute réforme sociale : les misérables sont , par avance, convertis aux changements; ils sont avides d'innovations ; mais ce n'est pas eux qu'il est besoin de convertir, ce sont les riches et les puissants , qui seuls possèdent les moyens d'effectuer les réformes.

Heureusement qu'il est nombre d'esprits élevés , d'àmes généreuses qui , sans être au nombre de ces heureux millionnaires qui pour-

raient instantanément changer la face du globe par l'application du. système sociétaire , possèdent néanmoins à divers degrés les moyens d'effectuer le bien dont ils sont ardemment désireux.

A ceux-là la double tache de propager la doctrine de Fourier, de faire chaque jour, dans tous les rangs de la société , de nouveaux prosélytes , et de rechercher l'application la plus immédiate du système d'association.

Pour fonder un phalanstère d'harmonie simple ou composée , la première difficulté consiste en la forte avance nécessaire à un semblable établissement ; la seconde serait , en supposant le phalanstère construit , d'v attirer de prime abord des riches, des personnes qui ont une position sociale toute faite , et de les engager à y demeurer et à participer aux travaux de la phalange , comme l'exige le système gradué d'harmonie. C'est toujours le même obstacle : "obtenir dune manière quelconque la coopération des riches ; en obtenir soit un placement de capitaux , soit un changement à leur manière de vivre, un sacrifice de leurs habitudes. Au contraire , on l'obtiendrait aisément

de la classe moyenne , des personnes forcées au travail , et qui n'ont qu'une position précaire et difficile; on l'obtiendrait surtout de la classe pauvre, celle à qui le minimum assuré et le travail paraîtraient le plus grand bienfait.

Ce sont les difficultés principales qui ont retardé jusqu'à ce jour la réalisation du système ; toutefois elles s'aplaniront à mesure que la doctrine sociétaire sera plus répandue et mieux comprise , et que les riches comprendront les avantages immenses qu'elle leur offre, ainsi qu'à toutes les autres classes. Dès aujourd'hui , tout capitaliste serait charmé de placer ses fonds à huit pour cent sur hypothèque , ainsi que le peut offrir une association agricole , domestique et manufacturière sur les bases données par Fourier. Il faut bien , dans l'état actuel , qu'on se contente de quatre et demi pour cent. Une fois l'association organisée, riches et pauvres seraient également séduits par l'appât du ménage sociétaire , de l'éducation commune poulies enfants , des travaux variés , des divertissements de tout genre , des économies et des bénéfices, en un mot de l'accroissement de fortune et de jouissances qu'assure le mode sociétaire.

Mais il faut un commencement , il faut un essai, une démonstration. La première fondation phalanstérienne organisée fera l'effet d'une commotion électrique, gagnant de proche en proche, transformant comme par enchantement le globe entier. 3Iais comment effectuer cette première fondation? comment y intéresser de prime abord toutes les classes ? comment réaliser le système dans toutes ses parties simultanément? c'est la grande question , c'est le problème difficile à résoudre.

Selon moi , en conservant l'espoir d'un candidat riche et puissant qui veuille réaliser le système d'harmonie sur une grande échelle , il sera sage aux partisans actuels de Fourier de chercher l'application immédiate de ses idées sur l'échelle la plus simple , la plus minime, d'en rechercher l'application sous toutes les formes, dans le but principal de les propager, les rendre palpables , accessibles à tous les esprits , d'en faire souhaiter à tous une complète réalisation. Il faut d'abord rendre le système d'association populaire , et , à cet effet, le faire descendre des hauteurs abstraites dans le domaine des réalités; il faut, en un mot, telle-

ment le vulgariser, l'incarner dans l'esprit public, qu'il gagne des niasses aux sommités sociales , et devienne un l'ait accompli par l'irrésistible influence de l'opinion générale et de l'entraînement des choses.

g Ier. — Garantisme.

Fourier , comprenant lui-même l'immense difficulté d'une réalisation complète, indique comme moyens de transitions , soit l'harmonie simple , ou association d'environ quatre-vingts familles ou quatre cents villageois , soit le garantisme , terme moyen entre la civilisation et l'état sociétaire.

Par garantis/ne, A entend toute solidarité d'intérêts entre diverses industries , diverses classes sociales , toute garantie accordée dans l'état actuel, qui ne soit pas fictive, mais réelle, qui ne comprenne pas seulement une classe privilégiée , mais les masses.

Par exemple, la garantie d'admission aux emplois pour tous les citoyens, bien qu'elle ait été un progiès en détruisant beaucoup d'obstacles et beaucoup de préjugés, n'est qu'une garantie illusoire pour la niasse , puisqu'elle sup-

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pose l'éducation , sans compter la protection et la faveur. L égalité devant la loi , la première des garanties sociales, politiquement , est illusoire pour les masses , puisque le droit d'élection exige un certain degré de fortune. Devant les tribunaux , elle est également illusoire , puisque , pour entamer un procès , il faut être capable de le payer. Le droit d'association industrielle n'est encore qu'à l'avantage des riches , puisqu'il suppose des capitaux. Qu'on examine de la sorte tous les droits et toutes les garanties sociales qui existent , et , bien que , dans la constitution , elles n'excluent aucune classe , on se convaincra que , de fait , elles ne sont droit et garantie que pour ceux qui possèdent , et que la première des garanties , sans laquelle toutes les autres sont illusoires , c'est Y éducation , le minimum ou le droit au travail accordé à tous , hommes, femmes, enfants ; or on ne peut les accorder sans entrer en garantisme et en association. Il est sensible que la société actuelle marche au garantisme. Toute société d'assurance offre des garanties ; toute société d'assurance mutuelle établit la. solidarité entre ceux qu'elle assure mutuellement»Des associations se forment

de tous genres qui tendent au garantisme ou solidarité d'intérêts entre des fortunes diverses, des classes diverses. Les artistes s'associent et s'assurent mutuellement; les industriels s'associent, cherchant des garanties contre les vicissitudes commerciales ; des tentatives sont faites par des chefs de fabrique pour rendre les ouvriers associés et non plus salariés. Toute l'industrie se transforme insensiblement par le mécanisme , à peu près nouveau , des compagnies actionnaires qui font le bien et le mal, et peuvent avoir dans un avenir prochain une immense influence sur l'état des sociétés. Elles peuvent devenir le moyen le plus sûr et le plus prompt d'un plein garantisme, ou bien l'instrument d'un nouveau servage, pire que la féodalité.

§ II. — Compagnies actionnaires.

Les sociétés actionnaires actuellement font un bien en activant l'industrie , en donnant carrière à l'esprit d'entreprise et associant des fortunes de tous les degrés. D'un autre côté, elles sont plus nuisibles qu'utiles en alimentant l'usure et l'agiotage; en menaçant de concen-

trer et monopoliser l'industrie entre les mains des grands capitalistes ; de telle sorte que la petite industrie se trouverait totalement écrasée, et que les ouvriers dont le salaire dépendrait uniquement du bon plaisir des grandes compagnies se trouveraient réduits de fait à l'esclavage. Remarquons que l'effet de la concurrence des grandes compagnies , les unes vis-à-vis des autres , est de leur faire toujours baisser le prix des produits , et , en même temps, par une rigoureuse conséquence , le salaire des ouvriers : de sorte que ceux-ci se trouvent de plus en plus misérables , en proportion du bas prix et de l'abondance des produits.

C'est le cercle vicieux où tourne l'industrie dans l'état actuel. Partout nous avons le phénomène monstrueux de populations ouvrières , d'autant plus misérables que l'industrie et le commerce sont plus actifs], plus florissants. La cause en est simple, puisque chaque découverte, en enrichissant quelques capitalistes , met des masses d'ouvriers sur le pavé; puisque la concurrence,en baissant le prix des produits, baisse le salaire , et va toujours diminuant les ressources chétives des travailleurs. Le mal , déjà

extrême dans l'organisation actuelle de l'industrie , ne peut que s'accioitre. Si les principes d'association , selon Fourier , ne viennent y porter remède , l'on verra les forts capitalistes , les puissantes compagnies se coaliser, s'entendre entre elles pour accaparer, monopoliser l'industrie, en cessant de se ruiner par la concurrence , et, tout en faisant d'énormes bénéfices , nourrir l'ouvrier comme on nourrit l'esclave ; ce qui ramènerait la société à un état de barbarie , à une féodalité industrielle pire que la féodalité nobiliaire ; et en même temps , on verrait les travailleurs, las de souffrir et d'être opprimés , se coaliser pour renouveler les scènes de désordres dont la France et l'Angleterre ont déjà été témoins.

C'est ce qui constitue la différence de la coalition et de Y association. La première , c'est la guerre enfantant d'une manière ou d'une autre des maux plus grands que ceux qu'elle prétend détruire. Del' association naît l'harmonie ou conciliation de tous les intérêts.

Les principes d'association , selon Fourier, appliqués au mécanisme des compagnies actionnaires , pourraient obvier à la fois à l'état pré-

caire où le salaire tient l'ouvrier , et à l'état précaire où la concurrence tient le capitaliste ; c'est-à-dire qu'ils ont vertu de tuer simultanément le salaire et la concurrence. Ce serait entrer en plein garantisme et préparer la réalisation complète de l'état sociétaire.

Aujourd'hui toutes les compagnies sont détachées l'une de l'autre et s'écrasent réciproquement , en même temps que les ouvriers uniquement salariés n'ont entre eux , ni avec les chefs industriels , ni avec les capitalistes , aucun lien d'association. Il y a tout au plus une sorte d'association entre les actionnaires , les capitalistes à divers degrés ; mais ce n'est là qu'un faible lien s'il n'est resserré par un lien nouveau et plus puissant entre le travail, le capital et le talent.

L'application des principes à1 association, selon Fourier , [aux compagnies actionnaires consisterait donc : i° dans l'association , comme je viens de l'indiquer , du travail , du capital et du talent , c'est-à-dire des ouvriers , des maîtres et des capitalistes ; 20 dans l'association de diverses compagnies , toutes organisées sur les mêmes bases et qui auraient principalement

pour objet la fabrication et la vente d'objets de nécessité. Du moins , dans les commencements, ce serait le plus sûr moyen d'obtenir les résultats prodigieux qui doivent découler de toute véritable association.

Qu'on suppose donc une compagnie de boulangerie , une autre de boucherie, une troisième d'épiceries , une quatrième pour la fabrication des habits , une cinquième pour la fabrication des souliers , etc. ; qu'on suppose des compagnies achetant les matières brutes en gros de première main, se passant de négociants ou intermédiaires soit pour l'achat, soit pour la vente qu'elles effectuent par un petit nombre d'agents , et pouvant , par conséquent , fournir les objets fabriqués à très-bas prix ; supposons que les actionnaires et les ouvriers mêmes qui ne sont pas salariés , mais actionnaires associés , aient double intérêt à se fournir aux agents des compagnies , d'abord par l'appât du bon marché et ensuite pour faire hausser les actions , en augmentant le nombre des consommateurs ou acheteurs ; qu'on suppose enfin la solidarité des intérêts , non-seulement entre les ouvriers, les maîtres et les capitalistes de chaque compa-

gnie , mais encore entre les compagnies mêmes , ce qui les porterait toutes à s'alimenter des produits les unes des autres , et permettrait que chacune d'elles , menacée de quelque revers commercial , fût secourue par toutes ; qu'on se figure encore leurs ressources doublées pai l'émission d'actions représentant la valeur de tout ce qu'elles possèdent en immeubles , selon le système indiqué par Fourier , de la mobilisation du capital; que l'on se figure , dis-je , cette nouvelle organisation de l'industrie , où entreraient spontanément six , huit ou dix compagnies actionnaires , dans le but de faire une chose utile, et , en même temps , de réaliser de grands bénéfices , et l'on apercevra sur-le-champ les deux conséquences suivantes :

La première est que , par ce nouveau mécanisme de l'industrie , on entre en plein garantisme. Effectivement , en établissant la solidarité d'intérêts entre les membres de chaque compagnie et les compagnies elles-mêmes , on assure le minimum à tous les ouvriers qui en font partie et les moyens d'éducation pour leurs enfants. On substitue un système de commerce véridique au système de commerce mensonger

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qui est en pratique. On déjoue toutes ïes manœuvres de la fraude , de l'usure , du monopole , de l'agiotage. En un mot , un certain nombre de compagnies constituées de la sorte , ne renfermant en leur sein aucun oisif, aucune inutilité , offrirait la pleine transition que Fourier appelle garantisme , et posséderait tous les éléments de l'état sociétaire qui s'effectuerait bientôt au complet par l'association des ménages entre les travailleurs groupés autour d'une même industrie. Il ne resterait , pour entrer en pleine barmonie , qu'à varier les travaux et les rendre attravants , en alternant le travail des manufactures par le travail agricole , et établissant une telle division dans les travaux , que chaque travailleur pût embrasser diverses branches ; ce qui lui permettait , en alternant ses occupations, de s'y adonner passionnément , avec ardeur et enthousiasme.

La seconde conséquence serait que la solidarité d'intérêts entre les ouvriers, les maîtres et les actionnaires de chaque compagnie, et cette même solidarité, étendue à huit ou dix compagnies, procurerait de tels bénéfices et de si grands avantages à tous ceux qui feraient partie

de cette nouvelle organisation de l'industrie, que toutes les autres sociétés actionnaires seraient forcées de s'organiser sur les mêmes bases et que toute l'industrie devrait, sous peine d'ètie écrasée, se constituer de la sorte. C'est ainsi que , par une première impulsion sans secousses, sans contrainte, la société se trouverait transformée, en plein garantisme, et renfermant en son sein tous les éléments de l'état sociétaire ou harmonien.

Telle est la direction que peuvent prendre actuellement les sociétés actionnaires qui font encore aujourd'hui appel aux fortunes de tous les degrés et méritent parla, jusqu'à certain point, le nom d'association. Mais, au contraire, si loin d'étendre l'esprit d'association et le système de solidarité, en donnant intérêt aux ouvriers, les rendant associés et les récompensant proportionnellement au bénéfice total; si, au lieu d'entrer dans cette voie, les sociétés actionnaires tendent de plus en plus à se concentrer dans les mains des forts capitalistes, à encourager le monopole, la fraude, l'agiotage, à pressurer et exploiter la classe ouvrière, à diminuer son snlaire à mesure qu'elles baissent le prix des pro-

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duits pour accroître leurs bénéfices aux dépens des salariés, et enfin à rétribuer largement des agents inutiles et improductifs, il arrivera que peu à peu toute l'industrie et tout le commerce, en même temps que les forts capitaux, seront aux mains d'une classe privilégiée qui se trouvera à même d'exercer un entier monopole, d'écraser toute la petite industrie, et d'asservir et exploiter à son bon plaisir la classe ouvrière, qui, dans ce cas, sera réduite à se vendre corps et àme pour le pain quotidien, état pire que l'état de servage et d'esclavage.

Telle est la direction bonne ou mauvaise que peuvent adopter les sociétés actionnaires. En monopolisant l'industrie au bénéfice des grands capitalistes, elles font rétrograder la société dans la phase de barbarie. En associant la classe ouvrière et établissant le commerce véridique par l'association des compagnies industrielles, la société se transforme comme par enchantement ; elle passe rapidement de la civilisation au plein garantisme, et du plein garantisme à l'état sociétaire ou harmonie qui base l'unité du genre humain.

C'est surtout la propagation des idées de

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Fourier qui peut amener cet heureux changement en éclairant tout capitaliste, tout banquier, tout industriel, toute association déjà foi niée ou à la veille de se constituer, sur ce qui est à la foi> de leur intérêt et de L'intérêt de la société entière.

Le monde actuel est dominé de fait par la cupidité et l'égoïsme ; mais c'est un résultat des circonstances. Chacun est forcé de penser à soi et ne voit que duperie dans le dévouement à la chose publique, puisqu'elle n'existe pas. que tous les intéi êts sont divergents et qu'on ne peut guère faire un bien sans opérer un mal. Toutefois, la générosité, le dévouement, l'enthousiasme du bien et du beau, l'amour de la patrie et de l'humanité, ne sont point poui cela morts au cœur de l'homme, seulement ils sommeillent faute d'objets sur lesquels on puisse les exercer. Mais que le but positif d'une action ou d'une entreprise vraiment Utile s'offre aux hommes, on les verra, secouant leurégoïsme et leur tiédeur, y concourir avec empressement.

D'ailleurs on aurait tort d'exiger des hommes plus que Dieu même n'en exige, plus que leur nature ne permjt ; car le christianisme même,

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religion toute d'abnégation , no dégage jamais entièrement l'homme de son intérêt personnel; s'il lui demande de bonnes œuvres sur cette terre, il lui promet le ciel en récompense. Si donc on veut engager les hommes à des sacrifices de leur temps , de leur fortune, si on demande leur coopération à des entreprises utiles, il est juste qu'on leur promette en récompense les biens de cette terre, autrement dit leur part aux bénéfices qu'elles doivent rapporter. C'est ce qui constitue la différence entre les entreprises utiles et les œuvres philanthropiques. Ces dernières , de pure bienfaisance , secourent des maux partiels et sont onéreuses à ceux qui les accomplissent : au contraire , toute entreprise ayant un but d'utilité générale est certainement lucrative ; c'est même une pierre de touche certaine pour la bonté de toute entreprise que d'évaluer son degré d'utilité sur le degré des bénéfices qu'elle rapporte. Il serait donc absurde de demander l'initiative ou la coopération de qui que ce soit à une entreprise prétendueinent utile, si l'on ne démontre en même temps les bénéfices qu'on en peut tirer ; car, s'il n'y a pas de bénéfices , on a raison d'en suspecter

Futilité ; s'il y a des bénéfices , ils appartiennent de droit à tous ceux qui s'y associent pour leur part de travail, de capital, de talent. Fourier ne cesse de répéter, en faisant appel pour la réalisation de son système , que l'état sociétaire, appliqué aux travaux agricoles et domestiques , triple subitement le revenu général. C'est par des chiffres qu'il faut parler aux hommes , c'est par leur intérêt qu'il faut les prendre , et on ne peut leur en faire un reproche ; car, du moment qu'on leur parle non pas de charité , mais d'utilité, ils ont raison de demander, comme preuve de cette utilité , la démonstration des avantages particuliers et généraux de l'entreprise ou association à laquelle on leur demande de concourir. Mais aussi , si l'on parvient à démontrer les avantages réunis de bénéfices certains et de prémices d'une magnifique réforme sociale , si l'on excite à la fois au cœur des hommes les sentiments puissants de l'intérêt, de l'ambition, de l'amour de la chose publique , du plaisir de faire le bien , de participer à une œuvre utile , on ne trouvera personne qui refuse sa coopération , qui ne soit prêt à donner assistance de son temps et de sa fortune.

Les idées de Fourier, comme toute vérité , doivent triompher ; il n'appartient à personne de les tuer ni par sarcasmes , ni par fausse interprétation. Il n'appartient non plus à personne de s'en rendre maître exclusivement ; le système d'association ne peut être envisagé comme une religion , comme un dogme qui ait , en quelque sorte , besoin d'interprètes sacrés qui le garantissent du schisme et d'hérésie. Il est donné à tout le inonde d'en tenter la propagation et la réalisation , chacun dans sa sphère. Loin que des tentatives partielles puissent nuire à la doctrine phalanstérienne , elles servent à la propagande, à la discussion, à l'examen approfondi ; elles vulgarisent le système, le font comprendre et désirer de tous , et sont un sûr acheminement à sa réalisation complète.

Il n'est pas une manière de réaliser Fourier, il en est cent ; et il n'est pas un seul essai de réalisation juste qui ne soit une démonstration complète du système entier.

Le système d'association se compose de diverses parties qui se tiennent et s'enchaînent, mais qui peuvent se réaliser d'une manière partielle et se compléter successivement. Fou-

288 CHAPITBE iv.

rier lui-même établit la différence entre la première réalisation, l'association domestique agricole , et la seconde réalisation , l'attraction industrielle , les travaux par groupes et séries. L'une appelle invinciblement l'autre ; mais la première peut d'abord servir de base. Il vaudrait, sans doute, mieux créer d'un coup l'harmonie complète ; mais c'est déjà beaucoup d'agir selon les moyens que l'on possède, pour arriver, en définitive , au même résultat.

g III. — Fermes agricoles-industrielles.

On pourrait réduire aisément le système sociétaire aux simples bornes d'une ferme agricole-industrielle ; ce serait peut-être l'essai le plus aisé et le plus avantageux. Le plan, à vrai dire , n'en serait autre que celui d'harmonie simple , indiqué par Fourier , ou association des ménages et des travaux d'environ quatre-vingts familles ou quatre cents villageois. Il n'est pas de propriétaire , de capitaliste , jouissant de crédit et de bonne renommée, qui ne pourrait effectuer une ferme de ce genre à son très-grand avantage , et en produisant un bien immense. ?our se procurer des fonds par le moyen d*ac-

tionnaires, il lui suffirait de démontrer les bénéfices d'une association agricole-industrielle et de prendre la direction de l'entreprise. Quant à l'exécution , elle est prompte et facile : elle * consiste à élever un bâtiment simple et commode, assez vaste pour loger environ quatrevingts familles et n'en former qu'un seul grand ménage. Il faudrait, en même temps, acheter ou louer à long terme les terrains avoisinants en certaine étendue , ou , ce qui serait bien préférable, engager les propriétaires de ces terrains à s'associer comme capitalistes internes. Ce que chacun des capitalistes , soit externes , soit internes , apporte à l'association en terres, ustensiles , bestiaux , bâtiments , argent , est échangé contre des actions hypothéquées sur la masse totale des immeubles. Chaque travailleur, homme, femme, enfant, est rétribué d'après son apport de travail, talent^ capital. Des manufactures sont établies pour relayer des travaux agricoles et occuper pendant l'hiver quand' les travaux de la campagne chôment. Les productions de la terre servent à la consommation journalière des villageois ou phalaustériens (car

une ferme sur ce modèle serait une véritable phalange).

L'excédant des produits agricoles, ainsi que des produits manufacturiers, sert au commerce extérieur , et forme , tous frais déduits, le bénéfice net de la ferme. Tout marché étant toujours conclu au nom de l'association , les ventes et les achats ne se font qu'en gros, ce qui donne une grande épargne de temps; de plus, comme les achats se font de première main et sans intermédiaire, ils forment une très-grande économie pour les villageois associés qui rachètent en détail ce qu'ils ont eux-mêmes acheté en gros.

Ce plan est si simple , si aisé , les résultats en sont si magnifiques, que l'on doit s'étonner qu'on n'ait pas encore tenté de le réaliser. Tout le inonde y trouve son avantage : les propriétaires voient leurs biens tripler de valeur en même temps que les revenus ; les actionnaires externes retirent huit pour cent de leurs fonds garantis par hypothèque; les actionnaires ou associés internes, la plupart pauvres paysans qui possédaient un morceau de terre et ne

pouvaient, clans le travail morcelé, procurer même le nécessaire à leur triste famille, dans le ménage sociétaire, vivent dans l'abondance, varient leurs travaux , n'épuisent pas leurs forces, voient leur fortune s'accroître, chaque année, par l'excédant de leur part des bénéfices sur leurs dépenses, ont leurs femmes dégagées des tracas d'enfants, qui participent aux travaux communs, et leurs jeunes enfants mêmes, parfaitement soignés, qui reçoivent l'instruction élémentaire et font apprentissage de huit ou dix métiers à la fois, en compensant déjà par leur travail les frais de leur entretien. Les villageois, qui n'apportent dans l'association que leur travail, jouissent de l'aisance, mènent une vie douce,, et, dès la première année, ont quelques économies à placer qui leur donnent droit, pour l'année suivante, à un dividende du capital. Une ferme de ce genre, qui, dès la première année, triplerait le capital et le revenu des sociétaires, en assurant le sort à quatre-vingts ou cent familles , offrirait , de plus, deux immenses avantages :

D'abord de s'accroître et se perfectionner rapidement , de renfermer en elle-même tous les

éléments & harmonie composée , d'association sur une grande échelle comprenant environ quatre cents familles et distribuant le travail par groupes et séries , association qui se réaliserait prcmptement au moyen d'une ferme agricole - industrielle , ou réunion d'environ quatre-vingts familles en harmonie simple.

Le second avantage serait de pousser à l'imitation. Toutes les fermes - modèles échouent parce que les paysans routiniers n'ont pas le moyen de s'instruire, et encore moins la faculté de changer de méthodes. Mais qu'on démontre par l'exemple, par un essai, que le ménage sociétaire et l'association intégrale des travaux triplent le revenu et le capital , font trouver le plaisir dans le travail , procurent un bien-être immédiat et donnent aux enfants l'apprentissage gratuit de quinze ou vingt métiers, et tout petit propriétaire sera de suite converti et aspirera à faire partie d'une telle association. Les grands propriétaires ne tarderont pas à être convaincus eux-mêmes , et il suffira d'un premier essai pour que , dans toute la France (ou partout ailleurs;, les grandes et petites propriétés s'associent dans une exploitation générale du

!'.! XIIS\TÏO\ 1)1! SYSTÈME. 293

sol, m même temps qu'elles formeront des ménages sociétaires do cent , deux cents ou quatre cents familles , ce qui transformerait , comme par enchantement , L'agriculture , bien plus malade encore que l'industrie, ou pour mieux dire , ruinée et empêchée dans tous ses progrès par les menées du commerce , par l'usure et l'agiotage. Et cependant qui ignore que l'agriculture est la première richesse d'un pays ? son état est déplorable , surtout en France , et, par contre- coup , celui des malheureux paysans. Tous les esprits généreux recherchent les moyens d'améliorer l'agriculture. Jusqu'aujourd'hui , ils ont échoué ; l'état des campagnes et le sort des paysans veut , en quelque sorte , de mal en pis. L'exploitation intégrale du sol par association et le ménage sociétaire peuvent seuls faire progresser l'agriculture , et, en même temps, améliorer le sort du paysan et accroître le revenu du propriétaire. Le morcellement de la propriété a été regardé , avec raison, comme un bienfait immense , en ce qu'il a détruit les derniers vestiges delà féodalité et du servage. Mais aujourd'hui le moment est venu où la propriété doit subir une nouvelle transformation par

l'exploitation intégrale du sol , qui réunit à la fois l'avantage de V extrême division des fortunes et d'une large exp loitation.

Des sociétés actionnaires appuyées sur de riches capitalistes ou de puissants banquiers se forment chaque jour pour l'exploitation de quelque industrie. Combien il serait à désirer qu'il s'en formât quelqu'une pour une vaste exploitation du sol , où il y aurait à la fois des actionnaires internes et externes , et où les internes seraient réunis en ménage sociétaire et rétribués selon les principes d'association posés par Fourier I Le capitaliste ou le banquier qui attacherait son nom à une semblable entreprise acquerrait la plus grande gloire qu'un homme de ce siècle puisse ambitionner : sans secousse , sans commotion , il réformerait la société entière ; l'indigence serait éteinte ; le revenu de la France serait subitement triplé ; la couronne pourrait percevoir le double d'impùts et anéantir la dette publique , sans qu'aucun murmurât ; car tous , jouissant d'un triple revenu , se trouveraient , même en payant le double d'impôt , proportionnellement plus riches que dans l'état actuel. Et en même temps que l'homme qu1

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effectuerait ces grandes choses par sa fortune ou sou crédit serait le bienfaiteur de son pays et de l'humanité , il ferait une opération extrêmement avantageuse , sans aucun risque de perte , au contraire , avec la certitude d'accroître indéfiniment sa fortune.

$ IV. — Abolition de l'esclavage en Pologne et en Russie.

L'importante question qui agite le nord-est de l'Europe et le sud des Etats-Unis , l'abolition de l'esclavage , peut être immédiatement résolue au profit des maîtres et au profit des esclaves , par l'application des principes d'association.

L'esclavage est la honte de l'humanité; il est un reproche permanent pour les nations qui le souffrent et qui le tolèrent dans leur sein. Et cependant , jusqu'aujourd'hui , elles ont pu répondre : >» Que faire de nos esclaves en les libérant , dans l'état d'abrutissement où ils sont réduits? comment leur donner du pain , si nous ne les forçons au travail , tandis que les peuples mêmes qui n'ont point d'esclaves ne

savent pas empêcher la misère des salariés , de la classe dite prolétaire?

Effectivement , jusqu'à ce jour , tous ics plans proposés pour l'affranchissement des esclaves ont paru , avec justice , insuffisants. On est resté dans le doute si , par un affranchissement subit, on n'exposerait pas les maîtres à être ruinés et les esclaves à mourir de faim , d'un autre coté , l'on n'a pu trouver de moyens satisfaisants d'un affranchissement gradué.

Le système de Fourier aurait puissance non seulement d'abolir l'esclavage sans préjudice à qui que ce fût , mais encore de rendre ces mêmes pavs, aujourd'hui en arrière de la civilisation , immédiatement plus prospères , plus florissants que les autres nations , et de les mettre en tète du mouvement social.

Dans le Nord , il ne faudrait que l'initiative d'un seigneur russe ou polonais pour entraîner par l'exemple et opérer ce grand changement. Pourquoi ne se trouverait-il point ? Les esprits généreux ne manquent pas dans ce pavs ; la preuve en est dans le fait récent de la comtesse Boutourlin, en Russie, qui vient d'affranchir spontanément six mille esclaves en leur faisant

don d'un terrain à cultiver. Ce fait est doublement remarquable , en ce qu'il prouve irrécusablement ce que tout le monde savait d'ailleurs, que le gouvernement russe n'est nullement partisan de l'esclavage et ne forme point obstacle à ce que les seigneurs affranchissent leurs esclaves.

La Pologne et la Russie (i) sont peut-être les pays du monde les plus capables de réaliser le système sociétaire , immédiatement et sur une grande écîielle, précisément par leur organisation basée, jusqu'à ce jour , sur l'esclavage , et qui se trouverait merveilleusement adaptée au système sociétaire.

En Pologne et en Puvssie , chaque propriété , plus ou moins étendue , renferme des terrains couverts de diverses cultures , potagers , vergers , céréales , bois , une sorte de village composé de pauvres cabanes où logent les esclaves , diverses usines , une église et enfin un dwor ou maison seigneuriale. On le voit, c'est à peu près

(*) Voyez Histoire et Tableau de la Russie, par M. Jean Czynski , remolie de choses neuves sur ce pays, et où la question de V esclavage en Russie particulièrement est traitée à fond.

comme nos villages avec des jardins potagers dans l'intérieur , des champs, des vergers, des prairies aux alentours , quelques fabriques et des châteaux couronnant les sites çà et là. Toutefois la différence est grande. Nos villageois travaillent péniblement , mais sont libres. Les châteaux , les champs , les bois . les potagers, les vergers , les fabriques ont des maîtres divers. En Pologne et en Russie , chaque propriété n'a qu'un seigneur , et les hommes qui l'habitent font partie de la propriété , appartiennent au seigneur comme les champs , les bois , les usines , les maisons. Les serfs ou esclaves , réduits au sort le plus misérable , travaillent pour le seigneur. Les produits de leurs travaux appartiennent entièrement au seigneur ; seulement on laisse à chacun un petit coin de terre qu'ils cultivent dans leurs moments de loisir , et dont le produit sert à leur subsistance et à celle de leur famille. On peut penser ce que c'est que cette culture morcelée I Les produits en sont si ehétifs , que les malheureux meurent littéralement de faim à côté des greniers du maître , regorgeant des produits de ses terres à lui , qui souvent moisissent faute de débouchés , ou bien

qu" il donne à vil prix ; car les denrées sont abondantes en ces pays , précisément parce que les trois quarts de la population y meurent de faim , en même temps que l'argent y est rare , puisque les propriétaires sont peu nombreux, et que , par une suite naturelle de cet état de choses , le commerce et l'industrie y languissent. Les malheureux esclaves sont tellement abrutis par la misère et la routine d'un travail toujours le même , qu'ils se rapprochent plus de la bète que de l'homme.

Pour quiconque connaît le système de Fourier, est-il nécessaire , cet état de choses donné, d'indiquer les immenses améliorations que chaque propriétaire pourrait introduire dans l'administration de ses biens par le principe d'association , en même temps qu'il pourrait , sans danger, affranchir ses esclaves? Quoi de plus aisé , pour un esprit élevé et charitable , que d'associer tous ces malheureux comme une grande famille, de mettre en commun leurs coins de terre morcelés , ou bien , ce qui serait infiniment préférable , les réunir aux terres mêmes du seigneur, et associer les travailleurs, autrement dit , les payer chacun selon son ira-

vail et sa capacité , en attendant qu'ils puissent apporter, dans la mise commune, le fruit de leurs économies , comme part de capital? Quoi de plus aisé que d'associer les travaux agricoles et manufacturiers , et de les diviser et varier de sorte que chacun se trouve expert dans diverses branches de culture et d'industrie , gagne en intelligence et fasse dix fois plus de travail par le double attrait de l'association et de la variété des travaux ? Quoi de plus aisé que de réunir les travailleurs en un vaste ménage , et de confier les soins de cuisine , de blanchissage et de propreté intérieure à un petit nombre de femmes , tandis que d'autres aideraient aux travaux agricoles et industriels ; et enfin d'établir des écoles pour la première enfance , qui déchargeraient la majorité des mères des soins de surveillance ? Combien même il serait aisé au seigneur de faire bâtir peu à peu une habitation commune , commode , propre et aérée , qui remplaçât les chétives et dégoûtantes habitations du village, où souvent les paysans logent pêle-mêle avec vaches et cochons. Les domaines du seigneur lui fournissent la plus grande partie des matériaux , et la main-d'œuvre ne lui est

pas coûteuse , car il emploie à élever cette sorte de phalanstère ceux-rnêmes qui doivent l'habiter. Peut-on douter que le seigneur qui prendrait l'initiative d'une semblable réforme , en assurant la liberté et le bien-être à une foule de malheureux , ne triplât , en même temps , son revenu et la valeur de ses propriétés, par une gestion unitaire et l'excitation au travail donnée aux travailleurs affranchis? Peut-on douter, non plus , que cet exemple ne serait immédiatement suivi dans toute la Pologne et la Russie , et avec d'autres conditions au sud des Etats-Unis ?

jN î'oublions pas d'ajouter qu'un des principaux avantages de la Russie et de la Pologne , pour la réalisation de l'état sociétaire, consiste dans le bas prix des terres , des bestiaux , des engrais, et la quantité de terrains incultes qu'on y peut acquérir à bas prix.

Sous ce rapport , ces deux contrées offrent plus d'avantages à la réalisation qu'aucune autre de l'Europe.

§ Y. — Angleterre, France, Belgique.

L'asiociation serait un immense bienfait pour

l'Angleterre ; ce système peut seul résoudre les difficultés sociales, chaque jour grandissantes , qu'elle renferme en son sein. L'Angleterre, plus qu'aucun pays civilisé, offre le contraste de la misère et de la richesse , de produits surabondants et de toutes les privations. L'aristocratie écrase de son luxe les populations affamées ; les fabriques regorgent de produits , tandis que la classe ouvrière manque des premières nécessités de la vie. Diminuer le salaire et mettre les ouvriers sur le pavé sont les seuls remèdes qu'apportent les fabricants à leurs propres embarras. De là une misère affreuse , et la taxe croissante des pauvres , ancienne plaie qui aujourd'hui s'étend rapidement et menace de dévorer tout le corps social. Les campagnes , les villages, offrent le même spectacle de désolation et de misère pour le cultivateur laborieux , qui , asservi aux dîmes et à des charges énormes , ne peut subvenir aux besoins de sa famille , et se voit constamment à la veille de sa ruine. L'Angleterre , au premier rang des nations , pour les lumières , la richesse et le développement miraculeux de son industrie, l'Angleterre, commerçant avec le monde , pesant de tout son

poids sur les Indes , dévorant , suçant dans son sein la malheureuse Irlande, l'Angleterre succombe sous le poids de la dette nationale , elle menace constamment d'une honteuse banqueroute , elle se transforme en un vaste dépôt de mendicité , elle est à la veille d'être déchirée par ses propres enfants qui crientlafaim et dont elle ne sait , par aucun moyen , satisfaire les besoins. Tous ses hommes d'Etat , tous ses citoyens , le peuple même , les ouvriers, les cultivateurs , contemplent avec effroi cet ordre de choses, et recherchent et appliquent des remèdes tous insuffisants, lorsqu'ils ne sont pernicieux. Le système d'association de Fourier peut seul arrêter les progrès du mal , par une transformation pacifique de ce qui existe , sans rien ôter à ceux qui possèdent ; répandre la richesse sociale sur tous , en même temps qu'elle procurerait au gouvernement les moyens de se libérer de sa dette.

L'Angleterre est la nation la plus capable de comprendre et de réaliser immédiatement les principes de Fourier; elle sent toute la gravité de son état social , et ne dédaigne pas légèrement les idées nouvelles qui lui sont offertes

elle les examine et les applique. L'attention sérieuse et la faveur dont elle a entouré les essais d'Owen prouvent combien elle est est portée vers toute tentative d'amélioration radicale. 3Iais heureusement les essais d'Owen ne portaient que sur la communauté à laquelle la nature de l'homme répugne, et non point sur Y association , notre véritable destinée icibas.

Si la doctrine de Fourier était répandue en Angleterre , elle aurait les chancesd'ètre réalisée sur-le-champ , i° par le gouvernement , i° par les associations nombreuses qui déjà existent pour obvier aux maux de la classe ouvrière , 3° par un candidat riche et bienfaisant.

Il serait digue de cette grande nation de prendre l'initiative d'une régénération sociale qui doit s'étendre sur le monde entier. Toujours elle s'esi montrée ardente à accepter les innovations et les découvertes des génies créateurs. La première , parmi les grands Etats , elle embrassa la doctrine du libre examen qui fit tomber les chaînes de l'esprit ; la première , elle donna l'exemple d'un gouvernement représentatif ; elle enfanta Newton, Locke, Smith, Ben-

tham ; elle accueillit Fulton , honni par les savants français. Aujourd'hui , si elle se traîne dans les haillons du passé , si elle subit les conséquences des intérêts divergents créés par ses plus magnifiques innovations et découvertes, néanmoins elle a certitude d'avenir par la pratique de toutes les libertés, et le développement industriel , double face progressive sous laquelle se manifeste la vie des peuple. Or l'avenir humanitaire, c'est Y association; l'Angleterre sera plus apte qu'aucune nation au monde à le comprendre.

La Belgique, comme l'Angleterre, est un pays extrêmement favorable à la réalisation du système sociétaire , par son esprit à la fois sage et entreprenant, ses immenses ressources, et la liberté positive dont elle jouit. Nul pays n'est plus à l'abri , par le bon sens des masses , de toute spéculation fausse, de toute théorie vague; nul pays n'a plus de préventions contre les utopies. Priais qu'on lui présente un plan positif d'améliorations pour la classe ouvrière, une spéculation à la fois utile et lucrative, des bases d'association agricole et industrielle qui promettent de tripler subitement le revenu , et

306 en A PITRE XV.

nulle nation , si ce n'est l'Angleterre , ne se montrera aussi apte à comprendre , aussi ardente à entreprendre , aussi persévérante à exécuter. Comme l'Angleterre , elle ne trouvera ni entrave , ni obstacle dans l'administration , ni dans le pouvoir , mais plutôt appui et encouragement, et, en tous cas , liberté entière , liberté d'association , liberté de langage , liberté de la presse , liberté du culte ; liberté , et de plus un bien-être général répandu sur toutes les classes, et une certaine égalité de fait ; les bourgeois et l'ouvrier se donnent la main , l'aristocratie n'existe guère que de nom ; la royauté y est réellement populaire et peu coûteuse. La Belgique actuelle rappelle les villes républicaines de la Flandre et du Brabant au moyen-âge ; elle fleurit également par l'industrie et le commerce, et des institutions libres basées sur le système communal ; elle a , de plus , l'avantage d'une administration régulière qui réunit les villes comme en un faisceau , les associe d'esprit et d'intérêts , et forme obstacle aux rivalités et divisions qui déchirèrent si misérablement les républiques florissantes et anai chiques du moyen âge.

RÉALISATION ni" SYSTÈME. 307

La Belgique est admirablement préparée au régime sociétaire. L'esprit d'association y a déjà produit des fruits immenses et tend , chaque jour , à élargir et à consolider ses bases. Le crédit et la confiance doublent les ressources de l'industrie. Le pays possède la première richesse, qui le place à l'abri des vicissitudes qui enrichissent et ruinent les nations essentiellement industrielles ; il possède la fertilité du sol. La Belgique est un des pays du monde où le sol est le plus riche , le plus abondant et le mieux cultivé ; l'industrie et l'activité du commerce, ainsi que la confiance générale , le crédit public , tiennent essentiellement à cette condition stable de prospérité. Aussitôt que le système de Fourier y sera connu , il ne saurait manquer d'y èlre adopté en tout ou en partie , surtout au moment actuel où l'on songe sérieusement à améliorer le sort des ouvriers , où l'esprit d'association grandit et s'éclaire , où les colonies intérieures languissantes demandent une nouvelle organisation qui les relève et les rende productives, où de vastes bruyères sont au moment d'être défrichées par association ; enfin où le réseau presque terminé , des chemins de 1er facilite à

l'industrie et au commerce toute transformation , en même temps qu'il les y excite et les y pousse d'une force irrésistible.

La France possède les mêmes éléments de richesses et les mêmes besoins d'amélioration au sort des classes ouvrières , d'encouragement aux travaux agricoles, de sécurité politique, de stabilité industrielle et commerciale , de landes et bruyères intérieures à défricher , tous besoins auxquels le système de Fourier peut seul satisfaire. La France possède, de plus, l'avantage, en formant en quelque sorte un centre de lumières, parmi l'Europe et le monde , d'imprimer à tout ce qu'elle crée un tel cachet de publicité, qu'elle invite d'abord à l'imitation , ce qui devient le plus sûr moyen de propagande.

g VI. — Colonisation d'Alger.

Précisément une question actuelle de la plus haute importance, la question d'Alger, peut être résolue facilement et promptement dans toutes ses difficultés par le système d'association , tandis qu'elle ne saurait l'être par quelque autre système que ce soit. Les circonstances sont aussi favorables à la réalisation du

système que le système l'est aux c irconstances. Le terrain pour un essai en grand est trouvé ; c'est Alger et ses dépendances ; c'est l'Afrique entière qui peut être conquise pacifiquement parle système harmonien. Quant aux capitaux à mettre en avant , il est deux moyens de les obtenir : le premier, c'est de s'adresser au gouvernement en lui démontrant que jeter les bases d'une sage colonisation est le plus sûr moyen de diminuer les dépenses exorbitantes que coûte Alger dans l'état actuel , et même sous peu de temps de couvrir entièrement les frais et d'accroître les revenus de l'Etat du produit de la colonie. Le second moyen , c'est de former une compagnie actionnaire en lui démontrant également les bénéfices d'une colonisation sur les bases à' association ; encore la compagnie ne pourrait- elle agir qu'avec l'assentiment et la protection du gouvernement qui , pour la formation de colonies , nécessairement à la fois civiles et militaires dans un pays conquis , doit toujours conserver la surveillance , la haute main; en revanche , il ne peut manquer d'accorder , pour un établissement aussi éininem-

ment utile , tout l'appui et toutes les facilités qui sont en son pouvoir.

Il ne s'agit donc que d'exposer un plan de colonies , basé sur les principes d'association , qui offrirait des bénéfices certains , avec des garanties de sécurité , de stabilité , de prospérité et d'améliorations successives qu'aucun système n'a offertes jusqu'aujourd'hui.

Comment le gouvernement n'accepterait-il pas un plan semblable , soit pour en prendre l'initiative , soit pour appuyer la compagnie actionnaire qui entreprendrait de le réaliser? Dans le système à' association , il ne s'agit pas d'utopie, mais de chiffres, à! économies et de produits positif s ^ il ne s'agirait pas non plus, dans l'application de l'état sociétaire à la colonisation d'Alger , de créer pour réaliser un système, mais parce qu'il y a nécessité absolue de créer , de sortir d'une espèce d'abîme où, depuis huit ans, les hommes et l'argent vont s'engouffrer sans résultat, sans solution à une position aussi difficile , aussi funeste aujourd'hui que le premier jour.

Quelque coûteuse, quelque désastreuse qu'ait

été, jusqu'à ce jour , au gouvernement la conquête d'Alger, l'honneur et l'intérêt de la France lui ordonnent de la conserver. Il doit donc cher" cher un moyen de la faire fructifier, d'y ménager la vie des hommes et de donner sécurité et stabilité aux colons et à leurs travaux. Le système d'association est admirable pour satisfaire à toutes ces conditions : il se prête à faire prospérer sur-le-champ l'industrie , l'agriculture, le commerce , et de la sorte à indemniser soit le gouvernement, soit une compagnie actionnaire de ses avances , en assurant des avantages immédiats aux colons. De plus , il se combine parfaitement avec un plan d'attaque et de défense graduée. Or ne sont-ce point les conditions essentielles de l'établissement de colonies dans un pays comme l'Afrique, presque entier barbare ? Ne doit-on pas de suite chercher à se caser, à se consolider dans un certain espace, à y faire fructifier la terre et y créer pour les colons , en quelque sorte une nouvelle patrie , en même temps que se réserver de toujours étendre et agrandir la colonie par un système permanent de conquête graduée.

Il est reconnu, par l'histoire de toutes les co-

lonies extérieures, que, s'il est aisé, dans les pays lointains et barbares, de conquérir, il est difficile et coûteux de conserver. Pourquoi donc, lorsqu'on est instruit par l'expérience des siècles, conquérir sans but et ne pas chercher uniquement à conserver ce qui produit, et à n'étendre ses conquêtes qu'en proportion des moyens qu'on possède de les faire fructifier.

Il faut donc résoudre le problème de baser la colonisation à Alger sur un vaste plan, de la rendre immédiatement fructueuse, soit au gouvernement, soit aux capitalistes, qui en feront les avances, d'assurer de grands avantages aux colons, de leur procurer toute sécurité, toute stabilité, et en même temps de leur donner le moyen de toujours s'étendre dans le pays, en refoulant les naturels dans l'intérieur, ou, ce qui est préférable, en les attirant par les arts de la civilisation et le charme de l'état ociétaire.

Il ne s'agit que d'appliquer les principes du système d'association.

Sous le rapport des constructions, le système appliqué aux colonies d'Alger consisterait à élever de distance en distance, sur une vaste éten-

due du sol, de grandes fermes propres à contenir trois à quatre cents familles, et dont les constructions seraient convenablement distribuées pour le ménage sociétaire , offrant un seul grenier à compartiments, une seule cave, une seule cuisine, de grandes salles pour les repas en commun, pour la surveillance des enfants, etc. Chaque ferme aurait pour dépendances, jardins, étables, écuries, granges, de vastes champs avec cultures variées et plusieurs fabriques ou exploitations, correspondantes à la nature du terrain ou produits du sol. Chaque ferme pourrait avoir pour terrain attenant, y compris celui dont elle couvre la surface, environ une lieue carrée. Les trois à quatre cents familles formant le ménage sociétaire de chaque ferme seraient associées pour l'exploitation intégrale du sol et des diverses industries établies, pour le commerce intérieur et extérieur et pour les travaux domestiques. Chacun serait rétribué d'après son apport de travail, capital, talent. Le gouvernement ou la compagnie seraient actionnaires pour toutes les avances qu'ils auraient faites. Tout capital apporté dans l'association

par des membres internes ou externes serait également échangé contre des actions.

Je ne m'étendrai pas davantage sur les bases générales d'association suffisamment expliquées dans le cours de cet ouvrage; je n'appuierai que sur ce qui est particulier aux associations coloniales.

Des associations coloniales, comme je l'ai dit, ne peuvent être purement civiles ; elles sont à la fois civiles et militaires. Les exercices militaires sont au nombre des travaux obligatoires de la colonie ; ils ne doivent pas occuper la majeure partie du temps, mais relayer les colons une ou deux heures par jour des autres travaux. Tous les colons ne sont pas appelés à se battre en plaine campagne ; mais tous doivent être prêts à défendre leurs propres demeures, leurs foyers domestiques.

De ce premier principe posé, que tous les colons, de l'adolescence à la vieillesse, doivent être exercés militairement et se tenir prêts à combattre si un cas urgent l'exige, j'en ferai découler un second principe qui pourra paraître hardi : c'est que l'armée ne devrait être nulle-

REALISATION DU SYSTEME. ôlï>

ment distincte, ni à part des colons, mais partager leurs demeures et leurs travaux. En un mot , pour mieux exprimer ma pensée , c'est l'armée elle-même qui devrait être le premier fondement de la colonie, dans le cas où elle serait établie par le gouvernement. On verrait les fermes agricoles-industrielles substituées aux tristes casernes et hôpitaux ; les loisirs des soldats seraient occupés fructueusement dans des travaux agricoles et manufacturiers ; les exercices militaires ne seraient plus pour eux une occupation permanente, mais un délassement, un exercice salutaire , une habitude à entretenir.

Dans ce cas, une foule d'autres colons aptes à tous les travaux industriels et agricoles viendraient grossir leurs rangs et les initier à leur profession , dont l'apprentissage serait rendu prompt par la division parcellaire du travail. Ces derniers, comme je l'ai dit , partageraient les exercices militaires ; il n'y aurait de différence dans leur condition , si ce n'est que les premiers, composant l'armée, pourraient être à chaque instant envoyés contre l'ennemi, et se relayeraient pour la défense permanente du ter-

ritoire occupé, taudis que les autres colons ne seraient appelés qu'extraordinairement , remplissant dans les colonies à peu près le rôle de nos gardes nationaux.

Les uns et les autres colons ont la faculté de se marier et d'élever leurs enfants. Comment veut-on fixer des hommes au sol, leur créer une nouvelle patrie , si on leur défend les liens les plus puissants à les y attacher. Dans le système d'armée permanente et de ménages morcelés, la famille est impossible pour le soldat, en même temps que pour le colon pauvre , elle est un embarras , un fardeau. Dans le système sociétaire, les femmes et les enfants pourvoient à leur entretien par le travail ; la première enfance est à la charge de l'association. Qu'on remarque que le système sociétaire , favorisant la famille et rendant les enfants une richesse en même temps qu'une joie pour la communauté, est le seul qui puisse réellement baser la colonisation, la faire, dès le commencement , multiplier ses habitants par ellemême ; résultat qui, dans le système morcelé, n'a été atteint dans toutes les colonisations qu'après un grand laps de temps , après

que la mère-patrie s'est longuement épuisée en hommes, en argent et en coûteuses expéditions.

Dans le cas où ce serait une compagnie actionnaire- qui prendrait l'initiative d'une colonisation sur ces bases, moitié civile, moitié militaire (tout en restant distincte de l'armée) , elle procurerait au gouvernement l'avantage de pouvoir extrêmement réduire le nombre des troupes employées à la défense du territoire, et, par conséquent, les dépenses qu'occasionne leur entretien. - Elle donnerait en même temps un magnifique exemple à toute l'Europe, de la manière à' occuper les armées en temps de paix, de les employer aux travaux publics tels que défrichements, cultures, routes , canaux , exploitation des mines , etc. ; car ce serait à ces travaux et d'autres que les colons seraient employés dans les colonies algériennes, en même temps qu'ils se formeraient aux exercices militaires et se tiendraient prêts à combattre.

Le système sociétaire remplaçant les villes

par de vastes fermes agricoles industrielles >

renfermant chacune trois à quatre cents fa-

milles , bâties à peu près à égales distances /une ferme par lieue carrée) , a le double avantage , comme système de colonisation, d'abord ,

D'établir de suite les bases d'une colonie productive, qui puisse indemniser soit le gouvernement, soit une compagnie actionnaire de ses avances , et leur procurer , ainsi qu'aux colons, des avantages toujours croissants; ensuite,

Par le même système de colonisation , d'établir un plan aisé de défense et d'attaque.

Pour démontrer que le système d'association adapté aux colonies serait de suite productif, il n'est pas nécessaire d'autres arguments que ceux-mêmes employés dans le cours de cet ouvrage. L'association, dans tout ordre de cboses, comparativement au système morcelé . donne triple et quadruple revenu. Appliquée à des colonies extérieures, dans un pays conquis , elle offre l'avantage d'un terrain gratuit , dont les actions représentatives offrent de suite un bénéfice net. Cet avantage est surtout important sur le territoire d'Alger, autrefois le plus fertile du monde, et qui, aujourd'hui encore, promet de

récompenser les peines du cultivateur par de riches moissons.

Du premier aperçu , on peut également se convaincre que nul système n'est plus propre à la défense et à l'attaque graduée dans un pays de conquête où les colons sont constamment exposés aux agressions des naturels.

Les jardins, les campagnes, le soi cultivé forment la principale richesse des colons. Comment, dans le système de constructions morcelées, comprenant des villes, des villages, des forteresses, comment défendre la campagne, les champs, le sol ? Généralement, dans toutes les guerres, on voit les villes, les forteresses soutenir l'attaque , se défendre avec plus ou moins de succès, mais toujours au détriment des campagnes abandonnées, ravagées, des villages incendiés , des populations rurales surprises et massacrées. Dans l'état de guerre permanente des colonisations , comment assurer dans un semblable système la sécurité à l'agriculteur ? comment lui donner le courage d'ensemencer le sol lorsqu'il n'est pas sûr de recueillir la moisson ? On n'a d'expédient que les armées permanentes, qui coûtent plus à préserver les colons que ces

3*20 ciivriTRE xv.

derniers ne sont productifs. Dans le système sociétaire, la campagne cultivée est renfermée en quelque sorte dans les groupes des fermes , de même que les jardins et les cours sont renfermés dans l'intérieur des bâtiments. Chaque ferme aurait sa tour, ses signaux , pour donner l'alarme aux fermes voisines aussitôt qu'un parti ennemi serait aperçu : et toutes simultanément tiendraient prêtes les forces nécessaires pour le repousser, s'il tentait une agression. Les fermes les plus avancées sur le territoire ennemi formeraient autant de forts quant aux appareils meurtriers de la défense , tout en conservant à l'intérieur les dispositions locales pour l'organisation sociétaire. On pourrait même , sur toute la ligne frontière , creuser un fossé, ce qui faciliterait encore la défense.

En un mot , ne serait-il pas infiniment plus aisé de protéger un sol limité , retranché en quelque sorte comme un vaste camp, où tous les colons seraient organisés à la fois pour les travaux productifs et une défense ou surveillance permanente, que d'étendre cette défense à un vaste pays moitié cultivé et peuplé, moitié inculte et déseit. avec un système incohérent

d'habitations ? Ne serait-il pas aussi infiniment plus productif d'utiliser l'armée , en la rendant civile en même temps que militaire, et la casant, d'après un système purement défensif , dans des bâtiments fortifiés , où les travaux manufacturiers et agricoles relayeraient des travaux militaires ?

A dater de cette nouvelle organisation, le plan d'attaque, ou, si Ton veut, de conquête, d'envahissement, peu onéreux, peu destructeur, consisterait à avancer insensiblement dans le pays et à toujours occuper le sol nécessaire à de nouvelles fermes sociétaires, selon la multiplication de la colonie, et les capitaux disponibles pour les constructions et les cultures ; car à quoi bon occuper un terrain qui ne serait ni cultivé, ni habité? à quoi bon faire peser un joug onéreux sur des populations ennemies, toujours prêtes à le briser ! ]Vest-il pas mille fois préférable de n'occuper insensiblement qu'un terrain productif et d'attirer les populations africaines sous un joug volontaire, par le spectacle de l'industrie attrayante, de la concorde, de l'harmonie et des arts de la civilisation? En prolongeant toujours la ligne de dé-

fense à mesure que de nouvelles fermes s'élèvent et que les naturels sont refoulés dans l'intérieur ou attirés par le charme sociétaire, les colons vont toujours en avant dans la conquête de l'Afrique, conquête pacifique, introduisant insensiblement dans les contrées barbares les arts, les sciences , l'industrie européenne , chaque jour perfectionnés, et un admirable mécanisme social , le seul capable de subjuguer véritablement les barbares et les sauvages. En partant de la fondation d'une première ferme sociétaire dans cette contrée, l'imagination ne voit point de bornes à la conquête et la propagande. L'Afrique entière couverte de phalanges soumises à un régime unitaire, ses déserts rendus fertiles, sa température attiédie par la culture générale, et un système d'irrigation qui encaisserait les rivières, dessécherait les marais, ferait jaillir les sources et couvrirait de canaux navigables toute cette contrée aujourd'hui semblable à une mer de feu, toutes ces merveilles seraient, en un laps de temps plus ou moins considérable, les résultats magnifiques d'une colonisation européenne, sur les bases de l'état sociétaire posées par Fourier.

Je n'ai point voulu ici donner un plan, mais seulement un aperçu de colonisation d'après le système phalanstérien. Je n'ai voulu qu'indiquer la seule base possible de colonisation productive, qui ne jette pas en pure perte les hommes et l'argent. C'est à ceux qui ont fait de la question d'Alger un objet spécial d'étude à proposer un plan précis et détaillé; j'ai seulement tenté de mettre sur la voie. Qu'on étudie le système de colonisation mis en œuvre jusqu'aujourd'hui dans les deux Indes ; qu'on suppute les torrents de sang et les sommes énormes qu'il a coûté pour tenir, en définitive, les colons dans une barbare oppression, pour toujours craindre les révoltes, et exterminer les nations indigènes ; qu'on étudie l'histoire sanglante des colonisations anciennes et modernes, et, qu'instruit par l'expérience des siècles, on essaye, en substituant l'association au système morcelé, et l'envahissement gradué à la conquête violente, qu'on essaye, dis-je, d'arracher l'Afrique aux conséquences dévastatrices de l'ancien système et de procurer à la France la gloire de la pacifique transformation d'un pays barbare en un

pays fertile, florissant, qui s©it modèle à la civilisation même.

§ VII. — Éléments d'association.

En résumé , tous les essais d'association , si simplifiés et sur une si petite échelle qu'ils soient, sont fructueux. J'appelle essai tout ce qui est réalisation du système , même dans un seul de ses principes. Ce qui rend le système sociétaire essentiellement pratique , c'est la facilité qu'on a à le décomposer , à le réduire , à l'adapter à toutes les circonstances. Trois parties princi- ]^ales le constituent : la première , c'est l'association des ménages substituée au morcellement, à l'isolement actuel. On ne peut nier les avantages économiques de ne faire qu'une cuisine au lieu de cent, de n'avoir qu'un grenier , une cave pour les provisions communes , dix ménagères au lieu de cent , deux ou trois salles commodes et aérées pour réunir les enfants dans leurs jeux, leurs études, et une surveillance commune , au lieu de cent chambres malsaines et cent surveillantes ennuyées et grondeuses.

Cette première base d'association est si clai-

renient économique qu'où ne peut mettre eu doute ses avantages. La difficulté est de l'établir là où le morcellement existe. C'est une question, en quelque sorte , tout architecturale ; les constructions actuelles forment obstacle , il faut détruire pour réédifier ; c'est la réédification matérielle qui précède la réédification sociale. Toutefois cette difficulté disparaît là où rien n'existe , où tout est à créer , principalement lorsqu'il s'agit de colonies intérieures et extérieures , et généralement de tout établissement , soit industriel , soit agricole , qui implique la réunion d'un certain nombre de familles.

La seconde partie essentielle du système, c'est l'association , dans toute industrie, des travailleurs avec les chefs et les capitalistes ; c'est l'abolition du salaire remplacé par la répartition équitable du travail , du talent et du capital.} ç: 'est la solidarité d'intérêts entre tous les asseoies d'une même industrie , étendue à diverses industries agricoles et manufacturières, ce qui représenterait déjà , dans notre société morcelée , à part les autres conditions sociétaires , l'association intégrale et la solidarité d intérêts

telles qu'elles existent dans le phalanstère.

0'26 CHAl'lTUE XV.

La troisième partie, c'est le travail attrayant par groupes et séries^, c'jest, à vrai dire, la partie la plus neuve du système de Fourier , qui constitue essentiellement sa doctrine.

Déjà, dans l'état actuel de l'industrie et de l'agriculture , on pourrait, jusqu'à un certain point., varier les travaux, les alterner, grouper les ouvriers, leur donner ardeur au travail, surtout si l'on commençait par les y intéresser, les associer. La division du travail , "poussée très-loin, se prèle merveilleusement à la variété et à l'alternat. Il ne faut pas un long apprentissage pour apprendre à faire des tètes d'épingles ou toute autre division parcellaire de l'une ou l'autre industrie. Il ne faudrait donc que l'association de diverses industries à proximité pour que les ouvriers pussent se relayer dans leurs travaux divers ; leur travail et leur santé y gagneraient également. Il serait surtout avantageux d'associer les travaux manufacturiers et agricoles, de sorte que les ouvriers et paysans pussent alterner des uns aux autres.

Il est plus simple, dira-t-on, de créer d'un coup le phalanstère dans toutes ses conditions d'harmonie. Oui, ce serait plus simple si l'on

RÉALISATION Dl SYSTÈME. 327

avait la faculté de le faire. Mais en attendant, je le répète , toute application partielle est déjà un progrès, un gage de réalisation complète.

Tous les germes d'essai existent dans la société actuelle, c'est ce qui rend aisé leur perfectionnement.

Anciennement, les monastères, aujourd'hui les casernes , les prisons , les maisons d'éducation , les restaurants , les hôtels , les pensions bourgeoises, le magnifique établissement des Invalides , etc. , donnent idée des économies de l'association domestique.

Les sociétés par actions présentent des éléments d'association industrielle.

Les moissons, les vendanges, la pêche, la chasse offrent exemple des travaux, jusqu'à un certain point, attrayants.

Quelque point de départ qu'on prenne en véritable association , que ce soit d'un ménage sociétaire , de l'exploitation intégrale de diverses branches d'industrie ou de l'exploitation intégrale d'une certaine étendue du sol, pourvu qu'il y ait solidarité d'intérêts entre les propriétaires ou capitalistes et les travail-

leurs , répartition équitable du travail, capitàt\ talent, ou verra bientôt naître, de cette première base , l'état sociétaire avec l'alternat et la variété des travaux, la division des travailleurs par groupes et séries, d'où résultera ïa pleine harmonie. L'essentiel, c'est le point de départ, un essai quelconque de véritable association.

Fourier indique différents degrés d'arsociation simple ou composée. Le plus simple degré, comme je l'ai dit, peut être réduit à quatre cents villageois, environ quatre-vingts familles; ce seraient, à proprement parler, les habitants d'un village réunis en une même habitation et associés pour l'exploitation la plus économique et la plus productive des travaux agricoles , industriels et domestiques. Fourier indique également diverses voies de gaïantismê. Il donne, entre autres, le plan d'un comptoir communal qui aurait pour effet immédiat d'abolir l'indigence, d'assurer le droit au travail et de tripler le revenu de la commune qui en prendrait l'initiative. Je crois ne pouvoir mieux terminer ce chapitre qu'en citant ce plan en entier.

RÉALISATION Itl SYSTfellE. 3*29

\ HT. — Comptoir communal.

« Le comptoir communal aurait pour principales propriétés :

» Réduire de moitié la gestion domestique des ménages pauvres et même des moyens ;

» Payer à jour fixe , par anticipation et sans frais . les impôts de la commune ;

» Avancer des fonds au cours le plus bas , à tout cultivateur dont les domainesprésenteraient quelque garantie ;

» Procurer à chaqueindividu toutes les denrées indigènes ou exotiques au plus bas prix , en l'affranchissant dès bénéfices intermédiaires que font les marchands et agioteurs ;

a Assdrer en toute saison des fonctions lucratives à la classe indigente , des occupations variées , sans excès ni sujétion , soit à la culture , soit aux ateliers.

» Le comptoir communal actionnaire , affecté à des subdivisions de mille cinq cents habitants au moins , est pourvu de jardin , grenier, cave , cuisine et manufactures communales , au moins deux. C'est un vas le ménage qui épargne aux pauvres tous les menus travaux. Ce pauvre

possède un petit champ et une petite vigne ; mais comment peut- il avoir un bon grenier , une bonne cave , de bonnes futailles , des instruments et agencements suffisants? Il trouve le tout au comptoir communal ; il peut y déposer , moyennant une provision convenue , son grain et son vin , et recevoir une avance des deux tiers de la valeur présumée. C'est tout ce que désire le paysan , toujours forcé de vendre à vil prix au moment de la récolte. Il ne craindrait pas de payer l'intérêt d'une avance , il le paye toujours à douze pour cent aux usuriers ; il bénira le comptoir qui lui avancera à six pour cent l'an , en lui épargnant les frais de manutention ; car un petit cultivateur se trouvera payé au comptoir pour faire sans fournitures l'ouvrage qu'il aurait fait gratuitement chez lui, avec frais de fournitures. En effet :

» Il a consigné au comptoir sa récolte , vingt quintaux de grain et deux muids de vin : ce n'est pas lui qui fournit les sacs , les futailles , les chariots et animaux pour conduire au marché : sa récolte faite et consignée, il travaille à journée pour le comptoir , et il se trouve payé tout en soignant son blé et son vin qui gagnent

en valeur ; car on les réunit à uue niasse de grains , à nn foudre de même qualité. On peut même lui épargner les soins de cuverie et recevoir sa vendange selon les évaluations d'usage.

» Le travail , pour garantir le grain des rats et des charançons , et pour manutentionner quatre ou cinq foudres , ne s'élève qu'au dixième de ce qu'il serait dans une foule de petits ménages dont le comptoir emploie accidentellement les plus pauvres dans ses greniers , caves, jardins et ateliers. Ils ne peuvent , en aucun temps , y manquer d'occupations , et c'est pour eux un bénéfice d'autant plus notable , qu'en consignant au comptoir , ils ont beaucoup de temps de reste par épargne de manutention et même de cuisine ; car ils obtiennent, lorsqu'ils ont consigné des denrées , un crédit quelconque à la cuisine communale , et imitent nos petits ménages , qui prennent chez le traiteur pour épargner les frais.

» Le comptoir s'approvisionne de tous les objets de consommation assurée : étoffes communes , denrées de première nécessité et drogues d'emploi habituel. En les tirant des sources,

rr, ' fîïwiTP.r xv.

il peut les donner à petit bénéfice aux consigua-

taires, leur en exhiber les comptes d'achats et do liais. Ces avantages sont autant d'amorces à la consignation. Si le comptoir est bien organise , il doit . eu moins de trois ans, métamorphoser iout îe système agricole en demi-association . car il sera recherché du riche comme du pauvre. Tout riche v briguera L'avantage d'être actionnaire votant; le petit cosignataire non actionnaire v aura , en séance de bourse , voix consultative sur les chances de vente; l'actionnaire opinera sur les ventes et achats.

» Pàen n'est plus agréable au campagnard , et surtout au paysan . que les assemblées d'intrigue commerciale. C'est un charme dont il jouirait . chaque semaine , au comptoir communal , en séance de bocrse , où l'on communiquerait lesavis de correspondance commerciale, et où Ton débattrait sur les convenances d'achat < t de \ente. Le paysan , quoique peu enclin aux illusions, convoiterait avidement la gloriole d'actionnaire délibérant sur les achats et ventes du comptoir communal , ou tout au moins îe rang de cosignataire â voix consultative. Les paysans tiennent, chaque dimanche, là bviirsQ

REALISATION Dl SYSTEME. 333

à la porte de l'église , avant ou après la grand'messe ; ils la tiennent dans les marchés et cabarets, où ils s'épuisent en informations et caquets sur l'état des affaires , sur la hausse et la baisse des denrées : ils auraient au comptoir une véritable bourse et s'empresseraient , pour y figurer, de devenir actionnaires ou cosignataires, ou l'un et l'autre.

» Le comptoir aurait une ou deux manufactures, afin de fournir, en hiver comme en été, des occupations variées à la classe pauvre. Dans son organisation, il se rapprocherait, autant que possible, des procédés harmoniens ; il pourrait avoir à son compte des cultures et des troupeaux selon les moyens dont il serait pourvu ; il donnerait toujours à ses agents , même les plus pauvres , une portion d'intérêts sur quelques produits spéciaux , comme laines , fruits , légumes, etc., afin d'éveiller en eux cette activité , cette solicitude industrielle qui naît de la participation sociétaire , et les préserver de l'insouciance qui caractérise les salariés civilisés.

» Ce qu'on doit chercher, c'est d'amener un canton à une ombre d'association sur l'ensemble

du mécanisme , sur la culture , la fabrique , le commerce , et surtout la cuisine et le soin des enfants, choses infiniment dispendieuses pour le villageois, en ce qu'elles détournent du travail les femmes les plus aptes à y concourir. »

Ce plan est d'une exécution aisée et offre des bénéfices certains à toute personne qui voudrait faire l'avance de quelques capitaux , et s'établir dans le comptoir pour exercer la surveillance dans les commencements. Le revenu du village serait triplé au bout d'une année , et le comptoir posséderait de tels éléments d'association qu'en très-peu de temps il réaliserait complète tement l'état sociétaire , et se convertirait en un phalanstère que les villageois aideraient, en grande partie , à construire , contribuant de leurs bras et de leur argent , ainsi qu'au moyenâge, en Italie, où l'on vit de magnifiques monuments s'élever par les dons volontaires et le concours spontané des habitants mêmes des villes. Ce que l'on faisait à cette époque par patriotisme ou religion , comment ne l 'effectuerai t-on pas aujourd'hui par le motif puissant d'un bien-être prochain, assuré pour soi, pour

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les siens , par l'espoir tle préparer un avenir meilleur pour tous, et enfin par la certitude d'entrer dans les desseins de Dieu , et de remplir ses vues providentielles sur l'humanité?

Restauration tle» climat urée*

Une des parties les plus curieuses de la théorie sociétaire , ai-je dit (*) , est la restauration des climalurcs, par la culture intégrale du globe que l'état sociétaire peut seul effectuer à l'aide des armées industrielles. Les détails où Fourier entre à ce sujet sont d'un puissant intérêt ; d'ailleurs tout est tellement lié dans le système d'association , que c'est le dénaturer que d'en omettre aucune partie.

(*) Voyez Armées industrielles.

RESTAU UATION DES CL1MATURES. 337

Ecoutons Fourier :

« Il n'y a guère aujourd'hui que l'Europe , l'Indoustan et la Chine qui soient mis en pleine culture, encore se ressentent-ils du régime morcelé et incohérent. Tous les bons esprits ont déploré la fâcheuse propriété qu'a la civilisation de se perdre par l'excès de ses cultures , par le ravage des forêts , par le défaut d'entente et d'unité dans les dispositions agricoles. La culture civilisée et barbare n'est qu'un leurre de quelques siècles ; elle brille un instant et semble améliorer les climatures ; mais bientôt elle ramène son atmosphère à une inclémence pire que la rudesse primitive. Il est bien aisé de façonner un pays brut par des défrichements partiels et abatis des forêts ; mais il est bien difficile de restaurer un pays ravagé par la civilisation et démeublé de forêts et de sources , comme est aujourd'hui la Perse autrefois si féconde ; comme sont déjà la Provence , le Languedoc , la Castille, et comme seraient dans deux siècles toutes les régions aujourd'hui si fières d'une lueur de bien-être climatérique, et dont on voit arriver à grands pas la décadence :

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