DE LA PREMIERE PARUE
sur la doctrine qu'ils doivent profesier , et c'est par de longs tn^ wu qu'ils sont arrivés à cette conviction , cir Saint-Simon nous s trouvés dans un siècle qui lui prodiguait à lui-mâme trop de dégoûts pour que nous n ayons pas été obligés de vaincre de ^andes répugnances avant d'arriver à lui,
> Notre choix est fait, et la lecture de yos ouvrages n'est pas de nature à changer notre conviction. Pour vous, Monsieur (per* mettex»nous la même franchise que vous aves montrée en par* Isnt de Saint-Simon et de nous-mêmes), vous nous paraisses avoir la êvec une légèreté inconcevable les ouvrages que vous aves en nuuns : tantôt vous raisonnes conmie si nous voulions fiûre en un joor tout ce que nous annonçons, tantôt, au contraire, comme si nons négligions le temps actuel pour nous repaître d'utopies dans ni) avenir fort éloigné. Qui vous a dit que nous voulussions mettre le ministère dans la rue des Bourdonnais? Vous dites que les in» dostriels ont montré leur savoir-faire ; qu'ils ne s'occupent qu'à tpomper l'acheteur, etc. Mais de quels industriels parles«>vous? entendes-'Vous par là ceux des séries passionnées on ceux d'à pré* sent? car vous aures aussi des industriels dans le régime soeié» taire , un industriel n'étant que l'homme qui modifie la matière pourJ'approprier aux besoins de l'homme. Et ces mdustrieb, dont vous vous moques parce qu'ils prétendent qu'un jour leurs successeurs dirigeront les finances , veulent^ils dire par là que If. Aoy , ministre des finances de 1829 , doit se faire remplacer par son épicier et aller (aire des cornets dans le comptoir à la place dn nouveau ministre? Non, Monsieur, cela veut dire simplement que les finances sont administrées d'une manière 4e/« ^niethe, quand elles sont réglées, dirigées, exploitées par les hommes qui ne savent que détruire et n'ont jamais rien produit* La paraJwle n est pas asses grossière pour qu'un esprit comme le vôM me porùt exiger que j'enlevasse cette enveloppe légère qui couvre notre idée,
9 Eb quoi I vous voyes que l'on oombat les hommes qui , d'après un principe absurde de petite ou de grande culture , se fé<* licîtent ou ae désolent de la division dn sol , et vous plaisantes ceux qui ^sent que cette question est subordonnée à la nature des d>jet8 et du sol cultivés, et, de plus, à certaines considéra* tîons d'ordre social ! Votre intention seraSi-elletpar exemple, que
tous les ti*avaux de la terre se fissent indifféremment , dans tous les cas ; que Ton semât le blé dans des pots à tulipes, qu'un fleuriste tfccupât le même terrain qu'un bûcheron? il y a donc, telles cii'constances locales étant données, nécessité de choisir entre de grandes et de petites cultures.
n Mais, Monsieur, ce qui nous prouve surtout la légèreté dont j'ose me plaindre, c'est que vous avei lusse passer dans ces ouvrages à peu près toutes les idées capitales d'organisation sociale. En voici une, par exemple, sur laquelle je suis d'autant plus surpris que vous ayez gardé le silence qu'elle choque tout à fait des principes professés fréquemment par vous dans votre ouvrage. Ainsi, Monsieur, vous parlez souvent dans votre ouvrage des riches et des pauvres, des héritages directs ou par adoption, et enfin de tout ce qui constitue l'idée qu'on se fait à notre époque du mot propriété. Les membres de vos séries, les fondateurs , ont des actions qui acquièrent dans leurs mains une plusvalue indépendante, dans le plus grand nombre des cbs, de leurs travaux personnels; ils les transmettent par héritage , ils en disposent conmoie la société civilisée barbare le fait Nous, an contraire, nous pensons que la constitution de la propriété d'une nation civilisée barbare ne saurait êti*e semblable à celle d'une société divisée en séries passionnées sociétaires; je prends vos termes, car ils peuvent, à la rigueur, fort bien rendre nos idées , et que l'association ne peut exister entre ces séries que dans le cas où l'on n'a de jouissances que celles qu'on obtient par son travail personnel; ainsi plus de transmission par droit de conquête militaire, mais par droit de conquête pacifique; plus d'héritage par droit de naissance, mais par droit de ca» pacité,
B Que cette idée vous choque , c'est ce dont je ne doute pts « puisque vous ne l'avez pas encore examinée ; mais que vous ayez pu passer cent fois à côté d'elle (si vous avez lu cent pages saint* simoniennes) sans vous en apercevoir, c'est ce que je ne conçois point
1 An reste votre méthode opérera , dites-vous , sans chicaner ni ministres ni prêtres , sans s'emparer des finances de France , sans persécution contre ceux qui remploieront, sans irriter la cour et sa garde , etc. , eic.
DE LA PREilIBRE PABTIE. 173
> Ifaîs, Honiienr, vons qui étodiei les pcnchinl» hmiMÛat , ûùavez-voos vn que les hommes, intéressés à soutenir In barbarie civilisée , n*ont pas on penchant Irès-prononeé à se mettre en colère quand on leur reproche leurs mé&its? Je suis convaincu que irons-méme, Monsieur, vous serez obligé dTeiercer quelque empire sur certains penchants que tous les hooiBes éprouvent quand vous verres la manière dont je combats ce que -ti . vons appelés sans doute le pombie des déconverfc^ homaittes. w, Certes je suis loin de dire que vous puissiez en ressentir de la 4 haine on de la colère contré Saint-Simon et contre sa doctrine ; mais avouez que vous sefes et que vous êtes déjà dispoié à les traiter aveo le dédain et le mépris que vous lances sur Owen. Et vous voulez que les ministres , les prêtres , k amr et ta garde vous remercient ! Vous ne venez donc pas détruire la barboBe dont ils vivent? Si la vérité peut éprouver contre Terreur les sentiments que vous avez manifestés à Fégard d*Oweu , que doit donc faire l'erreur en présence de la vérité?
» Je finis, Monsieur, en vous priant de recevoir mes excuses pour tout ce que vous pourrez juger inconvenant dans cette lettre. Je vons avoue que moi aussi j'ai en besoin d*nn jour de repos , et ce n'était peut-être pas assez , pour répondre à ce que je re- ^srde comme le jugement précipité , comme l'expression hasardée d'un homme que j'estime, mais qui attaquait ce que je trouve de plus grand, ce que j'admire,, ce que j'aime le plus an monde, la doctrine de Saint-Simon. Malheureusement cette doctrine ne me donne pa», comme aux ministres, conune à la cour et à sa gvde^ le moyea de vivre grassement sans rien faire; peut-être, s'il en était ainsi , aurais-je défendu avec plus de chaleur encore ma bourse attaquée. Que cette considération me serve aussi d'excuse auprès de vous. Monsieur, qui savez combien on peut s'attacher à des idées qu'on rrotV utiles au bonheur de l'humanité. > Vous verrez, Monsieur, par cette lettre que j'avais sujet de vous engager à remettre jusqu'à plus ample informé l'entrevue que vous aviez bien voulu me proposer. Je vous le répète , le. sentiment dont vous êtes animé, le dévouement auquel vous vons abandonnez établit inévitablement un lien entre les élèves de Saint-^îmon et vous ; mais ce n'est pas une raison pour que nous vous proposions d'adopter dubitath^ment la doctrine de .
Qowit à U vètre, nonf adoptonf p&iiHBemêmt \» sefttiiitfiit qpi voas y a conduit « mmi adoptons encore potiUM» m»nt nno grande partie de la eritiqne qoe irons faites de ees aii^loniéfitioni d'êtres hétérogènes, hostUes, qu'on ose ^peler sométés aujourd'hui! mais nous rejetons toni aussi /Mniî^lfeamM^ la presque totalité de vos vues sur Favenir destiné à rhamanilé i nous ne les voyons appuyées sur anomè tefÊdanee indiquée par Tétude des M» humains ; nous ne voyons pas, en d'autres . termes, que le passé mmonce eet avenir, ou enfin que l'un soit la etmn oit le Gmii, de VeJfetwBL du vbvit que vous attendes; t
Las ohservatbna eontenuei dans cette lettre se résument en quelques objections dont Je vais suoeessivement examiner la Taleur ;
%9 Mt Enfantin soutient que , dans l'œuvre de la réforme sociale , il faut procéder du moral au physique , et non pas en suivant la marche inverse , comme le voulait Fourier, dont la conduite dpr^t d'ailleurs démenti à cet égard la prétention théorique.
L'objection repose sur la confusion de trois efaotea bien.dia* tinotes : l'invenlioii, WprapagaHùn et VappHeatiÔH d'une doo» trine d'organisation sociale.
La première. (l'invention) est une tâche purement inteUe»» tuelle ; c'est wi coup de génie , fécondé par le persévérant eflort de la méditation et de l'étude ; .
La seconde (la propagation) est intellectuelle et morale; c'eel affaire de talent d'exposition plus ou moins métiiodique el de fit* culte de persuasion ;
La troisième (l'application) a aussi à certains égards le double caractère intellectuel et moral , surtout ehes ceux qui dirigent l'entreprise et qui ont besoin spécialement d'habileté pratiqoe. Mais elle doit procéder du physique au moral , en ee sens qu*U faut assurer d'abord l'existence du. personnel employé à l'opération et organiser les travaux de base, travaux manuels en naur jeure partie. C'est le Primo vhere, deinde phiioiophari. Voilà comment Fourier entend qu'il faut commencer par le physique.
Assurément il ne lui est jamais venu dans Tidée de prétendre • qne ce fftt avec autre chose que son intelligence qu'il avait
DE LA PROOniE PARTIE. 179
cflBçii, ékhmé m Tliéorle, ai qs'il y dkt élé fo^mé ptr Mrtre emtc que Mt 0ttr«ielioii#, railracCion paMlMneOe ëluit U mobile vniiiiie , ■ohmit bi , de tevie Factifité huMiae. '
P<mF mievx dfflëraaeier eneere lei fondioBe dit enet ^ te grovpent eutoiir d*«ie découverte, fajonteni :
Oui mum doute, quand il s'agit de faire des paHinua 4 une idée , c'est en premier lieu aux intelligences qu'il dut s'adresser; quand on veut détemlner des aetes de dévouement à une cause, à une doctrine, c'est au cœur qu'il faut parler. M. EnfimtiBdana ce sens a pârfiUtement raison.
Mais peur donner la démonstration pratique «Tune invention , d'une théorie, même d'organisation industrielle et sociale, c'est tout autre chose. D y a ici une eqiérlenee à instituer : Il s'agit de placer les éléments sur lesquels on opère dans les dreon* stances exigées par la théorie en question, de les disposer suivant les règles qu'elle Indique; et si la théorie est vraie , les résuHata prévus par elle devront se produire^; si elle est fkusse, les faiti viendront démentir ses prévisions , et fout sera dit.
Or quel est le but que poursuivait Fourier? Tout simplement une expérience de son procédé d'organisation du travail par groupes et séries de groupes. Ge bot est bien distinct de celui qui consisterait à catéchiser les hommes pour leur inculquer teb on tek dogmes, telle ou telle morale. Jamais Fourier n'a en la pensée que lui attribue M. Enfantin de t faire l'éducation morale d'une première Série. « Ce qui ressort, au contraire, de sa Théo* rie , de tout son enseignement , c'est qu'une semblable préparation est absolument impossible^ L'état actuel, état de morcellement agricole et domestique , ne comporte pas la distribution sériaire; de plus, former une série ne signifierait rien, puisque, seule, elle ne saurait fonctionner attractionnellement; ce qui exige la réunion d'un certain nombre de Séries. {Voir la deuxième partie de l'ouvrage.)
Pour prouver à Fouriei^ que Id-méme suit la marche qu'il blâme ches les disciples de Saint-Simon : > Vous commences , « lui fait observer M. Enfantin , par l'enseignement de rofre mo^ t raie, et vous vous servez pour cela de petits pois, de fruits, de t légumes, t
En occupant les enfants de ces menus travaux qui leur plai*
sent, ce n'est pas leur éducation morale qoe Fonrier a en vue, c'est leur éducation comtne travailleurs. Si , grâce k ces exercices corporels , ils sont mieux préservés d'une coiruption précoce que la majorité des enfanis qu'on tient -huit et dix heures par jour, cloués sur les bancs d'une classe, d'une salle d'étude, à traduire du Jatin et du grec , ou bien à entendre et à marmotter euxmêmes de beaux préceptes de morale, tant mieux; ce sera un avantage d'assez 'grand prix pour recommander puissamment la méthode de Fourier. Mais on n'est point pour cela fondé à dire qu'il enseigne une morale , encore moins la sienne qu'aucune autre; car si l'auteur de la Théorie attractionnelle a beaucoup raillé les moralistes sur l'inanité et les contradictions de leurs doctrines diverses , il ne lui est du moins jamais arrivé de leur faire concurrence.
^ M. Enfantin, qui, en 1829, badinait Fourier sur l'emploi des légumes dans l'éducation de l'enfance , ne s'avisait-il pas deux années plus tard de compléter l'éducation de la famille saint-simonienne , c'est-à-dire d'hommes de vingt-cinq à quarante-cinq ans, avocats, médecins, ingénieurs, capitaines d'artillerie, en leur faisant bêcher, sarcler, arroser son jardin de Ménilmontaat, balayer les escaliers, frotter les parquets , cirer les bottes, etc. ?
Le Père suprême ne .dédaignait pas, connue on voit, d'emprunter à l'occasion quelques-uns des moyens préconisés par l'inventeur du phalanstère; quant à l'application qu'il en faisait, elle lui appartenait en propre. Ceci soit dit sans préjudice pour la bonne opinion qu'on doit avoir de Tintelligence et du mérite de M. Enfantin. Celui qui , dans quelques conditions que ce fût , s'était fait accepter pour chef par des hommes tels que Jean Raynaud, Pierre Leroux, Michel Chevalier, Henri Fonmel, Charles Duveyrier, Jules Lechevalier, Abel Transon et autres, n'a pas à craindre qu'on veuille le faire . passer jamais pour un homme sans valeur.
L'opposition des tableaux de Raphaël et des chants de l'église aux petits pois de Fourier est une antithèse k effet plutôt qu'une raison exacte et sérieuse. Où M. Enfantin a-t-il vu que Finfluence des arts et des pompes religieuses soit bannie du Phalanstère? Ce n'est certes point dans les écrits de Fonrier. On y lit au contraire que chaque Phalange aura son Musée ; qu'il sera fait grand
osftge des tableaui dans renseignement et dans fëdocation ; qne les céréoaonies dn cnlte divin seront célébrées avec plos d'ordre, de magnificence et d*éclat qu'elles n'en présentèrent jamais dans le passé. Ao surplus , je doute fort que les ravissantes créations du pinceau des grands maîtres aient beaucoup cenlriboé à développer Tarcétisme chrétien et la foi aux terriblefl mystères de la déchéance et de la ikmnation étemelles. Les beaux «arts sont des séducteurs qui entraînent l'humanité sur la ronte du Phalanstère plutôt que sur celle de la Trappe. — Mais c'est là un point de vue qui ne doit pas nous occuper id. Je paase à une seconde objection.
2<> L'idée de fonder un premier établiasement sociétaire qui serait imité de proche en proche , accuse une prétention bien plus gigantesque que celle de Saint-Simon. Elle suppose une connaissance parfaite de tous les détails d'exécution, connaissance qui dépasse la prévision humaine.
En dépit de toute assertion contraire , ioittttier une commoiie associée, comme le voulait Foorier, nous parait chose pliia praticable et plos facile que de convertir, eonune le voulaient Saint- Simon et ses continuateurs, la génération actuelle, les hoaunes du dix-neuvième siècle k des dogmes et à un culte nouveau.
Que vent dire , an surplus , M. Enfantin ? Serait-ce qu'en fait d'innovation l'on ne peut rien tenter sanis avoir au préalable déterminé de la façon la plus rigoureuse jusqu'aux derniers détails d'exécution? A ce compte, il n'aurait jamais été rien entrepris depuis qne le moude est monde.
Entend-il plutM reprocher à Fourier de s'être targué d'une puissance de prévision inadmissible en traçant à l'avance des tableaux de l'ordre sociétaire qui le montrent jusque dans ses dispositions les plus minutieuses? A la vérité l'inventeur du Phalanstère est allé fort loin sous ce rapport, et peut-être s'abusait-il sur le degré auquel il est possible .de pousser la prévision des détails dans une affaire aussi neuve qu'un essai d'association. Pourtant rien n'indique de sa part la prétention que lui attribue M. Enfantin d'avoir tout fixé à l'avance. Il s'en rapporte pour une foule de points aux hommes spéciaux, architectes, agro-