RÉSERVES DE L'AUTEUR
C'est ici la dernière fois peut-être que j'aurai l'occasion de donner mon témoignage sur Fourier et sur son œuvre. Je regarde donc comme un devoir d^ conscience envers )cs lecteurs et envers moi-même de reproduire^ en terminant, certaines réserves que j'ai faites ailleurs (1).
Je répète en conséquence que^ tout en gardant pour le maître^ aussi entier et aussivif que jamais, mon sentiment de respect, de gratitude et d'admiration , je n'accepte cependant ses écrits que sous bénéfice d'inventaire.
J'admets la loi de la Série et le principe de TAttraclion passionnelle, mais sans souscrire à toutes les déductions, parfois aventureuses, que Fourier a indiquéeà comme devant ou pouvant être les conséquences futures de cette loi et de ce pnncipe.
L'attraction passionnelle est bien, comme Ta dit Fou« fier, t la boussole de révélation permanente. » C'est en conformité de l'attraction — des attractions générales, bien entendu — qu'on doit, sous peine de n'avoir d'autre règle à cet égard que l'arbitraire et l'hypothèse, qu'on doit, dis-je, organiser les Institutions et les relations sociales sur le principe de la justice, dont la sérib est le mode de fonctionnement exclusif et infaillible. — Mais l'attraction passionnelle, équilibrée par les dispositions de l'ordre sériaire, pourra bien, selon ma façon de juger, n'avoir pas toutes les conséquences que Fourier a cru entrevoir.
Le maître a trop négligé, à mon avis, de tenir compe
(I) Essai critiqm sur ta ph'lns'>phie positiri\ Pri?, 1861. Noto dci pages 251,252, i5i.
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des contrepoids, des facultéa de surveillance et de eonirèle que la nature elle-même a placées auprès des penehants les plus susceptibles d'entraînements désordonnés. Tel est, par exemple, cet exquis sentiment de pudeur qui s'éveille dans l'àme, en même temps que les premières vagues émotions de l'afTéctioa correspondante. Or, ces. facultés tutrices et modératrices, qui sont aussi des parties intégrantes du système passionnel» sont, comme toutes les autres, susceptibles de culture et de développement.
F!ourier institue, à la vérité, dans ses phalanges» des corporations de vestalat temporaire pour les deux sexes: corporations qui, avec celles du dévouement social, ont le pas sur toutes les autres et occupent la place d'honneur dans les cérémonies. Il éloigne de renfance> avec une sollicitude vraiment paternelle, tout ce qui pourrait susciter j[)réma(urément des idées touchant la vie sexuelleet donner l'éveil hors de saison à l'instinct qui s'y rapporte.
Mais d'un autre c6té, l'inventeur du phalnnstère s'est laissé aller à la fantaisie de parler des séances de la cour d'amour, d'une corporation de bacchantes, etc.; choses qui existent en laid dans l'état actuel, avec des circonstances aggravantes (en premier lieu la vénalfté et la fausseté) écartées du libre amour tel que Fourier en concevait la possibilité pour un lointain avenir, so fondant sur ce que la vérité en amour comme partout implique la liberté (1).
(1) On peut reprocher aussi à Fourier d'avoir fait, dans plus d'un passage dn SCS livres, une peinture indiscrète des désordres amoureux du régime actuel; ce qui ne pernut pas de lucUrc aux mains do tout le inonde sou œuvre complète. 11 faut observer toutefois que le critique prend toujours parti pour les victitres et contre les auteurs des méfaits qu'il raconte. — Ainsi, à propos de l'adultère, et contrairement à Vopiuion qui règne cbex nous, c'est sur les trompeurs et non sur les époux trompés, que Fourier déverse le blâme et le ridicule. Aussi les tableaux de mauvaises mœurs qu'il esquisse, trop crûment quelquefois, ont-ils toujours dans son intention uu but louable et moral. Ajouterai-je qu'il est avéré pour ceux que leur profession iiiilie aux turpitudes seaètes de nos dépravations, que le critique des mœurs civiliî-ées est resté sous plus d'un rapport au-dessous de bien des rcalilés monstrueuses de notre époque. 11 arrive aux médecins de recevoir, à ce sujet, des confidences forcées ou de rencontrer des traces révélatrices de débauches que Fourier n*a pas décrites dans leurs bidcuscs perversités,
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C'a été néanmoins un tort grave, à mon sens, de la pari de Fourier, et4rès-préjudiciable au succès de ses grandes vues d'amélioration sociale, que d'avoir mêlé des conjectures de ce genre à ses études positives sur T Association. Mais ce tort de l'inventeur ne tire point à conséquence pour4'application de la théorie sociétaire elle-même.
A ce sujet, je fais observer qu'il n'y a prévision systématique qui tienne, rHumanité reste et restera toujours maîtresse des arrangements qui la concernent, maîtresse de maintenir ou de niodifler les règles sociales suivant ses convenances, avertie qu'elle s'éloigne ou qu'elle se rap. proche du vrai par la proportion plus ou moins forte de mal et de souffrance qui résulte pour elle des dispositions adoptées.
Foarier^ d'ailleurs, ne se donne ni pour un révélateur, m pour un législateur; sa théorie, toute scientifique, n'est ni un dogme ni un code; ce n'est une formule obliga* toire à aucun point de vue. Des indications qu'elle donne, la société prendra ce qui lui semblera bon, avantageux et honnête; elle laissera tout le surplus.
Aussi, nonobstant certaines prévisions licencieuses du maiire, j'ai la confiance que l'on pourra dire avec vérité de la société de l'avenir, du régime de l'association et de l'harmonie, ce que dit Virgile de la saine famille du la*boureur :
Costa pudicitiam servat domus...
la chasteté, la pudeur y garderont leur place et leur lustre immortel.
Sans ressembler à la triste et monotone existence d'un couvent ou môme d'une communauté, soit de frères iiioraves, soit de quakers, la vie sociétaire ne sera envahio ni par les dérèglements ni parles excès; elle ne présentera pas surtout les effets subversifs de passion, les odieuses récurrences que présente la vie civilisée et dont les feuilles judiciaires nous font counoUre une faible partie. Au pha-
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lanstère, les passions surtout redouices, h papillonnef la cabaliste par exemple, auront assez d'emploi, d'emploi franc et utile, dans les divers ordres de travaux, dans la variété contrastée des occupations, dans l'ardeur des luttes industrielles et artistiques, pour qu'il leur soit moins loisible qu'aujourd'hui d'aller, comme elles le font, traîtreusement et dans l'ombre, attaquer, corrompre et détruire le groupe essentiellement fixe de la famille.
Qu'ils se rassurent donc, les hommes bien intentionnés et sincères qui craindraient de voir, dans la réalisation de la doctrine phalanstérienne, l'inauguration d'une ère de licence effrénée et l'élévation du désordre moral à son extrême puissance! Je proteste au nom du bon sens, au nom des droits inaliénables de l'Humanité contre de telles appréhensions. Qu'elles ne viennent pas entraver, empêcher l'emploi de ce merveilleux instrument de délivrance au soulagement, à l'extirpation de la misère!,..