FIN DES CHAPITRES AJOUTES EN
(\ole 1, pat|e 31.)
Une confession de Fourier enfant racontée par luimnième.
Voici le curieux passage auquel j'ai fait allusion ; il se trouve dans les manuscrits encore inédits de Fourier :
«... L'éducation civilisée est remplie de ces préceptes sau* greuus, pour lesquels on devrait donner les étrivièrcs aux pédants et non aux enfants ; je m'en rapporte à tout homme sensé : quelle impertinence d'aller dans un catéchisme entretenir les enfants d'adultère, de fornication, de sodomie! Les plus curieux de ces enfants ne manqueront pas de prendre des informations . sur ces mystiques énigmes, et malheur s'ils rencontrent des jjcns qni aient la sottise de leur en donner de trop exactes !
« En outre , ou menace les enfants de hrûler éternellement s'ils déguisent quelque péché, on leur fait croire que le plus juste pèche sept fois par jour , on les désoriente à force de terreurs. J'étais, à l'âge de sept ans, bien terrifié par la crainte de ces brasiers et de ces chaudières bouillantes ; on me promenait de sermon en sermon, de ncuvaine en neuvaine, tant qu'enfin, épouvanté par les menaces des prédicateurs et les rêves de chaudières bouillantes qui m'assiégeaient toutes les nuits, je résolus de me confesser d'une foule de péchés auxquels je ne comprenais Hen et que je craignais d'avoir commis sans le savoir ; je pensais qu'il valait mieux en confesser quelques-uns de trop que d'en omettre aucun. lià-dcssus je classai en litanie tous ces péchés incompréhensibles pour moi , comme la fornication et je m'en
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allai les débiter à Tabbé Gornier, vicaii-e de Saint-Ptéirr^t égiiie des Annonciades; je récitai d'abord les meaas péchés de compte courant , comme d'avoir manqué k ma prière , ensuite j'abordai la liste énigmatiqne pour moi, et m'accusai d'avoir fait de la luxure (j'avais sept ans). — -Vous ne savex ce que vous dites , me répond le vicaire. — Je m'arrête un peu interdit. — Allons, voyons, achevons. — Je continue et lui dis : Je m'accuse d'avo'r fait de la simonie. — Ah! de la simonie! allez, vous dites des bêtises. — Moi, fort embarra.ssé, je tâche de jeter la- faute sor autrui, et je lui réponds : On m'a dit chez nous dé me confesser de ça. — Nouveau mouvement d'impatience du pieux vicaire , nouvelle semonce. — Vous êtes un petit menteur, on ne vous a pas dit ça. — Je terminai là ma savante confession, et le vicaire, ce me semlile , eut grand tort de se fâcher ; il n'y avait que de quoi rire. Un enfant de sept ans qui s'accuse de simonie ! S'il m'eût laissé aller jusqu'au bout , je lui aurais débité tontes soi:tes de crimes , fornication , adultère , sodomie , enfin tout ce que j'avais trouvé d'incompréhensible dans le catéchisme ; j'étais résolu à m'accuser de tout plutôt que d'omettre quelque péchc qui pût me faire plonger dans la géhenne, t
(Note 2, page 36.)
Parente avec saint Pierre Fourier.
Pierre Fourier , dit de Mattaincourt , du nom d'un village dont il fut curé , réformateur et général des chanoines réguliers de lorraine , fondateur de la congrégation des religieuses de \otrel^ame pour l'instruction des .jeunes filles , né en 1565 , mort i Gray en 1636 ou 1640 et béatifié par bulle du 29 janvier 1730. Quel était le degré de parenté du fotui* réformateur social arec le réformateur monastique? nous l'ignorons. Ce dernier était fiJs d'un bourgeois de Mirecourt, en Lorraine, et l'aîné de deux frères qui laissèrent l'un et l'auti^e une postérité nombreuse. Le p ère de Fourier desccudait-il de quelqu'un des rejetons de ceuxci ? on a lieu de le présumer. Ce qu'il y a de sûr, c'est que ks p ortraits qu'on a du Saint offrent une ressemblance frappaule , surtout dans le front et dans les yeux, avec l'auteur de la Théo*
DE L\ PREMIERE PARTIE. m
fie sociéteire. GeUe remarque a été suggérée par un portrait, dû , a« pinceau de Vanloo , qui ce *trouve dans Téglise de Houdàri (Seine*et4>ise).
(Note S, page 85.)
Le premier ouvrage de Moiron fut l'occasion de quelques ol^ servations pleines de jugement et de goût de la part de Fourier. '
Avant de s'arrêter au dernier tilre, Vices des procédés industriels, etc. , qui eut toute l'approbation du maître , on avait proposé de substituer à celui de Comptoir communal, qui avait été choisi d'abord , le titre suivant : Base sociale.
« Je ne sais , dit à ce propos Fourier , si ce titre de Base SO" ciale est provisoire ou défmitif , mais il est certain qu'il n'est pas beureux. L'autre, le Comptoir communal, valait bien mieux; il présente une idée positive ^t neuve , tandis que Vidée de base sociale est usée et profanée depuis un siècle par les sophistes. Déjà Molière faisait comparaître, dans le Bourgeois gentilhomme, trois ou quatre maîtres disant tous à la file que leur enseignement, musique ou danse, morale ou grammaire, est la base de l'édifice social. Il parait qu'alors on abusait déjà' beaucoHp de ce mot , puisque la comédie en badinait. »
a Paris , l«r août 18'24.
> 'J'ai reçu les statuts du Comptoir communal que vous m'avez envoyés, et je les ai parcourus , mais trop superficiellement pour en juger : cet établissement ne se rattachant pas entièrement au régime d'attraction industrielle par séries de groupés, je serai obligé de relire attentivement l'exposé. J'y ai remarqué (pag. 82) une disposition relative aux courtes séances et fort bien conçue pour opérer en transition , en mode moyen entre la civilisation et le régime sociétaire des séries.
» Vous me dites que vous terminerez par un appel en faveur àe mes plans; mais il faudra, pour les faire goûter, un abrégé, selon tout ce qui m'a été dit; et plus loin vous me blAmcz de ce <\uc, à la suite d'un Sommaire qui n'a pas réussi , je veux faire pn Abrégé; il faut bien se résoudre à suivre la volonté des juges.
iOo VOTAIS
D Vous pensez que j aurais du intriguer , inc faufiler avec les rédacteurs de journaux ou le^rchitectes ; mais pour intrigaer à Paris, il faut une voiture et beaucoup d'argent, puis des bassesses : tout cela me ipanque. »
Fourier se livre à l'examen du livre de Muiron , dans une lettre dit 16 septembre 1824, dont nous citerons le passage suivant :
«r On pouvait aussi s'abstenir de vanter dès la page 2 les
iumineuses vérités des Smith , des Say. Ces lumineuses vérités ne prêchent que le morcellement , et il semble qae vous allez vous ranger très-humblement sous leur bannière.
* Sans doute on peut se compromettre en heurtant ces personnages comme je l'ai fait; mais les cajoler, ce n'est pas inspirer confiance. . .
V Vous conclurez de ceci ce que je vous ai dit dans le temps, c'est qu'on n'écrirait jamais rien si l'on prenait l'avis de tout le monde. . .
V Le bon début, celui qui va au fait et qui expose franchement le sujet, c*est la ligne 13, page 2, qui dit : Partout y malgré faccroissenttnt des richesses, la misère du cultivateur et de l'ouvrier est extrême ; début qui prouve à mots couverts que les lumières de Smith et des Say ne sont que ténèbres, v
Fourier avait aussi fait des critiques qui portaient sur le style de l'ouvrage; il y avait remarqué , disait -il, quelques phraçes i prétention , l'emploi de quelques mots peu connus on peu usités.
i Vous me dites, répliquait-il à ce sujet, que II. Désiré *a souri de ce que l'auteur le plus accusé de néologie vous a repris de néologie. A cela je peux répondre que j'ai hasardé une technologie en ce qui concerne ma science, mais hors de là point de néologie. Par exemple , dans les deux morceaux sur Fénelon et Delille , je me suis tenu autant que possible au style usité. An reste, brisons là-dessus. L'important est de trouver des fondateurs, t
M. Pt'sirp Ontiiiairr , fiont il ost pailc à la pngf 3i,
DE LA PREMIERE PARTIE. i97
Nofe 4, page 404.)
Lettre (V Enfantin à Vourier (1829).
La pièce suivante , qui n'a jamais été publiée , que je sache , ne sera pas sans intérêt , surtout pour les lecteurs qui ont suivi If mouvement des écoles saint-simonienne et phalanstérienne. Celte réponse de M. .Enfantin à- une communication de Fpurier accuse nettement les dispositions d'esprit des chefs de Tune et de l'autre école. Des premières lignes de la polémique, il ressort ceci : c*est que ni le père suprême de la nouvelle secte rell- (]ieuse, ni Tinventeur de Forganisation sériairé de l'industrie ne se plaçaient au point de vue qui leur eût permis de se comprendre mutuellement.
Ainsi, M. Enfanlin néglige tout à fait l'idée d'une épreuve locale, susceptible d'être accomplie avec des gens étrangers à la théorie sociétaire , pourvu qu'ils soient mis dans les conditions qui entraînent l'organisation des travailleurs par groupes et pai* séries, suivant la méthode de Fourier; celui-ci de son côté, n'apercevant rien en dehors de l'essai qu'il propose, traita cavalièrement les doctrines économiques et religieuses des disciples de Saint-Simon, qui prétendaient convertir le monde par la prédication et l'amener à recevoir la loi des nouveaux pontifes, comme les grossiers contemporains de Moïse ou les peuples crédules du moyen âge l'avaient reçue des théocrates de ces époques si différentes de la nAtrc.
Fourier raisonne toujours dans l'hypothèse de son essai local d'organisation sériaire, qui doit suppléer à tout, tenir lieu de tout^ l'exemple étant cent fois plus puissant que les paroles ; Enfantin na en vue qu'une propagande apostolique, destinée à rallier successivement les hommes sous la bannière de Saint-Simon. — Mais place d'abord à la lettre annoncée , les réflexions viendront naturellement à la suite :
« Monsieur,
* Je m'empresse de vous accuser réception de la note que 'VOUS m'avez fait remettre à la rue Taranne mercredi dernier , et ^c vous remercier de la promptitude que vous avez mise à lire
198 NOTfiS
les ouvrages que je vous ai envoyés et que je vous prie de vou- . loir bien garder. J'ai encorde d*auh*es remercîmcnis à vous faire pour la franchise que vous mettez à critiquer des idées qui, pournous avoir été données par Saint- Simon , n*en sent pas moins nôtres aujourd'hui. En les traitant comme vous le faites , vont allez droit au but , sans vous laisser arrêter par les entraves que Vétat civilisé (je prends ces mots dans l'acception qu'ils ont pour vous) oppose si souvent aux discussions. Cette méthode nous mettra. plus à l'aise pour discuter, s'il y a lieu, plus profonde* ment que je ne me propose de le faire aujourd'hui. Mon» intention est simplement de répondre à quelques passages de voti-e lettre.
s Et d'abord, pourquoi existence physique et tnoraie? Parce que, dites- vous, c'est par le physique qu'il faut commencer. H me semble que pour que l'on commence à faire une réunion so* ciétaire , il a fallu nécessairement qu'un homme en ait eu l'idée , se soit passionné pour elle , l'ait examinée sous toutes ses faces , s'en soit nourri moralement pendant trente années. Je dis plus , cet homme lui-même , pour déterminer le mouvement physique, cherche à agir sur des esprits; il cherche à communiquer à d'autres les désirs qu'il éprouve de voir Y état civilisé disparaître, sinon immédiatement , du moins peu à peu : il veut , en un mot, faire 1 éducation morale d'une première série fondatrice de la société décivilisée : et je pense que cet homme, que vous, Moasieur , avez raison de commencer par le moral ; car c'est dans Xétat civilisé, barbare et sauvage qu'on voit les hommes agir sans savoir, sans aimer ce qu'ils veulent faire.
s Ce raisonnement s'applique également à la critique que vous faites de Y entreprise gigantesque de Saint-Simon , comparée avec la petite entreprise qui n'exige qu'un tiers de lieue carrée, etc.
« Vous pensez sans doute que votre premier essai d'application de la doctrine sociétaire ne resterait pas longtemps unique , qu'il servirait d'exemple entraînant pour les voisins , puis ensuite pour toute la société civilisée barbarç^ qui trouverait un pareil spectacle fort agréable , et voudi*ait à son tour monter $ur la scène. G'est-à-dii*e que , suivant vous , une doctiine , quand elle peut se réaliser et donner en miniature l'image de la société entière , doit être immédiatement appliquée dans tous ses détails^
ceqni appose que rhommc qui Ta conçue sait parfaitement lou» les raomdres détails d'exécution ; or ceci est une prétention bien plus gigantesque que celle de Saint-Simon. Avant qu'une doctrine puisse se réaliser , avant , par exemple , que le christianisme ait pu recevoir une application politique ou sociale un peu large , il faut que cette doctrine soit élaborée par toutes les intelligences supérieures de la société, qui disposent, par contre-coup, celles qui sont moins fortes à Tadppter et à en favoriser l'exécutioD, Vous direz peut-être que FEglise s'est bien vite constituée dans les premiers temps du christianisme , mais ceci confirme précisément ce que je vous ai dit tout à l'heure ; car sa canstitation avait complètement d'abord le caractère moral ou spirituel , qui a toujours prédominé depuis dans son sein. Remarquez que je n'examine pas ici si la morale des premiers chrétiens était bonne ou mauvaise , je réponds seulement à votre opinion sur l'ordre dans lequel ces mots, physique et moral, doivent être employés. ICt j'ajouterai encore sur ce sujet une preuve qui me pariut et qui vous paraîtra surtout très -convaincante. Ne vous occupezvous pas. Monsieur, de former des séries passionnées, et ne critiquez-vous pas les hommes qui croient que la morale consiste à maUri^er les passions des enfants , tondis que vous dites qu'if ne s'agit que de leur donner les moyens de les développer? Si je ne me trompe , tout le mécanisme de votre éducation consiste à éfti^ier les dispositions, les goûts , les passions des enfants, ^ à leur fournir les éléments d'activité de ces passions. Or cette étode est la science de la mdtale tout entière, soit pour celui qui surveille l'enfance , soit pour l'enfanco même , puisque celleci apprend, par la manière dont on se conduit avec elle, comment elle devra, se conduire elle-même quand elle aura atteint l'âge de virilité. Vous commencez donc }^r l'enseignement de t'ofr^ morale et vous vous servez pour cela de pois, de laitues et de poires, comme les chi'étiens se servaient des tableaux de Raphaël, des chants de l'église, de la pompe du culte, et si vous voulez aussi du fouet. Que vos moyens matériels vaillent mieux ou moins que les leurs, c'est ce que je n'examine pas; je veux seulement vous faire voir que vous procédez en observant la n\ême filiation du moral au physique. On a cru autrefois qu'il tCéidM pas bien que l'homme mangeât toutes les pommes qui se
présentaient à loi , on a pensé qu'il devait se fendre ^ de bonne heure , maître de ses appétits , on lui donnait en conséquence 1c fouet quand il avait une indigestion. Vous , Monsieur , vous pro» fitez de son goût pour les pommes pour les lui faire cultiver. G*est très-hien, mais vous voyez que le goût, la passion précède l'acte ; et de plus ^ que , si l'on veut que cette passion soit satis« faite, il faut l'éclairer et lui apprendre comment elle doit agir. G'est-à-dire , en deux mots ^ qu'il faut étudier les goûts ou le moral de l'enfant, éclairer ensuite son intelligence en lui évitant les longues et funestes expériences dont on counaît les dangers, ce qui constitue son éducation intellectuelle ou instruction, et lorsque tout cela est fait , son éducation est achevée , il peut agir physiquement en connaissance de cause et de but
» Je me suis servi de quelques mots , pois , laitues , poires et pommes qui sont venus involontairement sous ma plume, et que je vous prie de ne pas regarder comme des plaisanteries déplacées dans une discussion sérieuse. Ma critique de l'ouvrage des séries passionnées ne poirtera pas sur de pareils mots, que je n'envisage que comme des moyens que vous avez jugés plus populaires et d'une compréhension plus facile. Je crois devoir vous .dire ceci , Monsieur , parce que j'ai éprouvé en lisant votre noie le sentiment que je réclame de vous quand vous lirez dette lettre. Quand je vous ai vu vous servir avec quelque plaisir de ces mots, boutiquiers, rues Saint-Denis et des Bourdonnais, etc., je n'y ai vu qu'une erreur , forte il est vrai , mais non une plaisanterie de votre part , et si j'ai trouvé tous les légumes et tous les fruits dans votre ouvrage , vous avez pu et dû voir des épices dans ceux de Saint-Simon.
* Arrivons à choses plus importantes; plaisanteries ou non, laissons le jardinage et la boutique , parlons de l'humanité.
V Vous souffrez , &Ionsieur; la société où vous vivez vous pue; la position relative des oisifs et des travailleurs vous irrite ; c'en est assez pour que, de grand cœur,, les élèves de Saint-Simon vous donnent la main. Mais vous leur demandez une chose qu'il n'est pas en leur pouvoir de donner , vous voulez qu'ils professent dubitativement la doctrine sociétaire. Eh bien , Monsieur, je vous le répète, rien de plus impossible : les élèves de Saint-Simon ne sont pas plus que vous ne l'êtes certainement dans le doute
^ur la docf rifle qu'ils doivent professer , et c'est par de longs travaux quMIs sont arrivés à cette conviction , car Saint-Simon nous a trouves dans un siècle qui lui prodi^^uait à lui-même trop de dégoûts pour que nous n'ayons pas été obligés de vaincre de grandes répugnances avant d'arriver à lui.
t Notre choix est fait, et la lecture de vos ouvrages n'est pas de nature à changer notre conviction. Pour vous, Monsieur (permettez-nous la même franchise que vous avei montrée en parlant de Saint-Simon et de nous-mêmes) , vous nous paraissez avoir lu avec une légèreté inconcevable les ouvrages que vous avez en mains : tantôt vous raisonnez comme si nons voulions foire en an jour fout ce que nous annonçons, tantôt, au contraire, comme si nous négligions le temps actuel pour noos repaître d'ntopies dans un avenir fort éloigné. Qui vous a dit que nous voulussions mettre le ministère dans la rue des Bourdonnais? Vous dites que les industriels ont montré leur savoir-faire ; qu'ils ne s'occapent qa'à tromper Tachetcur , etc. Mais de quels industriels parlez-vous? entendez-vous par là ceux des séries passionnées ou ceux d'à présent? car vous aurez aussi des industriels dans le régime sociétaire , un industriel n'étant que l'homme qui modifie la matière pour l'approprier aux besoins de l'homme. Et ces industriels, dont vous vous moquez parce qu'ils prétendent qu'un jour leurs successeurs dirigeront les finances , veulent-ils dire par ià que M. Roy , ministre des finances de 1829 , doit se faire remplacer par son épicier et aller faire des cornets dans le comptoir à la place du nouveau ministre ? Non , Monsieur , cela vent dire simplement que les finances sont administrées d'une manière destructive, quand elles sont réglées, dirigées, exploitées par les hommes qui ne savent que détruire et n'ont jamais rien produit La parabole n'est pas assez grossière pour qu'un esprit comme le vôtre me parût exiger que j'enlevasse cette enveloppe légère qui couvre notre idée.
* Eh quoi ! vous voyez que l'on combat les hommes qui , d'après un principe absurde de petite ou de grande culture , se félicitent ou se désolent de la division du sol , et vous plaisantez ceux qui disent que cette question est subordonnée à la nature des objets et du sol cultivés, et, de plus, à certaines considérations d'ordre social ! Votre intention serait-elle, par exemple, que
tous les travaux de la terre se fissent indifféremment « dans tèoi les cas i 'que Ton semât le blé dans des pots à tulipes, qu'un fleuriste occupât le même terrain qu'un bûcheron ? il y a donc, teUea circonstances locales étant données, nécessité de choisir entre de grandes et de petites cultures.
> Mais, Monsieur, ce qui nous prouve surtout la légèreté dont j*ose me plaindre, c'est que vous avez laissé passer dans ces ou* vrages à peu près toutes les idées capitales d'organisation sociale. En voici une, par exemple, sur laquelle je suis d'autant plus surpris que vous ayez gardé le silence qu'elle choque ^out à fait des principes professés fréquenunent par vous dans votre ouvrage. Ainsi, Monsieur, vous parlez souvent dims votre ouvrage des riches et des pauvres, des héritages directs ou par adoption, et enfin de tout ce qui constitue l'idée qu'on se fait à notre époque du mot propriété. Les membres de vos séries , les fondateurs , ont des actions qui acquièrent dans leurs mains une plusvalue indépendante, dans le plus grand nombre des cas, de leurs travaux personnels ; ils les transmettent par héritage , ils en disposent conune la société civilisée barbare le fait. Nous; an contraire, nous pensons que la constitution de la propriété d'une nation civilisée barbare ne saurait être semblable à celle d'une société divisée en séries passionnées sociétaires; je prends vos tei*mes, car ils peuvent, à la rigueur, fort bien rendre nos idées, et que l'association ne peut exister entre ces séries que dans le cas où l'on n'a de jouissances que celles qu'on obtient par son travail personnel; ainsi plus de transmission par droit de conquête miUtmre, mais par droit de conquête pacifique; plus d'héritage par droit de naissance, mais par droit de ca^ padté,
t Que cette idée vous choque , c'est ce dont je ne doute pas , puisque vous ne l'avez pas encore examinée \ mais que vous ayez pu passer cent fois à côté d'elle (si vous avez lu cent pages saintsimoniennes) sans vous en apercevoir, c'est ce que je ne conçois point.
« Au reste votre méthode opérera , dites-vous , sans chicaner ni ministres ni prêtres , sans s'emparer des finances de France , sans persécution contre ceux qui l'emploieront, sans irriter la cour et sa garde , etc. , etc.
• Mais, Monâenr, vous qni étudiez Jes penchants humains , où avezovons vu que les hommes, intéressés à soutenir la barbarie civilisée , n'ont pas un penchant très-prononcé à se mettre en colère quand on leur reproche leurs méfaits? Je suis convaincu que vous-même, Monsieur, vous serez obligé d'exercer quelque empire sur certains penchants que tons les hommes éprocvent quand vous verrez la manière dont je combats ce que vous appelez sans doute le comble des découvertes humaines. Certes je suis loin de dire que vous puissiez en ressentir de la haine on de la colère contre Saint-Simon et contre sa doctrine ; mais avouez que vous serez et que vous êtes déjà disposé à les traiter avec le dédain et le mépris que vous lancez sur Owen. Et vous voulez que les ministres , les . prêtres , la cour et fa garde vou^ remercient ! Vous ne venez donc pas détruire la barbarie dont ils vivent? Si la vérité peut éprouver contre Terreur les sentiments que vous avez manifestés à Fégard d'Owen, que doit donc faire Terreur en présence de la vérité?
t Je finis, Monsieur, en vous priant de recevoir mes excuses pour tout ce que vous pourrez juger inconvenant dans cette lettre. Je vous avoue que moi aussi j'ai eu besoin d un jour de repos, et ce n'était peut-être pas assez , pour répondre à ce que je regarde comme le jugement précipité , comme l'expression hasai^ dée d'un homme que j'estime, mais qui attaquait ce que je trouve de plus grand, ce que j'admire, ce que j'aime le plus au monde, la doctrine de Saint-Simon. Malheureusement cette doctrine ne me donne pas , comme aux ministres , comme à la cour et à sa garde, le moyen de vivre grassement sans rien faire; peut-être, s'il en était ainsi , aurais-je défendu avec plus de chaleur encore ma bourse attaquée. Que cette considération me sei*ve aussi d'excuse auprès de vous. Monsieur, qui savez combien on peut s'attacher à des idées qu'on croit utiles au bonheur de l'humanité.
t Vous verrez, Monsieur, par cette lettre que j'avais sujet de vous engager & remettre jusqu'à plus ample informé l'entrevue que vous aviez bien voulu me proposer. Je vous le répète , le 'sentiment dont vous êtes animé, le dévouement auquel vous vous abandonnez établit inévitablement un lien entre les élèves de Saint-Simon et vous ; mais ce n'est pas une ri^Uon pour que nous vous proposions d'adopter f^**hitatwement la doctrine de
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Saint-Simon. Quant à la vôtre , nous adoptons pasiiiveme$èt le sentiment qui vous'y a conduit, nous adoptons encore jvoiilwe» tnent une grande paiiie de la critique que vous faîtes de ces a<{glomcrations d'êtres hétérogènes, hostiles, qu'on ose appeler sociétés aujourd'hui; mais nous rejetons tout aussi /90JtlweM«n/ la presque totalité de vos vues sur l'avenir destiné à rhomaaité : nous ne les voyons appuyées sur aucune tendance indiquée par l'étude des faits humains; nous ne voyons pas, en d'autres termes, que le passé annonce cet avenir, où enfin .qoe l'un soit la cause ou le gbrmb de V effet om du fruit que vous attendes. •
Les observations contenues dans cette lettre se résument en quelques objections dont je vais successivement examiner ii valeur :
1° M. Enfantin soutient que , dans l'œuvre de la réforme sociale , il faut procéder du moral au physique , et non pas en suivant la marche inverse , comme le voulait Fourier, dont la conduite aurait d'ailleurs démenti à cet égard la prétention théorique.
- L'objection repose sur la confusion de trois choses Lien distinctes : V invention, \& propagation et YappUcaiion d'une dxtrine d'organisation sociale.
La première (l'invention) est une tAche purement intellectuelle ; c'est un coup de génie , fécondé par le persévérant effort de la méditation et de l'étude ;
La seconde (la propagation) est intellectuelle et morale; c'eit affaire de talent d'exposition plus ou moins méthodique et de lacoUé de persuasion ;
La troisième (l'application) a aussi à certains égards le douMe caractère intellectuel et moral , surtout chez ceux qui dirigent l'entreprise et qui ont besoin spécialement d'habileté pratique. Mais elle doit procéder du physique au moral , en ce sens qu'il faut assurer d'abord l'existence du personnel employé à l'opération et organiser les travaux de base, travaux manuels en majeure partie. C'est le Primo vivere» deinde philosopharL Voilà comment Fourier entend qu'il faut commencer par le physique.
Assurément }ï ne lui est jamais venu dans l'idée de prétendre que ce fût avec autre chose que son intelligence qu'il avait
Di: LA P11E4IIERK PARTIE. 20o
conçu ) élaboré sa Théorie , m qu'il y eût été poussé par une autre cause que ses aiti^actions, Tattractioii passionnelle étant le mobile unique , snivant lui , de toute l'activité humaine.
Pour .mieux diiîérencier encore les fonctions diverses qui se groupent autour d'ulie découverte,, j'ajouterai :
Oui sans doute , quand il s agit de faire des partisans à une idée , c'est en premier lieu aux intelligences qu'il faut s'adresser; quand on veut déterminer des actes de dévouement à une cause, à une doctrine , c'est an cœur qu'il faut parler. M. Enfantin dans ce sens a parfaitement raison.
Mais pour donner la démonstration pratique d'une invention y d'une théorie, même d'organisation industrielle et sociale, c'est toute auti*e chose. Il y a ici une expérience à iostituer : il s'agit de placer les éléments sur lesquels on opère dans les circonstances exigées par la théorie en question, de les disposer suivant les règles qu'elle indique ; et si la théorie est vraie , les résultats prévus par elle devront se produire ; si elle est fausse , les faits viendront démentir ses prévisions , et tout sera dit.
Or quel est le but que poursuivait Fourier? Tout simplement une expérience de son procédé d'organisation du travail par groupes et séries de groupes. Ce but est bien distinct de celui qui consisterait à catéchiser les hommes pour leur inculquer tels ou tels dogmes, telle ou telle morale. Jamais Fourier n'a eu la pensée que lui attribue M. Enfantin de « faire l'éducation morale d'une première Série. * Ce qui ressort, au contraire, de sa Théorie , de tout son enseignement , c'est qu'une semblable préparation est absolument impossible. L'état actuel , état de morcellement agricole et domestique , ne comporte pas la distribution sériaire; de plus, former une série ne signifierait rien, puisque, seule, elle ne saurait fonctionner attractionnellement ; ce qni exige la réunion d'un certain nombre de Séries. (Totr la deuxième partie de l'ouvrage. )
Pour prouver à Fourier que lui-même suit la marche qu'il blâme chez les disciples de Saint-Simon : k Vous commencez, s lui fait observer M. Enfantin, par l'enseignement de vo^r^tnot raie, et vous vous servez pour cela de petits pois, de fruits, de « légumes, t
En occupant les enfants de ces menus travaux qui leur plai-
sent, ce n*est .pas leur éducation morale que Fourier a en vue, c est leur éducation comme travailleurs. Si, grâce à ces exercices corporels , ils sont mieux préservés d'une corruption précoce que la majorité des enfants qu'on tient huit et dix heures par jour, cloués sur les bancs d'une classe, d'une salle d'étude, à traduire du latin et du grec , ou bien à entendre et à mai*motter euxmêmes de beaux préceptes de morale, tant mieux; ce sera un avantage d'assez grand prix pour recommander puissamment la méthode de Fourier. Mais on n'est point pour cela fondé à dire qu'il enseigne une morale , encore moins la sienne qu'aucune autre; car si l'auteur de la Théorie attractionnelle a beaucoup raillé les moralistes sur l'inanité et les contradictions de leurs doctrines diverses , il ne lui est du moins jamais arrivé de leur faire concurrence.
M. Enfantin , qui , en 1829 , badinait Fourier sur l'emploi des légumes dans l'éducation de l'enfance , ne s'avisait -il pas deux années plus tai'd de compléter l'éducation de la famille saintsimonienne, c'est'^à-dire d'hommes de vingt-cinq à quai*aute-cinq ans , avocats , médecins , ingénieurs , capitaines d'artillerie , en leur faisant bêcher, sarcler, arroser son jardin de Ménilmontant, balayer les escaliers, ii'otter les parquets , cirer les bottes, etc. ?
Le Père suprême ne dédaignait pas, comme on voit, d'emprunter à l'occasion quelques-uns des moyens préconisés par l'inventeur du phalanstère; quant à l'application qu'il en faisait, elle lui appartenait en propre. Ceci soit dit sans préjudice pour la bonne opinion qu'on doit avoir de Tintelligcnce et du mérite de M. Enfantin. Celui qui , dans quelques conditions que ce fut , s'était fait accepter pour chef par des hommes tels que Jean Raynàud', Pierre Leroux, Michel Chevalier, Henri Fournel, Chai'les Duveyrier , Jules Lechevalicr , Abel Transon et autres , n'a pas à craindre qu'on veuille le faire passer jamais pour un homme sans valeur.
L'opposition des tableaux de Raphaël et des chants de l'église aux petits pois de Fourier est une antithèse à effet plutôt qu'une raison exacte et sérieuse. Où M. Enfantin a-t-il vu que l'influence des arts et des pompes religieuses soit bannie du Phalanstère? Ce n'est certes point dans les écrits de Fourier. On y lit au contraire que chaque Phalange aura son Musée; qu'il sera fait grand
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usage des tableaux dans renseignement et dans Fédixcation ; que lés cérémonies dn culte divin seront célébrées avec plus d'ordre, de magnificence et d'éclat qu'elles n'en présentèrent jamais dans le passé. Au surplus, je doute fort que les ravissantes créations du pinceau des grands maîtres aient beaucoup^ contribué à développer l'ascétisme chrétien et la foi aux terribles mystères de la déchéance et de la damnation . éternelles. Les beaux- arts sont des séducteurs qui entraînent l'humanité sur la route du Phalanstère plutôt que sur celle de la Trappe. — Mais c'est là un poiiit de vue qui ne doit pas nous occuper ici. Je passe à une seconde objection.
2^ L'idée de fonder un premier établissement soeiétaire qui serait imité de proche en proche , accuse une prétention bien plus gigantesque que celle de Saint-Simon, Elle suppose une connaissance parfaite de tous les détails d'exécution, connais* sance qui dépasse la prévision humaine.
En dépit de toute assertion contraire , instituer une commune associée, comme le voulait Fourier, nous parait chose plus praticable et plus facile que de convertir, comme le voulaient Saint- Simon et ses continuateurs , la génération actuelle , les hommes du dix-neuvième siècle à des dogmes et k iin culte nouveau.
Que veut dire, au surplus, M. Enfantin? Serait-ce qu'en fait d'innovation l'on ne peut rien tenter sans avoir au préalable déterminé de la façon la plus rigoureuse jusqu'aux derniers détails d'exécution ? A ce compte , il n'aurait jamais été rien entrepris depuis que le monde est monde.
Entend-il plutôt reprocher à Fourier de s'êti*e targué d'une puissance de prévision inadmissible en traçant à l'avance des tableaux de l'ordre sociétaire qui le mentirent jusque dans ses dîs« positions les pins minutieuses? A la vérité l'inventeur du Phalanstère est allé fort loin sous ce rapport, et peut-être s'abusait-il sur le degré auquel il est possible de pousser la prévision des détails dans une affaire aussi neuve qu'un essai d'association. Pourtant rien n'indique de sa part la prétention que lui attribue M. Enfantin d'avoir tout fixé à l'avance. Il s'en rapporte pour une foule de points aux hommes spéciaux, architectes, agro-
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noinrs, fabricants; il en laisse d'autres à ré(i(ler, suivant les con^ jonctures, aux gérants et aux conseils de direction des^ilialangos. Seulement il établit, d*aprAs l'étude approfondie de la nature passionnelle de Thomme , les conditions essentielles du régime sociétaire. C'est ainsi que celui qui le premier conçoit l'emploi d'une force naturelle/de la vftf|)eur, par exemple, peut fort bien affirmer qu'en dehors de telles et telles conditions il n'y a pas de mécanisme à vapeur possible. Ce qui serait insensé de sa part /ce serait* de vouloir assigner de prime abord toutes les applications dont sera susceptible la force nouvelle. Fourier n'est jamais tombé dans cet excès de présomption.
30 L*autenr de la Théorie sociétaire aurait demandé aux Saint- Simonien^ une chose qui semble assez étrange en effet ; c^est de professer dubitativement sa doctrine.
Il y a certainement ici quelque inexactitude dans les termes. Fourier ne demandait pas aux Saint -Simonicns de professer sa doctnne. Ce qu'il voulait d'eux , c'est qu'ils l'aidassent de leur crédit, de leurs moyens divers à monter une entreprise d'essai en q^sociâtion. Sans partager la confiance de l'inventeur dans son système , on pouvait raisonnablement lui prêter cette assistance* N'est-ce pas ainsi que, naguère, M. Considérant souscrivait pour la «banque d'échange de M. Proudhon , sans adopter pour autant les principes sur lesquels 'elle repose?
40 Une de^ opinions accréditées dans l'école saint-simonienne , c'était que tout irait pour le mieux si les rênes de l'administration, et particulièrenMnt la gestion des finances de l'Etat , se trouvaient remises aux mains des banquiers, des négociants, des fabricants. A cette vue , dont l'expérience a montvé depuis toute la vanité , J[«'ourier op]posait, entse autres* raisons, les pratiques et manœuvres peu loyales qui sont trop communes chez les industriels. «Sur ce, 4>n lui demançle à quels industriels il fait allusion et s'il entend parler de ceux des Séries passionnées. Inutile de répondre à une pareille question, qui prouve assez que l'auteur de la lettre n'avait pas encore étudié à fond les dispositions de ce régime sériaire où les tromperies commerciales n'auraient plus ni motif ni possibilité de se commettre.
50 Pas n'est besoin davantage de défendre l'homme de la /wrpillonne et de la variété contre la supposition d'avoir voulu un
Heiii et même mode de calture sans é<|ard poar la diversité des terroirs, des climats, des produits.
6® Mais voici lenormitc, le côté vraiment rétrograde chez Fourîer. Il admet qu au Phalanstère il y aura encore "des riches et des pauvres.
Richesse et pauvreté relatives, c'est-à-dire inégalité des fortunes, oui. Mais Fourier n'entend pas qn'il y aura^ comme dans la société actuelle, des indigents, des mendiants , des porte-haillons; le plus pauvre des phalanstéricns aura toujours la garantie dos premiers besoins de Tcxistence et d'un travail conforme à ses goûts et à ses aptitudes.
Vous admettez aussi , reproche-t-on à Fom*ier, la transmission héréditaire des biens et tout ce qui constitue l'idée de propriété.
Voilà un témoignage dont nous sommes heureux de prendre acte-en faveur de Fourier. Oui, sa Théorie maintient la propriété individuelle et l'héritage , dans ce qu'ils out de légitime , en les ' dégageant de ce qu'ils offrent encore aujourd'hui d'abusif, de ce qui par conséquent soulève contre ces deux droits une hostilité redoutable:
Au reste, les anciens chefs de l'école saint - si monieune, si l'on en juge par l'attitude qu'ils ont prise depuis quelques années , sont bien revenus de leurs répugnances à l'endroit de la propriété individuelle et de Thérédité. Combien d'autres institutions et coutumes, beaucoup moins justifiables , de la société civi* lisée, de cette société fétide qui leur soulevait le cœur autrefois, avec lesquelles ils se sont pourtant réconciliés depuis ! Gommci:! se fuit-il que beaucoup d'entre eux adorent aujourd'hui ce qu'ils voulaient alors brûler? Les temps actuels sont-ils donc si difkrcnts de ceux-là? Les misères du peuple , dont les apôtres de la rite Turanne et de la rife Monsigny traçaient des tableaux si pathétiques et si sombres, ont-elles donc disparu du monde où nous vivons? Cet anfagonisme.de tous les intérêts, ces désastres d'une concurrence sans règle et sans frein qu'ils signalaient, qu'ils déploraient avec tant d'amertume, ont- ils donc cessé d'afUigrr leurs regards , que les voilà devenus, quelques-uns du moins, les apologistes du Laissez faire , laissez passer, contre lequel Ms n'avaient point, dans les temps que nous rappelons, assez d'anathèmes?...
Cette réflexion qui s*clève malgré moi dans mon esprit, qoand je rapproche la politique du Globe de 1831 des doctrines écono* miques professées en 1849 au Collège de France, cette réflexion, il est juste deb dire, ne s'applique pas à tous les anciens membres de la famille saint -simonienne. On en pourrait citer plusieurs qui n'ont jamais mis en oubli la devise de leur maître : Toutes les institutions sociales doivent avoir pour but l'améUo^ ration morale, intellectuelle et physique de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. Ceux-ci sont toujours dans les rangs des hommes de l'avenir; les autres, comme les apostats de tous les temps, sont retournés vers les hommes du passé, et ils calomnient les continuateurs de l'œuvre généreuse qu'ils oflt délaissée !
J'arrive à une autre observation de la lettre de M. Enfantin, observation mieux fondée que les précédentes, je suis tout dis<^ posé à en convenir. <
M. Enfantin fait voir très-spirituellement à.Fourier que c'est bien h tort qu'il se flatte d'opérer la rénovation sociale sans ren**contrer d'obstacles de la part des privilégiés, gouvernants, prêtres , propriétaires, etc.
Hélas ! il est trop vrai , l'expérience parle ici dans le même sens que le Père suprême. La Théorie sociétaire a beau garantir aux privilégiés, soit la conservation des avantages dont ils jouissent, soit un ensemble de compensations au moins équivalenteS| cela n'empêche qu'ils ne la voient guère d'un meilleur œil que les autres doctrines socialistes , moins soucieuses de concilier le respect des droits anciens avec la reconnaissance des droils nouveaux.
Pai'ce que ses plaus ne portent en réalité atteinte à aucun des intérêts existants à titre légitime dans la société actuelle , Fourier ne s'en faisait pas moins illusion, quand il croyait que ces mêmes intérêts ne se dresseraient pas contre lui. Les intérêts sont égoïstes et aveugles; leur première tendance, surtout après des crises comme celles que nous avons traversées, est de traiter tout novateur en ennemi. Le réformateur phalanstérien n'échappe pas plus qu'un autre à cette proscription conimuno , en dépit de •on équitable et impartiale devise : Répartition proportionnelle
au €apUalt au tratail et au tal^it. Des temps plus calmes viendront, il faut Tespérer, où les possesseurs de la richesse, remis des frayeurs qui troublent aujourd'hui leur jugement, examineront avec plus de sang -froid et avec moins de prôventions les diverses théories d'amélioration sociale qui se sont produites de nos jours.
Encore un point pour clore cette polémique rétrospective. — Serait-il vrai, conunele prétend M. Enfantin dans le dernier paragraphe de sa lettre, que les vues de Fourier, par rapport à l'avenir, ne fussent appuyées sur aucune tendance indiquée par l'étude des faits humains dans le passé ?
Qoe l'on compare entre eux les systèmes historiques des deux écoles saint- simonienne et phalanstérienne , et l'on verra lequel est à la fois le plus complet et le plus conforme, soit aux traditions primitives de l'humanité et aux monuments authentiques de l'histoire, soit à l'observation elle-même.
D'abord, le système de Fourier embrasse toute la carrière sociale du genre humain , partagée en quatre grandes phases qui correspondent aux quatre phases ou âges principaux de la vie individuelle : enfance , jeunesse , virilité , déclin. Puis chacune de ces phases est elle-même divisée en périodes parfaitement distinctes dont chacune a son type, non-seulement dans les sociétés des temps antérieurs , mais encore dans les sociétés qui se partagent aujourd'hui même la surface du globe. C'est ainsi que l'érndit, en fouillant les annales des peuples, et le voyageur, en parcourant les diverses contrées de la ten*e, peuvent reconnaître également l'un et l'autre des spécimens de tous ces états sociaux que Fourier a classés , depuis la Sauvagerie jusqu'à la Cicilisation. Qu'est-ce, auprès de cette analyse profonde qui dissèque ensuite chacune des périodes sociales et en met i\ nu les éUiments distinctifs , en signale méthodiquement les caractères soit permanents, soit transitoires; qu'est-ce que la vague division de l'histoire en époques critiques et en époques organiques, telle que l'avaient établie Saint-Simon et son Ecole ?
Si Fourier méconnaissait la tendance réelle de l'humanité, les Sainl-Simoniens commettaient la même erreur. N'inscrivuioiit-iK pas, en effet, tt son exemple, sur leur drapeau, ces mots : Asso CiATioN UMVËiiSËLLK? La (libsidencc entre les apôtres de la rue
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Xionsigny et rinvcnfeur du Phalanstère portait uniquement sur les moyens à mettre en usage pour réaliser l'association. Les premiers prétendaient y arriver^ar la prédication d'une religion nouvelle ; le' second par la fondation d'établissements agricoles et industriels qui montreraient l'accord de tous les intérêts aujourd'hui divergents, ainsi que la puissance féconde du travail sociétaire.
- De quel côté se trouvait-on dans le vrai ? Fouricrf tant qu'il a vécu , et après lui ses disciples , ont toujours persévéré dans la même voie ; les chefs du Saint-Simonisme , au conti*aire , et le contradicteur de Fourier en particulier, ont quelque peu abandonné, ce me semble , l*îipostolat religieux pour s'occuper d'enreprises industrielles , chose dont je suis loin , pour ma part , de leur faire un reproche ; je les en féliciterais plutôt , et d'autant plus volontiers qu'ils passent pour n'y avoir pas mal réussi. Quoi qu'il en soit, il y a lieu de constater que, ce faisant, ils se rapprochaient de la méthode par eux critiquée ehez Fourier : priorité du physique sur le moral; ce qui , bien entendu, ne veut dire en aucune façon supériorité ou prédominance du physique. Ou commence un édifice par les fondations, eu employant les matériaux les plus grossiers; on termine par les décorations, qui sont dues au concours de tous les arts les plus délicats et les plus sublimes.
Je ne veux pas finir sans rendre hommage au ton de courtoisie qui règne dans la lettre de M. Enfantin et qui contraste, il faut bien l'avouer, avec l'âpreté de quelques-unes des critiques de Fourier à l'cncontre des Saint-Simoniens.
(Vote 5, page 124)
\foici quelques antres portraits de Fourier qui supplécroni l'insuffisance de celui que j'ai moi-même essayé de tracer. Le premier est de *la main d'une femme que l'amitié unit à Fourier pendant les six derniôrcs années de sa vie , et au sujet de laquelle il écrivait, le 9 février 1852 : a J'ai fait connaissance 1 avant-hier d'une très-aimable disciple , madame Lacombc, dc- T> moiselle Coiiri oisicr ; c'est une Bisontine. « Cotte tlamc est en cllet la sœur de fou AI. Courvoisier, qui acte garde des sceaux sous
DE LA PRKMIMUK PARTIK. 213
Charles X. Uuc lettre qu'elle a publiée dans la Phalange du i" juillet 1838 dépeint ainsi Fourier :
a Son extérieur était empreint d'une ineffable bonté : un enthousiasme tout divin animait spontanément cette attitude froide et méditative de l'homme que rien n'étonne , parce qu'il a tout prévu ; qui ne redoute rien, parce quehors de lui il ne vit qu'en Dieu ; et chacun des traits de sa personne répondait à la dignité et à la simplicité de l'ensemble. A son âge de soixante^quatre ans, ses cheveux blancs , légèrement ondulés, formaient conune une claire couronne sur sa tête large et d'une harmonie parfaite ; son œil bleu , perçant et profond , lançait parfois un regsrd dont la sévérité d'énergie devançait oelle de la parolel Son nez un peu arqué complétait l'expression de ses lèvres fines et la coupe d'une bouche annonçant des passions diverses et fortement prononcées ! Toute sa physionomie tranchée et saisissante , où l'activité de l'âme et la puissance du génie resplendissaient tour à tour à travers l'irritation profonde et le calme imposant, révélait au premier abord l'homme en lutte avec son siècle, mais marqué du doigt de Dieu pour les siècles à venir. C'est sous ce dernier aspect , y joignant tout ce que le caractère de l'homme de bien peut offrir d'aimable , que Fourier se manifestait à ceux qui le comprenaient et l'aimaient. Sa conversation vive et animée , qol répondait à tout et expliquait tout; cette affabilité, expression toujours vraie de ses sentiments; cette large bienveillance, cette indulgence qui avait sa source à la hauteur même de son génie,
reflétaient en mille traits lumineux ses infinies perfections «
Dans le Siècle du 16 octobre 1837 , M. André Delrien dit au sujet de l'auteur de la théorie sociétaire :
a Fourier était un vieillard petit, maigre, au front de Socrate ; toutes les fkcultés supérieures de l'esprit et de l'âme se trouvaient accusées dans les lignes de sa physionomie par les contours iri'éprocbables de sa tête. Si le portrait de Gigoux est une toile irrésistible et fière devant laquelle, au dernier salon, les plus railleurs s'arrêtaient avec enthousiasme, qu'auraient-ils donc fait à l'aspect du modèle , type singulier et fort dont la reproduction manque à l'œuvre de Léopold Robert? Dans les yeux de Fonrier, où brillait incessamment un feu fixe et abstrait, où le désespoir du penseur inconnu perçait à travers les continuelles
préoccnpations de l'économiste, on lisait tant de malheur, taat de persévérance, tant d élévation, que bien avant de le connaître on se doutait de son génie. «
M. X. Marmier raconte de la manière suivante une visite qu'il fit à Fonrier, peu de temps après la révolution de juillet :
c En m'étayant du nom de M. Considérant, je fis demander à M. Fourier un moment d'entretien ; il vint lui-même le lendemain m'apporter une lettre pour ra'assigner l'heure à laquelle il serait chez lui. Je fus exact au rendez -vous. J'entrai rue Richelieu, n<* 43 bis... Je montai cinq étages; c'était peu pour moi, mais c'est bien haut pour le vieillard. M. Fourier était assis d^ vant sa cheminée, en cravate blanche, en petite redingote bleue; sa mise est celle de l'homme qui a peu de souci de ce que prescrit la mode , mais qui a cependant une ouvrière pour blanchir son linge et un domestique pour brosser ses habits. La figure de M. Fourier est belle et intéressante; des cheveux d'un blanc d'argent tombent sur son front et l'encadrent sans le voiler; ses grands yeux bleus possèdent une vivacité et uue expression de égard comme j'en ai peu vu ; le caractère distinct de sa physionomie est celui de la méditation. Sans le connaître , on pourrait dire, en l'apercevant, qu'il ne doit pas être confondu dans le vulgaire, et l'œil de l'observateur n'a pas de peine à découvrir, sur ce visage fin et spirituel, sur ce front lai*ge et bien arrondi, le reflet d'une âme peu commune.
« J'expliquai à M. Fourier l'objet de ma visite , et il se hâta de me parler de l'ensemble de son système. ... «
(France littéraire, tom. II, 5*= liv. (1S32).)
(Note 6, page 143.)
Répugnance de Fourier pour les rapprochements entre sa Théorie et d autres doctrines. Son opinion sur la science des Anciens. Citation de Bacon sur le même sujet
«Belley, 16 Kvricr 1817.
«... Vous me parlez des moyens de concilier ma Théorie avec celles de diverses sectes sans compromettre leurs doctrines, sans supposer une rétractation de leur part Toutes ces qpie-
relies de dogmes ne sont pas le point essentiel. Laissons la forme et occupons -nous du fond. Quels sont les résultats de leurs sciences depuis trois mille ans? L'indigence, la fourberie, Toprpression et le carnage : dès lors, si je me concilie avec ces doctrines, je donnerai donc les mêmes résultats. Il n'en sera
rien »
s Quand vous voudrez analyser brièvement la coïncidence des anteurs anciens on modernes avec la Théorie des destinées, appliqtiez4ear la pierre de touche qui décide subitement si Tor est bon ou fkux; exambiez-les d'abord sur l'accord avec Dieu dont vous connaissez les propriétés :
i L'Universalité de providence; La Répartition proportionnelle; L'Economie de ressorts; Propriété collective: — L'Unité de système,
1^ Admettent-ils l'Universalité de providence? Non, ils ne croient eh Dieu qu'à demi, puisqu'ils ne cherchent pas le^code social qu'il a dû nous donner, et qu'ils croient cette fonction réservée aux hommes, & l'exclusion de Dieu.
2<> Admettent-ils la Répartition proportionnelle? Non, car ils veulent entretenir la Civilisation, qui n'observe en aucun sens l'équilibre de répartition selon les trois facultés, travail, cçipifal et talent , et qui n'admet pas même la concession du minimum.
3® Admettent-ils l'Économie de ressorts? Non, car ils vantent comme industrie louable l'état civilisé et barbare qui fait travailler par contrainte ou crainte de famine, et ils vantent comme nature l'état sauvage qui ramène à l'inertie. Ils n'ont donc aucune notion du ressort économique et divin, l'Attraction qui entraînerait au travail le riche comme le pauvre, l'esclave comme le libre, le sauvage comme le civilisé.
4<^ Enfin se rallient-ils à l'Unité de système? Nullement, puisque , voyant l'Attraction suffire à diriger les mondes en harmonie, ils ne songent pas à mettre en jeu le même agent pour harmoniser le monde social et coordonner le matériel et le passionnel à un même système.
Voilà donc des gens liétérodoxes avec Dieu sur toutes les pro* priëtcs fondamentales dont l'admission conduit aux études utiles. Qu'importe après cela qu'ils soient orthodoxes sur quelques